Correspondance, lettre LXV
2. Streckeisen-.Moultou, Œuvres et correspondance inédites de Jean-Jacques Rousseau, p. 373.
3. Jacques Replat, dans Bulletin de l'Association florimonlane, d'Annecy (t. Ier, 1855, p. 254). Cette pièce est scellée du sceau de famille de madame de Warens : d'azur à la tour d'or accompagnée de trois étoiles à cinq rais de même, au cimier surmonté d'une couronne de baron avec une tour au-dessus.
M. Perrichon dut rejeter bien loin des prétentions si exagérées. Il savait à quoi s'en tenir sur la valeur de l'acte par lequel Roche aurait payé une action douze mille livres. Roche, en effet, avait été envoyé à Lyon pour y tenir quelque emploi de la Compagnie. Il semble qu'on lui réclama, au moment où il se trouvait malade, le prix de son acquisition. Un associé aurait ouvert son coffre et y aurait trouvé une contre-lettre indiquant qu'il n'était guère qu'un homme de paille destiné, suivant l'expression du sieur Perrin, à faire avancer les deniers de M. Perrichon.
C'est ce qu'explique la lettre suivante :
Madame,
L'indisposition de M. Roche me procure l'honneur de répondre aux deux lettres que vous avez adressées à M. le chevalier Perrichon le 10 courant qui me les a fait parvenir le 20. Le langage qu'on tient au sieur Roche est bien différent de celui quand vous le persuadâtes et invitâtes à prendre malgré lui cette action et tiers... changement de dessein d'un jour à l'autre vous voudriez bien vous rappeler de ce que vous lui dites pour lors que c'était pour faire avancer les deniers de M. Perrichon que cet acte fut passé à la somme de vingt mille livres, mais que le sieur Roche en comptant la moitié vous le gratifieriez de l'autre. Vous con-
vîntes mémo que chaque action irait à la somme sus-énoncée. Vous nous l'avez marqué depuis que nous sommes ici avec plusieurs autres particularités sur le compte de ces messieurs de la Compagnie, et ayant voulu soutenir ici vos intérêts nous nous sommes fait d'ennemis dont nous avons du mieux ressenti l'effort moi en mon particulier qui comme vous savez n'y avais aucun avantage m'en étant trop tard aperçu, les promesses et paroles ne coûtent rien, mais l'exécution en est des plus difficiles, voilà ce qu'on a pratiqué dans toute cette négociation. Le sieur Roche, madame, comme votre secrétaire a suivi vos ordres, donné, couché sur son état et livre en conformité de vos commandements ce que vous lui avez dicté. Le sieur de Courtilles et vous avez signé les uns avec les autres ce qui ne paraîtrait pas juste et n'a aucune part aux demandes qu'on lui forme qui seules vous concernent suivant ce qu'il m'a rapporté. On n'aura pas manqué d'avoir ouvert son coffre où étaient les titres justificatifs de sa conduite, vous avez dû connaître, madame, sa fidélité et son zèle, je ne crois pas qu'on pût l'accuser d'avoir diverti la moindre chose ni même s'être ouhlié d'avoir mis quelque article tant en achat que recette au dépens de la Compagnie; il en a été au contraire pour vingt louis qu'il a touché de chez lui (déchirure) outre son petit appointement que vous assurâtes quelques jours avant votre départ qu'il lui serait payé jusqu'au 1er de 1753, ce qu'on refuse aujourd'hui et il lui serait encore dû le montant du billet au sieur Mayan acquitté la somme de cent soixante-trois livres; il s'en rapporte à votre équité. L'on a écrit que les mines donnaient des mieux par l'arrangement qu'on a pris qui se soutient par MM. les directeurs. Vous
nous dites avant notre part que chaque action rapporterait en bénéfice annuel quatre mille livres. Celles du sieur Roche sont en dedans, ne souffrent frais ni dépense à forme de son contrat, il fera ses réflexions à présent sur sa détermination. Voilà quels sont ses sentiments dont je ne suis pas le maître, souffrez que je me dise avec un profond respect, Votre très humble et très obéissant serviteur,
Perrix '.
Les rapports devinrent tendus entre M. Perrichon et la baronne qui fut bientôt forcée de faire des concessions. On en rencontre la trace dans un projet de réclame à M. Perrichon retrouvé dans ses papiers :
11 faut lui représenter les besoins de fonds, le préjudice qu'il cause en en retardant l'envoi et les gros dédommagements que madame de Warens peut demander à ce sujet;... lui demander sa procuration pour vendre les dix actions au cas qu'il n'ait pas du comptant pour mettre en caisse, sinon il ne trouvera pas mauvais de perdre tout ce qu'il a employé ci-devant. Il ne pourrait pas se plaindre du procédé de madame de Warens puisqu'il est obligé par son contrat de fournir le nécessaire,... qu'il a renouvelé cette obligation par le nouveau règlement du 17 février qu'il a fait ratifier à Lyon le 22 et s'y engage de nouveau de payer toutes les dettes et de fournir tous les fonds nécessaires;...
1. Archives départementales. \\ ne s'agit pas ici de l'avocat Perrin, membre de la Société pour la recherche et la vente de la houille.
réserver le logement de la fabrique jusqu'à l'année prochaine dans le cas où l'on vendrait les droits de la dite dame au seigneur Périchon, demander le gâteau d'argent de trente marcs, et la pension de trois louis par mois qu'on n'a pas payée depuis plus d'une année '.
Mais les choses ne purent s'arranger ainsi. En 1752, M. de la Roche avait réclamé judiciairement à madame de Warens le payement du tiers du prix de l'acquisition de 1747 qu'elle lui devait encore. M. Perrichon acquitta la dette et fut subrogé aux droits du créancier ainsi qu'aux poursuites commencées. Le 13 avril 1753, il reprit le procès devant le sénat et exigea de madame de Warens le tiers des vingt-cinq mille livres et accessoires qu'il avait payé au marquis de la Roche. La débitrice eut recours à divers faux-fuyants et demanda reconventionnellement des dommages à M. Perrichon. parce qu'il n'aurait pas tenu toujours suffisamment garnie la caisse de la Compagnie et parce qu'il avait suspendu le payement de la pension des trois louis d'or, contrairement aux
1. Archives départementales. Cette insistance ù demander un lingot d'argent de 30 marcs prouve que le minerai d'argent était assez abondant dans les mines exploitées, et que le triage des métaux était fait dans les fourneaux de la. Compagnie.
28i MADAME DE WARENS
termes d'une convention passée à ce sujet le 24 juin 1752.
Madame de Warens plaidait en pauvre, more pauperum, comme on a dit en Savoie jusqu'en 1860; c'est-à-dire qu'à raison de sa pauvreté elle jouissait de ce que nous appelons aujourd'hui V assistance judiciaire. Elle affirmait que M. Perrichon étant devenu propriétaire des dix actions en dehors, il devait fournir seul les fonds nécessaires à la marche des travaux; qu'en conséquence c'était sa faute, si par manque de fonds les travaux n'avaient pas encore produit les bénéfices à l'aide desquels madame de Warens devait payer sa part du prix d'achat. Dans ses actes au procès, elle a soin de ménager la personne de M. Perrichon. Elle ne cesse de vanter sa loyauté, et rejette sur les intermédiaires, vraisemblablement sur Biaise Denervaux, mandataire de l'ancien prévôt des marchands, tout ce qui est dit ou fait contre elle.
La réplique de l'avocat de M. Perrichon est précieuse. Elle indique l'opinion que l'on avait à Chambéry de la baronne et de ses entreprises :
La défenderesse aurait pu se dispenser de parler de l'importance de sa Société puisque devant tous
les tribunaux elle fait usage d'une attestation de pauvreté. Lorsqu'elle allègue qu'on doit à ses soins et à ses peines la naissance et le progrès de cette Société, on peut lui répondre qu'on doit plutôt à son inconstance, à la légèreté de ses idées et à la confusion de ses projets, la ruine de ses entreprises.
Puis, faisant allusion à ses prétentions en médecine, l'avocat rappelle qu'elle a des remèdes pour tous les maux, et aussi des exceptions pour tous les cas :
Elle a mauvaise grâce à reprocher à M. Perrichon de n'avoir pas fait les dépenses nécessaires pour l'avancement des travaux car il a déjà fourni à la Société près de deux cent mille livres dont il ne lui reste que le triste regret de s"ètre engagé avec si peu de circonspection dans une telle dépense.
Quant aux trois louis d'or par mois, ils ont été payés à la vérité pendant six mois, mais par pure bienfaisance. En tout cas, l'obligation de servir cette pension aurait cessé le 1er octobre 1752 par l'établissement d'un directeur à la fabrique.
Madame de Warens assure que cette pension avait pour cause, outre les soins qu'elle devait donner à la direction des affaires, des motifs spéciaux qu'elle n'indique pas. On peut supposer qu'il s'agissait de son entremise auprès
des administrations publiques pour conserver à la Société leur appui bienveillant. Il semble bien qu'elle avait raison dans cette dernière partie de ses prétentions.
Par un arrêt en date du 2 avril 1754, le sénat la renvoya à agir par instance séparée en ce qui concernait ses propres réclamations, et la condamna à payer à M. Perrichon le tiers du prix d'acquisition avec les dommages-intérêts de droit. Il déclara qu'à défaut de ce payement M. Perrichon serait mis en possession de tous les biens et droits quelconques que madame de Warens avait acquis du marquis de La Roche par l'acte de 4747. Les épiée* de l'arrêt sont de trois cents livres dont le sénateur Dichat, rapporteur du procès, « fait grâce attendu la pauvreté de la dame de Warens ' ».
C'est à ce procès que fait allusion le curé de Gruffy dans une lettre du 15 novembre 1753 adressée à Rousseau, mais dont il envoya une copie à madame de Warens. De Gourtilles, ou quelque autre ami, avait écrit à l'abbé Léonard que les trop grandes exigences de