Archives du sénat
madame de Warens étaient la seule cause des hostilités :
Je viens d'apprendre par le retour d'un homme de voisinage (des environs de Gruffy) et de ma confiance, que vous vous portez assez bien grâces à Dieu ; je m'en réjouis. Il s'était chargé de rapporter les ouvrages que vous avez confiés à M. Jacques Orsat mon paroissien pour me les faire parvenir, mais par oubli il les a laissés chez son frère Suisse de la grande Poste.., ainsy, je suis obligé de suspendre ma curiosité et mon empressement jusqu'à ce temps.
Je viens d'arriver à Chambéry pour y rendre une visite à madame la baronne ma très chère sœur que j'ai trouvée dans de grands embarras pour soutenir son bon droit et ses prétentions de même que le fruit de ses travaux contre une Compagnie qu'elle a formée elle-même et qui voudroit absolument la détruire; elle s'est aperçue qu'on vous avoit informé qu'il ne tenoit qu'à elle de se tranquiliser. Je puis vous assurer qu'il s'en faut de beaucoup puisqu'on n'oublie rien de toute part pour détourner toutes les voies et moyens qui pourroient lui rester pour vivre suivant son état et sa condition; elle espère pourtant qu'avec l'aide de Dieu, le sénat rendra justice à son bon droit, mais en attendant elle n'est pas moins à plaindre de se voir actuellement sans secours avec une santé traversée de tant de chagrins qu'il lui sera bien difficile de ne pas succomber si ses affaires ne prennent un meilleur train. Ses adversaires pour se justifier de leur mauvaise conduite à son égard ont prévenu toute la ville et je ne dirois rien de trop, si je disois la pro-
vince pour faire tomber le tort sur elle, et l'abus qu'ils ont fait de son bon cœnr et de sa sincère franchise à leur égard, dans leurs respectives négociations les a conduits à des procédures où il faudra que la droiture d'un côté, la mauvaise foi de l'autre, se découvre infailliblement.
Nous nous flattons donc, mon très cher neveu, que cet abrégé détail de la situation présente de ses affaires vous engagera toujours plus malgré ce qu'on pourroit vous dire d'ailleurs contre la vérité, de continuer à lui donner des nouvelles marques du parfait attachement que vous lui avez toujours témoigné et si vous pouviez voir par vous-même sa triste situation vous reconnaîtriez aisément qu'il n'y a ni exagération ni du faux dans ce petit récit.
Comme je ne puis que me louer de toutes les marques d'amitié que vous m'avez toujours témoignées depuis le premier jour de notre connoissancc surtout par la communication que vous me faites de vos beaux ouvrages qui vous font honneur dans tous les pays et dont je vous réitère mes remerciments et ma parfaite reconnoissance, l'un et l'autre augmenteront toujours de ma part envers un cher neveu dont je connois parfaitement celle que vous conservés pour votre chère maman qui compte toujours sur votre bon cœur à son égard et que vous voudriés bien ne la pas oublier dans les circonstances fâcheuses où elle se trouve actuellement.
Je vous prie d'être persuadé du parfait et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,
Léonard l.
<>(te lettre, écrite i\ l'instigation de ma-
!. Archives départementales.
dame de Warens, était une demande de secours, à peine déguisée.
Les derniers ouvrages de Rousseau à cette époque étaient après le Devin du village (1752), le Discours sur ï origine et les fondements de l'inégalité et une Lettre sur la musique française (1753).
Quoi qu'en dise l'abbé, l'on est bien forcé de croire que les torts étaient surtout du côté de madame de Warens. Elle étendait démesurément ses entreprises, empruntait sans aucune circonspection et à l'insu de ses coassociés, ainsi que le prouve une procuration que, le 4 novembre 1752, elle avait donnée à Mathieu Cash, « pour faire en leur nom commun un emprunt de deux mille livres à employer ensemble pour faire finir les travaux que ledit Cash a entrepris à la montagne de la Colombière et aussi le filon qu'ils ont découvert et dont ils ont fait l'ouverture par ensemble à Lanslevillard ' . »
Les fouilles d'Araches en Faucigny semblaient promettre beaucoup, mais l'on en était
1. Acte reçu par le notaire Cagnon. Lanslevillard est une commune située à l'extrémité de la Haute-Maurienne au pied du mont Cenis ; il n'y e\iste aucun filon ayant de la valeur.
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encore aux essais et à la période des cadeaux à distribuer aux protecteurs.
Le 9 novembre 1753 l'associé Bérard écrit à M. Valin, inspecteur des mines de Genève, mais employé aussi en Savoie :
Je garde avec une faveur des plus distinguées pour moi la commission dont il vous a plu de in honorer pour faire monter le nœud avec la croix en topazes... nous avons adressé la boëte sous le nom de notre Société père Bérard et fils à M. Vidal àChambéry (le caissier) prié de savoir où vous êtes.
Je manquerais à mon devoir si je ne vous faisais part de notre filon d'Arache ; quoique dispendieux il est fort abondant et d'une qualité toute particulière; il se met tout en petits morceaux, pour ainsi dire en poussière, il brûle et chauffe extrêmement; pas d'odeur...
M. de Courtille est à Moutier pour faire travailler à un filon qui ne peut qu'être avantageux aux Salines l. L'honneur de votre protection et la distinguée intégrité de la Cour nous fait espérer que la correspondance séditieuse cessera. Vous seul avés arrêté toutes les alarmes qui auraient pu s'enraciner dans notre compagnie; je vous le réitère, votre généreuse façon de penser nous fera toujours travailler avec vigueur.
Gourtilles était en effet à Moùtiers. Dans une lettre adressée aux Bérard il annonce qu'il
i. Les salines très importantes alors de Salins, tout près de Moùtiers en Tarentaise.
y est arrivé le 1er novembre, jour de la Toussaint après avoir perdu en route l'un des deux ouvriers saxons qu'il avait amenés avec lui. II a pris immédiatement les dispositions nécessaires pour déblayer les abords du filon de Salins, et M. Talin, inspecteur des mines du roi, les a approuvées. Bientôt ils se rendront à Montagny pour visiter les travaux que les paysans y exécutent, puis ils reviendront à Gonflans ' où ils seraient déjà allés, s'ils n'attendaient M. l'intendant. Il a fourni aux ouvriers des marmites, draps et couvertures, aussi les deux cents livres envoyées sur M. Gravier [le trésorier de la province) ne peuvent-elles le mener à la fin de la semaine et faut-il vite lui adresser des fonds.
On voit combien Gourtilles s'agitait et se donnait de la peine. Cependant les travaux des mines ne suffisaient pas à son activité; il faisait encore l'amour. Madame de Warens avait alors cinquante-quatre ans; depuis longtemps elle avait dû abdiquer toutes prétentions. Wintzinried était âgé d'environ trente-huit
1. Salins, sur la rive gauche de l'Isère, tout près de Moùtiers; Montagny, dans le canton de Bozel, à 11 kilomètres de Moùtiers; Gonflans, à l'entrée de la longue gorge qui conduit de la Combe de Savoie à Moùtiers.
ans et le moment de s'établir était arrivé pour lui. Il avait fait demander la main de mademoiselle Bergonzy par madame de Warens, mais il courait en même temps un autre lièvre. Il avait porté ses visées sur Nicole Chaperon '. Le père était hôtelier; riche, semble-t-il, grâce à l'affluence de clients que l'exploitation des mines et des salines amenait dans son auberge où Gourlilles prenait sans doute ses repas. Le chevalier, on le sait, était un assez beau garçon. S'il écrivait mal, il parlait bien et sut se faire aimer de Nicole. Leur intrigue était tenue secrète lorsque, le dernier dimanche de 1753, la mère la découvrit. Entre onze heures du soir et minuit elle surprit les amoureux causant au coin du feu, en présence toutefois des deux servantes. Après avoir mis Courtilles à la porte, interrogé sa fille qui se dit enceinte des œuvres de son amant, et après l'avoir fortement battue, elle porta plainte au gouverneur de Savoie. Dans cette plainte, en date du 6 janvier 1754, Rose Chaperon
demande justice sur l'attentat que vient de faire
d. Née à Moûtiers le 28 novembre 17.32 de Barthélémy Chaperon et de Rose Oranger.
le sieur de Gurtille étranger dans ce pays, logé chez elle, lors de sa première venue, comme entrepreneur de minières de charbon; à sa seconde arrivée ici il a publié dans toute cette ville des injures contre ma fille... disant qu'elle était grosse de sa part et qu'il en voulait réparer l'honneur en l'épousant... Je ne veux pas donner ma fille à un inconnu; je l'ai mise en lieu de sûreté hors de chez moi en attendant justice...
Le juge-maje de Tarentaise, M. Tiollier, fut chargé de faire une enquête. Le 17 janvier il adresse au gouverneur le lettre suivante :
Monsieur,
J'ai reçu la lettre dont Votre Excellence m'a honoré le 14e de ce mois avec la copie de la déclaration qui y était jointe et je supplie en conséquence Votre Excellence de vouloir bien me faire informer si elle veut se retenir la décision de la réparation d'honneur qu'exige la mère Chaperon à l'égard de sa fille parce que dans ce cas je ne ferais qu'examiner et approfondir le fait et ensuite j'aurais l'honneur de faire parvenir les découvertes que j'aurais faites. Si au contraire elle ne veut pas s'en donner la peine, je serai dans ce cas obligé de procéder en règle et comme juge sur la plainte de la Chaperon, si tant est que la mort de M. de Courtille ne m'en empêche pas ; il était mourant il y a deux jours et il n'est pas encore hors d'affaire...
Tiollier '.