‹ Madame de Warens et J.-J. RousseuaChapitre 100 sur 139 · Lettre DCCCXXXIH · texte numérisé non relu

Lettre DCCCXXXIH

1,„,ny GOOglC

408 MADAME DE WAREItS

qu'il fit à Ghambéry, à son retour de la Grande- Chartreuse. Il n'est pas difficile, cependant, de s'en rendre compte. Certainement il accepta l'hospitalité que H. de Conzié lui avait offerte si souvent. Ils firent ensemble le pèlerinage au cimetière de Léraenc; et dans les tièdes nuits de juillet et d'août, au pied des Charmettes, iia causèrent de la morte et de leur jeunesse. Dès l'aube, Jean-Jacques put aller herboriser sur ces monts où Claude Anet, trente-cinq ans auparavant, lui avait enseigné les éléments de la botanique, cette science qu'il méprisait alors et à laquelle il s'adonnait maintenant avec tant d'ardeur. Il eut des heures d'oubli du présent et de ressouvenir; mais sa gloire l'avait suivi et ne lui permettait plus le repos. Les visiteurs affluaient chez M. de Gonzié; l'allée ombreuse qui mène aux Charmettes regorgeait de curieux et le cauchemar de ses persécuteurs revint, comme toujours, torturer le pauvre grand homme. C'est sans doute alors qu'il découvrit que, même pour M. de Conzié, M. de Choiseul était un grand magicien '! Le

1. ■ J'ai revu depuis H. de Conzié, el je l'ai trouvé totalement transformé. 0 le grand magicien que M. de Choiseul ! Aucune de mes anciennes connaissant** n'a échappé a ses

cœur plein de griefs imaginaires, il quitta ce vieil ami et s'en alla à Bourgoin, d'où, le 16 août, il écrivit au comte de Tonnerre :

... Un voyage presque aussitôt suspendu que commencé ne me laisse pas espérer de le pousser bien loin et la certitude que les manœuveei que je voudrais fuir me préviendront partout m'en Oterait lecourage, quand mes forces me le donneraient1...

Avant la fin du mois, devançant, pour ainsi dire, l'institution du mariage civil, ou plutôt, se passant de toute autorité, il épouse Thérèse Le Vasseur :

... J'ai cru ne rien risquer de rendre indissoluble un attachement de vingt cinq ans, que l'estime mutuelle, sans laquelle il n'est point d'amitié durable, n'a fait qu'augmenter incessamment... Cet honnête et saint engagement a été contracté dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, en présence de deux hommes de mérite et d'honneur, officiers d'artillerie, et l'un, fils d'un de mes anciens amis du bon temps, c'est-à-dire avant que j'eusse aucun nom dans le monde, et l'autre, maire de cette ville et proche parent du premier. Durant cet acte si court et si

métamorphoses. > (Confessions, Livre V, en noie.) Comparer avec la lettre si a (Te du eu se du 1 décembre 1163.

1. Lettre DCCCXXXIV. Voir aussi le manuscrit de M. Bovier, à la Bibliothèque nationale. 1125. Rousseau, vitrine D. a.

r. in.

410 MADAME DK WARBKS

simple, j'ai vu fondre en larmes ces deux dignes hommes et je ne puis vous dire combien cette marque de bouté de leurs cœurs m'a attaché à I'ud et à l'autre *.

Ces deux hommes de mérite et d'honneur sont MM. Donin-Rozière, capitaine d'artillerie, et Luc-Antoine Donin-Cbampagneux, avocat, capitaine -châtelain et maire de Bourgoin. Ce dernier a raconté la scène dont il fut témoin, le 30 juillet, à l'auberge de la Fontaine d'Or :

Le 26, il nous convie à dîner. Il noua prie de nous rendre chez lui une heure avant le repas. Nous devançâmes le moment indiqué. Rousseau était paré plus qu'a l'ordinaire; l'ajustement de mademoiselle Kenou était aussi plus soigné. Il nous conduit dans une chambre reculée, et la Rousseau nous pria d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie; prenant ensuite la main de mademoiselle Renou, il parla de l'amitié qui les unissait ensemble depuis vingt-cinq ans et de la résolution où il était de rendre ces liens indissolubles par le nœud conjugal.

Il demanda h mademoiselle Renou si elle partageait ses sentiments et sur un oui prononcé avec le transport de ta tendresse, Rousseau tenant toujours la main de mademoiselle Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touchant des devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait, que

. Lettre DCCCXXXVIII du 31 août 17SS à M. Lalliand.

mademoiselle Renou, mon cousin et moi, versioas des torrents de larmes...; puis s'êlevant jusqu'au ciel, il prit uu langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre...

Nous passâmes de cette cérémonie au banquet de noce. Pas un nuage ne couvrit le front du nouvel époux; il fut gai pendant tout le repas, chanta au dessert deux couplets qu'il avait composés pour son mariage, résolut dès ce moment de se fixer à Bourgoin pour le reste de ses jours. . .

Ce récit de M. de Champagneux eût été vraiment intéressant s'il avait été écrit à l'époque même de l'événement; mais il a été composé bien longtemps après et alors que la lettre de Rousseau  M. Lalliaud et les Confessions étaient imprimées. Nous craignons donc que l'ancien maire de Bourgoin, grand admiraleur de Jean-Jacques, n'ait fait que paraphraser la lettre du 31 août qu'il reproduit d'ailleurs en entier '.

Depuis le mariage Rousseau appela Thérèse madame Renou; et celle-ci put, comme une bonne bourgeoise, assister régulièrement aux vêpres le dimanche \ Bientôt le séjour de Bourgoin déplut au philosophe.

1. Voir la brochure de M. F[ochieh], Séjour de Jean-Jacques à Bourgoin (Bourgoin, 1860).

t. G. Y al lier, un Billet inédit de Jean-Jacques, p. T.

1,„,ny GOOglC

412 MADAME DE VAREHS

Le 28 mars 1770 il écrit de Monquin à M. Moullou ' :

J'avais eu le projet que vous me suggériez d'aller m'établir eu Savoie ; je demandai et obtins durant mon séjour à Bourgoin un passeport pour cela dont sur des lumières qui me vinrent en même temps, je ne voulus point faire usage; j'ai résolu de finir mes jours daus ce royaume [en France) et d'y laisser à ceux qui disposent de moi le plaisir d'assouvir leur fantaisie jusqu'à mon dernier soupir.

Moultou insistant pour qu'il allât se fixer à Chambéry, Rousseau lui répond le 6 avril :

Vous devez comprendre combien il me serait intéressant de vous voir : mais ne parlons plus de Chambéry; ce n'est pas là que je suis appelé. L'honneur et le devoir crient, je n'entends plus que leur voix*...

11 revint donc à Paris où le procureur général feignit d'ignorer sa présence. Il y vécut de quelques pensions dues par ses libraires et du produit de copies de musique. Il cherchait toujours de nouveaux asiles pour échapper à ces

1. Madame de Cesarges avait donne un logement A Rousseau et à Thérèse dans sa Terme de Monquin, commune de Maubec A une ilemie-Lieue de Bourgoin. Ils s'y installèrent A la an de janvier 1760.

!. Correipondance (Œuvres complètes), t. V, p. 274 et 285.

1,„,ny GOOglC

ennemis dont son esprit, de plus en plus égaré, grossissait le nombre et les attaques. Malgré ce trouble de son intelligence, il produisit encore des œuvres où le philosophe, le polémiste et te poète se retrouvent. Les Rêveries furent son dernier ouvrage. Elles sont divisées en dix promenades. Dans la troisième , il rappelle qu'il a toujours été chrétien :

Enfant encore et livré à moi-même, alléché par des caresses, séduit par la vanité, leurré par l'espérance, forcé par la nécessité, je me fis catholique; mais je demeurai toujours chrétien ; et bientôt gagné par l'habitude mon cœur s'attacha sincèrement à ma nouvelle religion. Les instructions, les exemples de madame de Warens m'affermirent dans cet attachement.

Voilà donc le souvenir de la bonne maman qui revit Puis viennent les Rameaux de 1778.

Cette date rappelle à son esprit l'arrivée à Annecy en 1728, el sa première entrevue avec madame de Warens; il compose sa dixième promenade :

Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec madame de Warens. Elle avait vingthuit ans alors étant née avec le siècle. Je n'en avais pas encore dix-sept, et mon tempérament naissant, mais que j'ignorais encore, donnait une

+14 MADAME DE WARBHS

nouvelle chaleur à un cœur naturellement plein de vie... Mon Ame dont les organes n'avaient point développé les plus précieuses facultés, n'avait encore aucune forme déterminée. Elle attendait, dans une sorte d'impatience, le moment qui devait la lui donner, etce moment, accéléré par cette rencontre ne vint pourtant pas sitôt... Elle m'avait éloigné. Tout me rappelait à elle : il y fallut revenir. Ce retour fixa ma destinée et longtemps encore avant de la posséder, je ne vivais plus qu'en elle et pour elle. Ah! si j'avais suffi a son cœur comme elle suffisait au raien! quels paisibles et délicieux jours nous eussions coulés ensemble! Nous en avons passé de tels, mais qu'ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis!... J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d'un vallon fut notre asile; c'est la que, dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et d'un bonheur pur et plein ', qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d'affreux.... Tout mon temps était rempli par des soins affectueux ou par des occupations champêtres. Je ne désirais rien que la continuation d'un état si doux; ma seule crainte était qu'il ne durât pas longtemps et cette crainte née de la gène de notre situation n'était pas sans fondement... Je pensai qu'une provision de talents était la plus sure ressource contre la misère et je résolus d'employer mes loisirs a me rendre en état, s'il était possible, de rendre un jour à la meilleures des femmes l'assistance que j'en avais reçue... •

La rêverie s'arrête brusquement. Rousseau

Page 1