Lettre DCXll
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société avec mes voisins et connoissances qui m'ont procuré des cohues continuelles de monde chez moi. Quant à présent que je me datte n'avoir plus à en essuyer, je viens vous inviter, cher ami, de m'accorder quelques jours durant lesquels je pourrai à ce que j'espère, à l'abri de tous importuns, jasant avec vous à mon aise, épancher dans votre cœur les sentiments dont le mien est innéfaçablement transpercé pour vous. le me fais à l'avance une fête délicieuse de vous voir encore avant de mourir. Si par malheur pour moy vos occupations ne vous permettent pas, ou votre santé, de faire ce voyage, mandez moi, je vous conjure, mon cher Rousseau, dans quels environs des bords de notre lac Léman je pourrai aller pour vous serrer dans mes bras, et vous confirmer avec toute la candeur et la franchise d'un bon gentilhomme de la vieille Roche, que mon cœur vous est voué jusqu'à son dernier soupir.
Adressez votre réponse à Genève.
Cependant les persécutions morales dont Rousseau était l'objet s'aggravaient. L'on en vint même à une agression matérielle. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, sa maison fut attaquée à coups de pierres. Il crut, avec raison peut-être ', qu'on irait jusqu'à attenter à sa vie et il s'enfuit de Motiers, se réfugia un instant dans l'Ile du lac de Bienne, puis, prit le parti de se rendre en Prusse. Arrivé à Stras-
1. Voir à ce sujet la lettre DCXX du la septembre 1765 et Albert Jansen, Document* tur Jean- Jacques Rmusiau, dans Mémoires de la Société d'kistoirt de Genève (t. XXII, p. 155 et suivantes).
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bourg, il changea de résolution et accepta l'hospitalité que l'historien David Hume lui offrait en Angleterre. Il y résida de janvier 1766 à mai 1767. C'est alors, à Wooton ', qu'il composa les six premiers livres des Confessions. H se brouilla, jusqu'à la haine, avec Hume, revint en France, passa quelques jours, à Meudon, chez le marquis de Mirabeau, et, en juin, se réfugia chez le prince de Conti, au château de Trye, près de Gisors. Il y vécut sous le nom de Renou qui ne déguisait que fort imparfaitement sa personnalité.
En juin 1768 la persécution, tout imaginaire cette fois, le chasse encore de Trye. Le 20, il est à Lyon et y reste quelques jours, puis réalise un projet qu'il avait formé depuis longtemps, celui d'aller visiter la Grande Chartreuse. Le lundi 25 juillet, à trois heures du matin, il écrit, de Grenoble, à mademoiselle Renou (Thérèse) :
Dans une heure d'ici, chère amie, je partirai pour Chambéry, muni de bons passeports et de la protection des puissances, mais non pas du sauf-
1. * J'écrivais la première (partie) avec plaisir, avec complaisance, & mon aise à Woolon, ou dans le château de Trye... j'y revenais sans cesse... • (Confcmons, premières pages du livre VII).
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conduit des philosophes que vous savez. Si mon voyage se fait heureusement, je compte être ici de retour avant la fin de la semaine, et je vous écrirai sur le champ. Si vous ne recevez pas dans huit jours de mes nouvelles, n'en attendez plus et disposez de vous à l'aide des protections en qui vous savez que j'ai toute confiance et qui ne vous abandonneront pas... Depuis mon départ de Trye, j'ai des preuves... que l'œil vigilant de la malveillance ne me quitte pas d'un pas, et m'attend principalement sur la frontière : selon le parti qu'ils pourront prendre, ils me feront peut-être du bien sans le vouloir.
Mon principal objet est bien, dans ce petit voyage, d'aller sur la tombe de cette tendre mère que vous avez connue, pleurer le malheur que j'ai eu de lui survivre; mais il y entre aussi, je l'avoue, du désir de donner si beau jeu & mes ennemis, qu'ils jouent enfin de leur reste, car vivre sans cesse entouré de leurs satellites flagorneurs et fourbes est un état pour moi pire que la mort. Si toutefois mon attente et mes conjectures me trompent, et que je revienne comme je suis allé, vous savez, chère sœur, chère amie, qu'ennuyé, dégoûté de la vie je n'y cherchais et n'y trouvais plus d'autre plaisir que de chercher h vous la rendre agréable et douce : dans ce qui peut m'en rester encore je ne changerai ni d'occupation ni de goût. Adieu, chère sœur; je vous embrasse en frère et en ami '.
Rousseau n'a raconté nulle part, croyonsnous, ce court voyage d'environ vingt jours