‹ Madame de Warens et J.-J. RousseuaChapitre 17 sur 139 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'nbbé faillie. — Portrait que Rousseau en fait dons VÊmile.

— Profession de foi du Vicaire lavoyard. — Naissance et éducation de Jean-Claude Gaime. — 11 va il Turin; il est précepteur chez le comte de Mellarède; — professeur de langue française et vice-recteur de l'Académie militaire.

— Sa conduite exemplaire. — Rousseau revient à Annecy; il y est reçu par madame de Warena. — Il entre au séminaire. — L'abbé Gâlier. — Rousseau sort du séminaire; il est plaça chez le maître de musique. — Arrivée de Veuture. — M. d' Au bonne. — M. et madame Corvesi. — Le maître de musique et Rousseau s'en vont è Lyon. — Retour de Rousseau ; il ne retrouve plus madame de Warena. — Mademoiselle Herceret; mademoiselle Giraud; leur origine. — La promenade à ThAnes avec mesdemoiselles de Galle; et de Graffenried. — La famille de Galtey.

— Le juge-maje Simond. — Départ d'Annecy avec mademoiselle Herceret. — Rousseau parcourt la Suisse. — L'archimandrite. — Lettre A mademoiselle de GrafTenried ; ;i son père. — Une page de Hichelet sur Annecy. — Rousseau et madame de Warens.

Voici le récit de Rousseau, au livre IV de Y Emile :

II y a trente ans que, dans une ville d'Italie, un jeune homme expatrié se voyait réduit & la dernière misère. Il était né calviniste, mais par les suites d'une élourderie, se trouvant fugitif, en pays

étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. 11 y avait dans cette ville un hospice pour les prosélytes, il y Tut admis.. Il voulut fuir, on l'enferma; il se plaignit, on le punit de ses plaintes... Des larmes de rage coulaient de ses yeux, l'indignation l'étouffait. . . Il était perdu sans un bonnéte ecclésiastique qu'il trouva le moyen de consulter en secret. L'ecclésiastique était pauvre et avait besoin de tout le monde, mais l'opprimé avait encore plus besoin de lui, il n'hésita pas à favoriser son évasion au risque de se faire un dangereux ennemi.

Cet honnête ecclésiastique était un pauvre vicaire savoyard qu'une aventure de jeunesse avait mis mal avec son èvèque et qui avait passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquaient dans son pays. Il n'était ni sans esprit, ni sans lettres, et avec une figure intéressante, il avait trouvé des protecteurs qui le placèrent chez un ministre pour élever son Ois. 11 préférait la pauvreté à la dépendance et il ignorait comment il faut se conduire chez les grands. Il ne resta pas longtemps chez celui-ci; en le quittant, il ne perdit point son estime et comme il vivait sagement et se faisait aimer de tout le monde, il se flattait de rentrer en grâce auprès de son évèque et d'en obtenir quelque petite cure dans les montagnes pour y passer le reste de ses jours. Tel était le dernier terme de son ambition. Un penchant naturel l'intéressait au jeune fugitif et le lui fit examiner avec soin... Il commença par gagner la confiance du prosélyte ' en ne lui vendant point

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ses bienfaits... en se faisant petit pour s'égaler à lui.

Plus loin Rousseau dit :

... Je me lasse de parler en tierce personne... car vous sentez bien que ce malheureux fugitif c'est moi-même... Ce qui me frappait le plus était de voir dans la vie privée de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, l'humanité sans faiblesse, des discours toujours droits et simples et une conduite toujours conforme h ces discours... Au défaut près qui, jadis, avait attiré sa disgrâce et dont il n'était pas trop bien corrigé, sa vie était exemplaire, ses mœurs étaient irréprochables, ses discours honnêtes et judicieux... J'apprenais & le respecter chaque jour davantage.

Après avoir reçu les confidences de Rousseau, l'ecclésiastique lui aurait fait les siennes :

... Je marquai de l'empressement & l'entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu'au lendemain matin. On était en été, nous nous levâmes a la pointe du jour. Il me mena hors de fa

avait d'abord écrit • vagabond •. Le mol de prosélyte est peu heureux, dit-il. Le bon vicaire n'est point un convertisseur et eu tout cas son interlocuteur n'est point encore un converti, un homme gagné à la doctrine du maître, ce n'est qn'un vagabond qu'on essaye de ramener dans la bonne vie... Pourquoi Rousseau a-t-il effacé ce mot! Je n'en puis trouver d'autre raison, sinon que plus bas il a mis et voulait maintenir * sa vie oisive et vagabonde • (p. 664). Non; Rousseau s'est appelé « prosélyte », simplement parce qu'ainsi qu'il l'a déclaré dans les premières lignes de son récit, il était alors* l'« hospice des prosélytes' ou des ■ catéchumènes », comme on les appelait à Turin.

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ville sur une haute colline au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne; dans l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnait le paysage ; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines et projetant sur les champs par longues ombres, les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux tonte sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là, qu'après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l'homme de paix me parla ainsi :

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