‹ Madame de Warens et J.-J. RousseuaChapitre 18 sur 139 · PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYABIJ · texte numérisé non relu

PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYABIJ

Mon enfant, n'attendez de moi ni des discours savants ni de profonds raisonnements. Je ne suis pas un grand philosophe et je me soucie peu de l'être...

Je suis né pauvre et paysan, destiné par mon état à cultiver la terre; mais on crut plus beau que j'apprisse à gagner mon pain dans le métier de prêtre et l'on trouva le moyen de me faire étudier1. Assurément ni mes parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui était bon, véritable, utile, mais ce qu'il fallait savoir pour être ordonné. J'appris ce qu'on voulait que je disse, je m'engageai comme on voulut et je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas a sentir qu'en m'obligeanl de n'être pas homme, j'avais promis plus que je ne pouvais tenir... Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence...

Peu d'expériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit.

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Au livre III des Confessions, Jean-Jacques a donné le nom de cet ecclésiastique. C'est lorsqu'il était chez madame de Vercellis, qu'il aurait fait sa connaissance.

J'allais voir quelquefois un abbé savoyard, appelé M. Gaime, précepteur des enfants du comte de Mellarède. Il était jeune encore et peu répandu, mais plein de bon sens, de probité, de lumières et l'un des plus honnêtes hommes que j'aie connus... Je trouvai auprès de lui les leçons de la science morale et les maximes de la droite raison... 11 me fit un tableau vrai de la vie humaine... Le pas que je venais de faire nous conduisait à parler de religion. L'on conçoit que l'honnête M. Gaime est, du moins en grande partie, l'original du Vicaire savoyard... ses leçons, sages, mais d'abord sans effet furent dans mon cœur un germe de vertu et de religion qui ne s'y étouffa jamais et qui n'attendait, pour fructifier, que les soins d'une main plus chérie.

Quoique alors ma conversion fût peu solide, je ne laissais pas d'être ému. Loin de m 'ennuyer de ses entretiens, j'y pris goût à cause de leur clarté, de leur simplicité et surtout d'un certain intérêt de coeur dont je sentais qu'ils étaient pleins. J'ai

à ta bibliothèque de la Chambre des députés, ceux-ci que llousseau a ensuite biffés • à l'aide de quelques patrons qui m'assistèrent ■. J. 'écrivain les a supprimés pour aliéner la phrase. Nous les rappelons parce qu'ils expriment un faii exact el montrent qu'au moment oii Jean-Jacques écrivait il se souvenait Tort bien de ses conversations avec l'abbé savoyard.

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l'Ame aimante... Aussi je m'affectionnai vraiment à M. Gaime ; j'étais pour ainsi dire son second disciple et cela me fit, pour le moment même, l'inestimable bien de me détourner de la pente au vice où m'entraînait mon oisiveté.

11 ne se peut rien de plus sensé que les avis qu'il me donna sur ma conduite (ajoute encore Rousseau, & propos des conseils que l'abbé lui adressa quaud il fut entré chez le comte de Gouvon).

L'abbé Jeaa-Claude Gaime était né le 2 septembre 1692,0 Héry-sur-Alby', petite paroisse du diocèse de M. de Bernex. Ses parents étaient des cultivateurs possédant une très modeste aisance. Le père savait écrire, ses deux fils aînés, les frères de l'abbé, ne le savaient pas. Suivant une habitude qui persiste encore en Savoie, on fit étudier celui des enfants qu'une intelligence précoce et vive avait probablement signalé au curé du lieu et que, peut-être, un peu de débilité physique rendait impropre aux rudes travaux des champs. Le curé conduisait assez loin ses élèves dans leurs études; en le

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quittant, ils entraient souvent en quatrième. Les collèges étaient nombreux en Savoie et pourvus de bons professeurs.

A proximité du jeune Gairae, il y avait le collège des Barnabites, à Annecy, et celui des Oratoriens à Rumilly. Les Savoiaiens studieux et ayant quelque protecteur obtenaient d'ailleurs facilement des bourses au collège des Savoyards à Avignon, ou à celui de Louvain '. Nous pensons que les parents de Jean-Claude le placèrent au collège le plus rapproché, celui de la petite ville de Rumilly, où chaque semaine ils venaient vendre leurs denrées et où ils pouvaient payer en nature sa pension chez quelque parent ou quelque ami. C'est sans doute à raison de ses souvenirs de collège et des amitiés qu'il avait nouées à Rumilly que l'abbé Gaime vint y jouir de sa pension de retraite et y amena son héritier qu'il fit recevoir au nombre des bourgeois. Ce fut à Annecy vraisemblablement et au séminaire des Lazaristes qu'il fit ses études ecclésiastiques. Il fut

I. Ces collèges avaient été fondés par deux enfants d'Annecy; le premier, par le cardinal de Brogny, en 1(26; le second, par Eusiache Chapuis, conseiller de Charles-Quint, vers 1554.

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ensuite reçu bachelier en théologie, puis maître es arts, à l'Université de Turin. En avril 1722, il était dans cette ville depuis quelque temps déjà; en mai 1725, il y obtint du vicaire capitulaire D. Janin, son celebret, c'est-à-dire l'autorisation de célébrer la messe dans le diocèse de Turin, bien qu'il appartint au diocèse de Genève. C'est à cette époque qu'il a dû devenir le précepteurdes enfants du comte de Mellarède, ministre de l'intérieur. C'était une habitude en Piémont de chercher dans le clergé de Savoie des précepteurs non seulement pour les fils des grands personnages, mais encore pour les princes de la maison royale. On les choisissait avec soin, et certes, jamais H. de Mellarède n'aurait introduit chez lui auprès de ses fils et de sa fille, un ecclésiastique mal famé. Les scandales du genre de ceux dont nous parle Rousseau ont laissé des traces dans nos archives, notamment dans celles du sénat de Savoie ; nous n'y avons pourtant rien retrouvé qui se rapporte à l'abbé Gaime, ni à l'abbé Gôtier, ni au père Caton, dont il sera question plus loin. A notre avis, c'est tout à fait gratuitement que Rousseau leur attribue des aventures galantes telles qu'il les désirait pour

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lui-même, mais sans avoir ta hardiesse de les tenter.

Après la mort du comte de Mellarède, lorsque l'éducation de ses élèves fut achevée, l'abbé Gaime devint profeseeurà l'académie de Turin '. Cette charge et cette dignité n'auraient pas été accordées à un prêtre de mœurs faciles. Il mourut, est-il dit dans son acte de décès, après avoir passé à Rumilly quinze années d'une vie autant édifiante qu'intérieure. C'était un méditatif à l'Ame fière comme il n'est pas rare d'en rencontrer en Savoie1; s'il dédaigna la fortune, il sut pourtant faire quelques économies. Il les employa d'abord a réparer la pauvre maison où il était né ; puis, de 1725 à 1744, à acheter

1. Il ne s'agit pu de l'Académie des sciences de Turin, qui ne fui instituée qu'en 1783, mais d'un collège d'éducation pour • nobles *, fondé sous le règne de Charte s- Emmanuel Il et rouvert en 1713 par Victor- Atnédcu II. Jean- Claude Gaime y est indiqué comme • professeur de langue française « et * sous-prieur ■ de 1738 A 1143. Les noms des professeurs n'étant pas portés sur les registres antérieurs A 1138, il est possible que l'entrée de l'abbé A cette Académie remonte A 1730 ou 1732. Cest actuellement une école d'officiers d'artillerie et du génie.

2. Nous avons connu son arrière- neveu, dernier descendant mile de la famille, Henri Gaime, ébéniste h Rumilly. Celait un railleur d'humeur fort indépendante. Cette tournure d'esprit ne plaisait pas au buon gov'crna; elle lui attira vers 1843, une méchante aventure. Il n'échappa à quelques années de forteresse qu'en s 'enfuyant A Genève.

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ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU. ôj

quelques pièces de terre pour arrondir le domaine paternel qui, au moment de la confection du cadastre, vers 1730, était de 15 journaux (environ 4 hectares et demi) et en comprenait 45, en 1744 '.

L'influence de l'abbé Gaime sur Rousseau ne fut pas décisive. Il ne sut pas résister à l'attrait i l'une vie libre et qu'il crut devoir être facile.

M. Mussard, dit Tord-Gueule* et Bâcle, ses compatriotes, favorisèrent son goût pour les aventures, il abandonna la maison de Gouvon où, malgré ses singuliers travers, l'on était bienveillant pour lui, et revint en Savoie avec Bâcle, entrevoyant madame deWarens au bout du voyage. • Il craignait ses reproches, mais il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle pût lui fermer sa porte » {Confessions, livre III).

Jean-Jacques n'avait pas trop présumé de la bonté de madame de Warens. Non seulement, elle ne le repoussa pas, mais elle le logea dans sa chambre de parade. « J'eus par surcroît, ditil, le plaisir d'apprendre que cette faveur ne

I. Registres communaux d'Ittry, Celebiet et scies divers entre nos maius; Archives piimonlaitta.

3. C'est probablement ce M. Mussard qui habitait l'assy où Jean-Jacques lui écrit le U décembre 1752 pour lui ' représentation de NaixUie.

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serait pas passagère. » Ici, comme trop souvent, l'écrivain n'est pas tout à fait exact. Évidemment l'on ne pouvait placer dans le salon de la baronne qu'un lit de sangle qui devait disparaître au matin ; puis, on va le voir, Rousseau quitta bientôt la maison.

Il avait certainement conservé un très vif souvenir de la jolie femme qui, l'année précédente, lui était apparue jeune, belle et caressante, alors qu'il s'attendait à rencontrer une dévote rigide et renfrognée, mais il est fort douteux que madame de Warens se rappelât l'adolescent que l'évêché s'était hâté d'envoyer à Turin. Elle était fort liée avec l'abbé Léonard, aumônier de M. de Bernex, et cet ecclésiastique avait de son côté des relations affectueuses avec l'abbé Gaime \ L'on peut donc supposer que ce dernier recommanda Rousseau à son ami, et celui-ci à madame de Warens. Quoi qu'il en soit, il devint aussi le protégé de M. Léonard et comme l'abbé donnait à la dame le nom de * sœur >, quand Rousseau appela sa bien-

I. An printemps de 1130, M. Gaime avait envoyé une somme d'argent à l'abbé Léonard et l'avait chargé de l'employer au payement de sa part d'une dette contractée par son père vis-à-vis de M. Astruc, curé d'Héry (quittance du 29 mai 1730 reçue à Héry par le notaire Pêtel).

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faitrice « maman », il dit ■ mon oncle » à ce frère de sa mère adoptive. « Petit », c'est ainsi qu'on l'appela, rencontra dans la maison l'agréable femme de chambre, mademoiselle Merceret, et le domestique intendant-amant, Claude Anet *.

La présence du jeune homme ne laissait pas que d'être embarrassante et madame de Warens cherchait ce que son protégé pourrait entreprendre pour gagner sa vie, lorsque arriva chez elle un parent, M. d'Aubonne. Il pensa que Rousseau « pourrait devenir -curé de village et que c'était la plus haute destinée à laquelle il pût aspirer ». On résolut donc de le placer au séminaire d'Annecy tenu par les Lazaristes ou Pères de la Mission. Le supérieur, M. Gros, était, assure Jean-Jacques, un habitué du boudoir de madame de Warens, « qui aimait à se faire lacer par lui ' ». L'évêque paya la pension, et Rousseau entra au séminaire. « La triste maison qu'un séminaire, surtout pour qui sort de celle d'une aimable femme ! » Sans doute,

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