MADAME DE WA8EHS
Enfin écrit M. de Conzié :
Cette charmante et digne femme, sans argent et j'ose quasi dire sans crédit et accablée de dettes, eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur de la première distinction qui fournil durant qu'il vécut aux journaliers nécessaires de la subsistance de cette malheureuse baronne ; mais le noble désintéressement dont son fime avait toujours été pénétrée ne lui suggéra jamais de confier à ce vieux seigneur le triste et inévitable avenir qui la menaçait. Aussi après cette perle se vit-elle forcée de mendier, pour ainsi dire, un recoin de chaumière dans un des faubourgs où elle n'a vëgétée que par les secours et soins charitables de ses voisins, qui n'étaient tant s'en faut dans l'aisance. Finalement accablée de différents maux qui la retenaient au lit depuis plus de deux années, elle succomba avec tous les sentiments d'une femme forte; et bonne chrétienne.
Lorsque vers 1787, vingt-trois ans après la mort de madame de Warens, M. de Conzié rédigea sa Notice, il n'indiqua pas le nom du vieux seigneur, il ne dit pas que ce seigneur fut l'amant de la baronne, ni surtout qu'il vécut près d'elle. A notre avis, ce seigneur de la première distinction pourrait être M. Perrichon dont la générosité aurait survécu aux luttes judiciaires avec son associée; ce pourrait être aussi le comte de Saint-Laurent auprès de qui elle avait encore du crédit, nous le verrons, môme après avoir quitté sa maison; mais ce n'est pas M. d'Allinges.
ET JEAH-JACOUES ROUSSEAU. 32»
Le marquis avait plusieurs maisons à Chambéry; Tune d'elles, fort considérable, au bout de la rue Juiverie, porte encore le nom dhôtel dAllinges. Il y habitait avec ses enfants et sa femme, Marguerite-Prospère de Duing de la Val d'Isère, qui est morte après lui. Madame de Warens n'est restée dans la maison du Reclus, louée par la compagnie, que d'octobre 1750 à septembre 1754. La fabrique ayant été fermée, M. d'Alliages aurait pu laisser la malheureuse femme en possession de son logement, en feignant au besoin d'en recevoir le loyer. Il n'en fut rien et l'on a pu remarquer que, dès le mois de juillet, elle avait déjà choisi un ermitage où elle irait se réfugier. Qu'on se rappelle aussi le portrait que Rousseau fait d'elle lorsqu'il la revoit au mois de juin; la pauvre femme eut été vraiment une compagne bien peu attrayante '.
D'où provient donc la légende de M. d'Allinges? Uniquement du rapprochement de ces deux faits, que madame de Warens avait habité dans une maison du marquis, et que sa misère
I. Nous faisons encore remarquer que daus la correspondance et dans toutes les autres pièces que nous avous étudiées, il ne se rencontre aucune allusion, même éloignée, au marquis d'Allinges.
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a été grande surtout depuis la mort du vieux gentilhomme. L'on n'a pas recherché pourquoi elle était allée loger chez lui, pourquoi elle en était partie. Bientôt la légende a été consacrée par un document littéraire important et admise depuis lors comme une chose avérée.
En 1855, M. Bayle-Saint-John fit en Savoie et en Piémont un voyage d'exploration qu'il a raconté dans un livre, The Subalpine Kingdom, {le Royaume subalpin), où deux chapitres sont consacrés à Rousseau et à madame de Warens. Notre ami, le bon, vaillant et regretté Lanfrey, lui communiqua la Notice de M. de Gonzié. M. Bayle-Saint-John la traduisit en anglais et l'inséra dans son ouvrage. Sa traduction du passage que nous avons rapporté est exacte'; malheureusement, en ce point du moins, la notice fut retraduite en français dans la Revue britannique (juin 1856) et l'on écrivit alors que : ■ ne sachant où donner de la tête, madame de Warens eut le bonheur de plaire à
1. Al lait thia ekarming and wortky tnoman, without money, and I may venlure ta say atmott without crédit and oixrwhebned with dtbts tuas fortunate enougk to pleite an oldlord of the very higktst distinction icho furniihed AS LONG A6 HE LIVED, the means to mcet the daily nectssitiet oftht subsiiUnce of tkU unhappy baronets (The Subalpine Kingdom, 1, S»).
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un vieux gentilhomme de la plus haute distinction qui voulut bien fournir, aussi longtemps qu'il vécut auprès délie, à tous les besoins de l'infortunée baronne ». L'auprès (Pelle est exclusivement du cru du traducteur de la Revue britannique. Rayons donc cette défaillance attardée du passif de madame de Warens.
Le 7 mars 1755, Courtilles écrit de nouveau à la baronne :
Charabéry, ce 7* mars 1155.
Madame, Personne au monde ne prend plus de part a votre indisposition que ma femme et moi. Dieu veuille vous redonner la santé et vous faire surmonter toutes vos peines et inquiétudes. Pour répondre a tous les articles de votre lettre quoique vous ne m'ayez jamais fait l'honneur aux miennes que par détour et non a mes articles : Primo, si vous m'aviez fait l'honneur de me répondre en son temps sur l'article qui me concerne par M. Nuet * à H. le comte de Saint-Laurent, pour lors cela aurait pu se faire ; & présent il n'y faut plus penser qu'a Noël prochain. Voilà, madame, T'obligalion que je vous ai; il ne faudrait plus donc qu'aussi manquer au paiement du mandat de H. de Choiry
1. M. Nuer Était prêtre d'honneur de la Sainte-Chapelle de Charabéry et homme d'affaires de H. de Saint-Laurent dans cette ville.
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(Ckoisy.') pour ia Saint-Jean, pour me mettre dans le plus grand embarras du monde. Dieu veuille que vous ne le fassiez pas et qu'il soit payé. Il y a 7 mois que je vous ai écrit pour l'article de H. de Chaumont ', vous n'avez pas daigné .jamais ni en parler ni à ces messieurs de Genève. Cet article me regarde et non pas M. Merkel ou Fabre, car vous l'auriez fait, pourquoi m'empêcher de faire mes affaires.
Madame de Warens lui ayant proposé de faire acheter sa part d'association dans l'affaire des charbonnages, il répond :
Je ne puis penser que ce soit votre idée de m'ôter le seul moyen qui peut me rester pour me tirer d'affaire. Vous savez que j'ai besoin d'argent et non de chimères, car il faut vivre.
Ces messieurs de Genève peuvent avoir mis en fonds environ quatre mille cinq cents livres; M. Perrin mille, moi seize cent cinquante-sept. Je fais ainsi le compte des charbons dans nos fosses ; à la Serraz deux mille quintaux; à Novalaise mille; à La Rochelle soit les Ullies trois cents; à Hontagny en Tarentaise six mille; à Amélie sept mille: total seize mille trois cents quintaux. Et quand nous ne retirerions que dix sol le quintal de tous nos charbons les uns dans les autres, nous aurions au delà de nos déboursés. Ainsi, madame, je ne puis accepter l'offre que vous me faites sans un comptant, car il faut que je vive... J'ai donc à cause de votre silence à me répondre perdu pour cette année toute ressource
du côté de la cour tant par subside que par emploi et pour la vente de mes portions il me faut du comptant... Vous m'aviez promis les six cents livres de Merkel en sou absence... Je n'ai pas pu vous envoyeV les papiers du procureur Moret, il dit que vous lui devez beaucoup et il veut être payé... Si vous m' envoyer votre billet contre M. Mansord de la Férrandiere pour qui vous avez payé cinq cents livres à M. de Carpinel, je le ferai payer... Nous venons d'apprendre la mort de M. le comte de Bell égard e à Paris et celle du chevalier Didier d'Indatrie a Argentine le 4 du courant. Dieu veuiHe que vous finissiez avec M. Périchon et ne craignez jamais que je dise votre situation ; bien loin de là, car j'ai prouvé &Charbonnel et à tout le monde que vous viendriez ici dans le courant de mai et que vous feriez honneur à toutes choses. M. Thorin ' sait tout ce que vous faites a Evian car c'est lui qui m'a dit que vous aviez ascensé (loué) la maison de M. Le jeune et ton jardin. Je vous prie de me dire votre sentiment, j'aurais envie d'écrire à M. Périchon pour le prier de me protéger et de me faire avoir un emploi en France de même qu'a. H. Rousseau, car il faut absolument penser à faire quelque chose ou aller mendier nôtre pain, ma femme et moi. Si vous saviez ma triste situation vous auriez pitié de moi.
Ha femme prend la liberté de vous offrir ses profonds respects et se recommande a vos bontés pour que vous ne nous abandonniez pas...
De Cocrtilles '.
i. Le régisseur pour la société Perrichon et G". 2. D'après l'original aux Archieesde ta Société florimontant. La signature, et la formule de politesse qui ta précède, sont
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Il n'apparaît d'aucune pièce que Wintzinried ait exécuté son projet de prier M. Perrichon de lui obtenir en France un emploi, de même qu'à M. Rousseau, mais ces derniers' mots semblent établir que Jean-Jacques s'était adressé avec succès à l'ancien gouverneur de Lyon. L'emploi que son intervention lui procura ne peut être que celui de caissier chez M. de Francueil qu'il occupa durant quelques mois en 1750.
François Fabre, à qui de Gourtilles fait allusion, et qui s'intitule maître fondeur de fer coulé, était alors en pension depuis onze mois chez le baron d'Angeville, par ordre de madame de Warens. Le 21 mars 1755 il en laisse une déclaration à H. d'Angeville pour qu'il fasse payer cette pension à sa commettante. Fabre avait sans doute été envoyé à Allonzier ou à la Caille ' pour faire des découvertes.
Le 26 avril 1755 M. Bergonzy agissant, ditil, au nom de son gendre Wintzinried de
seules de l'écriture de Wintiinrled; les quatre pages de la lettre pourraient bien être de 1a main de sa femme. L'orthographe, que noue avons redressée, est loin d'Être aussi dcfectu&usû que dans les autographes de madame de Warens. 1. Village sur la route d'Annecy à Genève, a trois lieues d'Annecy.
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Courtilles et de la baronne de Warens admodie à un habitant de Saint-Pierre de Belleville le droit exclusif d'excaver le charbon de pierre dans cette paroisse et dans celle des Allues, moyennant le prix de dix livres par an '.
Malgré les exhortations de Courtilles, madame de Warens ne se hâte pas de revenir à Chambéry. En mai, elle est encore à Evian où son parent, M. de Loys, lui écrit de Thonon qu'il ira bientôt lui rendre ses devoirs et répondre de vive voix à toutes ses bontés et à la confiance qu'elle lui témoigne. Si on lit entre les lignes, on peut croire que M. de Loys jugeait suffisante une première visite qu'il avait faite à la baronne et ne désirait pas avoir des rapports suivis avec elle. Il lui dit :
Madame, J'ettois bien à la bonne foy d'exécuter quand je vous promis que j'aurois l'honneur de vous aller voir peu de tems après celui que j'avois eu de vous aller rendre mes obéissances a Evian, mais la multitude d'affaire que j'ay ne me laisse pas le maître de faire tout ce que ie devrois et que îe voudrais. Ha femme a été fort incommodée sur la fin de sa grossesse ce qui a, a ce que ie crois, contribue a accoucher plutôt que l'on avoit conté d'un garçon