En 1156, Pâques était le 18 avril
de vouloir le garder chez vous jusqu'à ce temps-là; après quoi, dès que je vous aurai expliqué mes affaires, je prendrai tous les arrangements les plus convenables, et, par préférence je suivrai ceux que vous aurez la bonté de me conseiller. Je me recommande à la continuation de votre amitié et de vos sages conseils et j'ai l'honneur de vous assurer que je suis pour la vie avec tous les sentiments que vous méritez et la plus respectueuse considération, monsieur et cher Baron,
Votre très humble et très obéissante servante, La baronne de Warbhs de La Tour.
M. d'Angeville ne vint pos à Chambéry. Il écrivit à la baronne, et lui adressa des conseils mélangés de reproches. Fabre lui avait dit, paraît-il , qu'elle refusait de céder ses droits à M. Perrichon et C1" pour une somme de dix mille livres et il trouvait ce refus déraisonnable. Il demandait à madame de Warens, à défaut d'argent, au moins une reconnaissance de sa dette pour la pension de Fabre.
Elle lui répond sur un ton piqué, mais en ayant soin de tourner ses épigramrames contre Fabre ; et, dans un post-scriptum, elle se déclare prête à souscrire un billet pour sûreté du payement des œuvres de charité qu'il a exercées envers Fabre à sa prière.
Cbambèry, ce 10* avril 1156.
Monsieur,
Soyez persuadé, mon cher baron, que tout ce qui me vient de votre part me fait plaisir et me console, quand ce serait des reproches continuels que je n'ai sûrement pas mérités. 11 m'est aisé de sentir d'où partent les mauvais offices que l'on me rend chaque jour près de vous en récompense de mes bienfaits. Je garde le silence sur le tout et laisse & Dieu la vengeance, ne voulant me plaindre de personne. Soyez bien persuadé, mon cher Baron, que je n'ai point d'autre désir que celui de me retirer de tous les embarras du monde dont j'ai éprouvé les cruelles amertumes par la mauvaise foi de ceux avec qui j'ai eu à faire, ce qui me doit bien engager à finir toutes affaires s'il est possible avec de telles gens. Ainsi vous ne devez pas douter que si on veut me réaliser les dix mille livres que je ne les accepte bien vite ; et soyez aussi bien persuadé que le premier argent dont je pourrai disposer sera pour payer les dix mois de pension du S' Fabre. Comme il a bien reçu en trésorerie les trois cent quinze livres que je lui avais promises pour fin de tous comptes entre lui et moi, il peut aller désormais ou bon lui semblera. Ce n'est plus a moi pour l'avenir à me mêler de ses affaires, encore moins de chercher ni a les savoir, ni à les approfondir : qui bien fera, bien trouvera.
J'ai pris le parti de ne m'occuper qu'à prier Dieu pour le salut de mon Ame et pour la conservation et prospérité de ceux qui auront eu l'Ame assez généreuse pour vouloir me rendre quelque service. Comme vous êtes du nombre, mon cher Baron, je vous prie de vouloir accepter les prières sincères
que j'adresse au ciel tous les jours pour que Dieu vous accorde longue vie avec toutes les prospérités que vous méritez et que je vous souhaite de si boa cœur. Soyez, je vous prie, aussi persuadé de la sincérité de ma reconnaissance que de celle du parfait et très respectueux attachement avec lequel j'aurai l'honneur d'être toute ma vie, monsieur, votre, etc.
La baronne db Wahbns de La Toor.
Au dos :
Vous aurez la bonté, mon cher Baron, de m'envoyer le billet tout fait tel que vous le souhaitez et je le signerai et je vous le renverrai tout de suite, ou je le remettrai ici entre les mains de M' voire procureur qui pourra vous en accuser la réception. Il est juste que je vous donne vos sûretés puisque vous avez bien voulu exercer les œuvres de charité à ma prière, dont je vous conserverai une éternelle reconnaissance.
Dans l'intervalle de ces deux lettres , le 3 avril, madame de Warens écrit au gouverneur de Savoie ' à propos du quartier de sa pension délégué à ses créanciers. Faisant allu-
1. L'adresse de celle lettre a été égarée; le nom du des tinalaire n'y est indiqué que par le titre d'Excellence lequel n'appartenait à Ch&mbéry qu'au gouverneur Gabriel délia China di Simano, et au premier président du sénat, Claude Astttan, Les fonctions de celui-ci étant étrangères à la matière des finances, il est certain que ce n'est pu à lui que la lettre est adressée.
1,„,ny GOOglC
ET JEAS-JACQUBS ROUSSEAU. 353
sion à ce que son mandataire l'avait soupçonnée de vouloir toucher elle-même les sommes qu'elle l'avait chargé d'encaisser et de distribuer, elle laisse, suivant sa phraséologie habituelle, à Dieu et au temps le soin de faire apparaître la vérité.
Le dernier paragraphe de cette lettre est tout à fait important. Elle prie le gouverneur de lui accorder un entretien particulier dans lequel elle lui donnera des éclaircissements sur des choses de conséquence et qui regardent l'avantage de l'État.
Si la baronne ne se vantait pas, si l'entretien secret devait avoir pour objet aulre chose que des commérages dont le vieux gouverneur pouvait être friand, cette phrase nous donnerait la clé du crédit dont elle jouissait à la cour. En 1756, comme en 1730, lors du voyage de Paris, madame deWarens aurait joué le rôle peu délicat d'espionne politique. Cette lettre n'étant pas longue, nous la publions textuellement.
Je doit rendre a Votre Excellence de ternelle
actions de grâce de la charité qu'elle vient dexer-
cer a mon égard en faisant donner mon cartier de
paque suivant larreté de comte que javoit fait
334 MADAME DE WAREHS
avant avec le S' Fabrc entre les mains de M' l'intendant Goibet suivant que je lavoit déclaré a M' Vidal en passant mes convantions avec luy, et par un malheur pour moy M' Vidal se trouvant avoir besoin apresent de cette somme; il a [je] crois oblié les promesses qu'il mavoit fait a cet égard verbalement parceque mayant fait remettre entre ses mains mes quatre blanc sein de cette années a cause de mes créanciers qu'ils setoit engagés de peier il prétendait faire voir que je feroit un double emplois de ma pensions quoiquil savoit bien en conscience mes intantîon a cet égard. Ma consolation aujourdhuy cest de pouvoir dire avec vérités a votre Excellence que je nay jamais fait tort a personne ny veut profiter du bien d'autruit. Je laisse a Dieu et aux lems de faire connoitre la vérités de toutes choses.
Il me reste après avoir remersié Votre Excellence de ces bontés de luy demander encore une grâce des que je pourray avoir les forces de sortir de ma chambre, José luy demander un cart dheure de ces moment preBieux pour que je puisse en particulier lui donner des eclairsissements sur des choses qui sont de conséquence et qui regarde lavantage de letat.
Je prie Dieu pour les prospérités de Votre Excellence et jay lhonneur delre avec le plus profond respect, monsieur, de Votre Excellence, la très humble et très obéissante servante
Barone de WaBehs de La Tour.
Cbambcry, lu 3 avril il» I.
ET JEAIf-JACQUES ROUSSEAU. 355
Le 16 mai suivant, madame de Warens adresse à M. d'Angevitte un billet à ordre de deux cent quinze livres, en payement de la pension du sieur Fabre.
Monsieur et cher Baron,
Je vous sauray toute ma vie un grès inûny, du service, quil vous a plus, de me rendre en acordent jenereusement voslres table aux S* fabre, a ma prières; soie persuade, cher Baron, que mes intention son droite; et que je nay rien lent a cœur que de vous paier les deux cent et quinze livres que je vous doit a ce sujets. Quoyque mon zelle a conserver dans ce pais, Lindustrie des fonderies de fert coulés; que jy avoit fet entrer avec tent de peines me coûte aujourduy ma ruine, et me cause de plus aujourduit les chagrain les plus sensible, je ne puis me résoudre de me repentir davoir fait du bien a Letat et quoy queje soit traitées injustement a ce sujetsjofreaDieu ma peines, et sestde sa bontés divines, que jatent ma Recompence ; et nom des créature. Et je pence que tout ce que vous medîtte et vray lorsque vous mavertissé que je dois matendre, a toutes ses disgrasse que La malice et lingrat itude des humain peut nous faire Eprouver damerlume. Par toutes celle que Lon ma fait resentir jusques a présent je doit pencer a quoy jay lieu de matendre pour Lavenir. Jay lhoneur de vous joindre icy mon billiet a hordre pour les courants de Lannées prochaine pour Laquitements des deux cent et quinze livres que jay promis paier pour la pension du 8* fabres, je suis persuadées que lorsque vous serez icy pour vos
356 MADAME DE WABENS
prossèa ' que M' Vidal ne vous refuseras pas de prendre mon papié en paiement des marchandise que vous pouriés prendre che Luy ; comme il est chargé de Retirer cette ennees et La prochaine Les deniers de ma pentions, il ce paieras par ses mains; Les pot pouris que M' fabres m'a fait par icy, lorsquil y et venus, son cause qu'il ma falus prometres a H' Vidais de ne douer aucun mendal a persone qua Luy sur laTrezorerie; pour cette années et la prochaine; aux moiens de quoy, il continues a paier icy mes dettes pendant ce tems La; je vous prie, mon cher Baron de ne point parler a persone de ce que jay Ihoneur de vous confier. Quands vous serez icy je pouray vous ouvrir Entièrement mon cœur ce que je ne puis, quao foible parties sur le papier, aux Reste soie bien assurez et de ma parfaitte Reconaissance a vos bontés, et de lenvie que je conserve a trouver des aucasions a vous en douer des preuves; pour vous convincre, de mon parfait dévouement et de La 1res respectueuse et parfaitte considérations avec Laquelle je seray toute ma vie, monsieur et cher Baron,
Votre très humble et très obéissante servante La barone dk Wabens de La Toub.
Ce 1S* may 1756. Chain béry.
Vous aurez la bonté de me doner avis de la Reseptions de mon billîets.
C'est en juillet 1756, si l'on en croit un lambeau d'une lettre du sieur Fabre adressée
i procès avec ses frères devant
1,„,ny GOOglC
le 26, à M. d'Angeville semble-t-il, que madame de Warens est allée habiter chez M. Flandin, au faubourg de Nezio :
A l'égard des affaires de madame de Warens elle est toujour dans ces idées baroques; elle a été condamnée de nouveau à payer. L'on la mise hort de la fabrique depuis huit jours '. Elle demeure actuellement a Nesein a la maison de monsieur flandrein.
On a dit que madame de Warens, après avoir habité quelque temps chez M. Flandin, alla loger chez M. Crépine. En réalité il s'agit de la même maison. Charles Flandin, de Bourgen-Bresse, mourut le 22 août 1757, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, dans sa maison du faubourg Nezin; il eut trois héritiers au nombre desquels était maître Claude Crépine qui reçut dans son lot la modeste habitation où demeura la baronne et où elle mourut huit ans après y être entrée, ainsi que le déclare le curé Gaime dans l'acte de décès *.
Le nouveau logis n'était qu'à quelques centaines de pas du précédent. Les épaves des
1. n ne s'agit pas de ta grande fabrique au faubourg du Reclus, mais d'une autre, beaucoup moins importante, que madame de Warens avait réussi à établir au même faubourg.
2. Reg. par. de Lémenc et Arch. du ténat. Le curé aurait dû six aru au lieu de huit; mais il avait oublié le séjour en Chantais en 1754 et 1756.
1,„,ny GOOglC
358 MADAME DE TARliKS
temps meilleurs, dont elle put le parer, ne furent ni nombreuses ni bien riches; mais le soleil l'inondait de ses première rayons. Elle y réchauffait aux ardeurs du Midi ses membres perclus; et, le soir, après avoir parcouru le lointain horizon des montagnes blanches et roses, ses yeux se reposaient sur le coteau des Charmettes. Quelles étaient ses pensées à ces heures de solitude et de recueillement? Dans le malheur avait-elle le souvenir, poignant et doux aussi, des temps heureux? Non, car l'idylle des Charmettes n'a jamais existé... Wintzinried était aussi pauvre qu'elle, et Rousseau, s'il atteignait à la gloire, vivait auprès de Thérèse dans des misères de toute sorte.
En octobre , la correspondance reprend avec M. d'Angeville. Il réclamait sa dette à madame de Warens et lui disait qu'elle devait avoir en réserve quelques-uns de ces lingots d'argent qu'on avait l'habitude de transporter dans des barillets de fer blanc Elle lui répond :
Chambéry, ce 15 octobre 1156.
Monsieur, Il vous est bien aizé de badiner mon cher Baron parceque Dieu mercy il ne vous manque de rien. Plus a Dieu que jeu des barils de fer blanc a ma
ET JBAH-JACQUBS ROUSSEAU. 359
disposition je ne me feroit pas tirer l'orielle pour vous en emvoyer, bien au contraire je nie ferois sûrement un devoir et un empressement de vous en présenter; je suis cy éloignée aujourdhuy de penser a établir des nouvelles fabrique que je mocupe a vnndre toutes les prétentions que gy puis encore avoir, c'est dans ces vue que jay pris là libertés de demander mon prolong aux Roy ; ne désirant que d'être débarassée de toutes sorte dafaîre pour employer uniquement le peu de temps qui me reste a vivre à louvrage de mon salut ce[st] l'objet qui mocupe aujourdhuy- [Soyez] en je vous prie bien persuadé et je vous demande avec une part dans vos bonnes prières que Dieu veuille macorder la grâce de persévérer dans les bonnes resolutions que jay prises, cy jay tardé davoir Ihonneur de répondre à vos chères letres c'est que j'esperois d'un jour a l'autre de pouvoir vous aprendre quelque chose de positifs sur la fin de mes affaires; mais elles vont si lentement qu'il ne fauds pas moins que la patience de Griselidy pour pouvoir tenir a touts les ennuis que cela me cause; vous serez sûrement un des premiers a quy je feray part de larangement que mes affaires prendront, soie je vous prie bien persuadé que je ne pert pas un moment de vue les deux cent quinze livre que je vous dois pour avoir noury le Sr Fabre, cette dette me tient trop a cœur pour ne pf as m'acqujiter avec honneur cy tôt que la [chose] sera a mon pouvoir je vous prie, mon cher baron, de vouloir me continuer Ihonneur de votre Souvenir, je dezire ardemment de pouvoir mériter celui de votre amitié que je cultiveray toute ma vie, vous prient de vouloir conter sur moi dans tous ce qui ceras en mon pouvoir; cy la cruelle fortune me devenois un jour
360 MADAME DE WAHENS
favorable je ne resteras sûrement pas en ariere a votre égards, Dieu conois mon cœur et vous me rendres justice un jour, je suis cy malade par tout les embaras que jay qua peine puige tenir la plume, et dans ce triste état ma servante et malade, et mon secrétaire se meurt d'un absès dans la poitrine, y vient de recevoir tous ces sacrements voila ma situation je prie Dieu tous les jours pour votre guerison et pour votre chère conservation et prospérités, et jay Ihonneur de vous assurer, mon cher Baron, que je vous seray, jusques aux Sendres ; avec le plus sincère et le plus respectueux atachement, monsieur,
Votre très humble et très obeyssante servante La baron e db Wabbks de La Tour '.
M. d'Angeville attend le remboursement annoncé et il insiste pour l'obtenir; la baronne lui envoie de vagues promesses, de banales réminiscences sur le bonheur qu'un honnête homme ressent à payer ses dettes et sur l'importance d'une bonne santé !
Pour être juste envers madame de Warens disons qu'elle-même n'était pas toujours payée régulièrement de ce qui lui était dû. C'est ainsi qu'en 1756 et en août 1757, elle fut obligée de s'adresser au sénat pour obtenir le payement
1. D'après l'original aux Archiva de la Société florimontane. L'adresse est ainsi conçue : ■ A Monsieur, Monsieur Lambert, Baron Dengeville, A La Caillies pris d'Annecy La Cailles *. Voir le fac-similé de la lettre.
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de sa pension de cent cinquante livres sur Ghallonges et de faire saisir dans ce but les fermages dus par le métayer Henri Franchet au doyen de Sallanches, measire de Rossillon de Mont-Saint-Jean, qui mourut dans l'intervalle du premier arrêt au second '.
Voici une nouvelle lettre à M. d'Angeville :
Le T février 1757. Nexïn.
C'est avec bien du regret, mon très cher Baron, que j'apprends que la triste situation de votre Santé ressemble & la mienne qui est réduite aussi à ne pouvoir quitter ni le lit ni la chambre. Je n'aurais pu vous l'écrire plus tôt malgré tout mon empressement à m'entretenir avec vous. Depuis les fêtes de Noël j'ai tenu le lit par des douleurs de goutte sur les quatre membres qui m'ont fait enfler les pieds et les mains et causé une fluxion de poitrine des plus fâcheuses et qui me tourmente autant que mes dettes. C'est tout dire, car il n'y a pas de plus grande croix pour un honnête homme que celle de devoir et de ne pouvoir payer aussitôt qu'on le souhaiterait. C'est le cas où je me trouve. Soyez persuadé, mon très cher Baron, que les deux cent quinze livres que je vous dois pour avoir nourri le S' Fabre me tiennent plus a cœur qu'à vous, jusqu'à ce que vous en soyez satisfait. Je n'ai pu comprendre ce que vous me dites, dans votre chère dernière au sujet du S' Fabre ; c'est à vous, mon cher Baron, à qui je dois, et non à lui. Je ne lui dois pas un denier grâce à Dieu.