F.-V. RASPAIL
» Stalle-sous-Uecle, 28 juillet 1859. »
M"® Valmore mourut dans la nuit du 22 au 23 juillet 18S9. Elle habitait en dernier lieu rue de Rivoli, 73, au coin de la rue Etienne. Elle venait d'avoir soixante-treize ans.
Le 4 août suivant, la ville de Douai accomplissait un devoir douloureux envers son cher poëte, et la population douaisienne remplissait cette église Noti^e-Dame, toute voisine
de la maison de naissance de la défunte, pour assister à la messe solennelle qui était célébrée en sa mémoire avec le concours du corps de musique de la ville et de la Société chorale de Sainte-Cécile. La postérité commençait pour l'humble poëte.
Toutes les voix qui comptent parmi ses contemporains ont été unanimes à la louer comme il faut et à la définir des mêmes traits. Alfred de Vigny disait d'elle qu'elle était « le plus grand esprit féminin de notre temps ». Je me contenterais de l'appeler « l'âme féminine la ])lus pleine de courage, de tendresse et de miséricorde » . — Béranger lui écrivait : « Une sensibilité exquise distingue vos productions et se révèle dans toutes vos paroles. » — Brizeux l'a appelée : « Belle âme au timbre
d'or. » — Victor Hugo, enfin, lui a écrit, et cette fois sans que la parole soiis sa plume dépasse en rien l'idée : « Vous êtes la femme même, vous êtes la poésie même. — Vous êtes un talent charmant, le talent de femme le plus pénétrant que je connaisse. »
Et un seul mot en finissant pour ceux et celles qui trouveraient que j'ai parlé bien longuement des douleurs de M™® Valmore, et qui, se reportant à leurs propres peines, seraient tentés de dire : « Et moi donc, suis-je sur des roses? » Je leur répondrai : Toutes les douleurs humaines sont sœurs; à chacun la sienne. Il ne s'agit pas de venir comparer les douleurs; de rapport exact, de mesure commune entre elles, il n'y en a pas : chacun a tout son poids et tout son aiguillon de celle
qu'il porte; elles n'ont point, hélas! à se jalouser. Mais le propre de la douleur en M™^ Valmore et ce qui la différencie des autres, c'est qu'elle lui laissait la pleine liberté d'esprit et le mouvement spontané de cœur vers toutes les douleurs environnantes ; c'est qu'elle n'était jamais assez remplie de sa douleur à elle, pour ne pas rester ouverte à toutes celles des autres : « ... Que de chagrins étrangers à nous se mêlent aux nôtres I écrivait-elle dans l'intimité; tu n'imagines pas combien je connais de malheureux et comme cela m'abat. J'ai eu un temps l'espoir que je souffrais assez pour beaucoup d'autres : je me trompais bien!... » — « Je ne suis consolée en ce moment par le bonheur de personne, disait-elle encore; le bonheur d'autrui
serait ma force. » — Un proverbe valaque l'avait frappée : Donne jusqu'à la mort. Celte devise roumaine lui était devenue familière, et elle, si pauvre, si dénuée, elle se plaisait à la répéter quelquefois; elle la pratiqua toujours.
Avril — mai — juin 1869.