AL . DE LAMARTINE
» Mâcon, 3 mars 1831. i
A côté de Lamartine et non pas au-dessous, nous plaçons une autre liaison bien chère et plus intime, toute profonde, et qui avait sa racine dans les sentiments humains, plébéiens et véritablement fraternels; c'est ainsi que je caractérise le mutuel attachement de M"^ Valmore et de M. Raspail, celui qu'elle
appelait « bon Socrate »» — « bon et sublime prisonnier », — « charmant stoïque », celui à qui elle dédiait la pièce miséricordieuse, les Prisons et les Prières, du dernier recueil. Les passages de correspondance que j'ai à donner en diront plus que toutes les paroles sur cette noble et généreuse amitié, qui s'étai t affermie dans les épreuves et avait grandi dans l'absence.
Après sa sortie de la citadelle de Doullens, M. Raspail était allé passer ses années de bannissement en Belgique; il y jouissait de l'espace retrouvé, de la nature, du soleil; il y vivait à la campagne et s'amusait à rédiger un journal de médecine, une Revue où il parlait de tout à son gré, et dont il était le seul rédacteur. Il écrivait à M"'* Valmore :
« Boitsfort, 9 septembre 1855.
■» ... Dans une prochaine lettre, dites-moi donc dans quel coin de ces vertes Flandres est votre premier pays. Combien j'aime à dénicher ici tous ces petits berceaux de nos grandes renommées! Il m'arrive bien des fois de vouloir rendre compte de mes visitations de ce genre, à propos de la moindre circonstance artistique qiii semble s'y rattacher. Les Flamands ont une vénération tout allemande pour les reliques de leurs saints de la république artistique. Vous recherchez en France la pantoufle des rois : ici la pantoufle de Vésale ou de Rubens vaudrait le diamant de la couronne. Ils ne vénèrent, il est vrai, que leurs illustres morts, et se montrent plus qu'indifférents pour les morts ordinaires, même pour les morts qu'ils ont aimés; rien n'est odieux à mes yeux comme leurs cimetières de village! Mon petit village vase réformer sur ce point, parce qu'il craint de me faire de la peine. Je veux qu'un jour chacun de nos bons paysans continue à être bon sur
une tombe, et qu'il aille se délasser de ses travaux par une délicieuse causerie avec les âmes. Le Flamand est lent, mais il marche; et, quand une fois il a pris son bâton de voyage, il va loin sans s'arrêter. » Mais j'allais vous parler de ce que vous connais- -, sez mieux que moi, vous qui jadis avez été Fla- W mande comme j'en vois dans les tableaux de Van Eyck et de Van Dyck, avant de devenir une des gloires de l'Hélicon de France. Nous sommes tous ainsi faits : les débutants croient en apprendre aux maîtres ; un touriste en sait plus que l'habitant du lieu ; passez-moi cette commune manie : elle fait tant de plaisir! »
M. Raspail avait écrit dans sa Revue d'éloquents articles sur Rousseau au physique et ; au moral*. M'"^ Valmore l'en remerciait:
1. Les articles sur Rousseau sont contenus dans les » numéros de juillet et août 1855 de la Revue complé-
Imcnlaire des sciences appliquées à la médecine et phar-
'i2ii MADAME DESBORDES-VALMORE
« (Octobre 1855). Nous lisions vos belles pages sur Jean- Jacques, lorsque votre lettre m'est venue. J'ai enfermé cette lettre avec ce que vous avez jamais écrit de plus ardent et de plus loyal : aussi l'ai-je lue en compagnie de mon cher fils avec un intérêt indicible. Jamais Rousseau n'a eu de juge plus équitable ni d'ami plus fervent. Êtes-vous son frère, bien-aimé banni? Êtes-vous iui-même, guéri de tous les maux du corps et de l'âme?... Cette idée m'a remplie de joie...
» J'ai une prière à vous faire, et vous me l'accorderez au nom de votre tendre et candide fille : ne me donnez jamais celui de muse. Non, ce n'est pas moi, et je suis si triste, si vraie, chère âme généreuse, que je ne mérite pas l'ombre de la moquerie, si innocente qu'elle soit de votre part. Vous voyez bien que je sais à peine l'orthographe de tout ce que mon cœur de mère vous écrit. »
macie, à l'agriculture, aux arts et à l'industrie, publiée par F.-V. Raspail, seul rédacteur.
Il est touchant de rencontrer dans cette correspondance, et sous la plume de l'exilé, tout un hymne patriotique et lyrique à la France conçue et embrassée par un cœur de fils et de citoyen. Au moyen âge, on disait déjà la douce France; les chevaliers, les braves Roland qui mouraient loin d'elle, la saluaient ainsi. Les enfants de la Révolution ont renouvelé et ralluméavecardeur,avecorgueil, ce culte filialet cet amour. S'est-il affaibli depuis lors, comme trop de symptômes l'annoncent? S'est-il altéré ou épuisé? Cette France de nos pères, celle de 89 et de 92, cette France de Manuel, de Béranger, de Raspail, celle de notre jeunesse, ne serait-elle donc plus la France d'aujourd'hui et de demain? Je n'ose presser l'avenir ni forcer les présages; je ne veux pas
regarder au plus ou moins de ressemblance; je m'en liens à cette pieuse et enthousiaste invocation par laquelle un fidèle, un croyant saluait à un commencement d'année la patrie absente :
« (Boitsfort, 1er janvier 1856)... Oh! le beau pays que mon pays! terre féconde en miracles, jusque dans les instants de tourmente et d'égarements partiels ! Ici l'on passe ; là-bas où vous êtes, on existe, on s'aime, on s'apprécie, on se comprend, on se respecte jusques après la mort. Oh! si la France venait à être retranchée de la carte, l'univers n'aurait plus ni cœur ni tête; ce petit recoin pense et agit pour tout le monde. Tout se régénère, dès qu'elle comprend qu'il faut clianger de robe ; tout tremble sous la calotte du ciel, dès que ce Jupiter fronce le sourcil. Le souvenir seul de son soleil vous réchaufferait jusque sur les glaces du pôle; on l'adore, bonne mère ou marâtre ; on se ferait vingt fois
tuer, dût-elle être ingrate, pourvu qu'elle fût plus belle encore ; — on a vu dans l'histoire des idiots et des scélérats la posséder; nul n'a jamais pu ni l'humilierni l'asservir. Chantez, ma muse, cette admirable France, héroïque, spirituelle, bonne et affectueuse, économe et libérale, un peu coquette et essentiellement aimante, un peu narquoise, mais toujours juste et impartiale, grande maîtresse du progrès indéfini qui entraîne dans son tourbillon jusqu'aux Cosaques et aux Hurons; chantez cette mère, vous sa fille adoptive *, qui la comprenez si bien; et permettez-moi de vous appeler ma muse puisque mon prosaïque lot ne me donne aucun droit de vous appeler ma sœur; et soyez sûre qu'en vous admirant, je vous aime. »
Et maintenant on comprendra que, quand
1. M. Raspail supposait que M^e Valmore était Flamande d'au delà de la frontière, et née en Belgique; il ne savait pas qu'elle était de Douai.
M"'* Valmore disparut, M. Raspail, qui avait continué de vivre en Belgique, à la nouvelle de cette mort, ait écrit cinq jours après au fils de la chère défunte cette lettre pathétique et grave, qui mérite de rester attachée à sa mémoire comme la suprême oraison funèbre :
« Monsieur, j'ai lu et relu, les yeux remplis de larmes, votre pieuse lettre; c'est le dernier adieu que votre illustre mère vous a chargé de me transmettre, vous, le légataire universel de ses souvenirs, de ses affections et de ses grandes qualités. Vous êtes, monsieur, le fils d'un ange. La patrie des lettres et de la poésie n'en produit que bien rarement de tels. Dans ce monde d'intrigues, de dissimulations, de faux amours et de haines mercenaires, où tout se vend, jusqu'au génie, elle a conservé son génie pur de toute atteinte, sa renommée toujours jeune et son cœur exempt d'occasions de haïr. Ses émules l'ont adorée, ses lecteurs l'ont toujours bénie. Elle
a été plus qu'une muse, elle n'a jamais cessé d'être la bonne fée de la poésie, et dans mes nombreux souvenirs de cœur, mon titre le plus doux est d'avoir conservé sa sympathie qui m'a suivi à travers tous mes barreaux. Je l'aurais aimée comme une mère, et à vous en rendre jaloux, si mon âge ne m'avait pas permis de l'aimer comme une sœur. Elle m'a écrit en vers, elle m'a écrit en prose, et toutes ses lettres ont le même charme pour moi. Je crois que madame votre mère était poëte jusque dans le moindre signe, jusque dans le moindre soin. Son dernier silence était un pressentiment qu'elle voulait ne communiquer à personne, tant elle craignait d'être la cause d'une affliction.
» Elle ne vous lègue qu'un nom ; mais que de fortunes voudraient s'échanger contre un pareil titre de noblesse !
» Vous avez été bercé par la poésie, vous avez été élevé par une muse que j'appelais la dixième, la muse de la vertu. Restez, monsieur, le culte vivant
de sa mémoire : les lettres ont plus que jamais besoin qu'on leur rappelle souvent de ces beaux souvenirs.
» Agréez, monsieur, et faites agréer à monsieur votre père l'assurance que je sens aussi vivement que vous la perte d'une tète aussi chère, d'une âme aussi aimante et d'un talent bien rare, car il avait son siège dans le cœur.