SUR
L'origine de M™® la comtesse du Barry est inconnue, comme celle des grands fleuves qui sont peu de chose à leur source et ne méritent l'attention des voyageurs que lorsque, grossis dans leur cours, ils en imposent par leurs eaux majestueuses, ou plutôt, comme celles des familles illustres et des peuples les plus anciens qui se perd dans la nuit des temps, elle est mêlée à beaucoup d^ fables et d'obscurité.
Voici pourtant ce qu'en raconte M. Biliard-Dumouceaux, son parrain, qui s'en est ouvert dans les corcmencements de la fortune de cette dame, mais qui, depuis, par prudence ou par ordre supérieur, est devenu très réservé à cet égard.
Il était, dit-il, à la tête d'une partie des vivres, dans la guerre de 1744.
Ses affaires l'obligèrent de passer par Vaucouleurs, petite ville de Champagne qui se glorifie de la naissance de la Pucelle, et qui ne se vantera pas moins de celle de M™® la comtesse du Barry.
En sa qualité de matador de la finance, il était logé chez le directeur des aides.
Pendant son séjour, la femme d'un des suppôts de la ferme accoucha. C'était un de ces petits commis appelés a rats de cave », parce qu'ils y vont souvent pour visiter les vins et autres boissons : il se nommait Gomart de Vaubernier.
La femme du directeur avait promis d'être marraine ; elle pria M. Dumouceaux de tenir avec elle la fille qui venait de naître. Celui-ci, naturellement galant et enjoué, répondit à cette politesse avec beaucoup d'empressement. L'enfant fut baptisée sous le nom de Marie- Jeanne (i).
(i) C'est à Vaucouleurs que naquit, le ig août 1743, Jeanne Bécu, la future comtesse du Barry. Elle était, aux termes mêmes de son acte de baptême, fille naturelle d'Anne Bécu dite Quantigny (ou Cantigny). Cette Anne Bécu, fille et sœur de toute une tribu de cuisiniers, de soubrettes et de valets de chambre, l'aurait eue, d'après la tradition, d'un moine du couvent de Picpus, Jean- Jacques Gomard qui, en religion, portait le nom d'Ange. Comme Anne Bécu avait dépassé la trentaine, il est à supposer qu'elle n'en était pas à ses débuts. Elle eut au reste quatre ans plus tard un autre enfant naturel, Claude, dont le père est inconnu. C'est à la suite de ce nouvel accident qu'elle se réfugia à Paris chez une de ses sœurs, femme de chambre de M. Bignon, bibliothécaire du roi. On peut assurer, l'acte de naissance ayant été publié par M. Vatel, que M. Biliard-Dumouceaux n'était pas le parrain de M™® du Barry. Il semble certain pourtant qu'il s'est intéressé à sa mère et à elle quand elles se réfugièrent à Paris. Sans doute, Anne Bécu
La cérémonie se resseiiLit de l'opulence du parrain : elle fut magniiiquo pour le lieu et se termina, suivant l'usa^^e, par une grande distribution de dragées et de bonbons ; puis il partit sans s'inquiéter beaucoup si la nouvelle âme qu'il venait de racheter à Dieu ne retournerait pas bientôt au diable.
La Providence, qui veillait sur l'enfant de plus près que son parrain, ménagea à ce dernier l'occasion de reprendre des sentiments plus conformes au nouveau titre qu'il avait acquis et plus dignes de son christianisme et de son humanité.
Plusieurs années après son retour à Paris, on lui annonce un matin une femme qui demande à lui parler. Il la fait entrer : elle se présente avec un enfant; il ne reconnaît ni l'une ni l'autre.
Il demande à la mère qui elle est; elle se jette à ses genoux en fondant en larmes; elle lui apprend qu'elle est la nommée Gomart, dont il a tenu la fille et qu'il voit devant ses yeux sa filleule.
Celle-ci attire les regards du parrain. Outre la gentillesse naturelle à son âge, elle avait des grâces particulières; il l'embrasse, il la caresse, il s'informe comment sa mère se trouve à Paris.
M""® Gomart lui dit qu'elle a perdu son mari; que l'emploi qu'il exerçait ne lui ayant pas donné l'occasion d'économiser, elle s'était trouvée par cette mort dan^ un état misérable ; que, dénuée de ressources à Vaucouleurs, elle était venue dans la capitale pour y chercher à vivre, et se mettre en condition quelque part.
était-elle entrée, et probablement comme cuisinière, au service de l'un des membres de la nombreuse famille des Bill ird ou des de la Garde, fermiers généraux et payeurs de rentes fort riches, et qui avaient un nombreux domestique. Au moins le valet qu'elle épousa en 1749, Nicolas Rançon, fut-il employé par M. Billard-Dumouceaux comme garde-magasin. Il est assez vraisemblable que l'on s'intéressa aussi à la fillette déjà jolie qui portait alors le surnom de l'Ange.
Le sort de la mère intéresse M. Duraouceaux, mais l'enfant surtout s'attire sa bienveillance.
Il donne douze francs à M"^** Gomart en lui disant de revenir à la an de chaque mois, de lui amener sa filleule, et qu'il lui en fournira autant toutes les fois pour sa première éducation, c'est-à-dire pour lui apprendre d'abord à lire et à écrire. Il lui promet, du reste, de chercher à la placer.
On ne sait trop au juste ce que la mère devint dans ces premiers temps, et la mémoire de M. Dumouceaux est en défaut sur cet article.
Il se ressouvient seulement d'avoir fourni constamment les secours qu il avait promis, et au delà.
Il parait que la mère s'en appropriait une partie; du moins, l'argent n'a-t-il pas fort avantageusement tourné au genre d'éducation que le parrain voulait procurer à sa filleule, car elle ne lit pas bien, écrit fort mal. On a vu ui- placet apostille ou griffonné de la manière suivante : Recomandé par M^^ la comtesse Dubarry.
Cette lacune, au reste peu importante, ne fut pas longue. M. Dumouceaux avait, dans ce temps-là, pour maîtresse M"^ Frédéric, courtisane très renommée et dont il était éperdument amoureux.
La veuve Gomart se trouvant sans condition, il la plaça pour cuisinière chez sa maîtresse.
Il faisait d'une pierre deux coups, et en rendant service à cette pauvre femme, il se ménageait im espion favorable à sa jalousie
Il fut question de savoir ce qu'on ferait de la fille, déjà grandelette et précoce pour son âge. M. Billard, parent de M. Dumouceaux, caissier des postes, et qui était dans la ferveur d'une dévotion naissante, proposa de la mettre à Sainte-Aure, communauté sous la direction de l'abbé Grisel qui en était en quelque sorte le fondateur (i).
(i) Le couvent de Sainte-Aure, établi rue Neuve-Sainte-Geneviève et occupé par les Sœurs adoratrices du Sacré-Cœur, était une maison d'éducation assez spéciale. Les élèves, recrutées parmi
La Soubrette.
On loua son zèle, ses offres furent acceptées, et il se chargea de payer la pension de l'enfant pendant qu'elle serait dans cette maison religieuse pour y faire sa première communion, et se mettre en état d'entrer ensuite en métier.
Nous perdons de vue un instant ce trésor précieux renfermé dans la communauté de Sainte-Aure, où la petite fi-lle se formait aux exercices du couvent, qu'on sait n'être pas toujours des exercices spirituels, et nous nous livrons à quelques réflexions sur cette première partie de sa vie.
Il résulte du chaos bien débrouillé de sa naissance :
i"* Qu'elle n'est pas bâtarde, puisqu'elle avait un père apparent, et que, suivant les lois, Pater ïs est quem nuptiae demonstrant.
2° Qu'elle est encore moins fi-lle d'un moine. Cette fable est appuyée sur un bon mot de M. de Choiseul qui aimait mieux, en l'accréditant, jeter ainsi du ridicule et de l'infamie sur M^"^ la comtesse du Barry, dont la faveur commençait alors, que de rendre témoignage à la vérité, car il la savait tout aussi bien que qui que ce fût.
Un jour qu'il était question des ordres religieux à la table de ce ministre, et qu'on les maltraitait de propos : « Ne parlons pas mal des moines, dit le duc, ils nous font de beaux enfants. »
3° Que, quoique son père ne fût pas dans un état brillant, on peut dire qu'elle n'est pas née dans la fange, et qu'elle pourrait même, ainsi qu'on l'a prétendu depuis son élévation, être issue d'une famille ancienne, soit par les Gomart, soit par les Vaubernier.
Nous laissons aux généalogistes le soin de trouver la filiation, et nous revenons à la suite de nos anecdotes
les enfants de condition très modeste, y apprenaient, outre la religion, la lecture et l'écriture, tous les travaux féminins. On y formait pour les familles riches des femmes de chambre avisées et expertes, et ce fut sans doute le dessein de M. Dumouceaux quand il y fit entrer Jeanne Bécu. La future M°^^ du Barry y resta, à ce qu'on croit, de 1750 à 1759. Elle aurait donc eu quinze ans environ quand elle en sortit.
Le Quartier Saint-Marcel au XVlir siècle, d'après le plan Turgot.
M'^° Frédéric se douta qu'on lui donnait une surveillante en la personne de sa cuisinière et, soit que sa conduite ne fût pas bien nette, soit qu'elle regardât cette précaution comme une msulte faite à sa fidélité, elle résolut de s'en débarrasser le plus tôt possible.
Une maîtresse a facilement, quand elle le désire, et souvent sans le vouloir, occasion de chercher noise à un domestique. Il s'en présenta une, et même très grave, de faire une bonne querelle à la veuve Gomart.
Un Picpus, nommé Père Ange, venait souvent la voir à Courbevoie, où M. Dumouceaux avait une maison de campagne dans laquelle il avait logé M"^ Frédéric pour la belle saison.
Celle-ci ne crut pas qu'un moine pût s'introduire dans une maison que pour séduire la maîtresse ou la servante.
Quoique la cuisinière ne fût pas un morceau ragoûtant, elle ne douta pas qu'il ne fût encore très friand pour le Picpus ; et les caresses qu'il faisait librement à la mère ainsi qu'à la petite fille lorsqu'elle venait de la communauté voir sa maman, donnèrent au souçon tout l'air de la réalité.
La courtisane en porta ses plaintes à son amant : elle déclara qu'elle ne pouvait souffrir un pareil scandale sous ses yeux. M. Dumouceaux en fit des reproches vifs à la veuve Gomart qui jura et protesta qu'il ne se passait rien de criminel entre le moine et elle; que c'était son beau-frère, qualité qui autorisait ses visites et ses amitiés; ce dont ne voulut rien croire M^'® Frédéric, accoutumée à toutes ces ruses de fille, à ces parentés factices; elle cria, elle fit le diable, comme aurait pu faire une dévote.
Il fallut que la cuisinière sortît et cherchât fortune ailleurs.
D'un autre côté, il revenait beaucoup de rapports fâcheux de la communauté de Sainte-Aure sur le compte de la jeune enfant; c'était un petit lutin qui faisait enrager ses camarades et les religieuses, le tempérament la tourmentait déjà, et l'on eut toutes les peines du monde à la retenir
dans la réserve et le recueillement qu'exigeait l'acte de religion qu'on voulait lui faire faire.
treuueber^ del.
Lingée. sculp.
La Promenade du malin.
M"' Frédéric ne fut pas satisfaite qu'après avoir renvoyé la mère, elle n'eût décrié la fille dans l'esprit de M. Dumou-
ceaux. L'aurore de celle-ci, qui commençait à poindre, annonçait dès lors à cet astre naissant la plus brillante carrière : et la première, qui touchait à son couchant, craignit d'en être éclipsée.
Elle connaissait toutes les dispositions du parrain à la galanterie, et elle voulut lui ôter la tentation de lui faire infidélité en faveur de la filleule.
Elle exigea qu'il abandonnât cette famille dévergondée, indigne de ses bontés.
Ce parrain était faible et doux; il ne voulait point de querelle avec sa maîtresse; mais il ne put se résoudre à délaisser tout à fait la veuve Gomart; il lui donnait des secours en cachette, et sans la voir beaucoup, d'autant qu'elle entra pour lors chez M™® de...
M°^° de... aimait les enfants et s'en amusait à la campagne où elle passait une grande partie de l'année. Les connaissances de M""® de..., surtout en hommes, s'en amusaient encore mieux, et entre ceux-ci, M. l'abbé d'Usson de Bonnac, depuis évêque d'Agen, ainsi que M. de Marcieu, alors colonel, aujourd'hui maréchal-de-camp.
Le premier plaisait fort à la pétulance de Manon (c'est ainsi qu'on la nommait dans cette maison), parce qu'il l'agaçait; ce qu'elle lui rendait bien.
Un jour (et nous tenons cette anecdote de M. de Marcieu lui-même) que ce dernier avait un habit neuf, en passant sur un pont, il se trouva tout couvert de boue ; il regarda et A-it en embuscade la petite Manon qui riait comme une folle. Il coui-ut à elle dans son premier mouvement de colère, il la troussa et allait lui donner le fouet d'importance, lorsque l'enfant lui demanda grâce en l'assurant qu'elle s'était mépiise; qu'elle n'en voulait qu'à ce petit ^-ilain abbé de Bonnac, qu'elle ne serait pas fâ,chée d'être fessée, si elle avait réussi.
L'ingénuité de ce propos désarma le militaire, qui l'embrassa de tout son cœur.
Qu'on nous permette une digression sur la suite de cette
aventure qui, en confirmant la vérité, fait beaucoup d'honneur à la franchise du caractère de M""' du Barry.
C'est toujours M. de Marcieu qui parle.
Il raconte que depuis l'élévation de cette dame, ayant bien vérifié qu'elle était la Manon même qu'il avait failli fouetter, il s'était empressé d'aller lui faire sa cour. Que dan3 le dessein de se faire reconnaître d'elle pour peu qu'elle lui en fournît l'occasion, il avait jugé le moment de sa toilette le plus favorable.
Qu'en conséquence, il s'était mis le dernier de la file, de façon pourtant que sa figure fût bien réfléchie dans le miroir devant lequel la comtesse était alors, et qu'il pût voir les mouvements du visage de M™' du Barry ; qu'ayant remarqué qu'en jetant les yeux sur lui, elle avait souri comme à quelqu'un de connaissance, il s'était hasardé à un premier geste sur son habit qui ne signifiait rien vis-à-vis de toute autre personne, mais qui pouvait lui rappeler la boue dont elle l'avait sali ; que le sourire ayant parfaitement répondu à son intention, il en était venu au point de retracer la fustigation en se donnant de petites claques d'une main sur le dos de l'autre ; qu'enfin, elle avait presque éclaté ; et pour lui témoigner, sans que les specteteurs s'en doutassent, qu'elle était parfaitement au fait de la scène muette qu'il venait de jouer, elle lui avait demandé s'il était toujours lié avec M. l'évêque d'Agen.
De cette anecdote bien constatée, on peut conjecturer que Manon était déjà fort délurée, quand elle sortit de chez M'"" de...
Malgré son extrême jeunesse, on voit qu'elle était déjà très apprivoisée avec les hommes; et sans fixer au juste l'époque, ni nommer l'heureux mortel qui a eu ses premières faveurs, on peut croire que ce fut quelque malin abbé ou quelque brillant colonel... Du moins, serait-ce un miracle si, aussi jolie et aussi mal gardée qu'elle l'était par sa mère, elle eût échappé saine et sauve aux séductions du premier, ou à l'argent du second.
En général, c'est un point fort difficile à saisir dans la vie d'une femme, parce qu'il se passe ordinairement dans l'obscurité d'une nuit profonde, parce qu'elle seule, à bien parler, pourrait l'assigner, et qu'elle rougirait trop souvent de nommer le héros.
On connaît ce refrain de chanson si joli, si vrai, si naturel : a Souvent la farine se donne et le son se vend. »
Quoi qu'il en soit, comme cet événement est peu important dans la vie de Manon, qu'il ne tient même en rien à sa grandeur suivante, nous ne disserterons pas plus longtemps sur ce chapitre.
Nous ajouterons seulement que, si par une grâce spéciale de la Providence, cette vertu si recherchée était sortie victorieuse de tant de tentations, de tant d'assauts, la beauté naissante qui en était pourvue entra bientôt dans un lieu où l'honnêteté, la laideur même, ne sont pas toujours en sûreté.
Vers 1760, la veuve Gomart, fondant de grandes espérances sur sa fi-lle, ramassa le peu d'argent qu'elle avait économisé qui, joint aux bienfaits du. parrain et de M™^ de..., servit à placer Manon chez le sieur Labiile, marchand de modes.
Ce métier, fort honnête en lui-même, est devenu, de notre temps, si décrié qu'une mère sage et prudente évite de le donner à une jeune et jolie personne. L'introduire en pareil endroit, c'était l'exposer beaucoup.
Il est à présumer que la cuisinière, déjà au fait du train de Paris, ne l'ignorait pas.
On ne sait si c'est pour pouvoir exécuter plus librement un dessein caché qu'elle fit alors changer de nom à sa fille; mais suivant la tradition, celle-ci ne porta chez le sieur Labille que celui de Lançon.
C'est ainsi, pour nous conformer à cette époque, que nous l'appellerons dorénavant.
M"® Lançon donc se trouve à merveille de :.on nouveau domicile.
l6 ANECDOTES SUR M""" LA COMTESSE DU BARRY.
Une boutique de modes ne peut que flatter inAniment les goûts d'une fi.lle qui entre dans le monde et qui n'a encore rien vu.
C'est véritablement le temple de la coquetterie.
On lui fait passer tour à tour en revue les étoffes les plus riches et les plus précieuses; les parures les plus élégantes et les plus recherchées, les fanfreluches, les pompons, les ajustements, les ornements si délicieux pour une femme, tout ce que l'aiguille ou le fuseau peuvent produire d'exquis.
Comment une jeune nymphe résisterait-elle à tant de charmes !
C'est Achille entouré d'armes pour la première fois.
D'ailleurs, si ce spectacle doit nécessairement éveiller la vanité dans un cœur novice, y faire naître l'amour du luxe et de la frivolité, on verra par le détail des occupations journalières d'une fi-lle de modes, qu'elle ne peut à la longue échapper à la corruption des mœurs de ses semblables.
En effet, son art consiste non seulement à façonner les diverses productions de nos manufactures nationales, ou des étrangères, mais encore à les faire tourner au profit des passions du sexe qui l'emploie.
Il faut qu'elle s'évertue sans relâche, tantôt à enfler l'orgueil de la fastueuse, tantôt à aiguiser les traits de la coquette, ou bien à donner plus d'ardeur à l'amoureuse, plus de tendresse à la voluptueuse, plus d'énergie à la jalouse, plus de lascivité à la courtisane.
La beauté peut recevoir des grâces, la gentillesse du feu ; la laideur, des déguisements, des tempéraments, des adoucissements.
Toutes les femmes briguent le triomphe; en un mot, chacune a sa manière.
Il n'est pas jusqu'à la dévote qui ne désire trouver grâce devant les yeux de son directeur.
En outre, la sorte de pratique qui circule dans tous ces ateliers de la galanterie et de la frivolité, ne contribue pas peu à faire tourner la tête des ouvrières qu'on y occupe.
C'est une demoiselle échappée du couvent qu'il est question de dresser à l'art de plaire; il faut captiver, avec le secours de la parure l'époux qu'on lui destine ; c'est une nouvelle mariée qu'on veut présenter à la cour et qui, dans son cœur, formant déjà le désir de séduire le monarque, s'évertue en tous sens pour trouver le moyen de rendre ses attraits encore plus enchanteurs; c'est surtout une actrice, une chanteuse, une danseuse, une beauté qui naguère était leur camarade, qui aujourd'hui roule sur un char superbe, et qui fait contribuer à l'embellissement de ses charmes les diverses parties du monde; c'est enfin un petit-maître qui vient commander des présents pour sa maîtresse, et qui glisse, en passant, des douceurs à ces prêtresses subalternes de Vénus.
Elles n'entendent continuellement parler que de fêtes, de bals, de comédies, d'amour.
Et si quelquefois elles sont obligées de prêter leur ministère à des décorations lugubres, c'est encore pour les rendre moins tristes, pour y jeter des grâces.
Une veuve qui commande son deuil exige qu'on entrevoie dès lors qu'elle n'est pas destinée toute sa vie à ces crêpes funèbres; que, sous ces enveloppes grossières, on découvre la métamorphose d'une beauté qui en doit éclore plus aimable et plus radieuse.
A ces séductions qui entrent par tous les sens dans le cœur d'une fi.! le de modes, qu'on ajoute les efforts plus actifs de ces duègnes, émissaires du libertinage, qui, la regardant déjà comme une victime dévouée aux plaisirs, lui font sourdement les offres les plus flatteuses, soit par ellesmêmes, soit en faveur d'un cavalier galant dont les yeux de concupiscence seront tombés sur la jeune enfant, et l'on conclura qu'il est moralement impossible que celle-ci ne succombe à l'exemple général.
Il n'est donc pas étonnant que M"® Lançon ait subi le sort des autres.
Sa figure la mettait dans le cas d'être sollicitée plus sou-
vent que ses pareilles, et son caractère étourdi facilitait les ouvertures.
Son désir d'avoir pour dépenser, son attachement extrême à la parure et aux colifichets offraient les moyens naturels de se faire écouter à quiconque l'eût voulu tenter.
D'ailleurs, elle n'avait personne dont les conseils pussent la préserver du danger ; et sa mère qui aurait dû veiller sur elle, sans être assez dépravée pour la vendre, souhaitait intérieurement que sa hlle fît fortune n'importe comment, s'imaginant, ainsi qu'on l'a dit, qu'il en rejaillirait quelque chose sur elle.
C'est dans ces circonstances qu'une fameuse entremetteuse, la surintendante en titre des plaisirs de la ville et de la cour, apprit par ses marcheuses (on nomme ainsi dans les termes du métier les suppôts femelles de pareilles femmes), l'apparition d'un nouveau sujet chez le sieur Labille.
Cette éloquente séductrice était la dame Gourdan (i).
Elle avait succédé aux Florences, aux Paris, noms immortels dans les fastes de Cythère, et sans être parvenue à la
(i) On a beaucoup discuté pour savoir si la demoiselle Lange avait été une fille publique et les divers biographes n'ont pu se mettre d'accord. Il est certain que si l'on entend par là qu'elle fut pensionnaire d'un des sérails assez nombreux à Paris vers 1760, celui de la Gourdan ou tout autre, le fait est inexact. Elle n'a pas davantage figuré sur les registres où la lieutenance de police consignait les noms des prostituées vulgaires. Par contre, on la retrouve plusieurs fois citée dans les rapports des inspecteurs de M. de Sartine. Or, ces rapports visent une catégorie de femmes, actrices de grainds et de petits théâtres, figurantes et filles entretenues, ce que l'on appelle maintenant le demi-monde et que l'on appelait, au xvni® siècle, les filles entretenues et les filles à -parties. On y trouve contée^ au jour le jour, la fortune diverse des femmes vivant <( sur le grand trottoir », ce qui est à dire ayant avec des hommes riches ou tenant un rang les mêmes relations, plutôt éphémères, que d'autres, moins jolies ou moins heureuses, ont avec de plus pauvres. (Bibl. de l'Arsenal. Archives de la Bastille.)
Il est malaisé de savoir si la maîtresse de Louis XV débuta dans ce milieu ou si, partie de plus bas, elle y parvint.
Toute discussion à cet égard serait au reste puérile.
même cclcbrité, clic excisait avec distinction ses fonctions nécessaires dans la capitale.
Elle les remplissait toujours, à la satisfaction des amateurs. Elle avait la confiance des ministres, des prélats, des magistrats graves, des gros financiers, des libertins les plus délicats et les plus usés.
Il était peu de seigneurs qui ne voulussent recevoir une maîtresse de sa main, tant elle était renommée pour ses leçons dans l'art des voluptés.
Elle écrémait, pour ainsi dire, sans cesse, la fleur des grisettes de Paris, elle les décrassait, elle les formait, elle les stylait, elle les poussait et les faisait parvenir en proportion de leurs talents et de leurs attraits.
Dès que M^^^ Gourdan eût toisé de son coup d'œil M"° Lançon, le sujet lui parut digne de ses soins.
Elle conçut tout ce qu'elle pourrait valoir entre ses mains et dressa en hâte ses pièges pour enlacer une si bonne proie.
Nous allons rapporter le récit que flt de cette chasse galante la dame Gourdan elle-même. Nous retrancherons seulement les expressions impropres, les termes trop énergiques.
Aux peintures trop fortes, nous substituerons des images plus honnêtes.
C'est elle qui parle :
a Je fus bientôt instruite par mes marcheuses qu'il y avait une nouvelle débarquée chez Labille, extrêmement jolie; je m'y rendis sous prétexte d'acheter quelques chiffons de femme.
« J'aperçus la plus belle créature qu'il soit possible de voir de ses deux yeux.
« Cela pouvait avoir seize ans, était faite à ravir ; une taille leste et noble, un ovale de visage dessiné comme avec le pinceau, des yeux grands, bien fendus, le regard en coulisse, ce qui les rendaient plus amoureux, ime peau d'une blancheur éblouissante, jolie bouche, petit pied, des cheveux qui n'auraient pas tenu dans mes deux main.^.
« Je jugeai par cet extérieur ce que devait être le reste; je ne voulus pas manquer une pareille acquisition.
a Je m'approchai d'elle sans affectation : je lui glissai dans la main mon adresse sur une carte avec un petit écu, en lui disant à voix basse et de façon à n'être entendue que d'elle, a de venir chez moi dès qu'elle aurait le moment, que a c'était pour son bien »...
a Je suis femme et je sais comment on s'y prend pour exciter la curiosité des hlles : je me doutai bien que mon propos, accompagné d'une petite générosité, ne manquerait pas son effet.
a Dès le lendemain, qui était un dimanche, je vis arriver chez moi AI"® Lançon.
a Elle me dit qu'elle avait prétexté d'aller à la messe; je la caressai beaucoup, je la fis déjeuner, je lui demandai si elle se plaisait où elle était.
a Elle me répondit qu'elle n'était pas mal, que ce métierlà lui convenait mieux que tout autre, mais qu'en général elle n'aimait pas le travail, qu'elle voudrait plutôt continuellement rire et folâtrer; qu'elle enviait le sort de toutes les dames qu'elle voyait entrer dans sa boutique, toujours bien parées, accompagnées de beaux cavaliers, allant à la comédie, au bal.
a Je lui répliquai qu'elle avait raison, qu'une jolie fille comme elle n'était pas faite pour rester assise sur une chaise à manier l'aiguille et gagner peut-être, au bout de quelques années, vingt ou trente sous par jour; que cela ne pouvait convenir qu'à une malheureuse et laide ouvrière qui ne pouvait faire mieux.
a Alors je l'embrassai vivement, je la conduisis dans mes appartements; je lui fis visiter mes boudoirs galants.
« Je la fis ensuite passer dans une garde-robe où je lui ouvris plusieurs armoires, je lui déployai des toiles de Hollande, des dentelles, des perles, du taffetas, du gros-de- Tours, des bas de soie, des éventails, des diamants.
a — Eh bien! m'écriai-je, mon enfant, voulez-vous vous
attacher à moi ? Vous aurez de tout cela ; vous mènerez la vie qui vous fait envie; vous serez tous les jours au spectacle ou dans les fêtes, vous souperez avec ce que la cour et la ville ont de plus grand et de plus agréable.
« Vous verrez les princes, les généraux d'armée, les ministres, les gens de robe, les gens d'église... tous ne travaillent que pour venir se délasser chez moi...
a En même temps, je pris le prétexte de lui faire essayer un déshabillé divin et tout neuf préparé là pour une demoiselle qui devait venir faire un souper le soir même.
« Après avoir fait l'enfantillage de la revêtir de l'ajustement en question où elle aurait voulu rester sur-le-champ, je lui fis entendre que cela ne se pouvait faire ainsi; que, n'ayant encore eu aucune aventure sur le compte, n'étant pas notée à la police, je courrais risque de la faire enlever avec moi si je la gardais dans ma maison, qu'il fallait qi'elle retournât chez Labille, jusqu'à ce que je trouvasse quelqu'un qui voulût l'entretenir ; qu'elle pourrait, en attendant, venir furtivement chez moi.
0 Je lui mis dans la poche un écu de six francs et je convins avec elle d'une femme que je lui dépêcherais quand j'en aurais besoin et qui, sans parler, au moyen de signes convenus, saurait se faire entendre.
a Elle sauta d'aise à mon col et se retira.
« Il y avait alors à Paris une assemblée du clergé. Un prélat dont je tairai le nom (car dans notre état il faut avoir la discrétion d'un confesseur), un prélat donc me sollicitait depuis longtemps de lui présenter quelque novice. Je n'avais encore pu le satisfaire. Il nous est bien permis d'employer les ûlles de bonne volonté qui se présentent, mais nous ne pouvons débaucher personne.
a M"^ Lançon me parut propre à cette destination.
a J'écrivis à Monseigneur que j'avais son affaire, que Sa Grandeur pouvait se présenter, qu'elle serait contente.
a II me donna son jour et je fis avertir de bonne heure ma petite amie. Je l'instruisis du rôle qu'elle devait jouer, ou
ANECDOTES SUR M"'" LA COMTESSE DU BARRY. 23 plutôt l'r lui dis qiio, sans vouloir lui arracher son secret, ni
M™* du Barry.
entrer dans ce quelle pouvait savoir, il fallait qu'elle fût absolument ignorante sur tout, même sur le propos.
« Je la fis parfumer, on la coiffa élégamment, on l'habilla de même; elle était enchantée de se voir aussi brillante. Je
la mis alors en présence du prélat, après avoir touché cent louis pour cette fleur.
a II en fut vraisemblablement très émerveillé puisqu'il voulait l'entretenir, mais l'assemblée ayant Êni, il fut obligé de retourner brusquement dans son diocèse.
a Pour me concilier la petite de plus en plus, je lui donnai des chemises, une robe, je lui conseillai de faire croire à ses camarades qu'elle avait gagné à la loterie, afin d'éviter tout soupçon de libertinage; mais je n'avais que faire de l'instruire à cet égard : elle était aussi fine que moi.
« Cependant, je l'avais prise par son faible; mes petits cadeaux lui avait donné la faculté d'être habituellement propre et bien mise.
a Elle m'aimait singulièrement, elle m'appelait a sa bonne maman », elle riait comme une folle quand je lui proposais de Taire la novice, puis au moment de jouer la comédie, elle reprenait son air Agnès et en imposait aux plus habiles.
a Aprèb l'église, la noblesse, la robe, la haute finance, j'étais à la veille de la lancer dans la bourgeoisie, lorsqu'un contre-temps inévitable dans nos maisons déconcerta mes projets et m'obligea de me séparer de M"^ Lançon.
a Dumouceaux, une de mes anciennes pratiques, mais que j'avais perdu de vue depuis son union avec la Frédéric, venait de perdre cette maîtresse.
« Il eut recours à moi et me demanda quelque fillette fraîche et gentille.
« Il payait bien.
« Je jetai les yeux sur M"® Lançon.
« Mon usage est toujours de celer aux demoiselles le noms de ceux à qui elles ont affaire, pour ne pas trahir la confiance de ces derniers.
« J'en use de même envers les petites grisettes qui viennent chez moi, pour ne pas leur faire tort, et, d'ailleurs, pour me conserver toujours mon droit de présentation : ainsi rien ne pouvait prévenir la catastrophe qui se préparait.
a Au jour marque, j'abouche i.:a protégée avec mon paillard.
a D'abord ils ne se reconnaissent point, puis ils s'observent comme surpris de se rencontrer; je vois les feux de la concupiscence s'éteindre soudain dans les regards de Dumonceau et faire place à ceux de la colère; la Lançon jette un cri et s'évanouit.
a — Infâme ! s'écrie Dumouceaux, aurais-je cru vous trou- « ver ici.^ Sont-ce là les leçons que vous avez reçues à a Sainte-Aure? On avait bien raison de juger que vous a feriez une libertine! »
a II s'avance en même temps comme pour souffleter cette malheureuse fille. Je me jette entre eux deux, ne sachant ce que cela voulait dire.
a Je m'empare du furieux : je fais venir du secours pour la jeune personne, et j'entraîne mon vieux coquin dans une autre pièce.
a Dès le premier moment, j'avais appréhendé qu'il ne rejaillît quelque chose sur moi de cette aventure : que Dumouceaux n'eût déjà eu affaire à la prétendue novice et que son indignation ne vînt de se voir dupe d'elle et de moi.
a Je compris bientôt par l'explication qu'il me donna, que je n'étais pour rien dans la querelle. Il m'apprit que c'était sa filleule et tout le reste de l'histoire que l'on sait. Cela m'enhardit à prendre la défense de l'enfant.
a Je lui jurai que c'était la première fois qu'elle venait chez moi, qu'elle m'avait été produite par une de mes marcheuses, que son ingénuité devait lui faire voir qu'elle n'était point accoutumée à venir en pareil lieu, qu'elle n'y avait été entraînée que par la surprise, qu'elle ignorait absolument le mal...
a — Oui, oui, elle ignore le mal, répondit le parrain en a m'interrompant avec un ricanement de rage!... elle le a connaissait dès le couvent ! »
« Je vis qu'il était dangereux de heurter cet homme dans son sens, je lui accordai tout qu'il voulut, en me retranchant
3 protester que je ne lui avais rien appris et qu'elle entrait de ce seul instant dans ma maison.
a II se calma un peu; il en résulta un long- colloque sur M"® Lançon et sur sa mère, à qui nous imputâmes toute la faute.
a Quand je le crus rassis, après lui avoir promis que puisqu'il s'intéressait à cet enfant, elle ne remettrait plus les pieds chez moi, je fus la chercher sous prétexte de consoler son parrain, mais, en effet, pour lui faire la langue et l'instruire de la tournure que j'avais donnée à cette rencontre.
a Je la ramenai, mais ce furent de nouveaux reproches de ce vieux pécheur.
« Elle crut s'excuser naïvement en répondant :
« — Mais, mon parrain, y aurait-il du mal à venir dans c( un lieu où vous êtes ? »
a Ce sarcasme aigrit l' amour-propre de Dumouceaux au point qu'il rentra dans toute sa fureur et que, vomissant les plus fortes imprécations contre sa filleule, contre la mère et contre moi, la petite fille s'enfuit pour se soustraire au courroux plus terrible de son parrain qui la menaçait de sa canne.
« Il la poursuivit en criant qu'il l'abandonnait à son malheureux sort ainsi que sa coquine de mère, qu'il ne voulait plus entendre parler de l'une ni de l'autre, qu'elles se donnassent bien garde de se présenter même à sa porte.
« Pendant ce temps, j'avais retenu ce furibond...
« Il se retourna vers moi :
« — Et vous, abominable appareil leuse, si j'apprenais a que cette dévergondée revienne ici, je vous fais mettre à « l'hôpital ainsi qu'elle! »
a II me quitta sur ces mots sans vouloir rien écouter.
« Sa filleule a eu une si cruelle peur de cette scène, qu'elle n'a osé venir me voir dans ce temps-là.
0 Mais elle a eu de la reconnaissance pour moi, même de l'estime; depuis qu'elle a été sa maîtresse, elle a encore eu recours à ma protection ; elle est venue faire quelques escapades ici, mais qui n'ont rien produit de remarquable.
ff Je l'ai vue lorsqu'elle était avec du Barry. Celui-ci me la prêtait quelquefois pour des jours de gala Je lui aurais trouvé cent occasions de la faire bien entretenir; elle m'en a prié souvent lorsqu'elle était mécontente de ce vilain homme, et puis, au fait et au prendre, elle n'osait le quitter, il semblait qu'il l'eût ensorcelée. Au reste, il la réservait pour une meilleure destinée, et il a bien fait... »
Ici finit la narration de l'abbesse Gourdan.
Croquis iinoii. ilu ivnr sicci>-.
La Promenade au Palais-Royal.
Il paraît que le bonhomme Dumouceaux lui avait tenu rigueur et lui avait ôté tout à fait sa pratique.
Elle attribuait les accès convulsifs où elle l'avait dépeint à son humiliation de se trouver, en une maison de joie, vis-àvis de sa filleule et d'en recevoir une leçon ; peut-être aussi à un dépit secret et jaloux en la voyant si belle, de ne s'être pas réservé les* prémices, qu'il eût pu obtenir facilement, à un choc de passions enfin qui se combattaient chez lui dans cet instant, puisqu'il ne pouvait . satisfaire sa paillardise sans déchoir de cette autorité que sa qualité de parrain lui
donnait sur sa pupille et que, pour faire valoir celle-ci, il était forcé de contenir ses désirs libertins.
Quoi qu'il en soit des motifs de cette étrange scène, nous tirerons du récit de M""® Gourdan quelques nouvelles indications pour la défense de M""^ du Barry.
Nous la justifierons en partie sur l'accusation sinon calomnieuse, du moins exagérée, d'avoir passé sa jeunesse dans des lieux mal famés...
On voit qu'elle n'y entra que par curiosité et non par un goût décidé pour le dérèglement ; qu'elle n'y fut même conduite par aucune vue sordide d'intérêt, qui dirige tant de ses camarades, mais par cet attrait si pardonnable du sexe pour la parure et l'éclat; qu'en un mot, si elle a développé depuis de très grandes connaissances dans l'art des voluptés, elle en avait puisé les leçons dans son cœur plutôt que dans la conversation des matrones-pro fesses du métier.
Elle les avait reçues de ce tempérament fougueux qui l'avait dominée dès l'âge le plus tendre...
Mais revenons à la suite de nos anecdotes.
Un autre témoin oculaire et acteur dans l'histoire de M"^ Lançon va nous fournir de quoi remplir le reste de cette partie de sa vie chez M. Labille : c'est M. Duval, commis de la marine, qui logeait alors dans la même maison et y occupait un petit logement de garçon au quatrième, immédiatement au-dessous de celui où couchaient les filles de mode.
Il était à la fleur de l'âge, d'une assez belle figure, riche, élégant dans son vêtement, et très propre à donner dans l'œil d'une jeune personne.
Une nuit qu'il rentrait pour se coucher, il fut très surpris de voir sur sa porte un portrait qui n'y était pas lorsqu'il était sorti.
Il approche sa bougie, il l'examine, il déchiffre une figure grossièrement dessinée, mais dont les traits avaient trop de ressemblance avec les siens pour qu'il ne fût pas persuadé être l'original que l'on avait voulu esquisser.
Une telle découverte ne put que flatter infiniment son amour-propre; mais, en vain, chercha-t-il quel pouvait être l'auteur de cette galanterie. Il ne trouva ni nom ni billet dessous. Il l'enleva cependant et la porta dans sa chambre.
On peut conjecturer tout ce que son imagination enchantée lui suggéra à cette occasion : il se rappela l'origine de la peinture et se plut à croire qu'une nouvelle Dibutade avait été guidée par l'amour dans cette déclaration ingénieuse.
A l'âge qu'il avait, tout se figure en beau : les désirs s'allument aisément, l'espoir les nourrit, et on se laisse aller aux plus douces illusions.
Il n'en fallut pas tant pour enflammer son sang et lui ôter toute envie de dormir.
Sur le matin, comme fatigué de tant d'agitation, il commençait à s'assoupir, un frémissement léger qu'il entend le réveille en sursaut; il écoute, il soupçonne que le bruit vient de la porte; il se lève, il y va, et regarde par le trou de la serrure, il aperçoit une jeune personne occupée à recoller un second dessin; il ouvre brusquement la porte, mais plus leste que lui, la femme jette un cri et regagne le haut de l'escalier.
Il ne doute pas alors que ce ne soit une des filles de mode de Labille, d'autant qu'il savait que la dame son épouse" donnait des leçons de dessin aux demoiselles de chez elle qui y avaient quelques dispositions.
Il retrouve son même portrait à la place du précédent et rentre se coucher.
Il rêve aux moyens de s'éclaircir plus amplement du fait. Il convient qu'il fallait qu'il fût amoureux dès lors pour mettre tant de mystère dans une explication qui pouvait se prendre d'une façon très simple.
Amoureux de qui, cependant, sinon d'un être fantastique, au moins d'un objet qu'il connaissait si peu qu'il aurait pu se trouver à côté de lui sans le savoir.
Peut-être sa réserve doit-elle s'imputer à sa délicatesse de
ménager la réputation d'une jeune personne, que plus d'éclat dans cette découverte aurait mise en butte aux médisances de ses camarades et à l'animadversion de M. Labille. Notre Céladon imagina de faire prendre une tournure romanesque à cette aventure. Il remit le soir le portrait à la porte, après avoir écrit au-dessous, avec un crayon, en gros
Cro(Hiis du xviiis siècle
J.ibl nui .liil.
Le Jardin du Palais-Royal.
caractères : Je voudrais bien connaître V auteur de ce portrait.
Il fut servi à souhait.
A son tour, il vit sa figure couverte d'une autre aussi mal dessinée : c'était celle d'une demoiselle, qu'à travers des coups de crayon grossiers, il jugea devoir être très jolie.
On lisait au bas : a C'est moi. » Il comprit sans difficulté que c'était l'image du peintre femelle qu'il cherchait.
Pour le coup, il trouva un objet sur lequel fixer son imagination et son premier soin, dès qu'il fut habillé, fut d'entrer dans la boutique du marchand de modes pour voir s'il reconnaîtrait l'original de ce dessin.
En commandant un nœud d'épéc, il envisagea successivement toutes les ouvrières et un léger sourire de M"" Lançon lui lit retrouver en elle les traits de l'esquisse imparfaite qui l'avait frappe.
Si celle-ci lui avait déjà chatouillé le cœur, qu'on juge de l'impression que ût sur lui l'objet même si séduisant!
11 attendit la nuit avec impatience pour continuer la conversation énigmatique.
Il écrivit, cette fois, tout simplement sur sa porte : « Quand mon peintre pourra-t-il m' achever de plus près ? »
La réponse ne tarda pas; il lut quelques heures après : a Votre peintre ira déjeuner chez vous dimanche, à neuf heures; laissez votre porte entr'ouverte.
Il ne manqua pas de riposter et de griffonner au même endroit : « On soupire après vous, cela sera exécuté. »
Tous deux vraisemblablement attendirent le jour et l'heure du rendez-vous avec une égale impatience.
Au terme indiqué, M^^® Lançon se glisse dans l'appartement du jeune homme. Celui-ci referme promptement la porte, et dans l'ivresse de sa joie, se croit déjà en possession de la plus charmante créature du monde.
Il avait adroitement fait disposer d'avance les divers apprêts du déjeuner et s'était mis ainsi à l'abri des importuns.
On va voir, non sans surprise, ce qui se pas^a entre nos deux amants.
Le tête-à-tête fut vif et délicieux, mais ne devint pas aussi intéressant que l'avait espéré l'amant.
Il jugea bientôt que cette grisette était plus folle qu'amoureuse, et quoiqu'il lui fût aisé de s'apercevoir qu'elle était douée d'un tempérament très fougueux, il reconnu' que sa coquetterie savait le maîtriser.
En un mot, elle lui déclara que jamais homme ne serait parfaitement son amant qu'il ne fût disposé à l'entretenir.
Ainsi se passa cette entrevue en folâtrant.
Du reste, la jeune fille prouva à ce petit-maître auda-
cieux qu'elle n'était point effarouchée de lui et qu'elle était bonne pour résister à ses entreprises.
Elle lui réitéra souvent ses visites, et toujours avec le même ton négatif.
Un jour qu'il la pressait plus vivement, elle rompit la glace :
« — Je t'aime, lui dit-elle, je voudrais te rendre heureux, je le désire presque autant que toi. Tu sens bien que ce n'est pas par vertu que je te résiste, m^is une prévoyance sage qui me garantit et de tes séductions et de tes raisonnements.
a Je ne vois qu'un moyen de te contenter : c'est de m'entretenir, et que ce grand mot ne t'effraie pas.
« Tu n'es pas riche, tu me l'as dit, tu peux le devenir : tant mieux, mais ne songeons qu'au présent.
a Tu en as assez pour me prendre avec toi, me loger, nourrir, chauffer, éclairer. Je ne te demande que cent francs par mois, argent sec pour mon habillement et mes menus plaisirs.
a Cette façon de vivre sera un paradis pour moi auprès de celle que je mène.
« Je n'aime point le travail, encore moins la boutique. Je me sens faite pour commander et non pour obéir.
a S'il survient des enfants, tu en auras soin ou nous les mettrons aux Enfants-Trouvés, si c'est trop lourd, jusqu'à ce que nous puissions les reprendre, car j'ai des dispositions à être bonne mère.
« Au reste, le premier qui sera las de l'autre l'en avertira.
« Dans ce cas, tu continueras en honnête homme à me garder à ta charge, jusqu'à ce que j'aie trouvé à me pourvoir; si j'en crois mon étoile, ce ne sera pas difficile. Nous nous séparerons donc bons amis et nous vivrons de même. »
Tel fut le discours remarquable de cette petite ouvrière où l'on reconnaît une âme libre, indépendante, et qui se prophétise, comme par instinct, née pour un meilleur sort.
Il faut convenir, au reste, qu'il serait difficile de raisonner plus sûrement d'après un plan aussi extravagant.
Aussi n'cut-il pas lieu.
Dans l'inLcrvalle de cette intrigue, M. Duval avait fait la connaissance d'une dame de qualité.
(tétait une de ces vieilles routières, plus dangereuses pour un jeune homme que la iîlle la plus séduisante, qui l'attaquent dans tous les sens et flattent également son amour et sa vanité.
Celui-ci fut émerveillé d'avoir inspiré de la passion à une comtesse (car elle ne manqua pas de lui faire accroire qu'elle en ressentait en sa faveur).
Rigaud, sculp
s l-.>iai..j..
La Promenade des Tuileries.
Il se persuada d'autant mieux qu'il ne voyait rien en soi capable d'intéresser si le cœur de cette amante nouvelle n'eût parlé pour lui.
Il ne savait pas qu'elle était ruinée et que sa bourse, quoique médiocre, était le grand objet des désirs de cette bonne dame.
Elle n'eut garde de lui parler aussi ingénument que M"® Lançon,, ni de lui tenir constamment rigueur. Il entra donc en pleine possession, et la jeunesse suppléant chez lui à l'illusion des charmes de sa maîtresse, s'il ne la trouva pas aussi fraîche, aussi élastique que la grisette, le nom, la qua-
lité, l'amour pur et généreux de cette beauté surannée le dédommagèrent amplement à ses yeux de quelques appas qu'il perdait de l'autre côté.
D'ailleurs, il assure qu'une multitude de petits signes imperceptibles dont M'^® Lançon avait le bas des joues parsemé lui avait toujours répugné.
Pour mieux s'assurer sa proie, la douairière imagina de proposer à son amant de venir demeurer avec elle et de faire ménage commun, c'est-à-dire qu'il y mit bientôt tout son pécule, le grand avantage qu'elle en espérait, outre celui de le soustraire aux charmes d'une concurrence qu'elle redoutait, car il avait eu la faiblesse ou la vanité de lui avouer le sacrifi.ce qu'il lui faisait.
M. Duval déménagea donc sourdement, mais, pour satisfaire à la probité ou pour s'enorgueillir aux yeux de la fi.lle de modes de sa superbe conquête, il crut devoir l'instruire par un mot d'écrit de son évasion et de sa rupture.
C'est ce qui lui attira cette réponse, très mal orthographiée, paraît-il, et presque illisible.
On voit aisément que celle qui l'a écrite n'était pas accoutumée à envoyer des billets doux, mais on y trouve une énergie, un bon sens, une sensibilité qui prouvent combien le langage du cœur est supérieur à l'éloquence facile d'un auteur à son pupitre :
« Tu m'apprends que tu me quittes pour une personne de qualité, pour une grande dame avec qui tu vas vivre.
« Il me semble que ta vanité se complaît beaucoup à me faire part de cette nouvelle.
(( Je ne sais si ton cœur est d'accord, mais j'en doute.
a Je sais que l'amour ne connaît point de telles distinctions; qu'il divise toutes les femmes en deux classes : les belles et les laides.
a Je sais encore mieux qu'une jeune fille de seize ans a toujours mieux valu, vaut et vaudra toujours mieux qu'une grosse mère de quarante-cinq ans, fût-elle issue du sang des Bourbons.
a Penses-y bien : je te laisse vingt-quatre heures pour le temps de la réflexion et compte que tu ne retrouveras pas deux fois la même chose.
a Ne crois pas que je sois embarrassée.
« J'ai un autre amoureux qui vaut mieux que toi pour la ûgure : il est plus jeune, plus frais, il est beau comme Adonis; tu vas dire : Fi ! quand je t'annoncerai que c'est un coiffeur. Mais les grandes dames, qui se piquent de s'y connaître, préfèrent souvent leurs laquais à leurs maris.
« Demande à la tienne, si elle regardait au rang, seraistu son préféré?
« Celui-ci m'offre la foi de mariage; je n'en veux point parce que je serais tentée de le tromper le lendemain ; sinon, il consent à me mettre dans mes meubles, à manger avec moi tout ce qu'il a amassé et nous verrons de plus loin : tant que nous nous aimerons, cela ira toujours bien.
(( Adieu encore un coup ; songes-y, j'ai du faible pour toi en ce moment ; il sera bientôt passé, et c'est en vain que tu voudras y revenir quand tu seras dégoûté de ta femme de qualité; le perruquier t'aura supplanté, tu en enrageras et j'en rirai. »
M. Duval, qui ne sentait pas, en effet, le prix du bonheur auquel il renonçait, ne tint pas grand compte de ces menaces et perdit absolument de vue M"® Lançon.
Il ignorait ce qu'elle était devenue et n'avait garde de croire que M°^° la comtesse du Barry, lorsque son a exaltation » fut annoncée, était cette grisette qu'il avait eue en sa possession et qu'il avait dédaignée.
Ce fut quelqu'un à qui il avait conté son aventure dans le temps, qui avait suivi les différentes métamorphoses de la fille de modes, et qui, le rencontrant lors de la première faveur de cette dame, lui demanda quand il irait à Versailles, le pria de lui accorder sa protection et, après l'avoir turlupiné longtemps, lui donna enùn l'explication.
La nouvelle lui parut si extraordinaire qu'il voulut la vérifier par lui-même.
M""® du Barry n'était pas encore présentée, mais demeurait au château.
Elle avait déjà toutes les distinctions d'une favorite.
Il vient à Versailles dans l'espoir d'examiner si elle est, en effet, la demoiselle Lançon qu'il a connue.
On lui dit que le meilleur temps pour la voir est celui de la messe.
Il se rend à la chapelle à l'heure où elle devait y aller. Instruit de l'endroit où elle se plaçait, il se poste de façon à ne pas lui échapper et à l'envisager lui-même à son aise.
Elle arrive, mais si fort emmitouflée qu'il ne put rien distinguer.
Elle avait une « Thérèse » rabattue sur la figure : il désespérait de réussir lorsque, avant de se mettre à genoux, elle relève son voile et porte ses regards à l'entour d'elle comme pour découvrir tout ce qui l'environne.
Cet intervalle assez court permit pourtant à M. Duval, qui était fort près de cette dame, de la reconnaître parfaitement, quoique bien changée, surtout à ces signes qui lui avaient tant déplu.
Il s'aperçut parfaitement qu'elle le regardait. Puis elle baissa les yeux, son voile retomba et elle se prosterna devant l'autel. Un instant après, elle se relève et porte uniquement un coup d'œil sur lui comme par réminiscence d'un objet qu'on remet confusément, et lui, de regarder la terre.
Le visage de M"® du Barry se recouvre pour la seconde fois; il ne put la revoir de ce jour, et depuis il n'a eu aucune occasion de se présenter à elle, en sorte qu'il est bien certain d'avoir frappé les regards de cette dame, mais il doute qu'elle se soit exactement remis qui il était et rappelé leurs anciennes privautés.
Pour débrouiller le chaos des premières années de la jeunesse de notre héroïne, nous sommes obligés de changer souvent d'autorités.
Trois commères, voisines, amies et confidentes de la mère,
vont nous guider dans l'époque de cette vie, depuis son évasion de cliez le sieur Labille jusqu'au moment où elle devint maîtresse du comte du Barry.
L'une est la dame Chevalier, femme d'un sculpteur, l'autre est la nommée Constant, chaudronnière, et la troisième la dame Pascali, prêteuse sur gages.
Nous chercherons à concilier leurs rapports lorsqu'ils seront opposés et à démêler le plus vrai lorsqu'ils seront contradictoires. Nous aurons égard au caractère, à l'intelligence et aux vues de chacune, suivant le devoir d'un historien véridique, impartial et perspicace.
La première, jalouse et envieuse, nous paraît tout présenter du mauvais côté et cherche à dégrader deux femmes dont le destin brillant l'offusque et auxquelles elle se croit bien supérieure par son état.
La seconde, toujours liée avec la mère et protégée par la fille, voit tout en beau et, ne pouvant disconvenir des faits les plus connus, répare autant qu'elle peut les bruits injurieux à la réputation de deux divinités bienfaisantes dont elle reçoit journellement des faveurs.
La dernière, plus spirituelle, plus fine, mieux éduquée, est, ce me semble, dans le point le plus propre à mieux juger. N'ayant rien obtenu, elle n'est liée par aucune obligation; mais ne désespérant pas d'avoir, elle se tient sur la réserve et se garde bien d'avancer rien de faux ou de révéler des choses qu'on saurait ne pouvoir venir que d'elle.
Commère de la demoiselle Vaubernier, qui a tenu un de ses enfants avec un directeur des Fermes, lorsqu'elle menait une vie bourgeoise chez sa mère, elle a, par cette alliance, acquis des droits à une protection qu'elle compte faire valoir lorsqu'elle trouvera le moment favorable
Mécontente en même temps qu'un lien aussi fort n'ait pas eu son effet*, elle a des moments d'humeur où la vérité perce d'une manière d'autant plus satisfaisante qu'elle voit bien et a une connaissance du cœur humain au-dessus des réflexions d'une femme de cet état. C'est donc elle à qui.
dans le cas du doute ou de la contradiction, nous nous en rapporterons le plus.
Nous reprenons le âl des événements.
Le coiffeur qui faisait la cour à M"^ Lançon se nommait Lamet (i).
Il avait deux sœurs chez une marchande de modes, voisine du sieur Labille : celles-ci avaient fait connaissance avec la première au moyen du voisinage et de la conformité du métier. De là, liaison du frère qui, d'abord, en coiffant pour s'amuser leur jeune camarade, s'était facilement enlacé dans cette belle chevelure et avait conçu pour celle qui la portait une passion vive, au point qu'il lui offrit de l'épouser. Elle le refusa, comme nous l'avons vu dans sa lettre au sieur Du val, mais consentit de vivre avec lui.
Il était fort employé : il avait gagné environ mille écus d'argent comptant qu'il avait devant lui ; il n'était pas mal meublé, ainsi que les gens de -^on état qui commencent par mettre toute leur fortune en mobilier.
Il l'installa dans son appartement et en était trop amoureux pour ne pas la rendre maîtresse absolue de tout.
Celle-ci crut être dans un petit paradis : elle n'avait encore rien eu à elle, l'état misérable de sa mère ne lui avait jamais offert le coup d'œil même d'une propriété future. Elle s'imagina donc posséder un royaume et se conduisit comme si cette opulence nouvelle n'eût jamais dû finir.
Que de plaisirs à la fois elle ressentit! Elle a convenu depuis que les deux plus grands étaient celui de ne rien faire et celui d'être sans cesse occupée à se parer.
La boutique lui avait toujours déplu souverainement et
(i) D'après un document publié par M. Vatel, les rapports de Jeanne Bécu et du coiffeur Lamet sont bien établis. Il lui a, pendant cinq mois, appris à fri>er ; de ce fait, des relations se sont établies entre le coiffeur et la famille Rançon, il est devenu un commenal de la maison. M°*® Lamet reproche publiquement à [eanne de ^e faire entreteair par son fils et de le ruiner de complicité avec sa mère. A la suite de cette scène violente, on peut supposer qu'une rupture eut lieu entre le coiffeur et sa jolie élève.
une fois arrivée, elle aime tellement la toilette, qu'elle ne marche point sans quatre femmes de chambre toujours prêtes à satisfaire et à varier ses goûts et ses fantaisies à cet égard.
Ses cheveux étaient le genre de beauté qu'elle soignait le plus. Elle ne pouvait être mieux tombée!
Non seulement elle épuisait l'art de son amant en cette partie, mais celui de ses confrères plus habiles.
Ils faisaient souvent assaut chez elle, à qui bâtirait le mieux ce galant édifice.
Un baiser de leur reine était le prix du vainqueur, et l'on juge combien le sieur Lamet s'évertuait pour ne pas le laisser cueillir par d'autres.
Quelquefois aussi, elle leur suggérait des idées, elle imaginait, elle créait, elle réformait leur goût.
C'est ainsi que sont venus les chignons adoptés depuis par le public, lorsqu'elle a été dans le cas de faire exemple, et connus sous le nom de chignons à la du Barry ou chignons lâches, c'est-à-dire tellement disposés que, quoique ramenés sur la tête, il se forme un vide entre elle et eux, comme si on les eût relevés à la hâte et sans dessein.
Cette coiffure, où le travail est artistement caché, annonce dans la femme qui s'en sert une mollesse, une négligence, un abandon bien à propos à réveiller les désirs, à encourager les téméraires, en sorte que les honnêtes femmes ou du moins les femmes dévotes et austères ne l'ont point adoptée.
Le Greluchon lui est dû encore : c'est une longue et grosse épingle dont le bouton est ordinairement un diamant.
Quand on est poudré, on le pose du côté gauche et il traverse les cheveux jusqu'au chignon, où il s'enfonce en excédant par la tête en avant.
Il semble annoncer une femme sujette aux démangeaisons et qui a toujours ce secours prêt au besoin pour ne pas déranger sa coiffure.
l.'iiUc^^oric soutenue à laquelle peut prêter ce signal emblématique, l'indécence du nom qui ne se connaît que chez les courtisanes et qui annonce l'amant secret et favorisé et qui profite lorsque l'autre en titre paie, a fait absolument rejeter cet ornement qui n'est usité que chez les filles.
M"" Lançon, après avoir travaillé à l'embellissement de sa tête, ne négligeait point les autres parties de son corps.
Elle n'avait été, jusque-là, vêtue qu'en grisette, c'est-àdire proprement, mais sans rien de recherché ni de magnifique, sans affectation.
Sa nouvelle position la mettant dans le cas de ne plus se gêner, elle voulut égaler les plus superbes courtisanes, du moins du côté des robes et de l'ajustement. L'argent du pauvre Lamet fut bientôt écorné.
11 fallut ensuite se montrer au bal, au spectacle, aux promenades. C'était chaque jour quelque bombance, quelque partie de campagne, et quoique les camarades du coiffeur y contribuassent de temps en temps, en moins de trois mois les fonds amassés furent mangés, on fît des dettes ; les créanciers, de mauvaise humeur, saisirent les meubles, et l'entreteneur, négligeant d'ailleurs ses occupations, comme il arrive à tous ceux épris d'une passion forte, se trouva bientôt réduit au point de ne savoir de quel bois faire flèche.
Mourant de faim, il ne vit d'autre ressource que de renoncer à l'objet cause de sa perte, de fuir le péril et de passer en Angleterre.
Les adieux furent assez gais ; on se sépara à l'amiable, et l'amante prit aussi son parti de bonne grâce.
Elle se réfugia dans le taudis de sa mère qui logeait alors rue de Bourbon, et se tirait de son côté d'affaire comme elle pouvait. Elle faisait des ménages, elle gardait les malades, mais sa ressource la plus sûre et la plus abondante consistait en des stations nocturnes qu'elle faisait au Palais- Royal, aux Tuileries, sur les boulevards et autres promenades.
Il n'est que Paris pour en trouver de cette espèce et il faut
connaître cette capitale pour entendre ce que cela veut dire. Nous allons l'expliquer le plus décemment qu'il sera possible.
Il est dans ce pays des femmes qui, soit à raison de leur âge ou de leur état, ou d'une sorte d'honnêteté à laquelle elles n'ont pas renoncé, n'osent afficher ouvertement le libertinage.
Pressées cependant par l'indigence ou pour se donner un peu d'aisance, elles profitent de l'obscurité de la nuit, elles se rendent aux jardins publics, enveloppées encore dans de vastes a Thérèses », elle y sont comme au bal ; elles agacent les hommes impunément, et déguisant leur voix, elles jouissent de la plus entière liberté de l'incognito. Mais il leur arrive parfois de bien drôles aventures. On va en juger tout à l'heure...
D'un autre côté, il est des paillards honteux, des gens mariés, des débauchés d'un genre particulier, des ecclésiastiques timides, des moines attentifs à ménager leur robe, qui recherchent ces bonnes fortunes.
C'est même pour certains amateurs la rocambole du plaisir, et quoiqu'ils n'ignorent pas que la plupart de ces belles de nuit ne seraient pas présentables au grand jour, ils aiment à se laisser aller aux erreurs d'une illusion mensongère, et à suppléer par l'imagination à la réalité; ce qu'ils ne pourraient faire si une connaissance intuitive de l'objet les empêchait de s'y livrer.
A la faveur, au contraire, d'un léger crépuscule, d'une lueur incertaine, les divers défauts s'éclipsent, tout ce qui porte les attributs du sexe s'embellit et acquiert le droit de plaire; les grâces surannées reprennent leur fraîcheur, la matrone la plus hideuse trouve encore à trafiquer de sa laideur.
Ces femmes aident autant qu'elles peuvent à la méprise par des toilettes préparatoires; elles quittent leurs haillons, elles se parfument, elles remplissent les rides de la vieillesse avec des pommades ; elles blanchissent, elles adoucissent leur
peau noire et tannée; elles endossent une robe de taffetas et se donnent tout l'exlcricur de nymplics fraîches et charmantes.
il se trouve ccpendeint dans le nombre quelques honnêtes femmes, les unes guidées par une curiosité indiscrète et folle, les autres douées d'un tempérament libertin qui leur fait rechercher des plaisirs furtifs.
La mère de M"*' Lançon n'était pas décrépite, puisque c'était une femme de quarante à quarante-cinq ans. Elle n'était pas laide, elle avait même été bien, et n'était point mal encore.
Sa figure n'avait rien de tendre ni de délicat, c'était une de ces bonnes dames dont les traits" rudes et bien prononcés devaient plaire aux libertins hardis. Son genre de vie avait encore rendurci ses charmes qui ne pouvaient bien se démêler qu'à l'œil d'un connaisseur exercé. Ils avaient donc plutôt besoin d'être discutés au grand jour qu'ensevelis dans une ombre officieuse.
Mais cette femme ne voulait point déroger à la vie bourgeoise qu'elle menait ni se faire exclure, en affichant le scandale, des coteries qu'elle s'était formées dans le quartier.
Elle avait recours à ces excursions uniquement comme à un supplément du double métier qu'elle remplissait tour à tour de garde-malade et de chambrière.
Depuis que sa fille était avec elle, elle l'avait initiée au même ministère.
Toutes deux, dans la belle saison, sortaient ainsi le soir, sou^ prétexte d'aller se promener, et revenaient avec plus ou moins de bénéfice.
Une reconnaissance que fit la mère, aux Tuileries, plus heureuse que celle que la fille avait faite chez la dame Gourdan, a été probablement l'origine de la fortune de la jeune personne, par La chaîne d'événements auxquels elle a donné lieu.
Une belle soirée qu'elles sont assises au pied d'un arbre et interrogent les passants, un quidam, assez bien mis, paraît
écouter les propos de nos sirènes et s'y laisser séduire; il s'approche, et après avoir causé avec elles quelques instants, donne soudain un coup de sifflet, les arrête de la part du roi et veut les conduire chez M. Bontems, le gouverneur du château, qui a la police de cette enceinte royale.
Les malheureuses reconnaissent trop tard leur erreur.
C'est un suisse du jardin qui, ainsi travesti bourgeoisement, faisait sa ronde et espionnait les femmes, car malgré
»aini-AUDin, sculpt- Gravelot, del.
L'Amour couronnant la Beauté.
l'extrême licence qui régnait dans ces lieux, on donnait les ordres les plus sévères pour les réprimer et les filles qu'on surprenait en flagrant délit étaient envoyées à l'hôpital.
]\Iais cette inspection, sans arrêter le scandale, tournait uniquement au profit des gagés pour cette police.
Ils ne l'exerçaient que pour rançonner les accusés et se faire un bénéfice considérable.
Par une circonstance très fâcheuse, M""^ Lançon et sa fille se trouvaient sans avoir le sol.
Deux recors étaient accourus au signal et, laalgré leurs orières et leurs larmes, on conduisait les deux femmes au Palais.
Un hasard heureux avait rendu témoin de la capture un abbé qui se promenait aux environs, cherchait fortune, et avait sans doute jeté son dévolu sur ces nymphes.
Un intérêt secret, une sorte de sympathie, un pressentiment vif et inquiet le porte à les suivre, à les examiner au clair de lune qu'il faisait ce soir-là.
Il reconnaît la mère, s'approche du suisse et lui déclare adroitement que ses femmes sont ses parentes, qu'il en répond, qu'on peut s'en fier à sa robe, qu'il ne voudrait point autoriser le vice, mais qu'il est juste de le récompenser de son zèle.
Il lui glisse en même temps un écu de six francs dans la main et cet argument éloquent eut son effet.
Quelle joie! Quels remerciements de la part des prisonnières ! Elles se jettent au cou de l'inconnu.
Celui-ci leur demande pour toute récompense de lui donner à souper. On juge qu'eues acceptèrent avec grand plaisir la proposition.
Il les embarque dans un fiacre et les voilà rendus chez M""^ Lemçon. La chandelle allumée, l'abbé reprend son ton de voix ordinaire, se met en face de la lumière et demande à la mère si elle le remet...
— Ah ! chien de moine, s'écrie-t-elle, comme te voilà travesti 1 Qui diable se serait imaginé de te rencontrer dans cet accoutrement ! D'où sors-tu ? Que fais-tu ? Que devienstu t j\Ia fille, embrassez votre oncle.
En effet, c'était l'abbé Gomart, ce Picpus dont nous avons parlé ci-devant sous le nom de Père Ange.
On n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté scn histoire.
— Elle n'est pas longue, reprit-il, la voici en deux mots : « Depuis nos tracasseries à Courbevoie de la part de la
Frédéric, du scandale qu'elle occasionna au point, comme vous le savez,- de me faire changer de couvent par les supérieurs et de me faire reléguer au loin, mon froc m'était devenu insupportable et je songeai sérieusement à sortir de cet enfer.
a Ce n'était point ai^é. iin apostasiant, il fallait le faire impunément d'abord et passer en pays étranger... Comment > vivre et m'y soutenir ?
a J'imaginai un expédient plus lent, mais plus sûr, et sans aucun inconvénient. Vous savez ou vous ne savez pas que, suivant la discipline ecclésiastique, lorsqu'on est profès dans un ordre religieux, on ne peut le quitter que pour passer dans un autre plus austère.
« Ce fut la tournure que je pris.
a J'affectai pendant quelque temps le repentir le plus amer de mes fredaines; ensuite, je fus trouver notre gardien, je lui témoignai mes anxiétés, mes remords, et lui déclarai que ma conscience ne serait pas tranquille que je n'eusse expié tant d'iniquités par une pénitence encore plus douloureuse et plus exemplaire; que j'avais la vocation la plus décidée pour aller à la Trappe, que je le suppliais d'en écrire au général et de me faire obtenir du pape la permission nécessaire.
« Je mis tant d'ardeur et de pathétique à cette prière qu'il fut ma dupe.
a II me félicita de la grâce qui opérait en moi im si merveilleux changement et, me témoignant son regret de perdre un sujet appelé à la sainteté ia plus sublime, il ajouta qu'il allait faire tout ce qui dépendrait de lui pour concourir à remplir les vues du ciel sur moi.
« Alors, j'obtins facilement ce que je demandais et ma translation à la Trappe s'effectua au bout de quelques mois.
a L'abbé était prévenu des motifs surhumains qui m'appelaient à ce monastère.
a Je fus traité avec la plus grande distinction et l'on me regarda comme un élu de Dieu.
« Je redoublai d'hypocrisie : ce genre de vie me facilita l'exécution de mon projet.
a Je maigris bientôt à vue d'œil, je commençai à tousser, ma toux redoubla peu à peu insensiblement.
«■ Je faisais retentir ma cellule, l'église et le couvent de
1 oi isw JU)i 1)1. iiiANci. \.\ m: \a\aii
Hubert, sciilp-
mes quintes convulsives. Je m'excoriai les gencives et je crachai du sang.
a Le Père abbé s'aperçut de mon état et je jouai si bien mon rôle qu'il entra dans les vues que je voulais lui suggérer.
a II me dit que je ne pouvais continuer à vivre sous sa règle, que j'étais visiblement attaqué de la poitrine, que Dieu n'exigeait point qu'on se tuât pour son service, qu'il était nécessaire de réparer ma santé et qu'il me l'ordonnait
« C'était là où je l'attendais.
a Je parus désespéré de la cruelle annonce qu'il me portait, j'avouai que je me trouvais très mal et que cela augmentait ma joie par l'espérance de mourir bientôt.
« Sur quoi il me répliqua que je le faisais frémir, que je ferais un grand crime en m'opinâtrant à devenir ainsi homicide de moi-même et qu'il exigeait, pour dernier acte de soumission, que je me retirasse.
« — Mais, m'écriai-je, je suis dans un état de dépérissement et de marasme où je ne dois pas plus espérer de me rétablir sous la règle de saint François que sous celle de saint Bruno; je périrai, grâces au Ciel, dans un froc comme sous un cilice; ainsi, mourir pour mourir, mon vénérable abbé, souffrez que je rende l'âme sous vos yeux, en continuant de m'édiher de vos saints exemples.
« — Vraiment, mon cher frère, reprit-il, ce n'est pas ce que je prétends. Vous ne pouvez rentrer dans votre ordre : je vais vous donner une lettre pour Monseigneur l'archevêque de Paris, ce digne prélat que je connais beaucoup; je lui rendrai compte des motifs honorables qui occasionnent votre renvoi de cette maison ainsi que de l'impossibilité où vous êtes actuellement de rentrer sous aucune règle monastique; mais je lui suggérerai le genre d'utilité dont vous pouvez lui être dans le ministère apostolique pendant que vous rétablirez votre santé.
a Le bonheur que vous avez d'être prêtre vous mettra dans le cas de travailler à la vigne du Seigneur sous les ordres de ce n^rand archevêque. »
a Je pleurai abondamment; j'embrassai le vénérable ablxS je parus me résigner avec le plus grand désespoir aux ordres du Ciel que je recevais [mr sa bouche; et, muni de sa recommandation auprès de M. de Beaumont, je suis venu à Paris : je me suis présenté à lui dans l'état de macération où il convenait detre encore; et il m'a placé en qualité de prêtre habitué sur la paroisse de Saint-Eustache.
a Cet état n'est ni glorieux ni lucratif, mais il vaut mieux que celui de moine et l'on peut trouver des débouchés.
a Je n'ai pas tardé à reprendre l'embonpoint que vous me voyez. Je me suis impatronisé chez une vieille folle de la paroisse, à qui j'ai donné dans l'œil ; et tout en desservant sa chapelle à la Coumeuve où elle a un très beau château, je lui suis, entre nous, /rès utile...
a Je veux vous présenter à elle; elle aime à prendre avec elle de jeunes personnes; j'espère que ma nièce lui plaira et qu'elle s'en chargera,
a Laissez-moi faire, vous aurez des nouvelles avant peu. »
Cet espoir jeta de la gaieté dans le reste du souper; la petite personne fit des châteaux en Espagne, qui ne se sont pas trouvées si mal fondés; et l'on se quitta, en attendant que l'abbé Gomart eût fait jouer les mines pour la réussite de ce projet.
Voici comment il s'y prit.
La folle dont il est question ici était la vieille La Garde, veuve d'un fermier-général fort riche et très renommée effectivement dans Paris par ses bizarreries et ses extravagances (i).
(i) M™« de la Garde dont parle l'auteur des Anecdotes serait la veuve de Pierre de Delay de la Garde le fermier général. Elle eut en effet deux fils dont l'aîné fut adjoint à la ferme de son père et l'autre maître des requêtes ordinaires de l'hôtel du roi. La situation que Jeanne^ Bécu occupa auprès d'elle n'est pas très définie, il est probable qu'elle devait être à demi dame de compagnie et à demi femme de chambre, jouant, toutes proportions gardées, le rôle de M^^ du Hausset auprès de M™° de Pompadour, par exemple.
Un soir que l'abbé Gomart était venu coucher à la Courneuve pour dire la messe le lendemain, que cette bonne dame était seule et qu'il savait qu'elle le serait encore le jour suivant, il lui demanda sans affectation son agrément pour remplir ses fonctions d'aumônier de meilleure heure.
Il dit que sa belle-sœur et sa nièce devaient venir et qu'il serait bien aise d'avoir une matinée à lui pour les promener.
M""® La Garde y consentit à condition qu'il les lui présenterait, elle témoigna envie de les voir.
La distance est très courte de cette campagne à Paris : il ht savoir à ces femmes ce qu'il avait arrangé pour le lendemain, et les exhorta à se rendre à une heure prescrite.
Ce qu'il avait imaginé réussit au gré de ses désirs. M"® Lançon pliit singulièrement à la dame du lieu et elle lui proposa de rester avec elle.
La jeune personne dit qu'elle s'en rapportait à sa mère, celle-ci à M. l'abbé qui était le conseil de la famille; et M. l'abbé décida qu'on ne pouvait trop remercier Madame de ses bontés et qu'il fallait en profiter.
Ici commence, à proprement parler, une nouvelle carrière pour M"^ Lançon qu'on avait présentée sous son véritable nom de Vaubernier, et qu'elle va porter désormais.
Sa qualité de complaisante de la riche veuve la faisait admettre à sa table, au cercle et à toutes les sociétés de M"® de la Garde; elle vit ainsi bonne compagnie, non pour se former des mœurs plus honnêtes, mais pour lc décrasser, pour se donner un meilleur ton, prendre plus d'airs de coquetterie, et se styler mieux à l'art de plaire et de séduire.
C'est ce qu'elle acquit parfaitement.
En vain la calomnie a prétendu qu'elle s'échappait le plus qu'elle pouvait pour aller joutr avec les laquais.
]\I"^ de Saint-Germain, qui était contemporaine de cette jeune personne et presque dans les mêmes fonctions puisqu'elle était demoiselle de compagnie de 1M"° de la Garde, nie le fait et lui rend justice là-dessus.
Elle portait ses vues plus haut. Sa maîtresse avait deux fils, dont l'un fermier-général et l'autre maître des requêtes.
Elle chercha à donner dans l'œil de l'un ou de l'autre et réussit à souhait; car elle les enlaça tous deux : c'est ce qui la perdit.
Il en résulta une jalousie entre les frères qui occasionna bientôt celle de la mère.
Celle-ci passait pour avoir un goût décidé en faveur de la demoiselle Vaubernier.
Elle la comblait de présents, elle lui donnait des robes de toutes les saisons; elle se plaisait à la parer. Quelquefois, lorsqu'elles étaient devant le miroir ensemble, elle vantait la beauté de sa favorite; elle lui disait qu'elle était un morceau du roi, puis, en se comparant avec elle, elle se trouvait à elle-même plus de noblesse dans la figure, plus de beauté vraie et durable.
C'est ainsi qu'elle assimilait par un amour-propre trop fréquent, quoique toujours inconcevable, ses traits usés, sexagénaires, aux grâces neuves et fraîches d'une enfant de dix-neuf à vingt ans.
Du reste, elle l'embrassait, la cajolait, la caressait comme sa fille.
Cependant, M"^ Vaubernier cherchait à captiver le cœur des enfants de cette dame.
Il faut convenir que le maître des requêtes, comme le moins laid et le moins âgé, était le plus agréé; mais comme il ne pouvait lui faire assidûment sa cour, l'aîné trouvait des intervalles et en profitait.
Elle les ménageait l'un et l'autre le mieux qu'elle pouvait et par ce manège trop heureux d une coquette, peut-être les eût-elle tenus dans l'esclavage ensemble, si la mère n'eût été plus intraitable, ou plutôt si la cupidité des subalternes n'eût allumé la jalousie de leur maîtresse.
Les femmes de chambre étaient envieuses de la nouvelle favorite de Madame; elles se regardaient comme frustrées de tous les cadeaux qu'elle lui faisait ; c'était autant de lar-
cins qu'elles lui reprochaient; elles profitèrent adroitement des circonstanœs pour la dénigrer et l'expulser.
Elles ne laissèrent pas ignorer à la mère la passion que ses enfants avaient pour M"^ Vaubemier, et la complaisance criminelle avec laquelle celle-ci passait pour agréer ce double hommage.
Peut-être exagérèrent-elles le prétendu libertinage de cette jeune personne, et ont-elles ainsi donné lieu aux bruits accrédités de ses familiarités avec la valetaille de la maison.
La vieille La Garde, ayant vérifié par elle-même une partie de ce qu'on lui disait, chanta pouille à ses fils et renvoya M"" Vaubemier.
La voilà donc retournée encore une fois avec sa mère; car par une vilenie des deux La Garde, aucun ne voulut s'en charger et l'entretenir.
Cela parut d'autant plus dur à la jeune personne que cet asile la dégoûtait fort.
Sa mère s'était remariée à un nommé Rançon, à qui la bienfaitrice de sa fi.lle avait fait avoir une place de commis aux barrières, ce qui fournissait de quoi subsister, mais n'en rendait pas la maison plus opulente.
Cependant le goût de M"® Vaubemier s'était excité et développé par l'exemple; il ne pouvait se satisfaire dans l'état très médiocre du beau-père.
Elle songea sérieusement à s'en tirer et cela ne tarda pas, grâce à ses charmes et à sa jeunesse.
Près de sa mère, qui demeurait toujours rue de Bourbon, était une maison de jeu que tenait la marquise de Quesnay.
L'usage de ces femmes, pour achalander leur tripot, était de louer de jolies personnes qui venaient en quelque sorte le parer, s'y donner en spectacle et amorcer les dupes.
La marquise jugea M"® Vaubemier très propre au service qu'elle.en voulait tirer : elle l'attira chez elle, lui fit ses propositions et la jeune coquette, y trouvant doublement son avantage, par l'espoir d'y faire des conquêtes pour son propre compte, les accepta de grand cœur.
Parmi les joueurs qui fréquentaient dans cette maison était un M. du Barry, qui se faisait appeler comte, suivant la liberté que prenaient alors quantité de gentilshommes en France, et même quantité de gens qui ne l'étaient point, de se donner ainsi de leur bonne grâce un titre qu'ils ne tenaient point de leur naissance ou de la grâce du roi (i).
(i) Les du Barry étaient de famille très authcntiquement noble et c'est un point sur lequel s'est trompé, sans doute à dessein, l'auteur des Anecdotes, qui fait de Jean du Barry le fils dun gardevigne. En réalité, Antoine du Barry avait été capitaine et décoré de l'ordre de Saint-Louis après 25 ans de loyaux services, et l'un de ses fils, pour entrer à l'Ecole militaire, justifia de quatre générations de noblesse. De son mariage lui étaient nés trois fils. L'aîné, Jean, qui devait illustrer assez tristement la famille, était né en 1723. Après avoir passé sa jeunesse à Lévignac, d'où la famille était originaire, il avait épousé, à 25 ans, M'^® Dalmas de Vernpngrèse, aimable et simple provinciale qu'il délaissa après deux ans de mariage. Quand il quitta Toulouse et sa famille, Jean du Barry vint à Paris avec l'espoir d'entrer dans la diplomatie. De bonne mine, remarquablement intelligent, ayant, avec le goût de l'intrigue, de la verve et de l'esprit, il ne tarda pas à trouver quelques protecteurs puissants. Sil ne parvint pas à être employé par le ministre des affaires étrangères, si le duc de Choiseul lui refusa assez brutalement un poste en Allemagne que lui avait fait espérer M. de Rouillé, Jean du Barry sut se faire intéresser dans les fournitures aux armées et grossir son assez mince patrimoine. La vie qu'il mena dès lors est connue car le nom du comte du Barry revient assez souvent dans le Journal de police et dans les mémoires contemporains. C'est un séducteur de jolies filles d'espèce assez particulière. Il découvre quelque ouvrière, lasse de travailler ou quelque beauté à laquelle le sort n'a pas encore souri, il rhabille, lui donne de modestes bijoux et l'éduque, puis la produit dans les théâtres et les tripots, la présente à quelques grands seigneurs fort riches dont il conquiert aussitôt les bonnes grâces et la protection. C'est ainsi qu'il en agit avec M"^ Lange. Il la connue dans une maison de jeu en assez piètre équipage, lui a remontré tout^le parti qu'elle peut tirer de sa beauté. Dès qu'elle a un appartement, des toilettes, il lui olïre une voiture par surcroît et produit en loge aux Italiens M'^® Jeanne de Vaubernier qui, sous ce nouveau nom, fait un pas décisif dans la carrière galante. Comme elle est « grande, bien faite, l'air noble et de la plus jolie figure », ainsi qu'en témoignent les inspecteurs de M. de
Le prétendu comte n'a pas l'extérieur séduisant : il est d'une ûgure très ordinaire, mais c'est un intrigant de premier ordre, un chevalier d'industrie qui, sans la moindre fortune, se soutenait à Paris, faisait figure, donnait dans le luxe coûteux de l'entretien des filles, et en avait toujours quelqu'une à sa suite.
C'est de cette source de perdition et de ruine qu'il tirait, au contraire, de quoi fournir à ses dépenses et se faufiler parmi les plus grands seigneurs.
On sent aisément quel genre de commerce il faisait
M'^^ Vaubernier lui parut une excellente acquisition pour remplir ses vues.
C'était alors une nymphe toute fraîche, qui n'était point connue dans l'ordre des courtisanes, et dont la figure délicieuse et les grâces folâtres devaient, à coup sûr, faire tourner une multitude de têtes.
Il chercha donc à cultiver la jeune personne et à l'éblouir par les promesses les plus magnifiques.
Il lui fit rénumération des filles qui avaient avancé sous ses auspices, s'étaient illustrées et étaient alors citées comme du plus grand ton. Il a de l'esprit, il est insinuant, et les exemples qu'il rapportait étaient des motifs puissants pour persuader.
M"® Vaubernier, ivre déjà de la fortune qu'il lui promettait, accepta ses propositions.
Il renvoya une maîtresse favorite qu'il avait nommée Adélaïde, qui logeait avec lui et élevait une fille dont il était le père; il les plaça dans son voisinage et, malgré les réclamations de l'expulsée, installa chez lui la nouvelle venue.
Il commença par l'aimer tendrement, et quand elle lui fut devenue indifférente, qu'il se fut mis à l'abri de toute espèce de jalousie, il ouvrit sa maison comme à l'ordinaire,
Sartine (14 décembre 1764), elle a excité l'admiration ; il ne lui déplaît point qu'on le lui témoigne et le comte du Barry est trop galant homme pour ne point fermer les yeux quand il convient.
sous prétexte d'assemblées de jeu, et exposa aux yeux des gens de la cour qui venaient chez lui l'acquisition précieuse dont il se félicitait, et dont il reçut un applaudissement général.
Tous les grands lui faisaient la cour. Nous ne pouvons donner la liste des gens illustres auxquels M. du Barry a communiqué un trésor dont il se réservait toujours adroitement la propriété.
Rigauil, sculp.
Entrée du Château de Versailles.
Ces m.archés secrets n'ont qu'une publicité vague, sans qu'on puisse assigner exactement les co-partageants.
Il est constant, d'ailleurs, qu'outre les seigneurs, M. du Barry ne refusait pas les matadors de la finance en état de payer ses services et en état de les acheter au poids de l'or.
C'est ainsi que le sieur Radix de Sainte-Foix, trésorier général de la marine, eut la douce satisfaction de posséder cette beauté, avantage qui ne lui a pas été inutile, par la suite, comme on le verra plus loin.
Une chose étonnante, sans doute, c'est que, parmi tant de conquêtes. M"® Vaubernier n'en ait conservé aucune, et soit constamment restée en la possession du comte.
On ne peut l'attribuer qu'à la dextérité de celui-ci, car
on savait qu'elle n'était pas heureuse avec cet amant impérieux.
Les voisins ont été souvent témoins de scènes très violentes et l'on rapporte avoir vu une fois cette malheureuse victime en peignoir, les yeux en larmes, jetant les hauts cris et voulant dans son désespoir se précipiter par la fenêtre.
Plusieurs causes ont, sans doute, contribué à l'engager à rester avec M. du Barry.
1° La sorte de crainte où elle était d'un homme qu'elle regardait comme son père, à qui elle devait toute son existence, et dont le caractère violent l'intimidait.
2° L'existence douce et agréable qu'elle y menait, vivant dans la plus grande aisance, nageant dans les plaisirs, et surtout pouvant satisfaire cette magnificence des habillements, ce goût de la parure qui la dominait si fort.
3° La facilité qu'avaient les soupirants d'entrer en relations avec la dame, devait les porter à sacrifier aisément une somme quelconque, au prix de laquelle ils obtenaient le vrai but de leurs désirs sans avoir toutes les charges, tous les embarras d'une maîtresse à entretenir.
Enûn, le soin qu'avait M. du Barry d'écarter de la jeune personne les amoureux qui pouvaient lui enflammer le cœur et la concentrer tellement dans un objet qu'elle devînt incapable de suivre sa destination et de se prêter, à l'heure et à la minute, aux divers arrangements qu'il pouvait laire à son égard.
Ainsi M"® Vaubernier paraissait devoir être encore longtemps entre les mains de cet instituteur, si son heureuse étoile ne l'en eût fait sortir pour remplir ses hautes destinées, ou plutôt, si le comte n'eût jugé à propos d'en risquer le sacrifice et de hasarder le tout pour le tout ; car il est certain qu'il jouait gros jeu, comme on en jugera par les circonstances.
En 1/68, au printemps, le comte du Barry rencontra le sieur Lebel, un des premiers valets de chambre du roi, le plus initié dans la confiance de Sa Majesté, relativement à
ses plaisirs secrets, et qui était spécialement chargé de a recruter » pour rcni[)lir le a Parc-aux-Cerfs » (i).
(i) On a beaucoup écrit sur le Parc-aux-Cerfs et les écrivains de hi période révolutionnaire y ont vu un thème fertile en développements. Rien n'était plus propre à montrer au public les deux vices de la royauté, l'immoralité et la dilapidation, que ce prétendu sérail où auraient, par centaines, défilé des vierges, recrutées à grands frais et indemnisées par des dots et des pensions de la ])erte de leurs illusions. Ce n'est qu'il y a quelques années à peine qu'une étude attentive et précise du Parc-aux-Cerfs a montré cju'il en fallait rabattre. M. Leroi d'abord, M. Vatel ensuite, ont établi à l'aide de documents ce qu'était ce sérail royal. Qu'on imagine dans un des quartiers solitaires de Versailles et qui tirait d'un vieil hôtel le nom de quartier du Parc-aux-Cerfs une ou deux maisons, assez distantes, isolées, dans des jardins d'apparence modeste. C'est là, après que la marquise de Pompadour fut contrainte à renoncer à l'amour de Louis XV, qu'on installa tour à tour un petit nombre de jeunes filles qui, chacune, pendant quelques mois, occupèrent la fantaisie du roi. On a pu déterminer assez exactement le nombre de ces maîtresses d'un moment. Ce furent, outre quelques inconnues, Mesdemoiselles Tiercelin, Morphise, Fouquet, Hénaut, Robert, David, Selin, Giamboni, Lenormant, Varnier, Mimi. Il semble bien que la plupart, si l'on on excepte M™® Giamboni, appartenaient à des familles oii la vertu n'était pas un exemple et que Lebel, valet de chambre du roi, préposé à leur recrutement, se soit, pour l'ordinaire, simplement adressé à des (( appareilleuses » parisiennes. Dès que choisies, on les installait dans une des maisons du quartier du Parc-aux-Cerfs avec deux ou trois domestiques dont on était sûr, puis, quand elles avaient cessé de plaire, on les mariait après les avoir pourvues d'une petite dot, voire seulement en leur donnant quelques milliers de livres.
L'histoire de trois d'entre elles, M^^ Giamboni et M"® Morphise ou Morfi, qui donnèrent des enfants à Louis XV, et M"« Tiercelin, sur laquelle Soulavie a fourni quelques renseignements, a été plusieurs fois tentée et plus récemment par I\L le comte Fleury qui, dans son livre Les petites maîtresses de Louis XV, a complété les travaux de ses devanciers.
Parmi celles que cite l'auteur des Anecdotes, il en est deux dont on ne sait rien; M^" Selin et Lenormant. M°^^ Giamboni, née Marie- Louise de Mamy, porte ici le nom d'un banquier génois, Giamboni, qu'elle épousa. Pour ce qui est de M°^^ David, elle fut, par la suite, la maîtresse du prince de Rohan au témoignage du Journal de Sartine.
On appelait de ce nom un quartier de Versailles où M"'^ la marquise de Pompadour avait établi une espèce de dépôt pour y loger les jeunes filles qu'on était sans cesse occupé à chercher dans Paris et que cette dame mettait dans les bras de son auguste amant.
Elle se conservait ainsi, par cette surintendance, le cœur du monarque, et tout l'honorifique d'une maîtresse en titre.
On ne saurait compter la multitude de créatures qui ont ainsi passé dans cette espèce de ménagerie, où chacune attendait son tour qui, souvent, ne venait point, ou ne consistait que dans de légères privautés ou n'était jamais long, tant en raison du dégoût du monarque que des craintes de la sultane principale.
Elle avait grand soin de faire disparaître celles que leur caractère, leur esprit ou l'attachement du maître pouvaient rendre redoutables.
Mais d'avoir entrée dans ce sérail était, comme de raison, un droit à des bienfaits particuliers.
On mariait communément ces filles avec une dot de 200 000 livres et on les envoyait dans le fond de quelque province éloignée.
Quelques-unes restaient à Paris, à raison a 'une faveur particulière, telles que M™* Gianbonne, qui avait épousé un banquier; M""® David, femme d'un commis avancé dans les vivres; M™® Le Normant, la première de toutes que Sa Majesté ait honorée de son amitié depuis qu'Elle s'était retirée du lit de M'^^ de Pompadour, et connue alors sous le nom de M^^^ Morfi, qui acquit par la suite la plus grande considération pour avoir donné sa fille en mariage au neveu de l'abbé Terray ; M"^ Selin, Bretonne, fille de condition, qui a mieux aimé rester au couvent, et à qui on a fait un sort distingué, et tant d'autres dont l'énumération est inutile ici.
Par cet exposé, il est aisé d'induire combien un tel établissement devait être dispendieux, non seulement à raison de ces jeunes nymphes dont il en sortait bien, calcul fait, une par semaine du sérail, ce qui fait déjà un objet de plus
6o ANECDOTES SUR M^' LA COMTESSE DU BARRY.
de dix millions par an, mais aussi et surtout par rapport aux chefs et aux subalternes de toute espèce établis pour leur découverte ainsi qu'aux frais pour les décrasser, les approprier, les ajuster, les décorer, les mettre en état, en un mot, de séduire autant par leur élégance extérieure que par leurs charmes naturels, et si l'on ajoute à ces objets principaux de dépenses le gaspillage, on y trouvera une source intarissable du trésor public sous ce nom vague et abusif d' a acquis du comptant ».
Depuis les pertes successives que le roi avait éprouvées. Sa Majesté avait fait vider le Parc-aux-Cerfs pour se livrer tout entière à sa douleur.
L'âge qui avançait et la facilité qu'à un grand prince de satisfaire ses passions avaient très amorti celle des femmes chez lui.
Mais ce besoin, en diminuant, existait encore, et les courtisans jugèrent, d'ailleurs, nécessaire de distraire Sa Majesté du spectacle long et douloureux que lui offrait alors la maladie de la reine.
Les médecins firent entendre au roi qu'il était dangereux de se sevrer aussi brusquement de tout plaisir.
Il faut que le monarque ait approuvé la consultation puisque, malgré son chagrin de l'état et de la perte de sa compagne, ainsi qu'il qualifie la reine dans sa lettre à l'archevêque pour l'instruire de cette mort, il chargea le sieur Lebel de le pourvoir en cette partie.
Ce serviteur, très zélé, faisait souvent les recherches par lui-même, pour mieux servir Sa Majesté.
C'est dans un de ces jours de chasse qu'il s'offrit au comte du Barry, tout essoufflé et fatigué de ses perquisitions.
Celui-ci, qui avait le nez fin en pareille matière et qui, d'ailleurs, était connu dn valet de chambre pour un homme qui pouvait lui être utile, n'eut pas de peine à le faire jaser.
Lebel lui témoigna donc son chagrin de n'avoir rien trouvé dans toutes ses courses qui pût convenir à son maître.
— N'est-ce que cela, lui dit le comte impudent ; j'ai votre
ANECDOTES SUR M"*' I A COMTESSE DU BARRY. 6l
affaire; vous savez que je ne manque pas de goût. Fiez-vousen à moi ; venz dîner chez votre serviteur et dites que je suis un coquin si je ne vous présente pas la plus jolie femme, la plus fraîche, la plus séduisante, un vrai morceau de roi (i).
Le pourvoyeur du monarque, enchanté d'un propos aussi consolant, l'embrasse et lui promet de l'aller trouver à l'heure convenue.
M. du Barry n'a rien de plus pressé que de retourner à la maison et de faire mettre dans tous ses atours M"" Lange (c'était le nom que M''*' Vaubemier portait depuis qu'elle était avec lui, suivant l'usage des courtisanes de prendre ainsi un nom de guerre lorsqu'elles entrent et qu'elles s'affichent ainsi dans le monde).
Il lui apprend le rôle qu'elle doit jouer, la berçant d'avance d'un espoir qu'il devait regarder comme chimérique et qui s'est pourtant réalisé.
Il lui fait entrevoir ses hautes destinées : il lui déclare qu'il n'est pas question de paraître simplement \ Versailles et d'y satisfaire incognito les plaisirs du roi, qu'il veut la rendre maîtresse en titre et lui faire remplacer M™° de Pompadour; qu'il faut, à cet effet, qu'elle passe auprès du sieur Lebel, qui va venir, pour sa belle-sœur, comme si elle eût réellement épousé le gros du Barry, qu'elle soutienne bien ce personnage en déployant cependant sa coquetterie et ses grâces, qu'elle lui laisse le soin du reste et que tout ira bien.
(i) Ce récit du début des relations du roi et de la future comtesse est assez certainement imaginé. On croit plus simplement que Louis XV la vit pour la première fois à Versailles, alors qu'elle y venait solliciter pour un intérêt dans les vivres de Corse que lui avait cédé du Barry. Quoi qu'il en soit, il faut placer en 1768 l'origine des amours royales. Les rôles du duc de Richelieu et de Lebel, valet de chambre et confident du roi, n'ont jamais été établis. On sait seulement que le roi tint à ce qu'on mariât sa nouvelle maîtresse, que du Barry fit venir tout exprès son frère, et que l'union célébrée, Louis XV logea la du Barry dans un hôtel de la rue des Réservoirs, puis, dès la fin de 1768, au château de Versailles même, dans l'appartement du rez-de-chaussée de la cour royale, que la mort de Lebel venait de rendre libre.
M"^ Lange, par plaisanterie, avait déjà pris plusieurs fois le titre de comtesse du Barry : c'était alors un usage assez répandu parmi les filles entretenues de se qualifier ainsi des titres de leurs amants.
Elle n'eut pas beaucoup de peine à faire ce personnage vis-à-vis du sieur Lebel qui, émerveillé de la figure de la jeune personne, de son enjouement, de son regard lascif, de ses propos assortis, sentit bientôt rajeunir chez lui le vieil homme et conçut par son expérience quel heureux effet une pareille femme devait opérer sur son maître.
Le dîner fut des plus gais.
Le sieur du Barry profita de l'enthousiasme du valet de chambre pour lui faire sentir que sa belle-sœur ne pouvait être proposée au roi comme les grisettes de toute espèce qu'on lui présentait et qu'on renvoyait ensuite sans aucune difficulté, que c'était une femme de qualité qui se trouverait sans doute très honorée de la couche d'un prince, aussi grand roi qu'amant désirable, mais qui ambitionnait encore plus la conquête de son cœur et qui n'en était pas indigne par l'attachement qu'elle se sentait déjà pour sa personne sacrée, attachement qui ne pouvait qu'augmenter dans une intimité plus grande.
Le Bonneau du jour était trop épris pour ne pas convenir de cette vérité et pour ne pas se prêter à tous les arrangements qui parurent nécessaires.
Il fut décidé, dès ce moment, que la prétendue comtesse serait un morceau sacré ; que le sieur Lebel rendrait compte au monarque ae ce qu'il avait vu, qu'il représenterait à Sa Majesté le désir que la femme en question avait de lui plaire; le dévouement entier de son mari aux volontés du souverain, et le bonheur auquel ce couple fidèle aspirait de concourir à ses plaisirs; mais que cette beauté, se flattant d'avoir par devers elle de quoi lui prouver longtemps son amour, avait droit d'attendre un retour pareil de son auguste amant, et l'exclusion générale de toutes autres concurrentes.
Les courtisans malins ont prélcndu que, d'après cette conversation, on avait permis à l'ambassadeur de prendre possession de la future au nom de Sa Majesté.
D'autres veulent que, plus adroitement, on lui ait fait entrevoir la possibilité d'y réussir s'il remplissait bien sa mission.
Quoi qu'il en soit, comme il était fort épris lui-même, il mit dans son récit au roi tant de chaleur et d'énergie, qu'il excita puissamment l'amour du prince; mais pour mieux l'enflammer encore, et avant que Sa Majesté prît aucun engagement, il lui proposa de lui faire voir l'objet sans que la personne en fût instruite, et de mettre ainsi Sa Majesté en état de juger par Elle-même.
Le valet de chambre avait une petite maison arrangée pour cela, où il invita la comtesse à souper.
Il y a apparence que celle-ci était prévenue du témoin secret qu'elle devait avoir.
La compagnie fut assortie à la scène qu'il était question de jouer et le repas fut si voluptueux que le monarque ne put y tenir.
Dès la nuit même, il ût venir M"® Lange.
Lebel, s'apercevant du goût décidé que son maître prenait peu à peu pour M"® Lange et que les choses allaient beaucoup plus loin qu'il n'avait cru, se repentit de s'être prêté à la manœuvre du comte, d'autant plus qu'il n'était pas à ignorer ce qu'il en était réellement.
Il crut donc de son devoir, avant que la favorite fût plus en pied, de se jeter aux genoux du roi, de lui déclarer comment il avait fait la découverte de cette beauté, qu'il avait été surpris, qu'elle n'était rien moins qu'une femme de qualité et qu'elle n'était pas même mariée...
— Tant pis, s'écria le roi, suivant la tradition la plus reçue chez les courtisans, tant pis! Qu'on la marie promptement pour qu'on me mette dans l'impuissance de faire quelque sottise.
On ajoute que le conseiller Bonneau voulut alors entrer
dans plus de détails, mais qu'un regard sévère du maître l'obligea de se taire.
On veut que, frappé de douleur d'avoir produit une pareille créature et envisageant les suites que pouvait entraîner une passion aussi violente dans un prince qui approchait de la vieillesse, ce serviteur zélé en conçut un chagrin qui l'a mené au tombeau.
D'autres prétendent que, pour prévenir les révélations indiscrètes qu'il pourrait faire, on a accéléré ses jours et qu'il est mort empoisonné.
Quoi qu'il en soit, le propos du roi rehaussa merveilleusement les espérances du comte du Barry pour le distinguer de ses frères.
Il en avait un, que nous nommerons le gros du Barry, une espèce de sac à vin, un pourceau, se vautrant le jour et la nuit dans les plus sales débauches.
Il fut décidé que ce serait lui auquel on marierait M"" Lange.
Il était prévenu d'avance, et l'on n'eût pas de peine à le déterminer en lui faisant entendre que cette facilité de sa part lui donnerait celle de mener plus librement le genre de vie qui lui convenait et lui procurerait tout l'argent dont il aurait besoin.
Cet espoir aurait pu corrompre une âme moins vile.
Il subit la cérémonie et le mariage fut fait à la paroisse de Saint-Laurent, le i^"" septembre 1768.
C'était le notaire Le Pot, d'Auteuil, qui passa le contrat : il ne savait pas encore quelle était la haute destinée de la beauté dont il formait l'alliance civile; mais, frappé de ses charmes et de ses grâces, il voulut jouir du privilège usité parmi ses confrères en pareil cas; il s'avança galamment pour embrasser la jeune personne; celle-ci, non prévenue, fit la résistance que prescrit la pudeur dans toute autre, et que le rôle qu'elle jouait depuis quelque temps l'autorisait bien mieux à montrer.
Son beau-frère futur l'engagea à permettre à l'officier
L'Egiise et le Quartier Saint-Laurent, d'après le plan Turgot.
public de lui effleurer les joues, puis, s'adressant à lui :
— Souvenez-vous bien, Monsieur, lui dit-il, de cette faveur, car c'est la dernière que vous recevrez de Madame.
L'auguste amant fut enchanté d'apprendre que la cérémonie fût faite.
11 parut se livrer avec plus de confiance à la nouvelle comtesse et, chaque jour, sa passion, au lieu de diminuer, augmenta tellement que les du Barry ouvrirent leur cœur à la plus vaste ambition.
Mais il était question de bien diriger la favorite et ce plan exigeait beaucoup d'adresse et de circonspection.
Celle-ci n'avait aucun esprit, surtout rien de celui d'intrigue qu'exigeait sa position.
On a vu, par le cours de ses aventures, jusqu'au moment de son élévation, qu'elle était dénuée de ce manège qu'ont communément les courtisanes et qui leur sert si bien à attraper les hommes.
Comme elle n'était ni intéressée, ni ambitieuse, elle n'était pas mue par les ressorts puissants de ces deux passions, si énergiques dans les âmes les plus communes, car la nouvelle comtesse apporta dans le rôle qu'elle entreprenait une qualité peut-être meilleure : c'est une sorte de bon sens pour adopter les avis qu'on lui donnait, les faire valoir, en profiter; en un mot, une docilité merveilleuse aux conseils de son beau-frère, dont le succès, dans le projet qu'il avait formé, lui assurait plus que jamais la confiance de sa bellesœur.
Le point de difficulté était seulement alors de dérober aux yeux des courtisans le fil secret qui conduisait la favorite; car, outre qu'une assiduité trop grande de la part de du Barry auprès d'elle pouvait être suspecte au monarque même, c'est qu'elle donnait prise à la malignité des courtisans et qu'une expulsion subite de ce conseil mettait la favorite à découvert et dans le cas de faire beaucoup de sottises.
Le comte du Barry imagina donc un plan de conduite
qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre de politique en ce genre.
Ce fut de paraître abandonner absolument sa belle-soeur à ses brillants destins et de ne point se montrer à la cour; mais, en même temps, il mit auprès d'elle M"" du Barry, sa sœur, qu'il jugea très propre à l'emploi qu'il voulait lui conticr. Celle-ci était trop laide, en effet, pour donner la moindre jalousie à la comtesse, pour se livrer même à des intrigues amoureuses qui pourraient la détourner de son objet principal.
Elle avait d'ailleurs, de l'esprit : c'était une virtuose qui avait fait preuve de talent littéraire, et dont on lisait dans le Mercure une lettre imprimée.
Elle était insinuante et ne tarda pas à maîtriser la favorite, ce qui était essentiel.
Il s'établit ainsi une circulation continuelle du frère à la sœur, et de celle-ci à la comtesse; et de même de la comtesse à M'^® du Barry et de la sœur au frère.
De jeunes confidents stylés par le comte étaient continuellement sur la route de Versailles et portaient les ordres, verbalement ou par écrit, suivant les circonstances.
Les messages étaient multipliés au besoin et la favorite était, par là, dirigée à la minute.
Quelquefois, elle faisait de petits voyages à Paris où, n'ayant pas de maison, elle logeait chez son beau-frère et y puisait des instructions générales qu'il ne s'agissait plus que d'appliquer à des cas particuliers.
Malgré ces précautions si sages, si multipliées, si circonstanciées, il sera bien étonnant, sans doute, qu'une fille de naissance obscure, mal éduquée, n'ayant vu, en quelque sorte, que mauvaise compagnie, n'ayant point d'aptitude par elle-même à l'intrigue, ait pu se conserver pendant l'année qui s'écoula de* sa première entrevue avec le roi jusqu'au jour de sa présentation sans donner prise sur elle par quelque inconduite, soit par des indiscrétions, soit par des propos qui eussent prêté au ridicule.
Il était d'autant plus nécessaire pour elle de se maintenir dans une grande circonspection qu'elle avait contre elle la cabale la plus formidable de la cour, celle des Choiseul. A ce nom seul, on est confondu d'étonnement quand on envisage comment la chance a tourné, et quelle suite de révolutions s'est succédée rapidement par un agent aussi vil, aussi faible en apparence, et qui semblait devoir se briser comme le verre sous la main d'un ministre tout-puissant. En effet, jamais Richelieu n'eut peut-être plus d'ascendant sur l'esprit de Louis XIII que M. le duc de Choiseul n'en avait acquis sur celui de son maître.
Depuis la paix, il s'était insinué dans sa confiance plus qu'auparavant.
L'art prodigieux de ce ministre pour l'intrigue le faisait regarder par le roi comme un grand politique, et la persuasion où était Sa Majesté que c'était lui qui, par ses négociations, tenait les ennemis naturels de la France divisés et hors d'état de l'inquiéter, le lui rendait plus nécessaire que jamais en œ qu'Elle le croyait le seul homme capable d'opérer la conservation d'une paix si désirée et l'unique objet des vœux du monarque.
Il avait, d'ailleurs, un travail bref, leste et facile, qui favorisait merveilleusement la paresse de celui-ci.
En lui rendant compte des plus grandes affaires, il ne lui parlait que de spectacles et de plaisirs.
Indépendamment de ces motifs d'agrément, d'utilité ou plutôt de nécessité, qui semblaient devoir rendre M. le duc de Choiseul inébranlable sous le règne d'un prince qui, en vieillissant, ne pouvait que devenir plus faible et plus subjugué, ce seigneur avait une grande considération par luimême.
Il était d'une naissance illustre, allié à plusieurs maisons souveraines, et surtout à celle de Lorraine, ce qui lui valait la protection intime de la cour de Vienne.
Son pacte de famille l'avait rendu cher aux différentes branches de la maison de Bourbon, et sa guerre ouverte
Le Duc de Cauiseul.
contre les Jésuites le rendait particulièrement précieux aux rois d'Espagne et de Portugal.
Enfin au dedans de la France, il avait un parti immense.
Toutes les places étaient remplies de ses créatures; la moitié des princes du sang le craignait ; l'autre lui était attachée par les liens du plaisir et de l'amitié.
Les du Barry, effrayés d'abord d'un pareil ennemi, cherchèrent à le' gagner et à le mettre dans leurs intérêts.
Ce seigneur était galant et voluptueux.
On prétend que le beau- frère fit entendre à la comtesse qu'il fallait mettre tous ses charmes en avant contre lui et que, si la haine de celui-ci est montée à son comble, c'est qu'elle les a vus méprisés par ce superbe adversaire qui, ne croyant rien avoir à redouter d'une femme aussi vile, la traita avec la plus grande hauteur. Mais ce qui contribua vraisemblablement à ouvrir une guerre implacable entre les deux cabales, ce fut la rivalité de la duchesse de Gramont, sœur du ministre.
Cette femme, plus haute, plus impérieuse, plus intrigante que son frère, s'il est possible, avait jeté le grappin sur celui-ci et l'avait subjugué au point d'en faire tout ce qu'elle voulait.
Leur intimité avait donné lieu, même, à la malignité des courtisans de s'exercer.
Quoi qu'il en soit, c'était une femme de cour, dans toute la valeur du terme, c'est-à-dire décidée, impudente, dévergondée, et ne regardant les mœurs que comme faites pour le peuple.
Elle n'était plus jeune et sa figure n'était rien moins que séduisante.
Elle s'était imaginé malgré cela pouvoir plaire au roi.
Profitant de son rang et de la faveur de son frère, elle s'était initiée aux petits appartements et aux plaisirs secrets de Sa Majesté.
Comme il ne se trouvait, depuis la mort de M""^ de Pompadour, aucune femme en état de balancer ses menées à cet
égard, elle avait profité de la connaissance du caractère bon et facile du roi, de sa faiblesse pour le sexe et de sa pente à se laisser entraîner au plaisir le plus présent, pour le séduire presque maigre lui. C'était, du moins, l'opinion la plus accréditée dans Versailles.
Mais comme ce commerce n'était que l'effet de la commodité, que chaque fois, pour ainsi dire, elle obsédait le monarque, elle fut aussitôt rejetée dès qu'un objet plus propre à faire naître l'amour vint réveiller les sens engourdis de celui-ci et chatouiller son cœur.
Une pareille injure ne se pardonne pas parmi le sexe le plus ordinaire.
Qu'on juge si une femme de qualité, dévorée d'ambition, qui se voyait tout à coup frustrée du rôle qu'elle comptait jouer, dût être furieuse.
La vengeance lui fit perdre la tête entièrement et, sans prévoir ce qui pouvait en résulter de funeste, elle profita de son empire sur le ministre, son frère, pour l'engager dans sa querelle et le rendre sourd à toutes les propositions qu'il recevrait de l'autre parti.
C'est à cette rage effrénée qu'il faut promptement remonter pour trouver la première cause de la chute des Choiseul. Les du Barry ayant vu qu'il n'y avait aucune conciliation à faire avec eux, qu'il fallait travailler à les culbuter ou se résoudre à l'être par eux, se déterminèrent au premier parti et trouvèrent bientôt dans le chancelieu Maupeou im homme propre à les seconder.
Ivlais ne prématurons pas les événements. La duchesse de Gramont dans scn plan de vengeance, crut que la meilleure manière de réussir était de révéler les turpitudes de la nouvelle favorite, de les exagérer même, et de la rendre si vile que le monarque eût enfin honte d'un goût si dépravé.
Il était plus adroit de ne pas le faire soi-même, ce qui aurait pu ne pas réussir, cela aurait eu l'air d'une récrimination, toujours suspecte de la part d'une maîtresse délaissée.
Vigeô pmx.
M. de Sartine.
Son frère fut assez an pour ne pas se charger d'avertir le prinoe et tous deux convinrent qu'il valait beaucoup mieux qu'il fût instruit par le cri public qui, plus lentement sans doute, mais tôt ou tard lui parviendrait
Ils profitèrent de la puissance du ministre pour répandre par toutes les voies possibles le bruit des nouvelles amours du roi.
Ils envoyèrent des émissaires dans toutes les sociétés, qui en rapportèrent les détails; et, après avoir eu par le canal de la police l'histoire de la vie de M"° Lange, on la chargea de quelques anecdotes propres à la rendre plus ridicule et plus méprisable, et Ton en vint jusqu'à la faire chansonner dans les rues de la capitale et dans les provinces.
Voici comme on en parlait, la première fois, dans des bulletins de nouvelles qui couraient Paris et ne pouvaient guère être inconnus de M. de Sartine qui en plaisantait encore lui-même :
5 septembre ij68. — a II a paru à Compiègne une comtese du Barry qui a fait grand bruit par sa figure.
a On dit qu'elle plaît à la cour et que le roi l'a très bien accueillie.
« Sa beauté et cette prompte célébrité ont excité les recherches de beaucoup de gens.
c On a voulu remonter à l'origine de cette femme et, si l'on en croit ce qu'on dit en public, elle est d'une naissance très ignoble ; elle est parvenue par des voies peu honnêtes et toute sa vie est un tissu d'infamies.
ff Un certain du Barry, qui se prétend des Barimore d'Angleterre, et qui l'a fait épouser son frère, est l'instigateur de cette nouvelle maîtresse.
a On prétend que le goût et l'intelligence de cet aventurier dans le détail des plaisirs le font aspirer à la confiance du roi pour les amusements de Sa Majesté, et qu'il succédera au sieur Lebel en cette partie. »
On conçoit qu'il était difficile qu'on eût répandu un pareil
Inillc'tin clans Paris, si le gazctier n'avait été excité sous mains par un protecteur puissant.
Il ajoutait dans un autre, en date du 15 octobre 1768 :
a Depuis quelque temps, il court ici une chanson intitulée : La Bourbonnaise, qui a été répandue avec une rapidité peu commune ; quoique les paroles en soient fort plates, et que l'air en soit on ne peut plus niais, elle est parvenue aux extrémités de la France et se chante jusque dans les villages.
« On ne peut se transplanter nulle part sans l'entendre; les gens qui raffinent sur tout ont prétendu que c'était un vaudeville satirique sur une certaine fille de rien, parvenue de l'état le plus crapuleux à jouer un rôle et à faire une sorte de figure à la cour.
(c II est certain qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans l'affectation à la divulguer si généralement une intention décidée de jeter un ridicule odieux sur celle qu'elle regarde.
a Les gens à anecdotes n'ont pas manqué de la recueillir et d'en grossir leurs portefeuilles avec tous les commentaires nécessaires à son intelligence et capables de la rendre précieuse pour la postérité. »
Enfin, il disait dans un troisième du 16 novembre 1768 :
a La Bourbonnaise est une chanson répandue dans toute la France,
« Sous les paroles plates et triviales de ce vaudeville, les courtisans malins découvrent une allégorie relative à une créature qui, du rang le plus bas et de la fange de la débauche, est parvenue à être célèbr.» et à occuper d'elle et la ville et la cour.
oc On ne saurait mieux rendre l'avilissement dans lequel est tombé le contrôleur-général Laverdy depuis sa chute, que par l'association que le public semble en faire avec cette femme perdue en le chansonnant avec elle. »
Il cite ensuite un couplet fait effectivement contre ce ministre sur l'air de la Bourbonnaise.
Voici cette chanson originale, qui a donné lieu à une multitude d'autres.
L'approbation de M. de Sartine est du i6 janvier 1768, le temps oii précisément M"^ Lange venait d'être produite au roi à la sourdine.