L'EXIL
Trianon était au printemps un adorable séjour. Chaque année, dès que pointaient les premiers lilas, Louis XV, depuis qu'il y avait fait construire par Gabriel le petit pavillon bordant le jardin botanique de M. de Jussieu, aimait avant le voyage de Marly à y passer quelques journées. Les bruits de la ville et du château expiraient au rideau d'arbres qui, au couchant, voilait la plaine Saint-Antoine et les jardins savamment ordonnés par Le Nôtre. Le Petit Trianon, que Marie-Antoinette modela plus tard au gré de son caprice, qu'elle devait imprégner si fortement de sa grâce puérile et tendre qu'il traîne encore dans les jardins comme un parfum de la souveraine, que son ombre semble errer autour des bosquets et le cristal des eaux garder le reflet de son visage, n'avait point alors ce charme apprêté d'idylle, auquel se mêle pour nous un peu de la poétique tristesse des jolies choses mortes. Trianon ne se parait guère que de grâces naturelles et Louis XV, qui ignorait le goût des paysanneries enrubannées, souvent las
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du cérémonial de la cour^ se plaisait à y déposer le fardeau du pouvoir. Le roi n'aimant que les plaisirs à portée des lèvres, en avait fait une manière de <( petite maison )> où l'on soupait, à l'ordinaire, avec cette gaieté et cet abandon qu'autorise la compagnie d'une maîtresse et de quelques familiers spirituels et galants.
C'est à Trianon, le mardi 27 avril, à 5 heures du soir, que Louis XV sentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. On crut d'abord à une indisposition passagère, puis, l'état dextrême lassitude du roi se prolongeant, on le persuada le lendemain vers 4 heures de revenir à Versailles. Le jeudi, la fièvre s'étant déclarée, Lemonnier, premier médecin en exercice, eut avec La Martinière et Bouvard une consultation à laquelle assista Bordeu, médecin de M™^ du Barry : on résolut de pratiquer la saignée. Louis XV était dans un état de prostration si absolu que les visites du Dauphin, de Mesdames et des princes ne l'en tirèrent point. Sur le soir, M. de la Borde, premier valet de chambre du roi, conduisit la comtesse du Barry au chevet du malade qui u ne montra nul plaisir de la voir ». (Besenval.)
La favorite se retira en sanglotant. Dès cet instant, elle se devina menacée. Car telle était la destinée de M™® du Barry, maîtresse de naissance obscure et choisie par le roi dans la foule anonyme, qu'elle ne tenait à rien ni à personne. Elle tirait tout du seul amour du prince, fortune, crédit, et son existence même : cet amour évanoui, elle reto cubait au néant, devenait une pauvre chose importune à ses alliés de la veille, le parti jésuite pour qui elle n'était qu'un instrument, livrée à des ennemis qui depuis des mois surveillaient d'un œil d'espoir les indispositions et les syncopes du souverain, à cette faction Choiseul, aigrie par la disgrâce, et qui depuis cinq ans grondait dans l'ombre autour d'elle. Sachant le roi faible devant la souffrance, prompt à l'effroi, tremblant à Tidée seule de la mort et prêt à tout sacrifier à son salut, sans doute songeait-elle à la triste comédie de Metz, à cette altière duchesse honteusement chassée.
Le vendredi, l'éruption commencée, la Faculté se prononça : le roi était atteint de variole confiuente. Dès cet instant, l'appartement de Louis XV fut condamné, il fut interdit au Dauphin, à ses frères, à Marie-Antoinette même d'en franchir le seuil. Mesdames, filles du roi, s'installèrent auprès de leur père pour ne le plus quitter. M™® du Barry devenait, dans le grand désarroi de Versailles, une étrangère oubliée, et si on ne chassait pas « l'infâme », c'est que Louis XV n'était point encore condamné. Même le lundi soir, 3 mai, l'éruption achevée, les premiers boutons commençant à blanchir, la fièvre tombée, on crut à une guérison.
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Sans doute, et avant même que Bordeu ait pu l'en aviser, la favorite le comprit-elle aux sourires et aux courbettes des courtisans ;\ nouveau empressés à lui plaire. Dans la soirée du lendemain la fièvre reparut, accompagnée cette fois de courts instants de délire, et les médecins connurent qu'il n'y avait plus d'espoir. Le cardinal de la Roche-Aymon, grand-aumônier de France, fut mandé auprès de Louis XV et chargé de lui apprendre la vérité. Le moral du roi, qui se croyait attaqué seulement dér)'sipèle boutonneux, excellent jusque-là, changea dès qu'il se sut atteint de la variole, et il fallut sans doute peu d'efforts pour obtenir de lui le renvoi de sa maîtresse. Le mercredi, à 4 heures de l'aprèsmidi, M™° du Barry quittait Versailles : la duchesse d'Aiguillon qui possédait une maison de campagne à Rueil la prit dans sa voiture et l'y conduisit (lettre du comte de Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse). Elle s'en fut sans scène, sans cris, muette et toute en larmes, pleurant comme pleurent les enfants qui ont de gros chagrins silencieux.
M™8 du Barry vécut à Rueil de douloureuses journées. Les nouvelles de la santé de Louis XV qui lui parvinrent d'abord permettaient d'espérer encore : elle donna l'ordre quon apportât de Louveciennes des meubles et les menus objets qu'elle aimait, cela dit assez qu'elle songeait à une installation de quelque durée. Brusquement, dans la journée du dimanche 9 mai, elle apprit que l'état du roi empirait : bien que faible, il gardait une entière connaissance, parlait de sa fin prochaine, et, sur le soir, réclama les derniers sacrements. Le lendemain, à peu près à l'heure où expirait Louis XV, M™® du Barr}^ recevait la lettre de cachet qui l'exilait au couvent de Pont-aux-Dames. Sur l'ordre du loi, elle y devait être enfermée « sans communiquer avec quiconque, pour cette raison qu'elle avait le secret de l'Etat )).
Le couvent de Pont-aux-Dames, près de Crécy-en-Brie, au diocèse de Meaux, était une abbaye d'une genre assez particulier, moitié geôle, moitié couvent : prison, oii les femmes d'un certain rang étaient expédiées sur lettre de cachet, et relevant à ce titre, tout comme la Bastille, de la lieutenance de police, fort ancien couvent de bénédictines, dont les bâtiments, quelques-uns vieux de quatre cents ans, étaient en fort piteux état (i) : rien n'y pouvait faire oublier à ]M™® du Barry les splendeurs de Versailles. Quand elle y parvint, sous garde fidèle, probablement le 12 ou 13 mai, elle dut être tristement impressionnée par les grands murs nus du couvent. Dans la campagne, le printemps mettait ses frondaisons neuves et la gaieté de pépiements d'oiseaux, c'était
(i^ Histoire de l'abbaye de Pont-aux-Dames, par M. Berthault, et documents des Archives de Seine-et-Marne, publiés par Vatel.
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l'heure où dans la nature entière semble sourdre, avec la sève nouvelle, une griserie de vie et de liberté. M™® du Barry, hier encore favorite adulée, aujourd'hui déchue, franchissait en prisonnière le seuil d'une triste maison. Le portail du couvent donnait accès dans une vaste cour d'entrée ceinturée de bâtiments d'aspect lamentable, granges, pressoirs, bûcher et antique chapelle ; au fond de cette première cour, et une grille franchie, s'ouvrait la cour abbatiale que fermaient sur trois côtés les cloîtres, la salle capitulaire et ce qu'on dénommait prétentieusement le palais de l'abbesse. M*"® du Barry fut reçue, avec une réserve polie, par Très Révérende dame Gabriel le de la Roche de Fontenille, entourée de ses trente dames de chœur ou professes, dont les guimpes et les robes blanches, en dépit de la sévérité de voiles noirs et de scapulaires tombant jusqu'aux pieds, frémirent peutêtre de curiosité à la vue de la belle impure. Dans l'épanouissement de ses trente ans, ses yeux bleus fussent-ils rougis de larmes, M™^ du Barry demeurait adorable. Les religieuses furent surtout séduites par sa douceur et cet air d'infinie tristesse qui donnait un charme nouveau à sa beauté. Sans doute, quand on lui indiqua le pauvre pavillon, défendu par une grille, qui devait être désormais sa demeure, si ses larmes coulèrent, trouva-t-elle des âmes tendres pour compatir à ses peines.
Prisonnière, M™® du Barry connut d'autres amertumes, car il ne suffisait pas à Marie-Antoinette que « la créature fût mise au couvent », elle exigeait encore u que tout ce qui portait ce nom du scandale fût chassé de la cour ». Chon, le Roué ne durent qu'à la fuite d'échapper à des lettres de cachet, le vicomte du Barry et sa femme, M"® de Tournon, encore qu'alliés aux Soubise, et bien que Louis XV et Marie-Antoinette eussent signé à leur contrat, furent exilés. Pis encore, l'ancienne favorite se vit reniée, Guillaume du Barry et M"® de Fumel sa femme, eurent le front de demander et obtinrent de changer de nom. En dépit de la bienveillance que lui marquaient les religieuses, la solitude parut affreuse à M™^ du Barry, car tous et sa mère même se virent refuser l'autorisation d'aller la visiter au couvent.
Avec le temps, il y eut des accommodements. D'Aiguillon, Maupeou, Terray étaient en disgrâce, mais M. de Maurepas, le nouveau ministre, était l'oncle de M™^ d'Aiguillon, mais des amis sincères, comme le prince de Ligne et le duc de Cossé-Brissac, osaient intervenir en faveur de la prisonnière, et M. de la Borde, passé au service de Louis XVI comme premier valet de chambre, lui gardait ses bons offices.
La sévérité première se relâcha : M™® du Barry fut autorisée à se promener dans les jardins, à l'ombre des grands marronniers
I)K r/KXn. A I. KCHAKAUD.
de l'abbaye ; elle n'avait eu jusque-là d'autre serviteur qu'une femme de chambre, on lui concéda le droit d'avoir un cuisinier et une fille de service ; enfin quelques personnes, Montvallier son intendant, puis son joaillier, vinrent conférer avec elle de ses affaires, alors fort embarrassées. L'abbes^e, qui rend compte au
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Le Château de Saint-Vrain (Façade sur la cour)
Le Châieau de Saint -Vrain (Façade sur le parterre).
lieutenant de police de la conduite de M°^® du Barry. parle d'elle en bons termes : elle loue l'ancienne favorite d'avoir gardé son inaltérable douceur, elle semble surprise qu'elle soit pieuse et n'en reporte pas tout le mérite à ces excellentes religieuses de Sainte- Aure qui jadis déposèrent dans ce cœur, égaré par le monde, la bonne semence de la religion.
IQO DE LEXIL A L ECHAFAUD.
A l'automne, Pont-au-Dames est humide et froid, la santé de la prisonnière est mauvaise, ne pourrait-on permettre à M"*® dj Barry quelques sorties ? On permet.
Les mois succèdent aux mois : M™® du Barry a maintenant une demi-liberté et grâce aux meubles apportés de Louveciennes, une installation presque coquette. Mais bien que sa vie soit moins triste, que des cadeaux lui aient décidément gagné le cœur des religieuses, elle n'en sollicite pas moins la permission de quitter Pont-aux-Dames. Elle est enfin autorisée à acheter le château de Saint-Vrain, près Montlhéry. Le contrat de vente est du 9 avril 1775 5 dans sa hâte elle s'y installe huit jours plus tard. M™® du Barry n'est plus dès lors prisonnière, elle n'est qu'exilée de la cour.
Lentement, elle se reprend à aimer la vie, à goûter aux plaisirs du monde, et, durant l'été, reçoit à Saint-Vrain ses amis de jadis. Elle a trente-deux ans, qui est un âge ovi l'on ne renonce point, elle est toujours belle, l'ovale de son visage demeure aussi parfait, son teint aussi éclatant, le dessin de sa bouche aussi pur, et, sous ses cheveux blonds, ses yeux bleus, qu'avivent des sourcils et des cils châtains, gardent tout leur éclat : un signe, posé audessous de l'oeil gauche ainsi qu'une mouche, donne toujours du piquant à sa beauté (i). Tel est le sentiment du vicomte de Langle, fort aimable ofhcier, demeuré galant malgré la cinquantaine, qui fait sa cour et qu'on écoute peut-être.
Dès le printemps, Chon, traînant après soi son amant le marquis de Fauga, est venue rejoindre M™® du Barry. Saint-Vrain n'est plus un triste séjour, on y cause, on y chante, on y joue, on y donne même la comédie. Mais rien né fait oublier à l'ancienne favorite sa chère maison de Louveciennes si pleine de souvenirs, et le court séjour qu'on lui permet d'y faire à l'automne ne fait qu'augmenter son désir d'y vivre. Louis XVI cède enfin, et, dans les premiers jours de novembre 1776, elle s'y installe à petit bruit. Elle a l'ordre de s'y laisser oublier. Sa vie devient modeste et cachée, mais il ne dépend pas d'elle qu'on y vienne rendre hommage à sa beauté. Marie-Antoinette n'en prend ombrage que quand le visiteur est son propre frère, Joseph II d'Autriche. Mais M. le comte de Falkenstein, nom sous lequel l'empereur voyage incognito, n'a que faire des bouderies de la reine, il lui plaît visiter Louveciennes et saluer M™® du Barry, il en agit à sa guise. Et la favorite, dans cette maison qui est sienne, où elle a jadis reçu Louis XV en souveraine, rendue timide par le malheur, se montre bien humble, toute rougissante
;i) Passeport de la municipalité de Calais et registre d'écrou de Sainte-Pélagie.
Cab. des Estampe
a; -^teinla scu'.p.
Joseph II,
et confuse : comme elle hésite à prendre le bras que le comte lui offre pour visiter les jardins, il a ce mot charmant qu'on redit à Versailles : « Ne faites point de difficulté, Madame, la beauté est toujours reine. »
Il semble que M™^ du Barry, après bien des traverses, touche au port.
Mais comme si, à l'automne de la vie, elle eût dû expier les joies, même les plus innocentes de son printemps, elle ne connut dès lors que des deuils et des peines que n'adoucissent que des joies précaires. La mort vint la frapper dans une de ses affections les plus vives et la plus pure.
Son neveu, Adolphe du Barry, qu'elle avait élevé, doté, marié, avait dû aux charmes de son naturel d'échapper au mépris qui s'attachait à tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à la favorite. Des eaux de Spa où il avait accompagné sa femme, il était, au début de l'hiver, parti pour Bath. Il y menait, au <( Croissant Royal », une vie fastueuse. Les fêtes, les soupers se succédaient; il donnait au jeu, qui était son péché mignon, de longues heures. Un soir, pour une sotte querelle, il fut convenu qu'un duel à outrance aurait lieu entre le vicomte du Barry et le comte Rice. On partit en poste au milieu de la nuit pour Claverton, où les rencontres avaient lieu d'ordinaire. Dès que l'aube parut, les adversaires furent mis en présence, armés chacun de leur épée et de deux pistolets. La balle du vicomte du Barry, qui tira le premier, traversa la cuisse de son adversaire ; mais le comte Rice riposta aussitôt par deux coups de feu. Atteint en pleine poitrine, le vicomte du Barry battit l'air un instant et tomba. Il était mort. Pendant deux jours son corps resta sur place, excitant la curiosité publique. On se décida enfin à l'inhumer dans le petit cimetière tout fleuri de Bashampton.
Sur la dalle funéraire, toute rongée de mousse, on lit encore aujourd'hui :