JOHN BAPTISTE VISCOUNT DU BARRY
OBIIT l8 NOVEMBER 1778.
Tous les amis de M™® du Barry s'empressèrent autour d'elle. Les lettres de condoléances, les consolations que d'aucuns lui portèrent furent impuissantes à adoucir son chagrin.
Sa douleur dut augmenter encore quand elle vit la jeune veuve de son neveu, les yeux secs et sans le moindre trouble, rentrer en France. On chuchotait que^ maîtresse du comte Rice, elle avait été la cause de la rencontre et que ses légèretés avaient amené la mort de son mari. On la vit, au reste, non sans scandale, quitter
Uravf> par W. Reynolds, d'après Hoppner.
Cab. des Estampes.
Lord Hugh Seymour, .petit-cousin du Comte Henry Seymour.
194 DE l'exil a l'échafaud.
le deuil presque aussitôt, abandonner le nom de du Barry pour reprendre son nom de jeune fille et, dès qu'elle le put, reparaître à la cour (i).
Les seules consolations qui rattachèrent encore M™® du Barry à l'existence furent celles qui lui vinrent du comte Seymour qui, à ce moment, entra dans sa vie.
Leurs amours avaient débuté par des relations de voisinage ; le comte Henry Seymour habitait alors entre Pont-Marly et Louveciennes un petit château, Prunay, élégante demeure entourée d'un grand parc d'oii la vue s'étendait au loin sur Saint-Germain-cn- Laye et Paris. C'est là que, veuf, et ses filles mariées, il était venu achever une vie qui n'avait pas été sans éclat. Le comte Seymour, malgré ses cinquante ans, était encore pour plaire : il avait été très beau, de cette beauté particulière à la maison Seymour : le front large, les yeux bleus, de taille élevée et svelte. L'élégance de ses manières, des allures de grand seigneur en avaient fait un homme à bonnes fortunes.
Depuis qu'il était installé à Prunay, il n'était question que de lui dans le voisinage. Aussi bien avait-il su se rendre populaire en ouvrant chaque dimanche son parc au public, en faisant danser les paysans dans les salons de verdure qui étaient une des beauté de ses jardins (2). Il y a quelque trente ans, le souvenir du comte Seymour vivait encore, et il se trouvait de vieilles gens pour conter comment leurs mères s'étaient follement amusées jadis dans le parc du grand seigneur anglais. (Vatel.)
Dès la première visite que fit le comte Seymour à ]\I™® du Barry, des liens se créèrent entre eux, qui étaient mieux que des relations de voisin aimable à jolie châtelaine. Le comte parut séduisant, il fut ému par le charme qui émanait encore de la favorite.
■^[me (j^ Barry, qui approchait de la quarantaine, se laissa prendre à la cour discrète qui lui fut faite, et presque aussitôt, avec les ardeurs d'une beauté sur le retour, s'éprit follement du comte Seymour. Ce ne fut plus, dès lors, entre Louveciennes et Prunay, qu'un va-et-vient perpétuel de visites : le comte Seymour occupa toute la vie de M™® du Barry. De ne l'avoir point chaque jour et presque à chaque minute auprès d'elle, devint pour elle une souffrance.
Ce fut entre les deux amants une correspondance continue, billets amoureux où l'on sent M™^ du Barry redevenue jeune et
(i) Cf. Procès de M. Le comte du Barry avec la comtesse de Tournon. Contenant les deux mémoires justificatifs. — Amsterdam, i-jEi.
(2) Une traduction française de l'étude de William Mason sur les Jardins anglais, parue en 17S3 et attribuée au comte Seymour, contient des vues des jardins de Prunay.
DE LEXIL A i. iJ iiAlAUD.
pleine d'enthousiasme. Elle a des mots exquis pour peindre sa tendresse :
Estampe populah-e
B.bl- nation:.! ■
Incendie de l'Opéra (S juin 17^1).
a Mon cœur est à vous sans partage, écrit-elle, je vous aime, je vous le répète, et je crois être heureuse, je suis à vous. »
Et un autre jour où les deux amoureux ne s étaient point rencontrés, elle griffonnait à la hâte ces quelques lignes :
« Mon Dieu ! mon tendre ami^ que les jours qui suivent ceux que j'ai le bonheur de passer avec vous sont tristes, et avec quelle joie je vois arriver le moment qui doit vous rapprocher de moi !
(( Je pense à vous et n'ai d'autre regret que de ne pouvoir vous le redire à chaque instant. »
Mais ces amours n'étaient pas sans traverses et sans alarmes. L'ancienne courtisane devenue simplement une femme, et qui aimait passionnément, connut, avec les douceurs, les jalousies et les amertumes des passions sincères.
M™® du Barry eut, quand vint l'heure de la rupture, cette sensation horrible pour une femme qui a été belle, et aux pieds de qui tous les hommes se sont prosternés, d'aimer encore et de n'être plus aimée. Elle fit taire son orgueil, s'humilia, donna le spectacle de ses larmes, luttant pour son amour j puis, enfin, quand elle connut qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il ne suffit point d'aimer pour être aimée, elle retrouva pour rompre sa dignité de grande dame.
La dernière de ses lettres, écrite après une journée de larmes et oii l'on sent saigner son cœur, est pleine d'émotion contenue :
(( Il est inutile de vous parler de ma tendresse, vous la connaissez ; mais ce que vous ne connaissez pas, ce sont mes peines, c'est avec regret que je vous en parle, c'est pour la dernière fois... Ma tête est bien, mon cœur souffre. Mais avec beaucoup d'attention et de courage, je parviendrai à le dompter : l'ouvrage est douloureux, mais il est nécessaire, c'est le dernier sacrifice qu'il me reste à lui faire.
(( Lion cœur lui a fait tous les autres, c'est à ma raison à lui faire celui-ci.
(( Adieu... » (i).
Un soir, de la terrasse de Louveciennes où dans la fraîcheur d'une nuit de juin elle regardait au loin le jeu mouvant des ombres, une grande lueur apparut sur Paris, des flammes montèrent vers le ciel quelques heures, puis s'éteignirent. Elle sut le lendemain que le feu avait anéanti l'Opéra.
Si elle avait été d'âme philosophe, faisant un retour sur ellemême, cet incendie l'eût fait songer sans doute à cette flambée d'amour, qui venait quelques instants d'illuminer sa vie.
j^jme (ju Barry vécut dès lors à Louveciennes, dans la retraite, à peine visitée par quelques étrangers de distinction auxquels elle ne croyait pas devoir interdire sa porte, et par quelques vieux amis qui lui étaient restés fidèles. A l'été et comme pour endormir son chagrin, elle fut rendre visite à son beau-frère, qui tenait alors garnison à Bayeux.
(i) Ces lettres qui, après la fuite du comte Seymour, en août 1792, furent saisies, passèrent par la suite dans la collection Barrière, elles ont été vendues en 1893.
DE l'exil a l'échafaud. içy
Les officiers du r(?giment de Condâ, dans lequel il Servait, organisèrent une série de spectacles militaires qui purent donner un moment l'illusion à M*"" du Barry qu'elle <5tait toujours la favorite pour le plaisir de qui la vie des camps se transformait, devenait une occasion de spectacles et de fêtes.
A un bal fort brillant donne à l'Hôtel de Faudoas, toute la noblesse de la province, venue par curiosité plus que par sympathie, rendit hommage à la grâce toujours jeune et à la distinction de la comtesse.
Elle s'y montra ce qu'elle était toujours, accueillante et bonne ; elle trouva pour chacun le mot aimable qu'il fallait dire.
A peine remarqua-t-on que la gaieté qui lui était jadis ordinaire avait fait place à une sorte de mélancolie résignée.
De Bayeux, elle repartait pour Louveciennes où elle s'enferma de nouveau.
L'hiver venu ajoutait ses tristesses à celles qui emplissaient déjà le cœur de M™* du Barry.
C'est le moment oii le duc de Brissac vint s'installer chez elle. Ils étaient liés dès longtemps d'une étroite amitié que les infortunes de M™^ du Barry, les soucis et les charges de cour du duc de Brissac n'avaient pu altérer.
Quinze ans plus tôt, ils habitaient au château de Versailles deux appartements voisins ; depuis lors, bien des événements avaient eu lieu, mais l'ancien capitaine n'avait pas oublié la protection affectueuse de la favorite.
Il lui était resté fidèle après sa disgrâce, et il semble que M. de Brissac avait tenu à lui marquer plus d'affection dans le temps même où tombait le crédit de la comtesse. Elle l'avait retrouvé, ami ingénieux et fidèle quand les malheurs étaient venus la visiter, elle l'avait vu s'éloignant, au contraire, avec discrétion, dès que la fortune semblait vouloir de nouveau lui sourire.
Quand elle fut tout à fait seule, il lui demanda de s'installer à Louveciennes à ses côtés. M™® du Barry, sensible à une affection aussi délicate, accepta, et lentement de la tendresse se mêla à leur amitié. Tout en respectant les convenances du monde, M. de Brissac vécut presque constamment à Louveciennes. Ce fut en vain que les nouvelles à Ja main et toutes les gazettes s'efforcèrent de rendre publique leur liaison.
Ils n'en firent point cas, se bornant à fermer leur demeure aux importuns.
De loin en loin, et pour obéir aux sollicitations pressantes d'amis, elle acceptait de dîner chez l'un d'eux ; c'était une invitée charmante et qui, si elle l'eût voulu, eût été de toutes les fêtes, tant elle mettait de grâce et d'esprit dans ses propos.
iqS
Jeune en^ore^ elle parlait du passé, du Versailles de Louis XV avec une bonne grâce souriante d'aïeule.
Qu'on en juge par ce récit d'un dîner qui lui fut offert par le comte de Pilos, et qu'elle n'accepta qu'à la condition qu'il eût lieu entre intimes.
Le Comte de Dufort-Cheverny, d'après Drouais.
L'introducteur des ambassadeurs, le comte de Dufort-Cheverny en avait gardé un tel souvenir qu'il tint à le noter sur ses tablettes
« Il gelait à pierre fendre, écrit-il.
c( Elle arriva en carrosses à six chevaux, seule, entra avec aisance et noblesse.
DE LEXIL A L'ECHAFAUD. IQQ
« Elle dtait grande, cxtrcmemcnt bien faite, et était une très jolie femme de; toutes les manières.
« Au bout d'un quart d'heure, elle fut aussi à son ?ise avec nous que nous le fûmes avec elle.
« Ma femme était seule de femme avec elle.
« Toutes les attentions de M™' du Barry furent pour ma femme et pour le maître de la maison ; elle fut aussi caressante et aimable pour tout le monde.
(( Le président de Salaberry et le chevalier de Pontgibaud, son neveu, y étaient ainsi que plusieurs autres; elle fit les frais de la conversation, elle parla de Luciennes ; nous savions que c'était un endroit délicieux, tant pour le luxe et la magnificence que pour le goût.
(( Elle nous invita à venir le voir et à venir dîner avec elle.
« Nous n'acceptâmes la partie qu'indéfiniment.
« Son joli visage était un peu échauffé.
« Elle nous dit qu'elle prenait un bain froid tous les jours. Elle nous fit voir que sous une longue pelisse fourrée elle n'avait que sa chemise et un manteau de lit très léger.
(( Elle portait tout avec une si grande magnificence, reste de son ancienne splendeur, que je n'ai jamais vu de batiste plus belle.
« Le dîner fut charmant, elle en fit tous les frais.
« Elle nous conta cent histoires de Versailles, toutes arrangées à sa manière, et elle était fort intéressante à entendre.
(( Apercevant la croix de Cincinnatus à Pontgibaud, voici ce qu'elle nous conta :
(( — Dans le temps que j'étais à Versailles, mon nom taisait une grande impression : j'avais six laquais qu'on appelait valets de pied, les plus beaux qu'on avait pu trouver ; mais c'étaient les domestiques les plus indisciplinés, les plus tapageurs qui aient existé.
« Celui qui menait les autres en fit tant qu'il sentit bien que je serais obligée de le renvoyer.
« C'était au commencement de la guerre d'Amérique. Il vient me trouver et me demande des lettres de recommandation ; je les lui donne et il part, la bourse bien garnie, et moi trop heureuse d'en être débarrassée.
(( Il y a un an, il entre chez moi et se présente avec la croix de Cincinnatus. »
(( Cette histoire fit rire tout le monde, excepté le chevalier de Pontgibaud.
« La conversation après dîner fut plus sérieuse.
<( Je la mis sur la voie de plusieurs choses qui avaient trait à elle.
« Elle fut d'une franchise charmante à l'égard du duc de Choiseul, elle montra du regret de n'avoir pas eu son amitié ; elle nous conta tous les frais qu'elle avait faits pour l'obtenir, et elle nous dit que sans sa sœur, la duchesse de Gramont, elle en serait venue à bout^ ne se plaignant de personne et ne disant aucune méchanceté.
(( Je lui rappelai certaines anecdotes que je tenais de La Borde, premier valet de chambre du roi, qui lui était fort attaché.
({ Dans cette circonstance, j'avais fait des démarches très vives pour obtenir à Rousseau la place de receveur de ville que Buffault avait eue de préférence.
(( Elle me rendit raison de tout, m'expliqua ce qui l'avait engagée à refuser cette proposition et finit par me dire :
(( — Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver ?
(( — J'en avais chargé La Borde.
« — Croyez-vous que dans la place que j'avais, je dusse effrayer un galant homme? Je ne voulais qu'obliger tout le monde.
<( Ah ! si M. de Choiseul avait voulu me connaître et ne pas se livrer aux conseils des gens intéressés, il serait resté en place et il m'en serait rejailli cjnelques bons conseils ; au lieu que j'ai été obligée de me livrer à tous gens qui avaient intérêt à nous perdre et le roi ne s'en est pas trouvé mieux. »
« A six heures, elle nous quitta aussi lestement qu'elle était arrivée, nous laissant l'impression qu'elle avait eu le bon esprit de rester dans un état mitoyen avec une bonhomie sans exemple, qu'elle avait dû être une maîtresse charmante, et notre étonnement cessa sur le rôle qu'elle avait joué vis-à-vis d'un homme de soixante-quatre ans, blasé sur tous les plaisirs. »
Quelques amies, la belle M°^® de Souza, la marquise de Brunoy, ^jme Vigée-Lebrun, alors dans tout l'éclat de son talent, vinrent seules désormais troubler quelquefois la solitude de Louveciennes.
M™^ Vigée-Lebrun, qui y passa plusieurs mois, a retracé dans ses souvenirs la vie qu'on y menait alors.
(( M™® du Barry avait passé la quarantaine.
(( Elle était grande, sans l'être trop : elle avait de l'embonpoint, la gorge un peu forte, mais fort belle, son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux ; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant ; son teint seul commençait à se gâter.
« Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de ^îarly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort.
« Sous mon appartement se trouvait une galerie fort, peu soignée, dans laquelle étaient placés sans ordre des bustes, des vases,
jVjoie V/'i orée-Lebrun,
des colonnes, des marbres les plus rares et une quantité d'autres objets précieux ; en sorte qu'on aurait pu se croire chez la maîtresse de plusieurs souverains qui, tous, l'auraient enrichie de leurs dons.
« Ces restes de magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la maîtresse de la maison et dans sa toilette et dans sa façon de vivre.
(( L'été comme l'hiver, I\I™® du Barry ne portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours, quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste.
(( Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui l'avait entourée.
(( Je ne sais pourquoi les ambassadeurs de Tippoo-Sahib se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maîtresse de Louis XV.
(( Non seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent des présents à ]M^® du Barry, entre autres des pièces de mousseline, très richement brodées en or ; elle m'en donna une superbe, à fleurs larges et détachées dont les couleurs et l'or sont parfaitement nuancés. Le soir, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, M^^ du Barry et moi.
(( Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour, toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands ménagements pour l'autre.
(( Mais elle évitait tous les détails ; il était même évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien en sorte qu'habituellement sa conversation était assez nulle.
(( Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses actions que par ses paroles, et elle faisait beaucoup de bien à Louveciennes où tous les pauvres étaient secourus par elle.
(( Nous allions souvent ensemble visiter quelques malheureuses et je me rappelle la sainte colère où je la vis un jour chez une femme accouchée qui manquait de tout.
(( — Comment, disait ]\I™^ du Barry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon.
(( — Hélas ! rien, Madame.
(( Aussitôt nous rentrons au château ; M™® du Barry fait venir sa femme de charge et d'autres domestiques, qui n'avaient pas exécuté ses ordres.
<( Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle leur fît porter à l'instant même avec du bouillon et du vin de Bordeaux.
DK l'kxil a i/i':chafaud. 203
(( Tous les jours, après le dîner, nous allions prendre le café dans un pavillon renomme pour le goût et la richesse de ses ornements.
<( La première fois que M""* du Barry me le fit voir, elle me dit :
(( — C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner.
<( Il y avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le repas. »
« Le salon était ravissant ; outre qu'on y jouit de la plus belle vue du monde, les cheminées, les portes, tout était du travail le plus précieux ; les serrures même pouvaient être admirées comme des chefs d'oeuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse, d'une élégance au-dessus de toute description.
« Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiques canapés, c'était le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent parce qu'il aimait à faire la sieste.
« Le duc de Brissac vivait comme établi à Louveciennés ; mais rien dans ses manières et dans celles de M™® du Barry ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la maîtresse du château. »
M™® Vigée-Lebrun, par une discrétion qui s'explique, n'a voulu voir en ^L de Brissac qu'un ami de M™* du Barry.
Il est assuré qu'un sentiment plus vif les unissait.
La haute taille de M. de Cossé-Brissac, la belle figure qu'il faisait par le monde, son urbanité, eussent suffi à le rendre aimable.
Mais ce grand seigneur avait encore marqué à M^° du Barry, en toute occasion, le plus inaltérable attachement.
En réalité, ce fut de l'amour que cette tendre amitié faite de respect mutuel, de goûts pareils qui faisaient que chacun goûtait la vie commune.
Ils étaient l'un et l'autre au déclin de la vie, à l'heure oii l'on sent le besoin, une femme, de rencontrer un bras d'homme auquel s'appuyer, un homme^ de trouver une confidente à qui raconter son passé.
Ils mirent tout en commun : affections et ambitions, et l'on vit M°^« du Barry suivre d'un œil attentif les événements politiques.
Elle qui, jadis, au temps oii on la disait si puissante, n'avait pris que malgré elle, et dans la mesure où il lui importait de défendre son crédit toujours attaqué et parfois m.enacé, une part aux affaires, sbuhaita de tout cœur voir se réaliser les ambitions du duc de Brissac.
C'était l'heure où la monarchie demandait aux assemblées provinciales de sauver la société française d'une irrémédiable décadence.
204 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
^L de Brissac avait sollicité le poste de président de l'assemblée d'Anjou.
Il en fut écarté, moins sans doute pour son libéralisme qu'à cause de ses relations avec M°^« du Barry pour laquelle l'entourage de la reine avait gardé un puéril ressentiment.
Bien que son absence eût été courte^ M. de Brissac multiplia les lettres à son amie et, dans ces lettres, ce qui revient sans cesse c'est moins encore l'amertume de son échec que l'ennui d'être éloigné de son « cher cœur » sans lequel la vie semble n'être pour lui que peu digne d'être vécue.
M™^ du Barry pouvait consacrer chaque jour plusieurs heures à lire le volumineux journal que, par chaque courrier, lui adressait son ami.
C'était un aimable verbiage où il l'entretenait de mille choses, mais 011 se marque un souci constant de la santé de la comtesse.
C'était pendant l'été de 1787, durant lequel M°^® du Barry connut les premières atteintes de l'âge. ^
En vain le duc lui répétait-il que l'embonpoint qui lui venait lui seyait à merveille, elle assistait avec tristesse au déclin de sa beauté, craignant qu'à son tour le duc ne la trouvât laide^ souci de tant d'amoureuses et qui aiment l'amour quand, depuis longtemps déjà, leur jeunesse s'est envolée.
Et puis, l'absence du duc lui semblait interminable. Louveciennes lui paraissait vide et les promenades du jardin, exquises quand elles étaient faites à deux, la remplissaient d'ennui.
Aussi quelle fut la joie de la comtesse quand elle reçut, une après-midi, une lettre timbrée aux armes de Brissac, de sable, à trois fasces denchées :
<( Mille amours, mille remerciements, cher cœur : ce soir, je serai près de vous ; oui, c'est mon bonheur d'être aimé de vous, je vous baise mille fois.
(( Je vous aime et pour toujours, il n'y a rien qui puisse toucher mon cœur que vous. »
A peine le duc de Brissac était-il venu reprendre à Louveciennes la vie de calme et de douceur qui l'enchantait, qu'il eut à s'efforcer de calmer le chagrin de I\I™® du Barry.
Deux morts, survenues à quelques semaines l'une de l'autre, l'atteignirent profondément.
Le duc d'Aiguillon, un de ses plus anciens amis, s'éteignit d'une maladie de langueur dans son hôtel de la rue de l'Université.
Depuis plusieurs mois, il n'était plus que l'ombre de lui-même.
On avait dû contremander une fête qu'il comptait donner à M™* du Barry dans son château de Guyenne.
DE l'exil a L'ÉCHAKAUD. 205
Tout était piOt et M"" du Barry se disposait à partir quand on jugea que l'état du duc d'Aiguillon me permettait point un tel déplacement.
Elle dut se borner à l'aller voir et à porter au chevet de son ami la grâce émue de son sourire.
A peine retrouvait-il, lorsqu'elle le venait voir, une ombre de vie ; ses forces déclinaient lentement ; il mourut doucement un soir.
]\j[mo du Barry le pleura : n'était-il pas lié dans son souvenir à ses années heureuses ? Leur chute n'avait-elle pas été commune .' Et peut-être inconsciemment était-ce un peu sur elle-même qu'elle pleurait.
Deux mois plus tard, M'"" de Montrabé mourut à son tour.
Retirée depuis longtemps déjà à Villicrs-sur-Orge, petit hameau voisin de Corbcil, elle y vivait entourée de soins affectueux par son dernier mari, comblée de libéralités par M™* du Barry, achevant une existence mêlée de traverses et bénissant sans doute cette inaltérable bonté de l'ancienne favorite qui lui avait, après une vie orageuse, assuré des années tranquilles et un fcyer où achever paisiblement ses jours.
Mais déjà sonnaient les premières heures de la Révolution, La Bastille était prise et le peuple maître de la rue. Quelques mois encore et les journées d'octobre faisaient de la reine et du roi les prisonniers de la Révolution.
Mol-eau le Jeun.* dnl
Aux maux que la République commençait à faire éprouver, ceux d'une fortune dérangée se firent sentir à la comtesse du Barry (i). Elle voulut faire revendre une partie de ses diamants pour payer ses créanciers.
Ce fut à M. Vandenyver, banquier, de qui nous aurons
(i) Cette dernière partie est empruntée aux Mcjnoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier^ comtesse du Barry ^ rédigés sur des -pièces authentiques far M. de Favrolle, publiés chez Lerouge en l'an XI. Ces mémoires ont pour auteur la baronne Brossin de Méré. Née à Paris, en 175 1, M™° de Méré publia de 1794 à 1829, année de sa mort, sous son nom de jeune fille (Elisabeth Guénard) ou sous divers pseudonymes (A. L. de Boissy, J. H. F. de Geller, de Favrolle), cent dix ouvrages, romans, mémoires historiques et contes galants dont on trouvera le détail dans l'excellente notice que Quérard a consacrée à cet auteur. Les Mémoires de Madame du Barry, dont les deux premiers volumes reproduisent à peu près les Anecdotes de Pidansat de Mairobert, sont la source unique où ont puisé tous les biographes
208 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
malheureusement trop à reparler, qu'elle s'adressa pour s'en défaire, et voici la réponse de cet homme aussi estimable qu'il fut malheureux :
Madame la comtesse,
a J'ai l'honneur de vous informer qu'on me mande d'Amsterdam qu'après beaucoup de recherches pour trouver des acquéreurs de vos diamants, il paraît qu'il faudra attendre les occasions de mariage et qu'après on estime obtenir les prix ci-après :
Six mille livres pour la paire de girandoles, ci 6.000
Quinze mille pour la bague, ci 15.000
Six mille pour la pendeloque, ci 6.0C0
Huit mille pour les brillants Nos i:* et 7 chacun, ci ... 16.000
Six mille pour le No 6, ci 6.000
Cinq mille pour les Nos 3, 4, 9, chacun, ci 15.000
Quatre mille pour les Nos 8, 10, 11. ci 12.000
Trois mille pour le numéro 12, ci 3.00c
Total : 79.000
a J'estime qu'il est convenable de profiter de ces offres si l'on peut parvenir à les réaliser, car en Hollande comme en Angleterre, les diamants sont hors de mode et diminuent de prix à mesure qu'il s'en présente à vendre; je vous serai donc obligé de me mander vos intentions à cet égard.
« La tournure que prend, depuis quelque temps, la valeur des actions de la Caisse d'Escompte, est aussi fâcheuss que celle des diamants; cependant, pour que vous ne perdiez pas le petit bénéfice qu'on peut avoir en faisant l'appel de
de la favorite. Les historiens n'ont même, à l'exception de M. G. Vatel, rien ajouté, ou presque, à ce premier fonds : c'est une justice quil convient de rendre à la baronne de Méré qu'elle a connu et utilisé adroitement tous les documents essentiels de répoque révolutionnaire concernant M™® du Barry.
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD. 209
1.600 livres, j'ai fait ce paiement hier sur vos 70 actions que vous m'avez déléguées et vendu les 70 demi-actions à 1.649 livres, de façon qu'en déduisant les frais, cela vous produira un bénéfice d'environ 2.800 livres, dont je vous fournirai le décompte.
a J'ai l'honneur d'être, Madame la comtesse, votre très humble et très obéissant serviteur.
a VaNDENYVER père. »
Un vol considérable fit sentir à M""® du Barry, enfant gâtée de la fortune, que la capricieuse déité l'avait abandonnée.
La nuit du 10 au 11 janvier 1791, on profita d'un voyage que M""® du Barry fit à Paris pour lui enlever tous ses bijoux et diamants, qui devaient s'élever à des sommes immenses.
On a déjà vu que l'intention de M'"® du Barry avait été d'en vendre une partie pour acquitter ses dettes, car on ne peut pas dissimuler que M™® du Barry en eût, quoiqu'elle possédât 200.000 livres de rente, ce qui eût dû être bien suffisant si elle n'eût été entourée d^ gens qui avaient intérêt à la piller.
Née sans fortune et parvenue à la plus brillante, M°^® du Barry n'avait point appris à connaître le prix de l'argent, ce qu'on ne sait jamais que dans une honnête médiocrité.
Aussi voit-on beaucoup plus de gens très riches se ruiner que de ceux qui, ayant reçu de leur père l'honnête nécessaire, trouvent dans leur économie des ressources dont une grande fortune ne donne pas même l'idée.
Ce vol fut donc un extrême malheur pour la comtesse, et elle fit les plus grandes diligences pour le recouvrer.
Il paraît qu'elle avait des amis à la mairie et qu'on la servit très chaudement.
Nous rapporterons la lettre de M. Perron, administrateur de police; elle contient encore des égards qui, bientôt,
n'existeront plus parmi les gouvernants et encore moins parmi leurs agents :
a Je présente à M^"^ la comtesse du Barry l'assurance de mon respect ainsi que le vif intérêt que je prends à son
Louveciennes vers 1830.
accident. M. d'Angremont, chef du bureau militaire de l'Hôtel de Ville, à qui j'ai communiqué les renseignements que M""® du Barry m'a adressés, m'a témoigné le plus grand désir de joindre ses bons offices aux nôtres pour les perquisitions à faire et il a désiré prendre lui-même quelques informations sur les lieux. M™® du Barry peut avoir en
DE L'EXIL A L'ÉCHAFAUn. 211
M. d'Angrcmont toute la confiance que méritent, comme lui, tous les citoyens amis de l'ordre et de la tranquillité publique.
a Perron, a Administrateur de la police. »
a Hôtel de la Marine, 14 janvier 1791. »
Le résultat de la mission du sieur d'Angremont fut l'arrestation (de concert avec la municipalité) du Suisse préposé à la garde de la maison pendant la nuit.
Pendant que les voleurs dépouillaient M"° du Barry, les journaux démocrates cherchaient à la couvrir de boue.
Voici, à cet égard, comment s'expliquait sur son compte, à cette époque, un de ces politiques (i) :
a Depuis la Révolution, la dame du Barry n'a cessé d employer tout l'ascendant que lui donnent de grandes richesses, acquises on sait comme, à faire régner la mésintelligence entre les habitants des environs de Luciennes et les Suisses de Courbevoie. Ses menées sourdes, concertées avec les principaux officiers, n'ont pas eu le succès désiré, tout au contraire, on est prévenu si peu favorablement sur le compte de la maîtresse du château de Luciennes, qu'on ne craint pas d'élever des doutes sur la réalité du vol de ses diamants. La réduction considérable dont les revenus de ladite dame sont menacés lui a fait naître l'idée, dit-on, de se rendre intéressante en se donnant pour victime d'un événement fâcheux, et en se procurant un titre à l'indulgence de l'inexorable Assemblée Nationale.
a Quoi qu'il en soit, sa conduite, dans la position où elle s'annonce, n'est guère propre à la faire plaindre. Ladite dame donnait des appointements fort honnêtes à un soldat
(i) Les Révolutions de Paris, journal fondé par Prudhomme en 1789, et dont les principaux collaborateurs étaient alors Loustalot, Silvain Maréchal, Chaumette et Fabre d'Eglantine. La collection de ce journal qui cessa de paraître en l'an II forme 17 volumes in-8»
212 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
suisse pour lui servir comme concierge à Luciennes Le gardien actuel est un jeune homme de dix-huit ans, d'une figure aimable, et très honnête. A la nouvelle de l'enlèvement de ses pierreries, la première démarche de la maîtresse du château est de se transporter dans une voiture à quatre chevaux chez le commandant des Suisses, à Courbevoie; elle en obtient sans peine cinquante grenadiers qui viennent aussitôt, mais à regret, s'emparer de la personne du jeune Suisse, estimé généralement et chéri de tous ses camarades. Il est conduit dans les prisons de Rueil, oii les ordres sont en même temps donnés de le mettre aux fers dans le plus noir des cachots.
ce Nous tenons ces faits de la bouche d'un Suisse de Courbevoie, jeune homme candide, qui nous apprend en même temps que toute la compagnie du détenu, qui::te des devoirs de discipline militaire, se propose de prendre à partie la dame du Barry et de lui demander raison on justice de la violence exercée sur sa sollicitation sur la personne d'un soldat tout au plus soupçonné.
a Le vol des diamants de Golconde ne justifierait pas cette atteinte portée aux Droits de l'Homme et du Citoyen : et, d'ailleurs, est-il délit assez grave pour être mis c...x fers sur le simple soupçon d'une femme fière encore d'avoir été un moment la première des courtisanes de l'empire! »
Un autre journal (i), plus au fait des événements, rendit compte de cette arrestation dans les termes suivants :
« La municipalité de Luciennes a fait emprisonner un soldat, gardien de la maison pillée (celle de M""^ du Barry) ; ce soldat, interrogé par ses officiers, avoue que des particuliers, qu'il ne connaît pas, l'ont enivré dans un cabaret.
« Cet aveu laisse présumer que ces gens étaient les brigands qui méditaient l'entreprise.
« On n'a que ce faible éclaircissement sur le vol de Luciennes. »
(i) La Feuille au Jour, du 24 janvier 1791.
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214 DE l'exil a L'ÊCHAFAUD.
Sous la date du 30 janvier, on trouve dans le même journal la note dont la teneur suit :
a M^^ du Barry ne néglige rien pour retrouver ses diamants ; elle consulte même les devins qu'elle reconnaît n'être pas sorciers.
« Le bruit injurieux s'est répandu qu'elle augmentait la valeur de son vol, afin d'arranger plus aisément ses affaires.
« Cette rumeur est d'autant plus injuste qu'indépendamment de la bienfaisance de M"® du Barry, son exactitude à satisfaire autant qu'elle peut à ses engagements est connue. »
Le 18 février, M""^ du Barry apprit que ses voleurs étaient arrêtés et ses diamants retrouvés.
Voici comment on rapportait le fait dans un journal anglais (i) :
« La manière dont ont été découverts les voleurs de M""^ du Barry prouve qu'ils sont des brigands assez médiocres.
« Arrivés à Londres au nombre de cinq, dans une auberge de la Cité, ces messieurs demandèrent une seule chambre, ce qui parut étonnant.
« Ils commandèrent ensuite un bon dîner et, comme leur équipage n'en imposait pas, ils dirent à l'hôte que leur argent n'était pas encore converti, mais que le lendemain ils en auraient abondamment.
a Cette confidence faite, ils allèrent chez le sieur Simon, riche lapidaire et lui proposèrent plusieurs diamants d'un grand prix, en lui demandant à peu près le sixième de leur valeur.
ce Le lapidaire acheta d'abord cette partie, qu'il eut pour 1.500 livres sterling.
a II s'informa de ces particuliers, s'ils n'en avaient pas davantage et, sur leur réponse affirmative, il alla prévenir le lord-maire.
(i) The Public advertiser, du 20 février 1791.
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD. 21 5
u Ce magistrat lit enlever toute la bande, ils furent fouilles et, quoi qu'ils se fussent hâtes de jeter au feu de gros diamants, la partie la plus importante de leur vol est en sûreté.
a Celui de ces bandits qui faisait le rôle d'interprète est un Anglais, déjà très connu pour un grand nombre de brigandages. »
Ce fut à ces indices, qui comblèrent d'abord de joie M™° du Barry, que l'on peut rapporter les malheurs dont elle fut par la suite accablée.
Ils l'enflammèrent du désir de se remettre en possession de ses trésors ; et cette démarche, qui n'avait rien que de très simple, fut envenimée par des gens qui se plurent à la déchirer, quelques-uns dans l'espoir de se gorger de ces mêmes richesses.
Adieu, paix, tranquillité! Quatre voyages en Angleterre dans un temps oh tout était difficile, les ennuis d'une procédure, ne furent que les préludes des peines qui l'attendaient à son retour en France, où nous allons la voir succomber sous les traits acérés de la trahison et de l'ingratitude.
M™® du Barry ne perdit pas un moment pour se rendre à Londres, oii on lui représenta ses diamants.
Elle les reconnut et l'affirma par serment.
Mais comme la procédure ne pouvait se terminer aussi promptement qu'elle l'aurait désiré, elle repartit pour Paris et laissa ses diamants en dépôt chez MM. Hamerleys et Morland, banquiers, scellés de son cachet et de celui de la maison où ils restaient.
Mais bientôt on la rappela à Londres et, ayant un peu d'argent et ne voulant pas s'en charger, elle demanda à M. Vandenyver une lettre de créance pour Londres.
Ce banquier écrivit la lettre datée de Paris, le 2 avril 1791 :
« Messieurs,
a La présente vous sera remise par M'^^ la comtesse du Barry, qui va partir pour votre ville et dont la notoriété
2l6 DE L'EXIL A L'ÉCHAFAUD.
publique vous a sans doute instruits. Nous vous prions très instamment, Messieurs, de lui rendre tous les services et bons offices qui dépendront de vous : nous les regarderons comme reçus par nous-mêmes et vous en aurons la plus grande obligation.
a Nous vous prions aussi de fournir à M™° la comtesse tout l'argent qu'elle pourra vous demander sur ses reconnaissances, pour notre compte et devons en prévaloir sur vous par appoint.
a Nous avons l'honneur d'être, avec considération, vos très humbles serviteurs.
a VaNDENYVER frères et 0\ »
Le premier voyage de la comtesse avait été sans aucune précaution; elle avait couru après ses bijoux comme un enfant après des hochets qu'on lui aurait enlevés.
Non seulement elle n'avait point de lettre de crédit, mais même point de passeport et, à Boulogne, elle pensa être arrêtée.
Aussi, dans le second voyage, elle se soumit à la forme que l'on exigeait alors et obtint un passeport.
Ce voyage fut plus long.
M™° du Barry passa trente-huit jours à Londres et elle rencontra plusieurs de nos fugitifs, entre autres M. de Calonne, dont elle se serait tout aussi bien accommodée dans le temps de sa grandeur, pour ministre, que de l'abbé Terray : aussi le vit-elle avec plaisir.
C'était un homme très aimable et qui ne pouvait être insensible au sourire de la beauté. Aussi fit-il mille accueils à la belle comtesse ; il aurait désiré qu'elle se fixât à Londres, d'autant que les nuages révolutionnaires s'amassaient sur la France.
Nous ne pouvons résister à rapporter une lettre écrite alors par M""® du Barry à son valet de chambre, nommé Morin. Elle nous paraît une preuve de ce que nous avons dit déjà du caractère de la comtesse. Dans les moments
DK L'KXIL a L'i-XIIAFAUD. 21/
les plus importants de sa vie, des bagatelles d'enfant l'occupent et des confitures plus ou moins cuites sont, pour elle, un objet qu'elle traite aussi sérieusement que celui d'un vol de plusieurs millions.
a Morin ira, dit-elle dans une lettre, chez MM. le maire, le commandant général, h juge de paix, pour les remercier
Duplessis-Iàertaiix d
M. de Calonne.
de ma part et leur dire que je compte sur leur zèle : j'espère que, de concert avec mes gens, ils défendront les restes de mes propriétés si elles étaient attaquées par des Brigands; je me flatte qu'on ne sera pas obligé d'en venir à cette extrémité et que la paix et la tranquillité renaîtront; je suis déjà assez malheureuse d'être éloignée de ma maison et d'être dans un pays qui, quoi qu'on en dise, ne valait pas la France avant les troubles qui l'agitent,
a J'approuve le parti que Morin veut prendre pour mettre
21 8 DE LEXIL A L'ECHAFAUD.
mes effets à l'abri du pillage; il consultera M. le duc, mais il faudra bien prendre garde que personne ne s'en doute. Je ne sais pas pourquoi Maisieu veut toujours être un homme ridicule; ce n'est que par sang- froid qu'on peu^ se servir mutuellement et rendre les efforts des méchants inutiles. J'avais fait dire à Pisson d'aller à Luciennes pour aider Salanave à faire les confitures pour la fourniture de la maison : je ne sais pourquoi il n'y a pas été ; car je ne trouve pas qu'on les fasse bien chez moi : elles sont toujours trop cuites.
a Morin dira à M""® Roussel de mettre toutes les dentelles qui sont dans l'armoire de la chapelle dans une malle, à l'abri de toute espèce d'attaque, ainsi que ce qui est susceptible d'être volé ou brûlé. Je vois avec peine que je resterai encore ici jusqu'au 15 août, parce que les coquins de voleurs ne seront jugés qu'à la fin de ce mois.
a La comtesse DU Barry. »
a Londres, le 5 juillet. »
Rien ne finissant encore à Londres, M^^ du Barry revint à Paris et à Luciennes, où elle voyait M. de Brissac dans tous les instants que son service lui laissait de libre, car on sait que le duc était commandant de la garde constitutionnelle du roi.
M. de Maussabré, gentilhomme de l'Anjou, avait été page du gouverneur de Paris et il était devenu son aide-decamp.
C'était un jeune homme d'une figure charmante et d'une douceur qui le faisait chérir de tous ceux qui le connaissaient.
Son attachement pour le duc l'avait rendu l'ami sincère de M™® du Barry, et ce fut lui qui vint lui faire part du rapport de Bazire (i) à la Convention, le 28 mai 1792, où il s'exprime en ces termes :
(i) Claude Bazire, député de la Côte-d'Or, exécuté le 16 germinal an II.
Dio l'kxil a l'échafaud. 219
a Une grande partie de la garde du roi a été remplie sans les formes prescrites par la Constitution. Les uns n'ont pas le temps de service requis, les autres n'avaient pas prêté serment avant leur nomination; parmi eux, on voit encore d'ancien gardcs-du-corps, des Chiifonnistes d'Arles, des enfants d'émigrés, etc. »
L'orateur ajoute quelques anecdotes tendant à prouver que l'esprit de cette garde n'est point constitutionnel. Dans le cours de la discussion, M. Coutlion s'écrie :
« Voici le moment où l'Assemblée doit s'élever au niveau de ses augustes fonctions, la surface de l'empire s'est couverte de conspirations, mais où est leur foyer ? Là, au château des Tuileries. La garde du roi n'est qu'une horde de brigands. Je propose de mettre en accusation MM. de Brissac, de Pont-l'Abbé et d'Hervilly, chefs de cette garde. »
Après une heure de la discussion la plus orageuse, M. Guadet propose et l'Assemblée adopte le projet de décret suivant : 1° que la gaxde du roi était licenciée; 2*^ qu'elle serait incessamment renouvelée conformément aux lois; y que le service du roi serait fait par la garde nationale jusqu'à la nouvelle organisation de celle licenciée.
Voici, à cet égard, comment s'exprime le rédacteur de la Gazette de Fans (i) :
« Jamais plus d'atrocités, de calomnies, d'attentats, d'infractions de toutes les lois divines et humaines n'ont été rassemblés dans un même jour. M. le duc de Brissac mis en état d'arrestation : hier mercredi, à six heures, ce loyal chevalier a été conduit à Orléans. Des groupes d'individus ont suivi longtemps sa voiture en hurlant constitutionnellement. Un jour, l'histoire demandera comment on pouvait être assez impudemment injuste pour condamner aux fers
(i) Ce journal royaliste, publié depuis 17S9, forme 8 volumes in-4. Il cessa de paraître le 10 août 1792 après l'arrestation de son directeur, P.-B.-Farmain de Rosoy, dit Durosoy, condamné à mort comme conspirateur le 15 août et exécuté le jour même.
un chevalier sans reproches, avant d'avoir écouté sa défense, avant même d'avoir constaté son délit
a Les gardes constitutionnels proscrits par le nouveau décret sont partis au milieu des imprécations d'une populace effrénée. Leur situation était si cruelle que des larmes ont coulé des yeux de beaucoup de spectateurs.
a La garde nationale a servi de bouclier à ces gardes, dont le crime était de rendre le souverain trop inaccessible au poignard des régicides.
a La gendarmerie nationale a partagé l'honneur de couvrir de ses rangs hérissés de baïonnettes ces proscrits. »
Quelques jours après l'arrestation de M. de Brissac, M""^ du Barry eut la visite d'un détachement de fédérés marseillais.
x\près les avoir fait rafraîchir, ces messieurs fouillèrent les appartements. Ayant aperçu une porte fermée, ils en demandèrent la clef.
Sur la réponse de M^^^ du Barry que cette porte était condamnée, ils la firent ouvrir par un serrurier et trouvèrent l'infortuné jeune Maussabré, aide-de-camp de M. de Brissac, que son amie avait cherché à dérober aux farouches regards des IMarseillais.
Qu'on juge de la douleur de la comtesse quand elle vit ce malheureux jeune homme tomber dans les mains des assassins !
M""® du Barry employa inutilement en sa faveur les supplications, les prières.
Il fut entraîné à Paris et enfermé dans l'Abbaye, où il périt avec les malheureuses victimes qui y étaient renfermées.
Le 6 septembre 1792, les prisonniers d'Orléans furent ramenés à Versailles.
Quelques-uns des monstres qui avaient déjà effrayé la France se rendirent à Versailles.
Ils ne trouvèrent que trop de facilité dans cette ville pour exécuter le barbare projet qu'ils méditaient.
Bientôt une horde de cannibales se porte au-devant des voitures ramenant les prisonniers, et leur ferment l'entrée de la grille de l'Orangerie.
Tout l'appareil révolutionnaire les accompagnait, et ceux que le plus impérieux devoir obligeait de défendre ces infortunés aux dépens de leurs jours, se laissent saisir d'une honteuse frayeur et les abandonnent à leurs meurtriers.
Alors commence une de ces scènes d'horreur que les révolutions ne présentent que trop souvent à la postérité.
Presque tous les prisonniers défendirent leur vie et ne furent accablés que par le nombre, mais aucun ne mit plus d'énergie et de vrai courage que M. de Brissac.
Armé d'un couteau à la d'Estain, il s'en servit avec un sang-froid qui rendit ses coups redoutables aux assassins, et ce ne fut qu'après avoir épuisé la dernière goutte du sang que ses ancêtres illustres lui avaient transmis qu'il cessa de combattre (i).
Après avoir perdu un ami si cher, M°^® du Barry, isolée dans son pavillon de Luciennes, ne devait plus regarder la vie que comme un séjour douloureux. Elle partit de nouveau pour l'Angleterre.
Elle y resta jusqu'au i®'' mars 1793.
Pendant que M™® du Barry était en Angleterre, le démon révolutionnaire avait érigé un club à Louveciennes. Ce club ne manqua pas de diriger toutes les intrigues contre la maîtresse de Louis XV. On l'accusa d'émigration et c'est, selon toute apparence, pour se mettre à l'abri de cette dénonciation qu'elle avait écrit la note que l'on a trouvée après sa mort : « J'ai été volée la nuit du 10 au ii janvier
(i) M^^ la duchesse de Brissac a publié un récit très complet des dernières années et de la mort de Louis-Hercule-Thimoléon de Cossé-Brissac. Arrêté le 31 mai 1792 et déféré à la Haute Cour nationale d'Orléans, son procès était commencé quand il fut, avec les autres prisonniers enfermés aux Minimes d'Orléans, conduit à Paris, Il fut avec eux massacré à Versailles le 9 septembre. Un de ses anciens serviteurs vit promener sa tête au bout d'une pique avec cet écriteau au front : « Brissac ».
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD. 223
1791 ; j'ai reçu un courrier de Londres, le 15 février, qui m'annonçait que les voleurs de mes effets étaient arrêtés. Je suis partie le lendemain 16. Je me suis embarquée à Boulogne le dimanche 20 et suis restée à Londres jusqu'au I*"" mars que j'en suis partie pour me rendre à Luciennes où je suis arrivée le vendredi 4. Je partis de Paris le 4 avril et arrivai à Londres le 9 ; j'y suis restée trente-huit jours, c'est-à-dire jusqu'au 18 mai que je suis repartie. Je suis arrivée chez moi le samedi 21 et ai été obligée de repartir pour Londres le lundi 23, ayant reçu un courrier la nuit de mon arrivée qui m'annonçait que ma présence était absolument nécessaire à Londres où j'ai resté jusqu'au 25 août, que je suis revenue, et depuis ce temps, je suis restée à Luciennes jusqu'au 14 octobre 1792 que je suis repartie pour Londres munie de passeports et de lettres du ministre des Affaires étrangères ; j'y suis arrivée le 22, et mon procès ayant été jugé le 27 février dernier, jour du terme du tribunal, je suis repartie de Londres le 3 mars et suis arrivée à Calais le 5 où j'ai été retenue jusqu'au 18 pour attendre de nouveaux passeports de la municipalité de Calais, et le certificat de résidence que j'y ai faite. — Luciennes, ce 19 mai 1793. »
Après les journées des 31 mai, i" et 2 juin, les ennemis de M™® du Barry continuèrent à la dénoncer comme tenant chez elle des conciliabules contre-révolutionnaires ; enfin, les clubistes nommèrent une députation pour l'aller dénoncer à Paris au Comité de sûreté générale. Au bout de quelques jours, M™^ du Barry, qui ne cessait de faire suivre cette affaire, fut instruite que le Comité, après avoir délibéré, l'avait renvoyée par devant les administrateurs du département de Seine-et-Oise.
De retour en France, l'ancienne favorite eût pu échapper aux horreurs révolutionnaires si le Ciel n'eût permis que des hommes pervers eussent tramé sa perte.
Un intrigant forcené, nommé Greive, lequel était venu depuis quelque temps demeurer à Luciennes, dans l'inten-
224 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
tion de s'approprier une partie de la fortune de M""* du Barry, soit en obtenant d'elle une somme considérable pour acheter son silence dans le club qu'il s'était empressé de former dès son arrivée, soit, dans le cas contraire, en recevant des comités de gouvernement une récompense en la faisant arrêter.
M""® du Barry apprit bientôt que Zamor et Salanave étaient membres du nouveau club.
L'un était ce nègre qu'elle avait fait élever et soigner comme son fils, qu'elle avait comblé de biens.
L'autre avait été, quelque temps auparavant, à son service et elle l'avait renvoyé pour cause d'infidélité.
Greive avait réussi à s'associer ces deux hommes, et il sut par eux quelles étaient les personnes qui venaient le plus souvent chez M™* du Barry, ainsi que ceux qui, étant à son service, lui étaient particulièrement attachés.
Les clubistes, au nombre à peu près de quarante, étaient pour la plupart des êtres immoraux.
Plusieurs d'entre eux s'étaient rendus, en septembre, à Versailles, pour coopérer au massacre des malheureux prisonniers d'Orléans.
On les vit revenir le même jour à Luciennes, ivres de vin et de sang, portant une tête par les cheveux, qu'ils présentèrent à M°^* du Barry.
Celui qui en était porteur dit à la du Barry :
— Tiens... voilà la tête de ton amant...
Puis il la jeta sur une des tables du pavillon.
Après cette horrible harangue, que les vociférations accompagnaient, M™® du Barry, tremblante à l'aspect de ce sanglant trophée, détourne les yeux et ne cherche point à démêler si ces restes sanglants sont ceux de son ami, qu'on assure que ces malheureux avaient confondus avec ceux d'une autre victime (i).
(i) ]\I™® du Barry fit inhumer cette tête que plusieurs témoins dignes de foi ont assuré n'être nullement la tête de M. de Brissac qui était très connu à Luciennes. Il avait très peu de cheveux ;
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD. 225
M™" du Barry, pondant son séjour à Londres, avait eu occasion de connaître le nommé Blache qui, sous prétexte de donner des leçons de langue française, n'était rien autre qu'un agent des comités du gouvernement pour espionner la conduite des Français émigrés en ce pays.
Le gouvernement anglais, qui s'était douté de sa mission, lui avait intimé l'ordre de repasser promptement en France, ce qu'il avait été forcé d'exécuter.
De retour à Paris, il avait continué d'être attaché au Comité de sûreté générale.
Dans le cours de ses missions, il fut à Luciennes,
M""® du Barry lui fit une très bonne réception et l'engagea à loger chez elle, ce qu'il accepta.
Blache et Greive eurent bientôt fait connaissance, car les méchants ne tardent pas à s'unir contre les bons.
Ce dernier, ayant rédigé et fait signer par les membres du club une pétition pour obtenir le décret du 2 juin, afin d'avoir par ce moyen occasion de se saisir de la personne de M'"^ du Barry, se rendit avec Blache à Versailles, auprès du département auquel ils présentèrent la lettre que voici :
a Les bons citoyens de Luciennes nous ont députés vers vous pour éveiller votre attention sur les périls de la patrie, et vous faire part des motifs de leurs inquiétudes. Nous sommes entourés d'ennemis; notre ville, notre voisinage, le département entier en fourmille. Rien de nuisible n'échappe à la rage concentrée de nos ennemis. Faites donc mettre à exécution prompte et universelle vos décrets. Nos bras et nos coeurs sont dévoués à la chose publique.
a Fait à Luciennes, le 26 juin 1793. »
(Signé de trente-deitx citoyens.)
La députa:tion, après la lecture de cette adresse, donne de^ ordres rapides.
encore étaient-ils blancs, et la tête qu'on offrit aux regards de l'ex-favorite en avait de très longs et noirs. (Note de Favrolle.)
Le lendemain 27, Greive, B lâche, Salanave convoquèrent la commune à l'effet de procéder à une liste de ceux qu'il fallait commencer par mettre en état d'arrestation.
Il fut convenu d'arrêter M""^ du Barry et les personnes qui lui étaient attachées.
Ayant eu avis au château de ce qui se passait, M""® du Barry envoya sur-le-champ Morin, son valet de chambre, avec le ci-devant chevalier Labondie, afin de voir quelques membres des administrations supérieures et de plaider sa cause auprès d'eux.
Greive, accompagné du maire Ledoux et de municipaux (qui tous étaient membres du club), se rendirent au château, afin de mettre à exécution le décret que nous venons de citer, lorsque sur le soir, au moment où ils se disposaient à emmener M'^® du Barry, arriva le citoyen Boileau, membre du district.
Il fit sur-le-champ assembler la municipalité, à laquelle il fit une verte mercuriale pour avoir précipité l'exécution de la loi que, ajouta-t-il, « nous allions vous envoyer avec des restrictions et des modifications ».
Les municipaux, désespérés de voir leur proie leur échapper, disputèrent avec le membre du district qui reconduisit jy^me çj^ Barry à son pavillon.
Greive rédigea alors une autre pétition qu'il fit signer, comme la première, par ses affiliés, dont un grand nombre avaient maintes et maintes fois reçu les bienfaits de M"^' du Barry.
Enfin, le 3 juillet, ayant engagé le maire Ledoux et les officiers municipaux à se rendre avec lui à la barre de la Convention, il y fit lecture de la pièce suivante, que l'on peut regarder comme un chef-d'œuvre d'astuce et de perfidie :
a Citoyens représentants du peuple,
a Les braves Sans-Culottes, accompagnés du maire et des officiers municipaux de la commune de Luciennes,
département de Scinc-et-Oise, se présentent devant vous pour vous assurer de leur attachement jusqu'à la mort à la République une et indivisible, de leur adhésion à tous les décrets sages, bienfaisants et populaires que vous avez rendus depuis l'immortelle insurrection du 31 mai et jours suivants, qui, en éloignant de votre sein les plus dangereux ennemis de la patrie, a laissé libre cours aux délibérations des sauveurs de la République.
« Nous sentons comme vous, courageux députés de la Montagne, qui avez fait tomber la tête du tyran, que le combat que nous livrent nos ennemis extérieurs et intérieurs, les égoïstes, les intrigants de toute espèce, est un combat à mort. Aussi, nous n'avons pas été plus tôt instruits de l'audace avec laquelle la horde des scélérats fanatiques et royaux avait menace le département de Seine -et-Oise, que nous avons volé immédiatement vers vos administrateurs. Nous avons commencé nos opérations par l'arrestation d'une femme trop célèbre dans les fastes de notre histoire monarchique... C'est dans douze châteaux (car il y en a encore, des châteaux), que Brissac a commencé et continue ses projets liberticides.
« Citoyens représentants, c'est en exécution de la lettre et de l'esprit de votre décret que nous avons mis en état d'arrestation la citoyenne se disant comtesse du Barry, sa nièce, fille d'un émigré, et ceux de ses domestiques notoirement suspects d'aristocratie et d'incivisme. »
Le président répondit aux députés de Luciennes :
« Citoyens, « La Convention nationale applaudit aux nouvelles preuves que vient de donner la commune de Luciennes... La Convention est persuadée que tous continueront à donner de nouveaux exemples de votre dévouement' à la chose publique et vous invite aux honneurs de la séance. »
Greive et ses dignes acolytes, de retour à Luciennes, forts de l'approbation de la Convention, se hâtèrent de conduire M"^^ du Barry et les autres personnes arrêtées à Versailles, près le département, afin qu'elles fussent reléguées dans la maison d'arrêt
Gouzon, comme procureur-général syndic, leur représenta que leur démarche était inconsidérée, qu'ils opéraient de leur chef et contre le vœu des dix-neuf vingtièmes des habitants de Luciennes ; que les faits allégués par eux contre M""® du Barry étaient ou exagérés ou dénués de preuves.
Les terroristes, terrassés par ces excellentes raisons, ne savaient trop que dire, la plupart n'étant que des mannequins que Greive, Blache et Salanave faisaient agir à leur volonté. I
Un seul d'entre eux, nommé Allain, plus astucieux que les autres, répondit au procureur-général syndic : — Nous ne vous craignons pas, nous exécutons la loi. M""® du Barry, instruite des faits articulés contre elle dans l'adresse présentée au nom des habitants de Luciennes, se hâta d'en rédiger une qui fut promptement couverte par les signatures des notables et probes du lieu. La pétition ayant été présentée le 6 juillet, fut renvoyée au Comité de sûreté générale.
Après avoir délibéré sur la pétition, le Comité fit droit à la demande de M™® du Barry, en renvoyant devant le département la suite de cette affaire.
Cette administration, convaincue de l'irmocence de M""® du Barry, arrêta qu'elle serait renvoyée chez elle et les autres mis en liberté.
Greive, désespéré de n'avoir pu réussir dans ses projets, rédigea et fit imprimer un libelle diffamatoire contre M"'^ du Barry, le Comité de sûreté générale et le département.
Cet écrit fut distribué par lui à ses affiliés (i).
(i) Nous reproduisons le titre de la brochure de Greive bien qu'un peu long, parce qu'il est caractéristique d'une époque et
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
M"° du Barry, qui avait quelqu'un au club pjur lui rendre compte de ce qui se passait, apprit bientôt l'existence de cet écrit et s'en procura un exemplaire.
Ayant remarqué que Zamor, qui était chez elle depuis plus de vingt ans n'avait point été arrêté comme les autres domestiques lorsqu'elle fut conduite à Versailles, elle se douta que ce ne pouvait être que lui qui avait fourni les détails de ce qui se passait dans l'intérieur de sa maison. En conséquence, elle le ût monter dans son cabinet et lui tint ce discours :
a — Zamor, est-ce vrai que vous fréquentiez cet étranger qui n'est venu s'établir dans ce pays que pour y vexer les propriétaires qui y demeurent,
ayant fondé pour cet effet un club composé en majeure partie de gens tarés, intrigants et fourbes, qui ne se font
Eau-f. anon.
Tîibl nat
Prisonnit
d'un état d'esprit : Egalité controuvée, ou Petite histoire de la ■protection^ contenant les pièces relatives à ïarrestation de la du Barry, ancienne maîtresse de Louis XV, pour servir d'exemple aux 'patriotes trop ardents qui veulent sauver la République et aux modérés çui s'entendent à merveille pour la perdre. Elle est signée modestement : Greive, défenseur officieux des braves Sans-Culottes de Louveciennes, ami de Franklin et de Marat, factieux et anarchiste de premier ordre et dé s organisateur du despotisme depuis vingt ans dans les deux hémisphères.
aucun scrupule de s'emparer d'une partie de la fortune de ceux qu'ils parviennent à faire incarcérer d'après leurs dénonciations perfides et mensongères, qui ne rougissent pas de se nommer les uns les autres : maires, officiers municipaux, gardiens de scellés, etc. »
Zamor, ayant renoncé à tout principe d'honneur et de reconnaissance, loin d'être embarrassé par ces interrogations qui eussent dû le faire rougir, répondit avec une extrême audace :
— Madame, il est très vrai que je fréquente Greive, parce que c'est un bon patriote, un ancien ami de Marat, qui a fondé ici la Société populaire, dont je me fais gloire d'être membre, ainsi que votre ci-devant jardinier Frémont, votre ex-chef d'offtce Salanave et autres bons citoyens.
— Eh bien ! répliqua M™^ du Barry, je vous donne trois jours pour sortir de ma maison.
Ce qui fut exécuté par Zamor, qui oublia tout ce qu'il devait à celle qui avait daigné prendre soin de son enfance, l'avait fait élever comme son propre fils et qui avait sollicité pour lui les bontés de son auguste amant.
C'est en perçant le sein qui l'avait réchauffé qu'il paya ses bontés : et, semblable aux affreux reptiles que nourrit sa brûlante patrie, il enlaça dans ses replis tortueux sa bienfaitrice.
A peine sorti de chez elle, il va trouver ses perfides amis, Greive, Blache et Salanave, pour les instruire de ce qui s'était passé...
M""" du Barry, en mettant hors de chez elle Zamor, avait pensé se débarrasser d'un espion domestique ; mais, au contraire, elle n'avait fait, en cette occasion, que renforcer le parti de ses ennemis en renvoyant parmi eux cet énergumène qui, dès ce moment, lui jura une haine implacable
Greive, qui ne perdait pas de vue l'objet principal de ses désirs, ne cessait de déclamer contre M°^' du Barry à la Société populaire ; en cela, il était vivement secondé par Zamor.
DE LhXlL A L l'XIÏAFAUD. 23I
M™" du Barry, instruite de son cùté que l'orage grossissait contre clic et que le décret du 2 juin était le grand cheval de bataille de ses ennemis, écrivit sur-le-champ la lettre suivante :
La citoyenne du Barry aux citoyens administrateurs du département de Versailles.
« Jusqu'ici, citoyens, des agitateurs avaient fait de vains efforts pour troubler ma tranquillité, j'avais à leur opposer ma conscience à votre équité, bien convaincue que j'avais en elle un rempart assuré contre leur malveillance; ils ont imaginé d'autres moyens pour me tourmenter, mais ils seront impuissants puisque ma cause vous est soumise. « Quand je n'ai eu à repousser qu'une dénonciation dont la loi vous attribuait la connaissance et qui paraissait ne pas devoir sortir des limites de votre ressort, et n'avoir d'autre suite que votre décision, je n'ai pas cru devoir joindre vos instances à ma pétition et troubler votre attention d'objets importants pour la fixer sur une affaire qui m'était personnelle; mais aujourd'hui, la dénonciation a pris un caractère de gravité et de publicité qui m'imposait la loi de repousser promptement la calomnie.
« La malveillance de mes dénonciateurs s'est accrue à un tel point que j'ai tout à craindre d'eux ; enfin, je suis sous les liens d'un décret qui me condamne à une privation totale et qui doit fixer sur moi l'opinion générale : je suis donc dans le cas de solliciter de votre zèle la plus prompte expédition.
a J'ose ajouter, citoyens, que l'humanité vous en fait un devoir : de si puissants motifs en ajoutant à mon estime ne diminueront rien à ma reconnaissance.
(( Je ne veux pas abuser de vos moments en vous exposant tous mes motifs de crainte : j'en ferai part au commissaire que vous jugerez à propos de nommer et qui vous fera connaître, dans son rapport, que j'ai mérité que vous veniez à mon secours. »
Au reçu de cette lettre, le directeur du département nomma le citoyen Lavallerie pour se rendre à Luciennes, à l'effet d'y recevoir la déclaration de M"'^ du Barry.
Après s'être concertés ensemble, il lui conseilla, voyant le danger qu'elle courait dans Luciennes, de se retirer à Versailles, sous les yeux du département.
M""® du Barry fit alors confidence à l'administration que toutes ses richesses, consistant en numéraire, argenterie et bijoux, étaient cachés dans différents endroits de sa maison, ce que les clubistes n'ignoraient pas, attendu qu'ils avaient été informés de ces faits par les nommés Salanave et Zamor; que les malveillants étant, les uns officiers municipaux, les autres gardes nationaux, ne manqueraient pas de prétexte de fouiller son château si elle s'absentait; qu'elle était également instruite qu'une femme, nommée la veuve Cottet, leur rendait compte de tout ce qui se passait chez elle et qu'en conséquence, il lui était impossible de rien enlever sans qu'ils en fussent instruits.
Le lendemain de cette conversation, M""^ du Barry voulait aller demeurer à Versailles, pour se soustraire à l'œil vigilant des patriotes de Luciennes ; une furie, nommée Renault, se rendit au château pour s'Informer si le fait était vrai.
M™° du Barry, entendant du bruit dans ses appartements, demanda à une de ses femmes de chambre quelle était donc la personne qui parlait si haut
— Cest une femme, répondit la Renault qui entendit M™® du Barry faire la demande, qui était avant toi dans ce pays-ci et qui y sera encore après, entends-tu?...
Le même jour, au club, à la séance du soir, il fut arrêté qu'il serait envoyé une députation à Versailles pour y dénoncer d'avance M^^^ du Barry auprès du comité révolutionnaire de cette commune, tandis que Blache, en sa qualité d'agent du Comité de sûreté générale, la dénoncerait de nouveau à Paris auprès dudit Comité dont les membres venaient d'être renouvelés.
DE l'exil a L'ÉCHAI'AUD. 233
La députation arriva à Versailles, se rendit au lieu des séances du Comité dont Zamor connaissait plusieurs membres.
Après avoir discuté le pour et le contre dans cette affaire, il fut convenu qu'il serait fait une pétition au Comité de sûreté générale, afin d'en obtenir une extension de pouvoirs qui empêchât le département de se mêler des arrestations ; d'un autre côté, que l'on dénoncerait trois membres de ce même département, notamment Lavallerie, protecteur de M"^" du Barry.
Greive, ayant rédigé en conséquence une pétition, la fit signer aux membres du comité qui, le même jour, l'ayant fait passer à Paris à sa destination, reçurent sur-le-champ la plénitude de pouvoirs qu'ils demandaient.
Le département avait écrit au ministre des affaires étrangères à l'effet d'obtenir de lui la traduction des certificats qui avaient été délivrés à Londres à M™° du Barry.
Le ministre répondit qu'il n'avait pas vu sans étonnement que, dans ces actes, a on eût donné à ladite dame le titre de comtesse ». Ayant été instruite de ce fait, elle écrivit surle-champ à l'un des administrateurs la lettre suivante :
a Je viens d'être instruite, citoyen, que le ministre des affaires étrangères, en faisant passer à l'administration du département la traduction des certificats qui m'ont été délivrés à Londres, lui a observé qu'il n'avait pas vu sans étonnement que, dans ces actes, on m'eût donné le titre de comtesse; je n'en suis pas moins étonnée que lui, et si j'avais eu connaissance de la forme dans laquelle ces certificats ont été expédiés, je n'aurais pas laissé subsister un titre qui blesse les lois de mon pays, lois auxquelles je resterai invariablement attachée; je n'ai absolument aucune connaissance de la langue anglaise; j'ai dû me fier à un Anglais pour'la poursuite de mon procès et cette inadvertance a pu lui échapper facilement puisqu'il m'avait précédemment connue sous ce titre, qui n'était pas alors prohibé, qu'il a intenté et suivi l'action dont il était chargé; ainsi,
je n'ai en aucune manière participé à une erreur que je désavoue et contre laquelle je suis en droit, j'espère, de réclamer.
« J'espère que cette explication ne laissera aucun doute à l'administration sur la pureté de mes intentions et ma soumission aux lois; je vous prie, citoyen, de vouloir bien la lui remettre sous les yeux et l'engager à ne pas différer sa décision dans une affaire qui me tient depuis longtemps en souffrance.
« Partagez avec tous ses membres les sentiments de mon estime et de ma reconnaissance.
a DU BaRRY. »
Au milieu des angoisses que souffrait M""® du Barry, elle recevait encore quelques légères consolations. Les chevaliers d'Escourt et Labondie (i) ne la quittèrent pas et cherchèrent à la distraire de ses douleurs physiques et morales par la lecture des ouvrages relatifs à la Révolution écrits dans les bons principes (et dont un grand nombre a depuis été retrouvé chez elle).
L'amour reconnaissait encore son empire et, lorsque des scélérats cherchaient à faire tomber cette tête dont le mal-
(i) Le chevalier Louis-Marguerite-Bernard d'Escourre avait alors 62 ans. Fils d'un avocat de Libos, il était entré comme cornette au régiment de Bourgogne-Cavalerie et avait quitté le service avec le grade de capitaine et la croix de Saint-Louis en 1778, après trente-deux ans de service. Il fut nommé, en 1791, colonel de la garde constitutionnelle. Arrêté en même temps que M™® du Barry et traduit devant le tribunal révolutionnaire, Escourre fut condamné à mort comme complice de la comtesse dans l'affaire Vandenyver.
Son neveu, Jacques-Etienne Labondie, ancien commissaire de la marine, né en 1749, à Cahors, passa en jugement le même jour que Denys Morin, valet de chambre et homme de confiance de M™^ du Barry. Accusés d'avoir aidé l'ancienne favorite à soustraire des richesses et des bijoux qui étaient la propriété de la nation, ils furent Tun et l'autre condamnés à mort, le 23 décembre 1793.
DE L'EXIL A L'ÉCILVFAUD. 235
heur n'avait pu effacer les grâces, un de ses anciens chevaliers lui rendait hommage. On peut en juger par celte lettre à M*"" du Barry, écrite par Louis-Antoine-Augustc de Rohan-Chabot, lieutenant-général :
« Je vous envoie, ma chère et tendre amie, le tableau que vous avez désiré, triste et funèbre présent, mais je le respecte autant que vous-même.
« J'ai envoyé cherché les trois portraits de vous : ils sont
« J'ai gardé un des petits : c'est l'original de celui qui est habillé avec une chenille ou peignoir blanc, et coiffé d'un chapeau avec une plume; le second est une copie de celui dont la tête n'est pas finie, mais dont l'habillement n'est qu'esquissé.
« Ils ne sont encadrés ni l'un ni l'autre ; le grand de M°^* Lebrun est délicieux et d'une ressemblance ravissant?, il est parlant et d'un agrément infini.
« Celui commencé par Letellier n'est qu'un crayonné, et la tête n'est à peine qu'une ébauche qui' pourra devenir ressemblante; je l'ai fait reporter chez le peintre.
« Quant à votre grand portrait et a la copie de celui que je garde, dites-moi, chère amie, si vous voulez que je vous les envoie, ou si je dois les faire reporter où ils étaient; enfin, quelle destination vous voulez en faire.
(( Je ne désire plus que d'en avoir un que je puisse porter sur moi et qui ne me quitte jamais.
a Venez donc, cher amour, passer douze jours ici; venez dîner chez moi; venez me procurer quelques instants de bonheur, il n'en est plus qu'avec vous ; venez voir un mortel qui vous aime au delà de tout, jusqu'au dernier moment dt sa vie; je baise mille fois le portrait de la plus charmante des femmes qu'il y ait au monde, et dont le cœur, si noble et si bon, mérite un attachement éternel. »
Il paraît, par la date de cette lettre, qu'elle précéda de peu de temps les derniers efforts de Greive et de Zamor, et qu'ainsi les derniers accents d'un amant aussi tendre que
236 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
respectueux se confondaient, pour cette infortunée, avec les horribles imprécations des scélérats qui la conduisirent à l'échafaud.
Greive était parvenu, je ne sais comment, à se procurer une copie d'un état des sommes payées pour le compte de M"'^ du Barry par Beaujon, banquier de la cour, à différentes personnes (état remis par M""® du Barry à Monvalier, son intendant, pour le revoir et le mettre en ordre). Greive s'empressa de le porter au Comité de sûreté générale de la Convention, pour donner aux membres qui la composaient la preuve qu'elle avait dilapidé le trésor de l'Etat.
En jetant les yeux sur cet état, on sera, il est vrai, effrayé du total, qui passe six millions de livres; mais on observera que c'est durant six années et que le roi, qui donnait un million par an à sa maîtresse, faisait moins pour "lie qu'un fermier-général, qui payait les faveurs d'une danseuse plus de 100.000 livres.
Car, enfin, les rois de France, outre les revenus de l'Etat, avaient de grandes propriétés, et ils pouvaient disposer de^ revenus suivant leur fantaisie, malgré tout ce qu'on a dit et écrit à ce sujet.
Greive, à force de tourmenter les membres du comité, en obtint enân l'ordre d'arrêter M"^® du Barry. Il se rendit surle-champ à Louveciennes le dimanche 22 septembre, vers les huit heures du matin, accompagné de deux gendarmes de service près des tribunaux, du maire, de plusieurs officiers municipaux et du juge de paix.
Arrivé au château, il intime à M""® du Barry l'ordre dont il est porteur et ordonne au juge de paix de mettre les scellés sur les armoires, commodes, secrétaires, etc., ce qui, ayant été exécuté, il fait une liasse des papiers qu'il trouve, puis donnant le bras à M""^ du Barry, il la fait monter dans une voiture publique appelée guinguette^ qu'il avait amenée pour cet effet ; les gendarmes et lui-même y montent aussi.
En passant sous la machine de Marly, Greive apprit que le cabriolet du chevalier d'Escourt était dans cet endroit.
Il ût descendre M™' du Barry de la guinguette et la plaça dans le cabriolet, à côté de lui; les gendarmes restèrent dans la voiture.
On ne peut attribuer à l'humanité ce changement duni les dispositions de Grcive, à qui on pourrait appliquer, comme à Bèse, les deux vers suivants de la Henriade :
Il eût cru faire un crime et trahir Médicis Si du moindre remords il se sentait surpris.
Il faut donc être bien persuadé que s'il ût monter la comtesse dans une voiture plus commode, ce n'était point pour qu'elle fût moins mal, mais pour trouver un prétexte d'être seul avec elle, espérant peut-être l'engager à acheter encore la vie et la liberté.
Mais soit que M°^^ du Barry eût été comme étourdie de ce coup funeste, soit qu'elle eût trop d'horreur pour Grei 'e, elle n'employa aucun moyen pour le gagner; on assure même que, pendant la route, M.^^ du Barry ne dit pas un mot à son persécuteur.
Arrivée à Paris, elle fut déposée provisoirement dans la maison d'arrêt dite de Sainte-Pélagie, et ses papiers portés au Comité de sûreté générale.
Instruit que M°^° du Barry, pour se distraire, s'occupait dans sa prison à lire les feuilles périodiques, il fit insérer dans plusieurs a que M^" du Barry avait été mise en liberté et ses biens confisqués au profit de la Nation ».
Cette annonce mensongère ranima le courage de M°^° du Barry : elle se flattait qu'on lui ferait une pension alimentaire assez honnête pour finir ses jours tranquillement et être préservée des horreurs du besoin.
Greive apprit que Salanave venait d'être nommé membre du Comité révolutionnaire de Versailles, par les représentants du peuple en mission dans le département de Seineet-Oise.
Il s'y rendit promptement et ils composèrent un procès-
verbal qui prouve combien était adroit le rédacteur de cette
pièce.
A l'en croire, tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes possible.
Il approuve les opérations de ses affiliés, leur distribue
des louanges jusqu'à satiété; il remet entre les mains des
assassins de la propriétaire du champêtre asile de Louveciennes, la totalité de son immense fortune ; il livre un lieu plus riche, en réalité, que le palais des Féeries à la garde d'un tas de calomniateurs et de pillards.
Les habitants de Louveciennes , qui avaient signé la première pétition, en firent une nouvelle au Comité de sûreté générale, pour obtenir la liberté de M™" du Barry.
Greive, instruit de cette démarche, ne
manqua pas de se rendre à Paris, auprès des membres du dit
Comité. Là, il apprit que les papiers de M"° du Barry
avaient été remis entre les mains du nommé Héron pour les
examiner et en faire ensuite un rapport au Comité.
Greive se transporta sur-le-champ dans le bureau de
M. Héron, souhaitant avoir son avis sur l'état de l'affaire
de M^' du Barry.
cu. Lier^ene.
DE LEXIL A L'ÉCHAFAUD. 239
Ayant vu l'embarras où était Héron pour inculper de crimes M"° du Barry, il se chargea lui-même de cette licsognc et rédigea un tissu de mensonges qu'il intitula : « Acte d'accusation. »
Il le remit à Héron qui eut la faiblesse d'en faire un rapport au Comité qui prit un arrêté.
Enfin, ces scélérats en étaient venus à leurs fins.
M*"" du Barry fut interrogée par des juges qui ne cherchaient que des coupables.
La simplicité, la précision et la dignité des réponses de l'ancienne favorite donnent un poignant intérêt à cet
niterrogatoire.
Interrogatoire secret subi par Jeanne Vaubernier, FEMME DU Barry
« Ce jourd'hui, deuxième jour de frimaire, l'an II de la République, une heure de relevée, nous René-François Dumas, vice-président du tribunal révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année, assisté de Jacques Goujon, commis-greffier du tribunal, en l'une des salles de l'auditoire au Palais et en présence de l'accusateur public, avons fait amener de la maison d'arrêt dite Pélagie la nommée du Barry, à laquelle nous avons demandé ses noms, âge et profession, lieu de naissance et demeure.
a A répondu se nommer Jeanne Vaubernier, femme du Barry, âgée de quarante- deux ans, vivant de ses revenus, native de Vaucouleurs, ci-devant Lorraine, demeurant ordinairement à Louveciennes, département de Seine-et-Oise.
« D. — A quelle époque avez-vous commencé à être présentée à la cour?
« R. — En 1769; j'y suis demeurée jusqu'en 1774.
« D. — Comment et sur quels ordres les sommes que
VOUS avez dépensées dans cet intervalle vous étaient-elles payées ?
« R. — Sur des ordres particuliers que Louis XV donnait pour chaque paiement. Beaujon, banquier de la cour, est le seul qui m'ait fait des paiements. Il en avait reçu l'ordre de Bertin, ministre, qui l'avait chargé d'acquitter toutes les dépenses de ma maison sur des bons signés de moi.
a D. — N'avez-vous pas usé de votre position pour solliciter et faire accorder à vos protégés les emplois les plus importants de l'Etat?
« R. — J'ai influencé et déterminé quelquefois le roi dans les choix qu'il a faits.
a D. — N'avez-vous pas sollicité et obtenu pour certains de vos protégés des pensions et des gratifications?
a R. — Quelquefois; mais je ne m'en rappelle pas assez pour pouvoir en donner les détails.
a D. — Depuis 1774, avez-vous eu des rapports avec la cour de Louis XVI?
rt R. — Je n'ai eu d'autre rapport immédiat sinon qu'à cette époque, devant une somme de deux millions sept cent mille livres, je fis au roi la demande de payer la dette; mais ma demande étant restée sans réponse, je me déterminai, en 1782, à solliciter pour que des contrats de rente à 4 p. 100, à moi appartenant, me fussent, à concurrence d'un million, échangés contre des espèces, ce qui, m' ayant été accordé, avec ce million et le produit d'une partie de bijoux, vaisselle et tableaux que je vendis au roi, j'acquittai une partie de ma dette, dont il me reste encore à ce moment deux cent cinquante mille livres à payer.
a D. — Comment, n'ayant pu acquitter vos dettes en épuisant vos ressources, avez-vous pu suffire à faire ii^^e aux dépenses que vous avez faites depuis?
or R. — Mes dépenses n'ont point été considérables; il m'est resté quatre-vingt-dix mille livres de rentes viagères, placées sur l'Hôtel de Ville de Paris, dont les capitaux me proviennent des largesses de Louis XV.
DE LEXIL A L'ÉCHAFAUD. 24 1
a D. — Quelle était, en 1774, la valeur de votre mobilier, eu bijoux, dianiaiiis, tableaux et meubles?
« R. — Je n'en sais rien. J'ai évalué à 1.500.ÛOO livres les diamants qui m'ont été volés en 1791, lesquels diamants n'étaient qu'une partie de ceux que j'avais possédés.
a D. -- Depuis la Révolution, n'avez-vous pas conservé des rapports et des liaisons avec des personnes qui étaient attachées à la ci-devant cour ?
« R. - - J'ai vu chez moi des personnes qui étaient attachées à cette cour, notamment MM. de Brissac, Beauvau et autres.
a D. - - N'avez-vous pas reçu chez vous des émigrés rentrés?
a R. — Non.
« D. — Je vous observe que vous avez donné asile à Laroche-Fontenille, prêtre émigré et agent des ennemis de la République.
a R. — -Il a occupé une chambre dans ma maison, depuis le mois de juin 1792 jusqu'au mois de septembre suivant; j'ignorais absolument qu'il eût émigré ni qu'il eût aucune intelligence avec les ennemis de la République.
(( D. — N'avez-vous pas eu des correspondances avec Calonne et sa femme?
(( R. • — • Non. Je crois seulement avoir reçu de M™® de Calonne une lettre à laquelle je n'ai point répondu.
« D. — N'avez-vous pas fait plusieurs voyages en Angleterre ?
« R. — J'y ai fait quatre voyages.
« D. — Quelles étaient les causes desdits voyages ?
« R. — De suivre un procès relatif au vol de mes diamants qui m'avait été fait.
« D. — Quelles sont les époques de votre retour en France ?
« R. — Le premier voyage, je partis le 17 février 1791 et suis rentrée le 2 mars suivant. Le second, je suis partie le 4 avril et rentrée le 12 suivant. Le troisième, le 14 du
même mois et suis revenue le 14 août suivant. Enfin, le quatrième et dernier, je suis partie le 14 octobre et suis rentrée le 4 mars dernier. J'ai fait les trois premiers voyages avec des passeports de la mairie de Paris et du ministre Montmorin; pour le quatrième, j'avais un passeport de la municipalité de Louveciennes, visé par l'administration de Seineet-Oise.
a D. — Vous deviez avoir connaissance des lois contre les émigrés ; pourquoi ne vous y êtes-vous pas conformée ?
a R. — J'en avais coimaissance par les papiers publics et par une lettre de mon banquier ; mais j'ai pensé qu'elles ne pouvaient m'être applicables puisque j'étais partie pour affaire, munie de passeports en règle.
a D. — Avez-vous pris la peine d'examiner la loi sur les émigrés lorsqu'elle vous a été connue?
« R. — Je m'en suis référée à mes gens, qui m'ont dit qu'à raison de mes passeports, la loi ne pouvait m'atteindre.
« D. — Avez-vous fréquenté, à Londres, les émigrés français? Quels sont ceux que vous y avez vus particulièrement?
« R. — J'y ai vu quelquefois M. de Crussol et sa femme, le prince de Poix, M. et M""^ de Calonne et Frondeville, ci-devant président au Parlernent de Rouen.
« D. — N'avez-vous pas fourni à ces émigrés français différentes sommes?
a R. — J'ai remis à Frondeville vingt-deux guinées et il me les a rendues dans les vingt-quatre heures.
a D. — Quelle disposition avez-vous faite de cent trente-quatre guinées que vous avez dû toucher à Londres ?
a R. — J'ai chargé ce ci-devant évêque de Bombes, Chauvigny, et la dame de Crussol d'en toucher chacun quarantecinq et un Anglais d'en toucher le restant; ledit évêque et la dame Crussol devaient faire passer à mon banquier lesdites sommes; j'ignore si elles lui sont parvenues, n'en ayant point entendu parler depuis.
a D. — Je VOUS observe que votre réponse ne se concilie p:..i avec le dessein de vous faire rendre ces sommes par simple commission. 11 paraît, au contraire, que c'était un don ou prêt.
(( R. -- Lorsque j'ai fait cette disposition, c'était pour obtenir plus facilement le paiement, attendu que j'avais déclaré à ma débitrice que je devais à la dame Crussol et à M. l'évêque Chauvigny les sommes qu'ils devaient toucher.
« D. — Avez-vous retiré des reçus desdites sommes?
« R. ■ — J'en ai un de la dame Crussol, mais je ne crois pas en avoir reçu de M. de Chauvigny.
ce D. — Qui sont ceux qui vous ont fourni de l'argent pour vos différents voyages à Londres ?
a R. • — M. Vandenyver, mon banquier.
« D. — Quelles sont les sommes qu'il vous a remises?
« R. — Une lettre de crédit de six mille livres sterling lors de mon premier voyage.
« Pour le second, une lettre de cinquante mille livres sterling que Vandenyver avait en mains de sûreté, équivalentes aux avances qu'il faisait, étant dépositaire d'actions de la Caisse d'Escompte, que j'avais acquises avec le produit du remboursement des contrats à concurrence d'un million dont j'ai parlé dans mes réponses précédentes.
« D. — Je vous observe que vous avez déclaré que ce million avait été employé par vous à acquitter vos dettes; conséquemment aucune partie de cette somme ne pouvait rester à votre disposition.
a R. — Tout n'a pas été employé à l'acquit de mes dettes; Vandenyver a en dépôt, à moi, des actions de la Caisse d'Escompte dans la concurrence de quatre à cinq cent mille livres.
« Je ne sais ce qui lui en reste, n'ayant point réglé mon compte avec lui.
« D. — N'avez-vous pas eu dessein, étant à Londres, de placer une somme deux cent mille livres?
244 DE LEXIL A L'ÉCHAFAUD.
a R. — Etant à Londres, j'ai placé deux cent mille livres à la disposition de M. de Rohan-Chabot, moyennant des hypothèques.
a D. — Je vous observe que ce même prêt a dû être fait au ci-devant évêque de Rouen.
« R. — J'ignore comment Vandenyver a pu me parler d'un homme que je ne connaissais pas ; au surplus, les dispositions au placement desdites deux cent mille livres ont dû être trouvées chez moi.
« D. -T- Comment se fait-il qu'étant à Londres, vous ayez fait retirer des mains de Vandenyver une somme de deux cent mille livres et que vous ayez employé, dans ce prétendu placement, des personnes autres que celles qui faisaient ordinairement vos affaires ?
« R. — Je me suis servie de M. d'Escourt, ci-devant militaire, parce que ce fut lui qui m'écrivit à Londres pour me proposer ce placement.
a D. — Pourquoi avez-vous entretenu des correspondances avec les ennemis de la Révolution ?
a R. — Je n'en ai point entretenu avec de telles personnes.
« D. — Je vous observe qu'il existe de vous une correspondance avec des émigrés, qui sont les ennemis du peuple français, et avec les conspirateurs de l'intérieur.
a R. — J'ai reçu quelques lettres, mais je n'en ai écrit aucune aux émigrés.
a D. — N'avez-vous pas été chargée de faire parvenir à des personnes que vous connaissiez des lettres sans adresses ?
a R. — J'ai été chargée par M. d'Angivilliers, lors de mon second voyage à Londres, de remettre à M""® de Calonne une lettre qu'elle a déployée et qui est restée dans ses papiers.
« D. — Comment vous êtes-vous procuré deux lettres signées « Custine », chargé d'affaires à Berlin?
a R — Je n'en sais rien : je crois les avoir emportées
de l'hôtel de Brissac, où elles étaient sur le burran ; j'ignore qui les avait déposées.
« D. — Je vous observe que le prétendu procès que vous dites avoir déterminé vos voyages en Angleterre n'en était que le prétexte : il paraît, au contraire, que vous y avez été chargée d'entretenir des intelligences avec les ennemis de la République.
« R. — Je n'ai eu aucune intelligence de cette nature.
« D. - - Je vous interpelle de déclarer avec vérité si vos voyages à Londres n'avaient pas pour objet une mission secrète et des intelligences avec nos ennemis ou avec la cour de Londres, et si notamment, dans votre dernier voyage, vous n'avez point su que votre séjour à Londres avait le caractère de l'émigration? Enfin, n'avez-vous pas entretenu des correspondances avec les ennemis de la liberté et ne leur avez-vous pas prêté des secours d'argent ou d'autres ?
a R. — Non.
« D. — Avez-vous un défenseur?
« R. ■ — J'ai fait choix des citoyens Delainville et Lafleuterie.
<c Lecture faite du présent interrogatoire, a dit que ses réponses contenaient vérité, qu'elle y persistait et a signé avec nous, l'accusateur public et le greffier.
ce Dumas, Jeanne Vaubernier du Barry, A.-G. Foiiqnier, Goujon. »
M""® du Barry, pendant son séjour à la Conciergerie, logea dans la même chambre que la reine avait occupée. Lorsque cette princesse vint à la cour de France, que son premier cou-p d'œil sur M"'^ du Barry fut de bienveillance, qu'ensuite des propos inconsidérés de la favorite changèrent cette disposition favorable en haine de la part de Marie-Antoinette, elles étaient loin l'une et l'autre d'imaginer qu'un même sort les attendait, que l'une viendrait
DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
habiter dans une affreuse prison la chambre dont l'autre
avait été arrachée pour être conduite au supplice.
La femme Richard, épouse du concierge, eut pour M""® du
Barry les attentions les plus affectueuses. Ayant envoyé, à sa demande, une personne de Louve-
ciennes pour savoir l'état des choses et ce qui se passait, elle apprit que M. Lavallerie, désespéré de l'injustice qui se commettait envers elle, s'était jeté dans la Seine, au pont de Marly ; que que le château et le pavillon étaient à la disposition de Greive; des cartons dans lesquels étaient des dentelles d'un grand prix disparaissaient tous les jours, pendant que les hommes de garde mettaient la cave à contribution ; que Zamor, naguère expulsé de la maison, y était absolument en maître ; et
mille détails affligeants qui portaient dans l'âme de M'^^ du
Barry de plus grands troubles.
L'accusateur public, sachant que l'acte d'accusation était
rédigé, fit venir Greive et lui en donna lecture. Il fut adopté
après quelques légères modifications, ainsi qu'une liste de
témoins à entendre que Greive avait faite.
Héron fut également consulté pour ce qui concernait
M. Vandenyver.
Bovinet, sculp.
Le 13 frimaire, l'acte fut lu et adopté à la Chambre du conseil.
Le 16, les accusés étaient amenés à l'audience et interrogés par le vice-président, ainsi qu'il suit :
a D. — Vous, accusée, qui êtes assise au fauteuil, quels sont vos nom, âge, profession, lieu de naissance et demeure?
(c R. — Jeanne Vaubernier, âgée de quarante-deux ans, née à Vaucouleurs, vivant de mes revenus, demeurant ordinairement à Louveciennes.
a D. — N'êtes-vous pas la femme du ci-devant comte du Barry ?
« R. -— Nous sommes séparés de droit.
« D. ■ - Second accusé, votre nom?
c( R. - - Jean-Baptiste Vandenyver, âgé de soixantesix ans, banquier hollandais, né à Amsterdam, demeurant à Paris, 24, rue Vivienne. »
Le troisième accusé a dit se nommer Edme Vandenyver, âgé de trente-deux ans, et le quatrième Antoine Vandenyver, vingt-neuf ans, demeurant à Paris, chez son père.
Le vice-président : « — Accusée, soyez attentifs, on va donner lecture de l'acte d'accusation dressé contre vous. »
Et le greffier fit lecture de l'acte.
L'on procéda à l'audition des témoins.
a Georges Greive, âgé de quarante-cinq ans, homme de lettres, dépose a qu'il est à sa connaissance que l'accusée du Barry a empêché le recrutement à Louveciennes, qu'il a trouvé dans la nuit du 22 septembre dernier, jour de son arrestation, une quantité considérable d'argenterie, dans un endroit servant à recevoir les outils du jardinier et vers un grand chemin le fameux service d'or; et, dans un autre endroit, enfouis des louis, des écus de six livres; plus des bronzes, le buste de Louis XV, etc. ; que décadi dernier, il a trouvé dans un tas de fumier une quantité de pierreries, de l'or et de l'argent, et, depuis peu de jours, les portraits du régent et d'Anne d'Autriche, etc.
a Observe le déposant que Fournier, juge de paix du
248 DE l'exil a L'ÉCHAFAUD.
canton, a dressé procès-verbal des objets qui ont été trouvés.
a Dans les jardins, il a découvert un gland servant à un cordon de montre; il ajoute que Forth, espion anglais, est venu à Paris en 1777 pour suivre les opérations de Franklin.
a II faisait des voyages de Paris à Londres et de Londres à Paris.
« Il a été récompensé des mouvements qu'il s'était donnés dans la guerre d'Amérique par une pension considérable.
a Nous avons trouvé dans les papiers de l'accusé une lettre qui indique la signature rayée de Forth.
« Je l'ai vu fréquenter l'accusée qui, ayant plusieurs domiciles à Paris, y recevait des émigrés ou des partisans de ceux-ci.
« A l'égard des diamants de 1791, l'opinion générale, dans Louveciennes, est que le vol était prétendu.
« Le vice-président à Vacciisée. — Avez-vous reçu chez vous Forth?
« R. — Oui.
« D. • — Vous avez déclaré dans votre premier interrogatoire que, lors de votre retour en mars 1793, votre procès était fini; or, je vous demande pourquoi le certificat portait qu'il y avait nécessité que vous retournassiez en Angleterre ?
a R. — C'était pour recevoir mes diamants et payer les frais.
a Le témoin ajoute que l'accusée en a imposé à la Convention, afin d'obtenir une permission d'aller en Angleterre en prétendant que ses bijoux, soi-disant volés, étaient le seul gage de ses créanciers, tandis qu'elle possédait des trésors immenses : 150.000 livres de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris; cent quatre-vingt-dix actions de la Caisse d'Escompte, de la valeur de sept à huit cent mille livres, des diamants, des pierres précieuses, etc. »
DE l'exil a L'ÉCIIAFAUD. 249
On entend un autre témoin.
a Xavier Audouin, adjoint au ministre de la guerre, dépose que quelques jours après le lO août 1793, parcourant avec la force armée la foret de Saint-Germain-en Laye, il fut averti que le château de Louveciennes était rempli de ci-devant seigneurs de la cour.
« S'y étant transporté, l'accusée leur fit donner des rafraîchissements et leur dit n'avoir personne chez elle; que lui ayant demandé ce que contenait une chambre dont la porte était fermée, elle répondit que c'était du linge sale, qu'elle ne savait oii était la clef.
a Ses tergiversations ayant paru suspectes, on fit ouvrir la porte de ladite chambre, dans laquelle on trouva couché un jeune homme nommé Maussabré; que l'accusée prit un grand intérêt à ce jeune homme; voyant que l'on était décide à le conduire à Paris, elle offrit sa voiture pour l'y transporter; elle parut même attendrie lorsque ce Maussabré se mit à dire : a Que si on l'envoyait à Paris, il serait massacré. »
a Depuis, il s'est présenté plusieurs fois chez lui un certain chevalier d'Escourt pour obtenir la liberté dudit Maussabré, ce à quoi il ne voulut pas consentir, attendu que ce particulier, lorsqu'il fut arrêté chez l'accusée, ne s'était muni d'aucune pièce qui indiquât qu'il fût patriote. »
On continue l'audition.
« Jean-Baptiste Blache, commissaire du Comité de sûreté générale, dépose avoir vu l'accusée lors de son premier voyage à Londres, le lendemain de son arrivée, montée avec le nommé Forth, espion anglais, qui, lors de la guerre d'Amérique, vint à Paris avec milady Barymore pour la prostituer au comte d'Artois et à d'Orléans, à la seule fin de faire, par ce canal, former une division entre la France et l'Amérique; que, de leur compagnie, était un homme d'un certain âge, qu'on lui a dit se nommer de Pons, ex-Constituant ; que, dans ce premier voyage, l'accusée prit un logement chez un Français nommé Grenier.
a Le second voyage de l'accusée se fit encore à Londres, peu de temps après son retour en France. Elle fut logée dans a Marguerite Street Oxford ». Là, elle recevait tous les émigrés de la haute classe, notamment la femme Calonne.
a Lors de son troisième voyage, l'accusée fut rendre visite au citoyen Saint-Far, frère putatif de d'Orléans, qui venait de louer un hôtel garni à a Boulton Street Barks Square » pour Bouille. Comme ce dernier n'arrivait point, cet hôtel fut cédé par Saint-Far à l'accusée.
a Au mois de janvier 1793, l'accusée, après la mort de Capet, prit le deuil avec le plus grand faste anglais; elle fut à tous les services célébrés dans les chapelles des puissances ennemies de la République.
a Observe le déclarant que, forcé de quitter l'Angleterre par ordre arbitraire du roi, il repassa en France ; qu'ayant été chargé par le Comité de sûreté générale de plusieurs opérations importantes, lesquelles lui suscitèrent différents voyages à Louveciennes, invité de la part de l'accusée à prendre un gîte chez elle, il accepta.
a Causant avec elle, il lui parla des voyages qu'elle avait faits à Londres et des personnes qu'elle avait fréquentées, ajoutant qu'il savait qu'elle avait entretenu des correspondances criminelles avec elles, à quoi l'accusée lui avait répondu : a Oui, c'est vrai... Mais je n'entretins avec eux que des liaisons et rien de plus. »
a Que le déposant lui mit sous les yeux la loi du mois de mars, qui punit de mort tout particulier qui a des correspondances directes ou indirectes avec les ennemis de la République; que, le lendemain, l'accusée fit servir un déjeuner aux officiers municipaux de Louveciennes où il fut invité à se rendre; que l'accusée ayant fortement poussé ces officiers de déclarer pourquoi ils avaient arrêté le nommé Labondie, ceux-ci ayant déclaré qu'ils ne le connaissaient pas, l'accusée et son valet de chambre les invitèrent à consigner cette déclaration dans une lettre qui fut écrite par
lui, déposant, et signée par lesdits offiiciers municipaux. Le soir môme, Labondie sortit de prison.
a Que Salanave, chef d'office de l'accusée, ayant raconté à lui déposant, ce qu'était Labondie et lui ayant dit qu'il était un ci-devant qui avait été commissaire de la marine à Rochefort, dont les parents étaient émigrés, qu'il était venu de ce dernier endroit vraisemblablement avec un faux passeport, lequel était visé à Paris par la municipalité, un mois avant la date de Rochefort, il y avait tout lieu de croire qu'il était mal intentionné.
a Ajoute le déposant que s'étant de nouveau rendu à Louveciennes, l'accusée l'envoya chercher; s'y étant transporté, il y trouva la Rohan-Rochefort qui lui dit qu'elle était bien aise de le voir, a Mon fils Charles, ajouta-t-elle, « vous aime beaucoup. »
0 — J'en suis fâché, Madame, lui répondis-je, votre fils est un faux patriote! Souvenez-nous qu'il souffre qu'on l'appelle prince et qu'il vous qualifie de princesse.
a — Oui, répondit-elle... mais c'est une plaisanterie que nous faisons ensemble.
« — Des gens comme vous. Madame, objectai-je, ne plaisantent pas avec des titres que vous avez portés, et, quand il n'y a plus de rois, il n'y a plus de princes. »
Le vice-président demande à l'accusée :
« — Qu'avez-vous à répondre à la déclaration du témoin ?
a L'accusée. — J'ai à répondre que j'ai effectivement vu à Londres M™®^ Calonne et Mortemart, mais toutes nos relations se bornaient au ton de l'amitié.
« D. — Avez-vous porté à Londres le deuil de Capet?
a R. — J'ai porté une robe noire parce que je n'en avais emporté aucune d'autre couleur.
a D. — Avez-vous sollicité l'élargissement de Labondie?
a R. — Je l'ai sollicité parce qu'il avait été arrêté chez moi comme suspect. »
On entend un autre témoin.
oc Louis-Marguerite-Bernard Escourt, ancien capitaine de cavalerie, actuellement détenu à la Force, déclare connaître M""® du Barry, ainsi que Vandenyver père et l'aîné des fils.
« Il y a environ deux ans qu'il a fait connaissance de l'accusée, mais il a été rarement chez elle.
« Elle lui écrivit de Londres de lui servir de procureur fondé et d'aller chercher 200 ooo livres chez Vandenyver, qui les a prêtées à Rohan-Chabot, alors logé rue de Seine. »
Dumas à l'accusé Vandenyver :
a — Etiez-vous convenu avec votre coaccusée du Barry que vous lui avanceriez 200 000 livres ?
« L'accusé. — Oui.
« D. — Depuis quelle époque?
« R. • — Le mois de novembre 1792.
« D. — Le témoin vous a-t-il dit que cette somme était destinée à Rohan-Chabot?
« R. — Je crois qu'il me l'a dit.
« D. — Mais vous ne deviez pas ignorer les lois qui défendent de disposer d'aucun fonds appartenant aux émigrés; or, la du Barry était alors à Londres.
« R. C'est juste, mais elle avait un passeport pour y
aller. »
L'audition se poursuit
a François Salanave, ci-devant officier chez l'accusée, actuellement employé au Comité de surveillance de Versailles, dépose avoir vu venir chez la du Barry : Lavaupalière, Brissac, Labondie, d'Escourt, le ci-devant marquis Donnissan, l'ex-vicomte de Pons, la ci-devant marquise de Brunoy, la ci-devant duchesse de Brancas, avec laquelle elle a fait le voyage de Londres et qui, depuis, y est restée.
a Ajoute qu'en sa qualité de patriote, il était mal vu par les autres domestiques de la maison, qui étaient aristocrates et qui l'ont même desservi dans l'esprit de l'accusée qui l'a renvoyé de chez elle.
a L'accusée. — J'ai à dire sur cette déposition que la
daiuc de Brancas n'a point émigré; au contraire, elle a même été de retour en France plus tôt que moi. Quant au témoin, je ne l'ai pas mis à la porte pour ses opinions, mais à cause d'une inimité de porcelaines qui disparaissaient journellement de chez moi. »
Un autre témoin est entendu :
C'est Louis-Benoit Zamor, âgé de trente et un ans, né au Bengale, dans l'Inde, employé au Comité de salut de Versailles.
a Déclare avoir été élevé chez la du Barry depuis l'âge de dix ans, qu'il fut amené en France par un capitaine de navire; que voyant les journaux patriotes parler souvent d'elle d'une manière un peu leste, il lui avait conseillé de faire le sacrifice d'une partie de sa fortune envers la nation pour conserver l'autre; que l'accusée, bien loin de prendre en considération ses sages avis, continua de recevoir chez elle des aristocrates, ce qu'il jugea en les voyant applaudir les échecs des armées de la République; qu'il fit de nouveau, à ce sujet, des observations à l'accusée qui ne daigna pas même avoir l'air d'y faire attention.
a Au contraire, ajoute Zamor, ayant appris que je fréquentais un ancien ami de Franklin et de Marat, et que j'étais très lié avec les patriotes Blache, Salanave, Frémont et un très grand nombre d'autres, elle se permit de dire avec un ton impérieux qu'elle ne me donnait que trois jours pour sortir de sa maisoiL
a L'accusée. — Il est faux que je recevais chez moi des aristocrates ; quant aux avis que le témoin dit m'avoir donnés, je n'en avais point à recevoir de lui.
a A l'égard de son expulsion, elle a eu lieu rapport aux fréquentations des personnes qu'il vient de nommer. 1
Jean Thénot, instituteur à Luciennes, dépose avoir servi pendant cinq ans l'accusée en qualité de domestique et lui avoir entendu dire, en 1789, à l'époque de la mort de Foulon et de Berthier, que le peuple était a un tas de misérables et de scélérats ».
254 DE l'exil a l'échafaud.
« L'accusée. — Le fait est faux. C'est une affreuse perfidie. »
Plusieurs témoins sont successivement entendus. Henriette Briard, femme Couture, dépose être depuis vingttrois ans au service de l'accusée et l'avoir accompagnée dans ses voyages à Londres.
Marie-Anne Labitte, tapissière à Louveciennes, déclare qu'il est à sa connaissance que lors de l'arrestation de Brissac, l'accusée passa la nuit à brûler des papiers.
« L'accusée. ■ — Je n'ai brûlé aucun papier. »
Après un nouvel interrogatoire de Vandenyver, le viceprésident Dumas prononce son résumé :
a Citoyens jurés, dit-il, vous avez prononcé sur les complots de l'épouse du dernier tyran des Français, vous avez à prononcer en ce moment sur les conspirations de la courtisane de son prédécesseur.
« Vous voyez devant vous cette Laïs célèbre par la dissolution de ses mœurs, la publicité et l'éclat de ses débauches, à qui le libertinage seul avait fait partager les destinées du despote qui a sacrifié les trésors et le sang des peuples à ses honteux plaisirs.
« Le scandale et l'opprobre de son élévation, la turpitude et la honte de son infâme prostitution, ne sont pas ce qui doit fixer votre attention.
« Vous avez à décider si cette Messaline, née parmi le peuple, enrichie des dépouilles du peuples qui payait l'opprobre de ses mœurs, descendue par la mort du tyran du rang où le crime l'avait placée, a conspiré contre la liberté et la souveraineté du peuple.
ce Après avoir été la complice et l'instrument du libertinage des rois, elle est devenue l'agent des conspirateurs, des tyrans, des nobles, des prêtres contre la République.
a Les débats, citoyens jurés, ont déjà jeté sur cette conspiration le plus grand jour. Vous avez dû saisir le trait de lumière que les dépositions des témoins et ses pièces ont fourni sur le vaste complot, sur cette conjuration exécrable
DE l'i:xil a l'échafaud. 255
dont les annales des peuples ne fournissent point d'exemple. Et jamais affaire plus importante ne s'est présentée à votre décision puisqu'elle vous offre, en quelque sorte, le nœud principal des trames de Pitt et de tous ses complices contre la France. Il convient donc de remettre sous vos yeux les détails de cette conspiration et la part qu'y ont prise la courtisane du despote et ses complices.
a Tel est, citoyens jurés, le résultat des débats qui ont eu liou : c'est à vous de les peser dans votre sagesse.
« Vous voyez que royalistes, fédéralistes, toutes factions divisées en apparence, ont le même centre, le même objet, le même but. La guerre extérieure, celle de Vendée, les troubles du Midi, l'insurrection départementale du Calvados, tout a le même principe, le même chef, d'Artois... Pétion...
a L'infâme conspiratrice qui est devant vous pouvait, au sein de l'opulence acquise par ses honteuses débauches, vivre heureuse dans une patrie qui paraissait avoir enseveli avec le tyran le souvenir de sa prostitution.
« Mais la liberté du peuple a été un crime à ses yeux : il fallait qu'il fût esclave, qu'il rampât sous les maîtres et que le plus pur de la substance du peuple fût consacré à payer ses plaisirs. j>
Le vice-président Dumas pose ensuite les questions.
Les jurés et les accusés se retirent.
Après avoir été environ cinq quarts d'heure aux opinions, les jurés rentrent à l'audience et font leurs déclarations après lesquelles les accusés ayant été ramenés, le jugement suivant est intervenu après que l'accusateur public a été entendu :