JUGEMENT
a Le tribunal, d'après la déclaration du juré de jugement faite à haute voix, portant qu'il a été pratiqué des machinations et entretenu des intelligences avec les ennemis de l'Etat et leurs agents pour les engager à commettre
des hostilités, leur indiquer et favoriser les moyens de les entreprendre, et diriger contre la France, notamment en faisant à l'étranger, sous des prétextes préparés, divers voyages pour concerter ces plans hostiles avec ces ennemis, en leur fournissant, à eux ou à leurs agents, des secours en argent ;
a Que Jeanne Vaubernier, femme du Barry, demeurant à Louveciennes, ci-devant courtisane, est convaincue d'être l'un des auteurs ou complices de ces machinations ou intelligences ;
a Ouï l'accusateur public en ses conclusions sur l'application de la loi;
a Condamne ladite JEANNE VAUBERNIER, femme DU Barry, les dits Jean-Baptiste Vandenyver, Edme- Jean- Baptiste Vandenyver et Antoine- Augustin VANDENY- VER à la PEINE DE MORT, confonnément à l'article i^'" de la première section du Titre premier de la deuxième partie du Code pénal, dont il a été fait lecture et laquelle est ainsi conçue : a Quiconque sera convaincu d'avoir pratiqué « des machinations ou entretenu des intelligences avec les « puissances étrangères ou avec leurs agents, pour les (ï engager à commettre des hostilités ou pour leur indiquer « les moyens d'entreprendre la guerre contre la France, (( sera puni de mort, soit que ces machinations ou intellia gences aient été ou non suivies d'hostilités. »
a Déclare les biens desdits femme du Barry, Jean- Baptiste, Edme-Jean-Baptiste et Antoine- Augustin Vandenyver acquis au proht de la République, conformément à l'article 2 du Titre II de la loi du 10 mars 1793, dont il a été fait lecture, lequel est ainsi conçu :
« Les biens de ceux qui seront condamnés à la peine de a mort seront acquis à la République, et il sera pourvu à la a subsistance des veuves et des enfants s'ils n'ont pas de 4 biens ailleurs. »
a Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public, le présent jugement sera exécuté dans les vingt-quatre heures
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sur la place de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché dans toute la République.
0 Fait et jugé en audience publique, le 17 frimaire an deuxième de la Republique, d
Dumas ayant ensuite ordonné aux gendarmes d'emmener les condamnés, M'"^ du Barry, voyant les principaux témoins entendus contre elle et présents à l'audience à ce moment se frotter les mains pendant le prononcé ci-dessus pour marquer la satisfaction qu'ils avaient de la voir condamnée à mort, se trouva tellement faible qu'elle ne pouvait se soutenir; deux gendarmes la prirent par-dessous les bras pour la reconduire en prison.
L'effroi de la mort avait fait une telle impression sur M""® du Barry que, ne sachant comment échapper au supplice, elle employa un moyen qui ne la sauva pas et entraîna dans sa perte ses plus fidèles amis.
Elle imagina qu'en déclarant exactement tout ce qu'elle avait cru devoir dérober à la rapacité des brigp.nds, on lui ferait grâce; mais, hélas! elle ne put triompher de la cruauté de ses ennemis, qu'elle eût bien mieux fait d'acheter que de leur apprendre aussi indiscrètement des secrets qu'on ne peut se dissimuler que la reconnaissance et l'amitié eussent dû faire garder à la comtesse : mais, je le répète, la mort était pour elle ce qu'elle imaginait de plus horrible, et rien de ce qui pouvait l'y soustraire ne se présentait à son imagination effrayée comme un mal.
Pendant que M^"^ du Barry faisait sa déclaration, Greive et plusieurs autres témoins entendus au procès étaient à déjeuner avec Héron à la buvette intérieure du tribunal, et s'exprimaient ainsi sur les condamnés : « En attendant, disaient-ils, de voir cette dame et ces messieurs dans le panier aux œufs rouges », et autres effroyables plaisanteries.
A peine ^M^'^ du Barry vit-elle la fatale voiture qui devait la conduire, ainsi que MAI. Vandenyver et Noël, au lieu du supplice, que la fermeté qu'elle avait paru conser-
ver jusqu'à ce moment l'abandonna, et la mort la marquant de son doigt redoutable effaça avant son heure dernière les roses de son teint.
Déjà la pâleur s'étend sur ses traits et la rend méconnaissable à ceux qui, peu de mois avant, admiraient encore l'éclat de sa beauté.
Une foule immense s'était placée sur la route, plutôt par curiosité que par haine; cette multitude, qui se pressait sur les traces de son horrible char, semblait lui faire un devoir de suivre l'exemple que tant d'autres femmes avaient donné avant elle.
M"'^ du Barry aurait dû, comme ces illustres victimes, paraître s'élancer avec joie au-devant d'un trépas dont la cause était glorieuse, et au moins ravir aux tyrans qui désolaient alors la France le plaisir qu'ils trouvaient à s'abreuver de sang et de larmes.
Mais celle qui n'avait jamais pensé que le terme fatal ne peut s'éviter et que le travail de toute la vie est d'apprendre à mourir, ne put supporter l'aspect de la mort qui, il est vrai, se présentait à elle sous la forme la plus effrayante.
Aussi les soupirs qu'elle ne pouvait étouffer, ces regards éteints qu'elle laissait errer sur ce qui l'entourait, tout prouvait qu'elle sentait les douleurs de l'agonie.
En vain, IMM. Vandenyver, qui lui avaient des obligations et dont, en échange, elle avait reçu des services, la suppliaient de rappeler ce qu'elle pouvait avoir de constance pour supporter un mal inévitable; leur ancienne amitié pour la comtesse, la confiance que leurs qualités estimables devaient lui donner de leurs discours, rien, rien ne put lui faire surmonter les regrets qu'elle éprouvait, en pensant que dans une heure elle ne serait plus ; et c'est avec une peine extrême qu'elle retenait les larmes qui bordaient ses paupières.
En vain Noël, conventionnel, que l'on tramait au supplice comme ayant, disait-on, conspiré, l'engageait à quitter avec tranquillité une vie qui ne pouvait être heureuse tant
que la terreur planerait sur l'empire; elle n'entendait qu'un vain bruit et les paroles les plus éloquentes n'atteignaient point ses pensées lorsque, tout à coup, arrivée à la barrière des Sergents, elle leva les yeux et aperçut le balcon de la maison de M™^ Bertin, où toutes ses ouvrières s'étaient placées pour voir encore une fois M™® du Barry.
Soit que la réunion de ces jeunes filles lui rappelât son premier état, où, si elle fût demeurée, elle eût été à l'abri de la hache révolutionnaire, soit qu'elle regrettât presque autant les délicieuses parures qui sortaient des mains de ces jeunes filles, elle se mit à jeter les hauts cris.
Les pauvres petites en furent si touchées qu'elles se retirèrent avec précipitation, ne pouvant supporter le spectacle du malheur de celle dont l'étonnante fortune avait été plus d'une fois le rêve brillant de leur imagination.
Quoi qu'il en soit, la douleur de la comtesse avait un caractère si déchirant que l'of&cier de gendarmerie, craignant que le peuple, dont on doit toujours appréhender les caprices, après avoir tranquillement laissé conduire le roi et la reine au supplice, ne s'ameutât pour sauver la maîtresse de Louis XV, ordonna de hâter la marche des condamnés, donnant à la crainte d'une révolte ce qu'on n'accordait pas à la pitié pour les infortunés que l'on conduisait ordinairement à l'échafaud au petit pas, pour qu'ils servissent plus longtemps de spectacle au peuple.
Enfin, arrivée sur la place de la Révolution, on la fit descendre la première.
On assure alors que sa douleur devint si vive que sa raison en fut altérée et qu'elle s'écria, en se voyant dans les mains du bourreau :
— A moi ! A moi !
Puis, revenant à elle, elle s'adressa à l'exécuteur avec cette voix douce et persuasive qui n'avait jamais été refusée et lui dit :
— Encore tin moment^ Monsieur^ je voîcs en prie ! Mais, sourd comme l'affreuse déité dont il était le
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ministre, il ne paraît pas entendre les mots que sa belle bouche lui adresse : il saisit l'infortunée du Barry et, sans pitié pour les formes enchanteresses qui conservaient leurs délicieux contours, il la jette sur l'affreuse bascule, et cette tête, que sa beauté avait placée si près du trône, tombe sous la hache qui avait terminé le sort de notre dernier roi et de son auguste épouse.
Ainsi, tout nous conduit où le destin a marqué le but de la carrière.
Il nous était, il est vrai, libre d'éviter les routes dangereuses, mais il était écrit que nous ne les éviterions pas.
Et ainsi nous avons vu la jeune Vaubernier, dans son adolescence^ parcourir les sentiers fleuris de la volupté; dans sa jeunesse, suivre les routes tortueuses de la politique ; dans l'âge mûr, goûter les charmes de l'amitié dans une retraite délicieuse, la quitter pour recouvrer une partie d'une immense fortune, et, par cette imprudence, donner un prétexte plausible aux brigands sanguinaires qui gouvernaient alors sa patrie, de l'assassiner juridiquement pour s'emparer de ses trésors ; mais tout était prévu, et rien, non, rien ne pouvait retarder d'un instant celui où cette belle femme devait terminer son sort.
On assure que Curtius, connu par la perfection avec laquelle il modelait en cire coloriée, obtint la permission de conserver par ce procédé les traits de M™® du Barry et que ce fut dans le cimetière même de la ^Madeleine qu'il exécuta ce projet.
Nous ne croyons pas, cependant, que ce portrait puisse être fort ressemblant; la contraction des muscles dans la surprise ou la colère change entièrement les traits; à bien plus forte raison les convulsions de la mort, et d'une mort aussi violenté, doivent-elles détruire tout ce qui caractérisait la physionomie dans le calme des passions ou dans le repos du bonheur.
Mais il n'en est pas moins précieux par la célébrité de celle qu'il représente, même imparfaitement.
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Lorsque Curtius eut terminé son travail, on réunit cette tête aux restes infortunés de M"'^ du Barry et on l'enterra à deux toises de Louis XVI, de Marie-Antoinette, de Louis- Philippe-Joseph d'Orléans, de Charlotte Corday, d'Adam Lux, de Vergniaud, de la femme Roland, de Claude Fauchet, du maire Bailly, du jeune Cirey, député, de Laverdy, de Rabaud-Saint-Etienne, Kersaint, etc., etc.
Immédiatement après l'exécution, Greive se rendit en voiture à Louveciennes.
Y étant arrivé, il raconta à ses complices ce dont il avait été témoin.
— Je n'ai jamais tant ri, dit-il, qu'aujourd'hui, en voyant les grimaces que faisait cette belle... pour mourir.
Puis il ajouta :
— Escourt, Morin et Labondie ne vont pas tarder à faire les leurs; Fouquier, accusateur public, me l'a promis.
Ce que ce scélérat avait osé prédire arriva.
Les amis de M°^* du Barry et son fidèle serviteur la suivirent dans la tombe.
Nous terminons donc ici ces Mémoires, heureux si nous avons rempli le but que nous nous sommes proposé, en prouvant par le récit exact des différentes circonstances où M""® du Barry s'est trouvée, que ses qualités précieuses eussent dû lui mériter l'indulgence de ses contemporains comme elles lui avaient assuré l'amitié de lous ceux qui avaient été à portée de juger son cœur!...