SCENE X
SAINT-LAMBERT
Qu'avez-vous donc , madame ? seriez-voiis indisposée ?
M""^ UC CHATELET
Non , monsieur.
SAINT-I.AMBEnT.
Je vous gêne , peut-éire!
M™« DD CHATEI.ET.
Aon , monsieur.
Accusez M. de Voltaire, madame, si je suis importun ; c'est lui qui m'encourage dans mon indiscrétion.
M"« DU CHATELET
M. de Voltaire ne sait rien... Il n'est pas toujours prudent de mettre nos meilleurs amis dans la confidence de certains secrets; n'esl-il pas vrai, monsieur?
SAINT-LAMBERT
Je ne vous comprends pas , madame.
M™* DU CHATELET, le regardant d'un air étonné , et reprenant avec une dignité sévère.
Monsieur, votre silence est peut-être la meilleure des excuses. Aussi , je veux bien vous promettre le plus entier oubli... C'est une espèce de pardon que vous méritez à peine.
SAINT-LAMBERT , Stupéfail.
Mais , madame , le pardon est inutile quand il n'y a pas eu d'offense. Je ne fus jamais coupable envers vous.
M™'' DU CHATELET
Vous osez le dire ?
SAINT-LAMBKRT.
Je le jure.
jitne DP CHATELET , lui remcllant la lettre. Et celte lettre !
SAINT-LAMREKT.
Cette lettre? ( Il la prend , la regarde avec surprise , puis sourit. ) Non , madame , il n'y a pas eu d'ofifense.
M'°<= DU CHATELET
Comment?
SAINT-LAMBERT, àdemi-voix.
Veuillez pardonner une erreur bien involontaire; celle lettre qui a dû vous paraître si inconvenante...
M™« DU CHATELET
Eh bien?
SAINT-LAMBRRT.
Elle ne vous était pas destinée : je me suis trompé d'adresse.
M"* BU CHATELET, avec mauvaise humeur.
Ah !.. (D'un ton plus doux.) Pourquoi mentir?.. Maintenant que je vous ai grondé, je rirais volontiers d'une ruse de guerre qui n'est pas sans malice : il y a de pauvres femmes qui s'y laisseraient prendre.
SAINT-LA.MBKKi.
Qu'enlcnds-je ?
M""' DD CHATELET
Oui ; elles se diraient : Dieu ! comme il sait aimer!... Et l'imagination, ayant ainsi un champ ouvert , pourrait aller loin... (.\.vec beaucoup d'indulgence. ) Si nous voulons rester bons amis, qu'il ne soit plus question d'une prétendue méprise dont je ne saurais être dupe.
SAINT-LAMBERT, élourdiment.
Mais je vous assure, madame, que vous l'êtes beaucoup plus que nous le pensez.
M"" DU cn.VTLLET , riant.
(leci a l'air d'une impertinence.
SAIM-LAMBEUT.
Si je ne connaissais votre sévériti^ , je croirais que vous voulez vous amuser de moi , ou m'arrachcr mon seciel.
M^e DU CHATELET.
Et s'il en élail ainsi?
SAINT-LAMBEKT.
J'appliquerais encore tous mes soins a vous cacher le nom de la personne qui devait lire cette lettre, et je souhaiterais que le hasard ne vous le fit pas découvrir.
M°"^ DU CHATELET, étonnée el mortifiée.
Eh quoi ! il serait vrai? les bruits qui ont couru... ce serait pour la vicomtesse...
SAINT-LA.MBERT , l'interrompant.
Oh ! non , non , madame.
M"'= DUCHATELET
Comme vous rougissez!... (A part. ) Était-ce donc pour elle !
SAINT-LAMBERT, à part.
Eh ! mais , elle ne rit plus !
M°"^ DU CHATELET , très sèclicmcnt.
Si cela est, il vous sera difficile de m'expliquer, monsieur, comment mon nom s'est trouvé sous votre plume. Mais je ne veux pas d'explication , cl je me retire pour n'en pas entendre davantage.
SAINT-LAMBERT , blessé.
C'est à moi, madame , de vous céder la place ; je sors. Me sera-t-il permis au moins de prendre congé de vous avant de quitter le chdleau?
M"» DU CHATELET . de très mauvaise humeur.
Cela ne me semble pas nécessaire.
SAINT-LAMBERT, à part.
C'est singulier ! J'étais moins maltraité quand elle croyait la lettre pour elle.
.Vin do la Valse des Comédiens.
Adieu, madame, il faut que je vous quitte; Vous obéir est ma première loi.
Puisqu'à présent mon aspect vous irrite , Je dois partir... mais au moins plaignez-moi !
i'A pari.) Le malheureux , que sa colère accable , Est innocent... el le voilà banni !...
Il eut grand ton!... car, s'il était coupable . Peiilèire bien serail-il moins puni I