‹ Madame du Chatelet, ou Point de lendemainChapitre 10 sur 25 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

M"? DU CHATELKT, VOLTAIRE. SAIM- LAMBERT, eiilraiU par le fond.

VOLTAiUE.

Arrivez, mon cher Saint-Lambert ; on parle de (le vous.

SAINT-L.VMBERT.

Alors il faut que j'aie une grande confiance dans votre amitié pour n'être pas inquiet.

VOLTAIRE

Oui, je disais, et madame ne nieflémenlait pas, que vous êtes un heureux mortel ! Figure , esprit, lalens, et, ce qu'il ne faut pas oubUer, un brillant uniforme que vous portez à ravir ! N'esl-il pas vrai, madame?

M""* DU CHATELET, qui a jeté à la dérobée un regard sur Saint-Lamberl.

Je n'ai pas dit un mot de cela.

SAINT-LAMUERT, à Voltaire.

Vous me traitez en ami , en disciple. Je n'ai pas le droit d'espérer de madame autant d'indulgence.

."H™* DU CUATEI.ET, qui lui a encore lancé un regard fiirtif, à part.

Il est aussi calme qu'à l'ordinaire.

SAINT-LAMBERT

Un temps viendra peut-être où je mériterai sa bienveillance.

VOLTAIRE, bas à ]\l""= du Cliâtelet. Dites-lui donc quelque chose.

j,me uu CHATELET, avec ironie.

M. de Saint-Lambert a besoin d'être encouragé! Il est si timide !

SAINT-LAMBERT, à pari, avec étonnemcnt.

Qu'a-t-elle donc?

VOLTAIRE

Oh ! les encouragemens ne lui manqueront pas ! Les premiers essais de sa plume , élégante et légère, ont obtenu de nombreux suffrages; et le \ôtre, madame, a déjà payé ses efforts. Les jolis vers qu'il nous récitait hier, il a rlù vous les remettre? Ils n'ont rien perdu, sans doute, à la lecture ?

SAINT-LAMBERT, à .>!■"« du Chàlulel.

Cette nouvelle épreuve m'a-t-elle été favorable?

.M""" OL CUATELET, à part.

Quelle audace! (Elle lui lance un regard .révère.

SAINT-LAMBKRT, à part.

Comme elle me regarde ! qu'y a-(-il donc?

VOLTAIRE

Vous ne répondez pas ? avez-vous remarqué quelque chose qui ne vous plaise pas? Il faudrait le lui dire franchement : a son âge, on profile des leçons, et il ferait mieux une aulro fois.

M™» DU CHATELET, à part.

Je ne sais en vérité que répondre.

VOI.TAlUi;.

Allons, avoucz-le : vous voudriez quelque chose de plus !

M""' nu CHATELET.

Quelque chose de plus? Non, c'est bien assez, je vous jure.

VOLTAIRE

Madame la marquise , mon cher ami . esl un peu dilHcile. Elle a vu tant d'ouvrages de ce genre 1

M™" DU CHATELET, à pari.

Il me met au supplice ! (Haut et ironiqucnienl.) Monsieur a une manière d'écrire qui n'appartient qu'à lui, et dont rien, je vous assure, ne m'avait donné l'idée. ( Elle regarde allenlivemcnt Saiat- Lamberl.)

SAINT-LAMBERT, bas à Voltaire.

Je crains vraiment de lui avoir déplu.

VOLTAIRE, à demi-voix.

Ne vous effrayez pas ! c'est un léger caprice. Elle a tant de quoi se faire pardonner !

M""^ DU CHATELET, à part.

Voltaire a raison ; sa tournure esl charmante ! Je ne l'avais pas encore examiné. Il est très bien. VOLTAIRE , à Sainl-Lainberl.

Vous êtes beaucoup trop modeste , Saint-Lambert : un jour votre nom sera célèbre.

SAINT-LAMBERT

Je n'en doute plus. N'ai-je pas reçu de \ous, ce matin , mon brevet diinmortalité?

M""' DU CHATELET

Que voulez-vous dire?

Qu'entre deux scènes de Mérope l'auteur de la Henriade a laissé tomber de sa plume un de ces riens charmans qui feront les délices de la postérité. Or celui-ci m'est adressé, et je peux dire comme Horace : « Je ne mourrai pas tout entier! »

M""^ DU CHATELET

Ces vers , m'est-il défendu de les connaître ?

SAINT-LAMBERT

{Monsieur de Voltaire ne voudrait pas se priver du plus flatteur de tous les suffrages. ( Il lire un papier de sa poche et le donne à Voltaire. ) Tenez ! ce serait agir en ennemi que de ne pas vous les laisser lire vou.s-méme.

VOLTAIRE, à M""= du Chàlelet.

Vous le désirez ?

M""" nu CHATELET.

Je vous en prie.

VOLTAIRE

Allons! (Il lit.)

— A monsieur de Saint-Lambert.

Tandis qu'au-dessus de la terre, Des aquilons et du tonnerre , l.a belle amante de IS'cwlon n.ins les roule* dr la lumière

MADAME DU CHAÏELET.

Conduit le char de Pliaélon ,

Sans verser dans celle carrière ,

Noiis attendons paisiblement

Près de l'onde caslalienne

Que notre héroïne revienne

De son voyage au firmamenl :

El nous assemblons , pour lui plaire ,

Dans ces vallons et dans ces bois ,

Les fleurs dont Horace autrefois

Faisait des bouquets pour Giycère.

Saint-Lambert, ce n'est que pour toi

Que ces belles fleurs sont écloses !

C'est ta main qui cueille les roses ,

Et les épines sont pour moi.

« Ce vieillard chenu qui s'avance, *

» Le Temps , dont je subis les lois ,

» Sur ma lyre glace mes doigts ,

» El des organes de ma voix

» Fait frémir la sourde cadence.

» Les Grâces , dans ces beaux vallons ,

» Les dieux de l'amoureux délire ,

» Ceux de la flûte et de la lyre ,

)i T'inspirent tes aimables sons ,

» Avec toi dansent aux chansons ,

« Et ne daignent plus me sourire.

» Dans l'heureux printemps de tes jours ,

)) Des dieux du Pinde et des amours

» Saisis la faveur passagère ;

» C'est le temps de l'illusion ;

» Je n'ai plus que de la raison!...

» Encore , hélas! n'en ai-je guère ! »

Mais je vois venir, sur le soir.

Du plus haut de son aphélie ,

Noire astronomique Emilie

Avec un vieux tablier noir,

Et la main d'encre encor salie ;

Elle a laissé là son compas.

Et ses calculs et sa lunette ;

Porte-lui vite à sa toilette

Ces fleurs qui naissent sur tes pas ,

Et chante-lui , sur la muselle ,

Ces beaux vers, que l'amour répète ,

Et que Newton ne connut pas.

(Il rend le papier à Saint Lambert. ) M"" DU CHATELET.

Vos vers son jolis , comme tout ce que vous faites ; mais je n'ai pas coutume de tremper mes doigts dans mon encrier.

VOLTAIUK.

Que voulez-vous? c'est la rime.

M™« DU CUATELET.

La rime ! la rime est une sotte. Vous changerez cela , s'il vous plait. Je ne crois pas nécessaire que la postérité me voie avec dos mains toutes noires.

VOLTAItlE.

Pas de colère ! je vous obéirai.

■ I.cs vers guillemcttés peuvent se passer au ilifiiirf pour rinnnrr plus de rapidité a la ïconr.

M™« DU CUATELET.

A la bonne heure. ( A part. ) En \ érilé , le calme de Saint-Lambert est étonnant !

VOLTAIRE

Il faut que je vous quitte; mais c'est encore pour m'occuper de vous; je vais écrire a votre avocat de Bruxelles , et consoler ce brave homme qui se plaint que vous manquez de patience.

.M"""^ DU CUATELET.

Je le lui conseille.

Il a raison , car enfln le procès dont il est chargé n'a encore que soixanle-dix-sept ans.

SAINT-LAMBERT

C'est un peu long.

VOLTAIRE

Pour les plaideurs , oui... mais c'est bien court pour les avocats. A revoir donc, M"^ la marquise !

M"e DU CUATELET.

Vous nous quittez?

VOLTAIRE

Je ne tarderai pas à vous rejoindre , et je laisse prés de vous quelqu'un pour vous tenir compagnie en ma place.

SAINT-LAMBERT

-Ah ! qui oserait songer à remplacer Voltaire!

VOLTAIRE , l)as à M"^ du Châtelet.

N'oubliez pas ce que je vous ai dit; il y va de notre repos !

M"^ DU CUATELET , bas à Voltaire.

Comment ! vous voulez?...

V0LT.\IRE , à demi-voix.

Un peu de coquetterie ; cela vous coiite-t-il donc beaucoup?

Ai a : Premier cbœur de la Fiancée.

Une ruse esl nécessaire.

M"* DU CHATELET

Mais est-elle sans danger?

Je ne puis vous satisfaire.

Faites-le pour m' obliger.

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