SCENE XlII
gulières délicatesses !... Car, après ce que je sais, aucune crainle de ce genre ne pourrait me venir à l'esprit; et, en vérité, il me semble que le hasard m'ayant révélé vos secrets, vous feriez bien, pour passer le temps que nous avons à être ensemble, de me donner toute votre confiance.
SAINT-LAMBERT
Vous croyez, madame?
M™*^ DU CHATEI.ET.
Oui ; tenez , asseyons-nous. ( Us s'asseyent à droite, chacun sur un fauteuil; d'abord loin l'un de l'autre.) Il est si doux de parler de ce qu'on aime ; et je vous écouterais avec tant d'intérêt ! SAINT-LAMBEKT, tendre et enjoué pendant toute la scène.
Si pouvais le penser?
M™'' DP CHATELET, gracieuse et coquette. Vous l'aimez donc beaucoup?
SAINT-LAMBERT
De qui parlez-vous, madame ?
M™^ DU CHATELET
L'auriez-vous oublié ?
SAINT-LAlïlBERï.
Si votre pensée va au-delà de ce salon , je ne vous comprends plus.
M"" DU CHATELET. minaudant un peu.
Si elle y reste enfermée, je ne veux plus vous comprendre.
SAINT-LAMBEKT.
Près de vous, le moyen de parler d'autre chose?
M"* DU CHATELET
Et le danger de parler de celle-là ?
(En causant elle s'est un peu rapprochée de Saint- Lambert.)
SAINT-LAMBERT
Le danger!... pour moi... comme je vous le disais tout à l'heure.
M"'= DU CHATELET, se reculant un peu, et lâchant de détourner la conversation.
Nous en étions à la confidence que vous deviez me faire, et que cette lettre...
SAINT-LAMBERT
Cette lettre?... la voilà.
M"» DU CHATELET
Eh bien! vous ne l'envoyez donc pas?
SAINT-LAMBERT, riant.
On n'a pas voulu la recevoir.
M™« DU CHATELET, riant.
Mais je parle de .sa vraie destination.
SAINT-LAMBERT
Elle y a été si mal reçue qu'il a bien fallu lui en inventer une autre.
M™<= DU CHATELET, souriant.
Ah!... vous mentiez tantôt, ou vous mentez à présent.
SAINT-LAMBERT
Le temps, dit-on, découvre les grandes vérités!... Puisse-t-il me donner les miiyens de pnuiver celle-ci 1
M'"^ DU CHATELET
Cela serait peut-être long?
SAINT-LAMBERT
Je le crains ! car ce n'est pas le sentiment qu'inspire une femme, mais celui qu'elle éprouve qui la persuade.
M""^ DU CHATELET, reprenant un ton plus grave, et se reculant encore.
Malgré votre folie , que les mœurs de notre temps excusent un peu , je pense qu'il vous reste assez de raison pour m'enlendre !.. Comment de semblables moyens de réussir peuvent-ils être tentés? Comment un homme peut-il supposer qu'on croira à un amojr si subit, et qu'on le partagera si promptement?
SAINT-LAMBERT
Et pourquoi pas, madame ?
Air de Téniers.
Oui, croyez-moi, celle céleste flamme.
Un seul instant suffit pour l'allumer!
M""^ DU CilATELET.
Mais le temps seul peut convaincre une femme.
SAINT-LAMBERT
On perd le temps qu'on passe sans aimer. Par des rigueurs ou par l'indifTérence Pourquoi blesser un cœur vraiment épris? Ah ! sans pitié peut-on voir sa souffrance?
M"*> DU CHATELET
Ne doit-on pas redouter son mépris?
SAINT-LA.MBERT.
Du mépris!... Et pourquoi?... Estimer une femme parce qu'elle cache plus long-temps ce qu'elle éprouve, ou la mépri.ser parce qu'elle est confiante dans celui quelle aime!... Je ne vous comprends pas, en vérité... Et vous, madame, qui parliez de confidences, tenez, j'ai bien envie de vous demander à mon tour celle de vos sentimens... Cet illustre ami... ce Voltaire...
M™« DU CHATELET
Je vous arrête !... Pour peu que vous connaissiez les femmes, vous savez qu'il faut les attendre sur les confidences... El pourtant, je me sens du plaisir à causer avec vous de ce que le cœur a de plus intime... et je vous répéterai ce que je vous disais tout à l'heure : l'amour ne m'a jamais paru excusable que lorsque le lem|)s et une connaissance approfondie du caractère peuvent rassurer sur les sentimcns qu'on inspire.
SAINT-LAMBERT
Ce que vous dites là ne peut s'appliquer qu a l'amitié.
M"" DU CHATELET
Comment?
saint-lambeht.
L'estime et le temps font naitrc l'amitié... mais, je vous le répèle, l'amour... il naît de lui-même.
M""' DU CIIATELI'T.
.Non, monsieur de Saint-Laniberl ; on se con-
MADAME DU CHÂÏRLET.
vient d'abord parl'eppiit, les idées se rapproeheni; les cœurs s'entendent...
SAI>T-LAMBEUT.
Oui... dans l'amitié!... (Avec beaucoup de chaleur et d'iniention.) Mais l'amour produit dès le premier instant un mouvement dont la cause nous est inconnue... Il nous entraîne vers un objet qui nous enchante... même avant de savoir si ce que nous éprouvons est partagé.
jime DU CHATELÉT, Se rapprochant involontairement
à mesure que la conversation s'anime. Avec un peu
de trouble et d'émolion.
Il me semblait pourtant que le plaisir qu'on trouve à se voir, le goût des mêmes études, l'habitude d'échanger ses idées, formaient seuls des liens durables.
SAINT-LAMBERT, avec chaleur.
Vous parlez toujours de l'amitié !... L'amour fait éprouver, dès la première vue, une impression aussi forte qu'elle est rapide.
mme DP CHATELET, le regardant avec trouble.
Vous croyez?
SAINT-LAMBERT, avec intention.
J'en suis siir.
M™'= DU CHATELET
Quoi! l'amour pourrait naître ainsi?... Et, presque sans se connaître...
SAINT-LAMBERT, vivement.
L'amour arrange si bien et si prompternent les choses, qu'on se trouve du même avis sans pouvoir le plus souvent dire ni l'un ni l'autre comment cela s'est fait.
M"<î DU CUATELET, riant.
En vérité , on ne devrait pas être responsable d'un sentiment qui vient ainsi à notre insu ! SAINT-LAMBERT, avec chaleur.
Et qui donne des émotions si vives que la plus légère de ses faveurs... (Il lui prend la main.) Cette main , que j'ose toucher malgré vous , cause à mon ame des plaisirs tels que celle froide amitié, dont vous parliez tout à l'heure, ne saurait ni les imaginer, ni les comprendre.
M'"^ DU CHATELET, troublée.
Mais vraiment... monsieur de Saint-Lambert!.. SAIM-LAMBERT, tré.s pressant.
Oui, la raison ne peut rien sur ces émotions si promptes ; on dit, on écrit ce qu'on voudrait cacher... On risque de déplaire... (Très tendrement.) On déplail peut-être... quand on donnerait sa vie pour faire partager ce qu'on ressent.
jime DU CHATELET, émue.
Ah ! les femmes inetlenl souvent à cacher ce qu'elles éprouvent autant de soin que les hommes en prennent pour exprimer ce qu'ils n'éprouvent pas.
SAINT-LAMBERT, lui baisant la main avec liansporl.
Je suis bien heureux!
M™'' nu cuATLi.KT, cnVajée.
Qu'ai-je rionc dit?
SAI.NT-LAMBERT
Oh ! laissez-moi espérer que ces mois viennent d'échapper à voire cœur ! N'appelez jias contre moi cette sévère raison...
M™^ DU CHATELET, soupirant.
Que vous savez si bien faire disparaître.
SAINT-LAMBERT
Que je voudrais vous faire oublier.
M°"= DU CHATELET, riant.
Le moyen de penser a quelque chose auprès de vous?
SAINT-LAMBERT
Il vaut mieux sentir que penser.
jime DU CHATELET, fort troublée.
Saint-Lambert!...
S.^INT-LAMBERT, pressant sa main sur son cœur. Comme il bat vite 1
M™® DU CHATELET, à part.
Hélas! le mien aussi.
SAINT-LAMBERT
Un mot!... un seul !,..
j,me DU CHATELET.
Que voulez-vous?
SAINT-LAMBERT
Votre cœur m'a-l-il enlcndu? Parlez! c'est la vie quej'attends ! Parlez ! (iM'"'^ du Châtelet très émue ne répond pas; mais,
par un mouvement brusque, elle pose la main de
Saint-Lambert sur son cœur.)
SAINT-LAMBERT, avec transport.
Il esta moi 1... Un gage de mon bonheur? M""^ DU CHATELET, se levant avec une sorte de crainte.
Ah ! j'en ai déjà trop dit !
SAINT-LAMBERT
Je vous en conjure!
M™'' DU CHATELET, très troublée.
Quoi?
SAINT-LAMBF.RT.
S'il esl vrai que mes vœux aient été entendus... Mine DU CUATEF ET. tâchant de se remettre et de plaisanter.
Que \ oulez-vous dire ? En vérité, vous êtes fou ! Je devrais me fâcher; mais tout ceci n'est qu'une plaisanlerie, un badinage sans conséquence... je l'espère.
SAINT-LAMBERT
Oh ! ne rétractez pas de plus douces paroles!
.M"^ du CHATELET.
J'entends quelqu'un...
SAINT-LAMBERT
Et je ne saurai pas mon sort ?
VOLTAIRE, en dehors. Par ici, monsieur le marquis ! c'est là que madame la marquise est occupée à travailler.
M™*" DU CH.ATEI.ET
C'est lui !...
SAINT-LAMBERT, très vile.
Oi\ vient I. . celle bauue ?...
M""' DU CH/VTELET.
Eh bien /
SŒN\\ XIV
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SAJM-I.AMISLUT.
Donnez-la-moi, si mes vœux sonl eiauct's !
»!""= DU CHATEI ET.
Silence !...
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