RUE BONAPARTE
MADAME
DUCROISY
s'y promènent, ne dégageront ni suc de pavot, ni acide prussique, et, par conséquent, ce serait du temps perdu que d'en déterrer les restes, afin de les enfermer dans des bocaux de pharmaciens, ou d'étudier subtilement les viscères des personnages. D'nillem's, puisque l'action se passe en mil huit cent trente-six, nous invoquons tout de suite la prescription, pour ce qui aurait pu se dire, se faire, se comploter en ce temps-là. Enfin nous prenons soin d'établir que notre personne n'existait pas alors, si ce n'est peutêtre à l'état de ver de terre, ce qui serait insuffisant, malgré la science incontestable de tous les tribunaux réunis, à prouver notre complicité à cette époque dans les discours qu'on y débitait et les faits qui s'y sont déroulés.
Ne rien faire comme personne ; porter des vêtements d'une coupe particulière ; allumer sa bougie lorsque les autres la soufflent ; écrire avec une brosse à trois poils soyeux eh guise de plume à long bec ; distiller du cai'min et des laques rosées au lieu d'encre noire ; garder le silence lorsqu'il plaît à tout le monde de causer ; être trop poli pour dire à un monsieur bien mis : vous êtes un âne ; mais se le répéter tout bas, au point de rester tout étonné de ce qu'il ne se met pas à braire ; tailler ses cheveux dans une direction , quand il est de mode de leur en imprimer une toute différente ; prendre dans l'attitude un air qui signifie clairement qu'on se soucie peu ou prou d'être écouté, lu, compris, admiré, détesté ou vendu, ce qui revient au même : n'est-ce point le secret de
sefaire unemeuted'ennemis, de se réveiller déshérité, et même de passer en police correctionnelle? Pour nous il nous a toujours semblé que oui.
Puisque, si longues que soient les introductions, nul n'est forcé de les lire, nous ne voyons pas pourquoi nous nous gênerions s'il est de notre fantaisie d'allonger encore celle-ci. Nous dirons donc que le digne personnage qui suscite cette entrée en matière, était de tout point conforme au portrait que nous esquissions plus haut. Mais, par la raison péremptoire qu'on ne doit pas exiger d'un lecteur plus d'intelligence qu'il n'est tenu d'en fournir, nous allons achever la peinture commencée.
Il se nommait depuis sa naissance, Louis Brandimard ; et, depuis son séjour à Paris, Aloysius Brandt ; un nom ne choquant en rien le goût ou l'odorat. Ce qu'il avait dans l'âme, on pourrait répondre que cela ne regarde personne ; seulement le roman finirait. Nous ajouterons alors que, s'il ne sautait pas à la gorge du genre humain, c'était par un dernier sentiment de civilisation dont il ne pouvait se désengluer; au fond, U l'aimait à peu près comme Galilée a dû aimer ceux qui l'appelaient idiot, lorsqu'il prétendait que la terre tourne. Il préférait de beaucoup à ses semblables les éléphants et les tigres du Jardindes-Plantes, parce qu'il lui était permis de les croire issus, depuis plusieurs milliers d'années, de ceux qui avaient porté le palanquin de la reine^de Saba et traîné ses chariots. Cela lui remplissait l'esprit d'idées fort pittoresques que personne n'est obligé de connaître,
et lui permettait de décrire des paysages orientaux qu'on n'est pas non plus contraint d'analyser.
Au moment où débute cette histoire, le jeune homme qui en constitue l'élément le plus nécessaire, était installé dans un vaste hangar plus long que large revêtant les apparences les plus hétéroclites. Ce hangar,' situé près de l'Hôtel-Dieu, participait d'un antre d'alchimiste, à moins que ce ne fût d'un laboratoire de pharmacie, ou d'un magasin de brocanteur, d'un atelier ou d'un grenier à fourrages. On pouvait y cuire du pain, y faire la lessive, y fabriquer des cuirs, y composer des poëmes en trente-quatre chants, y traiter de la serrurerie, de la teinture et de l'agriculture, y élever même des vers à soie, excepté lui donner l'appai^ence d'une pièce habitée par un être doué de toute sa raison. Il y avait des tables à dessus entrebâillés, qui laissaient apercevoir des fonds de tiroirs remplis de papiers à figures trigonométriques; des volets étalés sur des dos de chaises portant des planches couvertes d'épurés et de compas ; des vessies, dont on avait exprimé toute la couleur, gisaient dans des boîtes sans couvercles avec leurs becs éraillés, à côté d'une armée de pinceaux durcis; un établi serrait de près un fourneau, d'où la maigre fumée, cernant le dessous d'un poêlon, indiquait qu'un vivant devait en absorber le contenu ; la vitre salie de la fenêtre présentait un rideau naturel qui réfractait les tons lumineux du jour eu notes fausses sur les lavis com-
mencés; des branchages verts, droits comme les palmes des tableaux byzantins, trempaient dans des bocaux; sur des tables boiteuses, quelques feuillets sèches, raturés, additionnés de renvois, surcroisés d'annotations, indiquaient des phrases tordues en tous sens, droites, courbes, convexes ; des mots essayés^ comme des teintes sur un bout de toile ; des syllabes pesées ; une trituration de pensées inouïes, qui en arrivait à offrir l'apparence d'une prose nombrée, assujettie à tous les rhythmes.
Aux murailles, de nombreuses études en sanguine ': une sainte extatique, d'après le Guide, élevant fort heureusement ses regards au-dessus de l'inexpressible d'une baigneuse, qui avait déposé ses vêtements trop loin d'elle pour laisser supposer qu'ils tinssent beaucoup de place en son existence; dans un intérieur de cathédrale, des angelots semblaient jouer de la prunelle, en face d'une cuisinière hollandaise peinte sur un panneau voisin ; des reîtres à carrures massives avaient l'air de donner du pied dans le troisième dessous d'une nymphe appartenant à l'eau douce ou à l'eau salée. Ces singuliers personnages, moitié esquisse, moitié dessin, légèrement culottés sous l'enfumage de la pipe, ne semblaient pas s*offusquerle moins du monde de se trouver là. Les chérubins qui, pour toute fortune et tout corps ne possédaient que leurs ailes, regardaient avec une pointe d'envie bien compréhensible, les mortels en chair et en os qui n'étaient point condamnés comme eux à ne jamais s'asseoir.
La lettre suivante s'étalait sur la carapace d'une guitare sans cordes :
« Ils m'ont expliqué ici que tu étais un poëte ; c'està-dire un homme qui vivait en communauté des plus intimes avec Tadultère, puisque Tadultère entredans la confection de toutes les pièces de théâtre auxquelles on travaille à présent. Le maître d'école de Vy-le-Ferroux a branlé la tête en lisant ce que tu m'adressais par les journaux; il a déclaré que tu t'écartais de toutes les règles pures. Je ne sais pas ce qu'il entend par là, mais ce n'est certes pas un éloge. Il n'est point jusqu'au juge de paix qui ne m'ait dit un jour poliment que ta mère avait dû être éprise d'un certain idéal... Tu penses comme je l'ai reçu ; j'ai juré qu'elle n'avait jamais couché qu'avec moi. Il a feint de me croire, par politesse; mais j'ai bien vu qu'il se détournait pour rire.
« Grâce aux préceptes d'honorabilité puisés dans l'exploitation de la tannerie, — préceptes que je t'avais légués, — je ne pouvais supposer que tu deviendrais tout à coup un révolutionnaire qui s'éprendrait de couleur et vivrait quotidiennement avec le crime, c'est-à-dire avec le drame. Ce fut pour moi une déception que ta défunte mère ne comprît pas, lorsque, cédant à ses sollicitations et t'ayant mis au collège, je découvris, mon fils, que tu ne me succéderais jamais; car tu n'obtins pas même un prix d'honneur, et tu trouvas moyen de partir pour Paris en m'extorquant la promesse de douze cents francs par an. Cette promesse, j'ai eu la fermeté de ne
pas la tenir; et alors, au lieu de bénir ma prudence, tu as fait dettes sur dettes; tu as emprunté à ton bottier, à ton tailleur, à ton marchand de chapeaux. Ces dettes, tu ne peux les nier, puisque j'ai dû en solder le montant à cause de ta minorité. Tout cela est, certes, de nature à remuer de vives sollicitudes dans le cœur et la bourse d'un père. C'est pourquoi j'ai pris la résolution de me remarier, seul moyen d'avoir des enfants qui me forceront à l'économie et qui combleront le vide que tu m'as causé dans ma tannerie. Cependant, mon fils, je ne suis pas inexorable ; deviens riche, même célèbre, mes bras s'ouvriront encore. Quand je pense que si tu l'avais voulu il n'aurait pas été impossible que tu devinsses le gendre de M. Robinet, l'huissier de la commune.... »
Ici la lettre était surchargée, par une main étrangère, de figures indiquant Monsieur et Madame Robinet conduisant vertueusement leur demoiselle à la mairie de Vy-le-Ferroux. Les têtes représentées édifiaient assez au sujet du désespoir causé chez Aloysius par la perte d'un semblable hymen.
Cette missive nous a initié, croyons-nous, aux habitudes professées par le locataire de ce singulier logis; mais elle a encore ceci de louable : c'est qu'elle prouve que celui qui entre en scène est nécessairement un honnête jeune homme. — En quoi, s'il vous plaît? — C'est qu'il a un père, un vrai père; ce qui serait tout le contraire, s'il n'en avait pas, et en ferait un personnage des plus subversifs, et des plus in-
quiétants pour le numéro 9 de la rue Cambacérès,— département de la presse.
Le 17 janvier, au matin, la porte de M. Aloysius Brandt s'étant ouverte tout à coup... — Ah ! pardon, une parenthèse. — Hâtons-nous de dire que si la porte s'ouvrit ainsi, ce n'est pas qu'elle fût construite sans verroux. Juste ciel ! gardez-vo\is de le croire, ce serait une véritable indécence que d'introduire dans un roman une porte qui n'aurait point de verroux ; indécence de forme, indécence d'intention ; indécence qui touche nécessairement aux mœurs. — ErgOy pour avoir parlé (ï une porte sans verroux^ et par conséquent outragé grandement la morale, condamne ledit publiciste à cinq cents francs d'amende et trois mois de prison. Il y a de quoi glacer les cœurs les mieux trempés. Nous jurons donc que si la porte s'était ouverte, c'est qu'elle était poussée par un vigoureux coup de pied. Nous affirmons aussi que ceux qui se trouvèrent en présence, ne profitèrent point de cette soudaine ouverture pour se déshabiller, se mettre tout nus, entrer dans un bain ; en un mot accomplir une foule d'actes répréhensibles. Non, non, non, départons les diables! Et, à cette seule phrase qui n'est pas par elle-même chose trèsépouvantable : « Tout à coup la porte s'ouvrit, »ilne faudrait pas que le parquet se mît à suer d'horreur, puisque nous réitérons le serment, sur la clef trouvée dans l'œsophage de Gilbert, que la porte avait une serrure»
Le personnage qui s'était introduit dans Tatelier en planches s*écria, voyant Aloysius renversé paresseusement dans un fauteuil :
— Au large ! Il va falloir décamper. L'entrepreneur réclame son hangar pour le transformer en écurie. Il m'a prévenu, en me payant ce matin nos copies de plans, qu'il ne pouvait plus, à son grand regret, nous loger davantage gratis. Ainsi, mon bon vieux, je pense que tu ne te livreras pas à un persiflage de glotte inutile, et que tu accepteras ses propositions ?
— Moi, partir pour le château de la Roche-Gortière? Frédéric, mon ami très -cher, ce que tu dis là est d'un âne.
— Poursuis, mon bon, je ne t'en veux point de cettQ opinion émise sur mon chétif individu^
PBOLOOUE 11
— Frédéric, les biftecks d*âne sont durs et je ne souhaiterais pas d'être condamné à me sustenter de ceux qu'on lèverait sur ton corps.
Frédéric, jugeant à ces paroles majesteuses que son ami manquait peut-être pour l'instant de la mansuétude nécessaire à une conversation en règle, se mit à fureter partout, regarda sous les meubles et promena ses doigts dans les tiroirs. Ce que voyant, Aloysius étendit ses jambes contre le fourneau, ferma une paupière, puis l'autre, de sorte que Frédéric, le supposant endormi, put continuer ses investigations sans crainte d'être interrompu.
— Trente - six francs soixante quinze centimes, gagnés avec nos tire-lignes et nos lavis, n'étaient pas désagréables, même pour des gens de notre valeur qui ont le droit d'escompter l'avenir, en savon, en mélasse, en vêtements et en nourriture. Le malheur est qu'aucun baron de Nucingen ne consent à s'intéresser à nos génies respectifs, même pour se débarrasser de sa femme; aucun père Goriot ne possède une fille à nous mettre sous la dent; l'usurier ne mord plus à nos billets. Quand je dis, ne mord plus, c'est pure politesse à ton égard, car nous savons bien, toi et moi, qu'il n'y a pas à lui reprocher d'avoir prélevé de trop gros intérêts sur nous, puisque nouis n'avons jamais eu la bonne fortune de rencontrer ce bipède surnotre chemin.— Balzac! lorsque tes héros n'ont plus le sou, la porte du bagne s' entr'ouvre tout exprès pour laisser venir à eux un repris de justice qui leur apporte de l'or pur, des tas d'or. Ça se faisait sous
Charles X. C'était agréable, je ne dis pas le contraire ; mais enfin ça ne se fait plus. Aujourd'hui, les bagnes sont gardés avec une sévérité désespérante. On nous y mettrait certainement très- volontiers si nous le demandions, mais jamais on ne consentira à en laisser sortir quelqu'un pour nous tendre la perche...
Ici, Frédéric poussa un soupir énorme, se campa au milieu de la pièce, mit une de ses mains dans soa gilet d'un air sombre, laissa l'autre pendante, et regarda son ami pour savoir s'il avait enfin pioché un effet; mais Aloysius ne bougea toujours pas.
Alors, Frédéric se décida à ravaler sa salive, et il poursuivit :
— Posséder comme toi un drame en sept actes et même plus, reçu à correction à Beaumarchais, avec l'espérance d'être joué au deuxième printemps prochain ; soulever d'avance d'irrésistibles bravos et se nourrir, en attendant le triomphe, avec les bons de pain, de saucissons et de haricots que Victorin nous apportait assez régulièrement de la mairie, c'était déjà l'ébauche d'une position sociale qui ne manquait pas d'attrait. Nos prouesses dans cet arrondissement ont amené la naissance d'une douzaine de petits bonnetiers qui seront autant de soldats pour la patrie; on devrait donc baiser les sentiers oii nous passons. Mais, loin de là, on nous prie poliment de nous en aller, et Victorin m'a déclaré tout à l'heure qu'il n'avait plus de bons à nous fournir. J'ai bien pensé à toutes sortes de métiers très-lucratifs, tels que d'aller nous proposer à M. X. . . pour faire tourner des
tables et jouer le rôle de revenants; mais en nous voyant on ne croirait jamais à notre immatérialité, et c'est assez difficile de se laisser pincer, mordre, chatouiller, traverser la chair avec un fer rouge sans en porter des traces fâcheuses. Ensuite j'ai réfléchi que pour convoler au rôle de purs esprits; nos antécédents sont déplorables. J'ai demandée nous engager dans les chœurs de l'Opéra. Plus de place. Parmi les chantres des églises de Ménilmontant. Pasdavan* tage. Ce serait moins difficile de poser notre candidature à l'Académie et d'y être reçu ; extrémité à laquelle nous ne pourrions jamais nous résoudre. Bref, j'ai accepté de M. Durand la place de sous-directeur des travaux qu'il dirige; je bâtirai des casernes et des églises. Toi, tu partiras demain pour la Roche- Corbière afin de restaurer l'aile du château. Te voilà passé architecte sans diplôme, en attendant ton prochain avènement dans l'art dramatique.
Nulle réponse ne surgissant, Frédéric se prit à penser subitement qu'un acadéinicien lui avait demandé de construire quelques vers sur le modèle d'une épître de Boileau. Alors, il tira un papier de sa poche tout en roulant une cigarette.
— Allons, se dit-il, ça va peut-être marcher.
Quel sujet inconnu vous trouble et vous constipe ?
— Ipe... ipe... ipe... Tripes et boyaux! est-ce que je ne vais pas trouver une rime?... Voyons, si je disais par exemple:
Quel sujet inconnu vous trouble et vous dévore , Du matin jusqu'au soir, du couchant à l'aurore ?
— Hum ! vous dévore. . . . Avec une rime pareille, on croirait que je parle d'une puce en train de se donner une indigestion. Essayons de ceci, alors:
Quel sujet inconnu vous trouble et vous terrasse ? A vos aveux, Seigneur, a-t-on fait la grimace?
— Je ne me croyais pas si perclus du côté de la tragédie. Ne perdons pas courage, cependant:
Quel sujet ténébreux a surgi tout-à-coup ?
Ne pourrait-on...
— Ne pourrait- on... quoi,morbleu?. Si je mettais une exclamation: — ciel! — Ça donnerait de Télaa au vers. C'est ça : ô ciel !
Ne pourrait- on, ô ciel!.,.
—Ah décidément, j'y renonce. Je ferais aussi bien de pincer un pendant au cavalier seul qui va surmonter la colonne de Juillet.
Et, comme Frédéric allait exécuter son projet, la porte s'ouvrit encore une fois, et donna passage à un autrejeune homme, porteur d'un fardeau long de trois pieds et demi à peu près, qu'il posa avec quelque précaution sur le plancher. Frédéric lui désigna leur bizarre camarade qui ne semblait nullement s'aper-. cevoir de lem* présence. Mais le nouveau venu ne prit pas garde à cette tenuç affectée et fut secouer le soi-disant dormeur,
— Eh! cria-t-il sans plus de forme oratoire. Voici un cadavre que je rapporte de THôtel-Dieu et que je reviendrai disséquer ce soir. Veille à entretenir un peu de fraîcheur, n'est-ce pas, Aloysius?
Et il sortit en sifflant, suivi de Frédéric.
IIP
— Mademoiselle, disait Aloysius, après avoir allumé une cigarette de haschich, en déshabillant le cadavre laissé par son ami, ne soyez point scandalisée si je me permets de regarder votre personne qui m'a Tair de tous points très-engageante, et que vous avez eu le tort très-grave de laisser emporter par ce carabin de ma connaissance. Oh ! je sais bien que vous n'y pouviezpas grand' chose.Peut-être, cependant, n'étiez vous que tiède lorsqu'il vous a prise, et rien ne prouve en tout cas que vous fussiez absolument libérée de l'embêtement de cette vie ; mais vous l'avez tenté, voyez-vous, ce garçon, car je m'aperçois que vous êtes un très-digne et très-alléchant morceau de femme. — Permettez que je vous dépose sur ce sofa éventré. — Là, très-bien. En vérité, vos jambes ne sont presque pas raides; votre corps se prête de bonne volonté à ce qu'on exige de lui. — Appuyez'-
PUOLOGUS 17
VOUS contre le dossier. — Parfaitement ! — Laissez pencher votre tête. Plus de ce côté, mademoiselle. — C'est on ne peut mieux ! — Laissez-moi donc disposer votre chevelure. Dieu, comme elle est parfumée! Je suis sûr que si Ton vous scalpait, on découvrirait un tas de choses dans votre tête, une foule de jolies petites idées prises à la patte à cause de votre soudain trépas, et qui doivent s*être agglutinées contre les parois de votre crâne. Bref, des pensées, des images, des sentiments figés dans la moelle de votre cerveau.
— Ah ça, mais voilà des cils insolents de longueur !
— Voyons la couleur de vos yeux? — Peste, bleus comme Tazurite. On dirait la pierre sertie dans la prunelle de Pallas-Athénè à laquelle Homère donne le nom de Glaucopis. — Ne faites pas attention, mademoiselle , c'est du grec ; mais que cela ne vous tourmente pas, je ne suis point un des docteurs qui vous ont envoyée à Tamphithéâtre, ni le prêtre qui vous a confessée de force. En admettant que vous fussiez en état de me répondre, j'aurais sans doute mieux que du grec à vous offrir, et je ne vous ferais point de discours ; car, si vous me connaissiez, mademoiselle, vous sauriez que je ne suis jamais loquace avec les vivants. La raison en est très-simple. Lorsque je leur parle, je suis obligé d'écouter leurs réponses qui sont, je vous l'avoue, pitoyables ; alors c'est très-rare quand je m'y expose.
— Diable, comme les lignes de votre visage reflètent la souffrance ! La blancheur de votre carnation atteste cependant que ce n'est point la torture phy-
18 PROLuGUE
sique qui vous a rongée ; les poches de votre estomac ne retombent pas comme si vous saviez ce que c'est que la faim. — Oh ma foi, n'allez pas croire pourtant que je donne à votre sujet dans TOphélia. Non, non, mademoiselle, votre jeune dépouille est trop fraîche pour m*escamoter de Tintérèt à propos de choses que vous n'avez jamais ressenties. Vous êtes restée belle; vous devez avoir seize ou dix-huit ans. — Sans indiscrétion, auriez-vous connu monsieur votre père? —Non, n'est-ce pas? —Je m'en doutais. Croyez, que si vous deviez en rougir devant moi, je serais au désespoir.... Ma position me met à même de comprendre parfaitement celle des autres. Le noble bouc qui a engendré votre serviteur, lui a fait dire par lettre affranchie de ne jamais réclamer sa part à l'auge paternelle. Aussi, mes amis veulent-ils que j'aille redresser l'aile d'un château acquis par un ex-fournisseur des armées. L'intérieur où vous êtes doit vous prouver avec surabondance que j'ai des raisons pour être accessible à la corruption, hélas ! — Je suis sûr quel'ex-fournisseur doit avoir une femme grande, sèche, à taille de guêpe, répondant au nom d'Arabelle ou de Zétulbé. — Aimez- vous ça, Zétulbé? — Moi, je l'abhoiTe. Ah! si j'avais l'espoir qu'elle vous ressemblât, ce serait une autre affaire. — Ne vous fâchez pas, mademoiselle ; je dis cette parole avec la naïveté d'un escargot en promenade : vous êtes si belle ! . . . el vous ne faites aucune façon pour vouslaisserretourner, palper, non pas comme toutes ces pimbêches que j'ai eues sous la
main, qui s'imaginent de leur devoir de crier dès qu'on fait mine de prendre Tourlet de leur jupe. Votre bouche a dû prodiguer morsures et baisers harcelants, aiguiser les reins lascifs! — Hein? — Vous êtes bien maîtresse de me donner un démenti ; mais franchement, écoutez donc, d'après ce que je vois...
Ici devrait se placer, à la suite d'une série de signes onomatopiques, une description d'expertise enragée. Mais comme ce serait tenter messieurs les fonctionnaires de ce libre gouvernement de s'occuper de notre personne, nous préférons qu'ils arrivent à la postérité voitures par d'autres épaules que les nôtres.
La dernière bouffée de la cigarette était exhalée. La nuit descendait, la nuit aiguë, la nuit rongeuse, avec son ricanement bleu au ciel. Les deux créatures, absorbées, dévorées par les ténèbres, semblaient rentrer dans la terne immobilité des noncouleurs terrestres, que l'irrévocable dédain de la lumière se plaît à oublier. Aloysius songeait. Ce n'était point la rêverie oisive de l'homme qu'une lampe protège contre les mille spectres du sommeil ; c'était la rêverie qui laisse la paupière ouverte, qui emplit le cœur d'un trouble mêlé de désespoir ; la rêverie nocturne avec ses assauts horribles, telle que l'ont tissée à l'usage des parias de ce monde les doigts des superbes et des fortunés.
C'était bien l'insomnie d'un bûcheur de lettres et de pinceau, habitué à ployer sous le faix immense de la trahison perpétuelle des hommes: insomnie
20 PHOLOGIJE
pendant laquelle il cherche malgré lui quelles peuvent être parmi les amis qui Tentourent, les gens employés au ministère de l'intérieur ou à la préfecture de police; oii il sent dans Tinvisible une désagrégation de tout son corps, où ce qu'il a de vivace est en train de s'envoler de son cerveau, comme si un magistrat debout à son chevet s'obstinait à le regarder dormir. Joies barbares, sarcasmes amers des ennemis, des envieux, des dénonciateurs ayant pour mission secrète d'empêcher l'artiste de peindre ou d'écrire, retentissent surtout dans le silence de la nuit. Si quelque chose peut rappeler le groupe des antiques Euménides, ce sont bien ces spectres grimaçants qui se lèvent pendant notre sommeil, ces larves sardoniques qui veillent au chevet d'un écrivain, lui communiquant la vision d'un perpétuel prétoire où il doit être traîné. Pour celui-là, ses facultés créatrices, centuplées par la solitude, lui apporteront les clameurs des gens qui réclament son incarcération, sa proscription, sa tête, sa ruine, sa déchéance morale, sa dégradation. — Le jour se lève,^ et avec lui les appels faméliques se taisent. Mais, revienne la douzième heure, aussitôt renaît la sueur d'angoisse. L'amitié se dévoile toute fausse. A côté d'elle se groupent dans les ténèbres les désirs qui flambent sans issue, l'obsession de l'idée artistique dont on s'acharne à découvrir un pic infranchi, une forme d'interprétation encore vierge à travers laquelle on voit l'idée se débattre, et qui nous échappera quand même. Près de nous, heurtant nos fronts,
les tentations au crime, le dégoût du bien, la négation du beau, le départ de tout ce qui nous avait encore laissé grands. Brisé par les évidences de fatalité plus accablantes que les raisonnements les plus logiques, on se sent enfin pris, enlacé, terrassé par réternel besoin de haïr.
La nuit crochetait le cœur d'Aloysius. De même qu'on fixe les nielles dans des creux gravés sur des plaques d'or, le doigt d'un artisan fantastique semblait n'être jamais satisfait de la morsure de sa pointe dans son âme embrunie, et revenait à tout instant par des retouches diaboliques, promener de nouveaux acides sur les fonds désolés. La rue, pleine de neige, assourdissait le bruit des vivants comme si l'on se fût tout à coup engagé dans le cercle d'une cité visqueuse, où les actes perdent leurs vibrations, et dont la condition de torture est d'engendrer la privation de l'ouïe.
. Aloysius devint alors en proie à un curieux phénomène physiologique. 11 lui sembla que le sol détrempé, amolli, se tassait, se tassait sur luimême, forcé d'aller s'agréger à des couches de terrains inconnus ; et, chose singulière, c'est lorsqu'il se vit adhérent à toute cette boue, n'ayant plus ni épaules, ni mains, ni torse qu'il s'adi*essa des réflexions à lui-même et se prit à parler de son objectivité comme de quelqu'un d'absent :
— J'aurais pu certainement, pensait-il, en gothique convaincu, m'escrimer armé de crayons et de mie de pain, et tracer mes coupes avec toute la pu-
. reté imaginable;, maïs, mes bons amis, comment vouliez- vous que je construise sur... des couches terrestres aussi peu solides que celles où je me trouve et oii j'enfonce positivement, et que je fasse du gothique, lorsque les cœurs bien nés auxquels la bonneterie est toujours délectable l'interdisent ? Comment vouliez-vous que j'aie pu être peintre, sculpteur, écrivain, dramaturge, lorsqu'il suffit d'appartenir à cette catégorie de gens pour être désigné d'avance à la honte, au bagne, et à la prison ? N'est-ce pas à nous qu'est destinée la mort violente ? Il est bien certain que si j'avais ressuscité des tours, des in pace d'abbayes, j^évoquais des souvenirs infiniment désagréables à l'ordre politique et religieux qui a la prétention d'avoir toujours été impeccable. — Qui pourrait soutenir la comparaison en pureté et en sainteté auprès de l'ordre moral ? Personne. Les générations tremblent devant lui. Les épiciers l'adorent en silence et répètent à Tunisson çn se frappant la poitrine : Saint, saint, saint est le seigneur, le dieu de l'ordre moral ! Les notaires sont pleins de sa puissance. Hosanna ! Salut et gloire au plus haut des cieux !
— Vous comprenez donc que je ne pouvais édifier une fenêtre en trèfle, sans rappeler à M. l'évêque ou à M. l'avocat général que leurs pareils y ont fait pendre des vilains, dos truands, des poètes, ce qui leur eût fait faire une grimace semblable à celle desgçns qu'on obligerait à rendre l'esprit autrement que sur la ligne horizontale. — Rappelez-vous ceci :
Dans l'architecture, ainsi que dans les couleurs, la ligne parallèle est seule morale, comme le bleu. L'ogive abominable çeste subversive, comme le' rouge. Il est clair qu'en ressuscitant le moyen âge dans la pierre, je devenais un animal nuisible ; les substituts seraient tombés du haut-mal en regardant mes clochers et mes voûtes, ou auraient rendu Tâme, le corps tout violeté, sans fournir d'explication préalable sur leur trépas subit ; cela m'aurait mis sous la désagréable expectative d'être traité par mes contemporains comme un descendant d'Exili, rien que pour avoir fait de l'intransigeance avec le pic et le moellon. Convenez qu'il eût été préférable pour moi, d'être un larron distingué dont les actes eussent appelé la tolérance des gens de loi î N'aurait-il pas mieux valu, je le répète, n'exercer aucun mandat, prendre le coche de la destinée, coucher à l'auberge du hasard? Quelques grossiers que soient les di^aps du lit, qu'importe ! si l'on y trouve de temps à autre une chambrière accorte.
Aloysius très-narcotisè, toujours divaguant, eut alors la sensation de deux bras qui lui serraient le cou à l'étrangler. — Diable ! pensait-il, est-ce que la puissance évocatoire de la langue française aurait réveillé cette jeune fille? — Désolé, mademoiselle, puisque vous n'avez pas été désossée par le scalpel de mon ami, de ne pouvoir mordre à vos belles viandes ; mais il y aurait impossibilité absolue pour moi en ce moment; je n'ai pas faim. — Ah ! ça, vous y mettez de l'obstination ; votre bouche est sur la
mienne, à présent. — Non, non, décidément, la nature de vos étreintes m'est suspecte. Si je n'avais 'sur vous des opinions très-arrêtées, croyez que... Horreur ! Mais, par la soutane du Christ, voulez-vous me lâcher?...
Aloysius tressaillit, et le geste que lui arracha sa situation Payant fait sursauter, il sortit de sa léthargie ; ses yeux s'ouvrirent ; son regard accrocha une lueur verte, fantastique. Cette lueur n'était ni le tremblotement d'une étoile, ni la danse d'un feu-follet sur les tumulus; c'était tout simplement un bol de punch qui flambait, activé de la main de Frédéric. Les deux bras du cadavre lui avaient été placés autour du cou, par l'étudiant en médecine venu précédemment. Les deux jeunes gens étaient rentrés pendant qu'Aloysius se trouvait en proie aux divagations que provoquait le haschich ; ils avaient jugé plaisant de l'éveil-ler de cette façon.
Deux heures après, Aloysius perdait pied de nouveau dans le domaine des choses terrestres; mais, réconforté par l'excitant alcoolique, il marchait et raisonnait avec cette logique que possèdent encore les fortes natures, même dans le déhre d'un moment d'ivresse. Il discutait sa situation avec quelque fièvre, tout en mettant moins de ténacité à se défendre du départ. Ses. deux compagnons, qui l'avaient grisé à dessein et qui paraissaient agir d'après des instructions très-arrêtées, achevaient de battre en brèche ses dernières objections.
Six heures du matin allaient sonner .
PROLOTrUE 25
— L'entrepreneur nous attend au bureau de la diligence, proclama enfin Frédéric ; c'est lui qui doit payer ta place ; nous lui avons promis de t'amener mort ou vif. Il a écrit au propriétaire en question pour lui annoncer ton arrivée. Allons, il n'y a plus à tergiverser, il faut que tu viennes,
Aloysius prit machinalement son feutre et son manteau et se laissa entraîner dehors. L'air vif ne contribua pas cependant à lui dégager le cerveau.
Au bout de trois quarts d'heure de marche, l'entrée des jeunes gens dans la cour de la diligence ne manquait certes point de pittoresque. Frédéric aborda un personnage qui se promenait.
— Le voici, dit-il à voix basse en lui désignant Aloysius. Il est ivre comme cinquante prêtres assermentés ; mais sans cela nous n'aurions pu en venir à bout.
— (1 se réveillera pendant le trajet, répliqua l'autre en haussant les épaules et en s' éloignant pour prendre la place au bm^eau.
— En voiture ! messieurs, ordonna le cocher,Est-ce que ce jeune homme est un lapin? Dans ce cas, il faudra remettre son départ. Impossible de le hisser, il roulerait.
— Rien à craindre, il a place d'intérieur ; et vous vous engagez à le conduire entre les mains de M. D. . . , sans cela nous vous rendons responsable.
— Nous répondons de notre chargement, assura l'autre. Faut-il le porter?
— Non, non, il montera bien.
2ê PROLOGUE
En ce moment, Aloysius était en train de lancer une dernière objurgation :
— neige, ma mie, que ne contiens^tu en ton sein le feu, le fer, la- poudre, l'ouragan, tout ce qui blesse, tout ce qui tue ! Avec quelle joie je te pétrirais pour te lancer dans la tempe de mon ennemi ; avec quelle ivresse je verrais sa cervelle de tigre s'étaler sur toi. Ta blancheur appelle des taches rouges, ô neige virginale ! Mais quoi ! tu n'es tout au plus bonne qu'à troubler le sommeil d'un conciergO; lorsque les enfants te jettent contre ses vitres ; ou à faire trébucher un clerc d'huissier porteur d'un protêt.
— Cent sous de chronique, interrompit l'étudiant en médecine, pendant que l'entrepreneur achevait l'installation d'Aloysius, en lui ghssant quelque chose dans son gilet.
— • Adieu! mon vieux, cria Frédéric, plus ému qu'il ne le paraissait, et considérant son camarade avec le remords d'abuser de son ivresse, quoique ce fût pour lui rendre service.
— Au moins disait-il à l'étudiant, on ne pourra nous faire la même interpellation qu'aux frères de Joseph; car nous n e touchons pas de rançon pour l'avoir vendu ; malheureusement, si quelqu'un nous demande de ses nouvelles au retour, nous ne posséderons aucune tunique sanglante à présenter comme preuve qu'il a été dévoré par une bête des plus féroces. C'était un expédient utile alors, et l'on devrait toujours relire les saintes ' ^ écritures.
pnoLOGUE 27
A cet instant, la diligence s*ébranla et finit par
franchir le portail avec une superbe sonnerie de grelots.
— Un de parti, songeait Tentrepreneur d*un air goguenard, en regardant la voiture disparaître. Aux deux autres, UA?.intenant.
MADAME
DUCROISY
Le 20 janvier. 1854, un jeune valet de chambre tirait les rideaux d'une fenêtre donnant sur la rue Taitbout, après avoir remis à son maître, encore couché, une lettre à enveloppe gris-clair portant le timbre de Passy.
Le valet, peu soucieux de connaître en cet instant ce que la missive contenait, parce qu'il préférait la lire à son aise dans l'après-midi, jeta une allumette enflammée sur un feu tout échafaudé, tourna quelques instants autour du lit, et, voyant qu'on ne l'interrompait pas pour lui donner un ordre, sortit discrètement.
La lettre portait cette suscription :
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« A M. Brandimard, architecte, rueTaitbout, 33.» Et contenait deux pages ainsi conçues :
« Ce 20 janvier 54. « Cher Monsieur,
« Vous allez être bien étonné, je crois, si, réunissant vos souvenirs, vous parvenez à mettre une physionomie au bout de l'épitre ci-jointe. Voyons, faites un effort; rappelez-vous votre ex-client, le sieur Ducroisy de la Roche-Corbière, celui que vous regardiez avec une aussi parfaite commisération de Tespèce crétine? Voilà bien dix-huit ans que mon nom a dû s'envoler de votre mémoire; parbleu, le vôtre ne serait point resté dans la mienne, si je n'avais vu votre signature à la façade de deux ou trois hôtels, et, surtout, si les concours ne me l'avaient apporté dans notre province.
« Mais il est une personne envers laquelle vous seriez singulièrement ingrat, si vous l'aviez tout à fait oubliée. Vous avez eu, cher Monsieur, dans Madame Ducroisy une amie dont l'affection vous est restée. Jeune comme vous étiez, vous apportiez à Raymonde, ce qu'un vieux mari ne lui donnait pas précisément : . l'enthousiasme de l'art, que vous juriez d'interpréter un jour avec des expressions de volonté tenace, enragée, sourde; décidé, comme vous le disiez, à mordre le bourgeois au flanc.
« Il est arrivé que je suis devenu chauve et resté le bonhomme que j'étais ; tandis que vous gardiez vos
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cheveux et que vous deveniez ce même quelqu'un que j*ai, moi, laissé en chemin. C'est ce qui est la cause que, en ce qui me concerne, je ferais les cent coups pour connaître votre histoire, qui doit être un enseignement, comme un homme obèse ferait les cent coups pour n'avoir pas de ventre. Tenez, je serai franc ; je me suis demandé à votre sujet si les événements étaient absolus en ce qu'ils vous avaient donné, et si vous aviez encore à en travailler les résultats. Cela étant, avec quel plaisir je vous dirais que je suis encore là, et bien près, cette fois. « Comme palliatif à mes questions de provincial, permettez-moi de vous rappeler, mon hôte, que j'ai été un peu votre père, quoique le digne personnage auquel j'écris n'ait jamais voulu accepter le paiement de ses travaux à la Roche-Corbière. Trois mois de séjour de plus et je vous tutoyais. Quelles querelies, mon ami! quelles rages vous agitaient! Vous souvient-il de vos emballements pour Hernani? Comme vous rugissiez proprement deux ou trois . cents vers, et que de fois il vous est arrivé bien involontairement de m'apostropher en disant :
Vieillard stupide, il l'aime |
comme si vous m'aviez disputé Dona Sol, tandis que c'était moi, au contraire, qui vous disputais Racine. «Tenez, il est des choses qu'on n'oublie jamais : Vous aviez tout transformé chez nous, jusqu'à forcer ma femme à se costumer en madrilène, à prendre le soir une mante à l'espagnole et à nous jouer des
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boléros ; jusqu'à contraindre notre vieille bonne à gratter un tambour de basque. Il fallut que Raymonde Ht des prodiges afin de trouver parmi nos chèvres une bête assez docile qui consentît à exécuter quelques cabrioles au son d'une chanson barbare que j'ai oubliée. Tout cela en vue de posséder une contrefaçon de la compagne d'Esméralda. Mme Ducroisy se prêta de fort bonne grâce à garder sur sa commode cette tête de mort que vous aviez trouvée dans les fouilles du prieuré, et ce n'est pas sans I peine que je réussis à l'enlever de sa chambre. A I force de me répéter que je vivais en concubinage réglé avec la tragédie, meô domestiques finissaient l par me regarder- d'un air de reproche muet. Enfin, vous preniez tous les nez dés habitants de la commune pour en composer un cahier de principes que vous préteifdiez vendre en grand succès à votre retour, et je me suis toujours félicité de n'avoir pas eu un nez digne de figurer dans le susdit cahier.
Que n'êtes-vous resté, mon cher ami, pour continuer à mettre notre maison sens dessus-dessous. Pauvre maison, que celle où un vieux mari est forcé de se contenter d'une affection toute fiUiale ! Mais non, vous partîtes un matin, vous me lâchâtes comme une opinion; à la chute de quelle querelle? Je l'ignore. Au fond, vous ne possédiez peut-être d'autre raison que l'ennui qui nous a pris à notre tour làbas. Vous êtes disparu, me laissant, pour employer vos expressions, aussi solitaire qu'un alexandrin qui n'a pu réussir à s'accoupler à côté d'un autre sur un e
feuille de papier. Vous nous avez abandonnés, ingrat, et... et vous avez joliment bien fait. Mais pousserezvous encore l'horreur de la tragédie jusqu'à redouter les confidents qui vous questionneraient sur votre vie militante? Dans ce cas,rhomme que je souhaite si vivement de revoir me fuira sans nul doute.
«t Imaginez- vous que Mme Ducroisy contracta, il y a .cinq ans, je ne sais quelle consomption qui nous contraignit à voyager. J'ai quitté la Roche- Corbière, j'ai traîné ma femme aux eaux, j'ai consciencieusement fait mon possible pour la guérir. Je n'ai jamais obtenu pour toute récompense de mes efforts qu'un sourire résigné, me disant clairement : « Je vous remercie; mais vous devez vous apercevoir que vos soins et ceux des autres m'excèdent, et tout ce que je demande c'est qu'on me laisse la paix ».
« En dernier ressort, j'ai installé ma femme dans un petit hôtel de Passy et c'est tout.
« Hier, votre nom a frappé mes oreilles pour la millième fois, à propos d'une soirée ministérielle, et, depuis longtemps, j'ai eu, je vous l'avoue en toute franchise, l'impérieux désir de connaître un homme qui avait réussi. Vous déplairait-il donc absolument de renouer connaissance avec nous? Dois-je venir vous le demander? Dans ce cas, ce ne serait pas long : le jour de votre réponse serait celui de ma visite. Si, au contraire, vous voulez bien accepter à dîner demain jeudi enti*e un homme de cinquante-sept ans encore vert, et une femme soui&ante, nous vous attea-
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drons avec une impatience que je ne cherche pas à vous déguiser, pour ma part.
« Allons, vous acceptez, n*est-ce pas? J'y compte. Et tenez, foi de galant homme, je vous en remercie.
« Votre dévoué phihstin..
« Henri Ducroisy de la Roche-Corbière,
« 27, rue de la Pompe, à Passy. »
La lettre fut placée, toute dépliée sur un plateau porteur d'une tasse de thé que Tarchitecte se prit à remuer distraitement, sans quitter des yeux les caractères du papier.
— Dix-huit ans, pensait-il, sans qu'aucune ligne oscillât sur son front. La Roche-Corbière.., dix-huit ans...
Un dialogue animé et des bruits de pas retentirent dans la pièce voisine. Le valet de chambre entra trèsvite, remit une nouvelle lettre à son maître, et attendit la réponse, cette fois.
Cette seconde épitre ne portait que ces quelques
mots :
« Mon vieux,
« Noce hier avec Fil-à-Plomb, Jean-sans-Preuve
et la Gargouille. Suis au poste. Ai assuré que tu étais
mon oncle ; prouve le, en venant me réclamer de
suite.
« Avec mes plus plates aspirations.
« Frédéric. »
34 MADAME DTJCROISY
— Il y a là des agents, monsieur, fit le domestique très-perplexe.
— Dites que j'arrive, répliqua Brandimard, non sans un imperceptible mouvement d'épaules.
Il sauta du lit, entama sa toilette, tout en revenant des yeux à la première épitre.
Le domestique était rentré et aidait son maître à s'habiller.
— Je serai là dans une heure, ajouta Brandimard en recevant son chapeau.
Il sortit sans attendre la voiture, mais tout en donnant des signes d'une secrète impatience qui n'échappèrent pas à Julien.
— M.Frédéric a encore fait des siennes, pensait-il. Il lassera monsieur, à la fin. Je ne sais pas pourquoi monsieur a conservé tant d'attachement pour ce bohème?
Il s'installa tranquillement dans un fauteuil, prit le billet de M. Ducroisy et le lut jusqu'au bout.
— Tiens, tiens, Monsieur a donc eu une jeunesse! Mais voyez donc un peu, qui s'en douterait?
M. Louis Brandimard après avoir descendu d'un pas rapide le premier étage de sa maison, hélait un fiacre avec non moins d'empressement.
Le mouvement qui l'entraînait contenait-il une volonté d'atteindre un but qu'on a hâte de franchir, ou bien, une sorte d'affectuosité flottait-elle malgré lui dans un cerveau où les idées se levaient matin? Nul n'aurait pu le dire. Les lèvres n'étaient point bridées, mais le coulage des paroles n'en adoucissait pas les
MADAME DUGROiSY 35
coins ; la bouche avait du ressort et portait deux renfoncements aux commissures comme deux coups de pouce de sculpteur dans Targile. Une grande ride semblait tracée à la hâte au milieu du front. La dureté des cartilages du nez, en mettant de Tossification dans la physionomie, en accentuait les protubérances et les profondeurs. îl y avait du dessèchement dans les pariétaux, dans les joues, comme si la chair s'était tendue sous Faction d'un ascétisme intérieur qui en avait fondu les parties molles, pom» n'en laisser subsister que les parties solides. Ce visage un peu chamoisé de ton, dans lequel il ne restait que des muscles qui accusaient de plus en plus Fémaciation, ressemblait à une tête empruntée aux figures de Philippe de Ghampaigne ; quelque chose de poncisé, trempé de parisianisme. Les tempes étaient creusées sous le filtrage de la pensée tenace, et les cheveux en retroussis, laissaient à découvert sm* la peau des reflets verdâtres exprimant en quelque sorte la moisissure des idées et des sentiments. Mais la barbiche et la chevelure, un peu plus longues qu'il n'est d'usage de les porter, lui donnaient une figure non classée, rebelle à la mémoire, et d'autant plus surpi*enante qu'on était loin d'y trouver une expression affable. Le blanc de l'œil était jaune, comme s'il eût toujours gardé le reflet d'images croupies dans la mémoire. Les narines, autrefois mobiles, s'étaient resserrés sous une compression volontaire qui sembla it garder des secrets acerbes et contracter les traits les uns après les autres, dans la crair>je qu'ils
n'en laissassent échapper un seul. Le caractère de cette tête ressemblait à la griffé serrée, précise, d'une écriture de clerc, aussi nette, aussi affirmative qu'absolue et impérieuse dans le dessin de ses lettres; écriture par laquelle on reconnaît la main qui aime à mordre le papier sous la plume, et indiquant chez celui qui la possède un tempérament qui va où il veut, et s'arrête oii il lui plaît. Un travail interne qui n'était pas celui des ans, avait fait lever des rides sur ce visage. C'était comme une gaufrure naturelle de la pensée, s'étayant dans un masque couleur de soleil recuit. Et pourtant, à d'imperceptibles effacements d'épaules qui secouaient le cou, on devinait comme des énergies de jeunesse rebondissant du diaphragme, et qui lançaient la tête en avant; alors, les deux clavicules semblaient la reprendre en son essor radieux, et l'enfoncer plus profondément entre leur charpente osseuse. Cet homme qui avait « fait sa position » selon le sens platement attribué à cette parole, ne parvenait peut-être pas sans difficulté à emprisonner son ostéologie morale dans ce fond couleur olive de l'existence régulière qui a réussi. Le geste était plus grand, plus ample d'évolution que l'étroitesse du vêtement moderne ne " le comportait. L'épaule appelait la lourdeur de l'ancien manteau à gros plis dont il fut de mode un instant de rejeter un pan en arrière. On constatait bien d'après la démarche,quelques mouvements de taille jadis affectionnés ; mouvements qui réapparaissaient malgré les efforts, la recherche voulue d'immobilité
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essayant de s'emboîter dans les coutures droites et allongées du vêtement coupé à Tanglaise.
Tel qu'apparaissait M. Louis Brandimard, il se révélait dans sa personne, à l'œil d'un connaisseur, une lutte évidente entre une personnalité intime, dominante, qu'on était décidé à étouffer à la surface, et une seconde individualité qui voulait à tout prix l'emporter sur l'autre.
Le fiacre ralentit sa course pour traverser le Pont- Neuf. La Seine dont la résonnance sourde paraissait venir d'un creux lointain, mettait des blancheurs crues dans la roulée de ses eaux rapides. Les piétons marchaient stupidement gelés, ployant Téchine. C'était une température à faire souhaiter un auto-da-fé au coin d'une place. On était si rétréci par le froid que rien ne paraissait devoir sortir du corps diminué de volume, allégé de poids. Le ciel, vide, sans perspective, restait d'une neutralité véritable. Nulle incubation solaire dans le nuage vierge qui finit à un moment de la journée par saigner d'amour. Il n'y avait pas eu le moindre râle de tendresse, le moindre plissement délicat dans les capricantes vapeurs nocturnes auxquelles succédait une clarté sans caractère, venue parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement. Les groupes aériens ont parfois des tournures, des mouvements de recul ou de pression qui semblent volés aux gestes des hommes ; mais rien en haut ne s'était attiré à l'aube ; il ne restait la trace d'aucune enjambée de nuages après une de ces heures significatives où le ciel aussi paraît avoir été
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pris d'un accès de fol éréthisme, au lever du jour. Au delà des quais, dans Télargissement de l'horizon, le matin filait bien un peu de lumière ; mais c'était mince, mince, et cela s'étalait faiblement sur des nuées, pâteuses, lourdes, bossuées, qui semblaient prises d'étirement, ayant perdu leur allure, leurs crêtes volantes. Les toits des maisons présentaient comme une préparation en grisaille, sur laquelle devaient se développer, le soir, des débordements de colorations brutales, des silhouettes d'îlots, de caps, des reliefs de formes aux duretés de corniches qui ne s'enlèvent bien qu'entre quatre et cinq heures de l'après-midi, au moment où s'ébauche dans certains coins de Paris une vraie toile aux tons rageurs. Aussi, ce réveil si peu éclairé, aux bavochures de pluie dans les angles du ciel, aux toits tout délavés sans aucune pointe flambante, qui ne soulignait rien dans l'espace, avait quelque chose de plat, de bête ; on lui préférait encore ce grand dadais de matin qui s'éveille au mois de mars avec un air faïence anglaise, mais qui sait au moins jouer de la prunelle sur les passants. Pourtant, ce paysage si terne, si gris, qui n'inspirait aucun élan, aucune gaieté, était positif comme un travailleur à l'âge de quarante ans qui n'a plus une minute à perdre ; derrière lui, des feuilles mortes; devant lui, peu ou point de soleil , mais quand même et sous ses regards, l'horizon à hauteur d'homme.
Le fiacre, après avoir passé au poste, venait de s'arrêter au dépôt. M. Brandimard monta
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plus lestement Fescalier que la distraction apparente qui semblait l'écarter du milieu où il était, ne l'aurait fait supposer. Il retrouvait, en frôlant ces horribles murs, le dégoût que les gens de cœur ressentiront toujours en se voyant près de subir le contact des policiers, si voilés qu'ils soient par l'éducation. Aussi, ce fut avec une gêne invincible, un haut le corps qu'il ne parvint guère à dissimuler, que l'architecte expliqua sa présence, en réclamant le nommé Frédéric Girardelle
— En effet, il est le dernier arrivé, répondit l'employé préposé à ces sortes d'affaires. Veuillez prendre la peine d'attendre cinq minutes.
Une suffocante chaleur, en pénétrant dans tous les pores de la pierre et du bois, dans tous les revêtements de l'édifice, semblait en extraire, en vider toutes les crasses, et mettait ses gluants crayonnages aux parois des corridors et des portes. Dans quelques pièces carrelées, retire d'employés subalternes, on voyait deux ou trois casseroles sur le poêle en fonte, dans lesquelles cuisait le déjeuner : des moignons quelconques où adhérait de la viande que retournaient du bout d'une fourchette de fer des mains sales aux ongles absents. Les poignets auxquels s'attachaient ces mains étaient presque tous enfermés dans des manches de lustrine noire montant jusqu'au dessus du coude. La fumée de pipe se combinant avec l'odeur des mets, s'intoxiquait en une minute dans l'organisme jusque sous le pelage du paletot. Il y avait aussi des bouteilles vides, des épi uchures de pommes, des papiers graisseux ratisses et
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des boîtes de sardines où la poussière s'imprégnait dans rhuile. Par Tentre-bâillure des portes, par l'hiatus d'une armoire, par cinquante fentes invisibles, mais devinées, on se sentait fouillé, suivi, palpé, pesé sur tous les points, depuis l'iris jusqu'à la rotule. Une seule et même pensée traçait son parcours sous ces voûtes, de la première dalle du portail, au cabinet du chef de division : l'espionnage. Cela transsudait sur les murs, sur la face et les doigts des habitants de l'endroit, sur le drap de leurs vêtements, et sous leurs becs de plume, contré lesquels le pouce s'écrasait en tête de vipère, pendant qu'ils colligeaient maints dossiers mystérieux.
Brandimard eut un instant de honte en songeant à ce que ce temple de la délation était en train de dégorger de rapports et de dénonciations. Il vit passer dans l'escalier qualité ou cinq employés du ministère de l'intérieur apportant des montagnes de notes aux employés supérieurs. Il songea qu'il n'était pas une famille, pas un individu isolé, dont les secrets ne fussent la propriété de ces rongeurs ; leur corps, pareil à celui de l'araignée, sécrétait des fils si ténus, si imperceptibles, qu'on ne les voyait pas naît»*e dans les encoignures des appartements où ils parvenaient à se tendre. Il lui semblait, tant la fièvre de son esprit était forte, que sa pensée s'échappait de son front et qu'elle se mettait à courir, insecte aux ailes de pourpre. Soudain une nuée de bureaucrates, surpris .de cette forme étrange qui bourdonnait au-dessus d'eux, arrivaient tout à coup pour saisir ses élytres
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brillants et, comme à un papillon, lui plantaient une épingle dans le corps pour la ficher dans une pelote et l'analyser à Taide d'un verre grossissant.
Brandimard se révoltait ; mais la vision implacable lui montrait dans les tiroirs et les casiers verts, toutes les lettres adressées aux gens d'une certaine valeur sociale, décachetées et analysées, déposées en double ; les billets de mort et de mariage servant aux enquêtes sur les familles; les publicistes lîlés activement, leurs opinions passées au laminoir, leurs manuscrits recopiés, et les moindres postulations de leurs idées figées sur le papier; ce qu'il y avait de plus fugace dans l'essence d'un poëme, l'odeur d'une œuvre, tout ce qui ne tient pas de place, et tout ce qui existe pourtant, on l'aspirait là comme à l'orifice d'un flacon débouché. Ainsi, l'homme et ce qu'il enfantait appartenait à ces hommes ; leurs yeux d' Ai'gus retournaient les poches du vêtement pendu à son cabinet de toilette ; ils le suivaient jusque dans les bras de sa femme; leurs oreilles entendaient et pointaient la mesure des caresses qu'il en recevait. Un compte minutieux de ses heures était dressé ; on connaissait jusqu'aux détails la nature de sa complexion physique, et, telle qu'une tête de bétail, ce qu'il pourrait donner de fumier était porté au tableau des existences parisiennes. À dose exacte on rendait compte de ses aptitudes, et si l'auvent d'un rêve se projetait longtemps sur sa matinée. De là, il devenait facile de calculer ce qu'il verserait dans les coffres
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de l'État. S'il était riche ou seulement dans une situation médiocre, on le garderait dans Paris. S'il tendait à s'appauvrir, s'il était un débauché de l'art, un fantaisiste émiettant son cœur, si la destinée paparaissait lui ménager quelque dureté ou quelque chute, ce serait un mécontent. Or, dans un État bien organisé», les mécontents étant toujours dangereux, il serait urgent, sous un prétexte futile, de le prendre dans une foule un jour d'émeute ou de fête, et de l'envoyer le plus loin possible de la France, sous le verdict d'une condamnation. C'était arbitraire, mais enfin, les gens sans le sou ont le tort irrémissible d'avoir plus d'appétit que les autres et peuvent bien casser dans. un jour de colère la vitrine d'un boulanger, ce qui affaiblit la confiance d'une nation envers les classes dirigeantes.
L'architecte marchait à petits pas, abimé dans ses réflexions. Il n'avait pas tout vu et recula en reconnaissant un de ses familiers, un de ceux qu'il aurait le moins soupçonnés faire partie de la maison. En s'appliquant à un examen plus attentif, il put remarquer que les gens qui allaient et venaient étaient en général décorés, correctement brossés, possédaient des yeux troubles comme de la limonade, des gens qui savaient s'asseoir dans le monde comme un principe sur le dos d'une société. Il reconnut encore un ou deux de ces vautours anonymes qu'on a toujours rencontrés la veille dans un salon et qui s'esquissent ainsi : petits, épanouis de sensualité, ayant de la lecture et beaucoup de mémoire, épous-
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se tés de geste et de langage, à parole pâteuse comme du café au lait, montrant surtout de la haine et de Tastuce contre un écrivain qu'ils se plaisent à envoyer sous cape à l'audience, ainsi qu'une proie de dilection, et pourrissant sur un homme de lettres intransigeant plutôt que de le lâcher. Et, pendant que cette buée douceâtre des corridors chauffés entrait en lui, quelques portes restées béantes lui permettaient d'entrevoir par les fenêtres à petits carreaux, l'allongement architectural de Paris, de ce Paris se débattant pour la lutte, avec ses chariots, ses fabriques fumantes ; de Paris tressaillant d'inquiétude et d'énervement et sur lequel la Préfecture de police braquait ses yeux éternels, dans un espoir de ressucement avide. Il le devinait se crispant sous l'effort ardu de la misère, plein de patience mais aussi plein de menace ; population qui se grisait aussi bien avec du brouillard et des convoitises qu'avec du trois-six et du sacré chien.
Plusieurs des voitures cellulaires débouchaient sur la place ; des hommes aux loques rapiécées, les pantalons mangés jusqu'à la cheville en descendaient tantôt les bras attachés, tantôt les mains retenues par le Cabriolet, Les conducteurs lâchaient un juron en tirant l'homme dont le pied rasait le sol sous la poussée des autres. La voix des misérables sonnait creuse dans un estomac qui demandait à engloutir quelques Hvresde pain. Il yen avait sur lesquels les agents tapaient pour les faire avancer et dont le corps rendait un son de bois mouillé. Après cela, tout ce monde
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grimpait, la plupart les reins plies en deux. Les gardes qui les conduisaient, avec leurs mains de démolisseurs, la face dure comme l'angle d'un fauxcol sous leurs cheveux plats, le schako sur l'oreille, arrivaient au rapport, et vous regardaient de leurs gros yeux vairons, éprouvant quelque ennui de ne pas vous agrafer au collet; la moustache poissée de pommade hongroise mettait une barre noire sur leurs dents jaunes; ils s'avançaient avec l'assurance de gens emboîtés dans l'épaisseur du drap d'imiforme et le cuir des bottes. Tous avaiefit des airs repus qu'on n'a jamais connus qu'aux gens de cette caste, sur lesquels les médailles, en allumant un luisant de quincaillerie, semblaient des plaques de caniches portant le nom du propriétaire de la bête. Dans les corridors, il y avait des escouades de femmes aux hanches carrées qu'on chargeait à coups de pied au derrière ; les unes pour avoir frelaté du lait, les autres pour avoir été surprises sans carte sur la voie publique. On en voyait qui s'avançaient entre deux gendarmes, portant un paquet de chiffons où quelque chose remuait et dans lequel on parvenait à distinguer un peu de chair et un peu de cheveux, un bout de pied, et une main ; tout cela constituant un enfant auquel la vie tenait par un de ces mystères incompréhensibles : la vie refusant jusqu*à la fin de lâcher ses petits sur lesquels elle fait courir des chatouillements de tendresse à travers les haillons.
Pour un observateur tel que Brandimard, toutes
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les trappes des existences parisiennes se levaient à la fois, lui montrant les parias de chaque condition, usant les marches de Fescalier de la préfecture, tourmentés ainsi que des damnés; des parias au regard oblique,"dont la salive est un filet de fiel comme si Tamer avait crevé dans l'organisme ; et, pas bien loin, la Seine courant droite devant le malheureux qu'elle prenait fouetté de désirs, s'attardant à rendre son corps par un pacte fraternel, ne consentant à le lâcher tout brandi sur les berges, que lorsque la justice ne lui pouvait plus rien. A ce moment l'architecte sentait naître en lui ce grand jus chaud de l'angoisse. Il se trouvait si absorbé, qu'un employé lui répéta deux fois :
— Voulez-vous venir, monsieur ?
Alors, il fut conduit dans une pièce construite en longueur, comme un boyau, où l'on avait entassé des vagabonds de toutes tailles, aux haillons retenus par des épingles, aux pans d'habits tordus en ficelles, à l'organe faussement persifleur, et dont la poitrine n'étant pas protégée par le hnge, laissait voir une forêt de poils tortillés ; leurs mains ballantes ramenaient des loques de vêtements sur des reins avachis.
Au miheu de toutes ces têtes, il y en avait une aux touffes de cheveux se roidissant comme ceux des épileptiques et qui remuaient contre des pariétaux boursoufflés d'idées.
A l'instant, Brandimard avisa le propriétaire de cette chevelure.
—Voici la personne que jecherche, dit-il à l'agent.
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Frédéric aperçut alors Tarchitecte, donna une poussée à son entourage, et le rejoignit avec un certain empressement. Brandimard et lui échangèrent quelques mots encore devant remployé de police, et ce fut tout. Les deux hommes sortirent. Mais Frédéric avait entamé un « laïus » qui n'était pas terminé rue Taitbout.
— Non, vrai, tu me fais la tête d*un grand prix retour de Rome, continuait Girardelle en lâchant ses phrases comme par bouffées de pipe. Tu m*as Tair d'une dame de charité qui se fend de deux extases par jour envers la divinité, faute d'en inspirer pour son compte. Tu prends des poses de Père Eternel à califourchon sur un bout de nuage et disant à tout son cortège de docteurs en théologie : — De la tenue, messieurs, de la tenue ! et qui se fâche lorsqu'il découvre que ces messieurs ne sont pas des équilibristes. Et tout cela, parce qu'envoyé de ta part visiter ton monument au père Lachaise, je ne suis pas revenu de suite te rendre compte de mon excursion. Mais il est très bien sur ses pieds ton monument ; il a un à peu près de style qui pourra l'amener à la ressemblance de ces guérites officieuses
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du boulevard où chacun s'arrête à son tour, comme dans la tombe, et sur lesquelles s'étagent les affiches de comédies subversives. C*est décoratif comme une pièce de pâtisserie montée. Pendant que je l'examinais, Teau à la bouche, imagine un peu ce qui survint par une contre -allée ? — Tu ne devines pas ? — C'était la Gargouille, Fil-à-Plomb et Jean-sanspreuve, qui escortaient le corps de ce pauvre Eugène Ledru mort à l'hôpital dans un moment de dèche. Mon concierge avait sans doute craint de m'affecter en me remettant le billet de part que le pauvre garçon n'avait pas manqué de me faire adresser. Tu conçois mon étonnement? J'apprends du même coup qu'on l'enterre, et que par conséquent il était mort. 11 fallut me joindre au cortège, d'autant plus que la Gargouille, dont il était l'amant, sanglotait à s'ouvrir une boutonnière, du menton j'usqu'au nombril ; elle soupirait, en inflexions déchirantes : — Monsieur Frédéric, vous rappelez-vous le groupe du Reniement de St, Pierre où il a posé pour le talon? — Moi, tu comprends, je m'efforçais de la rendre* calme; j'allais même tenter d'improviser un petit discours, mais le prêtre ne m'en laissa pas le temps, et Jean-sans-preuve et Fil-à-Plomb l'emmenèrent avec toutes sortes de précautions pour la distraire, prétendaient-ils. Moi, je les suivis.
Il faut t' expliquer que la Gargouille s'attachait d'une façon désespérée à mon bras, me répétant d'un accent convaincu: — Dieu, comme vous me rappelez mon pauvre ami ! Ce qui me semblait tout à fai»-
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improbable, car Ledru était petit et blond, et moi je suis grand et brun; mais les femmes, c'est si bizarre ! Enfin, Jean-sans-preuve hèla un fiacre, nous fit conduire à' la gare, et quelques instants après nous sommes descendus, un peu reposés, à Bezons.i
Fil-à-Plomb regardait Gargouille du coin deToeil, mais il se taisait. Jean-sans-preuve qui ne quitte jamais son appareil photographique, et qui le porte même pour entrer dans un « quinze centimes » choisit une place et s'orienta convenablement. Tu sais qu'on ne regarde à rien lorsqu'il s'agit d'arracher une femme à des idées tragiques; c'est ce qui t'expHque la petite partie improvisée. Gargouille s'était décidément placée sous ma protection, ce qui faisait un peu enrager Fil-à-Plomb. Jean-sans-preuve ayant Lien disposé son appareil, avait tenté déjà deux ou trois vagues opérations, lorsque nous fumes abordés par un brave homme de propriétaire qui vit que nous étions gelés, et nous souhaita poliment le bonjour en s'informant si nous inaugurions une tournée d'artistes. Jean-sans-preuve lui expliqua qu'il prenait une vue d'hiver ; mais que le site manquait totalement d'animation, et qu'il serait bien aimable s'il consentait seulement à poser deux minutes, le temps d'éternuer^ et ce serait fait. L'autre s'informa si la chose se passerait gratis, et, sur la réponse affirmative de Jean-sans-preuve, se campa résolument devant un tas de moellons et attendit. Fil-à-Plomb intervint. — Je vous ferai observer, monsieur, dit-il solennellement, que le soleil qui est en train de se cou-
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cher à cette heure, descend justement à la pointe de votre dos. Songez Monsieur, à la scène grandiose qui se déroule derrière vous. Et comme il lui disait plusieurs fois «songez, songez», Tautre répliqua : — Mais j'y songe, monsieur. A quoi Jean-sans-preuve reprit d'un ton sévère: —Vous n'y pensez pas assez, monsieur. Si bien que lorsque j'ai été regarder la plaque, le sujet était venu avec ses yeux ronds et ses jambes écartées; il ressemblait à un chat qui se soulage dans du son. Fil-à-Plomb expliqua au digne homme que tout serait retouché et qu'il sortirait delà une épreuve de maître. Alors, très satisfait, il nous invita à venir prendre un léger repas chez lui, déjà gagné par les yeux de Gargouille qui avait l'air presque distinguée. Du reste, tu sais que l'expression triste lui va bien, à Gargouille ?
— Ma foi, je n'étais point fâché du tout de la rencontre, car enfin ce diable de Jean-sans-Preuve, avec ses sites d'hiver, ses matinées d'hiver, ses levers et ses couchers de lumière sur la Seine en hiver, finit par être enrhumant. Tu as d'ailleurs dû remarquer qu'à force de passer son temps près des manches à balai d'arbre, il a pris la contexture des objets qu'il coudoie tous les jours; il penche la tête comme une branche morte ; il a l'allure pau\Teetétriquéed'un buisson qui a oubHé de s'habiller; ou bien il semble attendre qu'un coup de vent l'enlève de terre et le balaye à quatre lieues plus loin, ainsi qu'une feuille. Mais le vin de M. Crémol l'avait échauffé, radoubé ; il parlait serré ; il avait du geste ; il affectait de
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s'adressefi* surtout à la cligne Mme Crémol, qui écoutait, toute rouge de modestie, lui faisant avouer qu'il ne pouvait entrer de poésie réelle que dans une nature poitrinaire ou défaillante. Alors elle contemplait ses mains et le contenu de son corsage comme pour les supplier de maigrir tout d*un coup. Fil-à-Plomb regardait Mlle Crémol, et Gargouille me lançait des coups de pied sous la table. Infortunée Gargouille 1 ce fut elle qui jeta Téquivalent d'un bouchon de carafe sur les fils de la Vierge de notre bonheur.
Figure-toi, qu'au dessert, M. Crémol dit tendrement à sa fille : — Eulalie, mon enfant, joue-nous donc la Rêverie, de Rosellen. Tu sais, Mme Crémol :
Na, na, na, na^ na^ na na I
Mme Crémol opina de la tête. Fil-à-Plomb conduisit Mlle Crémol au piano, qu'elle nettoya de ses dix doigts et qui se prit à renâcler une espèce d'harmonie tremblée, à nous arroser d'un déluge de notes poussives bonnes à faire avorter de terreur un cent de mouches se disposant à entrer dans un bocal de cassis. Mais au moment où notre hôte savourait son gloria à petites doses, et mettait ses pouces dans ses goussets, pendant que Mlle Eulalie nous râpait de la musique à deux sous le tas dans le cou, imagine-toi, devine, peins-toi mon ahurissement en voyant cette folle de Gargouille se renverser tout à coup sur sa chaise en poussant des cris et des sanglots qui n'avaient rien de factice. Il paraît qu'elle
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avait réellement une attaque de nerfs ; le vin l'avait brûlée. Jusque-là ce n'était pas du tout désobligeant pour les gens chez lesquels nous étions. Mlle Crémol se joignit à nous, on la délaça et Mme Crémol dit orgueilleusement :
— Tu vois, Fifille, Tefiet de ta musique!
Cette imbécile de Gargouille, au lieu de laisser croire
que le Rosellen l'avait remuée et qu'elle était une belle âme, ce qui est quelquefois utile, crut qu'on lui faisait le reproche de n'avoir pas goûté le morceau en question, et se mit à répondre en repleurant de toutes ses forces :
— Ah ! madame, pardonnez-moi, ça me fait de la sensation, au contraire, mais c'est parce qu'on a enterré mon amant ce matin que je n'ai pas pu m'empêcher de crier en écoutant vot' «demoiselle», et puis pensez qu'il n'a pas eu de musique, lui, çà coûtait trop cher, on l'a foutu enterre comme un pauvre chien. —
Là-dessus, mon cher, tu comprends de quel air étripé la digne épouse de M. Crémol nous a toisés, l'impudente, et eux, et moi, en découvrant seulement quelle sorte de gens venaient de porter atteinte à la pudeur de sa fille. Jean-sans-preuve avait pourtant fait tous ses efforts pour ressembler le plus possible à un monsieur doué, au moins le dimanche, d'une âme tendre et d'un pantalon nankin, qui se nourrit de m«ts simples apprêtés par les mains de la nature, — vulgairement, des épinards. — Peine perdue ! Sur un signe, Mlle Eulalie suivit sa mère ; il y eut un silence épouvantable pendant lequel les araignées
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eurent le temps de tisser au moins vingt toiles. Gargouille en profita pour se r'habiller au plus vite. L'épouse impeccable était remontée au premier étage où sa couronne de mariée séchait sous un globe en Tattendant. Son mari, qui nous regardait piteusement, eut peut-être envie de nous reconduire. Il fallut bien démarrer,' pourtant, malgré la pluie qui tombait, et une nuit abrutissante. Une fois dehors, Jean-sans-Preuve voulut quereller. Je pris le parti de Gargouille résolument ; mais les gendarmes de Bezons prétendirent que nous étions gris, ce qui était faux. J'ai passé un quart- d'heure à tâcher de les convaincre ; quart-d'heure aussi improductif dans mon existence qu'une de ces vues du Val d'Ajol avec piqûres en lumières électriques que j'entame sur une toile de six quand je veux faire trois francs. Alors on nous a emmenés au poste, où les familles des trois autres sont venues assez vite les réclamer. J'ai voulu persuader de mon identité plusieurs argousins ; ils m'ont juré qu'ils croyaient à mon avenir, mais qu'on ne pouvait me relâcher que lorsque quelqu'un aurait fait valoir ses droits sur ma personne. Or, ceux de mon concierge n'étant pas pour moi assez sacrés, j'ai préféré faire croire que tu étais mon oncle ; cela m'a donné le cachet d'un fils de famille décavé et m'a valu toutes sortes d'attentions. Comme l'heure s'avançait, on m'a conduit au dépôt.
Frédéric avait eu le temps d'arriver jusqu'à la rue Taitbout, de s'attabler, d'avaler les premières bouchées du déjeuner avant que Brandimard eût songé à donner la moindre réplique à un récit qui ne se termina guère qu'au fromage. Ce fut seulement en cet instant que Frédéric s'aperçut que son ami le laissait parler seul, ainsi que cela lui arrivait lorsqu'il était sous Tempire d'une grave préoccupation d'affaires.
Rien ne gênait davantage Frédéric que cette contenance, lorsqu'il attendait l'équivalent d'une dispute dont l'architecte se montrait quelquefois avare. Une dispute, grand Dieu ! plutôt une de ces empoignades corsées, d'où l'on sort blême, les dents contractées, les mains froides, moites et blanches, parce que le sang s'est réfugié au cœur et qu'on a failli jouer
du couteau au dessert ; c'est une aubaine, une joie auxiliatrice ; c'est presque un levier pour la conception d'une œuvre qui restait empâtée dans le cerveau, et qu'une secousse, un choc formidable en fait sortir. Aussi, lorsque le bohème se voyait marchander cette bien -heureuse dispute trop longtemps, il se sentait hâve, terne, et Brandimard prenait une sorte de taquinerie cruelle à la lui refuser. Ce jourlà, soit qu'il fût absorbé d'une façon plus particulière, soit qu'il y mit de l'affectation, il ne répondit que par monosyllabes, déchira trois ou quatre bandes de journaux, s'étira, sourit faiblement lorsque Frédéric lui parla d'un projet d'église qu'ils avaient dessiné chacun à leur tour.
— Un bijou de maître-autel, déclarait Frédéric, et fouillé... Je ne te dis que ça.
— Laisse donc, répliqua Brandimard, tu n'as jamais eu qu'une paire de pieds pour tes douze apôtres.
Et, sur cette phrase, il s'était levé et retournait à ses bureaux en traînant la jambe.
Resté seul en face d'un flacon de Kiimniel, Frédéric avait brûlé douze ou quinze cigarettes, et absorbé la moitié du flacon. La chaleur du foyer acheva d'entamer ses organes cérébraux, au point qu'il gagna en s' appuyant aux murs, la pièce de l'appartement qu'on était accoutumé à lui voir occuper en certains jours pareils à celui-là.
— Il en a bien pour quarante-huit heures de sommeil, dit Julien, le valet de chambre, à la cuisinière et au cocher, près desquels il s'installa dans l'office
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pour déjeuner; quand M. Girardelle revient d'une de ses équipées, il lui faut pas mal de temps pour se remettre.
— J*ai beau faire, reprit Mlle Victoire, je ne m'explique pas comment monsieur, qui est si peu tendre pour tout le monde, supporte un pareil voisinage sans sourciller.
— Mlle Victoire, commença Julien avec dignité, vous comprenez que je vis trop en l'intimité de monsieur pour me permettre de vous répondre là-dessus. Dans une tout autre situation que la mienne ce serait différent; mais il est des convenances que je dois observer à tout prix, malgré mon désir de vous être agréable.
Mlle Victoire, ayant la bouche pleine, haussa les épaules sans cérémonie ; le cocher avala un énorme quartier de pain et de jambon en se renfermant dans un silence majesteux, et le jeune valet de chambre versa à boire à sa voisine affectant un geste de gentleman.
— J'ai entendu raconter, poursuivit le domestique d'un air qui ne manquait jamais son effet, et en levant sa fourchette comme il l'avait vu tenir aux gens qu'il servait à table, que monsieur avant d'être arrivé au point où il en est, avait donné dans toutes les erreurs du socialisme... le socialisme qui nous eût infailliblement dévorés sans l'avènement deNapoléon III.
— Miséricorde ! fît la cuisinière les deux mains sur ses genoux, et regardant la porte de l'office comme si elle eût craint un instant de voir entrer le socia-
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lisme jpour se jeter sur elle et Fattaquer ; et vous dites que c'est dangereux ça?
— Très-certainement, Mlle Victoire, nous devons une belle chandelle à l'empereur pour nous avoir débarrassés de ces sectaires.
Ici le cocher, jaloux de la supériorité qu'acquérait Julien aux yeux de la cuisinière, l'interrompit :
— Allais, marchais, est-ce que vous croyais ce qui chante? Est-ce qu'on avait besoin de quelqu'un pour en venir à bout ? Avec ça qu'ils auraient fait du mal au monde. J'en ai connu, moi qui vous parle. J'ai connu du Rollin, Barbes et Caussidière, et c'étaient des fiers hommes, allais... Et qu'est-ce que ça prouve, quand monsieur en aurait été avec ces gens là?
Juliea haussa les épaules.
— Vous me faites pitié, murmura-t-il à voix basse comme pour ponctuer ses paroles, et en prenant un jeu de plus en plus britannique, oubliant qu'il s'était fait une loi du silence; est-ce que vous ne devinez pas que s'il a quelque chose de semblable derrière lui, il a besoin de la discrétion de M. Frédéric Girardelle, son ancien copain, son complice peut-être, et que sa position l'oblige à toutes sortes de ménagements envers l'Etat qui le charge de commandes?
Cette fois, ce fut le cocher qui resta court, et Mlle Victoire, tout en faisant des efforts prodigieux pour comprendj'e, Julien lui accordant des signes non équivoques d'admiration. Il parlait aussi bien que les gens comme il faut, celui-là ; ce qu'il expliquait devait être «conséquent» puisque c'était si fort au-
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dessus de sa compréhension. Aussi, elle se remit à sucer son os de côtelette avec acharnement, pendant que le cocher, rongeant son frein, feignait de lire un bout de journal qui avait entortillé des légumes.
Le lendemain arriva, en effet, sans qu'on ait vu paraître Frédéric, ce qui n'étonna personne. On savait qu'il était doué d'un sommeil qui ne cessait guère que le deuxième jour où il avait débuté. Brandimard put sortir, travailler comme à l'ordinaire, s'habiller sans l'avoir entrevu; en sorte qu'il n'y eut que Julien pour sourire, lorsqu'il devina que l'architecte se disposait à se rendre à Passy. Mais il épiait le sommeil de l'ami de son maître, espérant, grâce à lui, en savoir davantage.
L'hôtel de la rue de la Pompe ne se distinguait des autres habitations que par un encadrement de briques rouges qui avivaient un peu la façade ; mais les doubles rideaux qu'on ne tirait jamais,enfermaient la maison dans un mutisme barré. Ce jeudi là, cependant, ramenait les réceptions de chaque semaine ; les voitures, en vidant de leur siège mouflu, sur le trottoir, des toilettes aux teintes claires, roulaient lentement, une fois déchargées, sous un ciel appauvri, et la rue reprenait son aspect ennuyé. Seulement, un habitant du quartier devinait bien que toute la fugitivité des bruits martelant la paisible province de Passy aboutissait là; que cet hôtel sans apparence, qui se défendait si bien à l'extérieur, était le seul endroit, peut-être, où la vie s'accentuait. Les
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gens qu'on y voyait sonner paraissaient venir de loin ; le facteur y déposait des monceaux de lettres et de journaux ; les bouffées de Tesprit parisien y entraient donc par les soupapes invisibles qui trouaient la façade. Et c'était chose à observer, en de certaines semaines, que ces bustes de parisiennes plantés haut dans les remous des jupes ; que ces chimériques et voltigeantes couleurs absorbant la soie des étoffes et qui s'engouffraient dans l'ouverture de la porte du n° 27. C'était un spectacle que ces robes d'un clair pâle dont on ne distinguait que le bas, d'un rose mourant et presque pâmé, évoluant sur des femmes que leurs pieds entraînaient comme sur des pivots magiques sur lesquels elles auraient tourné dans cette pénombre du vestibule chaud. On eût dit que cette singulière demeure, dont le seuil n'était battu par un essaim de visiteuses qu'une fois tous les huit jours, refermait sur elles, non sans affectation, la porte de la cour sablée, qui, aujourd'hui encore, est obstinément close.
Ce soir-là, la rue de la Pompe n'offrait qu'un miroitage continu de panneaux vernis de voitures à hautes lanternes allumées de bonne heure, qui luisaient à froid sur la neige. Ce que l'on devinait de moiteur, de circulation sanguine sous les fourrures sibériennes qui glissaient des genoux; l'atmosphère capiteuse exhalée à l'ouverture des portières et la douce macération des chairs bien embues de la tiède chaleur des boules d'eau chaude; tout cela offrait un piquant contraste dans ce quartier
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modeste, encore peu fréquenté à cette époque.
Paris se nettoyait, se faisait riche. On émargeait depuis trois ans à peine les premiers semestres des fortunes naissantes. Le vice parisien sautait de ces voitures de maître à petits pieds joints ; on le voyait venir, on le guettait au détour de la rue de la Pompe ; il sentait bon, il était mou et gi'assouillet d'aspect ; quand on le regardait descendre du marchepied, sous cette suave enveloppe de femme, Tappétit vous en mordait vaguement, comme à rapproche d*uh dîner dont on respire le fumet et qui vous alanguit Testomac. Une faim inconsciente de bien-être vous prenait en face de ces exhibitions hebdomadaires qui avaient lieu devant l'hôtel. Aujourd'hui, quinze années de luxe nous ont habitués à toute chose; mais alors c'était Téclosion du sentiment de gourmandise qui saisit un passant pauvre, le jour où il voit s'étaler, pour la première fois de sa vie, les faisans truffés et les truites saumonées à la vitrine de Chevet.
Le 21 janvier, à dix heures et demie, les angles du salon de l'hôtel Ducroisy présentaient des groupes d'invitées qui se pelotonnaient les unes contre les autres avec des appels à voix basse, des rires de pensionnaires qu'imitent, lorsqu'elles le veulent, les femriies du monde qui souhaitent un instant de passer pour des fillettes émancipées. Il y en avait qui s'étaient faufilées chez cet ex-fournisseur des 'armées, quoique n'appartenant pas au monde, mais parce qu'elles venaient du Sacré-Cœur de la rue de
Varennes, un couvent qui a la spécialité de prendre les filles de fabricants de teinture violette, depuis que la noblesse n'a plus le sou pour y mettre les siennes. Le maître de la maison suppliait vainement ces dames de quitter leur coin ; aucune ne paraissait entendre. Toutes redoublaient de chuchottements, se coulaient les unes dans les autres avec une facilité singulière, ressortant et rentrant comme dans un tiroir.
Le bruit du timbre, qui annonçait de nouveaux invités, des noms jetés à la porte du premier salon par les gens de service, ne furent pas même entendus des rieuses, ou du moins de celles qui prétendaient rêtre. Mais leur attitude n'était qu'une tactique pour montrer un massif d'épaules aux blancheurs de poulardes fines, fourragé de chevelures floches. Elles inventaient ce procédé pour dérouter d'abord et défendre ensuite, grâce à des regards qui se faisaient chastes, ce qu'elles trouvaient piquant de faire désirer par derrière, sans montrer leur visage.
Le salon offrait un capitonnage de chair sur lequel le jeu tendre des bougies mettait des creux vagues dans le tuyautage et les rouleaux de gaze de Chambéry. Ajoutez sur ce groupe remuant, un coup de lumière plus vif, qui jetait, d'un côté, de l'ombre atténuée sous les cils ; de l'autre, un peu de clarté au menton et sur les bras, et l'ensemble tournait dans un égrenage de perles, oii s'enlevaient des retroussis de gorges sur le corsage. Aux murailles, les tentures d'étoffes un peu brunes, plissaient selon la mode nou-
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velle; les femmes, en s* avançant, semblaient donc sortir d'un empaquetage de rideaux et de portières où elles replongeaient vite la nudité accusée de leurs épaules entre des vagues sombres, qui faisaient rejaillir ensuite toute cette écume de bras et de cous au luisant d'ivoire, au vernis de laque, dans le milieu du salon.
Un amoureux de la ligne, devenait quand même un coloriste effréné, en face de ces roses et de ces notes laiteuses de la peau éclatant par petites touches sur une omoplate ou un bout de menton. Mais c'était plutôt la gamme des tons nacrés qui se jouait que toute autre: un écartellement de blanc si absolu, que la lumière, par contre-coup, semblait frapper de grands noirs cette fauve dorure des baguettes de l'appartement, et ces incrustations de cuivre des meubles. Bientôt ces tassements de robes en se rompant, firent de cette note unique et compacte des blancheurs bourdonnantes qui voltigèrent avec la dispersion des étoffes aux différents points de la pièce. La pensée la plus contractée se détendait en suivant ce glissement des jupes aux plis mouillés d'ombre.
Ce qui constituait le caractère particulier de la maison, c'est qu'on savait que le propriétaire actuel était venu résolument s'installer de sa province au lendemain du coup d'état. C'était un premier acte de confiance, de rapprochement envers le nouveau gouvernement. Et, cette sécurité d'un homme riche qui arrivait carrément dépenser ses revenus à Paris au lieu d'économiser dans ses terres, faisait la joie
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des dirigeants qui espéraient bien que d'autres personnages importants suivraient cet exemple. Cela était d'un admirable effet. L'empereur, on le sait, se plaisait à nommer les noms des gens classés dont les voitures commençaient à sillonner les allées du bois de Boulogne. Aussi, ces premières réceptions dont le souvenir est banal aujourd'hui, frappaient les trois coups d'ouverture du règne bonapartiste.
A peu de chose près, toutes les réunions prises dans un certain milieu social se ressemblent; mais là il ne s'agissait plus de cette réception moderne qui a si vite fait de s'improviser entre des murs où les filets d'or tracés à la hâte s' égarent sur des parois plâtreux à peine séchés. Ce n'était pas encore ce continuel salon or et blanc, déplorable pour servir de fond aux tableaux qu'on y suspend. Dans ce petit hôtel de Passy, les meubles avaient de l'usage. Les teintes des rideaux et des tapis étaient atténuées, au lieu de posséder ce criard du neuf, ce clinquant du nouveau-venu qui n'a pas appris à dissimuler sa richesse ; et ce fut une des premières maisons où l'on prit plaisir à se saluer, même en opposition systématique d'opinion ; chacun paraissait y être à l'aise. Après de longues années d'abstinence, l'ivresse sourdissait vaguement à côté de ces longues bougies filant une flamme aiguë, comme une dévote qui s'amincit à force de brûler pour Dieu. Tous les jeudis soirs, c'était le coup de la chair subitement réveillée, nouvellement atteinte, par le retour de fêtes imprévues. A mesure que la lueur des candé-
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labres montait plus haut dans la chaleur de la chambre, les femmes sentaient que leurs flancs serrés par une trop longue convoitise se redressaient dan^ le vide. Elles s'étaient refusé depuis si longtemps tout spectacle de mondanité ; elles avaient vécu comme dans un oratoire, et soudain, voici qu'un régime nouveau, passionnément corrupteur, les conviait toutes par Torgane secret du confesseur qui leur disait : allez et péchez. Ce régime était le bien-venu: les dirigeants avaient besoin des femmes. Comment arriver au but sans préconiser la renaissance du luxe, Tattrait de jouissances inconnues, secrètement rêvées, attendues pendant le long assoupissement qui fermait toutes les bourses? Les vanités les plus mûres retrouvaient leur compte à ces premiers assauts des salons de Paris. Le petit hôtel de M. Ducrofsy fut de suite encombré. Les jeunes femmes y débutaient ; les vieilles s'y sentaient reprises par leurs ardeurs d'anciennes mondaines. Mais, pour un observateur, dans ces grandes dames aux costumes fondus, unis comme un lac, dans ces mêmes tiges humaines, si droites plantées sur l'évasement des hanches, il était facile de deviner qu'en de certains jours quelque chose grondait et menaçait. On sentait qu'au bord de ces corsages tenant si peu de place, sifflaient les résolutions froidement rageuses, qui, chez une femme, lui font du coin de l'œil chercher la victime de sa jalousie pour l'exécuter.
La haine ! oui, certes, elle gonflait et faisait cra-
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quer les boucles de leurs ceintures. Il n'était pas une seule de ces natures qui ne dût rêver et comploter la destruction d'une rivale. La haine! elle s'inscrivait sur leur visage en jets de sang rapides, mettant une rougeur à la joue, une fulguration dans Tœil, une raideur à l'artère du cou. La haine ! elle était là qui leur piétinait le cœur et leur marbrait les seins. C'était facile à distinguer, lorsqu'on regardait l'envieuse Thérèse Massicourt, Mme Pétrowska aux yeux de panthère lascive, qu'on tremblait à tout instant de voir déchaînée dans le salon comme une cavale de l'Ukraine. Et, si l'on pouvait dire que la bouche de la grosse Viterlin, l'ex-belle de l'Ôpéra- Comique, bavait l'obscénité, le menton de Mme Pétrowska craquait comme la mâchoire d'un chat qui verrait filer un oiseau dans l'air, faute de ne pouvoir knouter à son aise quelques femmes qui la gênaient dans la société; son os nasal en courbure d'aigle, blanchissait sur sa figure; ses yeux de cosaque nymphomane ululaient vers la proie disparue qu'un autre emportait, et ses cheveux se dressaient tout droits; si bien, qu'involontairement, on cherchait un fouet pour cingler la bête regimbante. En fixant la vieille cantatrice Mme Viterlin, au nez retroussé, dont les yeux de génisse, la mâchoire chevaline portaient les traces du vautrement dans toutes sortes de débauches, on avait le fait non moins palpable de la cruauté irréfléchie, bestiale, de cette mégère de salon, qui, près d'un tas de pavés, eût
représenté la mégère des barricades. Vingt intrigues
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parisiennes se battaient dans ces minces cervelles. Ces femmes se mesuraient rien qu'avec un sourire et un attouchement ; leur balbutiement, leurs phrases à peine terminées se croisaient avec destaquinements de fleurets qui s'essaient. Elles avançaient quelques pas, prenaient possession de leur place, cherchaient une attitude, se faisaient d'avance la physionomie, l'air de tête qu'elles allaient garder pour la durée du dîner; elles avaient soin de ne pas se placer trop près du lustre, qui leur brûlait l'épiderme ; mais, parmoments, unjet d'éclairage aigu entrait dans leurs yeux et permettait d'y voir jusqu'au fond, d'en extraire un monde de pensées dans les gris mornes et les bleus douceâtres de l'iris. Les plus âgées regardaient les monceaux de braise de la cheminée en train de mourir sur les cendres, et leurs membres se détendaient remplis d'aise sous la chaleur, sirotant avec une douceur béate le caquetagede leurs voisines- Gomme dans les anciennes villes de province, toutes les rivalités se dressaient parrallèlement dans cette réunion. D'un côté, par conséquent, s'étayait le quartier des rancunes ; et, de l'autre, celui des envies sourdes, auxiliaires des ambitions et des croisements de race ; mais les rancunes ne tardaient pas à se mettre au service des amours-propres blessés. Les deux camps se flairaient pourtant, pris d'une curiosité mauvaise, avec des lèvres amincies de colère. Des petits substituts, fiffres du parquet en flair de scandale, allongeaient leur cou et leur tête d'épervier, jetant des regards où s'allumaient des
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convoitises de cruauté, des regards changeants qui fumaient déjà hors de Torbite. Un président au cou juteux de graisse sous la chaleur, à figure de gants blauc-sale, aux cinq doigts courts écartés en pattes de crapaud, regardait en dessous avec des yeux dévotement paillards sur lesquels s'étalait un binocle. C'était M. Grignon de Galabert, arrivé à Paris en même temps que M. Ducroisy dont il était le voisin à la Roche. Il semblait porter son habit noir, descendant jusque sur les talons, comme une soutane, pour faire oublier son sexe.
En ce moment, l'attention se portait sur le maître de la maison, très-attentif auprès d'un nouvel arrivé pourlequelil semblait délaisser tout le monde. M. Ducroisy avait entamé un bout de conversation trèsintime à l'oreille de ce personnage que la mondanité parisienne ne tarda pas à reconnaître pour M. Louis Brandimard, un des architectes alors en vogue du Paris des démolisseurs, un des artistes de la pierre et du moellon. C'était bien celui que le gouvernement actuel paraissait maintenir au-dessus de tous les concurrents, et auquel, il y avait quelques mois, l'on décernait un bout de ruban. Un ingénieur de seconde classe, un architecte, son confrère, attaché aux travaux de la ville, s'étaient empressés de répondre aux questionneuses émérites.
— Mme Ducroisy descendra-t-elle ce soir, demanda une petite voix flûtée? Elle ne se prête pas beaucoup depuis quelque temps à des présentations nouvelles.
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— Mais M. Brandimard est une ancienne connaissance.
— Vraiment?
— Oui, c'est lui qui a restauré en partie la Roche.
— Raison de plus. Mme Ducroisy n*aime pas à entendre parler de la Roche-Corbière.
— Enfin, Maïa m'a dit qu'elle croyait décider sa maîtresse, ou plutôt... son enfant.
— Pauvre vieille Maïa !
En ce moment une moitié du cercle féminin se débanda. Le reste se tassa immédiatement, et la petite voix en flûte baissa d'un ton pour reprendre :
— Est-ce qu'elle est plus souffrante ?
— Non, pas plus, mais les médecins ont déclaré que la consomption arrivée à cette période était difficilement guérissable, et qu'il n'y avait pas à compter, vu son état, à ce qu'elle fût jamais mère.
-- Mais elle l'a été déjà, cependant?
— C'est vrai, mais le petit garçon n'a pu vivre que dix-huit mois !
— Sait-on comment cette singulière maladie a débuté ?
— Non. La langueur consumait Mme Ducroisy à la Roche-Corbière ; elle a voulu partir. On l'a menée en Autriche, en Italie, même à Ajaccio, en dernier lieu à Nice, enfin à Paris. Et puis, ma foi, il est probable qu'elle ne s'en ira d'ici que pour...
— Taisez-vous donc ! Pas encore, au moins !
Et l'essaim des épaules nues se souleva d'un même frisson.
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— La maison a son côté bête et véreux, fit une grande fille aux allures garçonnières, à la voix rauque ; mais le maître et la maîtresse de céans sont trop amis de la paix pour s*en apercevoir; ils sont grugés par des parasites, c'est évident...
— Rachel... fit une grosse femme, inquiète du début.
— Mon Dieu, m'man je ne dis pas de mal. Tenez, par exemple, regardez M. Schwenmann là bas ; ses origines de teinturier alsacien le domineront toujours. Il a la rage de désentortiller tous les paquets afin d'en extraire le papier qui peut servir, surtout si c'est du papier de soie ; alors, il est au comble de ses vœux ; c'est son tic. A quel usage est-ce destiné ? On n'en sait rien. A côté, c'est sa grande bêtasse de fille, qui ressemble à une talmouse gonflée sur laquelle on a jeté du sucre en poudre. Voici sa femme, une excellente créature, mais une poupée de Nuremberg. Ce petit là-bas est M. Bullin pharmacien radical du faubourg Poissonnière, agent dépuratif de toutes les bourses, aussi mince et aussi vide de sa personne que s'il se chargeait d'absorber le contenu de tous les clystères de sa maison. Près de lui est M. Galland, médecin des prisons, décoré, auquel le maire mit le pied à l'endroit où l'autre a la seringue, un jour dévote; ce qui ne l'empêche pas de se glisser là où il y a de l'argent à voler. Là-bas vous n'avez pas besoin qu'on la nomme, c'est Viterlin. — Et l'interlocutrice baissa la voix comme honteuse. — Viterlin, ornée de deux globes
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de pendule en guise de mamelles qui, partout où elle va, apporte son ventre comme une grande jarre, et semble dire à tout le monde :* - Asseyez -vous dedans. — Ceci vous représente Mme Petrowska, assez convenable les jours où elle n'avale pas quatre bouteilles de Champagne qui lui font retrousser ses jupes sans dire gare devant tout le monde, quand elle ne joue pas à la princesse russe dans Tespoir de mieux lever un homme. Près d'elle, vous remarquerez Thérèse Massicourt, qui l'a aidée à fuir la maison conjugale où son mari la rossait, et qui l'a enlevée dans l'espoir de profiter de sa bourse. Elle emmitoufle si bien les gens qui ont quelque fortune, elle sucre d'une façon si copieuse ses raisonnements et ses discours, qu'elle oblige à tout avaler ; elle tirerait de l'argent d'une pierre, et vous ferait trouver à souper sur le radeau de la Méduse ; avec çà, ayant l'art de faire adhérer à ses entrailles une âme blanche comme une hostie, même le matin du jour ou elle a tutoyé un monsieur toute la nuit
— Rachel, veux-tu te taire ? fît pour la seconde fois la mère d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre impératif.
— C'est fini, m'man, répondit la grande fille. Depuis quelque temps l'on s'apercevait que le
maître de la maison était très-perplexe devant quelques paroles prononcées par M. Brandimard. On entendait entre les deux hommes une conversation fort serrée d'arguments sur les terrains de Passy et ceux de la barrière de l'Étoile. En nouveau proprié-
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taire, M. Ducroisy racontait les circonstances de son achat, détaillait le local, remplacement des communs situés sur l'arrière, le parti qu'on en pouvait tirer en prenant un peu sur le jardin. Il n'avait pas voulu, mon Dieu, faire une spéculation, mais placer ses fonds tout simplement. Qui sait, dans vingt ans, un hôtel à Passy vaudrait bien une maison Chaussée d'Antin.
L'architecte ne se gênait point pour le contredire ; il prétendait que des terrains à Beaujon, par exemple, s'étaient payés meilleur marché ; que les acheteurs en moins de dix ans trouveraient le secret de vendre un miUionce qu'ils auraient acquis vingl>cinq mille francs. Un million, c'était à considérer. 11 n'était pas défendu d'avoir du flair. L'argent c'était le moyen d'être grand, voire de garder sa conscience; car, sans argent, on s'abaissait toujours. Un homme, aussi bien qu'un gouvernement, devait être riche. Il prouvait victorieusement à son interlocuteur anéanti, qu'il ne différait pas d'un petit bourgeois qui passe trente ans à économiser, et qui met en un seul coin le fruit de ses épargnes, tandis que le vrai mérite consistait à faire une fortune solide avec une parcelle d'or. Que ne Tavait-on consulté, parbleu ! il se serait fait un plaisir d'employer la science de la vie qu'il se vantait de posséder comme pas un, au service du cher M. Ducroisy. Qu'il en avait empêché, de ces marchés, de ces ventes de propriétés où l'on croit être favorisé et où les vendeurs se moquent de vous ! Comme il connaissait
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bien ces notaires et ces avoués finauds; comme il en avait rétorqués et forcés à rendre gorge ! Peuh ! lorsqu'il se mêlait d'une affaire, il était certain qu'on ne le jouerait pas, et, s'il parlait avec cette franchise, il n'y avait point à lui en vouloir, c'est qu'il savait bien que les grandes fortunes font les hautes situations, et que parmi celles-là on recruterait seulement, — et c'était justice, — les hommes qui seraient dignes de toucher aux choses de l'État, et dont on pourrait accepter l'immixtion dans le gouvernement. Plus il parlait d'un ton tranquille et avec une sobriété singulière, secouant les miUions d'un mot, sans y prendre garde, plus Ducroisy sentait son infériorité. — Ah! se disait-il, plein d'une rage inextinguible, que ne l'ai-je revu; que ne l'ai-je appelé pour me guider ! Je serais aux affaires, à présent. Un peu plus, il aurait pris les mains de Brandimard en lui criant : — Ne m'abandonnez pas ! Et, lorsque le moment de passer dans la salle à manger arriva, ce ne fut que la force de l'éducation qui l'éloigna de l'architecte, pour lui faire offrir son bras à une vieille dame qu'il conduisit à table d'un air désolé.
Le dîner n'eut rien de pétulant ; mais la place de Mme Ducroisy que Ton avait conservée vide auprès de M. Louis Brandimard, indiquait à tous que celui-ci était le convive sérieux, Thomme autour duquel pivoteraient les amis habiles, en général, à saisir les traits par lesquels ils peuvent s'engrener dans le rouage unique d'une maison.
Lui regardait attentivement une certaine partie de la table où se dessinaient les profils que Mlle Rachel de Lupan avait effleurés l'instant précédent, et qui étaient alors débarbouillés de leur ombre par le vil éclairage des lampes. Mme Viterlin causait, avec une voix qui ne tenait plus que par une corde, sorte de boyau de chat mal ciré dont les brins se déficelaio:it dans son larynx. L'ex-critique musical A... chez qui la méchanceté et la teignardise n'étaient
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égalées que par sa gloutonnerie et la puanteur de ses vêtements, lui donnait la réplique. A cette extrémité de la pièce étaient assis le duc de Fressac, qu'on appelait aussi Branle-sac à cause de ses manœuvres auprès des femmes et des jeunes héritières qu'il convoitait en secondes noces; la jolie madame d'Alburivaque, dont on acceptait les origines sans trop les discuter, parce qu'elle faisait sonner quatre ou cinq millions de dot au Brésil, et qu'on se plaisait déjà à là regarder comme fiancée au vieux duc de Fressac. Auprès d'elle se tenait Thérèse Massicourt, qui la disputait à Mme Viterlin. Venaient ensuite deux ou trois petits poëtereaux ; M. et Mistress Wauthaorne ; quelques jeunes russes ; des attachés de l'ambassade Ottomane ; la comtesse Périchoff et son neveu Julio ; Mme Saulon, dont le mari était employé au ministère de la justice, et qui prenait une pose apitoyée, de concert avec Thérèse, chaque fois que la santé de Mme Ducroisy arrivait dans la conversation. D'un coup d'œil, Brandimard déshabilla ces femmes. Il ne conclut rien en lui cependant à l'égard de Thérèse et de Mme Saulon, mais il reconnut de suite l'ex-fabricant de teinture violette, Schwenmann, dont le frère, peintre bien connu, était à l'Institut : Schwenmann, l'homme dont il s'était amusé souvent aux cafés du boulevard où il entrait tous les soirs avec le comte de Sault et qui criait à pleine voix, afin d'instruire la galerie du haut personnage près duquel il était : — Garçon, une absinthe à M. le comte ! — Brandimard l'avait entrevu deux ou trois
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fois pour des achats de terrain, chez lui à Saint- Ouen, où un général, aide de camp du roi Jérôme, ainsi que Ton appelait le prince chez ses intimes, l'accompagnait. Une fois, prr exemple, jour mémorable, le général prenait congé, lorsque Schwenmann le rappela : — Edouard, cria-t-il, bien des choses au roi de ma part! L'aide de camp^ étouffant un fou rire, ne put répondre que par un signe de tête; mais le mot très-connu aujourd'hui des anciennes relations de Schwenmann devait consacrer à jamais le fabricant gros et court dans le monde commercial de la rue du Sentier et de la rue de Vendôme, qu'il égayait fort.
Une autre année, à la campagne, se trouvant dans le voisinage d*une très -grande dame, la princesse M... il s'était imaginé de faire demander si M. Raphaël Schwenmann, frère de M. Schwenmanade l'Institut, ne pourrait visiter la propriété. La princesse était absente; la demande n'avait pas été agréée des gens de service qui reconduisirent bel et bien le frère du frère qui était à l'Institut, et M. Raphaël Schwenmann en fut quitte pour s'apercevoir que, malgréson coupé, son cheval et sa livrée, les petites gens ne donnaient guère dans le bagou d'un parvenu.
En ce moment il essayait de forcer l'attention de M. Ducroisy en élevant la voix à propos de sa fabrique, de 5a maison, de son potager; il contraignait ainsi chacun à l'écouter. Brandimard profita de. l'espèce de diversion soulevée par le fatigant interlocuteur, pour explorer la salle des yeux. A plusieurs
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reprises, il s'était aperçu qu'une figure de vieille femme coiffée d'un madras se montrait pour disparaître aussitôt à l'ouverture d'un petit salon meublé à la turque attenant à la salle à manger. C'était une vraie tête de sibylle à peau orangée; une de ces figures aux paupières cerclées comme d'un crayonnage fumeux , tant les cils étaient noirs ; la peau trèstendue n'offrait cependant aucun pli sur les cartilages ; un front bas sur lequel passait un gros bouillon de cheveux nègre; un nez bossue, à courbe énorme, retombant sur un large sourire de bouche avachie, mais bienveillante ; un cou aux tendons desséchés ; enfin un bout d'oreille sortant d'un foulard à raies j aunes et à l'extrémité de laquelle chauffait un anneau d'or, terminait le portrait qui prenait Brandimard sous l'angle oblique de ses yeux blancs.
— Maïa ! interrogea M. Ducroisy en s'adressant à la créole, madame est-elle descendue?
— Madame m'envoie dire qu'elle viendra, répliqua la nourrice, en femme quia conscience du rôle qu'elle occupe.
Il faut en convenir, les dames parlaient bien ; mais celle qui l'emportait sur les autres était le compositeur de musique légère,. la fameuse Thérèse Massicourt, avec ses joues pareilles à celles d'un baby, sa bouche accusant une moue boudeuse et ses affectations de faire l'enfant.
Quoiqu'elle fût près de culbuter dans la cinquantaine, ses cheveux prenaient la couleur rousse de la lune chargée d'éclairer ses jours. Pour nous servir
d'une métaphore qui ne nous envoie pas au bagne, nous dirons.... Comment dirons-nous?... Qu'au temps où Ton pouvait explorer Thérèse, comme ces allées du Bois de Boulogne sur lesquelles on marche sans secousse lorsque Therbe est coupée au ras du sol, plusieurs s'étaient risqués dans le chemin. Ce chemin finissait par être si bien piétiné par les cavaliers, que la piste était restée toute faite, et qu'on n'y rencontrait alors aucune ondulation de terrain à aplanir. Si, d'hasard, quelque monticule restait, on avait bientôt achevé de l'abattre, et l'on se trouvait installé chez elle comme on l'eut été chez soi, marchant dans un large sentier uni comme un tapis, où nul cahot n'interrompait la tranquillité de la route et le charme d'une conversation fort délicate.... Seulement, il y a des voyageurs qui se fatiguent de parcourir les mêmes petits carrés bien garnis de sable jaune, entourés d'une même bordure de buis, qui trouvent cela monotone de voir une pelouse succéder à une pelouse, une prairie à une prairie, et qui se lassent de ne rencontrer dans le voyage ni le coup de feu d'un bandit, ni le défilé terrifiant à traverser.
Quelque chose chez Thérèse disait si clairement : — Ne vous gênez pas.... Faites comme chez vous.... qu'on acceptait, en effet, ce domicile si franchement ouvert. Mais à force d'en recommencer le tour et de revenir par les mêmes endroits, on en arrivait à mettre ses pieds dans les pas des autres, qui laissaient plus ou moins leur empreinte, et l'hospitalité acceptée le
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matin était bien souvent quittée avant le soir. Plus d'un, envieux de connaître ce beau parc anglais, pris d*un dégoût soudain, aspirait follement après le coin de forêt, le coin âpre, silencieux, où Ton cueille la menthe amère ; où, lorsqu*on s'est mis les mains en sang, Toh emporte du moins la fleur aux corolles sombres qui ne meurt pas, elle, sans vous avoir versé durant tout un jour ses sucs les plus sauvages et ses poisons ardents.
Le dîner touchait à sa fin. On fourrageait, des fruits glacés. La blonde Thérèse parlait sans interruption et racontait, avec sa blague marseillaise, à propos d'un ministre dont le nom venait d'être prononcé : — Je luis disais : — Mais, mon cher, vous faites de la politique dégoûtante.
Phrase dont on feignait d'envier la familiarité, tout en la sachant parfaitement inauthentique.
C'en fut assez cependant pour que Mme Massicourt tentât de convaincre qu'elle avait participé à tous les événements politiques qui s'étaient succédé depuis 1850. Elle entama un long récit où il ne fut question que des apostrophes dont elle prétendait avoir criblé Napoléon III, qu'elle essayait de présenter comme enclin à certains caprices dont elle se gardait, grâce à l'appui de son parrain, le marquis de Trembleuse. Quelques personnes, peu accoutumées à cette faconde, ouvraient des yeux immenses à l'étalage des soi-disant parentés et des faveurs dont elle s'enveloppait. Un jour, entre autres, l'empereur l'ayant aperçue au seuil d'une
boutique près de Saint-Germain, voulut bien Taborder gracieusement :
— Vous ne me reconnaissez donc pas, madame ?
Ce à quoi elle dut répondre négativement, sans se
douter le moins du monde qu^elle eût affaire à une ancienne connaissance. Oh ! grand Dieu, pas du tout! Alors le souverain, qui « tenait absolument, » paraît-il, à se faire saluer de Thérèse, s*était empressé de tirer un louis de sa poche et, lui montrant l'effigie :
— Voyez, avait-il dit, ils m'ont pourtant fait bien ressemblant.
L'assemblée applaudissait à outrance, trouvant ce trait banal d'une familiarité charmante, tout en se doutant bien que ce n'était qu'un conte ; mais on le leur servait à peine pour la troisième fois. A la huitième ou neuvième coupe de Champagne, Thérèse se déclarait brouillée à mort avec Louis-Napoléon, jurant qu'elle ne lui donnerait jamais un seul conseil. Ce serait tant pis pour lui. Et, du reste, elle le lui avait bien assuré.
Alas ! poor Yorick !
La grosse Viterlin, en femme qui jugeait utile de se ménager une alliée, affectait d'être fort attentive. On quittait la table ; des groupes de deux et de trois personnes s'éparpillaient ; d'autres circulaient dans le salon, étudiant les signatures des tableaux. Thérèse pérorait toujours; Brandimard souleva la portière du salon turc et s'engagea dans le petit escalier qui conduisait à la serre, véritable parc
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d'hiver, tout en fumant, selon son habitude une cigarette de haschich.
La vie végétale montait de ces plantes grasses aux tiges énergiquement sollicitées par la chaleur. En regardant toutes ces crispations muettes, toutes ces étirances de mouvement, Ton songeait à la verte pâmoison d'amour dont parle Sapho. Une odeur de vie s'infiltrait sous les chairs émues comme dans la douceur d'un chatouillement ; l'air tiède qui se dégageait des ventilateurs, imprimait un léger balancement aux grandes palmes d'un ton clair, presque bleu. L'on devinait dans cette serre le secret gardé d'une présence humaine qui avait stationné, vécu là, une heure ou deux. Tout ce caressant épiderme de feuillages immenses courant du brun sombre et comme endormi, jusqu'à cette nuance très-vague qui n'est plus de la couleur, donnait de la profondeur, du prolongement, du fuyant, à ces arbrisseaux échelonnés en distance, à la tige toute serrée de juvénilité. On suivait la dégradation des teintesjusqu'àla cendre argentée qui s'étalait sur les gaufrures des tissus. C'était l'heure où ces centaines de têtes ébouriffées, de plantes de toute espèce, se rapetissaient ou s'écartaient en extravasant leurs pétales d'un air lascif, et montraient le fond de leur corolle d'un rose de sang. Elles se dressaient hardies, provoquantes, chiffonnées, affectant des coupes de lèvres qui avançaient, froncéesde dépit, haletantes, ou prenant des poses de filles dédaignées, dont la rougeur saigne, en silence. On entendait sous les gros thuyas impas-
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sibles, comme un sifflement de bouches respirantes ; d'autres, plantes venues de très-loin, vous fixaient d'un air indifférent; pour se rapprocher d'elles, il aurait fallu être un singe ou un oiseau. Il y en avait qui s'agitaient impatientes, désolées de n'être plus fouilléesetmorduesparlesmouches bleues du rivage, quitte à en mourir. Celles-ci, le cou allongé, comme regardant à travers le vague; celles-là, droites, sans flexibilité, n'ayant nulle coquetterie envers la terre, ainsi que des vierges profanées qu'on obHge à servir aux plaisirs des hommes et qui gardent dans l'attitude la fierté hiératique des fleurs de l'autel, de ces fleurs qui, à force de voir fléchir le genou devant le Dieu, s'imaginent avoir une part dans ces adorations. Enfin, sur les derniers gradins, s'étageaient des profils perdus qui faisaient perler le demi-jour de petites taches laiteuses, et qui, si vous les frôliez, vous mettaient sur la main l'humidité d'un baiser. C'était enivrant et fou de rester là à les regarder vous guettant de leur prunelle perçante, mais laissant deviner un corps charmant tout ramassé à dessein dans l'ombre. On était tenté de reculer, comme quelqu'un qui s'est glissé inopinément entre deux spasmes d'amour. Quelques effusions du moi-même montaient et venaient se perdre dans le jour de sanctuaire qui régnait. L'âme était creusée par un besoin de tendresse vague pendant que les sens affinés allaient jusqu'à remuer un essaim de choses mortes. Effet étrange, mais particulier à la solitude,
il semblait à Louis Bi'andimard que ces gestes, ces
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configurations de fleurs exotiques, cet au* qu'il respirait, lui donnaient le sentiment d'impressions déjà éprouvées, comme s'il eût retrouvé tout d'un coup Da piste de choses qu'il avait vécues; ses souvenirs, «a se tordant, égouttaient sur son cœur des parcelles d'amertume. Le visiteur restait impressionné sous l'apparence de quelques tiges très-dures, disposées verticalement comme l'inclinaison funèbre d'une croix de cimetière . L'épaisseur des gazons mettait des gonflements sensuels au bord du terrain dont les petits monticules rondissants levaient une croupe molle à mi-hauteur des tulipes ; le jaune d'or de ces tulipes plaçait sa note ronflante dans le striage des verts nocturnes, et, le long des tertres, courait une garniture violette, épanouie sous la forte chaleur, et si touflue qu'on eût dit une ruche écrasée.
Plus l'architecte avançait, plus il perdait le sentiment qu'au-dessus de lui s'accusait le piétinement de la vie parisienne. Il y en avait de ces plantes des îles, couleur de grès rouge, qui semblaient se dresser comme des flammes. Il y en avait qui s'estompaient sous la clarté de la lampe suspendue au plafond creusé en voûte, et qui s'habillaient d'un éclat de velours blanc, ou piquaient une pulpe rosée sous la mollesse diffuse des rayons. D'autres, toutes basses, à ras du sol, traînaient en s'abandonnant; d'autres encore s'enroulaient autour d'un bâton, sinueuses, presque tendres sous l'empire de la succion secrète qui les enlevait de terre, et les contraignait à s'entortiller dans la raideur d'ivresse d'une ascension
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ardente, caressées dans leur croissance comme sous un continuel baiser.
La température balsamique, chargée d'imprégnation, de griserie végétale, mettait dans le sang une activité singulière. Brandimard, après avoir foulé le sable fin, s'était jeté sur un petit divan, saisi subitement d'un malaise inexplicable. Il était là depuis environ une demi-heure ; sa nervosité habituelle l'emportait sur sa volonté ; les battements de son cœur, très-rapides, lançaient des jets de sang dans son cerveau dont les artères s'entre-choquaient ; les émanations de la serre travaillaient son organisme. En proie à un engourdissement qui ne manquait pas de charme, il lui semblait que des vibrations légères appelaient ; que des sons très-voilés couraient dans l'air, émiettant des syllabes à son oreille : — « Aloysius, Aloysius!... » A ce nom, qu'aucune voix n'avait prononcé depuis à peu près une quinzaine d'années, M. Brandimard sursauta presque. Nul ne le voyait. Il mit sa tête entre ses mains et courba son front. Quelqu'un l'appelait? Mais qui donc aurait pu se souvenir? Qui donc aurait pu se jouer de lui? Il s'en voulut d'être si nerveux. Vraiment c'était absurde. Si Frédéric s'était trouvé là, il aurait bien ri. Lui, maître si absolu de sa tête, voilà que des odeurs de plantes un peu fortes et la moitié d'une cigarette l'incommodaient au point de réveiller son vieux cœur qu'il croyait si bien cousu dans un sac ; et c'était ce cœur qui lui envoyait des trépidations, comme une femme. Quelle pauvre machine que cette
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machine humaine ! 11 se dit qu*il allait tout à Theuro plaisanter de la bonne façon avec cette pataude de Mme Viterlin. Elle Teût certes taxé dUmbécile si elle avait vu son émotion à propos d'une réminiscence bizarre que lui rappelait inopinément cette modulation latine, dont personne.... personne ne se souvenait, et avec laquelle on ne se serait plus reconnu le droit de Tinterpeller. Mais quoi! devenait-il fou ? car, enfin, ce diable de nom, il Tentendait bel et bien tinter tantôt de près, tantôt de très-loin. Bientôt ce bruit, faible comme un murmure, vibra sous les parois de la serre : — Aloysius, disaitungrandlys tout pâmé. Aloysius! soupirait tendrement Tessaim des roses créoles. D*où viens-tu, Aloysius? soufflait une petite liane festonnant rêveusement une grande anse de marbre. — Qu'as- tu fait, qu'as-tu délaissé, Aloysius ? criait un vieux pin . Et toutes les formes vertes, blanches, les magnolias royaux, les ébéniers d'or, les tulipes des îles, les graminées rongeuses, les acanthes aux airs sombres, éclatèrent à la fois, interrogeant douloureusement : — Aloysius, ô mon cher Aloysius !
A l'étage supérieur on commençait à s'apercevoir de la disparition de l'architecte. M. Ducroisy l'avait cherché dans le fumoir. — J'espère bien, dit-il tout à coup, qu'il ne sera pas descendue la serre; à cette heure j'ai toujours soin de m'en écarter moi-même ; il y a des décharges formidables capables de tuer un homme. — Non, mesdames, vous n'irez pas, je m'y oppose. Il n'y a que Maïa qui se hasarde à la traverser, mais elle est comme Mithridate.
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Il entra dans le salon turc.
— La porte est ouverte, remarqua-t-il avec inquiétude.
Et il regarda par Tescalier.
Aussitôt il recula, non sans un cri d'effroi, car il avait vu Brandimard tout haletant, qui se cramponnait à la rampe de velours, et remontait aussi pâle qu'un spectre.
— Malheureux, vous pouviez y rester, exclama M. Ducroisy, en l'entraînant vers une fenêtre, et sonnant à tour de bras pour demander des sels.
Le petit salon se remplissait de monde. Les femmes bravaient l'air du soir pour s'avancer près du balcon et regarder les traits de celui qui riait si dédaigneusement tout à l'heure. Ce fut une jolie bousculade; mais en dix minutes la robuste nature de M. Brandimard eut raison de ce quart d'heure d'asphyxie; ses sens remontèrent à la surface ; il rit devant l'effarement général.
— C'est passé, fît M. Ducroisy en l'entraînant dans le second salon. — Venez donc de ce côté ! — Ma chère , l'auriez- vous reconnu avec cet air de comte Ugolin?
Et il poussait l'architecte devant le divan où Ton déposait à l'instant Raymonde Ducroisy.
— Madame ! . . .
Et Louis Brandimard s'inclinait, en mettant toute la puissance de caractère possible dans un salut dont il devait avoir calculé l'assurance depuis son départ de chez lui, et qui menaçait d'être vaguement troublé.
Deux coups d'oeil perçants s'échangèrent. M, Bran*
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dimard attendait une parole qui ne vint pas sur les lèvres de Mme Ducroisy.
— L'eussiez-vous reconnu, poursuivit son mari qui s*obstinait dans sa question ?
Mais, sans répondre le moins du monde, Raymonde dit à l'architecte :
— Vous avez donc failli mourir tout à Theure ?
— Je ne crois pas, madame, ma vigoureuse complexion, qui m'a sauvé de plus grands dangers, ne s'aviserait point de me quitter encore.
— Ah ! moi c'est différent; mes jours sont comptés. Maïa, qui se tenait debout près de sa maîtresse, fit
entendre un grognement.
— Allons tais-toi, nourrice, ordonna doucement Mme Ducroisy.
L*œil de Maïa lança un éclair irrité sur Brandimard un peu confus, et comme Raymonde fermait les yeux, elle se prit à la bercer dans ses bras d'un air farouche, tandis que M. Brandimard croyait devoir s'éloigner par discrétion .
Lorsqu'ilfutparti,lajeunefemmeouvritles paupières, mais elle se contenta de suivre le mouvement qui s'opérait aux divers coins de la pièce, sans prendre part aux conversations qui s'établissaient près d'elle. On comprenait et l'on respectait ce silence, évitant de l'interpeller et de provoquer ses réponses. Enfin elle feignit de s'assoupir ; on s'écarta. Mais alors elle sentit sur elle quelque chose de transperçant, d'aigu, de clair, d'inexorable qui la regardait, qui arrivait quand même sous ses yeux fermés, qui contournait
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sa gorge, qui ehtrait près du cœur, tout froid et tout dur. Elle avait beau maintenir ses paupières, aussi immobiles que sa volonté parvenait à les roidir, un sifflement passant près de son oreille, un martellement de mots menaçants lui disait qu'on n'était pas dupe de sa feinte tranquillité. Elle s'agitait sur le satin du meuble; une plainte, vaguement perceptible pour Maïa, forçait la nourrice à se pencher sur elle ; mais le murmure caressant du langage créole n'était pas entendu. Bientôt cet état devint intolérable à Mme Ducroisy; elle fît un léger signe, et Maïa l'ayant soulevée entre ses bras maigres, l'emporta..
A minuit, lorsque Brandimard, resté un des derniers, eut serré en toute condescendance quelques mains tendues vers lui, lorsqu'il eut juré à Henri Ducroisy de la Roche Corbière qu'il reviendrait souvent; lorsque arrivé au seuil de la petite porte, il regarda dehors, comme s'il lui avait paru étrange de ne pas trouver à la place de la rue une grande route, de la neige et une diligence; absorbé, il s'attardait avant de monter dans son coupé arrêté devant lui. Tout paraissait dormir. Était-ce alors une hallucination nouvelle ? était-ce du haut d'une fenêtre que lui vînt encore dans l'oreille l'émission des syllabes fantastiques de son ancien nom , interjeté presque avec angoisse : « Aloysius!,., Aloysius !.,. »
Elle était étendue sur un divan. De la fenêtre passaient les blancheurs crues du jour qui se découpaient autour de sa personne vêtue d*un ample peignoir de molleton. Maïa lui avait mis un peu* de rouge aux lèvres et à la peau, très-peu, pour qu'elle ne parût point fardée. Ce n'était certes pas la poupée macabre qu'on avait aperçue dix jours auparavant. Ses mains lendres étaient piquées par les flammes rosées que lui renvoyait le reflet des bûches ardentes, et sa chair, tout amoitie, semblait subir un léger gonflement intérieur qui relevait les joues et redressait l'œil dans l'orbite. L'étoffe du peignoir avait cette forte odeur de lainage que le calorique de la cheminée aidait encore à dégager. Ses cheveux châtains restaient dénattés sur ses épaules. Se^ mains étreignaient de temps en temps ses poignets
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par lassitude. Mais son œil clair, sans fond, un œil sous lequel il y avait de la dompteuse, battait largement ; le cercle bleuâtre qui l'entourait, projeté par la fièvre, s'étendait jusque sur la joue, et les tempes paraissaient comme exacerbées sous l'effort d'une tension ardue qui n'imprimait aucun pli sévère ou gracieux à la lèvre, mais plutôt un trait d'inquiétude permanente qu'on retrouvait encore dans ses tempes pleines d'insomnie. Cela seul dévoilait les excitants de la passion moderne, dans laquelle entrait le dégoût le plus absolu des nourritures saines de la vie. Cela seul révélait les caprices fantasques, les bizarres souffrances, la volonté dévoyée, les prostrations que l'angoisse avait dû presser de son genou; un organisme affaibli où vagissent les désirs dans des limbes de passions. Le masque du visage portait ce premier jaunissement que la vie déçue met au front des femmes avant l'âge de trentequatre ans. Ce front, dur comme du métal, appelait la haine à cause de son volume et de son jet grandiose. Les bourgeoises crevaient d'envie en le regardant : ces bourgeoises graissant leurs jupons de leurs cuisses et de leurs reins avachis. Thérèse Massicourt, grande et forte; Marianne Saulon, grasse et courte, criaient au scandale, en face de ce front qui portait haut, et à toutes les sommations de se plier à l'usage, à la mode, à la routine des ajustements, d'être un honnête homme de front que put coiffer un honnête chapeau, répondait toujours, par son attitude : — Je ne veux pas !
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Ce jour-là , Mme Ducroisy avait sur les genoux une partition intitulée: SapphOy dont elle répétait le motif en chantant à mi-voix. Une plume à la main, elle mettait une phrase musicale à la place d'une autre, s'impatientait, transposait, et, dépitée, jetait le manuscrit au plus fort de sa préoccupation.
Le timbre de l'hôtel retentit, et quelques minutes après, Marianne Saulon entrait. Elle n'était pas plus grande qu'une enfant de douze ans, atteignait la quarantaine passée, mais n'en paraissait que trente, quoique son embonpoint fût désespérant. Ses yeux, d'un gris brouillé, luisaient à sec, c'est-à-dire sans moelleux. Son nez, courbé en crochet sur une lèvre cupide, où le sourire formait une barre rèche, fouillait la monnaie qu'on avait dans la poche. Les cheveux, sans reflet, sans dorure, sans moiteur, ne s'écartaient jamais sous les fièvres du cerveau. La soie ou le velours ne pouvaient jaillir avec noblesse de cette taille coupée en borne. Un seul mot caractériserait son langage et son geste : elle n'avait point de race. Tout était calculé chez cette femme. La câlinerie dont elle accompagnait ses paroles était fixée à un taux résolu d'avance ; sa flatterie palpait le portemonnaie. Après cela, elle disait nettement le but de sa présence, définissait sa demande, la carrait, l'établissait, lui donnait un coup de vernis, et vous la présentait d'une façon aussi serré qu'un vieux tacticien. La chose faite, elle repartait.
Chaque semaine, Mme Saulon réalisait ainsi son tour d'amies. Cela lui rapportait à peu près de quatre
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à cinq cents francs au bout du mois, ce qui allongeait à peine les maigres émoluments de son mari au ministère de la justice. Aussi, ses faims de toilette n*étant jamais rassasiées, donnaient une âcreté plus forte aux filets de sang qui géographiaient ses joues. Mme Ducroisy Taccueillait toujours fort aîTectueusement. D'anciens souvenirs de famille lui rendaient agréables la présence de Marianne, la seule personne avec laquelle elle put causer de son père.
— Vous arrivez du bois, lui demanda-t-elle, lorsque Marianne se fut assise en étalant autour d'elle au moins pour trois mille francs de toilette.
— Du bois, chère petite ! Est-ce que j'ai de quoi dépenser des voitures, moi? Je suis venue en omnibus, et je m'en retourne à pied, s'il vous plaît. Est-ce que je ne reste pas à perpétuité dans des embarras inextricables ? Ah bien oui, du bois !
— Voyons, qu'y a-il encore ?
— Non, non, je ne veux pas aborder ce sujet de misères, parlons plutôt de vous. C'est peu amusant d'écouter le rabâchage des soucis qui m'assaillent.
Elle eut cette mine rechignée qui forçait généralement Raymonde à exiger de suite le récit des tourments du ménage Saulon. Alors Marianne lui patinait la taille par de petits gestes, et c'était curieux d'analyser comme ses paroles suivaient la courbe et l'évolution de ses appétences ; comme elle glissait avec des sinuosités de mots, à coups de phrases ;
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— Vous êtes toujours très-gentille, commençaitelle. Oui, je m'entends, là où vous êtes, vous voulez payer pour les autres; souvent ça m*a contrarié, mais je sais bien que je vous blesserais si je refusais, et je vous laisse faire, voyez-vous, parce que je vous aime. — Oui, ma chère, beaucoup, beaucoup. Aussi, il faut que ce soit vous pour que je vous confie ce que je vais dire. — Mon Dieu, c'est bien simple. — J'ai absolument, mais là, absolument besoin d'argent d'ici au quinze de ce mois.... La somme est peut-être un peu forte pour que vous me la prêtiez. Hein? 11 me faudrait dix -huit cent franco . Mais votre mari pourrait, je crois, nous rendre ce service? Dans trois mois la somme serait remboursée, je vous le jure.... foi d'honnête femme. Gela ne doit pas être bien difficile à M. Ducroisy, ei je sais que vous seriez au désespoir si je m'étais adressée à une autre que vous; mais prenez la nuit pour demander cela à votre mari, je n'en ai besoin qu'après-demain.
Raymonde murmura qu'elle essaierait.
— Je vous enverrai toujours ce que j'ai, assura t-elle.
— Quelle triste chose que des embarras semblables ! Non, vrai, je ne suis pas de force à endurer... Votre pauvre père le savait bien, lui. Il m'a connue dans des passes... Mais, je sais que j'ai une amie parfaite en vous. J'ai tort de me plaindre. Oui, oui, je disais hier à mon mari : — Raymonde n'a rien qu'on ne lui arrache immédiatement. Il y a des tas de gens qui lui prendront jusqu'à son dernier centime si l'on n'y fait
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pas attention. — Que vous avez une drôle de robe de chambre ! Pas de coquetterie pour deux sous ! Enfin! — Je vous quitte, chère petite. J*ai deux visitesavant dîner. — Et, commentva? Un peu pâlotte. Il est vrai que vous n*avez jamais eu beaucoup de couleurs. — Et M. Ducroisy, est-il gentil pour vous? Depuis quelque temps il ne m'embrasse plus. Oh ! nous sommes tout de même bien ensemble. — A propos, et Mme Thérèse Massicourt.
— Je l'attends d'un moment à l'autre. C'est ennuyeux qu'elle habite si loin.
— Il faut que ce soit à cause de vous, chère, si je la reçois. Il y a des personnes auxquelles je suis forcée de taire que nous la fréquentons. Ah dame ! Écoutez donc, un passé comme le sien! C'est mon mari qui s'y est obstiné; il est comme cela. Vous aussi vous ne voulez jamais rien voir quand vous aimez les gens, et Mme Massicourt est votre passion.
Mme Ducroisy haussa les épaules, sans cérémonie.
— Quand je vous répèle, quand je vous affirme qu'on la traite partout comme une fille!— Bon, je sais que vous n'en croyez rien. — Tenez, pasplustard qu'ily a sixmois, à Contrexeville, chacun s'est éloigné d'elle, aucune femme n'a voulu la voir. Est-ce qu'elle ne s'amusait pas à appeler tous les hommes dans la rue pour fumer!... Je le sais par M. et Mme Davinqui s'y trouvaient. Ça été un scandale, un pur scandale, dans tout Contrexeville. Moi, cela m'est indifférent; je suis forcée, cependant, de faire un peu attention
à cause du monde que je reçois, mais ses affaires ne sont pas les miennes; seulement, je vous assure que ce n'est qu'une farceuse. — Juste ciel, quatre heu* res et demie ! — Allons, adieu mignonne ! Cette fois, décidément je m'en vais.
Et, se levant, elle reçut d'un air semi-gracieux la tête qui se penchait vers elle, et recueillit, avec condescendance sans entendre, les phrases traînantes de Ray monde. Ses yeux rentrèrent dans leur teinte vert-de -gris, et elle disparut, assurée que sa demande n'était pas tombée dans le vide.
Maïa n'attendait que son départ poui* revenir et s'asseoir près du divan, armée de son tricot.
— Eh bien, ma fille, qu'est-ce qu'elle t'a dit, Mme Saulon ?
— Il faut que tu regardes ce qui me reste d'argent. Vois donc si je n'ai pas quelques centaines de francs dans ce tiroir, et dans ma robe?
— Encore un emprunt! grommelala vieille femme. Ces sangsues-là te prendront tout. Quelle gueuse !
— Maïa!
— Ça m'est égal. Depuis quand que tu m'imposeras silence? Je voudrais bien voir! — Non, par exemple, tu ne donneras pas cet argent. Tu m'entends ! ça serait trop fort. Cette femme-là a toujours quelque chose à demander. Elle ne vient te voir que pour t'extorquer soit des billets de spectacle, soit ta bourse, ou bien pour manger. J'aime mieux Mme Massicourt. Au moins, elle te fait rire.Çà n'est peut-être pas très-sérieux, mais c'est gentil, c'est
joli, c'est troussé, çà\ous fait des drôles de petites mines, et puis elle a peut-être bon cœur. Je serais tçompée, très trompée, si celle-là ne t'aimait pas. Pour l'autre, c'est sec, sec, çà ne pense qu'à soi. Je te l'assure, ma fille, cette vermine te rongera et te tournera * le dos demain, si c'est son intérêt. — Allons, tu veux que je regarde dans ta robe? J'y vais.
Au même instant, des pas rapides firent craquer le parquet. On entendit un frôlement de robe dans la pièce voisine. Deux coups furent frappés, et l'on ouvrit aussitôt.
— Enfin ! dit Raymonde, rougissant de plaisir en reconnaissant l'amie préférée.
Thérèse Massicourt entrait en tempête.
— Bonjour, chère ! Bonjour Maïa. — Commefnt va-t-elle cette enfant? C'est à vous que je le demande, parce qu'avec Raymonde on ne sait rien. — Voulezvous bien ne pas vous en aller, Maïa, et ne pas disparaîtreparce que j'arrive ! — Est-ce que vous me gênez ? je peux bien parler à votre fille quand vous y êtes ? — Ah! çà, mais sapristi! voulez-vous bien rester?
Et, bon gré, mal gré, Thérèse contraignait la vieille femme toute radieuse de tant de folle humeur et de familiarité à s'asseoir dans l'embrasure de la fenêtre, et lui mettait son tricot sur les genoux.
— Làl Est-ce qu'on ne va pas m'écouter, à la fin?
Elle portait un énorme rouleau de papiers.
— Des épreuves, fit Raymonde qui les lui enleva
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en lui offrant une cigarette russe que Thérèse alluma à celle de Mme Ducroisy.
— Oui chère, de mes deux polkas. Il m'a fallu attendre trois heures chez Terville. Ce satané imbécile de Flizot les avait dans son tiroir depuis six jours, et ne me les envoyait pas. J'étais d'une colère ! — A propos, vous savez que notre dernière séance de spiritisme a été incroyable? Oui, je souhaiterais tenir votre mari. Je voudrais savoir ce qu'il oseraitrépondre, gonflé de tout son bagage d'arguments. Dureste, vous savez, c'est de la pose ; il y croit. L'autre jour chez moi,prèsde Viterlin, il n'a su quelle contenance tenir. Il était positivement collé. — Oui, ma chère, collé. Mais jamais cet animal n'en conviendra. — Bon, voilà que ça s'éteint. Attendez !... merci! — Je lui ai dit : N'allez jamais chez un médium après ma mort, parce que, voyez- vous, vous seriez certain d'y recevoir une raclée si on m'évoquait. Mais non, monsieur est matériahste. Je l'attends à son lit de mort!
— Pourquoi pas sur un autre lit et tout de suite, murmura M. Ducroisy qui venait d'entrer et qui s'emparait de la taille de Thérèse.
— Eh bien ! eh bien ! finirez vous? — Il écoute aux portes maintenant. — Allez-vous me laisser tranquille, monstre que vous êtes?
Et, tout en se débattant, la plantureuse Thérèse recevait deux baisers surlesjouesdefortbonnegrâce.
— Allons, je vous laisse ensemble, mesdames.
Bavardez à votre aise. Raymonde, à tout à l'heure, j'aurai du nouveau à vous dire.
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— Qu'est-ce? demanda Mme Massicom't en riant.
— Ah! voilà! Je le dirai à ma femme à mon retour.
Et il s'échappa, les saluant Tune et Tautre.
— Mais il est charmant aujourd'hui, observa Mme Massicourt, et a Tair très gai. Ah ! si viveur qu'il soit, si mon mari lui avait ressemblé !... — 11 faut que je me sauve. J'ai une ouvrière chez moi à cinq francs par jour, et je veux essayer ma robe; celle-ci ne tient plus. — Impossible de rester. Rendez-moi mes épreuves, enfant ! — Non, ne les défaites pas; c'est le diable à rattacher. — J'avais promis à Viterlin de monter chez elle ; mais c'est si affreux pour moi de gravir quatre étages. Elle est medium-écrivain, maintenant. Croiriez-vous qu'elle a eu avanthier une communication de la Malibran? Oui, oui! vous vous moquez de nous ! On verra, dans quelque temps ; les plus sceptiques seront les premiers pinces. — Non, chère, impossible de rester. Si je pouvais, je ne demanderais pas mieux; mais j'ai ces sacrées épreuves à rendre après-demain. Je ne me coucherai certainement qu'à deux heures. Soyez gentille, allons! laissez-moi partir! — Aïe! vous m'étouffez, chère amie! Vous m'étouffez littéralement. Vite, vite. Je me sauve.
Elle jeta le bout de sa cigarette.
Raymonde la regardait, et son silence implorait une vague étreinte. Elle avait de ces pressions interrogatives qui disaient : — Vous m'aimez, n'est-ce pas? — Thérèse trouvait le temps long, n'osant
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encore brusquer les adieux ; mais au fond du cœur envoyant son amie à tous les diables. Mme Ducroisy n'était jamais ainsi avec Marianne Saulon; elle la savait d'un trop inexorable égoïsme pour tenter de la retenir. A côté de celle-là, elle sondait, elle mesurait, elle étudiait si Thérèse lui lâchait trop vite ses doigts maigres, frôlant sa tête contre elle, ainsi qu'une jeune chatte. Elle l'entourait de ses bras comme pour lui demander une caresse. Ses nerfs affinés tressautaient sous la paume de la main dégantée qui se posait sur son front. Rien de plus magnétique que ce petit creux satiné, entre les tissus duquel passent les effluves les plus chauds, les courants les plus électriques, qui s'en vont par un simple contact lever des cordes lointaines de l'organisme, et 'secouer le diaphragme paralysé. De ses doigts cernés de fluide, Mme Massicourt, en appuyant sur les tempes, de Raymonde, lui envoyait une décharge de vie. Mme Ducroisy jetait comme une plainte inarticulée. A la fin, un sanglot creva dans sa gorge. L'ennui de ses .longues journées convulsa ses membres et les roidit. Thérèse fut obligée sous peine d'impolitesse, de subir les effets de cette crise qu'elle tremblait de voir se prolonger. Alors elle reprit d'un accent de vivacité grondeuse :
— Vous vous forgez des idées noires. Vous ne savez qu'imaginer pour vous tourmenter. Mon Dieu, ma toute-belle, la vie n'est pas drôle, parbleu! Mais quand vous vous donnerez une ophthalmie, à force d'humidifier vos paupières, y changerez-vous quel-
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que chose? Moi aussi, j*ai été longtemps comme vous; mais, depuis, je me suis fait des amis là haut, parmi les esprits. Imitez-moi, vous verrez. — Un singulier service qu'il vous a rendu, votre père, en vous faisant si sceptique!
Dé nouveaux pleurs mouillaient les yeux de Mme Ducroisy.
— Je suis si seule, balbutia- 1- elle enfin. Restez à dîner avec moi, je vous en prie. Vous corrigerez vos épreuves ici.
Elle s'attachait aux mains de Thérèse qui avait une peur horrible que la conversation ne devînt trop attendrissante, et qui se défendait comme s'il y allait de ses jours.
— Je reviendrai plutôt demain. — C'est cela, vers deux heures! Je prendrai une tapisserie et nous passerons l'après-midi ensemble.— Saperlipopette, voulez-vous bien ne pas pleurer ! C'est l'anémie, rien que l'anémie, qui vous rend comme cela. C'est le manque d'air, vous ne sortez jamais. Il y a de quoi devenir folle à rester toujours enfermée dans cette chambre; moi, je le deviendrais, à votre place, c'est sûr.... Je ne comprends pas votre mari de ne point exiger que vous vous promeniez régulièrement. Je vais lui faire une fameuse scène, allez. Du reste, chaque fois que je le vois, je le querelle. — Allons, soyez sage; calmez-vous. Tâchez de travailler à votre scherzo; demain, vous m'en jouerez quelque chose. Hein! c'est convenu?
— Je ne peux pas. Voilà deux jours que je cherche
à accentuer une phrase ou deux autour du thème, mais ça ne vient pas.
— Miséricorde! c'est pourtant assez accentué comme cela. Vous en devriez rougir. On va vous croire hystérique, d'écrire de la musique semblable. Jamais on n'osera l'acheter, ni la déposer sur un piano. C'est d'un graveleux; on croirait lire le marquis de Sade... Mais, avec vous, inutile de parler, vous n'écoutez rien. Enfin, si ça vous amuse!
Mme Massicourt réussit enfin à se détacher des bras jaloux de Mme Ducroisy avec une pétulance délicieuse et sortit, suivie de Maïa qui tenait à honneur de lui ouvrir toutes les portes, ce qu'elle ne faisait jamais pour personne, en servante gâtée qu'elle était.
Raymonde, toute pensive, s'occupait à compter 1 argent que sa nourrice lui avait apporté, lorsque, le pas de M. Ducroisy se fît entendre.
Ici le narrateur, si toutefois il est écouté, ce qui n'est rien moins que sûr, éprouve le besoin de montrer sa subtilité, en glissant une remarque : c'est que M. Ducroisy ouvrit la porte en se servant de la même formule que le mari de Mathildê de Chavigny, dans la comédie d'Alfred de Musset, lorsqu'il entre chez sa femmeen prononçant cette parole:Est-ce que je vous dérange ? A quoi elle réplique : —Moi, quelle question? Ce qui est la réponse infaillible en pareil cas. Seulement, dans la comédie de Musset, aussi bien que dans le monde où elle se joue au naturel, cette phrase de début pourrait être grosse d'interrogations et
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d'injures sous- entendues. Pesez bien cela : — Est-ce que je vous dérange? — Ce qui équivaut à dire : — N*avez-vous point quelqu'un de dissimulé dans votre cabinet de toilette ou dans votre armoire, quelqu'un de la présence de qui vous seriez mortellement embarrassée si Ton venait à la découvrir? — C'est donc absolument la même chose que si l'on ajoutait : — Vous voyez que vos airs de Lucrèce sont quand même un peu suspects, puisque l'on n'ose s'informer respectueusement si l'on n'arrive point mal à propos dans votre chambre. — Fast-ce que je vous dérange ? C'est-à-dire encore : — N'êtes-vous point entête-à-tête avec un billet, un livre, une mèche de cheveux ou une photographie, qui possèdent de solides raisons pour vous captiver plus que ma personne ici présente?
Maintenant, méditons ce à quoi équivaudrait une réponse semblable à celle de Mathilde : — Moi, quelle question! Ce qui revient complètement au même que de se croiser les bras sur l'abdomen et d'entamer cette tirade : — Vous, me déranger, monsieur? mais vous vous prenez donc pour quelqu'un? Vous êtes bien fat, alors. Et qu'est-ce qui vous a donné le droit de supposer que votre chétif individu aurait le pouvoir de me causer la moindre contrariété? Mais c'est d'une inconvenance, votre question, monsieur, qui dépasse toutes les bornes !
Vous voyez d'ici l'intérêt qu'offrirait une conversation inaugurée par un pareil début... monsieur de Musset!
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Cette réflexion tentera plus cVun critique, en ce qu'elle offre l'avantage au plumitif de réfléchir cinq bonnes minutes pour savoir ce qu'il mettra au bout de la langue d'un monsieur en train de passer chez sa femme.
Or, Raymonde était dans la très-perplexe préoccupation de savoir si Ton adhérerait ou non à sa demande d'emprunt pour Mme Saulon. pie s'efforça de persuader son mari de la facilité qu'il devait avoir à prêter ces dix-huit cents francs, où à les faire trouver.. Mais M. Ducroisy déclara nettement son impossibilité de rendre ce service. îl avait disposé de ses fonds, ne pouvait en avoir d'autres, ayant justement besoin lui-même que son banquier lui fît une avance pour un achat de terrain.
— Une affaire excellente, ma clière enfant, conclut-il; c'est Brandimard qui Ta amenée sous ma main avec une facilité qui m'a ahuri. J'achète pour dix mille francs un lot dans les environs de Beaujon, qui, dans deux ans, en vaudra cent mille. Hein, c'est trouvé ! Voilà une semaine que nous menons cela rondement. J'ai été chez Brandimard le lendemain du jour où il a dîné ici, et je réponds qu'il est sérieux, celui-là. Qui m'aurait dit que ce petit gringalet de rapin qui a passé six mois à la Roche-Corbière en 1836, en qualité d'architecte, et de sculpteur deviendrait ce qu'il est aujourd'hui, un homme . chez lequel les plus gros propriétaires de Paris affluent. Lorsque je le voyais s'abîmer tous les jours dans les profondeurs du prieuré, me tracer vingt
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plans pour un, lasser les maçons qui ne comprenaient rien à ce qu'il voulait, et se moquaient de lui, si bien qu'il a failli en noyer un dans sa colère; lorsque je me rappelle que pour étouffer la chose, mon influence aurait été insuffisante sans l'argent que j'ai donné; eh bien, quand je me souviens de tout cela, je... oui je me répète, ma foi, qu'il n'y a rien d'impossible à ce que les terrains qu'on a pour dix mille francs demain, en vaillent cent mille dans deux ans.
— Il y a, cependant, reprit-il après une pause, un fait qui m'a bien fait rire. Croiriez-vous que certaines constructions de notre ex-pensionnaire, pavillons de plaisance, kiosques, tombeaux, ont presque tous des ornements ou des ogives empruntés à notre chapelle? C'est exact. Qu'on nie la prédestination, après cela! Je le lui ai fait remarquer en riant, et il en est convenu. C'est au point que le projet du grand chalet qu'il a fait pour placer là bas à Beaujon, porte sur la façade un cachet d'église gothique incroyable, se rapprochant tout-à-fait de l'étroit prieuré de la Roche-Corbière. Voyez plutôt!
M. Ducroisy déplia le rouleau qu'il tenait, et choisit parmi les feuilles nombreuses une aquarelle relevée de gouache, et un plan teinté. Il déposa l'aquarelle sur le pupitre à lecture, avança le pupitre près de sa femme, et lui mit entre les mains le plan d'habitation inistique destiné au nouvau terrain.
— Est-ce que ce n'est pas toujours ce satané style maigrelet dont il était si fort épris?...
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Répondez-donc, que diable! Il est impossible que cela ne vous saute pas aux yeux .
— En effet, conclut froidement Raymonde, en jetant un coup d'œil au plan de la chapelle. Mais, mon ami, est-ce que vous n*avez plus la mémoire de vos continuels gémissements au sujet de ces travaux de menuiserie dans lesquels on arriverait, disiez-vous à enfouir vingt-mille francs, rien que dans une rampe d*escalier de bois ? Comment se fait- il que vous soyez si contradicteur aujourd'hui ?
— Mais, ma chère, à l'époque oii maître Aloysius... je veux dire monsieur Brandimard, jetait alors ses premières gourmes d'artiste à mes dépens, je pouvais m'exaspérer de suivre un jeune enthousiaste qui ne rêvait que restauration des xiv* et xv® siècles. Aujourd'hui, c'est autre chose. Les années qui l'ont enrichi m'ont pénétré du vif sentiment de sa valeur. Il n'y a plus de danger que celui-là s'attarde au rêve ! Ah! il a terriblement manœuvré sa barque! Par exemple, vous retrouverez auprès de lui un compagnon de sa jeunesse romantique, ou bohémienne, comme vous voudrez ; à l'exception de l'originalité si tranchée du Brandimard d'autrefois, et de la figure d'adolescent qu'il nous apporta à la Roche, c'est absolument un Aloysius Brandt de 1836.
— Tiens, vous le connaissez déjà?
— Oui ! Ce Frédéric Girardelle, que vous recevrez certainement, est un témoin de sa vie militante. Ils ont bûché ensemble, il paraît, comme des démons. Seulement, M . Girardelle est resté peintre sans talent
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et il n'a point coupé ses cheveux. Il ressemble à un insurgé de 48. Brandimard l'affectionne, je crois. Il ne vit pas absolument près de lui, pourtant cela revient au même. Ce bohème est toujours là à lui conter des histoires que l'autre écoute sans sourciller, et l'appelle tout le temps son oncle, ce qui m'a paru étrange au début; je vous assure que c'est drôle de les voir. Enfin, ma chère, j'ai voulu vous faire la surprise de ce chalet. Brandimard viendra en causer prochainement. Je tiens à ce que vous dirigiez cela, de votre chaise longue, et, plus tard, de votre présence. Vous serez bien, dans cette maisonnette, n'est-ce pas?
— Mais... oui! autant là qu'ailleurs!
— Je vous quitte. Pardonnez-moi de vous laisser dîner seule. Je vais au cercle oii je dois rencontrer un ami qui, dans huit jours, me présente au ministre de l'agriculture et du commerce.
— Vous allez vite en besogne. Vous voilà aux honneurs, maintenant?
— Il y a longtemps que je me repète qu'il ne sied pas à un homme dans ma situation de rester éloigné des affaires, répéta d'un air sentencieux M. Ducroisy.
Il baisa paternellement sa femme au front, et sortit.
Selon son habitude, Mme Ducroisy dîna seule, et, comme à l'ordinaire, Maïa vint s'installer, tenant son bas, près du divan où sa maîtresse était allongée. Le pupitre, placé à l'extrémité du meuble, présentait toujours le dessin de l'intérieur de la chapelle.
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— La lumière te gêne, je crois, fît la nourrice en emportant la grosse lampe dans une pièce voisine? Nous y verrons bien assez comme cela.
Une petite veilleuse brillait dans un vase antique fixé au piedd'une mosaïque représentant une madone suspendue comme un bénitier; le feu luisait sur le parquet. Maïa n*éprouvait pas le besoin d'autre éclairage pour travailler, la routine guidait ses aiguilles de bois; mais alors elle comptait les mailles tout haut :
— Un, deux, trois. Voilà mon neuvième tour achevé. — Un, deux, trois, quatre... Je crois qu'elle s'endort... Oui, oui, heureusement. Un, deux... C'est l'opium qui l'assoupit. . .
Mme Ducroisy ne dormait guère cependant, mais une somnolence produite par les fumigations opiacées, la maintenait dans un engourdissement qui devint bientôt une demi-léthargie.
La chambre, grâce à ses rideaux déployés, avait un aspect d'église. Comme dans les temples, les coins et les angles des objets tournaient leurs moulures dans le creux deTombre; la vierge en mosaïque, au pied de laquelle était soudé le petit lampadaire en cristal irisé, s'étalait roide au mur, d'où partait la projection de ses deux prunelles en pierreries, paraissant sortir d'une tête sans corps. Cette fixité ardente qui ne changeait pas, prenait possession de la chambre entière, et le point visuel de Raymonde, attiré dans le tracé oblique de cette parcelle vitreuse, le suivait avec le tâtonnement d'action qu'on a dans un rêve. Mais le soleil en relief métalHque qui nim-
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bait la tête sacrée, s'en écartait tout d'un coup, montait plus haut, se mettait à chevaucher et se livrait à des écartelleraents, à des rebroussages de rayons forcenés. I^e lavis posé contre le pupitre à lecture enfonçnit ses bords blancs dans le noir de la nuit, en sorte que les ogives adhéraient à la chambre, qui revêtait des airs gothiques. La bibliothèque montaitcômme un buffet d'orgue;. la vaste commode trônait, prenant des airs d'autel. Le regard de Mme Ducroisy croyait toucher des objets autrefois connus; son grand fauteuil sculpté s'évasait soudain ainsi qu'une stalle en chêne sur laquelle il semblait qu'une main s'était exercée à fouiller le bois, à en faire sortir les physionomies d'anges et les pieds de griffons. C'était bien, oui c'était vraiment la chapelle du prieuré de la Roche-Corbière qui sortait peu à peu des légères ténèbres. Raymonde entendait le grincement fantastique de la ripe et de la râpe, déchiquetant la matière de leurs petites dents; elle voyait extraire dans un travail continu, des figurations d'animaux qui la regardaient de leurs yeux humains, et qui, d'eux-mêmes arrivaient soutenir en toute complaisance la fameuse stalle du chœur où elle se rappelait s'être assise à côté de quelqu'un. Alors, elle se reconnut complètement au prieuré, et l'hallucination fît son œuvre.
Le vieux buffet d'orgue râlait un soupir, et, de sa respiration éteinte, l'appelait comme une voix do vieillard. Une propulsion étrange lui donnait la sensation du lever et du marcher. Elle s'imaginait
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traverser la petite nef. A sa venue, le bruit du travail cessait, et les bras de Touvrier invisible qu'elle y était venu chercher, la tirait lentement, prononçant son nom; une bouche se collait sur ses lèvres, sondait la passion dans tout le vide de ses orgnnes, et charriait l'ivresse en une minute dans ses veines. Il lui paraissait que mille sentiments ensemble s'extravasaient en son cerveau et lui donnaient des ruades d'amour où le sang coulait. Elle était près de /a/ dans la situation d'un pape du premier siècle en face du remue-ménage de la forme indomptée. Elle étreignait le même et délicieux démon incube qui la montait non moins rageusement que les évêchesses auxquelles il avait tendu sa croupe pour les descendre de leurs Sinaïs. Les rosaces jetaient des essences mystérieuses ; elle voyait flotter la figure de Marie l'Égyptienne, offrant son beau corps aux batehei*s pour payer le passage.
Les peintures des paysages qu'elle retrouvait aux murailles du prieuré s'allumaient dans l'ombre. Les dalles de la nef se soulevaient avec elle. La figure de Jésus, le front taché desgouttes de sang de ses blessures, qui perlaient au vitrail comme des grenats, y allumait une rouge incandescence. D'autres Saintes, enfermées dans les arêtes des rochers qui personnifiaient la Thébaïde, vautraient leurs reins au soleil, perdues dans un rêve de ])uretendresse, tandis que les feuilles des palmiers baisaient leur nudité dans une écornurede coUine. H.iymonde était comme chatouillée par ces frôlements, par ces
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barbes d'ailes séraphiques, par les pieds veloutés des agneaux divins qui plantaient leur toison dans des losanges de vitre d'un blond clair.
La vierge de Tautel, quittant son dais de nuages, fit entendre une retombée de ses jupes frôlant les marches. On eût dit qu'elle tendait jalousement ses bras vers les amants, pensive, ainsi qu'une jeune fille qui s'attend à voir succéder autre chose à l'étreinte de ses voiles d'épouse. Il semblait qu'elle eût enlevé de sa poitinne pour le leur présenter, son cœur humain sevré de caresses, et qu'elle aussi parût s'éprendre d'un frisson de désirs.Dans les crevasses du mur d'enceinte, deux ou troisramiers, divins rôdeurs du soir, avaient installé leur retrait, en sorte que la campagne avec ses bruits légers, ses odeurs puissantes, en sorte que la nuit, entraientlà par toutes les fentes des murailles. Le choc des éléments envahissait peu à peu le sanctuaire. La création arrivait suivie de tout le déchaînement de ses forces et venait trôner et renverser l'ouvrage des sociétés esclaves, la pagode du dieu inventé : c'était la forêt qu'on respirait, c'était elle qu'on entendait se plaindre, c'était la nature qui frappait à grands coups contre les parois de la chapelle écroulée, réclamant à son tour ses droits sur le cœur de l'homme. La sensation devenait si intense chez Raymonde qu'elle respirait cette buée lointaine, qu'elle entendait le vent pleurer de tendresse ; une des mains de l'être adoré serrait la sienne, l'autre enlaçait sa taille; les compas, les équerres, les marteaux, les plans déroulés, s'éparpillaient autour
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d'eux. De ces immenses préoccupations artistiques, de ces ébauches, de ces recherches, de ce rêve architectural du beau, une seule pensée restait debout pour eux; une seule tentation, une seule jouissance arguait sa victoire, planait sur tous ces débris de vierges, sur toutes ces ailes d'anges auxquelles on avait essayé de communiquer Fesser d'un vol sublime : c'était l'amour sans limite qui soulevait jusqu'à la chair de marbre des saints de l'église vaincue.
Et leurs baisers les remplissaient de force; au choc de leurs embrassements la chapelle se montrait comme atteinte d'un effroi auguste ; mais^ voilà que dans l'ouverture du toit en ruine, un tremblotement d'étoile s'avançait jusque au bord du vaisseau de la nef; l'étoile semblait parler au vieux branlant édifice ; elle apaisait son angoisse sacrée, et l'on n'apercevait plus que la nudité tendre des murs ; la nuit s'écoulait, les amants écrasés d'ivresse voyaient les grosses tuniques de pierre quitter les statues des sarcophages qui les regardaient de leurs yeux trèslascifs; Raymonde, chatouillée en sa léthargie par l'irascible souvenir, trouvait des cris voluptueux, auxquels une autre voix répondait par des onomatopées de sons extraordinaires, et, sous l'inertie de leurs membres, il lui paraissait qu'ils étaient renversés tous deux sur le dos, les yeux ouverts, écoutant le matin venir pureté d'attitude de l'orient
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rayonnant,! ô grandes sources austères qui reculiez dans les solitudes! arbres qui ne commettiez point de morsures humaines !.... Ainsi Fun et Tautre répondaient à cet appel de la campagne éveillée, qui les forçait à sortir du prieuré de la Roche. Ainsi, Taube aurait suffi à chasser le prêtre de la chapelle s'il y eût officié, tant le soleil avait d'insistance à pousser sa triomphante lumière en fanfare troublante. — Alors la forêt prenait les amoureux tout à elle, les emportait, les roulait dans cette trame du jour levant, dont For se figeait au feuillage.
Ils allaient,ils allaient dans les taillis non redressés, les enjambant comme soulevés, ravis, à fleur de sol; parfois une petite vipère se sauvait à leur aspect; Fherbe des talus vernie, des pourpres violacés de ciel et des bleus durs tournaient au coude des allées; des criquets, des cigales, se soûlaient de rosée. Les clairières s'aiTondissaient en baignoires appelant la nudité des membres sur la cendre fine de la terre traversée d'ombres énergiques* Les pelouses filaient au loin striées de blancheurs, avec des courbes molles qui s'aplatissaient pour entrer dans la barre de Fhorizon, comme de Feau verte.' A mesure qu'on avançait dans Fintérieur du bois, la couleur s'accusait plus uniforme, prenait des tons de bronze florentin et tournait enfin au noir; les allées se resseiTaient, confondaient leurs traces; une sorte d'obscurité remplaçait le jour, qui, à force de remplir tous les creux sombres, de couler et d'épuiser sa richesse débordante, finissait
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par s'éteindre tout à fait à certain endroit de forêt, dans les broussailles basses; après de sussurrantes étreintes qui leur procuraient un nouvel écroulement de leurs sens dans un baiser presque géant, les amants jouaient dans leur domaine, ils s'enivraient jusqu'à la satiété amère, et, derrière eux, cette grande nappe de soleil égouttait des flammes sur les lointains brûlés.
Tandis qu'au fond de sa chambre de malade, sous l'absorption du laudanum, Mme Ducroisy remontait le cours des dix-huit dernières années de sa vie, tandis que s'accomplissait ce qu'elle appelait « rentrer dans son suaire,» un nom,à peine prononcé,dévoilait tout à Maïa qui veillait songeuse, comptant ses mailles. Et, seul, l'accent brisé de la nourrice rythmait le silence de cette chambre, ainsi qu'un balancier: — un, deux, trois.... Ce n'est que dans une heure qu'elle se retrouvera.... Un, deux.... C'est pourtant le dessin de cette diablesse de chapelle qui lui a rappelé... Un, deux, trois, quatre...
— Foi de jeunesse enterrée, ça ne se passera pas ainsi. J'ai sous le crâne une œuvre de nature à faire craquer le pantalon à pont de M. Ingres. — Ah ! il leur faut des choses si sobres de couleur que ça les fasse éternuer toute la nuit pour faciliter chez eux Técoulement des humeurs ! Ah ! on leur donne du vermillon pur et de Foutre-mer sans que cela produise plus d'effet! Eh bien^ nous verrons! nom d'un Dieu, nous verrons!... Du rouge! mais j'en étalerai jusque sur leur pain ! . . . mais pourquoi en laissent-ils vendre chez les marchands ? Et, si ça me plaît, de faire des arbres rouges et des terrains violets, qu'est-ce qu'ils ont à y voir? Est-ce qu'on ne pourrait pas arriver avec de la persévérance à gagner chaque mois la moitié de ce que gagne un commissionnaire? C'est être un peu ambitieux, mais en tenant bon !.. —Ah ! ils
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mangent des côtelettes bouillies dans la crainte que la viande ne soit encore trop incandescente ! Je leur enverrai chaque matin une toile de six représentant des œufs glaireux : comme cela on aura Tair de s* être mouché dedans; ils ne diront pas au moins que ma peinture est trop vive, trop brillante de ton. — Tiens, Gargouille, donne-moi Isipostérité de Jacob. La Gargouille alla chercher la postérité de Jacob. C'était un manteau immense constellé de trous si nombreux qu'ils lui avaient valu d'être comparé aux ascendants incalculables du patriarche. Ce manteau ne convenait plus pour la saison, mais il était si large que Frédéric, ainsi enveloppé, pouvait sortir en pantalon et en manches de chemise sans être remai^qué.
— Est-ce qu'il y a du bon sens à te tourmenter de la sorte? répétait pom* la vingtième fois la Gargouille qui voulait le calmer. Ce n'est pas le jury qui refuse ton tableau, après tout; c'est un imbécile d'amateur qui n'en veut pas, parce que...
— Parce que pendant les huit jours qu'il a eu ma Halte de Saltimbanques, les amis, les camarades, ont accompli leur petit défilé en disant du geste et de la voix: —Qu'est-ce quec'est que cepetitchien qui vient se loger auprès des gros ? Çà, un tableau îjaâmais... tu comprends, flanquer des gens pareils sur une toile, c'était de la démence. Ah! si j'écrivais mes contours avec un cure-dents, comme Schwenmann, qui fait tenir des cavalcades sur une pièce de quatre sous, la galerie de M. de Lesserre se serait ouverte à quarante-huit battants, et il n'y aurait plus assez de
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juifs pour grimper notre escalier. Et, pas un ami, pas un, qui s'indignerait pour moi !... La bohème?...
— Et, le diable emporte ta bohème !
— C'est ce que je dis. Mais j'en vois commencer une autre à côté de celle qui n'est plus : la bohème des ratés sans merci, dont on ne voudra à aucun prix, qui ne pourra pas s'imposer, parce que le plus mince des cadets de famille désirera en faire partie. Tout le monde en sera, et personne ne lui appartiendra. Nous ne constituerons plus une secte, un pouvoir avec lequel il faudra compter; nous serons tout simplement des fruits secs, des endettés, des gâteux de naissance, grâce aux gens du monde, aux richards provinciaux, qui, je le répète, trouveront de bon goût de s'enrôler parmi nous.
Gargouille en était arrivée à ce qu'elle voulait : détourner l'attention de Frédéric du tableau qu'un amateur refusait d'accepter, après diverses critiques non sans valeur.
— Ecoute, continua-t-elle, voyant qu'il allait revenir à la charge; à ta place, moi je tenterais encore un coup. Je verrais M. Brandimard.
— Lui ! Ah! bien, oui ! meilleurs il trouvera mes hommes, et plus vite il me criera aux oreilles qu'il ne lui sied pas, à lui, de proclamer que M. de Juilly n'est qu'un vulgaire crasseux en fait d'esthétique. Non, non ; j'aime mieux aller chez le père Chose.
Il prit le tableau sous son bras, le dissimula le mieux possible, et descendit lentement.
Frédéric Girardelle ne permettait guère l'illusion
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sur son compte. Il avait quarante ans, et rien n'était encore sorti de lui ; et, malgré ses continuelles récriminations, tout confirmait Topinion qu'aucune œuvre n'en pourrait naître. Taillé en athlète, le lendemain de chaque échec le trouvait debout, prêt à recommencer ; alors, ses amis ne pouvaient s'empêcher d'être émus en le voyant si âpre à retourner des lames de rasoir contre lui-même. Il est vrai que cela n'aboutissait qu'à refaire le même maillot rouge rempli de son. Brandimard usait bien de temps à autre de ses talents de dessinateur ; mais aussitôt que Frédéric lui avait soutiré quelqu' argent , il s'empressait de disparaître et de s'enfermer. Au bout de deux mois, il revenait triomphant, ayant brossé une toile que nul ne consentait à lui prendre, quoiqu'elle ne fût ni pire, ni meilleure qu'une autre, et qu'il se trouvait heureux de céder au brocanteur Munius pour cinquante francs.
Véritable épave de 1836^ Frédéric était le seul des trois jeunes hommes déjà entrevus qui fût resté en route. Brandimard, après six mois de disparition chez M. Ducroisy, revint de province. On n'avait jamais deviné pourquoi. Renonçant au drame, il s'était faufilé chez un architecte, à quinze cents francs d'appointements. On savait plus ou moins qu'il avait joué un rôle en 48, ainsi que Frédéric; mais jamais ni l'un ni l'autre n'en parlèrent. Leur compagnon, l'étudiant en médecine, qui logeait comme eux sous le hangar de l'entrepreneur, M. Durand, avait disparu sur une barricade.
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En six ans, la fortune de Louis Brandimard favorisait ses opérations de Bourse, et depuis 1852, ses achats de terrain, le plaçaient au rang des premiers actionnaires de la ville.
Un coup de main donné en circonstance périlleuse à deux ou trois aventuriers politiques, son astuce individuelle, le désignèrent comme un personnage précieux au nouveau pouvoir. Cette volonté si âpre, si tenace, fit désirer son alliance à quelques capitalistes dont il avait favorisé les menées, en sorte qu'il trouvait une complicité unanime à le servir. Possesseur de certains secrets sur Télévation rapide de certaines fortunes, on lui sut gré de son silence ; nul ne songeait que, peut-être, il était bien aise d'ensevelir en même temps ce qui le concernait. Tout en mettant la main partout, il eut le tact de ne point se compromettre. Il représentait avec élégance une des mille raisons sociales de ce commerce industrio-politico-flnancier auquel on ne demandait qu'une condition : réussir, sous peine d'être désavoué par les patrons.
Réussir ! Être ce quelque chose sans nom, sans date contre lequel nul ne réagit ; ce quelque chose qui s'appelle vertu, science, capacité, naissance, plume, hache, sénateur, juge, commerçant, publiciste. Réussir! S'arroger le droit de retourner le Code, de mettre une rangée de magistrats à plat-ventre... devant l'équité; prendre la langue d'un ifonctionnaire et le forcer après encore à dire: merci; combustionner vingt cervelles d'académiciens en face d'autre chose
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qu'une tragédie de Racine ; obliger les employés d'un ou deux ministères à se retirer à reculons; leur casser, si Ton veut, des œufs sous les aisselles, leur mettre du poivre dans leurs culottes et les voir trouver cela drôle, en les contraignant à vous saluer humblement ; arranger, en guise de volailles, des huissiers sur le gril, en leur flambant le poil comme à des poulets, et les entendre se réjouir d'être traités avec cette familiarité ; amener des avoués à se tenir en équilibre sur un pied au bord d'un toit, si cela vous amuse : tels sont les faits que peut prétendre réaliser celui qui a réussi. Rien ne lui est défendu ; tout est beau, tout est grand : tout ce qui s'exhale de son âme et tout ce qui sort de son corps. L'art lui-même, ce hautain i^évolté, cet intransigeant sans pactation, ploiera son genou de marbre ; l'art disposera envers lui de ses courbes les plus subtiles, de ses plus hautes idéalisations nécessaires aux aventuriers, afin de les transmettre à l'histoire, en leur ôtant le côté canaille qui leur va si bien.
Frédéric était comme ces naufragés qui ont échoué sur une rive, armés des seuls vêtements qu'ils portaient en s'embarquant. Les années avaient mûri la trame, mais l'enveloppe de l'homme et son organisation étaient demeurées les mêmes ; le bohème de 1 836 entrait dans la peau de l'irrégulier de 1854 ; l'incertain, le désorienté de sa vie, n'auraient eu rien à envier aux gens de Miirger ; seulement, tandis que ses compagnons s'étaient nettoyés et s'arrangeaient pour ressembler à tout le monde, lui n'avait pu dé-»
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pouiller sa peau de 1830 ; des jets de colère sournoise crispaient son front en bataille lorsque sa mémoire, restée fidèle, lui retraçait les discours des amis qu'il voyait aujourd'hui lui prêcher le contraire des rébellions d'autrefois. C'était un poing toujours levé ; mais il traversait des phases de gaieté amère, s'installait « en pleine ironie » ; de sorte qu'entre a Brandt », comme l'appelaient les intimes, et lui le déclassé, on se demandait lequel était vraiment le plus à l'aise.
Souvent, à l'issue de ces repas maigres dont nul ne peut s'imaginer le résidu inanalysable, lorsqu'un camarade, épuisé à force de lutte, dévoré par le spectacle quotidien d'enfants hurlant la faim, reniait le pays et criait, abreuvé de colère, qu'il ne croyait plus à la France, Frédéric jetait au pauvre affamé une de ces bourrades où, sous l'injure, on sentait trembler la pitié :
— Ah ! tu ne crois plus à la France ? lui disait-il. Bah ! vraiment, mon petit, tu n'y crois plus? Parce qu'elle a des fonctionnaires infâmes et des industriels tarés, vendus, faut-il que vous la proclamiez perdue, anéantie, en danger imminent de tourner l'œil ? Mais moi, que la fortune a oublié en route, lorsque je me promène dans mon manteau, qui a râflé tous les postes de Paris, avec du bleu sur la tête et de la chaleur aux pieds, je défierais le knout des bourgeois et je tirerais la langue aux sergents de ville. Chaque repas que je fais, chaque verre de vin quej'avale, je me répète: C'est autantquime fera vivre
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à eôtéd*eux^ c'estautant que j'ajoute à mon torse de révolté. Cette bonne vieille terre de France, qui |ie me donne quelquefois que du pain et de l'eau, il me semble que je l'entends me crier : — Tu vois, mon fieu, j'ai pas grand' chose; c'est à peine de quoi t' empêcher d'aller enfumer leurs radis et faire pousser leurs betteraves, à ces marchands, à ces chiffreurs qui ont remplacé la vigne par le buis. Mais prends toujours, va ; au bout des semailles, on fera le compte... et... nous verrons. — Et puis, après? on sait bien qu'il ne peut y en avoir pour tous ; les ca- . pacités ne sont pas pareilles si les appétits se ressemblent ; l'important, c'est qu'on soit d'accord pour empêcher ces pouilleux de nous dévorer vifs et de nous chasser de chez nous. — Vous dites alors : Soit ; mais de quoi vivrons-nous ? Eh , bon Dieu ! de ce qui fait enrager les autres, de ce qui les fait claquer des dents le soir au coin du feu, à côté de madame leur épouse, lorsqu'ils s'aperçoivent que nous rôdons autour d'eux et qu'ils s'écrient : — « Comment, ces mâtins-là bougent encore ? » Nous vivrons de notre haine et de temps perdu, et ce seront eux, eux, qui deviendront si gras que le sol en sera bossue de leur graisse, et qu'il rapportera beaucoup plus ! Quand ils descendront dans le trou, nos enfants pousseront la charrue sur leurs bedaines farcies, et je vous réponds que ça jutera, le champ qu'ils auront truffé de leurs corpsj — Nous vivrons de les entendre s'injurier à cause de nous les ragem*s, les dénicheurs de bleu ; quelle régalade, alors, de voir
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leurs balles d*épileptiques se tordre et mûrir comme une tumeur qui va crever. — Ah ! tu ne crois plus à la France, qui nous tient cela en réserve?... Imbécile, va!...
Non moins excentrique dans ses actes, nul mieux que Frédéric ne bafouait le bourgeois avec une désinvolture plus absolue. Lorsqu'il avait trop faim, lorsque la vie s'abattait trop lourdement sur son travail, il usait tte ce passe-temps comme d'un révulsif, et s'en revenait aussi gai que s'il eût digéré le repas absent. Un jour il entra àl'église de la Madeleine vers cinq heures et demie. On allait fermer, jusqu'à la réunion de la prière du soir, c'est-à-dire jusqu'à huit heures. Frédéric s'installa dans une chapelle des bas-côtés, affectant une attitude de profonde méditation, à genoux sur le prie-Dieu, la tête entre les mains.
Le sacristain faisait sa ronde et s'approcha.
— Monsieur, lui dit-il tout bas et d'un air trèsédifîé, c'est le moment où l'on ferme les portes; vous plairait-il de sortir ?
Pas de réponse ; l'interpellé reste immobile, comme absorbé dans ses ardentes effusions envers la divinité.
Le sacristain se retire et communique son embarras à la loueuse de chaises, qui vient à son tour essayer une seconde tentative.
— Monsieur ! monsieur !
Silence de plus en plus éloquent. Frédéric remuait les lèvres sur ses mains jointes dans une- véritable pose de componction.
Cette fois, les subalternes de Téglise ne trouvent point de meilleur moyen que d'avertir le curé qu'un retardataire, très-absorbé dans ses dévotions, va peut-être se laisser enfermer dans le temple si on n'y prend garde ; ils ont joint leurs efforts, assurentils, mais ils ne sont point parvenus à être entendus d*un quart de syllabe.
Le curé, assez intrigué, se rend à son tour à la chapelle ; il trouve Frédéric non moins fortement abîmé en ses pensées pieuses.
— Allons, mon ami, commença le pasteur à voix basse, allons, il est temps de vous rendre chez vous. J'admire votre ferveur, mon enfant, oui, certes, je Tadmire; mais enfin, votre santé doit souffrir de la tension de votre cerveau; croyez-moi, cessez de méditer, vous reviendrez demain.
L'accent pénétré de l'homme de Dieu n'eut pas plus d'action que celle des deux autres personnes. Frédéric ne bougeait toujours pas. Alors, le prêtre se décida à prendre un parti extrême ; il poussa l'enragé prieur, qui se dressa tout à coup comme mû par un ressort :
— Nom de Dieu ! fit-il d'une voix tonnante, quand je prie, j'aime pas qu'on m'emm...e.
Inutile d'entamer une description de la tête de l'interlocuteur. On la retrouvera , cette tête , au cahier des principes du peintre Lebrun, dans la section des figures à caractère, destinées à montrer aux élèves le jeu des lignes qui expriment l'étonnement, et dont le trait principal consiste à relever
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démesurément Tarcade des sourcils et à découvrir tout le blanc de Toeil.
Le jour oîi Frédéric se décidait à porter ses Saltimbanques chez le brocanteur Munius devait à tout jamais laisser une empreinte en sa mémoire. Lorsqu'il revint, n'ayant pas trouvé l'homme qu'il cherchait. Gargouille, le voyant décidé à ne point aller rue Taibout, entortilla des vêtements dans un linge pour se rendre au Mont-de-Piété.
— Ecoute, lui dit-elle, je passerai chez ma patronne en revenant; ainsi, ne m'attends pas avant deux heures et demie à peu près. Si tu es gentil, tu resteras, car on doit venir de la part de l'Administration de l'Assistance publique à qui, comme tu le sais, appartient cet immeuble pour fixer, oui ou non, notre expulsion d'ici, et tu pourrais amadouer l'avoué.
— Ça, ma chère, demande-le à M. le duc de Bralle, qui, paraît-il, y a réussi une fois en sa vie ; aussi, ce simple fait l'a-t-il porté immédiatement aux affaires sans qu'il fût besoin de pousser plus loin une enquête sur ses capacités. Mais comme mes moyens de séduction ne me conduiraient jamais à Y Intérieur ^i\jL trouveras bon que je ne les prodigue pas.
— Insiste au moins afin que le délégué nous accorde quelques jours pour avoir des meubles ?
— C'est convenu, mon adorée. Je pousserai même la bassesse jusqu'à lui offrir un bain de pieds. Il ne dépendrait que de Brandimard de nous faire rester; mais depuis qu'il a retrouvé une ancienne connaissance, il me bat froid ; il a peur que
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je ne le compromette et m'a interdit de me recommander de lui auprès des agents de rAssistance.il a préféré m'avancer deux fois l'argent. Or, tu sais ce que nous avons fait de l'argent? Aussi, j'ai demandé qu'on prévînt Munius de passer à son retour. On y voit mieux ici pour juger une toile, et s'il arrivait, je conclurais à tout prix.
Demeuré seul, Frédéric bourra une énorme pipe turque et prit sur la cheminée une bouteille d'absinthe. Tout en fumant, il s'en prépara deux verres ; à l'absorption d'un troisième, il était assez complètement gris et fomentait les projets les plus insolites ; aussi s'empressa-t-il d'allumer un petit fourneau de fonte et d'y asseoir une poêle dans laquelle il fit fondre la valeur d'un pot de pommade, persuadé qu'il avait trouvé du saindoux. Cette préparation terminée, il inspecta l'armoire, y découvrit des œufs,' les cassa et les battit dans un plat à barbe àdemi-rempli d'eau de savon et tout en trébuchant ; alors il devint de moins en moins susceptible de discerner ses actes.
— Qu'est-ce que j'y mettrais donc pour lui donner du goût? songeait-il. Pas une seule épice, pas un bout de persil?
Il passa la main sur la cheminée, en ramena des rognures de chiffons, des cheveux et une poignée de boutons de guêtre.
— Voilà mon affaire, pensa-t-il en jetant tout ces ingrédients dans l'omelette, qu'il fit couler d'une main tremblante dans la poêle. Au moins, si Car-*
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gouille rentre, elle verra que je n'ai pas perdu mon temps.
Au même instant, un coup sec fut frappé. Frédéric alla ouvrir, très-calme en apparence, mais au fond abominablement ivre.
Le personnage en question était Tavoué de TAssistance publique, maître Laribe, surnommé au Palais le petit Babébibobu, parce qu'il était juste de la taille des enfants qu'on fesse, et parce que sa démarche était semblable à celle d'un moutard qui s'est oublié dans ses culottes.
Il s'avança d'un air rogue au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, et interjeta cette phrase pour tout salut :
— Quand partez vous ?
— Tu dis? insista Frédéric.
— Quand partez-vous ?
Mû par une inspiration de bohème en délire, Frédéric avait donné un tour à la porte, et glissé la clef dans sa poche. Alors il revint vers le petit avoué, lui mit un doigt sous le menton, et courbant sa haute taille, comme on fait avec les enfants :
— Hé ! mon vieux bonhomme, commença-t-il, faisons risette à papa tout de suite.
L'avoué regarda autour de lui, et interpelant Frédéric, qui lui semblait plein de sang-froid :
— Monsieur, épargnez-vous ces plaisanteries, et répondez catégoriquement à ma sommation. Pour la troisième fois, quand partez-vous ?
L'omelette cuisait toujours.
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— Minute, mon enfant chéri ; laisse-moi retourner mes œufs, qui vont brûler. Après ça, nous nous mettrons à table tous les deux et nous causerons.
M. Laribe, dit Babébibobu , contemplait ces singuliers apprêts et ne comprenait pas.
Frédéric avait pris deux assiettes dans un des placards, et déposait délicatement Tomelette au milieu . de la table.
— Hein ! s*exclama-t-il, j'espère qu'en voilà une fameuse! Je regrette queFil-à-Plombmanqueàl'appel.
Le petit homme commençait à se douter, à certains signes équivoques, de Tétat mental de son interlocuteur ; il fit deux pas vers la porte ; elle était fermée. Les fenêtres en tabatière donnaient sur les toits ; sa taille, trop exiguë, ne lui permettait pas d'atteindre à moitié de la hauteur d'appui. Il reconnut la nécessité de composer avec la situation.
— Voyons, mon cher monsieur, dit-il en souriant cette fois, j'accepte aussi bien la plaisanterie que tout autre; si vous n'êtes pas en train de parler d'affaires, je vais m'en aller; veuillez seulement m'ouvrir.
— Du tout, du tout, mon petit agneau ; tu vas manger la moitié de mon omelette, ou je me fâche.
— A l'aide ! au secours ! hurla l'avoué à bout d'arguments, ets'élançant sur la serrure.
— Tonnerre ! glapit Frédéric d'une voix de contrebasse et le saisissant à bras le corps ; si tu bronches, si tu souffles, je te flanque un bâillon en te nouant cette serviette sur la bouche.
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Et il porta Tavoué à table avec une facilité qui remplit maître Laribe d'un commencement de terreur salutaire. Il se demandait si ce colosse était gris ou fou ; il devenait blême. Aussi préféra-t-il s'asseoir devant la part d'omelette que Girardelle lui avait servi d'une main trop généreuse, ne sachant que faire. A la fin, il se révolta.
— C'est trop fort ! cria-t-il en assénant un coup de poing sur la table. Laissez-moi tout de suite partir, au nom de la loi.
— La loi?... Connais pas. Mange tout de suite, ou je me fâche,
-^Non!
— Tu mangeras ?
— Non ! mille fois non !
Frédéric retroussa ses manches jusqu'au coude et s'avança vers le petit homme. Il le saisit de son poignet de fer, le souleva de terre malgré ses rugissements, et lui passa la tête sous son bras d'athlète ; ensuite, il lui releva tranquillement les pans de son paletot, comme un maître d'école qui se dispose à corriger un écolier.
— Tu vois, lui dit-il en plaquant sa large main ouverte sur le siège... naturel de M. Laribe ; tu vois, c'est une condition sine qua non : mon omelette ou une fessée. Choisis.
L'avoué comprit en un éclair de pensée que Frédéric était déterminé à exécuter sa menace.
^ Arrêtez, sifBia-t-il suffoqué de rage, se voyant
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perdu s'il résistait, arrêtez, je mangerai tout ce que vous voudrez.
— Est-ce bien sûr, au moins ?
— Oui, oui !
Frédéric le remit sur ses jambes ; Laribe, tremblant de fureur, se replaça pourtant en face de son assiette, décidé à avaler deux ou trois bouchées pour être libre. Assis près de lui, Girardelle le surveillait fort attentif.
— N'est-ce pas que c'est bon? lui demanda-t-il.
— Excellent, essaya Babébibobu.
Soudain il pâlit, et toutes les bouchées lui ressortirent de l'estomac comme repoussées par un ressort.
La fourniture de l'épouvantable cuisine faisait son effet. Les cheveux se collaient au larynx, les boutons de guêtres et les rognures d'étoffes l'étranglaient.
— Pauvre petit chat , soupira tendrement Frédéric, nous avons donc névu du bobo ? Oh ! là la !.. . c'est qu'il est tout à fait malade, ce pauvre bibi...
— Monsieur, monsieur ! gémit l'avoué entre deux haut-le-cœur, voici ma bourse ; tenez, prenez-la, je vous en supplie, mais laissez-moi partir.
— Allons, soit, puisque tu le veux absolument ; mais ça n'est ni beau ni honnête de se conduire comme çà avec les amis. —Ah ! tu m'offres départager en frères ?... Çà c'est gentil. Mais, je ne veux pas; je t'ai invité par gracieuseté. Cependant, si cela te contrarie, je ne suis pas comme toi, moi... j'accepterai pour ne point te blesser.
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— Mon, non, proféra Favoué, malgré les soufrances • qu'il endurait, et songeant à remettre son porte-monnaie dans sa poche ; si vous voulez me permettre de retourner chez moi, je vous promets de vous accorder tous les délais que vous voudrez.
Frédéric sortit enfin la clef libératrice et ouvrit la porte à M. Laribe, qui s'élança, tête la première dans Tescalier, en se tenant Testomac.
— C'est Gargouille qui ne va pas être satisfaite ! songeait Girardelle en regardant les débris de l'ignoble repas et les traces laissées sur le carreau par Babébibobu. Au fait, Munius doit être de retour.
Il assujettit de nouveau sur ses épaules la Postérité de Jacoby remit la toile sous son bras et partit avec une impassible sérénité.
— Bonjour, mon oncle, bonjour, ma vieille bête. Nous disions donc, ma grosse infamie, que les affaires ne vont pas très-bien pour moi? Voilà trois jours que je n'ai vu d'autre victuaille que le coucou en bois que tu m'as rapporté de la Forêt-Noire. ;
Comme je te soupçonnais véhémentement de trouver i
que ce que j'avais fait tournait le dos à un chefd'œuvre, j'ai toujours reculé à l'idée d'en acquérir une conviction trop absolue en te l'apportant. — Je t'avoue que si notre amitié ne dépassait pas les termes requis pour une douzaine de prescriptions en police correctionnelle, je ne ferais pas le coup de ponter aussi roide sur toi. Aussi, je te jure sur toutes les banqueroutes frauduleuses qui ne peuvent man-
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quer de te passer entre les mains dans l'avenir, que mon estomac est assez creusé pour contenir en bloc l'anonymat de toutes les collaborations du romanfeuilleton moderne. J'étale des arguments aussi ressassés à ton oreille quele galop de Gustave ; mais que je fonde demain une Revue polyglotte, si je me laisse encore rincer par la blague et le sentiment d'un : — Vous ne me faites donc rien, monsieur Girardelle ? Et, en deux mots, Frédéric expliquait à Brandi mard ses dernières déceptions : le refus de l'amateur et celui de Munius, mais en ayant soin d'oublier son colloque avec un officier ministériel ; ensuite il prit sa toile, la disposa près de la lumière, et obligea l'architecte à se lever.
— Ton avis ? demanda-t-il.
— Mon cher, quelle vocation de martyr as-tu donc pour me demander mon avis ?
— Mais encore...
— Tout ce que je puis te répondre, c'est que si tu t'étais contenté de pocher tes hommes et de jeter trois ou quatre notes : pan, pan, et pan, tu n'aui-ais fait que les indiquer, c'est vrai, mais c'eût été un tableau ; tandis que tu n'as montré ici que des vessies sang-debœuf et violâtres, sans truculence. — Tu avais une demi-douzaine d'habits qui devaient te faire parcourir une joyeuse gamme chantante, depuis le nacarat jusqu'au bleu du nuage de Cythère, jusqu'au justaucorps gris aux luisants paillons semblables à des mouches de feu; des habits aux tons siffleurs comme des merles ; des habits que tu pouvais rendre gais.
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paillards, pétillants de la chaude malice que les teintes et les reflets avivent sur une toile; et tu m'apportes un enluminage correct, laborieux, où l'on voit bien que tu as tenu à user au moins pour douze francs de laque, vingt-quatre francs de vermillon, quinze francs de jaune de Naples. Drôle d'idée que d'établir une pareille table de multiplication ! Parce que tu dégorges de la couleur, t'imagines-tu être un coloriste? Avant tout, tu as voulu que le sujet que tu traitais soit d'un débouché facile. — Tu ne comprends pas que l'art, ce grand égoïste, prend tout pour lui, ramène tout à lui, sans s'inquiéter d'être un amuseur ou d'être compris. Si l'art est vraiment « une foi et une patrie suffisante, » ne te tracasse donc pas de celui qui te regardera, — c'est lui qui est ton subordonné, et non pas toi qui es le sien, et tes échecs ne viennent point d'une autre cause que de la perpétuelle crainte de n'être pas acheté. — L'art, c'est ce qui est ; et les amateurs, que je ne défends pas toujours, lorsqu'ils s'aperçoivent que la fibre bourgeoise est trop flattée en eux, se défient quelquefois. — Les sous-imitateurs de Paul Delaroche... — ne rage point, je t'en prie; ce n'est guère ta faute, si tu en es ! — ont la partie belle, et l'auront encore. Mais s'ils tombent sur de fins acheteurs, on les met à la porte, et c'est ce qui survient pour toi. Tu n'as ni le parti-pris d'un bonhomme qui amuse son public avec des procédés, ni le débraillé de la brosse verbeuse : tu n'as rien! — Ta jupe d'équilibriste pouvait prendre un clinquant formi-
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dable ; tes maillots sont ennuyeux, à la fin, et tes têtes encore davantage. — Ainsi , ce grand-là ! Pourquoi ne lui as-tu pas donné des yeux ronronnants, quelque chose de bêtement naïf? — Tu te moques de ceux chez lesquels le grec, le latin et le bon sens sont restés à l'état de grimace classique, et tu ne fais aucun effort pour t' emparer de la grimace moderne ; tu n*as pas plus d'accent qu'un fond d'artichaut... Ouf! Es-tu content? Je me suis emballé!
— L'accent ! l'accent ! C'est facile à dire. Mais, oii yeux-tu que je le pêche ? Depuis quinze ans, je ne fréquente que des modèles chauves, dont personne ne se soucie.
— On en crée des saint Jérôme ! Je te les aurais casés. Tu ne sais donc pas faire sortir un ascète d'un genou?
— Si, j'ai tenté la chose ! Munius m'avait procuré un chauve bien briqueté . Je me dis : essayons d'un bienheureux en méditation ; ce sera une petite flatterie à l'ordre actuel. — J'installe mon homme auprès d'une plante à peu près comme une citrouille, pour rappeler le désert. Peine inutile ! Il avait toujours l'air d'un conservateur des hypothèques songeant à la dernière fausse-couche de sa femme.
— Alors, peins des vermicelliers ou des hannetons, si c'est dans ton manche de brosse; trempe-les de boue, de soleil ou de friture ; mais, fais quelque chose !
— Quelque chose ! cria Frédéric exaspéré , les mains dans les poches de son pantalon et le dos
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appuyé contre la cheminée ; mais, malheureux, on sombre, quand on a réalisé purement et simplement ce que les dispensateurs de vie quotidienne appellent quelque chose ! Quand j*y mettrais, dans ce bienheureux quelque chose, la phosphorescence d*une mer de Tlnde ; quand j'y serais tout exultant de force, — et nous sommes assez convaincus tous qu'il n'en est rien, — où prendrais-je le succès? Tiens, tu es à ma place, je suppose, homme de lettres, par exemple ? Tu as réussi à t'emparer de ridée. Elle t'a cédé comme une femme en cas de force mÉgeure. Tu l'as étendue sur une couche de brocart, en étayant sous son divin corps un drap de fine batiste. Tu t'es prosterné, tu Tas palpée et retournée, la tenant des heures sous la congestion ardente de tes prunelles. En un mot, tu te crois le droit de nous faire partager la netteté de vision avec laquelle tu l'as saisie. Eh bien ! j'y consens. Tu mets encore un baiser sur son genou vierge de tout regard, et te voilà décidé à publier ta conquête, ta possession, dans une œuvre maîtresse ; à introduire quelques personnes dans la chambre où elle repose, ta suave créature. — Sais- tu ce qui survient alors? Ton entourage est sincère. Il s'émeut. Tu trouveras des mains nerveuses qui serreront loyalement les tiennes, des approbateurs qui te parleront haut et droit. Recueille-les, ces pressions ardentes. Garde-les enta mémoire, ces formes d'une jeune tendresse; ce sont, je te le jure, les seules qui franchiront ton logis. Elles te viendront de tes compagnons, qui,
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semblables à toi, rayonnent dans la fière sérénité du travail. Mais si peu que tu sois, il y a bien derrière vous tous rhomme de cinquante ans, l'ex-libéral de 48? réterneljuste-milieuqui sert les intérêts dumonde officiel dont il dépend, et qui est chargé d'épier les évolutions des « nouvelles couches sociales »?I1 y a bien à tes côtés une femme qui se trouvera être ou avoir été la maîtresse du directeur d*un journal influent? Il y aura aussi, tu ne le nieras pas, une ancienne amie à toi, un bas-bleu, dédaignée toujours, demandant qu'on t'exécute, et dont la jalousie voudrait te voir hurlant la faim. De plu&y et par dessus tout, il se trouvera deux ou trois fonctionnaires qui te mangeraient volontiers les foies accommodés au vin blanc de leur clémence ! Comment parviendras-tu, je te \e demande, à lancer ta toile, ton roman ou ton poëme, alors qu'une bouffée de rage chaude monte aux tempes à tous ces gens-là, quand ton nom est seulement remué dans un écho aux faits-Paris ?
— Mon très-cher, je t'honore comme la première sottise que j'aie pratiquée en sortant de l'œuf; mais ton langage vise un homme qui est quelqu'un, et non pas un raté. Or, tu veux et tu prétends n'être qu'un raté. On t'offrirait une carrière non moins séduisante que la peinture, tu refuserais. Que vienstu donc pleurer sur toi?
L'architecte attendait, certes, une réponse à cette botte secrète ; mais Frédéric se tint ferme et reprit :
— - Ton nouveau chalet est- il en train ?
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— Oui.
— Tu sais, ne te gêne pas ; si tu veux de moi pour la surveillance...
— C*est que...
— Bon ! Qu'est-ce qui te prend ?
— Jure-moi que tu ne feras point ta pâture de de M. Ducroisy, et j'accepte.
— Allons donc! Je suis Thomme de la situation, moi. Tes intérêts me sont aussi sacrés que les tables de la loi ; plus, même, car tu n'as pas à craindi'e que je les hébraïse dans un jour de colère vertueuse et... féconde. Je suis trop la victime des Juifs pour marcher sur leurs traces. Du moment que tu me confies un client sérieux, nous causerons citerne et puits ; ça nous amènera à parler tout naturellement de Rebecca à la fontaine et de Moôsieur Horace Vernet, de la Prise de la Smala et de toutes sortes de figures taillées en boites à violons. — Je vais lui présenter, à ce respectable propriétaire, des phrases toutes faites, des phrases bonnes personnes, qui lui mastiqueront l'entendement comme une tourte aux godiveaux mastique l'estomac. J'y ajouterai l'eau rougie d'une tirade à jet continu, pour qu'il ne la garde pas trop sur l'intestin, et vive l'Odéon et la grande machine ! Avant une heure, je veux qu'il me parle comme une guitare dans laquelle il aurait plu, ce mortel qui fait joujou avec un chalet verni, qui marche aussi proprement dans la rue qu'un rapport académique sur le trottoir littéraire. Je prétends même qu'il en arrivera à m'offrir une place en son
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caveau de famille et à me dire d'un air aussi solennel que Jéhovah quand il fait de temps en temps une petite réflexion dans la Bible sur la grève des prophètes : — Touchez là, mon cher, vous me valez.
— Non, non, ce n'est pas tout à fait un gobeur.
— Alors, je serai énigmatique comme un livre allemand. Mes mots sortiront humides, décidés à ne jamais sécher, comme l'encre de la Revue des Deux- Mondes, J'évacuerai trois ou quatre fois dans l'air les transes en verre filé d'une âme en détresse, au point qu'il en viendra à poser tout doucement mon bras sur son paletot. S'il continue à se taire, j'ajouterai : — Oh ! monsieur, il suffit de vous entendre pour ressentir de suite envers vous une confiance sans précédent... Et si, à ce moment, je ne m'assieds pas une fois pour toutes sur la chaise percée de son intellect... oh! alors...
— Si tu veux mon sentiment, ce sera attrayant pour lui comme une bibliothèque des prisons.
Avant qu'une réponse ait été formulée, Julien avait jeté un nom dans le cabinet, et la porte donnait passage à M. Ducroisy, qui parut, très-essoufflé.
— J'entre et je sors, mon cher maître; c'est convenu pour aujourd'hui, si vous voulez bien. Ces dames seront là-bas à trois heures... M. Girardelle ! Tiens, comme cela se trouve ! Nous vous emmenons, au moins? Ma femme souhaite passionnément vous connaître.
— Monsieur... en vérité...
— Laissez donc vos façons. N'est-ce pas, mon
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cher ami, vous aviez prévenu monsieur de mon invitation, je gage ?
— En effet, s'empressa de répondre Girardelle, devinant que l'âme de l'architecte devait déjà s'emplir de tonnerres sourds. Brandt était précisément en train, il y a un instant, de combattre mes derniers scrupules à me présenter devant vous. En face de la permanence de mes refus, jenevoufe le cache pas, il devenait aigre...
— Mais j'espère bien qu'il n'en va plus être question, de vos refus ? Je vous emmène.
— Monsieur, je n'admets pas cinq minutes de plus la discussion de votre offre aimable.
— Vous êtes bien bon. .
— Seulement...
— Eh bien?.., '
— Vous me permettrez de vous dire que, n'étant habillé pour tout vêtement que de ma seule valeur morale, ce n'est peut-être guère suffisant....
— Monsieur, ne me prenez pas pour un de ceux que vous massacrez à bon droit chaque jour.
— Ahl dans ce cas, monsieur, me voilà forcé...
— Descendez donc avec moi, car je dois rendre réponse à ma femme. Nous stopperons à la maison, si vous voulez le permettre ?...
— Je n'élèverai qu'une objection, dit à son tour Brandimard. Le temps est gris, ces dames vont arborer des toilettes, et la toiture n'est pas posée.
M. Ducroisy s'approcha de la fenêtre, regarda le ciel et parut trouver l'avis sensé.
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Girardelle s^en fut de suite décrocher un petit baromètre. — Voyez, lit-il triomphalement, en rapportant rinstrument marquant beau fixe, mais vigoureusement soupçonné par Brandt d'avoir donné un coup de pouce à Taiguille.
C'était décisif. Le baromètre ne pouvait mentir. La figure de M. Ducroisy se rasséréna.
— Plus d'objection possible. Ce sera pour trois heures, n'est-ce pas? Et nous dînons ensemble ?
— Soit, j'y serai; mais vous vojzs pressez trop, j'aurais voulu la construction plus avancée, pour être digne du dérangement de Mme Ducroisy.
— Oh ! mais, Raymonde y retournera six fois s'il le faut. Vous n'imagînez pas comme ce projet de chalet l'occupe. Il n'est rien de tel que la nouveauté
* pour les maladies de langueur. Je vous jure que j'étais loin de croire qu'elle s'intéressât si longtemps à quelque chose.
— Dans ce cas, je suis tout à vous. A trois heures, donc ! — Au revoir, Frédéric !
Le ton see de M. Brandimard à l'égard du copain n'échappa pointa M.Ducroisy, qui prit congé chaleureusement, emmenant le bohème gouailleur.
— C'est cela, songeait Brandt, tu penses me jouer, mon petit, mais tu oublies que si je ne le veux pas... Au surplus, Ducroisy achète une utilité.... Il la distraira, elle !
Lorsqu'il supposa les deux hommes dans l'antichambre, l'architecte s'avança à pas de loup derrière eux, et entendit alors la voix bien connue.de Frédé-
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rie qui répétait : — Virgilp, Énée, Turnus, TÉoéide... oh! rÉnéïde.... Faisant un pas de plus, il saisit encore la même voix qui reprenait sur un ton audessous, en basse prophétique : — Le sens moral, monsieur, le sens moral!...
Rentré dans son cabinet,Brandimardse dirigea vers un carton qu'il ouvrit, en tira des esquisses, plongea sa tête entre ses longues mains, puis il se murmura à lui-même : — Allez, mes pensées !
Vingt ans ne s'étaient pas écoulés pour Louis Brandimard depuis Tépoque où il était parli, jeune débutant, édifier la restauration d'un prieuré au fond du Berry.En fermant les yeux, il distinguait un bruit : celui d'une diligence dont la roue mal graissée chantait sur son essieu. Quelle montée, sang de Dieu ! les chevaux renâclaient. Le foin dont on avait bourré le véhicule était trop piétiné poui' réchauffer les pieds des gens de l'intérieur; tous, d'ailleurs, étaient descendus ; mais le jeune homme, le voyageur resté le dernier, repoussant son feutre sur son coUj fit glisser la vitre et huma l'air.
Les champs trempés traçaient de chaque côté de la route des rubans de terre noire; une émanation particulière au sol, cette exhalaison du suc végétal, arrivait par bouffées d'air comme pour entraîner en avant; des ronces, des arbustes rabougris s'enchevêtraient au bord des mares ; les chevaux ralentissant leur marche, hennissaient aux atteintes du vent brutal qui leur glaçait la sueur aux reins. Un feu de bruyère sèche fumait dans la nudité de la route,
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réchauffant un pâtre appuyé contre sa pique. De temps en temps, Pespace était traversé par le vol du bîzet ou du capucin ; les lointains accusaient de plus en plus des profils de vallées, d'abord insensibles, qui sortaient en rouge vague, en bleu ou lilas, enfin devenaient une forte ligne ombrée. Ces objets prenaient du corps ; la nuée se détachait plus saillante, comme celle qu'un peintre flamand fait voler audessus d'un fronton, dans un azur d'outre-mer. Arbres et coteaux poussaient leur forme à fleur de ciel; l'horizon devenait palpable, et la lumière semblait immobiUser la teinte d'un bleu de source. C'était l'hiver rude, blanc de givre au dehors, mais qui se transformait dans les vieilles demeures provinciales en lueur grise uniforme , en sorte qu'on était bien forcé de demander quelque sensation recréative aux plaisirs de l'esprit. On était à cent lieues de ces paysages à l'extrémité desquels se dresse toujours une muraille laissant deviner l'humanité. C'était le Berry, c'était le pacage qui vous absorbait dans son vide et sa monotonie. On s'y trouvait au large ; il semblait qu'on pouvait y marcher longtemps avant d'y rencontrer un groupe d'habitations ; et encore, une ville y était vite traversée, et les champs vous reprenaient aussitôt dans leur échappée, faisant marcher leurs derniers plis de terrain vers ce firmament arrondi qu'ils rejoignaient pour s'y perdre comme au passage d'un fleuve.
Soudain, au tournant de cette longue montée, le jeune homme de la diligence, aux yeux évidés par
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la pensée et Tinsomaie, mettait pied à terre près d* un grand bâtiment appelé auberge. Un propriétaire, à mine fleurie, le saluait de son nom , lui parlait de l'entrepreneur Durand qui Tavait chaudement recommandé l'installait en face d'une gigantesque omelette et d'un pichet de vin, discutait bâtisse, remuait des plans, criblait d'épigrammes l'arpenteur de l'endroit qui était à ses côtés...
— Assez, assez, se disait Brandimard; assez!
C'est tout... Je ne veux pas me rappeler le reste. Mon cœur n'est qu'un morceau de viande moisie. A bas ces mouches à vers des souvenirs qui viennent pulluler autour de lui.... à bas!
Mais il avait beau faire, il ne pouvait le détourner de sa mémoire, le reste !
C'était le manoir, si vieux, si écorné, mais bien assis encore et de tenace résistance. C'était le prieuré écroulé dont on lui faisait parcourir les ruines, les moulures gisantes dont on prenait un fragment dans la main, fragment tout moussu, tout granulé, qu'on respirait, qui avait son parfum. C'était l'hospitalité large et bonne, à l'ombre des dressoirs tout chargés de cuivres claironnants.
— Par les dieux représentés aux tentures de perse du salon, par la bourrée flambante que dévore la haute et profonde cheminée, c'est elle que voilà dans ce fauteuil aux clous rouilles, la très-douce et très-perfide hôtesse ! Dix-sept ans, et mariée à quatorze, parce qu'elle est créole. Et quelle science de la traîtrise ! Comme ses genoux gardaient une atti-
tude implacable et semblaient ne devoir s'écarter jamais ! Comme l'œil enveloppait d'humides vapem's la morsure du regard ! Comme elle savourait d'abord l'inutilité de l'effort qui se dévoilait dans la tristesse du geste d'Aloysius! Mais un incident surgissait. M. Ducroisy s'absentait pour veiller de plus près à l'issue d'un procès. Il laissait sa femme aux soins de ce jeune homme aux cheveux longs, de cet enfant qui portait un feutre brisé. Un mois d'absence !...
Soudain Brandimard regardait ardemment dans cette maison lointaine. Il retrouvait la place des meubles. Une femme courbée sur une bande de tapisserie. Et il saisissait par intervalles ces morceaux de phrases sans suite qui lui retombaient dans l'oreille :
— Hélas ! madame, il me semble que lorsque je suis arrivé chez vous, une voix s'est mise à crier, comme dans ce dicton provincial : « V'ià les comédiens qui passent. Serrez les couverts! » Il sera toujours dans ma destinée d'être de trop dans une maison.
Puis il entendait encore cette réponse d'Aloysius :
— Le cœur, l'esprit.. . Silence ! il ne faut jamais parler légèrement des morts.
— Mon Dieu ! monsieur, j'ignorais, en m'exprimant ainsi, m' adresser à vos ancêtres... On annonce que le fou est allumé dans votre chambre. Ne vous croyez pas tenu à la moindi'e étiquette; je resta seulo après dîner.
— Si je ne vous gêne point ici, madame?...
Nouveau silence. C'était elle qui répliquait ;.
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— En vérité, pour savoir si vos désillusions sont méritées, il faudrait en connaître les origines ; dans ce cas seulement, je pourrais m'autoriser à vous prêcher la vaillance... ou autre chose. Moi, j'ai toujours pensé que la vie était comme une maîtresse : plus elle vous joue des tours abominables, plus on y tient.
— Alors, madame... Vous êtes donc déjà tenue de posséder ime philosophie personnelle?
— Et pourquoi non ?
— C'est que je pensais... que vous n'aviez rien à oublier et... tout à attendre.
— Avez-vous remarqué, poursuivait-elle,sans répondre directement et levant le doigt sur les portraits de famille, ces dames en falbalas, toujours avec le même nez, qui regardent en haussant le même sourcil, et vous agacent de lem's mêmes lèvres peintes? Ces présidents en robe professionnelle, qui donneraient la tentation de couper leur chef du cadre pour en faire une tête de loup, afin de balayer les toiles d'araignée ?
— Sans doute !
— Ces figures qui ne cessent point de nous faire trembler, même en peinture, tant elles ont Pair de se sentir au-dessus de toutes les menaces que nous pourrions leur adresser ?
— Ensuite?...
— Tous ces gens-là ont a imè, n'est-ce pas ? C'est indubitable, c'est positif, on ne peut pas le nier. Or, je vous le déclare, je crois que cette seule pensée
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serait suffisante pour m'empêcher de faire ce qu'ils ont fait,tant je les trouve exécrables à l'œil et répugnants à l'esprit ; si, après avoir aimé, on devient comme eux, c'est à y regarder à deux fois... convenez-en?
— Ah! par exemple, en voilà une conclusion!
Mais, madame, aucune transfiguration n'a passé sur ces physionomies-là! Elles sont laides, et n'ont jamais connu ce que vous croyez. Rien n'a bougé en elles, je vous en réponds. Leurs rides sont comblées par du mastic, et les fentes de leur cœur par des onguents ; ou plutôt, ni leur visage ni leur cœur n'ont commis la suprême imprudence... Peut-être, une chifTonnure d'étoffe..., une éraflure de dentelle... Mais l'accident, mais la balafre que l'amour trace sur la figure, où donc la voyez-vous? La teinte de leurs yeux a-t-elle varié? Scruterez-vous le dessous de leurs paupières ? Je vous en défie ! Le voile de la rêverie ne les abaisse pas, et leurs regards distraits ne nous instruisent du voisinage d'aucun dans leur vie... Car, soyez-en convaincue, l'émotion ardente, l'attendrissement profond qui se lisent dans une tête au bon endroit, l'embellissent. La femme dont le rayonnement a su couvrir un homme pendant des heures entières !...maisonla reconnaît à quelque chose, à de certains côtés qui nous heurtent sans qu'elle s'en doute, et qui nous font la saluer sans qu'elle le sache. N'avez-vous point remarqué, sur cette rangée qui est vis à vis de vos aïeules, ces porleurs de cuirasse à écharpe bleue? ces tuniques rouges et
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ces poses martiales? ces bouches mordantes, pleines de malice, paraissant s'éclairer d'un bon sourire quand vous marchez ? Considérez-les encore, ceuxlà, je vous prie. Lem' œil ne sera courroucé qu'en face de ces magistrats, de ces frocards judiciaires et monastiques qui sont devant eux...
— Mon Dieu, c'est possible !...
— Je vous avoue que si j'étais, par ma qualité, destiné à occuper le rang d'ancêtre sur un mur, j'en voudrais, et beaucoup, au malotru qui me mettrait en pareil voisinage, et je crois que je chargerais ma poussière vénérable d'aller faire éternuer dans leurs cadres messieurs de la robe... Eh bien ! madame, vous ne nierez pas, je suppose, que ces endosseurs de cuirasse n'aient pas aussi connu l'amour ? Et, puisque vous en appelez de si loin, est-ce que cette seule pensée n'est point décisive pour engager à ne pas tout à fait se défendre de ce qu'ils ont fait, à ne pas le trouver si hors de propos ?
Et l'architecte entendait le bruit d'une chaise qu'on repoussait, d'un choc de paroles plus vif, d'un débat qui s'animait ; et soudain, une voix tremblante re- Pi'enait sur un ton plus bas :
— Oui ! . . .Vous serez idolâtrée, pardonnée, battue; quelqu'un dormira sur votre cœur, quelqu'un que vous craindrez de réveiller, qui vous prendra dans le iauteuil d'orchestre bien rembourré de votre noncha-
ance, s'y mettra à votre place et vous assiéra sur ses genoux !... Quelqu'un au-devant de qui vous ne courez pas fougueusement, mais que vous laissez
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très-bien approcher de votre personne, soit par moquerie, soit autrement... Quelqu'un que vous ferez souffrir, et qui vous le rendra... Quelqu'un qui sera cause que vous ne tenterez plus de courses à Ta^ venture, car vous Taurez sans cesse à vos côtés...
Brandimard ne saisissait aucune parole : il voyait dans la buée troublante de ses souvenirs un groupe vague d'abord, qui s'accentuait, devenait plus précis, et s'enlaçait justement par les points délicats et sensuels de leur individu ; et, si fugitif à ses yeux qu'il apparut, ce groupe, l'architecte entendait résonner les paroles ardentes avec lesquelles ceux qui le formaient lointainement, accompagnaient la répercussion de l'embrassement dans tout leur être.
Alors, il se replongea dans son rêve éveillé.
Un bon vivant, ce châtelain de la Roche ! Il allait et venait, tous les cinq à six jours; il avait mis la bride sur le cou à ce jeune homme rempli d'idées, qui n'écoutait personne ; il souriait et laissait faire.
La reconstruction du prieuré était commencée. Dans le ciel jaune se détaillait le petit édifice, dont le ciment soudait enfin la carapace ; les clôtures se dressaient près des ormes ; les statues à poses galantes et héroïques se relevaient dans les allées. L'Héraklès palpait sa massue, etl'Artémis ébauchait un sourire anguleux sur cet océan de plâtras. Les arbres, autrefois taillés, avaient dérogé à la coupe en poussant leurs lîlaments dans toutes les direc-
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lions, au nez et à la barbe des dieux en train de s'esbaudir au choc du marteau. C'était chose réjouissante que la reconstitution de ces vieux débris qu'on était parvenu à rassembler les uns à côté des autres, sans l'horrible nettoyage imposé aujourd'hui à nos monuments, et en particulier à notre Louvre. Les raccords que l'architecte était forcé de faire se dissimulaient savamment sous les mousses et les graminées. Les contreforts ep fer promettaient encore de longues années à l'ancienne toiture, sur laquelle, à son grand regret, Aloysius avait dû replacer de nouvelles imbrications d'ardoises qu'il avait essayé de salir le plus possible. Le chœur, aux douze sièges complètement rongées par les années, ainsi que cer laines parties de la chaire, étaient ce qui devait exercer le plus longtemps son enthousiasme d'artiste. Son ciseau s'enfonçait chaque jour avec plus de transport et d'emportement dans les flancs du bois.
Ces jolies têtes de saints semblaient se pencher curieusement sur l'orbe de leur encadrement; leur chevelure sortait du nimbe ou de la calotte taillée en sébille renversée ; les chimères narguaient tout avec leur figure sphinxtique, enfonçant leurs ongles d'un air significatif aux appuis de la stalle, dont les pieds se contournaient en torse de dragon. Les péchés capitaux, naïvement symbolisés, grouillaient dans le chêne, se jouant sous les regards des vierges peintes, au nez des théologiens en plâtre écornés dans leurs niches. Les anges, gnomes célestes.
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ouvraient des yeux énormes en sortant des acanthes épineuses, comme s'ils eussent été pris du désir fou de chevaucher les diablotins; la queue des démons se tortillait en vrille et s'enlaçait étroitement dans les ramures des plantes fantastiques se continuant en arabesques prolongées, et s'incrustant autour des panneaux comme un lierre infernal. Les contours des vases mystiques sculptés dans la chaire se penchaient comme pour s'offrir d'eux-mêmes à une lèvre invisible ; et, sur les dalles, la teinte vermeille d'un rayon coupait la nef, comme si elle eût exprimé le rêve humain qui recommençait à y descendre.
Mais à travers le vitrail portraiturant figures de moines à visages bouffis, à travers la scintillante lumière du matin faisant son apparition dans la petite église déblayée,qui doncresplendissaitplus que toute chose? qui donc s'enfermait pour le jeune architecte dans l'enfonçure des niches? qui donc était plus splendide, plus royale, plus féerique que l'étoffe d'apparat des chapes d'abbesses parsemées de pierreries conservées dans des coffres, qu'un musée eût acquis sans balancer, sinon la femme du maître de céans, celle dont il était assez largement aimé pour contenter les susceptibilités de l'amant le plus jaloux, il le croyait du moins?
L'amour de M™® Ducroisy, cette chose inouïe qu'il était venu chercher au fond de ce désert, malgré lui, dans la plus rude saison de l'année, cette révolution qui lui donnait des doigts de flamme pour tenir le crayon ou le maillet du dégrossisseur, avait
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ouvert en lui toutes Jes cellules cérébrales les plus secrètes, et lui prouvait qu'il pouvait tout attendre de sa volonté.
Assis devant elle, le menton dans la main, avec cette pose accoudée de méditation éternelle en face de Tobjet aimé, ses cheveux écumant sur son front, sa lèvre semant les paroles sans les retenir, il sentait grandir en lui une virilité divine, quelque chose qui le tu'ait des bas-fonds, des terres molles où il était resté si longtemps. Il lui semblait qu'une forte voix, une voix haute, timbrée comme un clairon, l'appelait ; que le suraigu du rêve le repétrissait de nouveau ; il avait des ailes ; il avait des sens ; d'autres engouements battaient son enveloppe matérielle ; le sang se mêlait aux idées, et les idées circonvôluaient en lui, confondues au trajet physique de la vie animale dans son individu. Aimer, pour Aloysius, c'avait été le phénomène accompli par cette pâte d'Orient qui soulève les fibres du front, les pariétaux de la cervelle, pour y faire passer ce monde, cet essaim de pensées et d'images, fantômes d'élite qui entrent sans bruit sous le crâne de l'artiste et l'entretiennent jusqu'au jour. La vie fulminante, la vie triomphale de la chair, il la tenait. Il ne ressemblait pas à ceux qui, à force d'avoir lutté, ont à peine le temps de s'asseoir à une table dressée et ne peuvent plus faire honneur au repas servi trop tard. Non, il en était arrivé, après une année d'horrible misère, aux largesses de la maison grandement tenue, de la maitresse de noble race qu'il avait captée, toute libre,
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quelque sauvage, quelque regimbante à la dominations et au servage qu'elle se fût montrée.
Pendant Tabsence de M. Ducroisy, les bruits de leurs jeux et de leurs rires restèrent enfouis dans les appartements supérieurs*du château. C'était l'hiver. Les visites étaient rares. L'étincelance du romantisme d'Aloysius, la drôlerie non cherchée de ses attitudes, occupaient vivement Raymonde. En présence d'un panneau de porte , il s'était prétendu suffisamment intrigué pour s'amuser toute uuq semaine. Un jour qu'elle prenait un bain, il avai découpé les yeux de la cavale rouge de la tenture, s'était glissé derrière et imaginait un effet de prunelle dans les deux trous qu'il avait faits. Cette action fut irrésistible sur la vieille Maïa, qni n'aimait pas qu'on jouât avec les choses du passé. Une autre fois, il imitait le son de la trompe et les aboiements des chiens, en sorte que le chasseur en tapisserie devenait un personnage ; on lui parlait, et il paraissait écouter. Plus loin^ la scène représentait un ermite, dont les deux bras pendaient en grand découragement, et dont la lèvre disait miséricorde. Aloysius avait trouvé plaisant de forcer Raymonde à se confesser tout haut à Termite, et, dissimulé sous la haute lice il imitait la voix d'un vieil homme en train de recevoir un aveu délicat. Raymonde jugeait la chose piquante, se plaignait au capucin de son amant, assurait qu'elle ne demanderait pas mieux que de l'aimer, mais qu'elle concevait de profonds remords, hélas !... Elle implorait des péni-
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tences cruelles, pour forcer sa conscience à rentrer dans le giron du devoir. Le religieux, alors, feignait d'être très-embarrassé, et terminait en engageant la jeune femme à lui envoyer son amoureux. Alors, c'était le tour d'Aloysius de s'agenouiller devant l'anachorète, pendant que Raymonde passait derrière. — L'aimez-vous donc tant que cela ? demandait le serviteur de Dieu. Malheureux jeune homme ! vous foulez aux pieds les instruments de la passioa. — Hélas ! mon père, répliquait le pénitent par l'organe d'Aloysius, j'en suis obsédé; je n'ai d'autre ressource pour la fuir que -d'entrer parmi les frères de saint Bruno, ce que je ne ferais qu'en l'emmenant avec moi. — Taisez-vous, sacrilège!... Dites-moi donc un peu ce qu'elle est, votre belle madame?... Est-ce une prude enfant,est-ce une folle coquette qui abuse de votre innocence ?, — Ah ! mon père, je voudrais être le bas de soie qui serre étroitement sa jambe dans ses mailles, qui grimpe et chatouille son genou, pareil au museau d'un épagneul, pour s'abattre plus haut encore en spectateur sur une grève voisine de l'arène que... — Assez ! assez ! malheureux ! Vous remuez les tentationsdansmon vieux corps... Fuisse le ciel vous prendre à merci ! Continuez. — Elle a cinq ou six années encore à 'se faire désirer, autant à être aimée pour elle-même, et le reste pour se repentir, si cela Tamuse. Au besoin, je me charge de l'y aider. D'ici à ce temps-là, son mari qui est avocat pourra devenir juge ou président, et prononcer ui-même sur le sort des amants de sa femme, ce
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qui n*est pas dénué de majesté. — Seigneur cavar lier, ne pensez-vous pas qu'il pourrait vous condamner aux galères? — Ainsi soit-il, mon Révérend ; mais le bois avec lequel je travaillerai est encore sur la tête du noble cerf qui parcourt cette solitude ; jusqu'à ce moment, le mari a la faculté de venir en pantoufles s'assurer que safemmedortbien, et sa vengeance boiterait comme un rhumatisme. En attendant, nous galopons dans la forêt au devant des siècles futurs. . .
Et, dans ses deux mains arrondies, Aloysius entonnait un air de chasse, de toute la puissance de ses poumons :
Tra la la la la la la la la I
Et le jeu finissait.
Une autre fois, c'était ce même solitaire qui, subitement tenait propos très-gras, et proposaità la belle deremplacer quelques minutes l'amant écarté, jurant qu'elle s'y méprendrait ; il s'offrait à le lui prouver autant de fois que St Pierre avait renié son maître, dans la même minute. Raymonde jouait une subite frayeur, et poussait des cris d'alarme. Alors les lévriers jappaient dans le lointain, Aloysius rendu à son rôle naturel s'élançait de la tenture, s'emparait de sa bien-aimée, et consommait l'acte délictueux au lieu et place de l'ennite paillard. Tous deux s'enfuyaient par la chambre, narguant l'autorité elles faux dévots. Dans un des angles de la tapisserie. Moïse levait les bras au ciel pour le prendre à témoin de son impuissance sur ce qui s'était passé; à l'autre
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bout, Abraham en ti*ain de sacrifier Isaac, devenait un juif vénérable qui baillait des écus aux deux fugitifs pour les aider à filer en Turquie; et là, ils contractaient mariage sans coup férir.
Ainsi se passaient les matinées pluvieuses à la Roche; ainsi, tous deux trouvaient charmant de rire d'eux-mêmes, de rire de Tamour, de rire de Tavenir; et cela, dans un ragoût de gaieté et de tendresse où ils s'escrimaient, se hai*celaient en luttes folles, en péripéties d'une invention désopilante.
Brandimard continuait à se souvenir.
C'est Tété. Ils sont dans un atelier en planches voisin de la chapelle et construit à la hâte. Elle est étendue à terre complaisarnment, sans plus de toilette qu'il n'en faut à un modèle décidé à gagner une séance de dix francs. Lui, se débat, nerveux, en face d'une selle chargée d'un bloc de glaise.
— Que cette cuisse ainsi rejetée me donne de mal ! Je l'ai pourtant assez étudiée l'autre jour lorsque tu étais couchée; je l'ai embrassée juste au-dessous du mouvement qu'elle décrit. Tu te rappelles?...
— Non, c'était au-dessus.
— Par tous les nombrils de saintes enfermés dans les armoires du paradis, je jure que c'était au dessous. J'ai des raisons pour m'en souvenir, peutêtre!
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— Monsieur, je vous prie de respecter mes oreilles...
— On y pensera, madame, on y pensera. Si, seulement, vous vouliez reprendre la posture que donnait à tes jambes,, la position d'avant-hier matin... vous
m'obligeriez d'une façon sensible C'est bien cela,
vois-tu, Raymonde ; ne tenir à la terre que par la tête et par le talon, et présenter une poitrine qui
poignardele ciel. Enfinm'y voilà Bon, vousvous
dérangez! Jamais je ne trouverai mon arc...
Et il envoya au plafond, à vingt pas, une bille de terre glaise.
— Mais aussi pourquoi représenter Léda dans cette attitude?...
— Eh bien, c'est une trouvaille : Léda demi affolée dans une crise d'attente, se débat tant qu'elle peut en cherchant vers quelle cime lointaine se présentera le blanc poitrail du cygne révéré. Tu n'as rien à dire ! Poser pom» Léda, c'est être dans les canons académiques. . . et je . . .
— Si tu m'embrasses ainsi, je ne retrouverai jamais ma première pose. Mais voyons... mais...
— Note scandalise pas, j'embrasse le chef-d'œuvre humain que l'oiseau sacré guigne du haut de la nue pom' y accomphr ses opérations les plus... délicates. D'abord, je t'avouerai que Léda m'a toujours intéressé. Étonnante l'architecture que son divin corps a dû édifier! J'aurais voulu être...
L'une des deux ailes qui se déployait sur son genou, ou le duvet qui frôlait sa gorge ?
— Ce n'aurait pas été déplaisant..» Es-tu décidée à rester tranquille quinze minutes? je vais recommencer.
— Je fais toujours ce que tu veux... tiens, suis-je bien ainsi?
— Non, ce n'est pas encore cela. Quel malheur que tu te sois retirée tout-à-l'heure ! Ah, bon ! c'est mieux ! Efface davantage ton bras gauche ; moins de roideur à ta cuisse en la repliant ; plus de développement au ventre qui va se crisper dans un instant ! Cette fois nous y sommes !
Aloysius, debout devant ébauche son modelait avec une rapidité fébrille, aplatissait ses boulettes d'argile, disposait les grandes masses, tout en lançant de temps à autre des phrases hachées...
— Quand je pense qu'il y a des animaux qui tortilleraient une draperie là-dessus; des ignares qui passeraient à côté de ce mouvement sans le voir. — Une draperie là! on subit çà quand on y est forcé par la cour d'assises ou les musées de province. — Allège donc un peu tes extrémités! Le craquant du muscle, je m'en charge. — Tudieu! quels reins de baigneuse grecque ! Il ne faudrait, en peinture, qu un ciel d'un bleu foncé presque noir qui les ferait se détacher en lumière; mais, j'en viendrai à bout dans une terre cuite. — Au moins, devant la nature, je me garde de me rappeler ce que je sais, moi! Je fais servilement ce qui est beau. Est-ce ique cela ne te mets pas un frisson à l'épiderme, quand
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tu devines que je m'attaque à ce qu'il y a de plus imprévu, de plus neuf, de plus Anadyomène en toi? — Ne me réponds pas , tu remuerais. Ce que je cherche, c'est la nouveauté, d'abord. — Vois-tu, il faut, en dépit de ce**qu'ils disent, appuyer sur un détail si on veut en faire sentir la puissance, quelque chose qui ait du ressort et de la vie ; c'est ainsi qu'on est chaleureux, entraîné, nerveux^ inégal aussi, peutêtre? soit, je m'en moque: Fais ce que tu sens, advienne ce qu'ils voudront. — La rondeur, le poli, rémoussé, le flasque, c'est leur affaire à ces patentés du dieu Institut, qui raclent le corps d'une femme comme une carotte, pour recommencer à perpétuité Vinci ou Raphaël. — Et penser que ces gens-là vivent à côté de nous, qu'ils oppriment notre conscience de sculpteur ou de peintre, en nous égouttant la sueur de leurs gilets de flanelle sur la tête, qu'ils tiendront toujours le haut du pavé ! — Tiens, je défie que le moulage florentin que tu as dans ta chambre soit plus joli que la plénitude de ces orbes de chair qui t'enferment le ventre et les hanches — Et ces deux mamelles qui se dressent dans cette sensualité de feu ! Hein! c'est un peu trouvé, l'écarlement des seins?— A présent, ton coude chatouillé de lumière... Voilà! — Et le recueillement, et la rêverie de ta tête!... pendant que le corps doit exprimer toute l'inquiétude de la passion moderne — de l'inquiétude plus furieuse, plus mouvementée que le mouvement lui-même ; entends-tu? de la chair débordant sur son enveloppe, sautant par dessus le
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contour; du tempétueux, du bouillonnant dans, la surface sous, laquelle le muscle se tord plein de vouloir... et cette teinte d'un blanc de poi^celaine bordant les parties éclairées !....
En s'égosillant ainsi, Aloysius en était arrivé à brouiller ensemble les termes de la peinture avec ceux de la sculpture, tant il lui semblait voir, pénétrer, traduire et toucher une chose complète en elle-même.
— Oui, oui, poursuivit-il, je comprends tout ce qu'il y a d'incisif dans cette protubérance, et de léger dans ce méîplat — un coup d'ébauchoir ici ! — j*y reviendrai ! — Quej'attrappe un beau jour, une bonne clarté d'après-midi sur ces cuisses-là, et je les achève dans leur enlacement, dans leurs crispations tendres. -- Mille diables! j^ai encore à m'entêter après l'argile pour les faire sortir. — Et j'y arriverai^ ©t j'y suis, ma belle, à sangler tes genoux dans leur charnalité délicieuse, à faire mordre nerveusement le sol à ce bout de talon sur lequel tout ton corps repose en se jetant en avant dans cette attitude d'extatique en délire. — C'est cela qui me forcera d'allonger les jambes, tant la violence de la crise doit allonger les lignes des membres, et les continuer plus loin que leurs proportions ordinaires. —M'y voici, cette fois! Aussi j'en profite pour agrandir mes plans. Je veux que ce corps de femme en ébriété amoureuse, sente passer au-dessus de lui la houle fantastique de l'Olympe en rut. — Le voilà qui se tend; le voilà qui se cambre. Il me faut encore des mêlées terribles de courbes qui entrent les unes dans les autres; une
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pantomime redoutable; la lutte d'une créature que l'invisible prend d'assaut, dont l'amour tâte le cœur et le cerveau en tous les endroits, même pendant qu'elle sommeille; cet amour qui va jusqu'à la perversion du tact, jusqu'à l'émoussement de toute sensibilité...
• <• ...•..•■••■••« Et, dans son monologue avec lui-même, sous l'embrasement du sang qui battait son front, Aloysius oubliait tout. Un éclat de rire le tira de son rêve une main se posa sur sa bouche :
— Raymonde ! . . . Toi, debout ? Tu ne posais plus ?
— Je suis fatiguée, mon beau monsieur. Que sainte Thérèse nous soit en aide ! Mais, tandis que je m'évertuais à représenter l'extase, la faim s'est fait sentir. Vous plairait-il de me donner mes vêtements et d'aller aux espaliers?... Ainsi, c'est moi, cela ?
— Mon Dieu, oui !
Elle ploya un genou devant la statue commencée et dit à voix basse :
— Je vous salue, Raymonde pleine de grâce. Aloysius est vraiment trop près de vous.
Cela dura deux mois encore. Puis, arriva ce phénomène bizarre où l'un des deux, sentant que ce qui lui habite le cœur n'est plus qu'un mensonge, hésite encore à l'avouer. Le jour oii, croyant faire la chose du monde la plus naturelle, M. Ducroisy redevint un mari classique qui entre dans la chambre de sa
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femme, les cheveux d'Aloysius ne quittèrent plus la position hérissée; il déclara nettement à Raymonde qu*elle eût à le suivre à Paris ; il .se montrait même étonné que M. Ducroisy pût songer décemment à partager ce qui était à lui.
Les éclats de rire avec lesquels ses discours furent reçus, en soulevant certains jets de sang à son cerveau, le mirent quinze jours sou^ les tortures d'une congestion. La vieille Maïa, la nourrice de Raymonde, le soigna seule. Ce fut elle qui guetta son retour à la raison.
— Du courage, mon cher monsieur Brandt, lui disait la bonne créole en caressant ses deux mains, et refusant de répondre à ses questions sur la réserve où se tenait Mme Ducroisy. Il va falloir partir au plus vite. Oui, oui, c'est très-dur, pauvre enfant. Mais vous aimez la femme d'un autre, et celle-là ne peut vous suivre où vous irez.
Elle parlait sans flel ; mais l'imagination frappée d'Aloysius crut voir dans la gardienne une sibylle aux yeux creux, au doigt levé ; d'ailleurs, le foulard orange dont elle enveloppait sa tête achevait d'en faire un type fatidique, aux prunelles de chat jaillissantes.
Lorsque deux jours après, il fît quelques pas dans le jardin, il remarqua l'étrange solitude de la maison.
— Madame est absente, lui annonça un valet ; mais Monsieur est venu plusieurs fois prendre de vos nouvelles ; il a bien recommandé de vous soigner jusqu'à son retour, qui ne tardera gUère. Il pense laisser Madame chez sa tante.
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Frappé de stupeur, le jeune homme s'enfonça dans le bois. Partie ! elle ! pendant qu'il mourait !
L'automne était venu. Les arbres, rouges, faisaient juter les dernières gouttes de sève et trempaient résolument leur feuillage dans un ciel encore tiède ; les tempêtes prochaines reculaient . leur arrivée. Il y avait quelque chose, dans le petit bois de la Roche-Corbière, que les arbres ne pouvaient se décider à secouer brutalement hors de leurs branches et de leur fouillée : ce quelque chose, c'était la plume des derniers nids, le duvet des premières ailes, la chanson amoureuse de l'oiseau encore abrité, tout ce qui a un parfum, tout ce qui ressemble à un esprit et qu'on ne sait pas quitter facilement une fois qu'on l'a possède. La forêt ne faisait pas comme l'homme ; elle avait de l'angoisse à se dessaisir : elle rusait avec l'hiver, tout en se laissant prendre une partie d'elle-même; c'était évident.
Les dieux sculptés, accotés tristement contre les supports de leurs piédestaux, semblaient prêter l'oreille dans le vide. Phoïbos- Apollon, le plus détérioré de tous, paraissait tenir assez. courageusement sa lyre de pierre, en redressant la tête comme à l'audition lointaine d'un chœur de vendanges. Les colorations gardaient leur fumet vague, et sur leurs teintes passées comme la veste feuille^morte d'un berger en tapisserie, les bruyères sauvf ges piquaient un réveillon dans l'amortissement uniforme comme la chair rose d'une pucelle ; les rochers, d'un gris
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très-éteint dans réloignement, formaient un décor de camaïeu au-dessus duquel s'arrondissait un morceau d'horizon enveloppé d'une poussière bleuâtre comme du pastel écrasé. Il y avait bien vraiment là une sorte de clairière où la lumière se roulait sur les haies, sur les ronces, en long, en biais, pX partout ;. une clairière idéale, le bout du monde, un de ces sous-bois à la Diaz, auquel on ne croit que comme à «un préjugé géographique, » et qui existent pourtant.
Plus on avançait, plus la trace des allées se perdait, remplacée d'abord par de petits sentiers étroits, qui disparaissaient ensuite tout à fait, envahis sous l'herbe. La forêt prenait alors un air plus inquiétant. Les branchages contournaient des troncs immenses, écaillés, qui avaient oublié de pourrir, et sur lesquels rien ne poussait plus. Des pins à l'odeur forte atteignaient une hauteur excessive , et leur faîte , en dérobant le nuage, laissait à peine la clarté frissonner dans la sauvagerie du site. A cet endroit, Aloysius retrouva la tristesse de son arrivée au manoir; l'horreur le remplit ; une montée de sanglots agita les bas-fonds de sa poitrine...
Il se souvenait qu'à pareille époque, il s'enfonçait avec Raymonde dans la bergère brodée au passé, aux coussins de plume ; il sursautait à ces pièges délicieux que l'organe d'une femme aimée prépare aux sens, à ces souvenirs dont sa mémoire était bâtonnée, à ces mots sans logique, à ces bouts de phrases, à ces poings qui s'enfonçaient dans ses
yeux, à cette chair agaçante qu'il avait tenue dans ses doigts, aux étoffes de cette chambre dont ils avaient composé leur nid, à la pendule qui sonnait quand cela lui plaisait ; il revoyait même les papillons à ver qu'ils avaient fait partir en ouvrant de vieux bahuts ; il ressentait ces coups d'épaule, ces mains tapageuses dont elle se défendait ; il avait dans les narines Tôdeur du pâté de venaison et de la perdrix froide étalés sur un battant de table, pendant que les jambes de Raymonde s'allongeaient sur les siennes pour atteindre la braise d'un feu de sarment ; enfin, il palpait les riens qui n'ont pas de substance et qui font qu'on s'attendrait plutôt à recevoir une confidence de Vichnou qu'à la chute de tout cela.
Et, sous la robe d'idées dont elle s'était revêtue, cette femme ; sous la surface finement ouvrée, il faisait le travail du démonteur, il décrochait morceau par morceau chaque partie de ces pièces élégamment ajustées, véritable émail de Saxe : ici, tant de mètres cubes de sentiment ; là, tant de mètres cubes d'esprit, tant de centigrammes de chaleur, tant d'eau tiède. Et, ces miroitages de paroles, ces petites phrases chatouilleuses, ces élégances, ces zigzags de caprices, cette substance éthérée ralliée à cette partie solide, une ligne parallèle qui s'éleva un jour devant sa personne, à lui, Aloysius, tout cela constituait un fait, un phénomène cérébral qui
s'était appelé M°*® Ducroisy.
Le soir, au château, on attendit vainement le
jeune architecte. Il ne vint pas. Le lendemain, on
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ne le vit point non plus, et les jours suivants, ce fut la même chose. On alla dans sa chambre : on n'y trouva nulle lettre indiquant où il était. Mais l'argent de ses travaux chez M. Ducroisy était intact sur la cheminée, moins deux cents francs...
— Il s'en est allé, c'est certain ! répétait le propriétaire de la Roche-Corbière. Qui donc a pu le déterminer à disparaître comme cela ? Ce départ sans raison parlée ou écrite me semble un mauvais pronostic. J'aurais dû m'inquiéter de son avenir ; il n'a jamais eu la tête bien forte. Mais je croyais qu'il faisait ses confidences à ma femme, et je le laissais tranquille..., pensant qu'elle m'instruirait de ce qu'il y aurait à faire pour lui. Et il nous quitte comme cela !... Cervelle en démence !...
Huit jours après, Mme Ducroisy était seule dans sa chambre. Onze heures et demie venaient de sonner.
Elle l'avait aimé, cet enfant, qui, l'enlevant à la monotonie d'une existence provinciale, y faisait entrer de force des bonds, des secousses, des courants de choses inusitées. A présent qu'il était loin, qu'elle se trouvait délivrée de la frayeur que lui causaient ses colères, elle arrêtait ses pensées avec complaisance sur lui. — Pauvre garçon ! il avait mauvais caractère, mais au fond elle s'y intéressait; il faut passer quelque chose à la passion effrénée, et c'était naturel qu'il l'eut adorée jusqu'à l'enragement. Du moment qu'il était parti de son pleingré, c'est qu'il avait enfin compris la nécessité d'en finir. Elle se félicilaitde son
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courage de Favoir quitté lorsqu'il était si mal. Certes il devait un peu la maudire; mais pouvait-elle se compromettre et laisser son mari veiller ce jeune exalté qui hurlait son nom aux quatre murs de la chambre? Son nom? avec quelles inflexions déchirantes il leprononçait, l'infortuné ! la nuit où il avait manqué mourir, où elle s'était sauvée, feignant de vouloir passer chez sa tante les derniers jours qu'elle lui croyait encore à vivre, et forçant M. Ducroisy à lui épargner cette scène douloureuse. — Elle fermait les yeux; elle croyait y être; un malaise incompréhensible l'accablait.
Au dehors, la pluie fouettait la vitre à châssis de plomb ; les rideaux de damas remuaient comme si la fenêtre eût été mal fermée. Tout à coup la rafale s'engouffra violemment dans la cheminée ; la pluie dégoutta sur les bûches, le battant de la croisée fut lancé brusquement, les rideaux volèrent, et le choc d'un corps qui venait de sauter dans la chambre fit pousser à Mme Ducroisy un cri d'indicible épouvante.
Aloysius était devant elle, ruisselant d'eau, grelottant.
Elle reculait affolée, le reconnaissant à peine, persuadée qu'elle était la dupe d'une hallucination.
— • Mais non, c'est bien moi, râlait-il en essayant de la saisir.
Mais elle s'appuyait aux meubles du fond, ne pouvant cependant détourner . ses regards de la tète de spectre, qui semblait attacher sur elle le lointain
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flamboiement de ses yeux démesurément ouverts. Elle Tavait laissé encore enfant par les formes du visage, elle le revoyait, les traits empreints d'une résolution sans merci ; sa figure avait des cavités qui s'emplissaient d'ombre, et rallongement de Tovale lui donnait un profil dantesque; entre les sourcils s'entaillaient des lignes perpendiculaires, comme dans le masque de ceux qui sont « habitués à penser noblement. »
— Ne crains rien, disait-il à voix basse, en rampant sur les genoux jusqu'à elle, pendant que le vent faisait voler ses cheveux sur sa figure. Ne crains rien ; je suis un peu changé, car j'ai vécu huit jours au grand air, par les chemins où je me cachais... mais à présent que je t'ai retrouvée, c'est fini, je suis guéri.
H la contemplait d'un air égaré qui fit croire à Mme Ducroisy qu'elle avait affaire à un homme que la douleur avait totalement privé de ses facultés mentales; aussi, craignant sa démence, elle voulut composer avec la situation, ferma la fenêtre, abaissa les rideaux, poussa les verroux, et vint tout près de lui. Il rit nerveusement, la coucha sur la bergère et s'agenouilla devant elle.
— Quand je te répète que je ne suis plus malade, lui assurait-il. Pourquoi te caches-tu? Si je reviens, c'est pour t' emmener, voilà tout. Pouvais-je prendre tes refus au sérieux? tu sais bien que tu ne peux aimer que moi, que tu me l'as juré, et qu'il est impossible que je te laisse.
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A mesure qu-il parlait, Mme Ducroisy sentait ses craintes s'évanouir à Tendroit des troubles du cerveau d'Aloysius; alors la terreur fit place à la colère.
— Mais malheureux, s'écria-t-elle, exaspérée par la peur de l'arrivée inopinée de son mari, as-tu jamais supposé que je m'associerais à tes desseins insensés? As-tu jamais cru que je me déclasserais en face de tous? ta présence à cette heure dans ma chambre me perdrait, si par hasard on t'a remarqué, et qu'on nous épie!
— Oh ! non, non, nul ne nous épie ; nous sommes seuls. Tu sais que mon sort est entre tes mains. Tu sais qu'un mot de toi a failli me tuer. .. Tiens, poursuivit-il d'un geste fou, laisse-moi croire que tu vas me suivre. Trompe moi; dis-moi que tout n'est pas fini, que tu ne t'es pas sauvée pour me fuir; je n'en croirai pas un mot, mais cela me donnera des forces pour m'éloigner.
— Quel idéal gamin, fit-elle en l'attirant dans ses bras, et en baisant sa tète qu'il plongea dans son sein avec ivresse. Te fuir ! mais je t'aime, chère mauvaise tête égarée ! . ..
Il respira largement.
— Répète-le encore...
— Je t'aime! je t'aime!
— Dis toujours.
— Je t'aime, mon pauvre roseau brisé ! Je t'aime, mon enfant châtié! Je t'aime! je t'aime! je t'aime!
— Ah que tu me fais de bien; je sais qu'il n'y a pas un mot de sincère dans tes paroles ; mais n'im-
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porte! je t'entends mentir; ta main est sur mon cou; c'est tout ce qu'il me faut, je n'ai pas besoin d'autre chose... '
— Si la passion que je ressens pour toi était envolée, de moi-même je te l'avouerais, puisque tout a une fin. Mais il n'en est rien, ma folie dure encore.
— Pourtant...
— Pourtant ! que veut donc de plus cet enragé garçon? Il demande qu'on l'aime; on lui répond: c'est fait, et il argumente encore. Aloysius, tu as lu le sentiment dans les livres... les sentiments vrais t'échappent, puisque tu as pu douter de moi.
— Les livres! je n'y ai jamais cru. L*art? il m'irrite lorsqu'il me montre ce que je ne suis pas disposé à aimer. La haine, le crime : voilà les seules choses auxquelles je crois, car ils obéissent à des mobiles qui enfantent le meurtre ou l'héroïsme, toujours le sacrifice de soi-même. Seulement, n'est pas criminel qni veut; ne se saoule pas qui le souhaite. 11 faut encore de l'énergie, va, pour demander à l'abrutissement du vin regorgement de ses souffrances ! — Mais non, continua-t-il, moins vibrant et moins amer, et la serrant contre lui, tu as beau me torturer, je sens que j'aime, et je ne puis me décider à rien maudire autour de moi tant que j'aimerai. — J'ai été un appât, une amorce à ta fantaisie, je devine que c'est fini de ta tendresse, et la mienne, pourtant, te prie de mentir, te conjure à genoux de me tromper par de fausses paroles... vois donc si je
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suis fou!... c'est qu'on ne tue pas ce qui est beau, libre, fort; ce qui est venu au monde avec la ferme résolution d'y vivre, doit y rester. Tu appelles l'obligation de me suivre où je vais : le mal?... Comment se fait-il alors qu'en t'aimant comme je le fais, je redevienne aussi chaste que l'enfance? Chez qui retrouveras-tu ce que je t'ai donné, et surtout ce « quelque chose » qui était entre nous de plus que lapossesion?
Il se redressa, et poursuivit assez doucement :
— Écoute : les philosophes mentent; on n'est jamais qu'à un seul. Il n'y en a qu'un seul à qui on se donne dans son existence, et tu ne peux être qu'à moi. Les jours que tu as vécu à mes côtés, te ressaisiront, te retrouveront, quelque soit le défi que tu leur jettes. Ce poëme à deux que nous avons créé, torturera ta mémoire lorsque tu m'auras banni ; il se démènera dans ta vie ; il s'y installera comme un être auquel nous avons donné naissance, qui est né de nos embrassements, et nous adressera des menaces pour l'avoir chassé !
— Tu t'égares. Pourquoi parler d'amour dans de tels accents de désespoir? Je t'ai dit que je t'appartenais !
— Mais alors...
— Tais-toi! Seigneur,qu'il est maigri! ajouta-t-elle, sans vouloir le laisser achever, en lui relevant le menton d'une de ses mains et, le caressant de l'autre. Pauvre mignon ! . . . Attends, j'ai là mon en-cas, un flacon et un peu de pain . . . mange, mon petit Aloysius ! . . .
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— Jamais! Je suis si bien ainsi. J*ai tout ce qu*il me faut. Tu me fais plus de bien que n'importe quoi au monde.
— Qu'il est entêté ! Veux-tu manger ou je me refàche ! . . .
11 aurait avalé des tisons si elle le lui avait demandé. Il consentit à mordre une bouchée de pain, et but une gorgée, assis sur ses talons.
— Là, dit-elle en l'attirant dans ses bras, toutà-fait calmé. Puisque tu es raisonnable, je vais te confier quelque chose. Tu sais que je reviensde chez ma tante, Mlle de Vauduy? Ne t'agite pas, ou je me tais. — Eh bien , ma très-honorable tante ira probablement sous très peu de jours, faire son pèlerinage annuel à sainte Geneviève. Rien ne m'empêchera d'obtenir de M. Ducroisy la permission de l'accompagner quelque temps, et, une fois à Paris!...
— Mais alors, pourquoi ne l'avoir pas trouvé tout de suite, ce moyen? Pourquoi ces sarcasmes dans ta bouche quand je t'ai parlé de me suivre ?
— Que veux-tu ? L'idée m'en est venue lorsque tu étais si mal. Tu as cru que je t'abandonnais ; au contraire, je songeais à tous les moyens d'un rapprochement en sauvegardant les apparences ; d'ailleurs, je n'étais certaine de rien, et je ne voulais point faire luire à tes yeux un faux espoir. Au moment où j'accourais te raconter que j'avais réussi, on m'annonça ta disparition. A présent, si tu m'aimes comme tu le prétends, tu ne te montreras plus ; l'on te croit parti. Il faut que tu partes, en effet, et que
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nul ne sache que tu es revenu ici; sans cela, ma réputation est perdue...
— Partir?... Partir en te laissant?
— Mais, puisque je serai auprès de toi un mois ou six semaines après !
— Eh bien f oui, je partirai cette nuit. Tu ne peux pas me tromper? Ce serait infâme !... Non, tu ne peux pas me tromper. Pourtant, tu me trompes, c'est évident !
Et il éclata en sanglots rauques.
— Voyons, mon ange, murmura-t-elle en Tenlaçant dans une étreinte suprême, après lui avoir allenté le corps par une succion prolongée de ses lèvres sur sa bouche. Préfères-tu m'avoir à toi seul ou m'abandonner aux mains d'un autre en sortant de tes bras ? Non, Aloysius tu ne conçois point ce que sont les villes de province, et tu ne me connais pas encore si tu crois que je te trompe. — D'ailleurs, continua-t-elle plus froidement, prévenant une réponse désespérée qu'elle devinait, ton séjour ici n*était plus possible. Ma tante m'a fait des observations- à ce sujet; demain ou après, un éclat aurait eu lieu. C'est pourquoi je saisis l'occasion qui se présente et que j'ai un peu provoquée, de nous retrouver ailleurs qu'en cette maison. Enfin, ajouta-t-elle en baissant la voix, si tu ne crois pas l'amante, tu croiras au moins la mère.
— Comment? Tu...
— Eh ! oui, prononça-t-elle avec un rire sec, qui atterra Aloysius, c'est arrivé... Tu comprends, à
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présent, qu'alors même que je le voudrais, je ne t'oublierai pas.
11 y eut un tel reculement en elle-même à l'énoncé de cette phrase, que le jeune homme frissonna en baissant la tête.
— Je suis glacée, reprit-elle au bout d'un silence. Ranime donc un peu le feu.
Il obéit sans articuler un mot, jeta une bourrée dans la cheminée, la piétina et fit jaillir la flamme. Raymonde tendit ses mains vers le foyer, et lui, s'assit sur la bergère, près d'elle.
— C'est cela, fit Mme Ducroisy, devinant qu'il était soumis, mais non résigné. Te voilà comme je te voulais. A Paris, ce sera charmant. Pendant que ma tante de Vauduy ira à ses dévouons, tu m'emmèneras à travers le quartier latin. Nous serons libres, et tu verras comme je serai drôle quand je ne craindrai plus. Je t'écrirai poste-restante. Toi, évite de m'adresser une ligne ou de parler. Un mot à mon mari, si tu veux... Ou plutôt, non !... Laissele ignorer ton séjour là-bas, ce sera préférable. — Allons, répète-moi que tu es satisiait. Regarde ce que j'ai imaginé; pèse, calcule, examine, esprit soupçonneux, enfant terrible..., vilain enfant!...
Il l'enveloppa si étroitement, il la serra si fort, qu'elle jeta un cri :
— Ah ! tu me fais mal !
— Je t'ai fait mal ? répéta-t-il.
La tempête s''était apaisée. Il était environ quatre heures du matin. Depuis quelques instants, Ray-
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monde épiait à la fenêtre ; elle se dirigea vers la porte et rouvrit.
— Où vas-tu?
— - Réveiller Maïa.
Dix minutes, et elle rentrait.
— Je serai plus tranquille si elle t*accompagne que si je te suppose rôdant à travers des routes que tu ne connais pas.
Elle allait et venait par la chambre. Lui, était muet. 11 entendit un colloque. Une main se posa sur son épaule. Le contact de cette main le fit sursauter.
— Oui, Raymonde, j'obéis. Ainsi, tu me j«res?...
— Dans six semaines, oui !
Il se leva sans faiblesse, marcha d'un pas décisif, n'entendant plus les paroles qu'elle prononçait à voix bass(9.
Mais au moment de passer le seuil de la pièce, il recula et fondit sur Mme Ducroisy.
— Ah! je ne peux pas! cria-t-ilàboutdeforces. Je ne peux prs ! Raymonde, tu sais bien que tu mens... Avoue-le, et je te pardonnerai. Tu mens; tu veux m'éloigner ; c'est un piège... Tu ne viendras jamais me rejoindre... Va, je t'ai devinée, et pourtant je te quitte!...
Il se roulait à terre. Il se cramponnait aux meubles. Elle, reculait, confondue de se voir ainsi démasquée.
— Debout ! ordonna impérieusement la nourrice. Autrement, Pierre et moi, nous vous emporterons bien à nous deux pour délivrer Madame de vos obsessions.
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Il sè redressa, bondit, écumant sous la menace.
Alors, avec une de ces figures où se lisent les fureurs implacables de l'adolescence, les rages aveugles de la jeunesse :
— Ceux qui me chassent, ceux qui me trompent, ceux qui se jouent de moi en ce moment, hurla-t-il avec un son de voix qui fit reculer les deux femmes, ah ! je saurai trouver pour eux des supplices inouis. J'assouvirai contre leurs personnes des représailles horribles !
Quatre heures et demie sonnaient dans le cabinet de M. Louis Brandimard au moment où il fermait les poings et serrait les dents en présence des esquisses étalées sous ses yeux.
—Monsieur, demandait Julien, le cocher est en bas, pour le rendez-vous de Monsieur, fixé à trois heures à Beaujon. Je suis entré plusieurs fois, Monsieur n'a pas eu Tair d'entendre. Faut-il dételer?
— Portezmes excuses à l'hôtelDucroisy, et dites... qu'un travail imprévu... une visite officielle... Non, au fait, on doit m'attendre encore, et j'y vais!
Dans cette société greffée sur le parasitisme qui composait Tentourage de Mme Ducroisy, celle qui se tenait constamment à ses côtés était surtout la fameuse Thérèse Massicourt. Séparée de son mari, dès rage de dix-huit ans, Mme Massicourt vivait de la rente viagère de six mille francs qu'un de ses amants, le baron de Sarrelouis, décédé à Naples, avait arrachée un matin de son portefeuille en suant à grosses gouttes; rente dont le petit Ba-be-bi-bo-bu, son avoué, rognait les trois quarts lorsqu'elle lui demandait des avances. Les minces bénéfices des œuvres musicales de Thérèse lui donnaient à peine de quoi s'entretenir de gants, de souliers et de cigarettes russes, ce qui ne serait pas une preuve pour incriminer son talent, si elle en avait eu. Ba-be-bi-bo-bu, en lui faisant une avance de trois cents francs au 'milieu du mois, l'obli-
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geait à une reconnaissance de cinq cents ; la rente du baron était donc presque partagée entre elle et son avoué.
Thérèse Massicourt, à qui on aurait eu mauvaise grâce de reprocher son passé, puisque, comme on Ta déjà constaté, chacun y avait mis les pieds, au point même de s*y rencontrer dans le même plat, Thérèse avait accompli brusquement le mouvement de volte-face et fait chanter sa conversion à grand renfort d*orgue de Barbarie; mais ça prenait mal, ou plutôt ça ne prenait point du tout, et, par moment, il n*y avait guère moyen pour elle de changer ces poses de fille qui s'apprête à se laisser prendre la taille et pincer autre chose. Lorsqu'elle descendait la rue qui longeait sa paroisse, — car Thérèse avait une paroisse, — une robe de soie quadrillée modestement tombante, un bout de voilette de tulle sur des cheveux jadis blonds, tandis qu'une natte de pensionnaire bien soutenue lui caressait la pointe du dos, un air de pureté joHment attrappé par elle et gardé de souvenir, lui rivait de la pudeur jusque dans le cou. Avec son petit livre de messe et ses deux bras croisés sur la poitrine, elle entrait dans le temple saint, lisait Toffice, ne respirant pas, de peur de faire envoler de ses pommettes roses la poudre qu'elle jetait aux yeux des anges. Qui donc aurait supposé, admis, soupçonné un seul instant que ces deux mains aussi parfaitement unies sur le prie-Dieu, ne resteraient peut-être point le soir
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irrévocableinent serrées Tun contre Tautre? C'était pour elle que le Sauveur très-saint descendait sur Tautel. Et, lorsque Thérèse approchait de la table de communion, il n*y avait qu'elle pour savoir lancer au bout d'une génuflexion un gonflement de jupe pareil à ce que les enfants appellent vulgairement un fromage, et mettre dans son attitude un ressort de grâce brisée qui n'en pouvait mais. Ses regards prenaient des envolées d'extase pour aller chercher son Dieu plus haut encore que le tabernacle, et pour remporter dans leur descente des airs de colombe blessée, des promesses de pacification à l'endroit de ce beau corps, qu'on sous-entendait par là avoir des peines infinies à défendre.
Ce qui avait inspiré à Thérèse la résolution de se convertir, c'était la chute de son dernier concert, aussi pauvre en auditeurs que les convictions d'un romancier sur la pureté de ses héroïnes. Le jour où la salle resta vide, Thérèse se demanda ce qu'elle pourrait faire afin d'occuper l'attention, qui rempHssaitjuste autant de surface àses côtés que l'idéal dans les tableaux deManet. Elle chercha deux jours, une semaine, quinze jours. Enfin, elle trouva : il ne s'agissait de rien moins que de se déclarer spirite.
La blague, qui constituait le fond du caractère de Mme Massicourt, donnait l'habitude de la traiter comme une farceuse chez laquelle la plaisanterie n'est même pas reconnue de second choix. Il fut impossible de ne point rire, lorsqu'on la vit se signer
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avant d'imposer ses mains écartées sur une table, évoquer à haute voix Fâme des morts et leur demander de leurs nouvelles. Ce fut un succès d'hilarité, quoiqu'on s'avouât qu'elle n'était pas toujours drôle.
Les instants les moins gais des soirées deMmeMassicourt étaient ceux où elle entamait le récit de ses voyages. On savait qu'il ne fallait lui prêter ombrage ni par l'esprit, ni par la fortune, ni par les relations, et, qu'à ces conditions seules, elle voudrait bien ne pas se montrer féroce envers les familiers auxquels elle accordait une tasse de thé quelquefois. Aussi donnait-on à sa volubilité de parole, au moi immense dont elle inondait ses récits, l'attention soutenue qu'elle exigeait d'un visiteur, sous peine d'expulsion. Lorsque, résigné à subir le fatal récit , l'auditeur essayait de commander à son épouvante, Thérèse recommençait l'histoire de ses voyages en Amérique et en Egypte. Chacune de ces excursions ne lui coûtait guère moins d'un million, assurait-elle, car elle avait fondé de nombreuses institutions de secours sur son chemin, tout en essayant un opéra ayant pour titre : les Mormons, Elle avait tout observé, même livré des combats à outrance aux sauvages. A cet endroit de la narration, Thérèse ne manquait jamais d'ouvrir mystérieusement une petite armoire, d'en retirer une sorte de crinière, achetée chez un coiffeur, et de la présenter à ses auditeurs ahuris comme un scalpe de Yankee; quelques-uns gobèrent Thérèse, son scalpe et ses flèches empoisonnées ;
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cela lui donna la hardiesse de servir à tous, les épisodes de ses soi-disant traversées du grand désert : elle était partie fiancée du vice-roi, à qui elle avait juré d'être un jour musulmane, fiancée au vicesecrétaire, au bey, à un Ali^Pacha, Selim-Pacha ou Hassan-Pacha quelconque. — Peu importe, pourvu qu'il y ait un pacha au bout. — Mais avant de le rejoindre, elle avait trouvé le moyen de se faire construire une maisonnette aux environsde Fontainebleau, où les rideaux de croisée à Torientale étaient semés de croissants d'or. Il paraît que le plus câlin des Musulmans devient un turc dès qu'il touche au Bosphore, et cela ne faisait pas Taftaire de Thérèse Massicourt, qui prétendait régner sur les cœurs et détestait Texclusivisme en affection. Elle s'empressa de quitter ses amis les Orientaux. Cela ne l'empêcha point, lorsqu'elle fut de retour, de passer six mois en babouches brodées^ comme s'il lui eût été impossible de se défaire de son habitude des harems.
Ce genre de fille réclamait la vie coulante et facile, qui satisfait les sens. Le côté bestial de son tempérament commençait à se dresser plus impérieux, à cette époque où ses quarante-huit ans approchaient, qu'en sa vingtième année. Le noir, dont elle adoptait la couleur, n'amoindrissait pas assez ses formes trop grasses. Lorsqu'on la regardait dans la rue, on devinait à sa démarche examinée par derrière, à sa croupe tourmentée de jument amoureuse, à quel point cette nature était puissante en désirs, et chassait, Nemrod féminin, devant l'Eternel. Mais, les
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reflets de sa physionomie ne trahissaient qu'un sentiment d'une inefl'able pureté ; à force de persistance à étudier des poses d'ange, elle s'en appliquait la conformation de geste, de stature, l'élancé de buste, le ployant du bras ; ses mains savaient jouer avec un diamant, prix honteux du dévergondage de ses nuits, pendant que la figure prenait des airs de tête de sainte Catherine dans le Mariage mystique^ du Louvre, où elle est représentée offrant son doigt à l'anneau que lui donne l'enfant Jésus.
La beauté de cette femme demeurait inattaquable. Si les traits du visage étaient trop petits, trop ramassés, du moins, le buste, le torse avaient Timlïiobilité d'un marbre classique. Comme ceux chez lesquels aucun élan chaleureux de l'âme ne contracte un muscle, les contours du masque restaient calmes, la surface plane de la peau enveloppait les cartilages sans une ride, sans un pli. La chair des avant-bras, bouffie de graisse, qui, lorsqu'elle s'appuyait contre un meuble, s'étalait mollasse, révélait suffisamment son âge. Tout dans ce corps était rond, depuis le poignet jusqu'à la cheville étroite. Le glissant, les incisions majestueuses des lignes qui semblaient tourner lentement les reliefs de la stature, l'enfermaient dans leur carrure tranquille. C'était la nudité faite pour êtrerespirée lorsqu'elle sortait du peignoir de batiste toute imprégnée des parfums du linge. Ses hi*as, ses mains, ses seins inspiraient les étreintes subites les pressions prolongées, les embrassades gourmandes. Les femmes mêmes éprouvaient un ravis-
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sèment inconscient devant cette perfection plastique qui s'offrait volontiers, dans une visite familière,au toucher des hommes, à leurs robustes caresses.
Lorsqu'il s'agissait de parler des qualités des autres, elle se sentait prise d'un sommeil de cour d'assises et d'une surdité déjuge qui aurait quelqu'un à gracier. Elle avait amené plusieurs personiies dans la famille Ducroisy, le jom* où elle s'était liée avec Raymonde. De plus en plus dévorée du zèle spirite, dans l'espoir que son groupe d'adeptes lui composerait une cour, ou plutôt des entreteneurs, elle essayait de faire servir les réunions de la rue de la Pompe à ses desseins ; aussi les cordes de l'intérêt étaient-elles vivement irritées chez elle par l'incrédulilé, l'opposition qu'elle trouvait chez Mme Ducroisy, franchement libre-penseuse. Son rôle de médium devenait difficile à présenter à une société enjouée, mais sérieuse, et n'aimant point qu'on la prît pour dupe. Si Thérèse s'était contentée de se livrer à quelques essais de magnétisme animal sur des corps inertes, nul doute qu'elle n'«v.« été écoulée ; mais on s'apercevait fort bien que le spiritisme lui servait de prétexte afin d'attirer à ses soirées des hommes d'une fortune bien équilibrée, dans l'espoir qu'en personnes bien nées, ils lui prouveraient qu'ils savaient être autre chose que de purs esprits à ses côtés. De plus, elle avait eu l'art de ranger Mme Viterlin dans son cortège de fervents, et l'influence que lui reconnaissait l'ex-cantatrice la faisait plier, sous son joug. Mme Viterlin, à son
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toui', comptait bien que Fauteur des Sphères spiriteSj — symphonie récente de Thérèse, — l'introduirait en quelques réunions de choix.
Au moment oii Tancienne actrice commençait à faire tourner des tables, souslepatronage de Thérèse, son rêve intéressé était de marier le vieux duc de Fressac avec une Brésilienne qu'on ne demandait pas mieux que de croire millionnaire, parce qu'elle venait de loin. Elle se disait, non sdns raison, qu'à force d'étendre les mains sur le dessus des tables, on finissait par les mettre dessous..., que les doigts qui s'effleurent sont assez près de s'unir..., que les coudes, en se heurtant, ne demandent qu'à exercer le ressort d'un bras peu enclin à reculer lorsqu'il s'agit de presser une taille de médium femelle. Ainsi le spiritisme, sous le jeu habile de Mme Viterlin, devenait un élément de secrète opulence. Que l'on se mariât ou non en quittant sa table tournante, les liaisons contractées lui payaient une forte rémunération, de quoi pourvoir de roulettes tous les sièges de son appartement. Telle était une des faces du mouvement de rotation dans l'existence de ces deux femmes, et l'on conçoit que les opérations financières qui en résultaient ne les rendaient que plus âpres à en poursuivre les évolutions.
A côté de Thérèse s'imposait de plus en plus Mme Saulon.Avec son caractère verjuté et ses quarante-trois ou quatre ans, elle était tourmentée d'une façon affreuse par ce désir de plaire qui n'est compréhensible que lorsqu'il s'appelle « l'insoumission
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du cœur » et non la coquetterie désœuvrée. Ce qui était justifié par la beauté presque impeccable de Thérèse Massicourt, ce qui faisait admettre sans discussion ses toilettes de mineure, ne restait pas admissible chez Marianne, aussi dépourvue d'apparence, aussi rechignée, dont Taccent ne mollissait qu'en face de la pièce de cent sous. Thérèse avait les grâces de rebut de la femme déclassée, que Marianne ne possédait même pas. Raymonde n'ayant pu lui rendre le service d'un prêt de dix-huit cents francs, Marianne lui avait fait entendre en un speach concis et tendu comme un câble, qu'elle manquait à tous ses devoirs, et par moment un bout de mépris sortait entre ses dents à la tombée d'une parole : — Vous qui ne possédez rien en propre, lui disaitelle souvent, et cette phrase était colorée d'un dédain blessant. Lorsque le tableau des Saltimbanques était passé de la mansarde de Frédéric dans l'hôtel de M. Ducroisy, son aigreur atteignait le diapason suprême.
Thérèse devenait fort soucieuse depuis quelque temps. Sa bourse s'enfonçait dans les terrains vagues. Elle avait beau s'abaisser de toute sa hauteur sur Ba-be-bi-bo-bu, lui faire des agaceries et tâcher de le prendre sur ses genoux, le petit avoué grognait toujours ; elle ne lui amenait plus assez de clients à plumer, quoiqu'elle eût cependant réussi à envoyer chez lui son amie, Mme Petrowska. Aussi était-il moins assidu chez Thérèse. Frédéric rencontra le nabot sur le boulevard, un jour qu'il revenait du Palais de l'industrie entre sa « dame »
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et sa « demoiselle, » auxquelles il donnait le bras, tout en portant un cabas dans lequel se trouvait une bouteille, du pain, et de quoi manger un peu en route pour n'être pas forcé d'entrer chez un pâtissieï*. L'avarice du drôle lui prouva donc suffisamment que Mme Massicourt ne pouvait plus en attendre grand renfort.
Thérèse avait aussi la rage, de dire en parlant d'un de ses intimes, avec son accent marseillais : — Oh î pour celui-là, c'est un honnête homme! — Phrase aussi malencontreuse que maladroite, car l'infortuné fut taxé d'être son protecteur, et cela sans qu'on eût jamais salué en lui autre chose qu'un nullard intelligent, de taille exiguë, dont le nom même ne pouvait s'imposer à la mémoire. La société Ducroisy en fît des gorges chaudes, à l'insu de Raymonde.— Qui est-ce qui a vu le « n'honnête homme » de Mme Massicourt? demandait Frédéric. — Ce « n'honnête homme » doit bien avoir un peu son petit côté bouc, s'il la protège? Avez-vous vu le « n'honnête homme? » réitérait-il en faisant mine de le chercher sous le canapé et sous les fauteuils, et lorsqu'il voulait affirmer la vérité d'un fait énoncé, il ne manquait pas de dire : — Je le jure sur la tête du bon petit « n'honnête homme » deMmeMassicourt. Enfin il composa une suite de couplets intitulée : Chanson naïve et champêtre sur F air : Papa^ les petits bateaux qui vont sur Teau ont-ils des jambes, — à lusage de M, Ba-be-bi-bo-bu et du brave petit n'honnête homme de Mme Thérèse,
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Dès que l*été s'annonça, il fut question, chez les Ducroisy, de donner une fête d'adieu destinée à clore les réceptions d'hiver. On s'était promis de jouer Mario n Delorme, rien que pour le seul plaisir de se griser entre amateurs de mérite avec la langue d'Hugo. Thérèse, après avoir accepté le rôle de Marion, ne savait plus au juste ce qu'elle ferait. Elle voyait des auditeurs décidés à chercher de trèsbonne foi la beauté du vers Hernanier, que sa paresse native l'empêchait de travailler, et à cause duquel sa coquetterie était reléguée au second plan. Elle réfléchissait que ses intérêts d'argent seraient plus facilement satisfaits en conversant tout bas à l'oreille du public, qu'en déclamant quelque chose pour lui. Et puis, ce drame de Marion Delorme.,»que venait-il faire sur ses lèvres? pourquoi pas plutôt un proverbe, ou une pièce du Palais-Royal?
Le 23 mai, elle se promenait dans le jardin de la rue de la Pompe, sous le prétexte de repasser un peu ses vers, disait-elle.
Raymonde, installée au fond du boudoir turc, lui souriait. — Ne la troublez pas,avait-elle demandée MmeSaulon, laissez-la travailler; sans cela, notre répétition n'aura jamais lieu.
— Eh bien, je vouslaisse,répondit Marianne,etje vais reprendre le motif de ma Pluie de perles^ en bas. . Comme elle descendait, Thérèse poussait la porte du boudoir. — Est-ce que nous ne répétons pas?
— Quand vous voudrez. Où est donc M. Fré- .
déric?
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— Tout bonnement en train de se faire la tête de Didier... Ah! le voilà! — Monsieur Frédéric, vous avez le livre? Allons, êtes-vous prêt? •
— Comment, si je suis prêt, madame! Belle question! Vous allez voir :
Vous m'aimez! prenez garde, une telle parole, Hélas ! ne se dit pas d'une façon frivole.
Vous m'aimez ! savez-vous ce que c*est que l'amour? Qu'un amour qui devient notre sang, notre jour ?
— Parfait ! très-bien ! — A votre tour, Thérèse, la réplique de Marion.
— Ah! la réplique...
Eh bien oui, je vous aime,
Oui je vous aime, autant que vous m^aimez vous-même. Plus peut-être I . . . C'est moi qui suivis tous vos pas, Et je....
— Mais, continuez donc! vous vous arrêtez toujours.
— Tenez, franchement, Raymonde, vous êtes insupportable avec votre manie jde nous faire jouer
Marion Delorme, Je ne m'en tirerai jamais, donnez le rôle à Mme Saulon.
— A mon tour, madame, moi qui fais le rôle de Didier, je vous déclare qu'il me sera impossible de le remplir à côté de Mme Saulon, dont la voix ressemble à une crécelle !
— Nous voilà bien avancés. Qu'est-ce qui vous prend donc, Thérèse? Hier, vous saviez si bien?
— C'est possible. Hier j'avais de la mémoire, aujourd'hui je n'en ai pas.
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— Comment faire? je ne vois plus le moyen qu'on puisse apprendre une autre pièce d*ici à jeudi soir.
— Qu'est-ce qui se passe? interrogea M. Ducroisy qui entrait avec Brandimard. Vous voilà tous consternés !
— Il y a de quoi, dit sa femme. Groiriez-vous que Mme Massicourt ne veut point de son rôle, ou plutôt refuse déjouer?
— Eh ! bon Dieu, chargez-vous en ! s'écria brusquement Thérèse.
— Pourquoi pas ! au fait, insista M. Ducroisy. Rien ne vous serait plus facile, vous récitez les cinq actes sans une seule omission. Un peu de bonne volonté! quand ce ne serait que pour ne pas causer de déception à nos convives.
— Soit! prononça Raymonde, non sans une faible hésitation. Mais je vous avoue que je redoute un peu que mes forces ne répondent guère à la mission dont vous me chargez.
— Ma chère enfant, fit son mari qui avait peur qu'elle ne revînt sur sa décision, et qui lui donna une tape amicale sur la joue, vous ferez une délicieuse Marion, je vous jure.
— Allez, ne vous gênez plus, murmura Mme Massicourt. Embrassez-là, nous regardons de l'autre côté.
— Oh! cela ne va pas jusque-là. Puisque c'est arrangé, continua M. Ducroisy, àvos postes messieurs les comédiens. Je crois que c'est vous qui entamez le dialogue, M. Girardelle?
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— Attendez, attendez ! Je vous dois une confession. C'est que je préférerais le jeu de Saverny à celui de Didier. Ma voix n'a point précisément le timbre qui convient au personnage que j'exprimais tout à l'heure.
— Mais, seigneur Dieu, vous auriez dû nous faire toutes ces réflexions là, il y a quinze jours. Oùprendrons-pous Didier? Tiens, mais... ce sera vous, mon cher maître.
— Moi ! par exemple ! je serais aussi glacial que le pôle nord. Songez donc qu'il y a quinze ans que je n'ai déclamé de vers !
— La belle affaire! il le faut. Vous aurez un succès fou. Oui, pardieu! mon maître, vous jouerez !
— Mille grâces!... — Ah! pardon, madame! du moment que cela peut vous rendre service, il va sans dire...
— J'en étais sûr, déclara M. Ducroisy. En vieux desservant du romantisme, il sera à son poste à huit heures précises. Cette fois, nous tenons un Didier et une Marion.
Au même instant, Mme Saulon arrivait du jardin.
— Il y a un revirement dans les dispositions de notre troupe, lui annonça M. Ducroisy en lui baisant la main ; c'est ma femme qui déclamera la tirade de Marion, et monsieur que voilà, vous représente l'infortunée victime de Richelieu.
— Il le sera deux fois, dit Mme Ducroisy, furieuse de l'attitude de Brandimard, car je ne pourrai peut-être pas atteindre jusqu'au cinquième acte.
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— En VOUS ménageant, madame, répliqua Tarchitecte , et en réservant toutes vos forces pour la scène de la prison, on aura l'effet principal.
— Mais puisque vous le pouvez, insinua Marianne, essayez donc! Voyons, chère amie, donneznous seulement les endroits les plus saillants... celui du pardon...
— Gomme vous y allez ! Tout de suite, comme cela ?
— Mais certainement ! Tenez, vous savez bien le passage :
Oh ! ne me traitez pas
Ainsi!...
— Ah, oui! je m'en souviens maintenant!
oh ! ne me traitez pas
Ainsi ! De vos mépris, poussée à chaque pas,
Je tremble ! un mot de plus Didier, je tombe morte ;
Ah! si jamais amour fut vraie, ardente et forte,
Si jamais homme fut adoré parmi tous, ^
Didier! Didier! C'est vous par moi!
— Bravo! chère. Quelle mémoire! Un peu de tremblement dans la voix, mais ça n'en fait que mieux. — Allons, monsieur Brandimard, quelques vers, de grâce !
L'architecte reprit en creusant l'accent d'une façon pleine de mépris :
— Que vous ririez bien si vous pouviez vous voir Comme vous fit mon cœur, cet étrange miroir ! Que vous avez bien fait de le briser, madame ! Vous étiez là candide, et pure, et chaste ! . . . ô femme ! Que t'avais fait cet homme au cœur profond et doux Et qui t'a si longtemps aimée à deux genoux ?
MADAME DUCROISY 191
— A la bonne heure! on ne pouvait mieux rencontrer que vous deux pour cet effet là. Vous allez soulever toute la salle.
— Comprenez-vous ceci? demanda Thérèse à Mme Saulon, pendant que Raymonde acceptait le bras de Frédéric pour faire un tour de jardin. Comprenez-vous qu'elle va s'offrir en spectacle avec M. Brandimard?
— C'est inouï! s'écria aigrement Marianne, restée près d'elle un peu en arrière. Mais je croyais que vous teniez au rôle de Marion?
— Oh! ma chère, j'ai vu qu'elle desséchait de ne pas remplir ce rôle, je le lui ai cédé ! Et puis, vous concevez, moi je n'aime pas à m'afficher, et ce monsieur Frédéric Girardelle.,., un homme de rien, un bohème sorti je ne sais d'où, il m'aurait compromise par son sans gêne... un garçon absolument sans le sou, qui ne vit que des bontés de la maison...
— C'est scandaleux! inrerrompit Marianne. Mon mari m'avouait encore ce matin qu'il ne comprenait guère M. Ducroisy de laisser sa femme agir avec un tel mépris des convenances en toute chose.
— Raymonde est une enfant gâtée.
— Mais on se respecte au moins, et Ton respecte les gens qu'on a chez soi. Elle montre clairement qu'elle est folle de ce Frédéric.
— Hum ! entre nous, c'est plutôt de M. Brandimard. Ils se sont connus il y a dix-huit ans. ..
— Vous me faites songer à cette circonstance. En effet, la vérité m'apparaît tout entière, à présent !
192 MADAME DUCROISY
Et d'ailleurs, si elle ne Taimait pas, elle ne s'arrangerait point pour lui dire devant tout le monde : je vous aime !
— Précisément !
— Et quand paraît sa fameuse symphonie de Sapho? •
— Dans trois semaines.
— Elle vous est dédiée, je crois?
— Oui. Je n'ai pu lui refuser cela; elle me Ta demandé presque à genoux. Mais quelle musique ! et quelles paroles!... C'est d'un dévergondage effréné! Est-il possible qu'une femme bien élevée ose afficher des débordements de style et d'images pareils ! Et l'on appelle cela du talent! Non, j'en auraishonte à sa place, de mje montrer sous un tel caractère littéraire et artistique. Il y a des sentiments, des reflets depassion qu'on ne doit jamais interpréter,que diable!
— Je suis de votre avis. Cette tête exaltée a des témérités d'allure...
— Moi, vous comprenez que cela m'est égal. C'est uniquement pour elle ce que je critique; mais cette sacrée mâtine devrait rougir de la réputation qu'elle se fait. Tenez, me donnez-vous votre parole qu'e vous ne répéterez rien de ce que je vais vous confier?
— Qu'est-ce? qu'est-ce? oh! chère amie, vous savez combien je vous aime...
Et Marianne Saulon entourait lataiUedeMmeMassicourt.
— Eh bien, il paraît qu'au château de la Roche se trouve une statue en terre cuite de Léda, pour
MADAME DIJCROISY .193
laquelle Mme Duoroisy aurait posé toute nue devant M. Brandimard.
Et Mme Massicourt baissait la voix.
— C'est scandaleux ! c'est formidable l Je ne m*étonne plus qu'elle compose de la musique et des paroles semblables! Et cette femme pse nous serrer la main?
— M. Ducroisy est naturellement convaincu que M. Brandimard a copié un vieux plâtre pour le corps, et qu'il a donné seulement à la statue la figure de sa femme.
— Je le crois bien ! Comment, M. Ducroisy qui est un galant homme, aurait-il supposé des choses de ce genre.
— Elle n'a aucun sentiment religieux, poursuivit Mme Massicourt. Aussi vrai que je suis de Marseille, elle ne croit pas à la Vierge. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle tourne aussi mal; parler spiritisme devant elle, c'est la faire éclater de rire. Je sais que j'aimerais mieux briser mon encrier que d'écrire deslibretti comme les siens, qui expriment naturellement la peinture d'une âme accessible à tous les désordres.
— Ajoutez qu'aucune considération mondaine ne la touche. Sans métaphore, elle se moque littéralement de ceux qui ne pensent point comme elle. J'ai connu son père, et je suis sincèrement affligée de la voir dans une aussi mauvaise voie.
L'entretien fut interrompu par M. Ducroisy et Frédéric, qui se disputaient vivement en revenant vers ~ la maison.
— Je demande à prendre ces dames pour juges, s'écriait Girardelle. Si vous avez une rampe, il ne faut pas suspendre un lustre. Il vaut mieux éclairer par les côtés.
11 paraissait tenir si fort à son idée, que M. Ducroisy pria Thérèse et Marianne de les accompagner dans la serre où le théâtre avait été dressé.
— Gomme cela, ajouta-t-il, nous ne ferons rien à l'aventure.
Raymonde, que l'on interpella, s'étendit sur une chaise de bambou que Brandimard disposait au soleil.
— Allez ! intima-t-elle en riant, allez décider sur la place même. Moi, je ne bouge plus.
— Quelle vanité ! songeait Marianne. Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une pièce qui sera jouée par les sociétaires du Théâtre-Français ?
Les hommes, excepté Brandimard resté près de Raymonde par politesse, étaient déjà en avant. Mais Thérèse fit quelques pas et rejoignit M. Ducroisy.
— Ah ça ! vous pourriez au moins m'ofïrir votre bras, sacredié !
— N'est-ce pas, chère madame, que mon idée est excellente, d'éclairer à la fois en bas et en haut ?
— Superbe ! Le haut et le bas vous ont ardemment préoccupé dans votre vie, je crois?
— Mais, je ne demande pas mieux que de vous le prouver ! répliqua-t-il çn homme du monde qui sait, lorsqu'il le faut, fouler les herbes folles qui tapissent le vestibule de l'âge mûr chez certaines femmes.
MADAME DUCROISY 195
— Taisez-vous donc! reprit-elle, satisfaite de s'être attiré la réponse qu'elle voulait. On ne saurait être auprès de vous une fois que vous ne fassiez monter le rouge au front... — Vous allez me donner votre femme cet été, au moins? Nous avons comploté de passer six semaines ensemble.
— Qu'elle aille au diable ! On ne sait jamais comment la satisfaire. Je pensais que la construction de ce chalet lui plairait ; elle ne fait pas mine seulement de vouloir l'habiter
— Il est certam qu'elle est le caprice incarné ; mais enfin, les créoles sont toujours volontaires; il faut vous accoutumer à cela.
— C'est ce à quoi je n'ai jamais pu réussir.
Pendant ce temps, MmeDucroisy restait sans faire
un mouvement sur son siège de jardin, tandis que l'architecte, assis également, traçait des dessins sur le sable avec l'ombrelle, dont il s'était emparé.
— Eh bien ! monsieur, fît en souriant Raymonde, puisque nous sommes en tête à tête, ne pensez-vous pas qu'on vous a laissé là pom* me dire quelque chose? Qui vous empêche de commencer?
— Ce sera comme il vous plaira ; mais j'ai l'esprit si paresseux...
— C'est égal. Dites toujours quelque chose , on nous regarde de loin..., rien que pour la forme, la foôrmé. Ne vous souvient-il plus comme vous l'aimiez autrefois?... la foôrme...
— Autrefois?...
— C'est juste. Vous n'existez plus que dans le
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présent. Ce n'est pas comme moi, qui remonte le cours de mes existences antérieures.
— Etes-vous donc à votre deuxième ou troisième réincarnation ? Vous souviendrait-il d'avoir été dans l'arche?
— Je crois me rappeler que lorsque nous y étions tous, je me disais en vous regardant : cette bête-là aura un jour bien de l'esprit. Aujourd'hui, je suis en train de passer à l'état d'ancêtre pour mes arrière-cousins, et je me demande combien de temps il faut poui' cela...
— Excusez-moi, alors, je ne suis pas spirite, je ne sais comment on parle aux morts, je n'ai point le rameau d'or qui commande aux apparitions.
— Appelez Thérèse Massicourt : elle s'est brodé un grimoire en tapisserie, ou plutôt un alphabet; sur chaque lettre , elle appuie la pointe de son crayon, et à l'émission de la lettre, Tesprit frappe un coup.
— C'est très-ingénieux. Mais si , pour vous adresser la parole, il faut que je me serve de son alphabet en tapisserie, je préfère user d'un autre moyen. Et que gagne- t-elle, votre amie Thérèse, pour faire des coquetteries aux morts et leur arracher leurs secrets ? Sont-ils plus généreux avec elle que les vivants ?
— Voulez-vous m' expliquer monsieur, ce qui vous porterait à adopter cette dernière opinion, si, par hasard, je la discutais
— Dame Ic'est qu'on nequitte généralement les uns
MADAME DUCROISY 197
que dans l'espoir detirerunmeilleurparti des autres.
— Alors, vous ne croyez qu'à l'intérêt ?
— Vous l'avez dit.
— Là-dessus, avouez-moi celui que vous trouvez à jouer demain Didier?
— Eh ! madame, je puis chercher à être agréable à votre mari, qui bouleverse sa maison lorsqu'il s'agit de ses hôtes.
— Dans ce cas, je ne veux pas me montrer moins magnanime que lui. Ramenez-moi donc à ma chambre, que je repasse mon rôle. Nous vous faisons dormir debout, n'est-ce pas?
— Il y a des gens qui ne dorment jamais autrement, soit parce qu'ils passent leur vie sous les armes, soit parce qu'ils guettent un danger, afin de le conjuror.
— Un danger ! Est-ce que vous supposez que le chalet édifié par vous va s'écrouler demain ou après, lorsque vous y entrerez ?
— Madame, il n'y a que les édifices que j'ai construits pour ma jouissance qui se soient abîmés sur ma tête. . . Or, celui-là étant pour votre compte n'a aucun point de repère avec mes destinées...
Elle se leva. Il dut placer son bras sur le sien, marcher lentement, tandis qu'elle s'appuyait et qu'elle était si près de lui qu'il était impossible à Brandimard de ne pas recevoir le contre-coup des battements de sa poitrine.
Il respirait la vapeur qui s'exhalait de son sein. Durant le trajet, les vagues oscillations
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du corps de la jeune femme étaient subies par lui, grâceauléger toucher qu'elle lui communiquait.il était encore une fois suspendu à tout le vif du contour de sa personne, encore une fois pénétré, enveloppé dans la courbe du geste. Quelque chose mollissait en son être, pendant qu'elle parlait. En même temps, un engourdissement très-doux lui montait des pieds à la gorge, le clouait aux côtés de Mme Ducroisy, sans qu'il lui fût possible de réagir. Il suivait^ pour ainsi dire, de son oreille intérieure, l'onde allentie de cette voix de créole, qui lui tombait sur le cœur avec ses accents flous grasseyants; cette voix pâteuse et chaude, engluait toutes ses fibres au point qu'il eût voulu retenir et mordre au passage ces tassements de phrases, de paroles, comme on mord à un gâteau d'abeilles.
La figure de Mme Ducroisy semblait se refouler dans ses cheveux, dont le jet débordait en avant du front. Cette chevelure, il en aspirait les soies animales, dompté par les odeurs dont il s'imaginait reconnaître le principe troublant. Il ressentait en quelque sorte l'enveloppement de ces tresses, il devinait que son sein se dilatait d'exaspération, qu'elle attendait de lui un mot, avant qu'il l'eut quittée ; mais ce mot il ne le formulait point. A force d'endiguer la parole, la fermeture mécanique de ses lèvres ne lui permettait plus, alors même qu'il l'eût souhaité, de laisser couler un accent, une phrase. Ce fut elle qui, voyant tout effort inutile, secoua sa langueur naturelle, de peur de défaillir entre ses
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bras. Alors elle entra précipitamment dans la chambre, après Tavoir salué du geste, et ferma la porte sur lui.
Brandimard, un peu étonné à son tour, quitta la rue de la Pompe, sans avoir pu rejoindre MmeDucroisy.
— C'est impossible,pourtant,songeait- il. J*aiaccepté plus que mes forces. Aurais-je la voix moins accusatrice que Didier? aurait-elle l'accent moins pénétrant que Mme Dorval? Quoi, elle veut, elle consent à ce que nous nous retrouvions demain dans une situation aussi émouvante ? Demain elle sera dans mes bras, elle pleurera sur mon épaule, demain il faudra étendre sur sa tête la main qui pardonne , Tétreindre comme si j'allais mourir? Et, quand je songe, oui, quand je songe qu'il est des hommes auxquels quitter une femme ne coûte que quelques larmes! Et moi, j'ai toujours le sentiment du rapt que je n'ai pu commettre ; mes mains ensanglanteraient l'argile dont je suis pétri, que cela ne me rendrait pas plus débonnaire ; même dans les instants les plus calmes, lorsque je me crois heureux, un vieux levain de rage se lève, me fait maudire ce que j'ai adoré, et je ne goûterais de joie réelle qu'à commettre un meurtre, et à entendre le râle de mon semblable mêler son désespoir au mien?... Quel sang de révolté bat donc mes tempes? et comment se fait-il que la paix ne puisse jamais entrer en moi?
Comme il montait chez lui, un billet lui fut remis qui contenait ce peu de mots :
« Oui, Aloysius, vous avez deviné; je m'étais
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répété que, de même qu'il est un langage pour la tendresse, pour la haine, il en est un pour Tapaisement. Après dix-huit ans de séparation, je demandais à ce poëte qui sera le plus grand, de traduire les paroles que je puis encore vous répéter et que vous rqfusez d'entendre, qui, au moment suprême, éclatant sur la bouche de Marion, trioniphent de la rancune de Didier. La vôtre est trop tenace. Je sais qu'à l'heure qu'il est, vous êtes sans doute en train d'imaginer un prétexte afin de vous dégager de votre rôle ; le mien, je n'ai jamais eu la volonté de l'accepter, si ce n'est un instant. Fiez-vous donc à moi pour trouver l'obstacle à faire naître. Ce ne sera pas difficile. »
Il s'enferma et écrivit la lettre suivante, non sans revenir à celle de Raymonde à plusieurs reprises:
« Hélas ! madame, il s'agit bien d'excuse, il s'agit bien de réparation. Cela me prendraitdu temps qu'il vaut mieux employer à nous oublier l'un et l'autre. Il fut une époque, c'est vrai, où, si vous aviez cédé à ma folie, j'aurais pu vous compromettre, et c'est assurément la haine que j'éprouvais envers l'humanité qui m'a fait ce que je suis ; mais, croyez-moi, je ne peux plus renaître ce que j'étais : on n'est jamais deux fois le même homme. Je ne me sens habile que' lorsque je me défends ; je ne le reste jamais quand j'obéis à un sentiment tendre ; ar, chacun le prétend, je suis devenu très-habile....
« Parce que tes lèvres m'avaient nommé, parce que ta bouche avait effleuré la mienne ; parce qu'en
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un jour trop vif tes deux bras, ô ma folle adorée, s'étaient reployés sur mon cou, et que, sans être un heureux ni un habile de ce monde, je baisais éperdu ton jeune sein qui m'appartint six mois, il nous plut d'appeler cela de l'amour, et nous avons cru que nos promenades, nos enlacements, nos mystères, nos querelles, nous avons cruque.c'étaitlàs'aimer?... « Oui, lorsque je me rappelle ce que mes oreilles ont entendu, ce que mes yeux ont conservé de vous, je me demande s'il est possible que- tout le passé ne soit qu'un rêve, et que, retrouvant ce que j*ai défendu avec rage, je puisse aujourd'hui m'avouer que je n'en veux plus et vous le dire comme je le dis ! Oui, j'entends vos pas sans frémir ; votre personne près de la mienne me laisse inerte ; vos cheveux sont tombés l'autre jour devant moi, et ma main ne les a pas relevés, et ma bouche ne s'est pas appuyée sur votre front ! Vous êtes belle, pourtant, et lorsque vous sortez d'une allée, lorsque votre corps souffrant, que j'aimais à bercer sur mes genoux, m'apparaît couché sur le hamac de la serre, mes pieds restent attachés au sol, rien ne m'emporte vers vous, et je me demande sérieusement s'il est possible que ce que nous avons connu ce soit l'amour! «Qu'il a moins de charme ton accent qu'autrefois ! Comme ton bras pèse peu sur mon bras, et quel pâle soleil éclaire donc tes heures pour que tes joues restent si mornes et que tes mains n'échauffent plus mes lèvres? Raymonde! lious n'aimerons plus. C'en est fait.... Qu'est-il besoin de pardon
pour une chose que vous aviez fort bien jugée en ne l'acceptant point?... Je vous rends cette justice ; vous ne m'avez parlé ni de vos devoirs, que vous méprisiez, ni d'un mari que vous n'aimiez pas. Vous n'avez songé qu'à vous, à votre situation qui vous échappait, 'si vous suiviez un homme de mon â£re, sans argent, sans nom, comme je songe à ma tranquillité en refusant ce qui vous épouvantaitjadis. « Je sais ce que l'amour avait fait de moi, voyezvous, et que je meure si je laisse encore mon âme battue par de telles vagues ! Aimer? Mais j'ai laissé mourir mon vieux père sans le revoir, parce qu'il m'avait repoussé une fois, et le souvenir de ma mère n'a pas été assez sacré pour me décider à revenir à son appel. Aimer ? Mais je n'aurais pas de supplices assez inouis à infliger à la femme qui me détournerait de ma route et m'offrirait une parole d'amour. Je hais. .. joie immense ! En échange de l'horreur insurmontable que m'inspirent les hommes, je puis me pénétrer, m'assouvir de l'ivresse de n'en être pas un pour eux, me repaître des maux qui les atteignent, rire des prières qu'ils adressent dans les temples à une divinité imaginaire, voir le désenchantement les guetter lorsqu'ils sortent de chez eux, et palper la rage secrète de quelques puissants obligés de me laisser circuler dans la rue. Qu'elle soit bénie la destinée qui fît de moi un paria dès mon début dans la vie et défendit à l'amitié d'adoucir ce qu'une semblable existence offrait d'épouvantable ! qu'elle soit bénie la sinistre pourvoyeuse qui accou-
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tuma mon être à la possibilité de subir tous les supplices, même celui de mourir innocent, s'il plaisait aux tribunaux de le requérir ! A présent, nul ne me peut rien. Je vis libre au milieu d'une société qui, malgré ses efforts, n'a pu me river un boulet. Je la bafoue, je crache sur elle ; si petit que je sois, je la défie, et mon pas de promeneur solitaire, sur l'asphalte parisien où je m'attarde quelquefois , me semble retentir comme le cliquetis d'une chaîne qu'on repousse, comme le pas d'un homme délivré.
« Si vous le voulez, Raymonde, je vous apprendrai les joies de la haine, et vous me remercierez. j>
Le lendemain, l'architecte croyait à tout instant qu'on allait lui remettre une enveloppe revêtue de l'écriture tant désirée. A huit heures et demie, enfin, il se surprenait accoudé à sa fenêtre, se demandant si la soirée se terminerait sans cette réponse qu'il ne s'avouait pas convoiter si ardemment. . A neuf heures, une lettre lui fut apportée, et il lut, plus ému qu'il ne supposait pouvoir jamais l'être :
« Oui, il y a quelque chosede singulier dans cette fatalité qui nous ramène l'un vers l'autre, nous ne pouvons le méconnaître. Le soir de votre première visite à l'hôtel, on m'avait avertie, après le dîner, de votre descente au jardin d'hiver, et je n'ai pas résisté au désir de vous revoir, sans être aperçue, par un des soupiraux, au moment où, la tête entre vos mains, vous ne tentiez plus d'abuser quelqu'un avec une feinte tranquillité. Je n'ai même pu m'empêcher de prononcer une ou deux fois le
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nom si cher d'Aloysius. Vous avez été bouleversé. Je suppose que votre imagination a dû poursuivre là-dessus quelque belle rêverie, d'où le passé n'était peut-être point absent, puisque, vous donniez certains signes d'angoisse, et paraissiez sous l'empire d'une réelle commotion.... Lorsque vous êtes parti, à minuit, je vous ai rappelé faiblement encore, cachée derrière une persienne de ma fenêtre, comme poussée par cette irrésistible impulsion qui me fait de temps à autre murmurer un appel vers vous ; et cet appel si faible vous a un instant interdit... Je ne pouvais donc me persuader que cette enveloppe d'inflexibilité dont vous vous revêtez- ne tomberait jamais en me retrouvant....
«... Je t'ai regardé. Il m'a semblé que tu étais devenu un homme trépignant de colère sourde,qui s'enfermait pour vivre avec des ossements gigantesques, faute de pouvoir en trouver de proportion pareille dans la société de ses semblables. De ce monde qui t'inspire l'injure et le mépris social, tu as banni la tendresse; tu vis seul, sauvé, dis-tu, de l'amour, par l'horreur que t'inspirent ceux qui en pourraient être les objets. Tu n'en veux pas, parce qu'il plaît à des dirigeants imbéciles, de nous enlever tout sentiment de notre individualité morale, de flétrir la passion sous la plume du romancier, aussi bien que sous l'instrument de l'artiste ; et, parce que tu t'es reconnu franchement un désabusé, tu te crois fort ?
« Une voix, c'était la tienne, me criait autrefois
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lorsque je résistais à tes prières, pleine de scrupules non raisonnes : — Connaissez-vous les sentiments de ces hommes qui vous ont fait jurer de ne pas aimer? Etes -vous sûi^ . que les anathêmes que ces femmes font retentir sur vous, ne sont pas un artifice pour dérober à tous l'avidité de leurs sens flétris? — Parce qu'elles ont l'art de présenter leurs lèvres aux mains du prêtre, parce qu'elles se donnent des visages d'agneau sans tache, faut-il que vous croyiez; à leur immolation? Parce qu'elles traitent l'amour de mensonge, faut-il que vous supposiez gravir une montagne de fange lorsque vous aimez ?» — Voilà ce que vous disiez, et c'est vous, Aloysius, vous, qui m'offrez une place dans cette procession lugubre des veuves qui, de leurs bouches branlantes et désolées nous versent l'horreur de la vie?
Non, je refuse. L'amour que tu m'as fait connaître, est autre chose que le langage proféré par ton cœur; tout ne ment pas en toi, lorsque tes lèvres mentent. L'amour t'a terrassé, et cependant tu ramasses l'instrument de torture,et tu l'appuies malgré tout contre ta poitrine et tu voudrais bien l'y replonger. L'amour nous a séparés, l'amour nous remet dans notre vrai chemin. Tu n'as plus de temps à perdre, assures-tu? et tu oubUes que cette vaillance, cette énergie de ta pensée toujours prête, toujours féconde, est faite du beau temps perdu de ta jeunesse vagabonde, d'un rêve, d'un souvenir de femme que tu as laissé accroché en quelque coin de ta mémoire, et pour lequel
tu as voulu devenir ce' que tu es?
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« Mais, dans ton orgueil tu t'es dit : — Qu'importe que je sois blessé, pourvu qu'elle le soit aussi! Qu'importent les moyens dont je me servirai, pourvu qu'ils l'atteignent à son tour. Eh bien! apprends de moi cette vérité : tu m'aimas et nous étions nés pour rester le plus près possible l'un de l'autre, et la destinée, en nous rapprochant encore, faisait tout bonnement son œuvre.... Dieu! et nous nous aimons, pourtant... Comment se fait-il que nos yeux se cherchent et que nos mains se détournent ? Par quelle aberration la protection inconsciente du hasard, si peu tendre aux humains, s'obstine-t-elle à extraire pou:* nous les plus purs de ses dons, tandis que nous en détournons la lèvre avec colère? par quelle rancune immense crions-nous à la vie : — tu m'as été trop marâtre autrefois, je refuse ce que tu m'offres à présent, je veux mourir dans ma haine contre les hommes, et conserver le droit de les maudire en n'acceptant d'eux aucun bienfait? Dieu! et nous nous aimons pourtant!...
« Te souvient-il de ce temps où nous cherchions l'absolu de toute chose? où je m'affligeais comme une enfant lorsque tu me prouvais que rien de nousmême ne survivrait à la mort? Quels débordements, quel lyrisme en toi, quel feu te dévorait! — « Vous n'êtes encore qu'à mi-côte, m'assurais-tu, encore écartée du sommet d'où l'on embrasse l'espace parcouru, et déjà vous vous retournez pour compter les clochers des villes,les toits des maisons, les terrasses, les portails à réseaux de plantes
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pariétaires, les colonnes pyramidales, les cippes à inscriptions funéraires! Patience, montez encore, le chant des grives vous avertira lorsque le crépuscule de la vie prendra possession de la plaine. Mais, comme dans un visage humain dont la partie osseuse ne s*altère pas, la conformation physique de l'endroit oii vous aurez aimé restera présente, circonscrite à vos yeux. La chute rigide de la nuit ne vous épouvantera point, vous que la lumière du midi aura baisée de ses ardeurs. Au milieu des ténèbres de ce décHn des heures, vous distinguerez dans le lointain comme une large incision des lignes de Tenceinte qui vous aura possédée autrefois; et vous verrez l'instant voluptueux s'illuminer encore en votre mémoire, sous les cris lamentables des gerfauts et des tiercelets ! Soudain, Raymonde, des oscillations précursives ébranleront tes organes. Tu songeras alors : — Vous m'appelez doncaussi,terresignorées,humus poudreux de l'avenir, auxquels nous apportons notre fange? — Prête à te dissoudre comme un élément, à être réclamée par le vaste sein des mers, un désir inconscient de te replonger dans ce qui est, un vertige attractif te prendront, à l'idée de t'assimiler à cette nature dont tes lèvres auront épuisé jusqu'à la fin les satiétés sublimes. »
« Ainsi me parhez-vous, lorsque nous n'étions pas plus maîtres de notre rhétorique que de notre passion. — Orgueilleux infortuné, tu méconnais cependant ma voix, tu réponds à mon appel par des blasphèmes ! Quelle divinité sinistre a pu te convier
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à ses rites, et quel terme a-t-elle prescrit à ton isolement? Comme ces fleurs sauvages que tu me cueillais et qui achevaient de mourir le soir dans mon sein, ton affection a passé sur moi et, si lointaine qu*elle m'apparaisse,il se dégage du passé où elle a retenti, du cœur contre lequel elle s'est appuyée, une trace odorante que je ne perdrai point. Tu veux haïr, et Tamie de ton adolescence trouve le secret de vivre encore quelque temps, avec les regains fugitifs de cet amour que, toi-même n'as pu remplacer; tu veux haïr, parce qu'il y a des méchants, des jaloux en ce monde? — Ne crois pas, ô toi qui cherches àm'enseigner la haine, ne crois pas que j'hésite entre hier et aujourd'hui. Je vivrai près de ces personnages mystérieux qu'hier a enfantés : nos souvenirs. Ils auront pour me parler des accents d'une tendresse , d'une miséricorde inouïe, qui effaceront les cris de ta violence et de ton désespoir. Ils me presseront dans leurs bras de fantôme ; ils me railleront de mes tristesses; ils me diront que je n'ai pas besoin du présent, puisque la meilleure part de moi-même leur revient de droit, car, tu sais bien qu'ils nous hantent ces souvenirs. Le passé a envoyé vers toi ses messagers et ses visions; tu le nierais en vain, Aloysius, tu as été effleuré, toi aussi, dans la serre, par ces spectres bien-aimés de nos plus délicieux jours, et pourtant tu te répètes, malgré tout: — Qu'a-t-il besoin de renaître, cet amour? pourquoi sort-il de la tombe où il était si bien?... » Brandimard restait absorbé sur les caractères de
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la lettre, autant que s*il eût été plongé dans la lecture du Scarabée d'or, d'Edgard Poë. Il s'avouait Tépuisement qu'il commençaitàressentir,et qui ne lui était pas encore survenu. Il n'avait cependant fait que la regarder dormir dans son sommeil de patricienne, et pourtant, cette femme restait dangereuse. — II voyait ses yeux et ses lèvres lui insinuer: — N'avonsnous pas toujours le droit d'être heureux? Et sa voix à lui, répliquait : — A quoi bon? je me suis fait à mon indiflérence.Il se disaitque cette prise de possession à accomplir sur celle dont il avait voulu se jouer, s'exécuterait avec ce qui lui restait de vertu, de croyance. Que c'était la seule touffe d'herbe où il pût se cramponner sur ce roc glissant oii son orgueil le faisait descendre. Mais, hélas! la seule pensée de ce rêve de tendresse, réduirait-elle en poussière ses représailles contre Raymonde? car, pour Brandit, tout ce qui ressemblait à un accomodement entre lui et les hommes pour lesquels il construisait des maisons et des tombeaux, lui donnait le goût de la plus fade boisson se mêlant à ses mets.
Un pas retentissant, des paroles brusquement échangées, l'avertirent que quelqu'un lui apportait des nouvelles, et que ce quelqu'un était Frédéric.
— Il vient d'auprès d'elle ! songeait-il, plus perplexe qu'il n eût voulu le montrer.
Frédéric poussait la porte, de façon à faire dégringoler les vieux Rouen qu'on avait assujettis sur le battant.
— Plus de tréteaux ! la batte d'Arlequin.— Plus
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de drame, de rôle, de scénario dont tu ne te soucies pas ! une mascarade, un bal travesti : la jupe de Colombine pour Mme Saulon, le vertugadin pour Mme Massicom't, la fraise de Pierrot pour moi. Pour toi... C'est juste, je te dois une explication. — Imagine qu'en arrivant à Passy, je me persuade entendre parler migraine, indisposition, etc., par quelques personnes. Je voulus avoir Tair d'être assez familier dans la maison, comme si j'y étais déjà venu le matin et montrer que je savais ce dont il s'agissait, d'autant plus que tout le monde paraissait déconcerté. Or, je prenais pour l'instant des poses classiques, et faisais semblant de m'apitoyer sur une migraine..., sans savoir quelle était celle de ces dames qui s'en trouvait l'heureux possesseur.— Mais peu importe; du moment qu'il y avait une migraine dans l'appartement, une souffrance de laquelle on causait, je trouvai d'un galant homme d'en paraître ému. — D'ailleurs, cela me donnait le droit de mettre mon coude sui* une console, d'incliner la tête comme ceci, de me» composer une attitude quelconque, en un mot, — et, tu le sais, les attitudes, c'est ce qu'il y a de plus difficile à établir sur une toile et en politique. — Tandis que je rêvais de mon mieux, arrive à moi M. Saulon. — C'est une affreuse chose que la migraine , lui dis-je. — Affreuse ? me répond-il d'un ton de bonne humeur, Eh ! depuis des années, Mme Saulon ne passe pas une semaine sans en éprouver de terribles atteintes. — Bon ! pensai-je, c'est sa femme qui est malade î me voilà au courant de tout sans J'avoir cherché
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Elle doit être couchée dans une pièce du haut... — Et que fait-elle pour cela? lui demandai-je, en affectant la plus grande commisération. — Mon Dieu, elle reste au lit trois jours, et elle avale un verre d'eau chaude qui Taide à se débarrasser plus vite Testomac. Depuis dix ans, je ne lui vois pas changer de procédé. — Et il s'en fut aussi souriant que si sa femme n'avait rien eu. Je pirouettais, lorsque maman Viterlin vint sur moi, roulant comme une toupie. — Eh bien, mon petit ! voilà donc la soirée manquée ? Comme Mme Ducroisy se déclarait incapable de jouer, on a demandé à Mme Saulon, qui refuse. — Elle a la migraine, lui répliquai- je avec assurance et dignité. — Ah ! je n'en savais rien. Si c'est la migraine qui en est la cause, je veux bien le croire — mais la soirée n'en est pas moins manquée, à ce que l'on m'assure, et c'est absurde ! — Moi, je voulus toujours garder mes apparences, mon rôle d'homme bien informé. Je ne bronchai pas d'une ligne. Mais je ;ie devinais plus qui était malade au juste dans la maison : de Mme Ducroisy ou de Mme Saulon. — C'est pourtant facile à guérir, la migraine ? recommençai-je : on se couche pendant trois jours ; on avale un verre d'eau chaude afin de se débarrasser l'estomac, et... — - Assez! s'écria Mme Viterlin, vous me communiqueriez le mal de mer. Je n'ai pas besoin de savoir comment on se fait passer une douleur névralgique. Elle s'en fut de si mauvaise" humeur que je ne songeai pas à répondre; d'autant plus que je voyais M. Ducroisy arpenter les allées
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du jardin d'un air rien moins que tendre. Lorsqu'il me vit, son premier mot fut : — Concevez-vous de pareils revirements ? Avant-hier, devant Brandimard, ma femme accepte de jouer Marion; maintenant, elle prétend que c'est impossible. Et mes invitations qui ont été lancées avec cette mention : on jouera la comédie! — C'est fort ennuyeux, repris-je, commençant vaguement à comprendre. Si Mme Saulon n'était pas dans ses jours de maux de tête, elle aurait pu la remplacer. — Hum ! ses jours de maux de tète ! vous imaginez-vous que j'en crois un mot? C'est un coup monté parce que je l'ai querellée en sortant de table. Mais, au fait, que me ràcontez-vous ? Moi qui comptais sur elle quand même- pour secouer ma femme de son apathie , puisque Mme Massicourt n'y peut rien ! — C'est de son mari que je tiens qu'elle est indisposée. — C'est extraordinaire ! Elle était ici il y a un instant. Encore un auxiliaire qui me fait défaut, alors? Je l'aurai fâchée par mes plaisanteries. Ah ! les femmes capricieuses ! Comment donc M. Saulon vous a-t-il annoncé cela ? — Mon Dieu ! bien simplement. Il m'a dit : Quand ma femme est atteinte de sa névralgie, elle se met au lit pour trois jours, et elle avale un verre d'eau chaude pour... — M. Ducroisy m'interrompit en frappant du pied : Allons ! il est écrit que je n'en sortirai pas ! — Au même instant, Thérèse Massicourt, Mme Saulon, et la vieille Viterhn accouraient à nous, comme enchantées. — Eh mais! pen^ai-je, il me semble qu'elles
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se tiennent toutes on ne peut mieux sur leurs jambes. Où donc est la malade dans tout ceci? — Ajoute que je distinguai Mme Ducroisy assise dans la serre. — Venez ! s'exclama Thérèse Massicourt à M. Ducroisy ; venez, que Ton vous fasse part d'un projet au moins aussi délicieux que le premier était mépourvu de charme. Ne prenez point cette figure méfiante, mon cher ami ! Voyons, puisqu'il est reconnu qu'en cette saison la comédie est chose difficile à réaliser, qu'objecteriez-vous d'une remise à six semaines de l'exécution de notre projet? et cette remise faite, que diriez- vous d'une jolie petite fête Watteau en plein air, là-bas, à Beaujon ? — Ma foi, chère madame, pourvu que je ne manque pas de parole à mes invités, et qu'ils ne perdent pas au change, votre idée est de celles qu'il faut prendre aux cheveux. — Convenez donc que vous aviez tort de vous fâcher, et que notre fête Watteau sera au moins aussi attrayante qu'un divertissement théâtral?
— J'en conviens volontiers ; mais soyez aimable jusqu'au bout, et chargez-vous d'être l'imprésario.
— L'affaire est faite, continua Mme Massicourt. M. Frédéric va nous dessiner des travesHssements. A présent, laissez-nous causer et ne nous embarrassez plus de vos arguments. — M. Ducroisy est parti en riant, ainsi que le reste de la société, et moi je suis entré dans la serre. — C'est vous! a prononcé Mme Ducroisy en m'offrant la main. — J'ai cru remarquer qu'elle semblait heureuse de me voir.
— Dites-moi, madame, essayai-je timidement, car
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je ne savais plus si je devais ou non garder ma figure attristée, seriez- vous assez bonne pour m'expliquer quelle est la personne qui est atteinte de la migraine et à laquelle nous aurons le plaisir de donner des soins? — La migraine ? Mais auoune de nous, que je sache. Ces dames sont en excellente santé. — Alors, comment se fait-il?... Je lui racontai tout dans les moindres détails, et elle ne put s'empêcher de sourire. A la fin, elle m'exphqua, qu'au déjeuner, ses amies et elle s'étaient efforcées de persuader à son mari qu'une représentation en cette saison de l'année donnerait plutôt la migraine à leurs convives que du plaisir, et que M. Ducroisy était parti furieux au jardin en répétant : — Vous faites intervenir la migraine à propos, quand une chose vous déplaît, et vos moindres caprices sont le prétexte à cette bête d'indisposition , des plus volontaires du reste, — Mme Saulon, à ce qu'il paraît, s'était révoltée, en lui affirmant que rien n'était moins imaginaire que ce mal là, qu'elle en souffrait depuis des années, et qu'elle en sentait même quelques pronostics pour le lendemain. Mme Massicourt, de son côté, l'avait traité d'égoïste, parce qu'elle y était sujette aussi, et ce fut à qui se sauverait de la migraine, comme si elle les eût tous menacés- Sur ces entrefaites, j'arrivais, et quelques minutes après, Mme Viterlin, sur mes pas ; en sorte que, trouvant la maison sens dessus dessous, nous n'avions, elle et moi, distingué qu'une chose, en entendant circuler cette rumeur insolite : c'est que si la soirée était manquée, la mi-
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graine en était la seule cause. Tu comprends? A la suite de tout cela, j'ai dû tailler mes crayons et écraser la pointe de mes pastels au plus vite. Je n'ai jamais eu de chance. Toutes les fois que j'ai voulu prendre la « pose de majesté, » selon Léonard de Vinci, il est toujours survenu des incidents qui m'ont empêché de la conserver. On ne m'a pas accordé une minute de répit. C'est ainsi qu'hier j'ai passé trois heures à tracer des costumes sur papier teinté.
Depuis une demi-heure, Frédéric était parti.
L'obscurité naissait. Brandimard avait ouvert une fenêtre pratiquée dans une véranda ; un frisson rétreignait ; la complète immobilité des choses engourdissant son corps , la pensée seule veillait en lui ; une agitation fébrile remuait des paroles intérieures en son cerveau ; il songeait. A mesure que la nuit spacieuse accusait sa présence et lui dérobait les traces des hommes, l'angoisse de sa pensée disparaissait: Ces imperceptibles ondulations du bleu n'entraînaient plus l'essaim des rêves qu'Aloysius se rappelait avoir traversés au début de sa carrière. Alors l'existence lui semblait fermée ; aujourd'hui elle s'ouvrait dans les mêmes proportions que ce brillant essor du soir se déroulant sur Paris. — Quoi ! se disait-il, moi qui ai refusé de ne connaître que la plate soumission des sens, l'égalité écœurante de la liaison conjugale, dois-je repousser ce caprice de mon esprit qui me conseille d'es-
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calader Tobstacle ? N'aurai-je donc pas aux yeux de tous, cette insolence du triomphe, cette sécurité de la force qui prend sa passion où elle veut et à l'heure où cela lui plaît ? Quelques natures de femmes ne sont-elles pas faites pour rappeler l'amour à l'époque même où elles s'imaginent lui jeter un cri d'adieu ?... Ardentes délices dontles pointes pénètrent en ma féroce résistance ; sauvage désir de vivre ; veines tempétueuses de son grand front qui bouleversez encore mon être ; voix placide et profonde que j'ai déjà entendue, seul, et qui retentit quand môme et malgré tout; étrange expansion d'une tendresse, qui ne veut pas mourir : allez-vous l'emporter, à force de vous attaquer à moi? L'infirmité de ma résistance va-t-elle donc vous livrer enfin votre proie déchirée, et n'ai-je pas lu pourtant que l'homme ne se rendait entièrement à la mort même que par le peu de vigueur de sa propre volonté?... — Et comme il ne redoutait plus aucun témoin, il s'appuyait, défaillant, contre le battant de la fenêtre ; il entendait ce singur lier phénomène du bruit de son cœur artériel, qui pépiait à son côté. L'avenue splendide et vierge du ciel s'ouvrait démesurément ; il lui semblait que le subjuguant appel de la bien-aimée tombait d'en haut, rejaillissait d'en bas; éperdu, il courba son front; ses bras fléchirent; un transport spasmodique l'envahit : — Raymonde!... Raymonde ! ... c;*ia-t-il dans la nuit.