SECONDE PARTIE
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L'enfant mourait. Le père regardait d*im œil sans couleur deux ou trois potions placées sur une table, se demandant vaguement si aucune ne pourrait agir. Dans le creux d'une chaise dépaillée, on voyait une poupée en chiffon. Le lit était composé d'une galette d'étoupes sur laquelle s'étalait une toile infecte toute souillée. Le médecin du bureau de bienfaisance, venu huit jours avant faire sa visite, n'avait plus reparu. En général, pour une méningite ces messieurs se" montrent deux fois et c'est tout. Le docteur en question, M. Galland, jugeait qu'une fois suffisait, puisqu'il s'agissait d'une petite fille d'ouvrier, que le père refusait carrément d'envoyer à l'hospice des enfants assistés, pour cause.
L'enfant mourait. Sa prunelle déviait doucement ; son cou sortait de plus en plus des épaules, et ses
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flancs, aussi èvidés.que ceux d'un lévrier, n'accusaient qu'un imperceptible battement. Ses mains convulsées frappaient l'air dans le vide. Le râle seo de sapoitrine,poussé par saccades, comme un sanglot, en s'échappant de cette enveloppe inerte, accentuait d'une telle façon le recul de la vie, que l'ouvrier restait terrifié par cette étrange phonation, qui n'a pas
d'orthographe pour être rendue.
Il venait de voir, graduellement, depuis dix-huit
ou dix-neuf jours, le mal se déclarer après la période de somnolence qui avait saisi Marie au milieu de ses jeux. Ce petit front dur et serré porteur de boucles chaudes, presque rissolées de soleil, s'était baissé. Elle s'endormait sur le banc de l'ouvroir, et ne se tenait plus droite, ainsi qu'une grande personne, en donnant la main aux enfants pour traverser le préau. La lumière d'août en ruisselant sur ce cou et ces joues encore gonflées de lait, rendait la maigreur plus saillante, et son teint devenait prie, pâle, tandis que Pœil remontait un peu sous la paupière aux fibrilles bleuâtres, et que les lèvres conservaient un reste de sourire tristement heureux.
Alors l'enfant si drôle, si pétulante prit un aspect farouche; de ses sourcils contracter et rapprochés, elle regardait son père avec une expression haineuse qui brisait l'âme de l'ouvrier ; sa conscience d'honnête homme en restait troublée tant il ressentait le jeu de cette menace muette qui, a chaque minute, puisait de l'hostilité contre lui à des sources inconnues. Sa fille aurait deviné subitement ce qu'il y a
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d'horrible à naître, à exister, qu'elle n'eût point chargé ses yeux d'un reproche plus véhément.
Les médecins se demandent encore d'où peut surgir ce singulier fait d'antagonisme moral dont l'enfant accable, en cette maladie, ceux qu'il aime le plus au monde ; quelle région secrète lui a dévoilé tout d'un coup cette animosité si cruelle que nous mettons, en général, vingt ou vingt-cinq ans à acquérir envers les hommes ? Rien de plus affolant que le redressement sauvage de la chair contre la chair, que ces petits bras minces qui vous repoussent, et cette tête qui se dérobe au baiser ; un effondrement se fait à l'endroit le plus reculé du moi-même; la mère la plus impeccable sent l'épouvante se figer en ses os, et c'est sur elle que s'exerce surtout cette cruauté. Le moment, vint oii Marie ferma obstinément ses paupières dans la craintede voir le jour; elle s'enfonçait sous ses draps, se couvrant la face, et paraissait mâchonner quelque chose; pressée de questions, elle regardait sans comprendre ; ou, si elle sortait de son apathie, sa bouche ne laissait tomber que des sons incohérents que l'intention ne dirigait plus; ses membres, ramassés, refusaient de se détirer. Lorsque Jourdain tàtait le battement de son pouls , un essaim de vibrations se scandait, se formulait comme s'il eût touché les cordes d'un instrument sonore, et des cris de détresse échappaient à l'enfant.
Ainsi qu'en toutes les méningites, l'affection de Marie, avant d'atteindre le troisième période, eut quatre jours d'arrêt ; le père, en son inexpérience, crut sa
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fille sauvée, et cette joie si rétive à descendre sur te cœur d'un malheureux reflua en lui comme la folie. Le soir même les convulsions reparaissaient, et l'ouvrier tordant ses mains se sentait une sorte d'écume sur la langue. Le dernier instant de la petite Marie en était arrivé à n'être plus qu'une question de minutes : le globe de l'œil prenait une oscillation mécanique ; la peau se couvrait de sueur visqueuse sous la compression des nerfs du crân^. Depuis cinq ou six jours, l'état de l'enfant atteignait ce degré solennel où le corps se débat encore, mais où la perception des choses a disparu.
Dans l'idée bizarre et incompréhensible de vouloir réchauffer les extrémités avec une chaleur animale, pendant que s'accomplissait la lente asphyxie du cerveau, on avait déposé sur ses pieds un vieux chat jaune, souffreteux, qui, bercé sans doute par les soubresauts du corps, s'allongeait paisible. La fenêtre à tabatière laissait tomber le jour d'en haut, et le filet mince du couchant faisait rayonner un instant le bout des cheveux, les doigts de la petite et le pelage ras de la bête. Tout d'un coup, il semblait, d'après le grincement qui s'échappait de cette cage osseuse, que l'horloge de la mort eut remonté encore une fois son tour de cadran ; car, ce bruit, comparable à celui de la râpe, surchargeait l'esprit d'effroi, tant il paraissait impossible qu'il put s'échapper d'une aussi faible créature. Le père, épouvanté, s'imaginait que le son unique parti de cette poitrine perçait le silence de toute la maison, et qu'il
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devait traverser les parois du mur. Il écoutait, et l'ouïe, dilatée d'horreur, agrandissait en son imagination le prolongement de cette agonie. Les narines pincées de Tenfant ne subodoraient plus aucun souffle extérieur ; les lèvres seules, entr'ouvertes, aspiraient un peu d'air; l'ouvrier, debout, était oljligé d'écarter de la main quelques mouches bourdonnant dans la chaleur acre, qui menaçaient d'entrer par une aspiration dans la gorge de sa fille.
Cependant, une interruption eut lieu ; le hoquet fit trêve un instant ; les paupières se levèrent lentement, et l'œil, plus transparent que ne l'est en général celui des êtres dans l'état normal, perdit une seconde son aspect de stupeur mortelle. Bientôt les yeux eurent un vague élargissement, une expression attardée de vie, les empêchait d'engloutir l'ombre qui flottait au-dessus d'eux. Mais ce ne fut qu'un éclair : le bleu du regard se troubla comme une eau vaseuse ; la rétine parut torturée comme si les gracieuses images dont peut rêver l'enfance, s'étaient retournées avec des attitudes menaçantes.
La mansarde était nauséabonde. Le papier, raclé par endroits, présentait comme des taches d'immondices. C'était un peu plus grand, peut-être, qu'une cellule de Mazas ; mais le malheureux qui l'habitait n'en était pas moins tué par cette boîte gluante qui corrompait sa respiration et portait au fond de ses poumons un résidu de crasse, une vapeur composée de toutes les déjections animales que le vent charriait dans ces corridors et ces greniers. Comme la
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maison appartenait à FAssistance publique, on avait partagé chaque chambre du dernier étage en trois parties, au moyen de deux cloisons. Grâce à la dose d'air respirable prélevée sur les locataires de ces misérables réduits, on triplait le rapport de cette fraction de Timmeuble. L'administration venait de décréter que quelques mètres cubes d'atmosphère empestée étaient suffisants à Téconomie animale des gens qui s'enfermaient d'eux-mêmes dans ces cabanons. Le petit Ba-be-bi-bo-bu n'en gémissait pas moins sur la difficulté qu'il éprouvait à faire rentrer les termes, car il n'y avait aucune solidarité d'intention entre l'Assistance publique et les gens auxquels elle s'acharnait à présenter ses quittances moulées d'une magnifique écriture. Il semblait de très-bonne foi aux infortunés condamnés à peupler ces cellules, qu'ils ne prenaient la place de personne ; car le plus mince des vicaires de la Société de Saint- Vincent-de-Paul aurait eu quelque mal pour accomplir dans une de ces armoires la plus petite des génuflexions envers Dieu le père. Les malheureux comprenaient difficilement pourquoi, au bout de cette niche, de cette soupente qui leur était concédée sous les plombs, s'adjoignait un paiement de loyer. Ce loyer, est-ce qu'ils ne le payaient pas de leurs tortures physiques, de leur rétrécissement moral ? Ils auraient pu dire aux propriétaires : — Puisque vous nous retranchez de l'action sociale ; puisque nous vous évitons de nous conduire en cour d'assises, comme révoltés, puisque nous vous ôtons une quandité raisonnable de bouches à nourrir au bagne ou
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dans les maisons centrales où vous nous envoyez, en général, neferiez-vous pas mieux de nous concéder un certainlaps d'années pour mourir ici d'épuisement ou de froid ? Voyons, mettons-y chacun du nôtre : nous vous débarx'assons de nos personnes ; en revanche, vous n' exigerez plus de trimestres ni d'impositions de portes et fenêtres.
La figure de l'enfant s'injectait de teintes violacées. Son père alla ouvrir afin d'appeler du secours, car un grand effroi s'emparait de lui, lorsque des bruits de pas retentirent dans le couloir infect. Le matou, réveillé, s'étira, et d'un bond vint miauler de détresse.
— Qu'est-ce que cela? proféra une voix furieuse, que Jourdain reconnut pour celle de l'avoué Ba-bebi-bo-bu; qu'est-ce que cela, Aubry? Je vous avais défendu de tolérer ces animaux dans la maison ; les locataires du premier se plaignent que leur vacarme sur les toits nuit à leur repos, et vous continuez malgré tna défense?
Le concierge balbutia des excuses et voulut empoigner le chat, qui recula dans la chambre.
— Un instant! cria Jourdain en se plaçant devant ranimai. Demain, vous le tuerez si vous voulez ; mais aujourd'hui, voyez-vous, il me sert à réchauffer les pieds de mon enfant qui se meurt.
— Prenez cette bête, commanda Ba-be-bi-bo-bu,
tordez-lui le cou et jetez-moi ça à l'eau, un peu vite.
C'est la deuxième fois que je vous y prends, Aubry;
à la troisième...
Le concierge se précipita sur le chat, le mit sous son bras et Tétrangla de sa large main.
— C'est fait, exclama-t-il avec un gros rire. Pouah ! que ça sent mauvais ici.
— Ditesdonc, demanda Touvrier anéanti au portier, voyant Ba-be-bi-bo-bu poursuivre son chemin dans le corridor, maintenant qu'il est tué, il n'incommodera plus personne ; mais comme il n'est pas encore refroidi, il m'aidera tout de même à rappeler la chaleur sur ma petite. Hein ! donnez-le moi, mon vieux ?
Le concierge, sans savoir au juste pourquoi, se laissa reprendre l'animal, et courut sur les pas de l'avoué.
— Qu'est-ce qu'il chante? cria Ba-be-bi-bo-bu.
— Oh ! rien, m'sieu; Il prétend seulement qu'il a le di'oit de garder la peau et de la vendre cinq sous à un écorcheur. Dame ! je la lui ai laissée.
Ba-be-bi-bo-bu haussa les épaules et s'enfonça dans les profondeurs de l'allée noire.
Le père disposa le chat mort sur l'enfant qui se roidissait de plus en plus.
— Marie ! Marie ! appela-t-il.
Il n'osait plus toucher sa fille ; le petit corps demeurait immobile, comme si le poids de la bête l'eût empêché de remuer les jambes Un pas rapide et léger s'annonça, et une femme apparut.
— Monpauvre M.Jourdain, commença-t-elle, voilà tout ce que j'ai pu trouver... Ah !... Et elle reculait, car l'enfant, dont les paupières s'étaient arrêtées
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à mi-chemin des yeux, venait décidément d'expirer.
— Allons, reprit-elle plus bas, saisie au cœur par ce qu'elle voyait ; elle ne souffre plus ; c'est toujours cela.
Le père regardait, les bras croisés, sans étonnement du sort, sans révolte, en véritable abruti de la destinée qui n*a même plus de colère.
— Oh ! je sais bien que c'est ce que vous allez me répéter, poursuivit-il sur un ton traînant. G*est inutile, madame Gargouille. Croyez- vous que j'aimais pas ma petite pour elle?... Est-ce que ça ne vaut pas cent fois mieux que de la voir pâtir? Faudrait point croire pourtant que je suis un égoïste... Seulement... Eh ben! on s'imagine qu'on a souffert toute sa vie sans interruption..., et puis, v'ià qu'un jour on perd son enfant, et on s'aperçoit alors qu'on n'avait rien enduré du tout jusque-là...
— Monsieur Jourdain, je voudrais ne pas vous quitter en ce moment. Mais enfin, ayez la patience de m' attendre une demi-heure..., C'est pour m'occuper de notre mignonne que je sors.
— Merci, tout de même, madame Gargouille. Je serai tranquille.
Comme elle descendait, il remarqua qu'elle avait posé douze francs et des sous sur la table.
Une idée le fit tressaillir. — J'aurai son portrait! murmura-t-il. Et une sorte de joie égarée avivait son regard. Il jeta les yeux autour de lui : des linges sordides, des lambeaux l'entouraient ; mais nul vêtement.
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— C'est que nous ne sommes pas des gens chez lesquels les photographes se décident à venir.
Il avisa un paquet de papiers et en retira bien vite cinq à six journaux.
— Voilà qui me remplacera ces puantes guenilles, songea-t-il.
Il ouvrit les journaux tout grands, posa dessus quelques loques qu'il étala le mieux possible, quoique ses mains fussent agitées d'un tremblement de plus en plus marqué ; puis il se pencha sur le grabat, ôta le chat des pieds de l'enfant.
— Eh ! fifiUe ! dit-il, comme si ses entrailles eussent été retournées, comme s'il n'eut osé la toucher sans la prévenir... nous allons venir un peu avec pépère, hein?...
Il la prit et faillit tomber en même temps.
— N'aie pas peur, Mlle!... n'aie pas peur!... Il la berçait, en effleurant son front, mais ses pieds
le portaient à peine ; il y avait de la solennité dans la façon dont il la soulevait et la déposait sur les journaux. Il entortilla le petit corps, déchira un vieux sac de toile, afin d'en faire des ficelles pour assujettir le papier sur les membres, mit l'argent dans sa poche, et re^^jsaisit son mince fardeau. ,
— Nous v'ià partis, fifille !
L'ouvrier descendit d'un pas lourd, traversa le vostibule, et s'aventura dans la rue ; mais il vacillait contre les boutiques.
— Ivrogne, lui intima un sergent de ville, tâchez do ne pas vous laisser tomber, oujevous f... au clou.
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Cette menace rendit quelque assurance à Jourdain.
— On ne s'aperçoit de rien, réfléchit-il. J'amverai au bout.
Il réussit à rappeler quelque énergie, affirma son pas sur le trottoir, et au bout de trois quarts d'heure de marche, il arrivait au boulevard du Prince Eugène, et distinguait enfm un écriteau de photographe.
— Voyons, peut-être qu'ils voudront...
Il s'enfonça presque hardiment dans la cage de l'escalier, grimpa jusqu'au troisième, et sonna.
— Que je suis bête! se dit-il, ici, on entre sans sonner.
Et il ouvrit lui-même la porte, qui annonça son arrivée par le bruit d'un timbre.
Un employé vint à sa rencontre.
— Est-ce qu'on opère encore maintenant ? lui demanda-t-il.
— Certainement qu'on opère. Mais...
Jourdain comprit.
— • Voilà de l'argent ! ajouta le malheureux en sortant, tout d'une poignée, ses douze francs de sa poche, et en les présentant.
— Ah !... Ayez la complaisance de passer de ce côté !
Comme il était cinq heures et demie du soir, et qu'il 'ne restait plus persoime, on le fît entrer de suite dans la salle.
—Voulez-vous qu'on vous prenne debout ou assis
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fit un des opérateurs, qui était en train de passer une vareuse.
Jourdain dénouait son paquet lentement. Il se décida enfin à prononcer tout d'un trait :
— Ça n'est pas de moi qu'il s'agit, messieurs; c'est de ma petite de trois ans, qu'est morte il y a deux heures, et je vous l'apporte..., voilà !...
Le jeune homme, qui l'écoutait appuyé sur l'appareil photographique, recula stupéfait.
— Ah! ... une pose après décès! murmura-t-il. C'est cinquante francs.
— Rien que la tête, alors, supplia le raisérale à voix basse... Si vous ne voulez pas faire le corps, prenez seulement la figure, ça me suffira. . . Je n'ai que douze francs, vrai !... Ah ! si, voilà encore des sous.
L'autre, sans répondre, roula son appareil, dit quelques mots à celui qui avait introduit Jourdain, et apporta quelques lambeaux de mousseline blanche. Puis se tournant vers le père :
— Nous allons l'arranger.
Jourdainleslaissa faire, regardant sans oser parler, de peur de voir s'évanouir leur bonne volonté. J/opérateur coucha la petite morte sur des coussins, lui releva légèrement la tête, disposa la mousseline autour d'elle, en éparpillant ses cheveux. Lorsqu'il se releva, il vit briller dans l'œil de l'ouvrier un sentiment d'immense reconnaissance.
Le portrait commença. Jourdain, immobile, retenait sa respiration. Ses bras pendaient ; sa chemise
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était entr'ouverte ; il n*avait pas même croisé son bourgeron.
— Voilà qui est terminé, annonça Topérateur au bout d*un instant, en retirant le châssis de Fappareil.
Il sortit et revint cinq minutes après, avec une plaque de verre qu'il éleva du côté de la lumière.
— Regardez ! dit-il.
L'ouvrier distinguâtes traits décomposés de Marie.
— C'est bien elle ! Merci, monsieur, merci de votre complaisancç ! Si je peux reconnaître ce que vous avez fait, un de ces jours ! . . . Vous ne le croyez peut-être pas ; mais, voyez-vous, si je peux reconnaître.,.
— Allons, mon brave, remportez votre petite fille. Après-demain, vous aurez l'épreuve...
Jourdain revint vers son enfant, qu'il baisa.
— Quel dommage de l'ôter de là ! Elle est si bien! Il la replaça dans les papiers avec lesquels elle
était auparavant entortillée, et parvint à l'empaqueter de nouveau.
— A présent, pensa-t-il, si on s'aperçoit de ce que je porte, ça m'est égal ! Il n'y aura plus moyen de m'empêcher d'avoir son portrait.
Il sortit, laissant les deux hommes stupides d'étonnement de ce qui se passait, au point qu'ils n'eurent pas un instant l'idée de l'interroger. Il marcha sur le boulevard plus tranquille, et traversa les rues sans s'inquiéter de ceux qu'il coudoyait. Mais la surexcitation qui l'avait fait voler chez le photographe, sous l'empire d'une exaltation mo-
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mentanée, le laissait en proie à une sorte de prostration* Le fardeau, si mince en apparence, devenait lourd comme la pierre. Jourdain s'imaginait qu'en leregardant, les passants découvraient ce qu'il portait. Lui-même éprouvait une impression tenace qui le convainquait lentement de l'impossibilité oîi il serait de cacher l'enfant plus longtemps si quelqu'un venait à le heurter. Il s'imaginait qu'on le filait et qu'on allait lui demander compte de ses desseins, comme s'il eût commis la violation d'une tombe. D ressentait à travers le papier la roideur du petit corps, et il réfléchissait : — Mais, ce n'est pas possible que ce soit là ma fille ? Il voulait ouvrir le paquet, en haut seulement, afin de se donner une confirmation de la réatité ; cette rigidité du cadavre le rendait fou. Il s'assit sur un banc, cherchant à dévoiler la frêle créature par un bout. Un petit garçon de deux ans s'app^'ocha curieusement, comme pour lui parler. Sa présence lui causa une frayeur aveugle ; il reprit une course précipitée vers la hauteur de la rue Saint-Martin. Comme il tom*nait autour du square, il entendit des enfants qui chantaient ; le vent du soir agitait leurs cheveux autour de leurs figures salies, morveuses, lutines. Il se glissa dans le jardin et s'assit à demi-mort sur un banc. Près de lui, des jouets de bois gisaient à terre ; une demi-douzaine de marmots, le derrière en l'air, le nez dans le sable, armés de pelles, remplissaient gravement des sceaux et des pots de confitures vides et écornés, les renversant ensuite pour faire des
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pâtés. L'ouvrier se rappela que c'était la distraction favorite de son enfant , de sa petite Marie, qui était ficelée là, dans des journaux. 11 eut un jet de sang qui lui monta aux yeux. Cependant, il lui semblait qu'il revenait à la raison dans ce jardin oii, tant de fois, le soir après sa journée, il l'avait conduite, courant après elle derrière les arbres, et affectant de se laisser attrapper afin d'exercer ses jambes frêles. Il distingua de loin la marchande de plaisirs, pour laquelle il gardait toujours un sou afin de régaler la petite. C'était grande liesse alors; Marie prenait les assiettes d'un petit ménage de trois sous en fer-blanc, acheté au bazar, émiettait son plaisir , et l'on inaugurait une dînette. Toute la troupe accourait et s'attablait sur le banc, croquant du sucre ou se bourrant de pain d'épice. Au retour, l'ouvrier portait l'enfant et serrait de ses grosses mains ses pieds nus dans ses souliers déchirés, pendant qu'elle lui passait les bras dans le cou et s'endormait sur son épaule.
Soudain, la ronde folâtre se rapprocha, et une petite compagne de sa fille le reconnut, se détacha du cercle et vint lui dire :
— Oii donc est-elle, Marie ?
Cette fois il tressaillit violemment, se leva sans répondre et sortit du square en courant.
Au bout d'un quart-d'heure, il atteignait enfin sa maison. Il franchit le vestibule, et put remonter au sixième sans avoir été aperçu du concierge.
Mais sur le palier, il trouva Gargouille épouvantée, qui recula en l'apercevant.
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— Seigneur Dieu ! qu'avez-vous fait ? s'écria-t-elle au paroxysme de la terreur ; car elle avait vu le lit vide à son retour, et s'était persuadée que Jourdain ayaut pris renfant était allé se jeter à Feau avec elle, dans un transport de folie.
Elle le regardait, et pourtant il ne lui venait pas à Vesprit de deviner qu*il y eut dans ce paquet le cadavre de la petite Marie.
— C'est elle! Je la rapporte... J'aurai son portrait, lui dit-il pour toute réponse.
Il entra dans sa ratière, reposa l'enfant sur le galetas d'étoupes ; mais, à bout d'énergie, à jeun, il tomba de sa hauteur évanoui sur le carreau.
C'est le soir. Une chandelle brûle dans un bougeoir de cuivre. Le père est assis sur une chaise, le coude sur la table. L'enfant semble dormir ; elle est à demi couverte par le bourgeron de laine de l'ouvrier. La journée est finie. Gargouille entre doucement etdéposeunrouleau de papier gris sur le lit. Elle en tire une chemise debatiste ornée de valenciennes.
— Tenez, monsieur Jourdain, c'est une de mes belles, je vous en réponds ! Nous allons l'habiller, la chérie!...
— Ma bonne madame Gargouille, c'est trop riche ! J'peux pas... Non. non, la moitié d'un drap...
— Je vous dis que j'ai été la chercher tout exprès pour vous au Mont-de-Piété, oii je l'avais mise il y a huit jours. Ça va lui aller joliment bien !
Et elle essaya de soulever Tenfant.
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— Non, non, madame Gargouille, je m'en charge à moi tout seul... Enfin, j'aime mieux qu'il n'y ait quÈî moi qui touche à ma petite.
— Ah ! c'est différent, mon bon monsieur Jourdain. Ce que j'en fais, moi, c'est, pour vous épargner...
— Madame Gargouille, j'ne sais rien répondre maintenant; mais ce que je vous remercie, ce que je voudrais faire pour vous rendre ...
Et l'ouvrier étouffait.
-^ Me rendre ? Fi donc ! monsieur Jourdain. Je m'en vais, parce que je devine que vous voulez être seul. Vous avez du respect humain, vous; vous n'osez pas pleurer devant moi, qui suis une femme. Mais quand vous me voudrez, vous n'aurez qu'à m'appeler, au moins !
Avant de sortir, elle plaça sur les membres nus de Marie, la chemise encore parfumée.
— Voyez, murmura-t-elle, essayant encore d'arracher Jourdain à son horrible silence, et d'amener à son cœur une idée de compensation. Voyez, elle sera aussi belle que les plus riches petites mortes du quartier.
Elle partit enfin... et l'ouvrier resta debout devant la dépouille adorée.
— Oui..., oui, c'est une excellente, une digne femme... Cette chose lui a servi pour,-
Il eut une nausée.
— C'est comme cela que les patrons en donnent à nos filles convoitées, songeait-il en branlant la tète.
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C*est fin tout de même, cette lingerie de courtisane ! Mais il bondit presque, et arrachant du corps de son enfant la parure de dentelles, le joyau infâme qui la souillait dans sa pensée :
— Au moins, s'écria-t-il, établissant en une seconde un point de contact entre Marie, si elle eût vécu, et la chemise que, douze ans plus tard, un bourgeois aurait pris plaisir à faire couler le long de ses membres, au moins..., tu n*en auras jamais porté !
Deux heures après, Jourdain accablé dormait assis près du cadavre. Un homme souleva le loquet de la porte : c'était Frédéric, devenu, grâce à Brandt, en dépit de M. Laribe, locataire de TAssistance. Il enveloppa le groupe d'un trait, vit le peignoir de batiste, dédaigneusement repoussé, comprit sans doute, et sortit deux minutes. Il revint portant quelque chose de lourd.
— Tiens ! dit-il à Jourdain, sans savoir s'il était entendu ou non, les nuits sont tout de même fraîches, mon pauvre camarade. Sang de Dieu ! quelle voille !... Prends cette couverture pour elle et pour toi ; c'est celle de la pauvreté. On y tient à deux, même à six, lorsque c'est nécessaire ; et on y dort Inen, parce qu'on s'en couvre fièrement.
Et il assujettissait le mieux possible, sur l'enfant mort et sur le père, les vastes pans de la postérité de Jacob,
La chaleur devenait accablante, et des groupes de promeneurs cherchaient les monuments funéraires abrités par une végétation épaisse, lisant curieusement les inscriptions. Certains cénotaphes de forme conique s'élevaient dans la montée horizontale, en sorte qu'à distance, les longues et minces croix de fer, les pierres inclinées do Jiaient l'illusion des voiles et des mâts d'un navire.
En se plaçant sur une petite éminence, c'était chose curieuse que de regarder monter pas à pas les porteurs de couronnes dans des attitudes lourdes et empêchées. Les figures se disposaient ensuite entre les verts printaniers et les verts plus noirs des gazons qui ressortaient en taches claires ou en pl^ns sombres suivant la direction du jour. Quelques tombes 'iélaisséesy anciennes, offraient comme des pla-
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ques de rouille au bord d'une allée poussiéreuse ; d'autres, dans rélpignement, se dressaient effondrées, pittoresquement couvertes de la végétation qui présentait là un fond d'herbages collés, ou des broussailles barbues hantées par les vagues blancheurs des stucs gi'avés, pendant que des marbres d'un noir caravagesque entraientbrutalementdans la blafarditô de la lumière. De grandes haleines de vent inclinaient les arbustes, sur les hauteurs; un parfum latent, mystérieux régnait dans» cette partie du cimetière oii l'on rencontrait des trophées romanesques de bouquets, de couronnes d'immortelles. Dans 1 eparpillement des promeneurs, un groupe de dix ou douze personnes au dos arrondi, courbées douloureusement autour d'une fosse, faisaient entendre le murmure monotone d'une prière liturgique. Au milieu d'un sentier tracé en ligne droite, une femme appuyée contre un mélèze créait à elle seule la composition d'une attitude dramatique faite pour tenter un peintre possédé de la manie du style. Et pourtant, ce n'était plus le cimetière de campagne, d'où le regard trouve à l'horizon soit une marge de blés verts, soit un mouvement d'eau ou de terrain, sous la puissante transfiguration des nuages. Le cimetière parisien s'étalait avec ses mausolées de tout style, ses ornementations hybrides, ses amoncellements d'ex-voto, ses épitaphes bêtes où l'on sent le pied, la main le torse du monsieur des villes, du boutiquier qui tient à honneur qu'on dépense du Carare sur ses dépouilles, saas se soucier qu'il soit taillé sculpturale-
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ment ou non; Fignoble juste-milieu qui ne voit dans l'art que la représentation du moins ou du plus d'écoulement de pièces de cent sous, s'y ébaudissait à l'ombre de ses colonnes rostrales : c'était vrai. Mais en regardante distance; en adoptant certains postes d'observations, les objets les moins faits pour s'associer se réconciliaient d'eux mêmes. Les petits édifices carrés ou pointus se massaient; un clocheton perforé comme un ostensoir dans le goût sarrazin filait dextrement dans l'air, au-dessus des grosses mottes de terre où ondoyaient les herbes folles. Les restaurations gothiques où les époques étaient par malheur confondues, où l'on plaçait dans un monument du douzième siècle des arcades du quatorzième, se dcessaient comme un pan de vieux cloître; deux statues couchées d'abbé et d'abbesse représentaient deux personnages illustres, au sein de la vieille civilisation que le bruit de leurs amours épouvantait encore. Des machabées criaient à l'immoralité au sujet des soi-disant restes d'Eloys et d'Abailard, qui n'auraient pas dû se trouver même à cent mètres de distance de l'endroit où pourrissait la « dame » d'un notaire; mais les romantisants jouissaient et nul ne partait sans enlever au crayon un bout de profil des grises moulures. Les façades des caveaux de famille s'alignaient paisiblement ; un cordon de toitures intermèlées par le jet aigu des pins grimpant eii amphithéâtre et la contrariété des verdures et des dômes, les toits d'ardoises, les petits édifices aux allures de chapelles anciennes, perchés comme
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des églises, les carrés de fleurs jovialement épanouies, les tournants étroits des allées, donnaient rillusion lointaine d'un village de Suisse, d'où se détachait parfois la silhouette d'un pasteur, le livre sous le bras. Les plus vieux mausolées s'enfonçaient d'un air rechigné dans le fouillis boisé. Certains arbres avaient des dimensions, des configurations bizarres et dépassaient les autres par une crue singulière. Les végétations épaisses, intenses de cette portion de terrain formaient des oscillations sous lesquelles des couples amoureux venaient chercher la fraîcheur. Mais un frisson s'emparait des sens lorsqu'on pensait que ces attitudes, ces élancements de cyprès offraient l'exultance d'une pourriture humaine, d'une boue physique qui engrossissait le sol et surmenait les germes d'une éclosion plantureuse. C'était au point qu'on se figurait trouver quelque chosede l'homme, tapi dans l'évasement des cîines. En quelques endroitsles touffes étaientlourdes ; latacitùrnité s'appesantissait sur un saule dans lequel les tons froids et funèbres du deuil contribuaient avec ses flancs tassés à lui donner un air de suprême anéantissement. Unjet d'arrosage sur les plates-bandes des tombes faisait monter du sol un vague petit brouillard. Dans les fonds de sentier les sycomores se refermaient presque envoûte; le jour descendait d'en haut, et le silence d'apaisement qui naissait mettait une puissance de mystère, une solennité de couleur dans la clarté verte. Les sous-bois, si propices aux entretiens, semblaient plutôt faits pour être traversés
le bras à la taille, la main à Tépaule, en longeant les guirlandes de marbre des corniches, dont les nervures paraissaient dessinées tant le relief en était doux. Mais les portes carrées des mausolées jetaient des barres d*ombres sur le sol, comme pour répéter de distance en distance les défis de la mort, et Ton emportait en soi un peu de ce brun lugubre des allées à l'extrémité desquelles les grosses branches s'appuyaient pesamment sur Fhorizon.
Tout à coup, des premiers plans calcaires du Père Lachaise qui réfractaient des blancs de lumière crayeuse, s'avancèrent des enterrements de diverses classes, depuis le corbillard du pauvre lestement déchargé, jusqu'au char ployant sous le faix décoratif. Les porteurs soutenaient la bière, et la file du cortège se déroulait. Epars dans toutes les directions, chacun de ces cordons humains escortant un cercueil prenait le cimetière en biais et en long et dévidait un ondoiement de grandes masses, fourmillant dans l'allongement des cheminsen pente. Ily avait des gens qui suivaient bien endimanchés, le pouce dans leur chapeau, se dandinant gauchement. Le noir violent des costumes s'enlevait sur les surplis des chantres, et l'or en gaufrure des étoles des prêtres scintillait d'un jaune maladif à côté du rouge criard des calottes d'enfant de chœur. Les teintes s'allégeaient dans le lointain et le cortège n'offrait plus qu'une ondulation endormie sous le voile caressant des fauillages devenus d'un gris bleuâtre, pendant que les lueurs des cierges plantaient encore ça et là des réveillons de taches symétriques. 14
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Les mouvements partaient, se développaient, se succédaient dans une sorte de fatalité prévue et réglée, entre les basses les plus sombres, les plus ténébreuses de la coloration, jusqu'aux dessus les plus stridents, les plus lumineux donnés par le soleil ou Tazur clair du jour.
Soudain, de cette profusion de figures amoncelées, une évolution simple , rapide, se détacha de la masse générale, et vint aboutir à un enclos presque abandonné. Deux hommes prirent â*un brancard une étroite boîte en bois blanc, mal clouée, abritée seulement d'un morceau de drap de laine salie, constellé de gouttes de cire, comme ceux que donnent les pompes funèbres àTenfant deFindigent. Un fossoyeur déblaya bien vite un trou dans la tranchée et le petit coffre fut jeté dedans. Trois personnes étaient aux côtés du vicaire de la chapelle, qui envoya un jet d'eau bénite et se sauva.
— N'oubliez pas le jardinier, dit une voix traînante de travailleur après s'être rendu compte qu'il y avait dans le groupe quelqu'un qui puisse satisfaire cette demande.
Une femme qui faisait partie des trois personnes mentionnées, se hâta de lui mettre une' pièce de monnaie dans la main, ensuite elle eut un geste d'affectueux entraînement pour prendre le bras d'un de ceux qui l'accompagnaient.
— Monsieur Jourdain, allons, revenez avec nous... Que voulez-vous faire ici?... Soyez homme, mon pauvre monsieur Jourdain! C'est fini, hélas! Quand vous resterez à regarder ça...
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Le second interlocuteur joignit ses instances à voix basse à celles de sa compagne.
— Soyez tranquille, monsieur Girardelle, et vous aussi, ma- chère madame Gargouille, je serai calme; mais allez m'attendreunpeuà la sortie du cimetière, si vous voulez; je vous rejoindrai bientôt. Seulement je veux, oui, je veux être seul un peu.
Ayant ainsi parlé, le brave homme s'assit sur la terre nue, et ses deux compagnons voyant bien que toute insistance serait inutile, s'éloignèrent.
Or, à ceût mètres de là, à peu près, une autre scène se déroulait.
Des ouvriers étaient en train de transporter des corbeiWes de pierre pour un monument en réparation. On redallait aussi un caveau de famille, et la fine poussière blanche des blocs était foulée par le pied d'un homme et d'une femme, regardant tous deux distraitement, et se rapprochant à chaque instant l'un de l'autre.
C'était une visiteuse et un architecte.
Ils se parlaient bas, se souriaient, réalisaient, sans la moindre préoccupation d'attitude, le pur motif d'une scène antique. L'imagination, le cœur d'un peintre eût sauté, de la vision des cercueils en plomb dont on préparait l'emplacement, vers ces deux êtres qu'on sentait irrésistiblement liés, peut-être pour une heure, peut-être pour la vie. La jeune femme épelait les inscriptions funéraires qui l'entouraient ; elle se baissait même pour lire entre les herbes. Sou compagnon, la voyant alors réaliser la
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pose si classique du berger du Poussin, courbé sur une pierre dans le paysage d'une campagne historique, ne put s'empêcher de remarquer à voix basse et en souriant :
— Et toi aussi, Raymonde, tu auras vécu en Arcadie... !
Il s'avançait ensuite vers les ouvriers, donnait un ordre, examinait, mais sans la perdre un seul instant du regard, sans qu'aucune inflexion de sa personne lui échappât. Faisait-elle quelques pas ea avant? Il y répondait dans la même direction, involontairement. Levait-elle son visage sur lui pendant qu'il avait la tête d'un autre côté ? Un secret instinct l'engageait à se retourner. Le vent charriait des nuées de moustiques, la chaleur était vive, et les terrassiers s'absentaient à chaque minute pour se rafraîchir; ils en profitaient alors afin de se couvrir effrontément des yeux. Par instant, ils regardaient descendre le lugubre appareil de la mort, les chevaux du corbillard vide, fouettés dans le lointain.
Comme ils étaient sur une petite élévation, le soleil allait les tourner et prendre d'un coup la barbe presque brune du personnage de grande taille et les cheveux châtains de la dame, tandis qu'un monument protégé de lierre, situé à quelques pas, à mi-hauteur semblait presque leur offrir un accotoir, comme un bout d'épaule pour s'appuyer tout près. — C'était le moment où le brancard de la petite Marie dansait lestement balancé au bout des cour-
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roies de cuir qui le suspendait aux épaules des gais croque-morts. — Je t*aime !... oh ! je t*aime! disait' Aloysius, mais n'osant pas faire un seul geste, à cause de la présence des ouvriers... Elle, se taisait ; et lui, surexcité par la contrainte qui leur était imposée, répétait encore : — Je t'aime ! je t'aime ! — Un jet de soleil les foudroya de sa clarté, les cingla d'une chaleur âpre, aux lèvres et à la nuque. Le pic des travailleurs ouvrait toujours les flancs delà terre pour l'enfouissement des trépassés futurs, et martelait de son bruit incessant ce murmure de paroles. La même voix continuait le prolongement de sa note chaude et très- voilée dans l'air brûlant : — Je t'aime!...
Frédéric et Mme Ducroisy venaient de se rencontrer, en face du nouvel hôtel de M. Brandimard, rue du Bel Respire.
— Comment, vous n'êtes pas à Fontainebleau madame ?
— J'ai dû m'y rendre,'en effet, avec Mme Massicourt ; mais son brusque départ pour la Russie m'en a empêchée.
— Eh ! madame, figurez-vous qu'un peu plus, je me mettais en route vers la forêt. Dimanche matin, j'avais fait le projet d'aller vous voir.
— Est-ce que l'on peut compter sur Thérèse? Il est vrai que Mme Petrowska s'ennuyait là* bas sans elle.
Un nègre, en costume turc, ouvrait la porte monumentale.
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— Jacoby, monsieur n'y est pas, je le sais ; mais n'importe, je vais m'asseoir un instant; je meurs de fatigue, et j'ai à écrire.
Mme Ducroisy entra à gauche, dans la salle à manger, et continua, s'adressant à Frédéric :
— Concevez-vous que je sois si épuisée pour un été passé à Paris ?
— Je le conçois, très-bien, madame ; votre état de santé exigeait ce séjour à Fontainebleau.
— Que voulez-vous que j'aille y faire toute seule, sans Thérèse ?
Frédéric évita de sourire.
— Pourquoi s'est-elle envolée si vite? répliquat-il, voulant trouver une réponse immédiate. Ce séjour était-il obligatoire?
— Mme Petrowska l'avait fait inscrire d'avance au cercle artistique, afin de lui faciliter quelques concerts de fin de saison ; ces concerts, grâce à son appui, peuvent être très-productifs pour Mme Massicourt.
— Pourquoi n'ajoutez-vous pas, qu'à ces réunions s'adjoindront des entretiens spirites, destinés à mettre en présence un neveu déshérité à côté d'une tante qu'il abhorre ? et, tout près de sa pupille, un tuteur qui a contrarié ses affections ?
— C'est possible; mais vous conviendrez que Mme Massicourt emploie une telle chaleur dans ses arguments qu'on ne peut douter un instant qu'elle ne soit fermement convaincue du dogme d'AUan Kardec.
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— Allons donc !
— Je n'y conçois rien; mais, je vous le promets, Thérèse croit au spiritisme.
— Et vous aussi, madame, vous êtes persuadée qu'elle donne là-dedans ? Mais, elle est la dernière, entendez-vous? la dernière...
— Tenez, taisez-vous. M. Brandimard et vous ne perdez guère l'occasion de dire du mal d'elle.
— Sur ce terrain, j'ignorais que Biîandt fût de mon avis.
— Homme dissimulé !
— Je vous assure, madame...
—- Laissez ! Il faut justement que j'écrive à Thérèse.
Elle prit une feuille de papier et commença rapidement une lettre. Voyant qu'elle ne levait pas les yeux, Girardelle se plaça à l'autre bout de la table, et il lui vint la fantaisie d'esquisser les motifs du départ de Mme Massicourt, puisqu'elle était la cause qu'il venait d'être rétorqué sans façon par Raymonde, qui ne voulait pas avouer qu'il eût raison.
— Seulement, pensa-t-il, à cause de la noblesse du sujet, je ne dois pas me permettre de le traiter dans un style trop familier, comme une chronique, par exemple. Non, il faut accorder ça sur le mode antique. N'oublions pas les traditions... Hum! les traditions !... je ne connaisqueça. — Supposons que je veuille relater un entretien entre moi etMme Massicourt, où elle consente à mettre à nu les trésors de son âme généreuse. — Plaçons nettement nos ac-
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teurs. -— Scène première et unique. — Personnages : Le Chœur ; Mme Thérèse Massicourt, —Attention, ie commence :
Le chœur. — Sous Tinspiration de Svedenborg, à rame de nuage, la blonde Thérèse descend de sa couche de spirite où elle jure que sa chair est matée par V esprit. L'esprit de qui, adhèrent au corps de quoi? Dis- moi, ô femme ! dis-moi, je t'en conjure, le nom, le puissant nom de cet esprit.
Thérèse. — Par ma foi, je ne sais s'il a jamais vécu sur ce globe de boue, et s'il m'a connue étant mortel, mais je vous assure que c'est bien drôle de remonter le courant de ma vie, avant d'en arriver à être ce que je suis, ô incrédule !
Le chœur. — Je meurs d'envie de le savoir.
Thérèse. — A quinze ans, on me maria à Victor, et, à dix-huit, nous plaidions en séparation. Je ne manquai pas de penchant pour Octave, mais Auguste était bien plus gai. J'y gagnai, à cette séparation, quinze cents francs de rentes qu'on ne m'a jamais servis, une commode en noyer, et le droit de venir à Paris. Jolie comme je Tétais, vous pensez bien que les tentations durent pleuvoir sur mon chemin.
Le chœur. — Rien que d'y penser, je sens un auguste frisson me courir sur les os, ô Thérèse !
Thérèse. — Quelques cœurs nés tendres voulurent bien me permettre de chauffer la semelle de leur pantouffle de mes jolis doigts blancs. Plus j'y réfléchis, plus je crois que j'étais vraiment faite pour ce
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doux rôle de séduction, qu'aucune femme, je dois le proclamer, n'a pu exercer comme moi.
Le chœur. — Je suis trop poli pour te démentir.
Thérèse. — Jamais, au grand jamais, les sentiments ne sont restés chez moi improductifs. Quand j'ai consenti à me contenter d'une carpe en dînant avec un étudiant, c'est que je savais bien que, pareille à celle de ce prince du conte des fées, je trouverais une bague en brillants à son museau. Une domestique avait-elle un peu de savoir faire? je lui promettais une place dans mon testament, alln d'en être mieux servie. Il est vrai que, pour avoir été prise au sérieux, l'une d'elles manqua de m'accommoder un dîner au sel d'oseille ; mais, l'imbécilei pourquoi croyait-elle à l'existence de mon argent?...
Le Chœur. — Oui, l'imbécile, pourquoi croyaitelle à l'existence de son argent?
Thérèse. — J'étais ronde comme une caille, et les galants brigantins de l'armée de terre et de. mer ne demandaient pas mieux que de me lester, ainsi qu'une jolie corvette. Comme je ne voulais pas être soupçonnée de vivi'e de ce métier, je me lançai dans les compositions musicales transcendantes, et j'imaginai de faire la critique à outrance du Code Napoléon... en musique. Je donnai cette composition-là un jour que l'on conférait sur le droit des femmes... et je prouvai... mélodiqueraent parlant, qu'il fallait requérir le divorce. Bref, je risquai de l'insurrection amoureuse... et sym phonique, et je républicocuai tout à mon aise.
Le Chœur. — Il ne m'en souvient que trop, car tu étais aussi embêtante que peu dangereuse, et ce n'est
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pas ton génie individuel qui t'aurait fourni des bas à jours si tu ne t'étais montrée d'humeur plus accommodante.
Thérèse. — L'excentricité de mon caractère, exploitée d'une façon habile, fit parler de ma personne, et, grâce à cela, mes œuvres se vendirent d'une iaçon satisfaisante; mais si je n'avais pas chassé à l'ours, mangé le couscoussou sous la tente, fumé des cigarettes turques, adieu les hommes, adieu l'argent !
Le Chœur. -- Si elle n'avait pas chassé à l'ours, mangé le couscoussou sous la tente, fumé des cigarettes turques, adieu les hommes, adieu l'argent !
Thérèse.— L'âge m'étreignait de ses mortelles atteintes. A l'aide de mes nouvelles doctrines, je m'introduisis en certaine» maisons. J'ai pas mal grugé Mme Petrowska ; je voudrais bien soufflerie mari de Raymonde; à son défaut, celui de Mme Saulon : ces dames ne s'en apercevraient seulement pas...
Le Chœur.' — Je suis de ton avis, ô femme! Ton savoir-faire, devant lequel je m'incline, dépasse la patience et la minutie du travail d'Arachné ; mais je doute que tu en tires grand chose, de MM. Ducroisy et Saulon ; car, l'un est occupé de spéculations et l'autre n'a pas le sou.
Thérèse. — Aussi vais-je partir pour Saint-Pétersbourg, où je tenterai des concerts spirites.
La vérité est que je n'ai eu qu'un but dans ma vie : l'argent. J'ai trouvé moyen d'ensorceler aussi bien les unes que les autres. La simple amitié est
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venue à moi sous la figure de Raymonde ; elle s'est rivée à mon cou, jurant, protestant de ma vertu, à laquelle, du reste, je l'ai toujours fait croire.
Le Chœur. — Ah! ah! ah! ah!
Thérèse. — C'est aussi vrai, que je n*ai pas plus de préjugés qu'un extrait d'état civil accusant père et mère inconnus; c'est en cela que réside ma trèshaute habileté. Certaines femmes ne m'auraient jamais fréquentée sans cette conviction. Il y en a, je vous le jure, qui m'ont défendue de toute leur conscience , ce qui fait que j'ai pu puiser dans leur bourse.
Le Chœur. — Les romanesques créatures abandonnées de MM. leurs maris se jetaient dans ses bras et lui débitaient leurs confidences. Pour vingt francs, elle ébauchait un sourire vague comme un arc en ciel; pour deux louis, elle ouvrait tout-à-fait la bouche comme si on lui eût donné de la bouillie avec un sabre, et jurait alliance éternelle à la femme dont elle faisait dériver la monnaie et les soucis.
Thérèse. — Une chose que je ne vous ai pas avouée, c'est la secte que je préférais par dessus les autres. Apprenez donc que le journaliste a toujours été pour moi l'objectif vers lequel tendaient tous mes vœux; le journaliste, le dispensateur de renommée, ne pourra jamais objecter que je me sois montrée cruelle envers lui... ô Dieu magnanime! Enfin , j'ai constamment brûlé des cierges à la vierge Marie, de façon à rester bien vu des gens d'Église,
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Le Chœur. — Tu dis vrai, tu fus une habile, si tu es une franche pécore. Par les jarretières de xnpdame Raymonde, par ta fausse natte, angélique Thérèse, sur la bonté d*âme absente de Madame Saulon, je jure que tout s'est passé comme tu le racontes, ô très douce et très pudique dame !
Thérèse. — Il se peut cependant que mon cœur n'ait pas prononcé son dernier mot.
Le chœur. — Alors, voyez, voyez passer tout le long, le long du boulevard, la belle Massicourt aux appas gigantesques, enlacée poétiquement à un bon jeune homme maigre, afin de résoudre à eux deux un compromis entre « le toucher et TidéaL » Il l'appelle « maman » ; elle l'appelle « enfant » ; et, l'un et l'autre s'entretiennent de la patrie céleste des esprits, oii l'on ne traîne plus ces fichus corps si compromettants. En attendant, le bon jeune homme sollicite un petit rendez-vous, qu'on ne lui refusera pas: c'est uniquement pour des expériences de spiritisme. — Pendant ce temps, la Petrowska, amie peu gouvernable, s'insiu'ge ; on lui a escamoté trois mille francs, sous prétexte de les lui faire économiser. Cette façon de procéder n'arrive pas à la hauteur de son intelligence ; elle crie^ elle tempête, elle demande ses trois mille francs.
Thérèse. — Hélas! que voulez-vous? Plus on fait pour les femmes, moins elles sont accessibles à la reconnaissance. J'avais imaginé d'enlever celle-ci à sa prison conjugale, de la transporter à Paris, et la voilà qui trouve que le service ne mérite pas d'être payé.
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Le chœur. — Un tel excès d'ingratitude est condamnable, car, à Mme Petrowska tu n*as ravi que sa bourse, tandis que sur Mme Ducroisy tu décharges un fumier de calomnie tout le long, le long du trottoir, sur lequel tu pourrais bieu t'exercer un jour.
Lorsque Frédéric eut terminé, il leva les yeux vers Raymonde ; voyant qu'elle ne paraissait point disposée à reprendre la conversation, il sortit doucement.
La lettre de Mme Ducroisy tenait au moins huit ou neuf pages, ainsi rapidement jetées :
« Mon Dieu, oui, chère, c'est absurde, après trente ans. C'est un mot qui ne devrait plus venir sous ma plume ; mais vous n'y pouvez rien, moi non plus, J'aime..., et je vous soupçonne très-fort d'en faire autant à Saint-Pétersbourg, où vous êtes. Hélas 1 ma pauvre amie, quelle délicieuse et épouvantable position que la mienne. Mariée à quatorze ans ; femme d'un mari que je respecte, vous seule aviez, je crois, deviné ce mal dont je mourais. Que voulez-vous! c'est toujours la même chose ce que je vous raconte ; c'est, niais comme les vignettes anglaises que nous regardions si avidement, lorsque nous étions jeunes filles, dans les romans de Walter Scott, les seuls qu'on nous permît de lire, ainsi quela Revue des Deux- Mondes j que nous ne coupions guère ; vous en souvenez-vous? Ah ! ma chère, que nous sommes vieilles ! Lorsque je revois toutes nos pâles héroïnes, à la jupe gonflée comme des nuages, effeuiliaût des marguerites dans des lacs gravés au burin, à côté de
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montagnes bien lisses ; lorsqu*il m'arrive de jeter un coup d'œil sur ces sentimentales jeunes personnes, au pointillé, parmi lesquelles je m'étais persuadée autrefois que je faisais très-bonne figure, et qu'après cela, je considère mon visage de créole endolorie, fort insignifiant à mes yeux, je me répète : Est-il possible que ce soit toi, Raymonde ? Est-il possible que ce soit toi ?
« C'est qu'au bout du compte, cette jolie niaiserie d'autrefois n'a fait que changer d'enveloppe ; la fièvre de l'inconnu, qui pesait sur moi à la Roche-Corbière lorsque je me promenais un livre à la main dans nos bois, coiffée d'un chapeau de paille et vêtue d'une robe blanche, saisit tout aussi bien à trente ans qu'à seize. Croyez-vous que nous soyions moins bêtes, parce que nous ne signons plus de belles études aux deux crayons de cette suscription : A ma chère maman ^ parce que nous ne dessinons pas depuis longtemps de ces rochers porteurs d'un invariable ermitage, ayant au flanc une croix renversée et des sapins chevelus, paysage qui faisait rêver encore pourtant une bonne vieille tante de 1824, qui avait arrêté sa montre pour toujours au départ de Sa Majesté Charles X ? A ce sujet, il n'est guère admissible qu'on puisse dépasser en enfantillage celui qui a caractérisé votre trèshumble servante.
a C'est au point que je crois respirer encore l'époque où nous faisions des cajoleries aux femmes de chambre de nos mères, pour qu'elles consentissent à rallonger nos robes de gamines.
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de façon à leur composer une manière de traîne, grâce à laquelle il nous paraissait que nous n'avions plus à grandir. — Pauvre petite robe ! de quelles ineffables sottises n'ai-je pas rêvé tout le temps que je t'ai portée!... De quels grotesques incidents ne me suis-je pas volontairement faite Théroïne, chaque fois que tu t'étalais sur mes pieds, tandis que j'étais au piano ! Comme on te ménageait, comme on craignait de te froisser, quel souffle de coquetterie naissante s'échappait de tes moindres plis, quel secret espoir ondoyait avec toi sur le sable des allées ! C'est à toi que nous devons nos premières hypocrisies, nossavantesdissimulations.il se trouvait bien un peu de rouerie dans ta frêle enveloppe, si loin de la magistrale étoffe sortie aujourd'hui des mains de Worth pour parcourir la gamme de toutes les captations ! Mais encore, me demanderez-vous, chère Thérèse, où voulez-vous en venir à propos de cette robe? — Eh bien ! je ne la regrette pas !
« Non, retourne qui voudra à ces plates effusions, à ces délicieuses années de jeunesse! Qu'est-ce qu'une femme, à dix-sept ans ? une petite sotte, une petite bécasse enguirlandée de rubans bleus, qui n'entend rien à l'amour, se pâme sur un clair de lune, et dont les perfections ne vont pas au delà de celles qui consistent à cueillir des fleurs dans un pré pour en orner l'autel de Marie. Tout est contenu, pour elle, entre le premier et le dernier œillet de son corsage à la vierge ; ses effusions se promènent stir des airs de cantique, sans qu'il soit même besoin de les accom-
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pagner à l'orgue. Me préservent les dieux, pourtant, de ne pas vénérer cette molle et délicate enveloppe, ce tendre provincialisme qui fait pâmer d'aise les vieillards blasés.
«. Mais rien dans le passé n'équivaut à Tépoque où Ton connaît enfin ce que Ton souhaite, oii l'on en a fini avec ces sursauts , ces malaises vagues, ces maux de cœur perpétuels d'une organisation qui reste toujours en deçà ou au delà d'un désir. Rien n'atteint à l'ivresse de cette possession démoniaque où. l'on entre dans une série de secousses qut vous font croire qu'on ne savait rien jusque-là. S'arrête-t-on devant une glace? le reflet qu'elle renvoie nous surprend. Se regarde- 1- on les yeux? ils prennent des profondeurs singulières ; quelque chose jaillit, s'épanche, ruisselle de toute la personne. Sans que vous ayiez jamais pu vous en douter, chère Thérèse, je vous ai vue deux foi^ au moins prendre cette figurelà. Ne niez pas, je vous dis que je vous ai vue...
« En ce qui me concerne, dix-huit ans de tristesse, d'horrible ennui, m'ont assez montré qu'on pouvait vivre et mourir d'un seul amour. Il y a dix-huit ans que, venue à Paris escortée de ma tante, Mlle de Vauduy, dans l'espérance de retrouver M. Brandimard, je m'en retournai désespérée à notre château, croyant que c'en était fait de moi. — Oui, je l'ai aimé, cet homme, bien plus que je ne l'aurais cru moi-même ! Il n'eut pas plutôt quitté la Roche que je m'aperçus de quels liens profonds il me rivait à son souvenir.... Sans l'ambition de mon mari, qui n'aspirait
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lui-même qu*à fuir la province, j*y serais encore exerçant peut-être les fonctions de préfète, ou quelque chose d'approchant. — Aussi, quelle singulière histoire que la mienne, que la nôtre ! Il ne s'était pas marié... Il m'avait haïe, détestée, maudite, couverte des plus épouvantables imprécations. Il demeurait plongé dans un marasme perpétuel, et c'étaient ces pensées de représailles qui me le conservaient de la sorte vierge de toute autre affection. Jugez comme il doit aimer pour savoir aussi bien haïr. Jugez combien il est indiscutable que nous étions faits pour vivre l'un près de l'autre !
« Oui, ma chère, je ne cherche pas à remonter aux causes; jeconstateunfait, voilà tout. Nous nous aimons sans qu'il soit besoin de nous le dire; s'il doutait demoi, je quitterais mon mari ; mais c'est inutile il le sait, il se contente de me garder sans partage, et le monde veut bien encore détourner la tête. Quels beaux jours! qu'ils sont gais! quelle nécessité d'inventer une humanité, une sphère sublunaire, oii les niéchants sont punis, oij les vertueux se retrouvent? Quand on a aimé, n'a-t-on pas tout connu? Lorsqu'on meurt sans passer par l'amour, ma conscience se refuse à trouver plus déchirante expiation... — Vous ignorez ce que c'est que d'avoir toujours eu autour de soidesmainsde marbre, des joues froides, des lèvres raides, des fronts indifférents, des sourires apathiques, des doigts qui se dénouent facilement des vôtres. Une capricieuse et irréfragable indépendance a toujours secoué en vous ce qui l'ennuyait ;
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mais moi, Tisolement a pesé sur ma vie depuis mon arrivée en France jusqu'aujourd'hui.
« La famille de mon père était originaire des îles. Les plus effrayants préjugés m'ont enlacée. Après un court séjour à Paris, de douze à treize ans, je suis retournée à Lima, où j'ai épousé M. Ducroisy, qui m'a ramenée en Europe, où je retrouvai quelques parents de ma famille maternelle. Jamais mon organisation de créole n'a pu accepter sans répugnance l'étiquette régnant dans leur maison, qui régularisait chacun de leurs mouvements, sans laquelle ils n'auraient pas cru se permettre d'allonger le bras sur une table ; les entrées, les sorties, les adieux, les saints, les demi-révérences, le marcher à reculons, tout, je m'en souviens, était l'objet d'une science impitoyable, que mon maître de danse eut des peines infinies à m'inculquer. Quatorze ans ! c'est l'époque où l'on apprend à attraper sa jupe au quatrième lé, à saluer avec grâce, où le professeur fait toutes sortes de contorsions, en disant : — Souriez, mademoiselle, souriez ; soyez aimable, imitez-moi ; mais souriez donc ! — En sorte, qu'à quinze ans, je représentais la plus niaise petite personne qu'on puisse imaginer, en même temps que je restais convaincue, d'après les préceptes de ma tante de Vauduy, qu'on se pouvait tout permettre pourvu que le monde n'en sache rien, et que la seule vertu consistait à se bien cacher de ses vices.
«Mon mari, qui a gagné sa fortune comme fournisseur des armées, est plutôt un homme d'autrefois
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qu'un bourgeois ; il aimera i4^Aa/ie, mais sans défendre Casimir Delavigne. Il n'est point sorti des écuries et remises de la banalité et, s'il m'a délaissée, ce n'est pas seulement pour mener l'existence d'un libertin, mais parce que la spéculation le domine avant tout, et qu'elle lui ronge les fibres les plus secrètes. J'ai assez de déférence à son égard pour m'envelopper de précautions, et faire concorder mes rentrées à la maison à l'heure où a lieu la sortie des théâtres, où il ne lui viendrait jamais à l'idée de m'accompagner. La moitié de ses nuits s'écoule au cercle. J'ai pu aller passer trois fois vingt quatre heures au bord de la mer, à diflérentes reprises, sans qu'il s'en soit aperçu. Peut-être est-il trop sceptique pour n'avoir pas une excessive indulgence envers moi s'il se doutait de quelque chose, pourvu que le monde ne soupçonne rien. Les affaires! voilà sa constante préoccupation; il leur doit sa verve, l'entrain qui le prend et qui le quitte, les accablements effrayants et les enthousiasmes qui le font délirer aussi bien qu'un poète. Je retrouve, certes, les mêmes tendances chez Aloysius; mais elles s'embeUissent pour moi de ce reflet d'aventurier grandiose qui jouerait sa vie s'il le fallait. Mon mari s'est contenté de m'installer reine et maîtresse à la Roche, où nos meubles, style de David, et nos tapisseries anciennes étaient bien l'image de mon existence. Comme personnalité, M. Ducroisy me représente une tragédie de Voltaire qui se serait raboutée à une page du mémorial de Sainte Hélène. — Jugez de la révolution opérée lorsqu' Aloysius planta sa chaise et son fau-
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teuil à la maison, comme un vrai proverbe de Musset !
« De quinze à vingt ans une femme laisse fort bien échapper Famour qui vient à elle, et elle ne le ressaisit pas toujours après un intervalle aussi long que celui que nous avons mis à nous revoir. Mettre sa foi dans Famour, n'est-ce pas mettre sa foi dans un rêve? peut-être. Mais comment réagir sur la destinée si nous ne nous servons du rêve? Comment sortir du groupement professoral dirigé sur toutes les consciences d'artiste, de poëte ou de femme, si nous ne cherchons à nous construire un attrait d'impressions nouveau, nous entraînant à une foule d'actions, de jouissances inexplicable» pour la foule, mais où notre cœur aura toujours satisfaction ?
« Plus je vais, plus je me rends compte que la vie à outrance, de l'âme ou de l'imagination, de l'esprit ou des appétits, a pour but caché, de la part de celui qui la pratique, de réagir contre l'ennui social, qui nous prend en naissant. — Gela est si positif, qu'il y en a qui cherchent des raffinements dans la douleur, comme d'autres en cherchent dans la volupté ; parce que s'il est quelque chose de plus triste encore que cet ennui écœurant et sourd, c'est l'inexorable aveu qu'on se fait à soi-même de ne plus rien sentir et d'être le négateur de ses facultés.
« La candeur animale de l'âme qui s'écoute vivre, qui prend les désirs s'ils viennent et ne se remue pas pour aller au devant?... Que cette âmelà broute à son aise l'herbe delà routine; pour nous, femmes dont l'organisation est privée de cette ingé-
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nieusetranquillité, nous préférons chercher une série de tentations inexpliquées, inexplicables, qui no us soUicitent au crime ou au dévouement, et nous font exulter d'une existence active.
« Il est une chose singulière que je ne résiste pas à vous dire, c'est cette croyance indéracinable chez Aloysius, que Thomme, quelque heureux qu'il soit, porte en lui des germes de fatalité qui l'écrasent tôt ou tard sous le poids d'un malheur. Il n'était pas ainsi à la Roche ; il prétendait qu'en aimant, on concevait des notions de justice et de bonté. — « Aimer ! me répète-t- il aujourd'hui, tout en me serrant sur son cœur, c'est quelquefois souffrir autant que vivre. Il en est pour lesquels tout exercice de facultés implique une vraie torture; fraction d'humanité née pour le malheur, née pour être la pâture des uns, comme nous faisons également notre pâture des autres plus faibles, nous avons du moins ce résultat : celui de palper notre propre perversité, de tournoyer les cercles de notre damnation, d'en parcourir les gouffres et de nous y habituer ; peut-être, alors, l'attrait de la criminalité prend-il une certaine grandeur de l'attrait du péril ?
c — Ainsi, lui demandai-je, tu ne crois donc qu'à ce que le monde appelle le mal? — Oui, répondit-il. Tu serais ma femme, il est certain que je passerais indifférent; mais la société invente des lois qu'elle a le talent de jeter entre toi et moi ; alors je me plonge dans ce rapt délicieux, je t'enlève à ton légitime possesseur... J'arrache à un adversaire, à un antago*
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niste naturel, ce qui est à lui. Je l'en ferais rugir, s'il le savait. C'est sa richesse que je lui vole, c'est une représaille que j'exerce contre cet ennemi venu sur terre avant moi, qui occupe un coin du monde où je me démène etoù je prétends prendre ce qui me convient. Les bourgeois ont décrété que c'était là le mal ; C'est pour cela que ce mal devient un souverain bien à mes yeux... Je regrette que, pour te posséder, l'accomplissement de quelque abominable action ne devienne pas nécessaire. Je t'aimerais jusqu'à la dépravation, jusqu'à te rendre vicieuse, afin d'éviter que tune réalisesce portrait si expressif tracé au Moniteur de la bêtise : « La femme honnête est l'idéal de la femme entretenue. » — Singulier caractère, n'est-ce pas Thérèse ? le fiel se mélange à tout ce qu'il touche, et son sourire menace encore. — Qu'importe ! — Soit bénie l'heure où tu revins vers ta maîtresse ou ta complice, ô poète au mauvais regard ! h
Depuis dix minutes^ la conversation languissait.
— Que feriez-vous donc? demanda Farchitecte.
— Peut-être garderais-je ma conscience encore quelque temps, déclara nettement Mme Ducroisy.
— Les jours passent, cependant, observa-t-il rêveur.
— C'est égal, à votre place, je conserverais la mienne. Vous ne pouvez manquer de trouver une occasion, fit-elle en raillant.
— Vous en parlez, ma foi, avec désintéressement ; c'est un meuble gênant, c'est de l'argent qui dort, une conscience ; et je n'ai pas le moyen, voyezvous, de laisser dormir mon argent tout en n'étant pas une canaille de l'espèce Schwenmann.
— Mais puisque cette mine, selon vous, est impossible à désagréger, le duc, après examen des sommes déjà englouties, né consentira jamais à
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continuer Tentreprise sous son nom ; il aura peur d'encourir de trop graves responsabilités à Tégard des actionnaires.
— Le duc, ma chère amie, ne verra des comptes que ce que Ton voudra bien lui révéler.
Elle eut un geste de révolte.
— Ne vous emportez pas ; si je parle ainsi, c'est que le nom du duc de Bralle à la tête de Taffaire engagerait le gouvernement à donner de nouveaux fonds, môme à en prendre la direction tout entière ; tandis qu'il se montrerait beaucoup plus strict s'il devait l'accepter de mes mains, et l'examen des livres produirait un terrible effet.
— Oh ! murmura-t-elle languissamment et comme accablée de fatigue, il me reste à moi un pauvre petit million : obtenez-le de mon mari, je vous jure que je n'y mettrai pas d'obstacle.
Il ne répliqua rien, ne jugeant guère à propos de lui avouer que M. Ducroisy s'était passé d'elle pour disposer de cette somme sans son aveu.
En ce moment, on entendit une voix dans la pièce à côté :
— Montagnes, pourquoi sautiez-vous comme des béliers? Et toi, Jordanus, pourquoi t'enfuyais-tu hors de ton lit ?
C'était Frédéric, qui jugeait ingénieux d'entopner un verset des vêpres lorsqu'il voulait annoncer quatre heures du soir. Car, à quatre heures, il quittait l'échelle sur laquelle il était en train de peindre une fresque, et il retournait chez lui.
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Mme Ducroisy et Brandimard se regardèrent à Taudition de ces paroles, qui leur annonçait la fuite du temps, la chute d'une nouvelle journée.
— Salem- Alek! ajoutait l'artiste, en quittant lentement ses brosses ; je chante les heures écoulées en ce séjour turcogico-arabico-égyptiano ; je chante pour n'être point tenté d'écouter ce qui se passe. Les gens qui se respectent auraient plus vite fait d'entretenir des muezzins comme moi à l'année, plutôt que d'acheter des pendules et des sabliers, ce qui est outrageusement ordinaire. Mais je doute que Brandt pousse l'amour de la couleur locale jusqu'à se refuser l'acquisition d'une horloge, et alors, bonsoir le traitement que je comptais me faire allouer tous les mois pour cette religieuse fonction de lui annoncer le lever et le coucher du soleil. — Il ne sera pas assez grand-prêtre, assez calife pour cela.
Il ouvrit la porte de la salle à manger et se trouva devant Jacoby.
— A présent, interrogea- 1- il, crois-tu que ton maître puisse être appelé ?
Le nègre assura que non, et se croisa les bras.
— Alors, ta consigne existe même pour moi ?
Jacoby formula un oui, de la tête.
— En ce cas, poursuivit flegmatiquement Frédéric, comme j'ai besoin de louer un costume pour mon Vendeur d'esclaves au Caire^ tu vas te déshabiller et me donner le tien.
— Mais, monsieur, objecta le nègre, se décidant
enfin à prendre la parole, quand monsieur verra que je suis sans habits...
— D'autant mieux qu'ils sont fort beaux, remarqua Frédéric en palpant Tétoffe de la veste rouge et les agréments d'or. J'aurais couru tout Paris qu'il m'aurait été impossible d'en rencontrer de semblables. Il n'y a que ce diable d'homme pour déterrer des marchés pareils ; tout cela me décide de plus en plus ; c'est une excellente idée qui m'est venue ! Dépêche-toi, j'ai hâte d'aller me rendre compte de l'effet que cela va produire.
Mais Jacoby se débattait, désespéré de se voir enlever ce qui flattait son amour-propre de nègre.
— Voyez-vous où va se placer la coquetterie!
s'exclamait Girardelle. J'ai bien réfléchi, et j'avais sérieusement songé à te placer dans un tableau, portant un plat hispano-arabe qui eut contenu, soit un déjeûner, soit la tête de Jean-Baptiste ; mais tu as absolument l'air d'un nègre du bazar turc vendant sur le boulevard des pastilles du sérail.
— Oh ! monsieur! réclama Jacoby, ne comprenant rien à ce verbiage, tout en devinant qu'on ne lui adressait pas un éloge ; moi toujours cuisiné à bord, jamais vendu pastilles.
— Je sais bien que tu n'en conviendras pas, mon flls. — Allons, donne vite, esclave ! Je ne ferai pas l'injure à Brandt de douter un seul instant qu'il n'ait payé ta livrée ; par conséquent, je puis me l'adjuger.
Le nègre se dépouillait un à un ses vêtements, d'un geste lent et piteux.
— Que vais- je répondre à monsieur ? murmuraitit II n*y a que moi qui puisse entrer chez lui.
• — Il est tenu de te fournir une livrée ; il t'en commandera une autre.
— Oui, mais...
-— Je comprends ce que tu redoutes ; un coup de pied quelque part, c'est tout ce que ton maître a le droit de t'octroyer. Admire la prudence d'une législation... A présent, ôte ta chemise.
— Ma chemise aussi ?
— Parbleu ! elle est en soie. C'est la pièce la plus curieuse de ton ^justement; je t'aurais enlevé ta veste rien que pour avoir ta chemise... Ajoute tes bottes. — Voilà donc le vrai maroquin du Levant \ Il y a juste, dans leurs deux tiges, assez de cuir pour relier les œuvres des premiers écrivains du siècle... Ecoute, je te revaudrai ta complaisance, je ferai ton portrait.
Cette pi'omesse zébra d'un éclair de joie le visage de Jacoby.
— Et même, je te créerai une physionomie d'une ruisselante originalité. Tiens, tu vas t'en rendre compte.
Frédéric saisit un écran , arracha deux ou trois plumes en marabout qui composaient la garniture» et les planta en un bouquet dans la chevelure du valet, sur le sommet du crâne. Puis il alluma une bougie, saisit un morceau de cire à cacheter, et fixa la touffe solidement.
—A présent, tiens ce miroir dans ta main gauche. Très-bien ! — Souris en te regardant ; mais, souris
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donc, de façon à montrer ta denture de sanglier... Quelle tête, mes enfants!... — Sais-tu que tu es un superbe Canadien, Jacoby ?
Le domestique se redressa d'un geste satisfait, mais il ployait le cou, comme si le poids des plumes l'eût écrasé.
— Il te faudrait un quartier de viande' crue dans l'autre main, afin de simuler la chair d'un vaincu prête à assouvir ta faim, et puis je te bâtirais un abdomen un peu gros, comme si tu en avais absorbé une bonne partie. — Voilà pourtant comme vous étiez tous dans les libres déserts de la libre Amérique, avant l'arrivée des Européens... Pauvre diable ! ça doit te faire plaisir de songer à cela, hein ? — Mai*, non,' petit Moricaud à moi n'a pas l'air de comprendre du tout. C'est égal, si je n'arrive point à faire une enseigne de ta figure, portant cette légende : Au noir Bibi, je ne Vends plus que des lorgnettes. Je pense que tu ne seras pas ingrat? M'accompagnes-tu? continua Girardelle, en soulevant le paquet de hardes qu'il venait d'envelopper.
L'indigène hésita un instant, en se voyant pieds nus et en simple caleçon, orné de plumes dans les cheveux.
— Voilà ce que c'est que la civilisation, remarqua sentencieusement son interlocuteur ; tu es pourri de respect humain. Cet homme a porté la livrée du riche, et il renie son costume national, l'humble vêtement qu'il possédait dans son village... Ces nègres ! ce sont déjà des humains ! Allons, je pars. J'espère
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que ton maître saisira la délicatesse de mon procédé, qui consiste à lui insinuer d*une façon ingénieuse et détournée que j'ai besoin qu'il ouvre sa bourse.
Une heure après, il remontait chez lui, où sept ou huit intimes Tattendaient.
— Quelle somme allons-nous pouvoir pondre en nous cotisant? interrogea-t-il.
— Ça veut dire que tu ne rapportes rien, n*est-ce pas? lui demanda Gargouille.
— J'ai vainement chanté mon verset des vêpres pour l'avertir qu'il était quatre heures, il n'a pas fait mine d'entendre.
— Eh bien ! nous avons trois francs quinze centimes à nous tous!...
Les jeunes gens mirent l'argent dans une poêle et le firent sauter.
Gargouille s'en empara et disparut rapidement ; vingt minutes après, elle remontait une provision de victuailles^ où trônait la charcuterie.
Aux exclamations des intimes, Frédéric, avant de les laisser s'attabler, leur montra ce qu'il rapportait et s'empressa de vêtir soi^ mannequin. Les bottes arrachèrent des cris d'hallucinés à la bande entière.
— Ça fait songer à voyager, observa l'un d'eux. Ecoutez, mes enfants, nous tomberons tous à plat, demain, n'est-ce pas ?
— C'est probable. C'est même absolu.
— Si nous faisions aujourd'hui des projets ; celui d'une excursion en Italie, par exemple ?
— Ça va. Nous partons. Nous sommes en route.
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Le chef de train crie déjà : Marseille ! Et nous voilà à bord.
— Ah ! un instant, moi je refuse. J*ai totyours eu le mal de mer. Je ne m'embarque pas.
— Alors, nons filons sur... Ah! ma foi, je n'ai pas de guide, j'ignore vers quelle ville. Enfin, peu importe; nous sommes munis d'une douzaine de plans topographiques sous le bras, qui nous permettent d'aller à pied ou en voiture. Nous longeons le fameux chemin de la Corniche, vous savez?... où nous constatons que le rocher qui nous était signalé à gauche par nos itinéraires se trouve à droite. Naturellement nous faisons verbaliser sur cette erreur.
— Tiens, pourquoi faire?
— Tu vas voir. La dite erreur nous a causé un préjudice indéniable, nous a induits à des dépenses funestes. Car, enfin, qui sait si nous aurions perdu tant de jours pour venir admirer un point de vue qui n'est fixé que sur le papier?
— Où veux-tu en venir ?
— Nous écrivons tout de suite aux éditeurs de ces indicattfKrs trompeurs, nous les menaçons d'un procès...
— C'est cela qui est du temps perdu, par exemple.
— Pas du tout. Nos éditeurs s'émeuvent et nous offrirent timidement , par l'intermédiaire d'un de leurs correspondants, une dizaine de mille francs. Nous renonçons à les poursuivre....
— Ah l bon !
— Nous nous laissons cependant un peu prier, en
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gens qui ont le vif sentiment qu'on ne doit pas les mettre dedans.
— Ça, c'est incontestable! Alors, nous partageons la somme ?
— Hum ! Non ! . .. Nous préférons la laisser à la masse commune... Pourtant, nous convenons que si notre tribu a besoin de quelque monnaie, enfermera les yeux sur les dépenses personnelles.
— Il y aura des querelles, alors, c'est fatal.
— Soit... Frédéric se casse la jambe ou le bras, et il s'éprend follement de sa servante d'auberge, qui lui rend les soins les plus assidus.
— Allez-vous vous taire ! s'écria Gargouille en frappant du poing sur la table ; ça porte malheur de parler de ces choses-là.
— Quelle grosse bête! aflirma Frédéric; elle imagine toiyours des pronostics.
Mais Gargouille paraissait si contrariée qu'il se dépêcha de l'embrasser.
— Où en étions-nous ?
— Pas loin du Capitole, où nous soinmes rencontrés par des camarades, pensionnaires du gouvernement. Naturellement, ils font à peine -semblant de nous reconnaître. Nous nous fichons d'eux.
— Allons, bon ! encore de nouvelles agressions.
— Ecoutez, madame Gargouille, vous n'êtes guère belliqueuse. Vous n'aimeriez pourtant pas à être insultée ?
— Mais enfin, qu'est-ce qu'ils vous disent, ces jeunes gens?
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— Ils nous disent.. . Ils nous embêtent, voilà I avec leur allure sacro-mystique, leur façon de marcher, de tenir un carton, de copier une fresque, de prononcer le nom de Rome ou de Raphaël. Un élève de FAcadémie, ça se reconnaît tout de suite.
— Oui 1 oui !
— Ça se sent même à deux lieues de distance.
Ça se mouche et ça se campe comme cela! à la chapelle Sixtine.
— Exact en tous points.
— Noua prenons donc jour avec eux en conséquence, et nous nous envoyons lestement deux ou trois coups de rapière. 11 est entendu que nous nous précipitons dans leurs bras après la rencontre ; et, comme nous sommes vainqueurs, nous leur offrons à dîner.
— Et qu'est-ce que nous mangeons ?
— Ma foi, je ne sais..., un potage... à la centauresse..., un rôti... au tendon d'Achille..., des écrevisses... à la Nestor... et dumacaroni. Bien entendu, quoique à Rome, nous buvons le vin de Chio et celui de Falerne dans des cratères. Des gens qui ont fait leurs humanités ne peuvent boire autrement.
— Tiens, à propos de cratère, et le Vésuve ?
— Certainement, le Vésuve a bien son charme... Mais on y trouve un tas d'Anglaises assises sur des châles plies en quatre... Non, nous commençons par nous enivrer pour cimenter la poble union des nobles âmes...
— Les gendarmes pontificaux nous ramassent?
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— C*est ça ! nous visitons les prisons du pape. Dieu, que c'est humide !... Qui est-ce qui nous tirera delà?
— Parbleu ! la candide épouse de notre geôlier, la signera.. . Ginevra.
— Toujours des femmes! fit Gargouille.
— Juste! répliqua Frédéric. Moyennant un collier de corail de treize sous que j'ai acheté avant de partir, et qui se trouve sur moi, je la corromps. Nous sortons de la prison un à un, à la queue leuleu, en nous tenant par le pan de notre redingote..., c'està-dire ceux auxquels il en reste encore. Vous voyez cela d'ici ?
— Moi, reprit la Gargouille, pendant votre détention, qui m'a privée de vos soins désintéressés^ j'ai cru bien faire en me laissant offrir l'hospitalité par un prince... qui a une voiture de remise à l'année.
— Ah ! ah !
— Si bien que quand vous passez ainsi accoutrés au sortir du cachot, ma voiture traverse justement la place. Alors, je vous reconnais, je...
— Tu es trop bonne, ma chère !
— Tais-toi donc ! Je m'élance, je vous crie : Par ici, par ici, Gustave, Michel, Jean, Frédéric, Léon, Edouard ! Arrivez donc, il y a de la place sur le
' devant.
— Au fait, c'est vrai, le prince est toujom's à tes côtés.
— Je lui dis : Mon prince, cette bande que vous voyez là...
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— Poursuis, poursuis.
— Cette bande de sacripants que voici , ce sont mes cousins, des hommes d'avenir, monseigneur. Le prince est un galant homme ; il comprend, et d'un geste vous engage à monter.
— Comment, tous les huit ?
— Qu'est-ce que ça fait? Nous nous asseyons sur les genoux les uns des autres, et notre hôte nous emmène à sa villa. C'est un mortel riche et généreux. Il nous offre... un coup de brosse d'abord; c'est tiécessaire pour nous mettre à table, où il nous offre. . . du homard et des pommes de terre frites. Ça nous rappelle le Palais- Royal et les larmes nous jaillissent des yeux. Le prince s'informe avec bonté de Ce qui nous afflige. Quand nous avon^ mangé et que Gargouille a pansé nos blessures, nous écoutons les propositions libérales de ce seigneur des Apennins. Seulement, son domestique nous avertit de nous mé-iRer, parce qu'il est affilié à une bande de voleurs des Abruzzes. Ensuite, nous nous apercevons qu'il n'a, «en réalité, pas le sou.
— Alors, nous refusons sa bourse dans un sentiment de désintéressement, n'est-ce pas ? continua Frédéric. Et, après tout ce qu'il nous a prodigué, il ne nous laisse pour tout souvenir que la clef des champs, que nous lui avons demandée sur l'air de la Favorite,
— Revenus à Paris , nous nous promenons au milieu des boulevards, comme des hommes qui ont éprouvé des dislocations dans les jointures, à force
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voyager en chemin de fer. On nous rencontre; nous sommes très-polis, mais dignes et retenus ; nous nous faisons prier pour raconter deux ou trois choses saisissantes : — Ah ! mon cher, on prétend qu'il n*y a plus de couleur locale ; écoute un peu cela. — Très-chic, les petites contadines de Terracine. Je t'ai rapporté un croquis ; mais, tu sais, n'en répète rien aux autres, ça ferait des jalousies..., etc. — Et on parle tout bas, tout bas dans les coins ; on suspend son chapeau à la patère, en simulant un éreintement extrême... On tojnbe sur le banc de la brasserie, comme cela... en se passant la main sur un front humide et dévasté... Nous passons à l'ordre du jour... On nous vote un punch. La patronne de l'établissement...
— Assez ! intima la Gargouille ; ne comprenezvous pas qu'on a faim après une excursion pareille ; la montée du Capitole, ça creuse ; la table est mise ; si nous mangions ?
— Mangeons!
Tous deux se trouvaient seuls dans la galerie.
Elle, était étendue sur une ottomane, car il ne lui fallait pas moins d'un meuble entier pour sa personne. Lui, fumait à quelques pas le houkha, dont la fumée se dilatait en fresques au plafond de stuc. Sous l'influence des alléchements du luxe tout égyptien de l'appartement, elle prenait l'immobilité des statues allongées, et son regard coulait obliquement aux angles de ses yeux. Pour lui, elle représentait une dose de volupté, une certaine étendue de passion qu'il devait assouvir et pousser jusqu'à la limite suraiguë du possible ; s'il avait pu, il aurait mené son amour en lui donnant, une évolution de la force de cinquante chevaux. Au contraire de Raymonde, qui se flattait de descendre vers la tombe d'un pas mesuré, il lui fallait vivre à toute vapeur, passer avec elle en
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envoyant un coup de pied au ventre de toutes les femmes qu'ils connaissaient l'un et l'autre: depuis la Viterlin, aux airs repus de Hottentote accroupie qui digère la moitié d'un homme, jusqu'à Marianne Sau- Ion, à face serrée comme dans un étau par l'envie, ou ridée comme une rivière qui reçoit un coup de vent, et portant dans les plis et la traîne de sa jupe comme un déchaînement d'orage.
Plus que jamais, Brandimard usait de son coupé, comme Raymonde ; car, c'était pour eux un moyen de ne plus retrouver dans la rue les amis et les connaissances qui les entretenaient, une heure avant de les trahir, ou la veille, et auxquels ils n'étaient pas obhgés, de cette façon, de serrer la main en les retrouvant. Il est bien certain que, se montrer lorsqu'on est en joie, c'est commettre une tentative d'excitation à l'assassinat sur la cervelle de ses ennemis. Brandimard savait que lorsqu'on a quelque sujet d'être satisfait, il est ui'gent de passer loin des femmes et de quelques hommes, même de ne recevoir mâle ou femelle de cette espèce qu'en dérobant un revolver dans sa poche. Aussi, Raymonde maintenait toujours son habitude d'être seule en voiture, de traverser Paris stores baissés, de façon à établir quelque distance entre elle et la rue, où se démenaient cinq à six personnes de sa connaissance, par lesquelles elle était couverte des plus ignobles invectives, et à qui, cependant, ses obligations de mondaine la contraignaient d'accorder des saints et des sourires, le soir, dans le monde.
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Mme de Lupan et sa fille, M. et Mme Schwenmann étaient de ce nombre ; elle ne devait être fixée que beaucoup plus tard sur le caractère du fameux « n'honnête homme » de la société Massicourt, et ce fut lui qui suspendit le plus longtemps son jugement. La distance d'un huit-ressorts, aux piétons, symbolisait donc Téloignement qu'Aloysius et elle cherchaient à conserver entre eux et ces équivoques personnages. Seule, Thérèse occupait dans le cœur de Raymonde une souveraineté qui continuait à en faire une dupe. Et pourtant, c'était elle qui restait surtout à redouter; elle, et son agent secret, cethomme qui, par ses habitudes professionnelles possédait le moyen de se faufiler chaque matin chez les artistes et de leur arracher l'histoire de toutes leurs affaires, s'en allait ensuite colporter dans le monde ce qu'il savait, de façon à tomber le mieux possible les personnalités qui portaient ombrage à sa blonde maîtresse.
Mme Petrowska, qui trouvait la chair de l'individu visqueuse comme celle d'un limaçon, usait quelquefois de luiy lorsqu'elle souffrait trop du célibat; mais elle le méprisait, l'appelant : « Vieille fille, vieille portière, » quand il avait le dos tourné. Raymonde, tout en n'ayant pas une sympathie très-accusée pour le personnage, eut le tort de ne pas s'en méfier, et les affaires de M. Brandimard furent étalées par l'agent « n'honnête homme » qui les surprenait une à une, sur tous les tapis parisiens ; on assure même qu'il vendit certaines choses qu'on lui confia
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au Ministère de rinténeur, duquel sa profession en apparence humanitaire ne pouvait le rapprocher qu'officieusement. Aujourd'hui, un de ses attributs spéciaux, et qui tient vraiment du prodige, est sa faciUté, sa promptitude à s'éclipser, lorsqu'il a commis quelque infamie dans une maison ; en sorte qu'il n'est jamais soupçonné. Ce qui le maintient, c'est qu'il n'énonce jamais une idée politique ou littéraire, si elle n'est fourbue à force d'avoir galopé dans la cervelle des autres, et il pousse si loin la soumission à ses chefs, dans l'oi'dre scientifique, qu'il demanderait même la permission de se purger au ministre de..., si quelque timidité ne le retenait. Sa jalousie envers ses confrères est immense ; le nom d'un homme qu'on vient de décorer lui arrache un gémissement sourd ; il ne pardonne pas à ceux qui sont plus que lui ; mais il est surtout dangereux à cause de son masque de bonhomie et de son affectation de sentimentalisme. En général, on se tait quand son nom est prononcé par hasard ; nul n'éprouve le besoin d'appuyer l'énoncé de sa personnalité d'une épithète d'amitié ou d'estime ; ce silence est comme le témoignage futur de la postérité sur cet homme exhalant les parfums d'une jésuitière, qui saura dissimuler jusqu'à la fin son rôle, et pour lequel on manquerait toujours de preuves, s'il fallait dire : c'est un délateur.
Au sein d'un pareil entourage, la trahison guettait Brandimard et Raymonde, secondée par l'imprudence ambitieuse de l'un et l'insouciance non moins complète de la seconde.
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Le jour où ils avaient échangé ces quelques paroles au sujet d'une spéculation dont Fissue se dressait menaçante, Mme Ducroisy goûtait Tentière sécurité d'un amour qui se déployait dans toute sa merveilleuse intensité.
— Ainsi, songeait Aloysius, en subissant cette passion qui se mêlait impérieusement chez lui à la pensée, au mouvement, au regard, à l'organisme, ainsi cette moelleuse étoffe d'une anatomie ciselée, merveilleuse entre toutes, qui a peut-être parcouru deux ou trois milliards d'années à devenir ce qu'elle est, en passant par d'immenses transformations, constitue mon bien, ma chose ! Ce groupe de forces contenant tout ce qu'on peut offrir au toucher, de sensualité et de rayons volés à l'ensemble des phénomènes créés, cette curieuse broderie de la chair, combien de fois cela a-t-il passé sous la roue du temps , avant d'endosser cette mince et délicieuse enveloppe qui m'impose fatalement sa possession ? Est-elle destinée à s'assouvir de moi, ou dois-je, au contraire, l'absorber, l'anéantir jusqu'à la dernière limite de ma jouissance ? — Et se courbant sur Raymonde, il la ramenait à lui tout enfiévrée :
— Toi seule, mon amour, rien que toi ! disait-il après une sensation de bonheur longuement prolongée.
De nouveau, ils oubliaient tout ; un frisson plissait leur peau, émiettant le plaisir au plus profond de leurs membres ; les yeux d'Aloysius revêtaient parfois une fixité cruelle, qu'accompagnait la soudaine décolo-
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ration de ses lèvres en la baisant ; mais leur contemplation muette aurait fait courir un souffle dans Tespace ; entre leurs braô doucement crispés dans un enlacement suprême, ils mouraient en suaves soupirs, tandis que le plafond s'assombrissait sur eux, comme si le malheur eût battu de Taile.
La chambre empruntait un air d'agitation inquiétant ; la grande porte en fer; qu'Aloysius s'était plu à concevoir d'après un dessin de cité égyptienne, semblait murée; les tapisseries grisâtres, aux ternes verdures, tombaient mornes ; seulj le regard d'Aloysius s'éclairait étrangement sur la lividité de sa face. Le moule un peu hébraïque de son visage et ses cheveux, qui paraissaient devoir croître indéflnirtient, contribuaient à lui conserver cette figure d'athlète qui, au besoin, se serait exécuté lui-même ; il y avait en cette physionomie inclinée sur Raymonde dans une sorte d'adoration, quelque chose de divinement implacable ; et sous l'audace inspirée de l'artiste, on y sentait passer également l'astuce du prêtre.
Le lit aurait pu s'embraser sous l'impétuosité de leurs étreintes ; les vastes rideaux creusaient leur tenture sombre à dessous violets, d'un bout à l'autre de Talcôve. On voyait naitre une vapeur sur le miroir glacé où se baignaient les reflets de leurs corps. Des veines bleuâtres marbraient l'épiderme, et, sous l'œil cerné d'insomnie et d'amour, la joue blanchissait en s'offrant aux lèvres avides ; l'oreille s'entr'ouvrait toute pâle à force de frémir d'ivresse, en écoutant ce que la bouche lui versait; les membres, bril-
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lantés de sueur, ployaient sous le fougueux ouragan de la crise passionnée, dont le dernier sursaut vibrait en un cri étranglé.
Cet amour où ils s'étaient grondés doucement, à cause du passé, leur communiquait ce rire intérieur qui est à Féclat d'une gaieté vive ce que l'ironie discrète et fine est à la grosse plaisanterie. C'était la joie qui paraissait déserter les heureux de ce monde pour affluer chez eux. C'était la volupté qui détachait les impressions les plus lointaines, les plus ténues de leurs sens, pour les fouler une à une, et, s'il était possible d'établir cette comparaison, l'on eût dit que l'amour leur mettait au front et aux joues l'écume rose.du plaisir dans lequel ils roulaient, grisés, les ailes un peu alourdies. Le mélancolique, l'insouciant Aloysius^ voyait bien, à présent qu'entre eux, se pavanait la multitude des désirs, qui se personnifiaient, devant. lui, ea figures dont les étranges contorsions offraient le mélange du bizarre, du beau, du licencieux, comme dans les apparitions qui visitaient les anachorètes au désert. Aloysius n'aurait-il goûté que ce seul instant, cela lui donnait le droit de déclarer que la vie lui avait été cordiale, elle, qui dupe pourtant tout le monde. La vie lui offrait une seconde fois cette même maîtresse, mais transformée, embellie dé motif et d'aspect, sollicitant son toucher délicat, dans lequel il retrouvait une chair pétrie et parfumée de ses anciennes caresses... Cette sensitivité, qui participait du milieu où ils étaient, y prenait ses plus hautes énergies; une nuance,
une chose, un poison, une plante entraient dans la nutrition de leur amour. Au repos, il leur semblait qu'ils étaient très- vieux, pareils à ces meubles où la lumière a déjeûné des couleurs fraîches, et sur lesquels un rayon unique, frappant à la même heure, a seul le pouvoir de raviver les figures des antiques allégories. Les dessins, les étoffes, leur donnaient la poignée de main du cœur. Les tentures, les objets, fléchissant par en haut sous un souffle d'air léger venu du jardin , paraissaient hocher tout doucement la tête ; le soleil étendait sur le dallage une courbe comme un bras arrondi qui allait les chercher où ils étaient ; ou bien, il entrait brusquement, comme un campagnard, et leur plantait de grosses embrassades sur les joues et sur la tête. Le bruit du dehors n'arrivant pas jusqu'à eux, ne pouvait leur charrier aux oreilles des hostilités. Et le fond de la galerie rentrait alors dans le sourd ronflement des teintes. Les rideaux du lit fameux se déployaient très-amples, comme pour les capter de plus en plus l'un et l'autre. Là, n'était si petit monticule qu'Aloysius n'ait contourné, de distance qu'il n'ait mesurée de l'œil, point de colline, de montagne OU' de détroit dont la vue n'ait fait courir sur lui l'éraflure ardente d'un frisson. Cette couche fantastique qui gardait leur secret rappelait sans cesse l'expression d'un anéantissement délicieux , c'était sur elle que l'amour, ce brasseur d'idées, ce rallumeur de cerveaux, trônait si souverain, qu'il soudoyait Aloysius pour qu'il s'élançât de la possession
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de 1^ femme à celle de toutes choses. Là, ils restaient de longues heures, bercés par le bourdonnement de leurs voix, par cet accablement plein de rêve, oii Raymoade. mettait son doux murmure de créole fatiguée.
Mais ce qui surtout aidait à jouir, c'était la pointe d'épouvantement procurée par des apparitions qui devaient hanter leurs nuits, grâce aux fragments relégués à dessein au bout de la galerie. A côté d'une reproduction en plâtre du Scribe accroupi, Brandt voulut disposer deux ou trois panneaux de sculpture extraits d'un cercueil en bois doré; et rien n'était plus étrange qu'un de ces bustes dénués de bras, auxquels on avait retiré volontairement ce qui symbolise le mouvement dans l'exis-r tence matérielle, afin de concentrer le travail artistique dans la tête, dans le siège de la pensée. Lorsque Raymonde fouillait au milieu les meubles, vers deux heures de l'après-midi, les yeux de la statue, à prunelle de quartz, prenaient un flamboiement furieux comme pour lui défendre l'approche de cette région de l'atelier. Une invincible attirance la conduisait cependant en face de cette tête monumentale, qui, selon les variations du jour , jetait des scintillements foudroyants ou rêveurs. En certains moments, le ciel était d'un azur vif, et le soleil un peu atténué ; les yeux étranges brillaient doucement, et paraissaient effleurer la jeune femme d'une sorte de moquerie suave :
— Oui, insinuait Facceat mystérieux de l'œil, tout
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ce qiii est ici te représente la dépouille de Tamour'; il en est, parmi celles qui ont dormi dans ces sarcophages, qui sont mortes avant l'hymen. Ces étoles d'évèques ont re>?ouvert des poitrines que faisait défaillir la vue d'une fenmie. Ces prie-Dieu gothiques portent les traces des larmes d'angoisses qui ont flétri leur tenture, et ces luths raconteraient peut-être quelle sueur amoureuse ruisselait des doigts sur leurs cordes. Mais si les mains des hommes ont été assez volontaires et rapaces pour m'enlever, moi bloc égjptien, d'un endroit oii je devais tomber en poussière, penses-tu, dis-moi, être de plus tenace résistance , et pourrais-tu répondre à ceux qui tenteraient de t'enlever de celte chambre où tu aimes : — Nul ne m'en chassera ?...
— Veux-tu, continuait tendrement l'œil fascinant, veux-tu me laisser luire sur les ténèbres de ton cœur ? veux-tu que je sonde le soupçon qui rôde à sa surface? Non, n'est-ce pas?. . . Et tu ne supporterais guère longtemps le jaillissement de ma lumière* Depuis quarante ou cinquante siècles que je suis incrusté dans ce bois, ma prunelle a porté le doute et l'inquiétude, aussi bien dans Tâme des savants (\\ie chez les êtres jeunes comme toi ; sur ceux-là, je voudrais voiler les traits aigus de mon regard, rendre ma projection plus douteuse, plus vague, afln de ne point lire leur chute à travers le destin, afin de ne pas connaître ce qui les attend. . .
Le soleil tournait subitement l'angle de la fenêtre, et les yeux de quartz rentraient dans l'obscurité.
Parmi les inventions que Raymonde employait pour se jpapprocher de Brandimard, celle qui se trou- • vait le plus souvent répétée était le prétexte de visiter la maison de Mme Massicourt, à Fontainebleau, en son absence. M. Ducroisy la croyait en chemin de fer, pendant qu'elle demeurait un jour ou deux rue du Bel-Respiro.
Elle atteignait alors Tâge où la beauté peut se prolonger encore cinq ou six ans. Le cou et les épaules commençaient bien à s'empâter, mais les seins restaient blancs et chauds. Il y avait plus d'esprit dans les lignes, plus de caractère, de netteté, de précision dans les détails qu'à l'époque oii Aloysius la modelait. Lorsqu'elle s'étendait sur l'ottomane, son torse rosissait sous le reflet de l'étoffe de
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soie illuminée par le brasero, pendant qu'il esquissait plein d'ardeur. Tantôt, les reins entourés d'une bande d'étofl'e pareille au madras, elle se montrait le corps gracieusement ramassé, en vraie créole ; tantôt elle s'offrait en cette complète nudité mythologique, sous la teinte paresseuse et traînante de ce jour d'atelier, qui égouttait comme la vapeur d'un nuage sur les seins remontants. Le pied agitait le bout d'une sandale en paille tissée.; le coude creusait le coussin de plume, et la tète ressortait dans les boiseries noires en chêne. La gorge, battue d'un sang chaud, était en quelque sorte gonflée de tendresse. Ce qu'i^ y a de plus imperceptible à saisir dans * . ;^^ ^es nrr portions, pouvait se comparera ^9 iÇ ces figures aux emmanchements déli ç. .Sôr^inées à la pointe d'argent sur papier teinté. Les colorations, si difficiles à saisir dans une peau de femme, partaient d'un ton de blanc rose tiède, qui se perdait dans le bleu vague frissonnant à fleur d'épiderme ; les aisselles , d'un blond fauve , accentuaient en se découvrant cette mince filtrée de jour courant sur les avant-bras. Les cuisses, d'une chair pleine et qu'il am^ait fallu exprimer • sur le papier d'un gros trait écrasé, s'arc-boutaient sous un ventre de moyenne étendue, sans que les déviations d'une première maternité lui aient enlevé son galbe jeune, cette grâce du renflement qu'aucune main d'artiste, si habile et légère qu'elle soit , ne traduit jamais dans sa moelleuse rondeur. Le pied était
, gratigné au talon d'une. clarté qui se prolongea e
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sur les malléoles, pendant que l'orteil se crispait de temps à autre et frappait contre le siège de satin de petits coups nerveux, tandis que les jambes se recroisaient rageusement. Sur le visage, sur le buste et les flancS; jouaient ces fameux « gris laqueux » de la demi-teinte , que Ingres croyait quelquefois tombés du ciel, de même que le dos et les hanches, aux nuances de soufre, dans Fencadrement de cette collection égyptienne de Fappartement, semblaient garder une émanation du désert. Et ceux qu'effleuraient, au bal, devant la splendeur d'épaules de Mme Ducroisy, la finesse, le grain délicat, ivoire ri^feol, n'auraient pas pressenti l'exaltation qui soulevait Brandii ' .squ'il se retrouvait en face de son ancieû lûô '' %i disait qu'elle représentait
pour lui la sëci>. 'Ti^ûnière de ces chercheurs qui, dès lé début , réalisent avec l'œil du sentiment, la naïveté, le charme indicible de la fantaisie, et, plus tard, devenus savants, s'acharnent à prononcer le muscle. Car elle était, en effet, dans cette maturité naissante après laquelle une femme n'a plus qu'à décroître, — Aussi, ajoutait-il, qui me répond que si j'avais possédé quelque temps, au début de ma carrière d'artiste, un chef-d'œuvre humain de ta force, je ne serais pas devenu un grand peintre ou un grand sculpteur ? C'est surtout à l'âge oii tu m'apparus alors que l'énergie des sensations non tempérées décide d'une vocation. Mais je t'ai plus aimée qu'étudiée, ma pauvre belle ; il ne m'est resté pour tout trésor, pour toute garantie de ma foi dans
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Testhétique, que le premier frisson sérieux qui m'a saisi devant toi et a fait vaciller Tébauchoir ; des frissons comme celui-là, on les compte, vois-tu : ils ne sont pas nombreux ; il m'en est passé un autre dans le dos lorsque je suis monté dans la voiture des messageries Laffitte et Gaillard, qui m'emmenait à Marseille où, de là, je me dirigeais sur l'Italie ; et un troisième frisson m'empoigna lorsque je descendis et que je m'élançai comme un fou au milieu des rues et des ruines de Rome. Ce fut tout... Après l'Italie, je crois que je n'ai plus jamais frissonné. On a beau faire, la passion, la pure, l'enflammée passion se tait sous les efforts et les recherches des procédés de métier ; c'est mieux ou c'est pire ; ou, pourm'exprimer plus logiquement, on est ému une demi-douzaine de fois jusqu'à vingt-cinq ans, et c'est à vous de faire quelque chose avec ce faible chiffre, de donner à ces impressions des points de repère dans l'avenir. — A l'âge où je suis, continuait-il, je ressemble à ce peintre qui a travaillé largement sa demi-journée et qui, voyant la lumière baisser^écarte son chevalet de la fenêtre, et se prend à jeter un regard sur la toile qu'il a terminée. Alors, les oppositions d'ombre et de clarté résonnent. Pendant cette heure de repos obligé, le recueillement accomplit son œuvre. Le portraitde l'amante idéale se dresse, se détache détail par détail, œil, bouche, nez, front, chevelure ; au lieu d'être un éblouissement pour son âme, comme s'il l'entrevoyait tout d'un coup dans l'ocultance de la matinée, c'est une révélation partielle, analytique,
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qui ne se fait que petit à petit ; mais quel délicieux entretien entre elle et lui, vers cet instant tout mystérieux qui s'appellera, si tu veux, quatre heures du soir. Certes, ce n'est plus Taurore... mais, bah!... c'est peut-être mieux.
— Oh! cher! trop cher! Theure dont tu parles, c'est celle de l'illusion. Quoi, tu m'aimes sous le reflet des ombres, si près du voisinage de la nuit?
—Je t'ai aimée tout le jour,et je ne me souviens pas d'une heure où tu n'aies régnée despotiquement sur moi. Mais qu'importe, si je préfère l'enivrement et la magie du soir à la richesse débordante du plein soleil d'autrefois... la profondeur perlée que ta voix ne possédait pas hier comme aujourd'hui, cette voix qui m'ouvre les sens comme une continuelle caresse ! N'as-tu pas mis dix-huit ans à me créer ce brun de ton regard, ce rebroussage de tes cils, et cette belle, cette moelleuse teinte à la Prud'hon si impossible à traduire, ce mirage de la pensée qui descend sur la figure comme un voile entre les hommes et l'esprit, et qu'un artiste ne comprend vraiment bien que sur le visage de la maîtresse adorée ?
Et il en revenait à l'expression de ce vivant plasticisme. Lorsque, de nouveau assis vis-à-vis d'elle, il découvrait la valeur mathématique d'un ton, la tendresse, le jet d'un mouvement, il forçait les ombres sur son esquisse, pour rendre les creux etlesméplats plus vifs, et, comme au premier jour, il était tenté de remercier Raymonde de ce qu'il restait encore sous le coup d'une émotion sérieuse. Il retrouvait cescha-
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touillements doux, fins, légers, que fait éprouver à la main le contact d'une nudité de créole. Plus que jamais il se moquait de ces phraseurs qui écrivent un feuilleton à la gloire de la peinture honnête et sans accident, qui regardent le modelé comme un crime et célèbrent ei un saint cantique Gabanel et Bouguereau. 11 eut voulu réaliser avec sa maîtresse une Psyché tourmentée, une Psyché comme Faurait ébauchée un Delacroix, un Baudry, dramatisée jusqu'en son sommeil, c'est-à-dire offrant toute la violence d'un rêve d'amour : lèvres entr' ouvertes , comme buvant les reflets ombrés de la lampe qui eût protégé la nuit d'angoisse.
De ce singulier ameublement, qu'ils avaient d'un commun accord installé dans cette partie de Thôtel, naissait parfois pour eux comme une irradiation de la nuit.Gertains objets allument des lueurs et prolongent le jour; là, au contraire,Mme Ducroisy et Brandt paraissaient avoir descendu quelque lointaine spirale pour se retrouver à l'aube d'une civilisation étrangère. Les meubles du cabinet prenaient une incalculable profondeur; les vastes coffres d'ébène, demi-entr'ouverts, bâillaient comme des mâchoires, et le coup de vent prolongé dans les arbres du jardin mettait au-dessus d'eux comme l'expiration du bruit de la mer.
Quelques études d'architecture, signées du maître de céans révélaient le poète et le savant : l'arc roman s'adjoignait à des caprices d'édifice du plus indépendant caractère, et le noir vert des arbres, indiqué
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seulement sur les lavis par une touche rude et sombre, tranchait près de la teinte bistrée des piliers , tandis que les rehauts des chapiteaux s'enlevaient en écorchures blanches. Ce romantique de race possédait pourtant dans tousles coins de Thabitation la preuve indiscutable de son culte pour Tart grec^ ce qui prouvait, une fois de plus, à quel point les chefs de l'école se préoccupaient de la forme et avaient le souci du style, tout en s'afTranchissant de la ligne droite et des surmoulages du classicisme. En fouillant bien, on rencontrait, en dépit de tout; des études de jeunesse, deux ou trois colonnes enguirlandées de myrtes élançant leurs fûts dans un ciel attique, et dont le jet plein de tristesse dans les sîtes en ruines, prenait en quelque sorte la grâce aérienne d'une élégie. Quelques toiles montraient des torses de baigneuses qui sortaient de l'onjbre, crispées sous les morsures de l'air, ou s'ofrant au massage d'une esclave orientale; certaines parties de membres rondissant hors du cadre, et dont les angles s'émoussaient sous une teinte laiteuse d'ivoire, faisaient ressortir le plus singulier sensualisme de relief; leurs fronts de Géorgiennes,d'un blanc crémeux, sommeillaient dans la chevelure, et, à force de frôler du regard ces flancs si déliés dans la tendresse de l'affaissement, on éprouvait en soi quelque chose de la défaillance amoureuse de ces beaux corps.
Un mobilier atteste une certaine foi en soi-mcme et dans la société : on bâtit pour jouir, pour habiter. Mais cet entourage bizarre leur donnait à tous
deux l'apparence de s'aimer dans une sorte de monstruosité de cœur et d'esprit, c'est-à-dire en dehors des lois actuelles , où l'amour prend une surface de mondanité qui en fait la plus banale des expansions échangées au sortir d'une réunion. Il est bien certain, qu'au fond de cette pièce, ils voyaient surgir un ragoût étrange à leurs embrassements, de la froideur des granits anciens, froideur faite pour leur piquer l'épiderme. Ce n'était plus l'ivresse qui se prend et se quitte sur une chaise longue, et dont l'expression s'émousse sous le capitonnage bourgeois de la chambre à coucher. A travers ce que l'on constatait de voulu, de cherché dans la collection, se révélait la préoccupation artistique ayant présidé à son arrangement. Mais ce n'était pas dans le but unique d'y faire des débauches musicales ou des orgies de lettres, que l'hôtel avait ce merveilleux acoustique et cette secrète et reculée profondeur.
Avec une certaine aptitude à la somnolence rêveuse, on aurait pu animer un instant ces têtes de chats-tigres desséchées, jetées près des poteries foncées à ventre pansu, à goulot étroit; les bombyles, les œnochoés, sorte de vases d'une pâte épaisse, massive , aux ornements peints dans un sentiment un peu lourd, paraissaient quitter à l'instant les épaules ou les bras de quelque jeune tanagréenne revenant de puiser de l'eau dans le canal d'Euripe ; sur la cimaise, un bas-relief offrait une marche de satyres chevauchant des lions ; vers le sommet d'une étagère qui contenait des verreries
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de Murano , la lumière accrochait quatre ou cinq disques de couleur dans des cornues de cristal ; au-dessus d'une selle de parade, des figurines aux ajustements disposés en plis verticaux, étaient rivées à la muraille, à côté d'une branche d'olivier desséchée, coupée dans la campagne romaine, et suspendue au même clou qu'un chapeau de paille imitant la forme du pétase, tandis qu'à quelques pieds du sol, un moulage teinté représentait l'Acropole et Saint- Pierre. C'était bien l'endroit combiné où se mélangeaient l'amour et l'art : ici on cherchait une note, un ton, l'enveloppement d'un sommeil dû aux fumigations du haschisch; là, la place d'un baiser; partout, enfin, on pouvait constater qu'il était possible de vivre sans bouger, dans ce milieu qui imposait la méditation et affriandait les sens.
On rencontrait dans ce cabinet construit en galerie, de trop vigoureuses expressions du monde païen pour qu'un simple particulier ait pu les découvrir à lui seul ; aussi , quelques personnages avaient bien voulu se tenir à la piste de toutes les ventes importantes, et s'étaient fait un plaisir de se mettre à la disposition de l'architecte pour lui faciliter ses achats, malgré les hautes concurrences des collections princier es.
L'art grec était là représenté par ses plâtres teintés, son anatomie puissamment détachée et les draperies dont la pierre offrait une variété de nuances infinies. Près du grand sphinx vert, tristement renfermé dans son métier d'écouteur, les prêtresses
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d*Isis, les basaltes où étaient sculptées des figures de femmes trônaient sur des fûts de colonnes. Des peaux de lions et de' panthères s'étendaient sur le dallage pompéien. A travers le vitrage de la porte-fenêtre, on distinguait, au milieu du parterre, le torse mince et grêle d'un petit joueur de flûte italien, modelé, sur la base carrée d'une fontaine en rocaille, et l'on se serait cru volontiers au fond de l'Atrium d'une maison romaine. Ce mélange des caractères de nations diverses caressait les plus secrètes inclinations de l'esprit ; d'un côté, un groupe d'urnes et de sarcophages, disposés comme pour hanter les sommeils coupables; de l'autre, les suaves courbures des vases et des amphores, les aiguières de la Renaissance, dressant leurs gorges amincies, pareilles à des cygnes qui regardent au loin. A l'extrémité de la pièce, enfin, une vitrine oii s'étalaient plusieurs genres d'étoffes, si dures qu'elles offraient la solidité du métal, indiquait les passages du byzantin et du moyen âge; les damas débordaient à côté d'une collection de chapes, de dalmatiques, de crosses et de saints ciboires, entre les chiffons de soie et les cierges armoriés. A l'aide de ces dépouilles du passé , les habitants de cette galerie jouaient avec tous les emblèmes de la mort et de la vie, buvaient dans les calices en vermeil repoussé, allumaient les cierges, et se couchaient dans le lit indien aux rideaux de velours noir à torsades fauves. A midi, cependant, lorsque la deuxième fenêtre donnant sur le parterre s'entrebâillait, un jet
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de soleil entrait obliquement ; les petits Osiris à tête d'épervier ouvraient Toeil d'un* air d'extase ; le lointain de l'atelier s'avivait sous la fuite gracieuse des contours du bronze, enlacements charmeurs des objets qui, pour un instant^ paraissaient s'enfiévrer de leur réunion. Dans le parterre, une bande de moineaux s'ébattait, la jardinière en laque de Chine semblait soulever délicatement son pied cambré comme un pied de femme, et, sous l'ensommeillement des teintes engourdies, les choses prenaient des tournures famihères et tendres. Au milieu de ces objets hétéroclites se révélait le caractère du fouilleur qui a. soif de se créer un plaisir supérieur et inédit. Les meubles glissaient avec mollesse; les coussins .de l'ottomane, aux capitons foulés, arrondis comme dès épaules de femme, se pressaient les uns contre les autres ; les vêtements traînaient çà et là : une manche de vareuse de velours plongeait dans des jupons, ainsi que le museau d'un griffon noir sous le ventre d'une levrette ; les mules trempaient leur petit bec recourbé dans des bottines ; le grand peignoir de molleton enveloppait Raymonde et mélangeait sa légère odeur animale à celle de la vanille. Souvent, tous deux restaient à se contempler, comme si chaque regard prolongé leur causait la sensation de s'appuyer sur leur chair et de la meurtrir.
— Mais dis-moi oii tu t'envoles? s'écriait souvent Aloysius écrasé par un certain silence qui s'emparait de Raymonde lorsqu'elle avait subi ses violen-
tements les plus tendres.
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— Je fais la remarque, répliquait-elle, que j*aurai bientôt trente-six ans.
Il la fixait à travers la criblure lumineuse de ses yeux, dont les projections Tauraient presque enlevé de terre.
— Est-ce que les dates et les âges ont des significations? Est-ce que tu n*es pas mienne, la créature que j'ai pétrie ? Est-ce que je ne t'aime point de façon à te dépraver, si c'était nécessaire, comme je te l'ai assuré déjà?... Est-ce que ma pensée n'a point suffi à garder ton corps, empêchant les années de l'effleurer d'une seule ride ? Douterais-tu que je cesse d'avoir le doux égoïsme de planer sur tous tes rêves, la préoccupation d'être jaloux de tout ce qui t'occupe?
Elle souriait, en sentant ses mains se crisper à sa taille et sur sa gorge qui gardait le repos des masses bien suspendues.
— Pour se nouer ainsi autour de toi, reprenait-il, est-il des bras d'une étreinte plus imbrisable que les miens? Suivre tes mouvements à la piste, l'ingénieuse combinaison de ton geste, la direction de tes pas lorsque tu marches, de ton pas lent, voluptueux ; me dire qu'il mord trop bien le sol pour qu'un vif ouragan l'en déracine ; étudier la futilité des détails de ta toilette, et voir dans ta robe de mousseline, aux guirlandes de feuillage imprimé, tes deux seins enfermés comme dans deux tiges de liserons ; cueillir xîhaque jour à ton front rebondi la pensée toute virile ; retrouver en te pai'lant des charmes non franchis par mon avidité ; éprouver en moi cet ébran-
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lement involontaire de ma personne, qui me maintient devant toi comme en extase : n'est-ce donc rien pour Renseigner comijient les années qui vont suivre peuvent ressembler à celles que nous avons traversées ?
— Si injustes que soient certaines prévisions, assurait-elle, leur présence est inexorable dans le cœur; on les y subit.
— Chère âme, répondait-il sous Tempire d'une sorte d'ironie pénétrante, les fleurs les plus suaves cueillies par les amants sont toujours nées de la torture des sentiments en détresse, comme ceux que tu me dévoiles ; me préserve le sort de l'ôter une larme ; cette larme, c'est encore moi ! Sois blessée à mort, si cette angoisse, en te faisant souffrir, te rend plus noble et plus intéressante ; je n'enlèverai de ton regard ni la souffrance, ni la joie, qui t'ont faite pour ma convoitise. En cela, j'accomplis mon rôle, voilà tout. — J'ai connu des hommes deux fois plus grands ou deux fois plus petits, lorsque l'amitié leur faisait éprouver ses trahisons ; il y avait dans leur être des brèches à y fourrer le poing. Alors, on se rendait compte si leur âme était une buée qui recouvrait du granit.
— Aussi, combien de femmes qui se contentent d'être aimées, sans souffrir quand tout disparaît!
— Tu penses à Thérèse ?
— Ah! fît-elle, emportée par la vérité qui s'échappait de sa logique: en toute chose, elle ne cherche qu'à se donner un rôle. Trembla- t-elle
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jamais dp perdre ce qu'elle adorait? Tu as dû rencontrer quelques-uns de ces cœufs de femme froidis par les jeûnes de Tamour, dont le sang s'est retiré du visage sous l'atteinte des tortures précoces? Eh bien ! ces douleurs qui ne comptent plus avec les autres, tant elles dépassent les proportions ordinaires, ces natures qui n'ont pas été aimées trois mois par un mari, et qui, vers la trentaine, se repentent de n'avoir point accepté d'amant, te raconteraient mieux que moi les misères de cette aride existence. Certains délaissements ont leur beauté ; on meurt du moins de ce que Ton n'a plus; on a cet horrible bonheur. Maisde quoi mourir,si l'on n'a pas aimé? Quels i*egrets nous pousseront jusqu'à ce trou final? Il y a encore une amère saveur dans l'abandon. — Or, Thérèse n'a pas connu et ne connaîtra jamars cette poétique disposition de l'âme. Elle a fait de chacune de ses chutes un piédestal afin de s'exhiber. Il faut bien le répéter, elle aurait créé ce type de la femme-fille s'il n'existait déjà. — Moi, je préfère des regrets séduisants, le charme de pleurer l'homme que j'aurai idolâtré, à la tranquille sécurité de vivre près de quelqu'un qui m'entretiendrait dans V habitude de F amour, sans me remplir le cœur. Pour Thérèse, voler un amant à une femme, comme elle a volé le baron de Sarrelouis à la princesse R..., c'est lui ravir sa célébrité, mais ce n'est point la frapper mortellement. Aussi, qu'a fait le baron ? Il l'a payée d'une pension de six mille francs ; il a récompensé Thérèse comme on récompense une fille qui vous accorde deux
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OU trois nuits, et il a laissé à Mme R.,., Tamie de toute sa vie, sa fortune totale. Mon Dieu, je le sais, elle veut éviter Famour à grandes tirades, .qui ti'aîno après lui son cortège d'épouvantes et de renonce-' ments; jamais elle ne se mettra en tête de chevaucher rimpossible, et> peut-être, Timpossible lui restera-t-il sans qu'elle ait tenté de Tenchaîner même pai* un serment...
— Un serment ! Laisse cela aux sous-officiers inquiets de leur promise. Ne rirais-tu pas vraiment, si tu devais ma folle adoration à un serment? Aimet-on une femme ^arce qu'on le lui a juré ou parce que des évidences plus fortes que toute convention nous prouvent qu'on n'est et qu'on ne saurait être jamais qu'à elle seule ?
— Je sais que tu m'aimes à faire sauter les pavés ; mais, que, veux- tu, à une époque où l'on croit à Tananas, aux fraises et au Champagne, il est des deuils si épouvantables à pressentir, qu'auprès d'eux les autres pourraient être portés en rose.
— On a toujours cru aux mêmes choses, ma chère ; cela n'a point empêché les amants de desceller la tombe de leur maîtresse et d'y pousser des rugissements qui sont venus jusqu'à nous.
Raymonde, reprit-il, moitié sérieux, moitié persua-» sif, dans cette anatomie du cœur, il est une région où le désir va de branche en branche, comme l'oiseau s'amusant dans le trajet, coquetant autour des roses, mordillant une fleur ou un grain... Nous la connaissons... Hein?
302 MADAME DUGROISY .
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Elle secoua la tête et soupira.
— Après?
— Il y en a une autre où la passion atteint la cime, où elle éclate souveraine, en sautant à la poitrine avec des bonds de jaguar, où elle finit même par nous coucher à terre et nous terrasser de ses sifflements aigus.
-— Après ? .
— Un jour survient où Ton voit circuler de par le monde ces visages blancs ayant usé de Tivresse au point d*ea avoir dévoré jusqu'à la trame. C'est effrayant, et c'est radieux, ces spectres, ces antiques larves d'amoureux. Leurs yeux secs et dévorants brûlent tout seuls dans l'orbite. On dirait qu'ils ont encore assez de flamme pour allumer des soleils...
— Après..., oh! après, cher Aloysius ?
— Alors, ma bien-aimée, ils vivent dans cette miraculeuse évasion des préjugés du monde qui les fait planer au delà des méchancetés et des dénonciations d'un entourage détestable ; arrivés à une phase de tendresse plus calme, ils passent leur existence dans la fièvre unique de la pensée ; sous la force coercitive du cerveau, qui les débarrasse de l'impression terrassante des nuits trop longues et des jours écœurants, et, tout glacés qu'ils sont, ils se cherchent comme des oiseaux dans le brouillard. La société, en curieuse, veut connaître ce qui les soutient. Est-ce Tinfini du sentiment ? est-ce la joie de laisser leur souvenir perpétuer sa durée dans un autre qui demeure ? — Après?... demandes-tu..., après? — Mais, tu le vois bien, après, c'est encore l'amour !...
— Si vous êtes venu ici pour plaisanter, vous tombez mal. D'ailleurs, votre fluide est tellement contraire au nôtre...
— Mon fluide, madame, mon fluide contraire à celui des femmes ?, . .
-▼ Ne faites pas, attention, ma chère, il est toujours ainsi. Continuez donc!
— Aïe ! Qui est-ce qui me pince le genou ?
— Là ! Vous vous voyez bien que je ne Tempêche pas, l*esprît, d'arriver jusqu'à vos pieds, si cela lui convient.
— Permettez, dès Finstant que nous avons M. Ducroisy au milieu de nous, soyez certaines que vous n'obtiendrez aucun résultat.
— Mais enfin, Mme Viterlin me tient les doigts
304 MADAME DUGROISY
d'un côté, et Mme Massicourt me les serre de l'autre, ce n'est donc pas moi qui vous pince... Ouf!... j'ai reçu au moins une carafe sur la têie.
— C'est bien fait !
— Ah çà ! mais on vient de m' allonger une tape sur l'épaule. Si cela contmue, je la rends.
— Ne bougez pas, au nom du ciel, ne bougez pas ; vous pourriez tuer le médium.
— Gomment ! tuer le médium parce que je chercherai à attraper la main qui me secoue l'épaule ?
— Mais certainement.
— Tiens ! on m'embrasse.
— Moi aussi.
— Moi aussi.
— - Il n'y a que moi qu'on n'embrasse pas, observa M. Ducroisy.
— Ah ! mais vous savez, déclara Mme Saulon, M. Ducroisy doit tricher; à votre place, je me méfierais.
— Je vous assure que nous le tenons. "
— Parbleu ! Mme Massicourt, m'en fait des bleus au poignet.
— Mesdames, fit M. Schwenmann au milieu du cercle, je crains que cela n'impressionne douloureusement ma femme qui est dans le salon qu'on exécute des choses... aussi funèbres près d'elle. Je demande à ce que vous cessiez.
— Monsieur, articula nettement M. Ducroisy, je ne crois pas que je brille par mes convictions spirites ; pourtant, je vous jure qu'aussi longtemps
MADAME DUCROISY 305
qu'il sera agréable à ces dames de prolonger la séance, elles la prolongeront, à moins que la maîtresse de la maison, Mme d'Alburivaque, ne s'y oppose.
Le fabricant de teinture violette recula saisi.
— Comment!... comment! balbutia-t-il..
— C'est tel que j'ai l'honneur de vous l'affirmer Ces expériences sont ce qu'il vous plaira ; mais, dès l'instant qu'elles conviennent aux personnes qui se trouvent ici , vous vous inclinerez devant leur volonté, voilà tout. Maintenant, nous vous rendons votre indépendance, monsieur, si vous le préférez. En ce qui concerne le plaisir de ces dames, veuillez, je le répète une seconde fois, ne plus le troubler.
— Mais, je vous assure que je suis très-porté à croire... Qu'est-ce qu'il a donc, M. Ducroisy? reprit M. Schwenmann, achevant tout bas la phrase commencée tout haut.
— Voyons, voyons, continuons! crièrent deux ou trois voix, pendant que le marchand de teinture s'en allait d'un autre côté.
Le silence se rétablit.
— Il est plus de minuit ; c'est l'heure où les âmes en peine ont l'habitude de se montrer... Est-ce que vous apercevez quelque chose ?
— Je crois que... Non, c'est la cravate de M. Ducroisy.
— Si vous voulez, je vais l'ôter.
— Du tout, ce n'est pas sa cravate. Je vois des yeux étinceler dans du blanc.
306 MADAME DUCnOISY
— Parbleu ! ce sont mes boutons de chemise qui brillent sur mon plastron.
— Chut!... taisez-vous! Cette fois-ci, je distingue...
Chacun, moins deux ou trois personnes, écarquilla les yeux.
— Est-ce que vous n'entendez pas un soupir?
— Quelqu'un m'a marché sur le pied.
— Ça, c'est un total oubli des convenances.
— Mesdames, s'il ne suffît que de vous manquer de respect pour ressembler aux esprits, dites un mot, je me fais fort de les imiter... à l'instant.
Pendant que le cercle des spirites renouvelait ses évolutions, un autre dialogue se nouait dans le boudoir de Mme d'Alburivaque.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes de retour? demandait tout bas Mme Ducroisy à Mme Petrowska.
— Six semaines. J'ai laissé Thérèse revenir seule et je suis allée à Bade.
— Et vous avez perdu?
— Au moins autant qu'à Monaco l'an dernier, dit-elle en se levant pour retourner à la table des évocations.
— C'est même effrayant, ajouta tout bas le « n'honnête homme » à l'oreille de Mme Ducroisy. Je lui ai connu vingt-cinq mille livres de rentes ; elle a tout joué, aussi bien à la Bourse qu'à la roulette.
— Et que lui reste-t-il ?
— A peu près six mille francs par an, pour elle et sa fille.
MADAME DUCROiSY 307
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— Voyons..., toute médisance à part, quel genre de personne est-ce, que Mme Petrowska?
Le « n'honnête homme » la regarda, comme pour voir si elle était sincère.
— En apparence, c'est une femme irréprochable, répliqua-t-il sèchement.
— Vous répondez : en apparence. C'est donc le contraire, en réalité ?
— C'est que je Tai entendu parler du départ de sa « petite Thérèse », voyez-vous... Et il écarta ses doigts courts et gros, et sa parole était pâteuse, pour insinuer ce qu'il voulait faire entendre sur les relations des deux femmes.
— Je me trompe peut-être, reprit-il comme en balbutiant, et en clignant des yeux.
— Ah !... s'exclama à voix basse Mme Ducroisy, chez laquelle ce soupçon ne s'était jamais présenté, mais qui trouvait infâme la trahison du misérable, en admettant qu'il eut raison, ce qui était presque avéré. Et elle continua, pour donner un autre cours à leurs paroles :
— Elle est bien jolie.
— Oh ! jolie ! poursuivit le « n'honnête homme. » Vous n'avez pas, comme moi, eu l'occasion de voir sa gorge. C'est effrayant ! Elle en met la moitié sous ses aisselles, l'autre moitié devant; quand elle est en peignoir, c'est horrible de regarder ces deux globes monstrueux de chair lui tomber sur le ventre... Elle a absorbé du vinaigre pour se faire maigrir, mais rien, rien n'y a fait; je lui ai assuré
308 MADAME DUCROISY
qu'elle se donnerait un cancer à l'estomac, du reste... Elle n'a pour elle qu'une délicieuse tête d'où partent des regards... oh! des regards étranges.
En ce moment, Mme Petrowska revenait rapidement.
— On vous réclame pour un petit renseignement, murmura-t-elle en se penchant à l'oreille de Raymonde. On tient votre Sappho.
Mme Ducroisy se leva et se dirigea, sans cavalier, vers le salon où quelques accords retentissaient.
— Vous voyez bien, insinua de nouveau le « n'honnête homme » à Mme Petrowska , la vérité de mes assertions. La Ducroisy est à tout jamais entachée dans son honneur. Regardez ! Est-il un seul de ces jeunes gens qui lui offre son bras ? On sait, à n'en pouvoir douter, qu'elle est la maîtresse de M. Brandimard, je vous en réponds.
— Est-ce qu'elle Test encore ?
— Pas pour longtemps.
— Comment le savez- vous ?
— Mais, M. Ducroisy m'a confié, sous le sceau du secret le plus absolu, qu'il cherchait à le marier à la nièce d'un de ses voisins, un raffîneur de la Roche. C'est une affaire qui lui apporterait entre trois et cinq millions, pour l'instant. J'ai appris, de plus, d'un employé du ministère de l'intérieur, que le « cher Aloysius » ne demanderait pas mieux que de saisir cette occasion de rendre au mari de madame la totalité des capitaux qu'il lui a mangés..., et le cœur de madame par dessus le marché.
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— La chose est donc aussi avancée, qu'on le sait déjà au ministère ?
— Est-ce qu'on ne sait pas tout? D'ailleurs, M. Brandimard, aux abois, a dû faire certaines ouvertures. M. Ducroisy ne soutient sa maison qu'en soutenant un jeu enragé à la Bourse... Un de ces jours, les actionnaires pour le percement de ce tunnel vont demander des comptes. On mettra mons Brandimard en faillite... Vous voyez que le mariage est imminent. C'est la Ducroisy qui va la danser !...
— Eh bien, tant pis ! Si elle souffre, qu'elle vienne à moi : je l'aime, je la verrai quand même.
— Vous seriez assez folle pour l'accueillir, lorsqu'elle va être déshonorée ?
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi? Elle est bonne...
— Quoi ! une femme comme vous, que je fréquente, tendrait la main à une personne sur laquelle on va dégorger des tombereaux d'immondices?
— Il me semble que...
Le « n'honnête homme » lui jeta un regard terrible.
— Vous avez une fille, lui répliqua-t-il OLfin; faites-y attention ; n'allez pas, à cause d'elle, chez Mme Ducroisy. Vous seriez déshonorée si vous étiez vue dans une maison où l'on ne rencontre que des journalistes de la haute et basse bohème. Prenez garde à vous, je vous le conseille.
Il s'éloigna après ces paroles menaçantes, certain d'avoir frappé le coup nécessaire pour empêcher
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une liaison de s'établir entre Mme Petrowska et Raymonde. »
11 croisa Mme Massicourt et Fentraîna dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Ces fait ! lui annnonça-t-il en baissant le ton, tout Paris va connaître qu'elle lui a concédé Ips dernières faveurs.
— Vous parlez de Rayhioride, n'est-ce pas?
— Vous le savez bien.
— Jevoudrais n'être pas venue ici ; car enfin, il faudra que j'en arrive à une rupture avec elle, et^e ferais mieux de commencer tout de suite. Il m'ea coûte de lui serrer la main ce soir,et de la lui refuser demain. . .
— Il y a assez longtemps que je vous avais prévenue des scandales qui naîtraient d'une liaison entre vous çt ' tine, femme en évidence comme Mme Ducroisy. Tant pis! ilétait dangereux d'accepter la dédicace d'une œuvre telle que la Sappho.
— PouvaiS'je supposer que le monde insinuerait, d'après ce que vous me dites, de semblables infamies, sur elle et sur moi ?
— Vous deviez tout supposer, car Mme Ducroisy ne cache guère l'amitié que vous lui inspirez. Comme artiste, comme femme, elle est très-connue, et tous ses actes attireront l'attention sur elle ; vous subirez les éclaboussures des insultes qui vont rejaillir sur sa personnalité, et il vous est nécessaire, pour vivre, de conserver un certain décorum. Tâchez de vous sauver d'elle, pendant que vous en avez encore le temps.
— Je vais partir pour Marseille.
MADAME DUCROiSY 311
— Bien ! yoùs comprenez que si, à la suite des événements qui vont atteindre Mme Ducroisy, vous restiez malgré tout son amie, votre maison se trouverait encore à Tindex. Elle Ta été assez déjà; et alors le clerçé vous retirera sa protection, il tfoseraplusvousavouer ouvertement. Que ferez-vous, que deviendrez-vous, réduite à vos misérables six mille francs annuels? Couchez aux côtés de qui vous voulez, mais ne vous comprpmettezjamais ouvertement près d'une femme tarée. L'Église, je le répète, a peur du scandale.
Il quitta enfin Thérèse, heureux de la laisser sur la pente d'une brouille qu'il souhaitait depuis longtemps entre elle et Raymonde.
L'œuvre ténébreuse de cet homme consistait toujours à désunir les femmes ; il divisait par système, . pour rester seul dans un intérieur d'eu il essayait de faire exclure une amie. Chaque matin, il allait d'une maison dans une autre répéter les petits commérages qui s'étaient débités la veille, saisissait au vol les noms prononcés en sa présence, les inscrivait dans sa mémoire, et trouvait le joint des existences les plus isolées en apparence, dont il devinait les affiliations les plus secrètes ; son temps s'écoulait à guetter la chute d'une liaison et le commencement d'une intrigue. Toutes les fentes lui convenaient pour s'introduire : il était aussi petit de taille et d'allure queBabebibobu.
Depuis longtemps il entendait assurer par Thérèse que la musique de Mme Ducroisy était capiteuse,
312 MADAME DUGROISY
qu'elle portait aux sens, qu'un éditeur lui préférait les Cloches du Monastère^ de Lefébure, et les valses que le Journal des Demoiselles servait mensuellement à ses abonnées. Tant que Raymonde s'était bornée à s'enfermer dans la science musicale, à rééditer des motifs gothiques et à chercher dans les moules du passé des effets nouveaux d'harmonie, mais goûtés seulement d'un petit nombre, Thérèse n'avait pris aucun ombrage. Le jour oii Mme Ducroisy fut inventée comme compositeur, Mme Massiceurt ne connut aucun repos; elle mêla la cendre à ses mets et manqua de devenir folle. En cet instant, des applaudissements réitérés apportaient au « n'honnête homme » l'affirmation de ce qu'il redoutait pour Thérèse : le triomphe artistique de Mme Ducroisy. Il s'élança du côté oîi il savait rencontrer Raymonde ; mais il la vit morne, presque assombrie, les yeux fixés sur la porte, qui n'amenait plus aucun invité à cette heure ; il la vit dans la réelle attitude d'une femme qui commence à se sentir acculée par le soupçon, par l'abandon, par l'attente ; il reconnut, à d'imperceptibles signes, que ses lèvres frémissaient comme si elles eussent murmuré :
— Personne !...
D'un autre côté, l'on entendait la voix de Schwenmann s' adressant à Frédéric :
— Oui, monsieur, mes terrains de Saint-Ouen vont être expropriés d'ici à une année à peu près, à cause de la route impériale, qui devra passer dans
MADAME DUCROISY 313
ma propriété ; c'est pour moi une aflaire de deux ou trois millions.
— Eh bien, nous allons la critiquer, votre route impériale !
— Comment cela?
* — J*ai accepté la correspondance d'un journal lyonnais, et je vais annoncer la nouvelle toute fraîche. .
— Mais, monsieur, j'ai une fabrique là-bas, j'ai mes ouvriers, j'ai mes commis et mes gens. Cette indemnité m'est nécessaire. Soyez persuadé que si vous appuyiez la chose, je me montrerais reconnaissant. Mon frère peut beaucoup. Je veux vous présenter à lui.
— Gros mufle ! se dit Girardelle. Et tout haut, il ajouta: C'est inutile. Rassurez-vous. Votre expropriation, au fond, ne me regarde pas. Visez donc à toutes les indemnités que monsieur votre frère vous obtiendra sans doute... Dans mon journal lyonnais, je dois débuter parunroman, et jem'occupe àne rêver que des héroïnes d'une chasteté telle qu'on ne pourra pas seulement leur tâter le pouls ; des héroïnes en papier de soie, qui avaleraient le signet de leur livre de messe plutôt que de se laisser effleurer la corne de l'ongle ; des femmes qui ne sauront même pag distinguer leur mamelle gauche de leur mamelle droite. Il ne sera pas question, vous le voyez, de... votre fabrique de produits chimiques.
— Vous aurez bien raison de réagir contre l'éducation actuelle, qui transforme les femmes en bas-
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bleus. Ma fille a été élevée au Sacré-Cœur, et elle aura un million de dot. Eh bien , monsieur, j'exige qu'elle s'occupe même du nettoyage des lampes. N'est-ce pas pitoyable de voir combien la jeunesse est peu respectueuse envers ceux auxquels elle doit l'existence? Moi, monsieur, j'exige de ma fille une déférence de tous les instants,et', quand nous sortons, soyez persuadé que je ne lui laisse pas occuper le fond de la voiture à côté de sa mère, comme certains pères en ont l'habitude, par égard pour la femme, prétendent-ils... Je vous demande un peu...
L'entretien fut interrompu. On transportait Mme Saulon, qui jugeait "nécessaire de s'évanouir, à cause de l'apparition d*un esprit dans la chambre de Mme d'Alburivaque.
Frédéric ne fut pas un des moins empressés à voler à soa secours. Dans sa hâte, il offrit à M. Saulon, qui perdait la tête, un étui à aiguilles et un bouchon de carafe.
— Mais que me donnez-vous donc là ? s'écria M. Saulon en regardant les objets machinalement.
— Cela ne fait rien, répliqua Frédéric en le poussant vers sa femme. Faites-lui respirer ça avec conviction. Tout est là.
Il est probable que Mme Saulon entendit, car elle ouvrit les yeux, enragée de n'avoir pu être prise au sérieux.
— • Allons-nous-en, ordonna-t-elle à son mari, ces essais de spiritisme sont stupides !
Mais, en voyant sa robe tachée pai» l'eau qu'on lui
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avait jetée au visage pour lui faire reprendre connaissance, elle devint furieuse.
— C'est une infamie ! cria-t-elle, sans écouter Raymonde et son mari qui s'efforçaient de la calmer. Ma toilette est perdue !
Et elle se sauva d'un bond vers le vestiaire pour s'emparer de sa pelisse.
— Je crois, murmura M. Ducroisy à l'oreille de Frédéric, pendant que la société se dispersait dans l'appartement, que ces expériences touchent à leur fin.
Et, d'un mot, il mit Girardelle au courant de ce qui s'était passé.
Les spirites commençaient à subir d'énergiques défections. Le peuple de Dieu avait été visité par de faux prophètes et, grâce à eux, il s'était vulgairement emballé. Des médiums américains , MM. Williams, Firman, etc., jetaient des bouquets à la tête des croyants; [des boîtes à musique voltigeaient dans l'air, et maintes jarretières se trouvaient ravies. La folie montait au comble. Un colonel jurait .par sa bobonne que l'esprit le déchaussait tous les soirs ; il donnait des séantîes ; on entonnait des cantiques comme dans une réunion méthodiste , et l'on maintenait chez Jui autant de sectes que de personnes. La Viterhn, en attendant qu'un rôle lui fût confié par un directeur lyrique encore à naître, accentuait son métier caché de proxénète et faisait rafle sur les clients de Mme Massicourt. Elle brouillait Içs projets du vieux duc de Fressac, inven-
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tant le moyen de lui enlever Mme d'Alburivaque et de la jeter dans les bras du comte Galien, qui allait l'épouser à Londres. Les détails donnés par M.Ducroisy s'arrêtaient là. Heureusement il ignorait que c'était aussi Mme Viterlin qui, par l'intermédiaire de la comtesse de Lupan, imprimait le branle aux calomnies naissantes contre Mme Ducroisy, et que l'amitié de Raymonde et de Thérèse devenait pour l'ignoble créature un thème qu'elle exploitait sans relâche.
Hâtons-nous de le déclarer ; parmi les personnes qui étudièrent le magnétisme animal à sa naissance, il en est qui ont continué aujourd'hui à en faire l'objet d'une recherche purement scientifique, n'ayant rien de commun avec les caractères ci-dessus mentionnés. Ceux-là, parmi lesquels se classent Mlle H..., M. Z...,etc., restent complètement en dehors des critiques que tout homme d'honneur formulera contre les églises Viterlin et Massicôurt.
La cQmtesse de Lupan, frappant des impôts quotidiens de billejs de théâtre sur les poches de ses amis, s'enrégimentait dans cette cohue vociférante qui ne pardonnait pas à Raymonde d'être aimée. La comtesse se moquait de M. Ducroisy, critiquait le délaissement dans lequel il plongeait sa femme, et s'ingéniait à prélever des sommes raisonnables sur sa bourse. Se faire offrir chaque jour le déjeûner et le dîner, s'imposer dans toutes les sociétés où l'on ignorait ses origines d'ancienne fille publique, était sa constante occupation* Ou bien, elle levait des cavaliers ou des artistes
désireux de publicité, pour son salon désert. La cupidité de Marianne Saulon, plus déguisée, n*en restait pas moins tenace : elle eut dépouillé sa victime lentement,' parcelle par parcelle. Quand il n'y avait plus d'argent, elle demandait toujours quelque chose. Certains soirs, Raymonde lui prêtait des vêtements pour l'evenir chez elle, parce que Marianne se prétendait trop légèrement couverte ; lorsqu'on- les lui réclamait, elle ne dissimulait pas qu'on manquait envers elle à toutes les convenances. Les romans nouveaux inauguraient- ils une apparition sur la table du boudoir, ils étaient réclamés comme un droit de Mme Saulon, qui ne les restituait pas plus que le reste. Un personnage en évidence donnait-il une fête,Raymonde devait lui obtenir des invitations. Marianne voyait son mari,intelligence ordinaire, quoique aimable homme, tomber à plat, malgré les airs de représentation qu'elle tentait et ses toilettes acquises sous l'effort d'un carême perpétuel. Son ambition d'être une femme à la mode, sa coquetterie effrénée étaient tuées par la position minime que M. Saulon occupait au ministère ; aussi, sa rapacité devenait une monomanie, comme celle de M.Schwenmann, lorsquUl faisait main-basse sur les papiers de soiaqui entortillaient les menus objets. Elle s'informait s'il ne lui serait pas possible de se lier d'amitié avec un médecin, et s'arrangeait toujours pour bénéficier de ses visites sans les payer.
Après avoir été au pillage, la maison Ducroisy 'se vidait peu à peu. Les habitués redoutaient les évé-
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nements^ et mettaient d^assez longs intervalles avant d'y reparaître; lesVauthorne, la comtesse Périchoff et son neveu cherchaient des dupes à l'étranger ; les préoccupation^, l'attitude troublée de M. Ducroisy n'échappaient à personne, et lorsque par hasard on se risquait à passer une soirée dans le petit hôtel de Passy, autrefois si gai, on se sentait envahi par le malaise.
vn
Madame Ducroisy a Monsieur Louis Brandimard
« T*avoir repris, et te reperdre encore..., je ne cherche pas si cela se peut ; mais on te prête d'extravagants projets. Quand on parle de toi, on répète sans cesse: son ambition est immense! Va, je suppose bien que je n'ai pas d'auti'e rivale, et pourtant, je commence à la redouter, ton ambition, car c'est elle qui te retient loin de moi. Est-ce que les plus fiers penseurs n'ont pas enchaîné leur vie ? Cependant, autrefois, tu frémissais à l'idée d'une absence ; nos rôles sont changés ; il me semble que c'est moi qui tremble.
« Nous avions asservi le monde à nos fantaisies. On savait tout ; et nous imposions quand même le respect, tant il existe de déférence pour certains
hymens. La société, en faisant irruption dans nos demeures, saluait la grandeur d*ùn sentiment dont elle se défendait d*arrêter les limites, comme s'il devait toujours posséder une égale identité de force, et sa complicité même était un témoignage. Après avoir été deux foudres l'un près de l'autre; après nous être blessés avec les éclairs d'une même passion, tu m'assurais cfd'il serait doux de continuer la vie dans ce gris teinté de soleil.
« Te souviens-tu de ces petits ports normands que nous avons visités lorsque les marins prenaient la mer, entre trois et quatre heures de la nuit, à la fin d'août? Lem's chants, à peine perceptibles, nous arrivaient dans la lumière voilée. Rien ne nous impressionnait plus que ces légères mesures, dont les paroles restaient indistinctes, mais dont l'air nous pénétrait, que ces accords mystérieux comme ^ceux des syrènes entre terre et ciel, lorsque tout dormait encore!... Dis-moi, cher, notre amour ne pouvait-il devenir ce chœur voilé aux hommes, et cependant réel, qui eût retenti à son heure, et dont les notes s'enlèveraient un peu haut et un peu loin, comme pour ne pas importuner les oreilles terrestres, facilement irascibles? Oui,pourquoi ne serait-il pas comme ce même chant des aventuriers qui finissait par se perdre sur mer dans les brouillards de l'inconnu, tandis que les gens graves, enfin réveillés, se demandaient le matin, en humant le parfum des plages : — Où sont-ils, nos chercheurs de fortune à présent ? leur barque aurait-elle sombré?
MADAME DUCROlSY 321
« Vois-tu, permets que je devine : tu t*es cru moins indépendant, parce tu aimais ; tu t'es peut-être figuré que ton imagination, ton esprit allaient s'encager comme une rimedans un mauvais vers. — Quoi donc ! monsieur Thomme d'esprit, vous figurez-vous que rhéroïne qu'on a créée vous quitte si facilement, parce qu'on a écrit un volume qu'elle a inspiré ? Ah! bien, oui ! à peine a-t-on terminé qu'on songe : « Mais j'étais fou. J'ai bavardé trois cents pages, et je n'ai rien dit, rien écrit, rien laissé transpirer de ce que je ressens. Vraiment, je n'ai point terminé. Le portrait le plus beau d'elle-même demeure ignoré ; il y a encore à le faire sortir de mon cerveau. » — Aloysius, je te le répète, moitié riante, moitié sérieuse : Avec moi, il me semble que tu déposerais en vain ta plume. Es-tu certain que tu ne te dirais point quand même : — Décidément, je n'ai pas encore tout achevé ; il me reste toujours trois cents pages à faire?
« Alors, d'oii vient ton air soucieux, qui, malgré tout, m'épouvante? Toi, l'un de nos derniers grecsromantiques, toi, si grammairien, et qui ponctuerais d'argot ta conversation, s'il le fallait, par horreur de l'Académie, qui te le rend bien, songerais-tu à quitter tes travaux parisiens pour accepter de bâtir des ponts ou des tunnels, chez nos voisins d'outre-Manche, toi qui prétends que tous les volcans sont contenus dans une pipe d'écume? Cent fois je me pose cette interrogation depuis ton absence, et cent fois je me jure à moi-même, sur les sens et
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Fesprik d'Aspasie, reine de la Bohême antique, que tu ne t'enfermerais pas plus à l'étranger que dans les rets d'un mariage légitime.
c As-tu, par hasard, fait des brèches à ta conscience qui te préoccupent, quoique tu m'aies avoué que tu la considérais comme un capital que tu ne pouvais laisser dormir? Eh bien ! nous raccommoderons ces brèches en prenant de fines aiguilles ; le monde ne s'apercevra de rien. N'ai-je|pas la mienne, après tout? On a bien assez d'une conscience pour deux, et celle-là s'étendra sur ton nom, que tu as voulu si haut.
« Tiens ! laisse-moi jeter la sonde, dussé-je rencontrer la vase. La femme qu*on aime, après trente ans, ressemble à ces services de table qu'on emporte sans grande précaution, et qu'on j uge assez bon$ pour la campagne ; ou bien, il faut l'initier à ses travaux, la faire concourir à ses projets; et cela serait possible si nous étions, toi et moi, deux pauvres bohémiens d'artistes; car, alors, on autorise une femme à vous aimer avec une sorte 'de maternité; mais, dans notre situation à l'un et à l'autre, la vie n'ayant pas une menace à nous faire, nous ne pouvons qu'être remués par nos adorations mutuelles, que nous n'avons point gagnées en nous mettant les mains en sang. Veux-tu voir combien je devine juste? Je crois Ê[ue nous nous sommes enivrés l'un de l'autre comme ces gens qui parcourent l'Italie, et qui se peuvent tout accorder : achetant une villa ici, et un palais plus loin ; mais sans nous avouer que c'était
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cette même sécurité qui nous poignarderait, qui te montrerait, à toi la limite de mes caresses, et laisserait dégorger de nos nuages fades, cette petite pluie qui s*abat malicieusement sur Thomme après une année de mariage.
« En ce qui me concerne, ce n*est point la même chose : tu es resté pour moi indompté, mobile, inquiétant cQmme quelqu'un qu'on dispute à un adversaire inconnu ; au plus fort de ta tendresse, je me disais que je ne te garderais pas toujours, que ton ironie toute puissante te ferait connaître la contrepartie d'une passion, au moment même où tu trouverais le plus délicieux de t'y livrer. J'ai été subjuguée par les côtés de ton caractère qui mettaient en moi une source de continuelle alarme. Toi, au contraire, depuis le moment où tu me retrouvas, tu m'as contemplée comme un jouet, un être silencieux et calme, dont le regard ne devait jamais s'injecter de filets rouges. J'étaispour toi un marbre adouci, qui, du moins, aurait dû déjouer sur ton âme l'action du temps. En cela, tu t'es trompé ; ce marbre est sanguin et bilieux ; je sens et j'analyse tout à la fois; j'aime la joie que tu me causes, la souffrance que tu m'envoies, tout ce qui est suggéré par ton passage, jusqu'à la calomnie qui bafoue maintenant ma personne et la rejette toute meurtrie à tes pieds. »
Les lignes suivantes, écrites d'une plume fébrile, annonçaient un subit bouleversement.
« Je me croyais moins ébranlée ; mais, depuis
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hier, mon ami, je n'ai plus, la tête solide, je le sais, je ne puis me le dissimuler. Fais cesser cet état. Ne tarde plus. Accours !
« Dans mon sommeil, ta pensée veille en moi ; les fleurs c(ui boivent les gouttes de sueur de mon front ressemblent au frôlement de tes lévites. Quandjeme réveille, une odeur parfumée remplit mon lit, comme la cellule de sainte Thérèse ; je crois voir ta personne jaillir comme un reflet des murs de mon appartement ; et, dans mes hallucinations douloureuses, à force de violence, il me paraît que les meubles de ma chambre s'approchent pour m'entretenir de toi. Qui donc me menace? Car, enfin, je flaire la menace. — La destinée ! me répondras-tu. La destinée!... je lui barre le chemin. Qu'il vienne, l'obstacle ; qu'il surgisse l'arrêt, et tu verras si Tun ou Vautre ne s'enfuit pas vaincu...
tr N'est-ce pas que j'ai deviné, et que tu t'amuses à redevenir le superbe, le dégoûté t N'est-ce pas que tu me discutes ou qu'on m'a discutée devant toi. Si tu me compares, je suis remplacée. Qu'est-ce que je suis, alors? Une moitié d'honnête femme, un reste demondaiûe, le commencement d'une fille!... — Allons donc ! est-ce que lu crois qtie je ne ine jetterais pas plutôt la tête la praaaière aux quatçe vents de l'insulte, en leur criant à tous. : — Gare ! gare ! c'est mon amant !»
— Oui, Thérèse, il faut bien vous aimer pour venir i vous dans un pareil moment. Si je ne sUis pas trahie, je suis au moins abandonnée. Cependant, je ne puis croire qu*il ait accepté d'aller diriger le permeiit de ce tunnel en Angleterre ? Ce qu'il y de positif, c'est qu'on me fuit, et qu'il est vraiment absent. Je me suis sauvée de M. Ducroisy, qui ne compi;endrait rien à ma physionomie bouleversée. — A Paris, sans lui, j'ai peur de moi-mêiiie. — Je n'ai qu'une seule espérance : mon mari m'a avoué que lui et Brandt entamaient une affaire dont on ne m'instruirait du résiiltaf qu'au- moment de la conclusion. Peut-être que cet abandon n'est causé que par complications graves d'une opération financière dans laquelle ils ont engagé des capitaux considérables, et qui fait que je suis fatalement reléguée au second
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plan pour quelques jours. Mais, si ce n'est pas cela, je le répète, j'ai vécu.
— Si vous admettiez qu'en se plaçant en dehorsdes conventions sociales, on réussit difficilement, je serais de votre avis. M. Brandimard, tout indépendant qu'il semble vouloir se poser, me paraît tenir beaucoup à l'opinion.
— Thérèse, vous me bouleversez... Vous savez donc quelque chose? Vous vous jouez de moi, ou vous inventez.
— Je vous jure que je ne sais rien. J'ai dit peut-être. De tout ce que vous me racontez, je ne peux induire quoi que ce soit. La preuve, ajouta- t-elle, craignant d'avoir été un peu vite, c'est qu'au risque de vous déplaire, jevous raconterai ce que j'ai remarqué à montour. — Si vous tremblez ainsi ma chère enfant, il n'y aura pas moyen de soutenir cette conversation; vous mourrez sur place.
— Eh bien ! balbutia Mme Ducroisy, la narine haletante, vous prétendiez avqir vu...
— Des coups d'œil de compassion lancés sur vous avant-hier soir, lorsque vous avez regardé, à une certaine heure, s'il n'arrivait pas.
— La compassion ! s'écria Raymonde, subitement soulagée en apprennat que Thérèse ignorait tout ; gardez-là pour vous. Que je sois victime des hommes ou victime des lois, jamais de pitié, jamais ! Le mépris, si vous voulez !...
— Si cela ne vous co;ivi6Ht pas (J'être consolée, à votre aise, chère !
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Mme Ducroisy lui prit la maiii; que Thérèse laissa entre les siennes sans les serrer.
— Certainement que je le veux ! fit-elle les yeux pleins de lai*mes; mais n'appuyez pas sur la blessure. Songez qu'il ne peut être jugé comme les autres.
— Dans ce cas, partez avec lui, disparaissez, et n'en parlons plus. Vous vous ferez son esclave, sa chose, et peut-être irez-vous un an encore... Bon Dieu ! s'il vous délaisse, combien en est-il qui ne demanderaient pas mieux que d'être vos compagnons, vos amis, les confidents fraternels de vos peines? Depuis que je vous connais, le caractère de vos idées m'a paru se ressentir de votre isolement, et j'avais vu en toute satisfaction une liaison se former entre vous et M. Brandimard... Mais, après tout, le cœur ne se guérit que par le cœur... lorsqu'une femme sait conserver les apparences et ne pas crier ses affections par-dessus les toits. . .
— Assez, Thérèse, vous me révoltez.
— Bien, alors, faites de l'héroïsme en chambre, regrettez-le toute votre vie. — Ah! Raymonde, ajouta-t-elleplus sérieusement, je pourrais aussi bien être meurtrie, déchirée qu'une autre ; mais vous ne me verrez jamais off'rir à un homme qui ne m'aimerait plus la satisfaction de m'avoir tuée. Je mettrais du rouge sur ma pâleur, je trouverais le secret de m'arrondir les joues, si elles étaient creuses ; mais je me paierais le plaisir de passer devant lui insolemment tranquille.,. Et puis, si vous le regrettez tout haut ainsi, c'egt dévoiler l'adultère, et...
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— Là, je vous arrête. Parlez à une petite faubourienne des précautions à conserver pour ne point laisser de prise à la médisance ; enseignez-lui la retenue extrême ; mais n'oubliez pas qu'il est des femmes que Ton necomprometpoint ; làoù l'honneur d'une bourgeoise est facilement transpercé, le nôtre résiste, ma chère. Le monde y regarde à deux fois avant de prononcer la déchéance d'une femme de ma race ; il faut du temps pour qu'il se décide à déclarer officiellement que madame une telle a failli...; encore en est-il pour lesquelles il ne consentira jamais à le proclamer, sachant trop qu'en même temps qu'il souligne la chute, il fait répandre le sang d'un des nôtres. Aussi, l'amour est-il parmi nous une question de vie ou de mort, et c'est pour cela qu'il est quelque chose. — Non, Thérèse, croyez-moi, le vrai déclassement, c'est de s'avilir. Donner le plus pur de soi-même, les veines de son cœur, l'ardeur, la virilité de sa pensée à un homme, lui colorer son œuvre, faire de lui un passionné dans les choses de l'art et de l'esprit...; mais, ma chère, quel bagne inventerez-vous pour ces crimes-là ?
— Pourtant, ce bagne existe, puisque vous le redoutez, même lorsque le crime n'est point entièrement couronné parle succès de celui qui l'acommis.
Elles montèrent ensemble au premier étage, oii Thérèse entra quelques minutes dans la chambre d'ami que Mme Ducroisy occupait lorsqu'il lui arrivait, à de très-rares intervalles, de coucher à Fontainebleau. Elle la baisa assez affectueusement au
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front, et se coucha tranquille, sans réfléchir davantage à la situation de Raymonde.
Le lendemain, Mme Massicourt, au faible bruit de sa porte poussée discrètement, s*éveilla avec la lenteur paresseuse qu'elle dépensait chaque matin à cette opération et qui la laissait une heure ou deux sous Tempire d'une vague prostration.La chaleur de la pièce Fenveloppait comme d'une buée qui perlait de poussière dorée ses cheveux, dont le blond tournait au roux depuis qu'elle employait la teinture obligatoire. Dans ce brouillard fin et parfumé qui collait à ses tempes et à son front ses boucles légères, son oreille reposait toute assoupie dans le duvet flottant de ses bandeaux ébouriffés par les évolutions de la nuit et dont les mèches caressaient son cou. Une de ses mains, qui était encore fermée, restait molle sur la couverture en tricot ; du revers de l'autre, elle se frottait les paupières, comme un enfant réveillé trop tôt, et sa bouche , en formulant unbaillement,découvrit la denture aiguë d'une jeune chatte.
Raymonde, assise sur un pouf, la regardait en silence.
Thérèse était toujours agréable dans la position horizontale, lorsque ses paroles traînantes perdaient leur piqûre, leur dard. Sa figure bouffie de sommeil, sesyeuxunpeurétrécis,ayant peine àse dilater, s'ouvraient comme curieux, étonnés, pareils à ceux d'un baby, tandis que ses lèvres faisaient une moue qui ne tardait pas à se fondre en un sourire. Ses petits
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poings se crispaient sur son front, et ses doigts se plongeaient dans sa chevelure humide ; ensuite, elle jetait deux ou trois plaintes inarticulées, assurant qu'elle avait passé une « sacrée nuit », et finissait par se fâcher si elle ne trouvait pas sur la physionomie de ceux qui Técoutaient un apitoiement qui lui garantissait qu'elle était fcrue. Après, elle cherchait sur sa table entre ses revolvers et sa boîte à cigarettes, la tasse de chocolat que la main de sa cuisinière y glissait quand elle dormait encore.
Le matin du jour où Raymonde entra, elle TobUgea d'en avaler la moitié, sous peine de recevoir la tasse et le contenu à la tête. Raymonde se hâta de lui obéir, et, lorsqu'elles eurent bu toutes les deux, l'une après l'autre, Thérèse consentit à se laisser embrasser.
— Quelle idée de se lever à pareille heure!... Passez-moi une cigarette, enfant. — Bon ! vous allez vous faire partir duphosphore dans les yeux... Savezvous qu'il n'en faut pas plus pour se rendre aveugle. Mais vous êtes d'une insouciance pour tout accident... — Aïe!... Oh! quelle douleur! Il faut que je retourne à Contrexéville ; je suis sûre que j'ai des cailloux plein les reins. — Ça vous fait rire? Merci ! Vous ne croyez pas à ces maux-là? Tenez, Chose, vous savez ? eh bien ! lorsqu'il y est allé l'autre saison, il se promenait dans tout le Casino, débarrassé dedeux ou trois pierres de ce genre, qu'ila, du reste, rapportées entortillées, les gardant dans un coin de la poche de son gilet, pour se bien pénétrer de l'im-
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portance de sa cure. A son retour, il ne pouvait les quitter encore, ma chère. Aussi, de temps en temps il exhibait ses graviers,et il nous répétait d'un ton de sérieux effrayant : Dire qu'on a de ces machines-là dans l'organisme !... — Certes, oui, je retournerai à Gontrexé ville ! — Comment, déjà onze heures ! Donnez-moi donc un bas. Je vous fais attendre pour déjeûner... — Oui, je vous aime, ma petite belle..., certainement que je vous aime... Parbleu ! qui estce qui ne vous aimerait pas ? Mais dans quelle position vous êtes-vous empêtrée par votre insistance près de M. Brandimard ?
Raymonde, épuisée d'insomnie, privée depuis la veille des soins de Maïa, fut en une minute secouée par les larmes.
Voyant cela, Thérèse se décida à replonger sous la couverture ses jambes qu'elle en avait sorties, pour attendre à son aise que Mme Ducroisy fut remise. Elle la regardait pleurer, étonnée qu'on put ressentir de pareilles angoisses et trouver de tels accents au fond de soi pour regretter un homme.
— Ce n'est pourtant qu'un incident comme il en arrive chaque jour. — Au bout du compte, votre histoire est celle de toutes les femmes. Il vient un moment oii l'on se quitte. — Et, sans exagération, voilà au moins un an que cela dure... Non, vous êtes totalement dénuée de raison. Exiger qu'il restât rivé à tout jamais à vous, mais c'est de la pure démence ! En vous voyant heureuse, je ne vous aurais point avertie ; mais malgré moi, je pensais : Quel
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sera le réveil de tout cela ? M. Ducroisy saura-t-il quelque chose ? Brrr ! j'avais un frisson ; car, le scandale, chère amie, le scandale !...C'eut été fait de vous, alors. Souvenez-vous de ce que je vous ai sans cesse conseillé : Si vous le trouvez bon, couchez avec cinquante hommes, pourvu qu'on n'en soupçonne rien ; un seul est de trop si on le découvre. — Dequoi vous plaignez-vous? Vous avez la chance que tout se termine sans que votre mari s'en doute; vous pouvez continuer à fréquenter M. Brandimard et préparer une bonne petite revanche à lui lancer lorsqu'il y songera le moins. Ah ! par exemple, il faudra être fine, car c'est un fier animal, il nous dépistera toujours. — Onze heures et demie! ma chère, trouvez bon que je pense à votre estomac... Laissez-moi m'habiller pour nous mettre à table.
Raymonde releva la tête, prit une des mains de Mme Massicourt, et lui dit d'une voix empreinte de quelque solennité :
— Ecoutez, Thérèse, jeme sens vaincue. Vous avez beau me raisonner, il y a quelque chose, et je tremble. Il est possible que je n'en revienne pas, comme il est possible que je résiste. Quoiqu'il arrive, faitesmoi la promesse, le serment de rester la même pour moi. Ce sentiment qui me lie à vous est si sincère, si loyal qu'il tient encore de la place à côté de l'amour que j'ai pour lui. Jugez si je vous suis attachée I... Thérèse! «je ne sais au juste ce qui m'attend, mais jamais je n'eus tant besoin de vous qu'aujourd'hui; jamais mon cœur n*a crié à unç
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autre créature : Ayez pitié de moi, car j'en meurs !
— Thérèse, si je vous ai jamais froissée dans nos discussions, oubliez-le ; prenez-moi, empêchez mon cœur de s'affoler davantage ; serrez-moi dans vos bras ; inventez un prétexte pour que mon absence se prolonge un peu plus que je n'ai annoncé chez moi, A Paris, je deviendrai folle en ne le voyant plus. Que votre maison ensevelisse mon secret ; ce que vous ordonnerez^ je le ferai... Le temps, m'assurezvous, le temps me guérira ? Non, ma Thérèse , la douceur de pleurer à vos genoux fera l'œuvre de dix années...
Elle était sous l'empire d'une telle exaltation que Mme Massicourt frémit en songeant à l'embarras qu'elle éprouverait si Raymonde était atteinte d'un transport au cerveau.
— Chère petite , commença-t-elle , en mettant toute sa grâce persuasive dans sa voix, l'affection que vous me témoignez n'est qu'un désespoir déguisé; mais soyez certaine que j'inventerai tout ce qui dépendra de moi pour apaiser tant de souffrance. Oui, ma chère, cette maison et le parc qui en dépend sont à vous. C'est une idée, ne nous quittons pas, nous vivrons comme deux sœurs; ce sera délicieux.
— Un peu triste, l'hiver, mais nous avons des mois avant d'y atteindre... Vous qui êtes si frileuse, je vous mettrai une peau de cygne sur l'estomac.
Elle tournait adroitement à côté de la question ; elle s'embarquait dans une suite de projets dont l'enfantillage recelait un but caché : celui d'aller au delà
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de ce que Raymonde lui insinuait, afin d'éluder lé reste ; elle évitait, en un mot, de répondre directement à la demande directe que Raymonde venait de lui faire, d'habiter peut-être une semaine Fontainebleau. Elle dessinait des fonds, des perspectives de tableau au fusain, mais, trop fine mouche pour les arrêter au crayon.
Mme Ducroisy demeura-t-elle convaincue de la bonne foi de Thérèse ? Quoi qu'il en soit, elle ressentit un malaise vague ; elle rougit alors de l'effusion des paroles qui lui étaient échappées ; un brusque revirement de pudeur lui fit regretter d'avoir montré ses plaies ; mais en plongeant ses yeux dans ceux de Mme Massicourt, elle y rencontra une expression encore rassurante de l'amitié qu'elle avait pour elle. Raymonde éprouvait un tel besoin de ne pas être littéralement seule au milieu de tous les égoïsmes qui l'emplissaient d'une sourde épouvante, qu'elle se contenta d'interpréter en. sa faveur les regards relativement affectueux que Thérèse dirigeait sur elle.
Cette scène [dura l'espace de trois minutes, au bout desquelles Thérèse rompit le silence :
— Chère, excusez-moi de vous rappeler qu'il ne faut pas que nous tombions d'inanition ni l'une ni l'autre, à force de nous émouvoir. Quand vous êtes dans cet état, vous me causez des peurs horribles. Allez vous laver les paupières, qu'on ne remarque pas votre figure ainsi décomposée; il y aurait de quoi faire jaser les domestiques dans tout le pays, les miens surtout, qui sont des pestes. Après cela, iious dé«
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jeûnerons et nous causerons de votre infidèle. J'ai un plan qui arrangera tout.
On eut exigé de Mme Massicourt de traverser sur une corde la chute du Niagara en vélocipède, d'annoncer son postulat aux Carmélites en guise de prime pour une Revue^ qu'elle n'eût pas hésité A fournir au moins des marques de sa meilleure volonté. Mais étreindre une amie désolée, la rattacher à un avenir dont le subit écroulement lui enlevait une rivale qu'elle jugeait dangereuse ; en un mot, imposer silence à ses rancunes d'auteur, en obligeant Raymonde à croire en elle-même, tout cela lui était aussi impossible que de se contenter de la société des esprits ou de trouver cinq cents francs dans son armoire. Elle possédait des audaces étouffées par des terreurs bourgeoises d'une bêtise crevante, et son effroi le plus grand était cette crainte continuelle de se compromettre, crainte qui hantait son chevet et la travaillait comme une eau minérale. Or, une femme dans une fausse position, comme Mme Ducroisy, restait ce qu'elle redoutait le plus. Mme Petrowska était trop obscure pour attirer jamais l'attention sur elle, et les apparences trop sauvegardées dans sa maison pour que sa fréquentation devint dangereuse. Cinquante vices cachés pouvaient la ronger, nul ne le savait, nul ne s'arrogeait la licence de dire : Je l'ai vue à tel endroit avec tel personnage. Liberté à Mme Petrowska d'avaler six , bouteilles de vin de Champagne à un dîner intime, c'était son droit ; aucun ne l'ayant escortée dans l'hébétement de
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l'ivresse, ne se souvenait d'avoir été admis à regarder certains endroits de sa personne, tout marbrés des bleus, que lui avaient faits deux ou trois femmes de sa nationalité. Elle ressortait quand môme armée de son grand air, de son sourire cravacheur, qui montrait deux incisives un peu écartées des autres dents,— signé caractéristique pour les animaliers ;— mais, du moins,le pope Tembrassait le jour de. Pâques, à Féglise russe, et la colonie pétersbourgeoise la saluait ; tandis que Mme Ducroisy, qui n'affichait qu'une seule liaison, mais connue à peu près de tous, entraînait une honte irrémissible à sa fréquentation.
Ces pensées grondaient sous le faible cerveau de Thérèse,pendant qu'elle trempait ses mouillettes dans sonœuf,etqueRaymonde avalait son thé de caravane.
— Qui vous prouve, fit tout à coup Thérèse, que vous ne vous êtes pas forgée de chimères?
— Mais, son. absence prolongée, sans lettre. De plus, je ne m'explique point l'attitude préoccupée de mon mari quand il me parle de l'avenir d'Aloysius.
T- C'est un grave tort que d'avoir quitté votre maison, hier ; une absence est incriminable ; à votre place, je n'aurais pas bougé de chez moi; j'eus guetté les événements de ma chambre. M. Brandimard est certainement à Paris.
— Il m'aurait écrit, car j'ai laissé un mot pour le prévenir que je suis ici... Au fait, une pareille incertititude est absurde ; je veux connaître mon sort.Dans un instant, je pars.
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Et Raymonde se leva de table très-déterminée.
— Croyez-vous qu'à présent ce soit très-raisonnable, alors que vous avez annoncé une absepcô de deux jours? Pourtant, je dois en convenir, ce projet paraît logique au premier examen, conclut Thérèse, heureuse que Mme Ducroisy arrivât d'un bond à ce qu'elle souhaitait lui inspirer pour qu'elle disparut plus vite.
— Je ne sais à quoi me résoudre. Qui m'assure que Brandt n'est pas en route pour i
Non, réflexion faite, je m'en vais, — brusques revirements; maisdansm.
cidez vous-même, quelle résolution prie?, . .
— Allez, allez! répliqua viveme
court, tremblant que la fantaisie de rester ne s'empara d'elle. Dans votre situation, il est certain que je dévorerais le chemin d'ici à Paris. Par conséquent, je ne saurais exiger plus de sagesse de vous que je n'en aurais moi-même. Allez! chère amie, je me reprocherais de vous garder, si un retour là-bas doit apaiser toutes vos craintes ; mais se manquez point de tout m' écrire en arrivant, au moins ?• Je ne vous octroie le droit de me quitter qu'à cette condition, — Ne bougez plus, vous seriez fatiguée; je vais vous apprêter moi-même,je ne consens pas à ce que vous restiez debout, ô ma paresseuse amie !
Et Thérèse se démenait dans une agitation singulière, donnait des ordres à Justine, prenait les vêtementsde Mme Ducroisy des mains de la domestique, les lui mettait avec des soins et des càlineries mater-
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nelles, lui tBpotait les joues et lui gardait les doigts dans les siens.
— Si vous voulez, ajouta- t-elle, comme je vous accompagnerai un bout de chemin, nous nous acheminerons tranquillement du côté de la gare. Nous avons trois quarts d'heure au moins devant nous, et je désire marcher un peu après le déjeûner.
Elle jeta sur sa tête un fichu en tricot de Berlin, enfila une large veste et offrit son bras à Mme Ducroisy. Elle Tentraîna d*un pas assez résolu et, au bout de sept à huit minutes, elles avaient gagné le sentier de traverse conduisant au chemin de fer.
— Imaginez-vous, reprit Thérèse, que tout à rheure, en levant la tête du côté du mur de ma chambre oii est engagé le tuyau de ma cheminée, j*ai vu un jet de fumée qui sortait; il y a, sans doute, une crevasse derrière le mur, c*est certain. Encore des réparations à ejcécuter!... Ce que cette maison me coûte et rembarras qu'elle me cause!... Si je trouvais une occasion à moitié satisfaisante, je la vendrais ; ce serait un rude débarras. A chaque instant, j'ai des notes formidables de jardinier, et Ton appelle cela jouir d'une propriété, et Ton me répète que je suis veinarde. — Non, mais, vrai, concevez- vous ça? une crevasse se produisant juste dans le tuyau de la cheminée du petit salon, en sorte qu'au moindre feu, supposez de la suie enflammée, la muraille était atteinte, et je brûlais, ma chère, j'étais calcinée peut-être pendant mon sommeil : n'est-ce pas effrayant? Pourtant, ma santé s'est toujours bien trouvée de mon séjour dans mon barra-
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quement ; voilà pourquoi, en dépit de tout, je répare, je répare... Mais, l'an prochain, je loue, et puis je me sauve n'importe oii. — Eh bien ! enfant, vous ne me répondez rien ?. . .
Au moment oti Raymonde franchissait le seuil de la demeure de Mme Massicourt, un sursaut intérieur Tarrachant subitement à son idée fixe , elle éprouva ce phénomène physique d*une compression d'estomac, comme si quelque main invisible, s'appuyait fortement contre son cœur, le refoulait au point d'en suspendre les battements ; en même temps, une sorte d'avertissement secret lui avait murmuré : —t' Retourne-toi, car tune reverras jamais plus cette maison d'où tu sors à son bras, cette maison cachée dans une sapinière, oii la porte d'entrée sonna tant de fois ton arrivée joyeuse, où le chien qui t'effrayait si fort était le seul gardien.
Gomme Thérèse achevait ses lamentations, Raymonde leva son doux regard sur elle, et soudain une lueur l'envahit : les beaux yeux vides de Mme Massicourt la regardaient. Elle comprit enfin ; ses jambes eurent un léger fléchissement; mais elle se redressa en pâlissant sous l'horrible aiguillon de désespérance qui entrait lentement en elle.
— Adieu, Thérèse, dit Raymonde en affermissant sa voix et en s'arrêtant tout à coup. Il est inutile de m'accompagner plus loin. Je vais marcher vite pour gagner la gare. Dans le cas où des circonstances..., des événements que je ne puis prévoir me retiendraient loin de vous, comptez. . .
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— Tête folle! Mais vous m'écrirez? Songez que je vais être dévorée d'inquiétude. Je vous en prie, n'allez rien prendre au tragique, mon amie... Vous savez que mes conseils vous suivront partout ; car, voyez- vous, l'important; si par hasard vous étiez abandonnée, trahie... que sais-je ? c'est de ne rien montrer, c'est de sauver les apparences.
— Allons, je n'insiste pas pour vous reconduire davantage, parce que je suis en peignoir; et puis, vous allez courir ,je le devine. — Ah ! seigneur ! nous autres pauvres femmes , sommes-nous assez malheureuses?...
Elle enveloppa Raymonde de ses bras, la pressa sur son cœur sous l'empire d'une effusion qui ne lui coûtait guère, et renferma dans sa moelleuse étreinte tout le prolongement nécessaire pour la tromper. Cependant, l'illusion était dissipée chez Mme Ducroisy ; mais, en vraies femmes du monde qu'elles étaient, chacune mit en œuvre tout le ressort, toute la retenue de l'éducation pour tromper l'autre. Seulement, lorsque Raymonde eût quitté Thérèse, et lorsqu'elle la vit au bout du sentier, abattant çà et là une branche du bout de son ombrelle, chassant un caillou, lorsque les broussailles, assez fourrées en cet endroit, se furent recroisées sur Mme Massicourt, la nature de créole un peu enfantine de Raymonde Tentraîna à courir sur les pas de Thérèse ; il lui semblait qu'elle oubhait de lui expliquer un fait capital, quelque chose qui aurait peut-être opéré un brusque revirement dans leur situation ; elle demeurait au milieu du che-
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min, incertaine, chancelante: ce fut Taffaire de quelques minutes ; l'évidence lui prouvait, à ne pouvoir s'y méprendre, que Thérèse n'aurait certes pas déployé pareil empressement à son départ, si elle n eût voulu absolument s'en débarrasser; la scène du matin se levait toute acérée à sa mémoire, avec l'attitude gênée de Thérèse, réussissant à trouver le secret, par mille moyens détournés, de ne s'engager par aucune promesse à son égard. Elle baissa la tête sur sa poitrine, respira eh deux ou trois saccades, comme on respire quand on a pleuré; ses deux mains se rapprochèrent et se joignirent, et elle songea : « Gomme je l'aimais, pourtant, cette femme ! » Elle regarda les sapins qui enfermaient la petite maison, le coin sombre des arbres du jardin, sous lesquels elles s'amusaient à ramasser l'une et l'autre les branches mortes, l'hiver, oii elles piétinaient la neige et brouettaient des fagots ; où, rentrant de leurs longues courses en forêt, pour lesquelles Thérèse la forçait à chausser ses hautes bottes russes et son bonnet d'Astrakan, elles revenaient s'installer avec délices dans le cabinet de travail tendu de cretonne, oii l'heure du dîner les surprenait entre un livre, une querelle, un projet, un sourire..- Et, plus que jamais, elle se répétait encore : « Combien je l'aimais, pourtant ! »
Arrivée à Paris, et sortant de la gare, une voix l'arrêta :
— Non, vous ne nierez pas la destinée, à présent.
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Il est, certes, dans la mienne de n'aller jamais à Fontainebleau lorsque vous y êtes ; et moi qui profitais de ce que Aloysius ne devait arriver à Paris que demain matin, pour vous faire une petite visite là-bas.
Et, Frédéric enchâssait de suite dans son salut parlé la nouvelle que Raymonde souhaitait d'entendre avant tout.
Mme Ducroisy reconnut-elle ce qu'il y avait de généreux dans cette façon de procéder? Mais son instinct lui fit comprendre qu'elle pouvait demander à cet homme, l'appui de son bras.
— Conduisez-moi jusqu'à une voiture, n'est-ce pas?
— Vous souffrez ? lui dit-il, à voix basse. Et, il ajouta , voulant amener un sourire : Sont-ce les esprits évoqués par Mme Massicourt qui vous ont murmuré leurs secrets tragiques? Vous semblez revenir de l'autre monde.
— Les morts ne font point de mal, monsieur.
— Ce qui équivaut à me répondre que les vivants s'en chargent, sans beaucoup de scrupule. En auriez-vous accompli enfin la dure expérience, près de Madame Thérèse,qui s'intitule, en spiritisme, la trente-huitième mcarnation de Madeleine, d'Impéria ou de Violente ?•
Raymonde le toisa d'un air assez hautain.
— Madame, continua-t-il fort tranquillement, lorsqu'une femme comme vous m'autorise à l'escorter jusqu'à un fiacre, je me trouve le droit de lui arracher des aveux..., parce que je sais que ces aveux peu-
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vent se dévoiler à haute voix... « Qu'êtes-vous donc allé voir, dans le... désert de Fontainebleau?... un prophète se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage? Oui, je vous le déclare, et plus qu'un prophète, car c'est d'elle dont il est écrit que... vous n'étiez pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. »
— Ah çà ! où en viendrez-vous sans cesse à propos de Mme Massicourt, puisque c'est d'elle dont vous me parlez à mots couverts?
— Tenez , je vais emprunter le langage fleuri d'une comparaison. Il est entendu que, pendant que je la fais, vous ne penserez pas à vous, n'est-ce pas?... D'abord, ça m'embarrasserait pour la développer.
— Fort bien ! De cette façon, inventez toutes les hypothèses qu'il vous plaira, si je n'y joue aucun rôle, répliqua Raymonde saisie d'un peu de méfiance.
—Etes- VOUS jeune, et horriblement naïve ?— Oui. . . Vous vous imaginez, un beau matin, rencontrer une amie... bleu de ciel ; vous ne vous apercevez point d'abord que son bas, tout seul, est d'azur, et que nul coin de son âme n'est effleuré par cette petite tache céleste. Non, oh ! non, vraiment, vous ne vous en apercevez point. — Survient une crise que je... vous laisse le soin de déterminer, en ce qu'elle vous rejette hors de l'état champignonnesque où le bourgeois veut voir croupir l'artiste. — Votre amie disparaît habilement. Vous apprenez qu'elle fut
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terrible, cruelle même, que jamais, pour vous, ne s'éveilla plus implacable adversaire. Elle feint de vous considérer, à tout jamais, pour un être dégradé, dont le contact la déshonorerait. — Dire que j'ai reçu ça chez moi ! s'exclame-t-elle.
— Monsieur Frédéric, interrompit Ray monde à moitié en colère.
— Eh! madame, ai-je prouvé, par hasard, que cette personne me fut connue? Ai-je soupçonné que ce fut elle, vous ou une autre? Pourtant, je voudrais rencontrer, cette dupe de Tamitié, Tarrôter s'il en était temps, et lui crier, au risque de lui déplaire en la tutoyant, comme on se tutoie parmi les ombres héroïques et sous les feuillages élyséens : — Est-ce que tu vas dépenser tes facultés dans le regret de ces continuelles déceptions? Sache donc que les griseries de l'art, seules, sont vraies, parce que Tivresse qu'elles communiquent,montant après le rude travail de la matinée, vous caresse encore, à travers le jour éteint, dans l'enterrement de tous les bruits ; parce que l'esprit voltige, insecte ailé, même sur une palette refroidie ; parce qu'il n'y a que ces éléments émanés de la matière qui ne trompent pas : le son, la couleur, l'argile. Hors de cela, qu'est-ce donc que tu demandes? — Enterre-toi dans ces argiles saintes ; souille tes mains dans le bleu de l'acide ; descends, armé de l'ébauche de ton œuvre, dans le triturement de tous les agents qui la font mûrir, qui la dorent, qui, un soir, l'aideront à sortir toute vive du fermentement, du ruminement des
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heures : là est la jouissance et peut-être l'absolu. Alors, tu apprendras à rire des berquinades du sentiment, tu regarderas Tamitié non contractée avec des êtres virils, comme Téchappée d'un caractère vers le vide, tu sauras que, si Tamour existe, Tamitié d'une femelle, bas-bleu ou autre, est bonne tout au plus à tuer le nerf chez un artiste, et tu ne redouteras rien tant qu'un pareil émiettage de ta vie.
Et, Frédéric ouvrait la portière de la voiture, en faisant monter Mme Ducroisy.
— De par tous les trous que j'ai au coude, ajoutat-il, les sept sages ne sont que de vils débauchés, à côté de ma sagesse et de ma pénétration !
C'était pour ce matin, et Texplication devait être décisive. Elle allait connaître et entendre, regarder sa figure, scruter ses mouvements. Elle s'é* *t ^^'t conduire au chalet, sous le prétexte d*y àéjeûr -* et Maïa l'accompagnait. Du chalet, elle se di seule rue du Bel-Respiro. Elle se surprc écoutant la caresse de son appel, emportée dans .»es bras, domptée dès le seuil de la galerie. Mais, bicatôt elle ne voyait plus que les yeux d'Aloysius, à l'iris entourées d'une bordure jaune, comme s'ils eussent possédé un double cercle ayant le don de mettre dans le trait une inflexibilité écrasante. Raymonde songeait aux décisions sans appels de l'homme qu'elle aimait, à l'énergie farouche de ce caractère, dont Taltière puissance se dressait alors dans ce qu'elle conservait d'oppresseur et d'ef-
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frayant. Elle se souvenait de ses paroles menaçantes à la Roche-Corbière, lorsqu'on Tavait chassé.
Elle monta et entra dans la galerie. Il ne* s*y trouvait pas encore. Les stores, en coutil, étaient abaissés au dehors, en sorte qu'une demi-obscurité régnait. L'œil de quartz, avec sa fixité étrange, étincelait à Textrémité de la pièce. Le silence, succédant soudain à Tagitation des bruits que Raymonde venait de traverser, prêtait une sorte de solennité à Tatelier, qui s'emplissait de lueurs projetées par le regard de ce buste funèbre. Pour la première fois, elle se sentit froid aux os, comme si elle fut entrée dans un temple indien. Une odeur opiacée restait imprégnée dans Tair, et des essences se dissolvaient dans un brûle-parfums. Mme Ducroisy essayait inutilementde marcher, elle se retrouvait sans cesse sous h brriutle possession de l'œil de quartz, qui la poil , Jvait. A la fin, n'y tenant plus, inquiète de ne p . oir Aloysius, elle interrogeait la longueur de cë\ ibinet ; presque exaspérée, elle voulut opposer fixité à fixité, et resta plongée sous le dardement de la prunelle, véritable foyer d'immersion magnétique.
Tout continuait d'être calme autour d'elle, et l'œil paraissait entamer un soliloque que Raymonde sai- - fiissait, mordue par le soupçon, comnie si elle l'eut entendu dans un songe fantasmagorique :
« Ton amant/ma fille, ton amant n'est point parti sur les mers profondes ; il n'a point enlevé quelque créature plus belle que toi ; il s'et vendu, vendu, lui
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même, à ceux qui ont acheté sa foi, combattu ses scrupules. Il te quitte, se parant d'une tranquillité brave, d'une aisance raisonnée, mais sans disparaîti^e pour cela de ce monde où tu restes. Tu pourras le contempler ayant au bras une femme à laquelle il devra la conservation d'une -réputation compromise. Encore plein de la fièvre qu'il a gagnée sur tes lèvres, il s'abat furieusement au seuil de la maison *qui l'aide à relever la sienne. Mais, tu subiras cette griffure courante, mélangée d'une âpre intensité de plaisir de te convaincre qu'il habite à quelques pas de toi, et de saluer à sa fenêtre une svelte figure déjeune fille... Par malheur, tu le vois, ton amant n'est point parti sur les mers profondes.
« Lui, le tourmenteur des pharisiens il leursacrifie; il va vivre dans cette société|, aux pudeurs bourgeoises, où, les « dames » de ces messieurs, ont l'air de guenons en train de s'épouiller; où, chaque jour, comme Piron converti, les petits grands hommes de leurs cénacles politiques et artistiques « se fessent » devant l'Eternel, pour faire plaisir à un clergé souverain, auquel ils racontent humblement leurs faiblesses, une fois par mois ; où, la moitié de la société passe son existence à espionner les secrets de l'autre. Ilrenonce aux paresses voluptueuses, aux gaudrioles salées, aux braillantes disputes sans orthographe, qui prenaient toutes les oreilles des gens parmi lesquels il se trouvait, à l'impromptu qui venge, à l'encrier qui se renverse. Il va endormir l'ennui des autres ; il se lèvera, chaque matin, en
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homme qui n'a plus de colères à sangler dans son paletot. Quand même, Toffre de ce qu'il y a de plus savoureux en toi fut restée toujours nouvelle, quand tes épaules ne se seraient jamais refroidies sous ses doigts, il t'aurait échappé ; après s'être rué de toutes ses forces sur le premier amour qui l'avait envahi, il eut au moins voulu transformer son rêve. Tu perds ton âme dans les réflexions de l'attente. Tout à l'heure, il prononcera sur toi les paroles qui mettront ton existence pure et triste, au niveau du froid alignement des fauteuils de ta vieille maison glacée. »
Et, Raymonde, se tordit les mains, sous l'hallucination que la tête encastrée dans le cercueil en bois doré lui procurait. Elle eut un geste de menace, et devinait vaguement. Elle eut voulu renverser le buste égyptien dont l'immobilité lui représentait la Fatalité écrasante, en face de laquelle elle reculait vaincue, et qui semblait laisser tomber sur son cœur ces paroles, jaillissant de ses lèvres sardoniques :
« Je me ris de tes efforts... Telle je suis, telle je
luirai encore sur des amours non moins désordonnées
que les tiennes... J'étais, à l'aube des civilisations, et
la main des hommes m'a douée d'une éternité de vie
que leurs passions n'atteindront jamais. . J'assisterai
à la chute de l'ardeur morale qui soutient le combat
que tu engages, et tu me trouveras alors aussi
aveugle, aussi implacable, parce que je m'appelle
la LOI. 3>
Tout à coup, Raymonde sursauta sous la pression
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de deux bras qui Tenveloppaient. Louis Brandimard. était près d'elle.
En proie à cette sorte de crise qui retarde une explication, elle attendait, la tête posée sur sa poitrine, qu'il lui plût de parler. Il l'emportait sur Tottomane et s'asseyait à ses côtés. Il se courbait comme un père,sur cette souffrance éveillée par lui ; il se sentait rapetissé devant la violence des sentiments qu'il devinait, sous cette fierté débordante qui jaillissait des larmes, et de la puissance douloureuse de ce noble et beau regard.
D'un seul trait, Mme Ducroisy avait tout vu ; elle n'eut pas besoin d'interroger. Mais, d*un geste brusque, se redressant, elle lui dit avec simplicité :
— C'est donc vrai ?
Elle lui jeta ces trois mots dans une de ces expressions à faire mollir une panthère; il se voila les yeux ; elle lui écarta les mains du visage et plongea dans un désespoir qui lui fit jeter un cri.
— Vite ! ordonna-t-elle ; mais dépêche-toi donc ! Raconte..., avoue!
Et comme il ne répliquait rien, elle lui secoua les épaules.
— Veux-tu parler, à la fin ?
— Dans huit jours, commença- 1- il, dans huit jours nous étions, ton mari et moi, déclarés en faillite, vendus, emprisonnés peut-être, sans un seul vestige de capital pour recommencer des affaires; notre mine atout englouti ; Bralle refuse le patronage des travaux. On m'offre d'entreprendre le perce-
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ment d'un tunnel ; mais la commission anglaise ne voudrait certainement pas accorder cette situation à un homme sur lequel pèserait une faillite. Alors, poursuivit-il en haletant, M. Ducroisy m*a imposé de l4ii rendre sa fortune, en recommençant la mienne... Je lui dois dix-huit cent mille francs ; aux entrepreneurs qui ont dirigé mes fouilles là-bas, à peu près la même somme. J*ai joué à la Bourse, dans Tespoir derattrapper les capitaux qui m'avaient été confiés : tout a été dévoré ; ton mari a même répondu pour une somme qu'il n'a plus. Dans huit jours, l'assemblée des actionnaires, à laquelle j'ai à rendre mes comptes, ne me laissera d'autre expédient que celui de me brûler la cervelle ou de comparaître en police correctionnelle... Raymonde ! Raymonde !
— Oui, murmura-t-elle écrasée, je comprends : ton départ est arrêté, c'est irrévocable ; tu quittes tout ici pour accepter les fonctions que te confie un gouvernement étranger.
— Ce n'est pas cela, répliqua- t-il, étonné qu'elle ne soupçonnât rien ; ce n'est pas cela. Je reste, au contraire.
— Tu restes ?
Il baissa les yeux sans répondre.
— Tu restes? démanda de nouveau Mme Ducroisy.
— Allons, reprit-il, j'irai jusqu'au bout ; mais tu me tortures. Comprends donc que je ne puis accepter cette entreprise qu'à la condition de purger ma situation dans le plus bref délai ; c'est pourquoi...
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Ici, sa voix expira à Toreille de Raymonde.
— Mais, je te défends de toucher à tes jours! cria-t-elle sans Técouter davantage, persuadée à ce moment^ qu'Aloysius songeait sérieusement à payer avec son sang, comme un joueur qui ne peut s'acquitter.
— Je n'y toucherai point non plus. Car je me fais fort de tout refaire avant deux ans. Aussi, je ne cède pas le terrain... Je me marie...
Il jeta ces trois derniers mots en reculant, comme pris d'une vague épouvante à l'idée de la stupéfaction qui devait se refléter sur le visage de Mme Ducroisy.
Allait-elle l'écarteler des yeux, le souffleter de sa rage, lui jeter du mépris à toute volée, laisser son cœur se démener dans toute la débâcle de l'amour et la furie du geste ? En une minute, son esprit parcourut le commencement, le milieu et la fin de sa vie. Raymonde eut des nausées et des sursauts qui la redressèrent ; à ses lèvres perlait le commencement d'une imprécation ; contre son oreille s'écrasaient des bruits tumultueux; sa langue battait son palais ; ses narines rejetaient comme une fumée exhalée du cerveau ; dans sa tête se formulaient sans cesse deux prodigieuses syllabes : « Ah !- bah ! » qui menaçaient de descendre sur la bouche et de s'y répéter incessamment, la plante de ses pieds brûlait et l'inapaisement de ses idées évasait son regard.
Jamais, ah ! jamais, autant que ce matin, l'amour n'avait rôdé sur eux aussi affriolé de leur chair, de
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leurs lèvres, de leur tête. I/amour les courbait l'un sur Fautre, quoiqu'ils ne le voulussent pas. Tout en repoussant Aloysius, Raymonde le prenait dans son divin maniérisme. Le soleil de Lima roulait encore ses paillettes dans ses yeux, et depuis longtemps elle ne s'était rendue si enviable qu'en cet instant où la passion saignait en elle par tous les bouts. Elle restait là, sans remuer, décidée à ne rien répondre, comme si elle se fut ouvert les quatre veines de ses affections, et qu'elle eut laissé le sang s'écouler jusqu'au dernier pâlissement, décidée à mourir comme une frileuse entre des bras qui n'avaient plus de caresses.
Il est des heures oii les épithètes les plus exagérées paraissent naturelles, oii l'on parlerait à l'ouragan, à la foudre, à la nuée, à l'avalanche et au torrent ; où l'on s'arracherait les cheveux en croyant accomplir la chose la plus logique ; où l'on mêle tout ce qui passe à tout ce que l'on ressent; où, l'amant au désespoir, aussi ridicule aux yeux des hommes que le poète qui s'entretient avec une étoile, émerge des paroles insohtes et des bizarreries sans précédent.
— Raymonde, je t'ai tuée, et pourtant je veux encore t'entendre me dire que tu m'aimes ; je t'ai tuée, et je veux que tes lèvres s'ouvrent pour me bénir ; je t'ai ruinée, et je veux que tu me répondes que tu ne m'as jamais autant adoré !...
— mon pauvre, mon pauvre amour ! exhala-t-elle dansunaffolement qui la rejeta en arrière... ma
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fièvre de tendresse! ô mes joies éperonnantes !..• mon cœur maudit !... vide ! ô noir !...
Il entrait dans les desseins d'Aloysius de ne pas lui laisser le temps de se reconnaître davantage ; rhorrible aveu était, achevé, il s'agissait d'en détourner son attention ; lui-même restait en proie à une sourde terreur, à un vertige dont il se remettait lentement. Il essuya son front plein de sueur ; puis il parla comme pour entraîner Raymonde à quelques pas de Tabîme qu'ils venaient de côtoyer.
— Qu'est-ce qu'un mariage? recommença-t-il ; une affaire de plus à réaliser, voilà tout. Je n'établis aucun obstacle entre toi et moi, je te rends la fortune que tu n'as plus ; car il est entendu, grâce au consentement de mon futur beau-père que l'emploi de la dot qu'il verse entre mes mains couvrira mes dettes. Peu lui importe ; il sait que je suis homme à combler tôt ou tard ce déficit. Or, tu me gardes, et je te conserve ; aucune femme n'approche de moi, si tu le désires. Ma Raymonde, verrais-tu donc l'homme que tu aimes traîné en prison, ou, du moins, déshonoré publiquement, comme... un caissier infidèle ? Le sublime génie que tu aimes à lire, a écrit : « L'amour n'est l'amour que parce qu'il se sent infini, parce qu'il croit impossible de cesser d'être. » C'est toi qui évoquas ce spectre de la séparation ; c'est toi qui m'en as toujours menacé ; si je t'avais écoutée, je ne t'aurais pressée dans mes bras qu'avec la muette épouvante de l'avenir; ce n'est certes pas d'aujourd'hui que l'angoisse te fait con-
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naître ses incertitudes. Eh bien ! cet instant, en déterminant notre situation respective, en doit à tout jamais fixer la durée, si tu y consens ; il ne saurait plus y avoir d^alternatives pires que celles qui vont se dénouer d'ici... quelques jours. Ce mariage aide, au contraire, à dérober notre liaison, qui a éveillé deux ou trois regards soupçonneux ; il Tenveloppe d'un brouillard dont les gens d'esprit, seuls, perceront l'épaisseur ; n'est-ce pas ce que tu souhaitais, quand tu me demandais si notre amour ne pouvait devenir un chœur voilé aux yeux des hommes, qui retentirait un peu haut et un peu loin?... Cruelle, continua-t-il en retirant sa main de celle de Raymonde, vous savez aimer et vous faire aimer ; mais, prononcer un mot à un homme au désespoir... Ne s'imaginerait-on pas que je vous ai supplié d'être l'amie de ma femme ?
— Sa femme 1 fit alors lentement Mme Ducroisy. Oh ! mon Dieu ! il dit déjà : Ma femme !
Et, se redressant brusquement :
— Quel est son nom ? qui est-elle ?
— Mlle Lantrague. Tu sais, la nièce de ce raffineur de La Roche ?
— Voilà donc pourquoi mon mari est allé cinq ou six fois là-bas?
Il eut un geste affirmatif et ajouta :
— Il n'y a là, pour moi, qu'une affaire ; pas autre chose. Non, pas autre chose, je te le répète.
Elle exprima un geste d'horreur; la raison lui revint.Maisson air farouche agrandit le caractère de sa
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physionomie. Il frémit sous la morsure du désir qui le reprenait, et Tenlaça étroitement pendant qu'elle se débattait.
— Ainsi, reprit-elle à voix basse, en se parlant à elle-même, Tautre entrera dans ce moule creusé par mon corps sur Tottomane ; il jouera près d'elle ces mêmes attitudes de sensualité satisfaite ; il s'inondera du charme de ses paupières tombantes ; à cette même place où je suis, il fera entrer la volupté du
souvenir en la caressant.
Mais Aloysius l'interrompit et la força d'entendre :
— Au contraire, toi et moi, nous allons connaître, au milieu de Paris, les sensations de la peur et les chemins secrets. Nous n'aurons plus d'attentes déjouées par la malignité du sort. Nous parcourrons les sentiers, nous escaladerons les terrasses, et, les obstacles apparents à nos réunions, nous rendront l'entrain des premières gamineries licencieuses. Nous trouverons ce que nous n'avons pas ressenti ; le monde croira tout terminé, tandis que nous ouvrirons, au sein de la société, un passage souterrain, par lequel nous nous rejoindrons. Chère folle adorée, ne suis-je pas aussi un grand architecte en amour? Est-il une branche d'arbre, si élevée qu'elle puisse être, que je ne fasse ployer pour sauter ou entrer par ta fenêtre ? Combien devrons-nous les relire, ma chère, ces histoires qui vont être les nôtres ? Comme nous chercherons sous les meubles ces écheveaux de fils romanesques que nous débrouilrons à notre tour ; ces fictions et ces héros qui nous
ont fait pouffer de rire, ne vont donc plus être ridicules, lorsque nous les imiterons. Vois-tu, notre grotte de tranquillité nous eût semblé accablante ; rimprévu nous accordera ses à-propos ; c'est au hasard que nous devrons les naïvetés de tendresse que nous allons ressaisir, les malices, les fantaisies, les coquetteries qu'il tient en réserve à ceux qui ne les lui réclament pas à des heures réglées. . .
Pour la seconde fois, il voulut entamer une nouvelle agression ; mais elle repoussa le tâtonnement de ses mains, et, la lenteur majestueuse de son geste, qui était Fenveloppement extérieur de la déchirance morale qu'elle éprouvait, le fit tressaillir de plus loin que si elle eut entamé une de ces tirades imprécatoires dans lesquelles les femmes excellent en pareil cas. Il la vit, cependant, porter les mains à sa bouche et avaler quelque chose ; mais, tout à coup, il recula muet de éurprise : Raymonde s'était approchée du piano et faisait entendre le prélude de la symphonie de Sappho. Il entrait alors dans les spirales de cette morne douleur qui retentissait, quoique sans éclat apparent, et autour de laquelle, pris d'un respect soudain, on eut voulu marcher sur un tapis épais, comme pour assourdir tout mouvement.
Dans le vaste essor de cette musique courait un roulement de quadriges qui se perdait dans le lointain de l'arène, puis rien...C'étalt alors le début d'une invocation sapphique : — « reine de Paphos et do Cythère touche-nous de ton fouet brûlant » qui s'accentuait par le retour persistant de la même phrase
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à la chute du chœur ; là se reflétait la pause négligée et solennelle de la Sappho. Il y avait des passages de demi-teintes où la rêverie suivait le caprice sans règle apparente, où la divigation s'abandonnait, et traduisait la singularité de cette parole d'un moderne : « — L'eau de rose dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment suprême me donnait de douces idées de fleurs. » — Rien n'était fixe, rien n'était certain dans le cours méditatif de cette pensée qui regardait tantôt l'abime et tantôt la nuée, et qui conservait sa noblesse d'attitude quand son expression manquait à la douleur, quand elle tombait vidée comme un torrent qui n'a plus d'eau et qui reste toujours imposant lorsqu'il montre ses entrailles à sec. Dans le fragment de VAbandoDy l'artiste interprétait en une sombre peinture tous les essais de férocité que les amis de Sappho tentaient sur elle. La hideuse humanité était entrevue, accroupie comme une poule, et rêvant aux couvées sanglantes de ses desseins sinistres, prête à cracher sur l'insensée poétesse.
Aloysius perçut alors, sous le voile artistique, la plainte sans paroles qui grondait dans le cœur de Raymonde aux abois, le gémissement immense qui se traînait devant son souvenir. Il vit la flamme montante de cette passion sans limites qu'il avait inspirée, jaillir dans le fracas des accords qui se sublimisaient. Puis, partait tout à coup un cri aveugle, un cri terrifiant. II gravit aux côtés de Sappho la colline des épouvantements, et, lorsque Mme Ducroisy fut arrivée
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à ce passage où elle voulait personnifier son héroïne évoquant avant de mourir la réminiscence de ses plus riantes années, elle fit palper à Toreille de Brandt le silence des bois ; du large motif de la symphonie, elle détacha, elle cisela, dans une facture merveilleuse, le chant d'un hyménée brodé sur la trame du récit dominant ; elle laissait courir sur les notes comme un souffle ailé, qui portait aux oreilles de la Lesbienne la félicité débordante du monde terrestre. A travers le dessin de la création grecque, on voyait la sinistre amoureuse, pâle, crispée, tordue, poursuivie par le chœur des époux, gravir le rocher fatal ; les notes joyeuses mouraient enfin, et la nuit jetait son ombre ardemment noire, ses flottantes arabesques nimbant la tête tragique de Sappho. L'allure du morceau faisait place à un dévorant monologue, entrecoupé d'interjections, qui eut révolté les anti-Wagnériens ; mais on subissait un enlèvement de tous les sens à suivre cette courtisane portant son calice d'acres larmes, formant sa pâture de toutes les ivresses dont l'envahissait le passé, à mesure qu'elle approchait de l'abîme ; se heurtant, les cheveux épars, comme l'aurait voulu l'esthéticien Baudelaire, « aux purs désirs, aux gracieuses mélancolies, aux nobles désespoirs qui habitent les régions surnaturelles de la poésie. » Et, jamais, la passion n'avait rencontré tentative plus chaude de colorations multiples qu'en cette symphonie ; jamais la souffrance n'avait été sertie par le compositeur avec une plus énergique volonté dans le compas de la facture musi-
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cale* Soudain, à une rentrée de la phrase dans le motif, sur la rësurreetiondu rythme antique oublié aujourd'hui, Raymoride introduisait une théorie de pleureuses exécutant dans une mesure baissée d'un demi-ton, un défilé solennel, oii il semblait que l'on eût traversé une place sans bruit, comme si les pas se fussent amortis sur de la cendre...
Le piano cessait brusquement de résonner avant l'accord final ; les mains de Mme Ducroisy se roidissaient ; sa tête tombait lourde, et Brandt n'eut que le temps de la recevoir sans vie. Sa pâleur offrait si bien l'image d'un cadavre, qu'il crut un instant qu'une catastrophe se chargeait de dénouer leur situation réciproque.
— Réponds, fais seulement un geste, reconnais, oh! reconnais-moi, mon unique, ma chérie!...
A ses cris, deux personnes accoururent, Jacoby et Frédéric.
— Mais elle est morte ! s'écriait Brandimard, réellement effrayé. Elle n'est plus ! C'est un anévrisme, et je...
— Il n'y a aucun anévrisme, répondit enfin Frédéric, qui, sans cérémonie, dégrafait le corsage de Mme Ducroisy ; c'est un sommeil léthargique ; elle a certainement absorbé une doée considérable de haschich, qui pourra demain ou après fournir une conclusion inattendue à beaucoup de choses.
Six jours après Tincident qui s'était passé chez M. Brandimard, un coup de sonnette fébrile réveillait le matin Mme Petrowska, rue du Helder, 14, et Thérèse entrait d'un air agité.
— Qu'y a-t-il ? demanda Mme Petrowska en se frottant les yeux. Tu aurais bien pu venir un peu plus tard.
— Il y a que je m'en vais, répliqua Thérèse, en s' asseyant sur le lit. Tu n'as donc rien appris?
— Non.
— Tu ignores que Mme Ducroisy est en train d'étaler à la face de Paris entier un scandale qui peut rejaillir sur moi, qui l'ai connue si intimement ?
— Non ; si c'est pour m'informer de cela que tu es
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— Merci ! On voit que tu t'es encore grisée hier.
— Dame! j'ai sommeil. Je ne sais pas ce que vous avez tous contre elle : toi, ii//..., Mme Viterlin, Mme Saulon, les Schwenmann. Si elle vous ennuie, ne la fréquentez pas ; si tu désapprouves son amour pour M. Brandimard, jette-la à la porte ; si la musique qu'elle fait te déplait, n'en accepte pas la dédicace.
— Je l'ai acceptée parce qu'elle m'a menacée de se jeter par la fenêtre si je refusais de mettre mon nom en tête de sa Sappho.
— Allons donc ! il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu me racontes. Laisse-moi me rendormir.
— Rendors-toi, dit Thérèse, qui continuait de parler sans prêter attention à la mauvaise humeur de Mme Petrowska. Il va s'accomplir de drôles de choses !... C'est par égard pour M. Ducroisy qu'on se tait ; mais si Raymonde fait un mouvement, un pas, tout va se découvrir.
— Enfin, qa'est-ce? interjeta l'autre, vaincue par l'obsession de Thérèse, et, surtout, comment as-tu ces nouvelles?
— Hier, j'arrivais de Fontainebleau ; il me prit fantaisie de me renseigner au sujet des affaires de Raymonde... Je vole à Passy. Les domestiques, le visage consterné,me racontent que Madame est au chalet, malade, fort malade,et qu'on n'a pu la transporter. — Maïa était près d'elle, naturellement. — Je continue d'interroger et je me rassure un peu
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loi'squ'on ajoute que Monsieur n*a pas quitté Madame... Eh bien ! que te faut-il?
— Donne-moi à boire ! Je présume que tu en as pour longtemps?
— Non, c'est fini. Lorsque je constate que tout est encore en place dans les habitudes du ménage, sauf l'indisposition de Raymonde, je m'empresse de courir au chalet... Ah ! mais, c'est là que j'en apprends de fortes !...
Mme Petrowska se retourna du côté de Thérèse, très-attentive.
— Tu te rappelles ce Jourdain, qu'elle protège sur la recommandation de M. Frédéric, et qu'elle a installé comme concierge là-bas? C'est de lui que je tiens tout. Figure-toi qu'au lendemain du jour où elle était partie de Fontainebleau, elle est allée au chalet, et là, malgré les gronderies de Maïa, elle a emporté une provision de haschisch assez sérieuse... Oh ! ne t'effraye pas : elle est vivante, tout ce qu'il y a de plus vivante.
— J'aime mieux ça, soupira Mme Petrowska en se frottant l'estomac. Du moment qu'elle est vivante, il y a de la ressource.
— Elle se rendit alors, seule, chez M. Brandimard. L'explication fut sans doute orageuse ; ce qu'il y a de certain, c'est que, trois heures après, elle a été reconduite au chalet par M. Girardelle et M. Brandt, sous le coup d'une syncope qui n'a cessé que pour laisser un être privé de raison. Maïa étant sortie de la chambre une minute, Raymonde a enjambé le
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balcon ; car il faut que lu saches que, sous Teffet du haschisch, on se croit toujours de plein pied avec la pièce où Ton se trouve, le vide ue cause aucune sensation ; aussi doit-on toujours garder quelqu'un près de soi lorsqu'on a la fantaisie d'absorber cette diable de machine.
— J'aime mieux le Champagne, murmura Mme Petrowska.
— Raymonde fit alors une chute dans laquelle, heureusement, ses membres n'ont point été brisés : le balcon du premier n'est pas assez haut pour cela ; mais sa tête porta contre une pierre, et, après la crise morale qu'elle venait de subir une heure avant, le résultat devait être des plus redoutables. Tu peux penser si, lorsqu'elle reprit connaissance, il lui échappa des aberrations de langage... M. Ducroisy, mandé en hâte, n'arriva que le soir. Pourquoi Maïa le décida-i-elle à conduire Raymonde dans une maison de santé ?... Je le soupçonne, sans l'affirmer ; mais c'est sans doute afin d'empêcher M. Ducroisy d'entendre certaines paroles qui, lorsque la folie se sera complètement déclarée, lui dévoileraient toute la vérité. Jourdain pleurait en me racontant ces détails. H paraît qu'il est impossible qu'elle enréchappe.C'est horrible !... Et quand on connaîtra tout, grâce à des indiscrétions...
— Quand on connaîtra tout, on dira : c'est une femme qui a aimé ! Tu m'horripiles les nerfs . avec ton bégueulisme. Ce n'est pas une criminelle ! Tu as bien auke chose sur la conscience, toi!
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— Gomme on voit que tu ne sais rien ! Apprends donc que M. Laribe est venu chez moi, et qu*il tient du président que nous avons aperçu chez elle... Tu te rappelles ce président... à binocle,rouge...,gras...
— Oui, oui.
— Eh bien, ce président, lui aurait raconté, au sujet de Mme Ducroisy, que Tenfant qu'elle a perdu, il y a dix-sept ans, était de M. Brandimard. Rien que cela, ma chère...
— Ça ne m'explique point pourquoi tu t'en vas.
— Mme Saulon me montre l'exemple... Son mari, comme employé du ministère, est contraint à certaines précautions; des relations comme celle de Mme Ducroisy sont périlleuses. D'un autre côté, M. Ducroisy peut d'un moment à l'autre être déclaré en faillite si M. Brandimard ne présente point des comptes satisfaisants à ses actionnaires, puisqu'ils sont associés.De plus,si,parhasard, la justice met sa griffe sur certaines choses, qui sait ce qui adviendra? M. Girardelle en possède de bonnes.je t'en réponds^ sur certaines opérations véreuses de son ami. . . Enfin, Raymonde est compromise aux yeux de tous, et comme je ne veux pas être obligée d'aller la veiller ou de prendre de ses nouvelles, ce qui m'incomberait naturellement, si je restais, je me suis fait ordonner le séjour de ma ville natale.
— Alors, bon voyage ! répliqua Mme Petrowska en replaçant sa tête sur l'oreiller.
— Est-ce que... tu n'aurais pas quelques centaines de francs à me prêter ?
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— Ah ! pour cela, non ! s'écria, en colère, Mme Petrowska ; il n'y a pas de danger ; tu as déjà trois mille francs à moi.
— Je ne te les restituerai jamais, attendu que je ne te dois rien. C'est à cause de toi que j'ai été à Saint- Pétersbourg, et si tu m'as envoyé l'ai^gentdu voyage, je t'ai apporté, moi, mon temps et ma personne en échange. Deux ans avant je t'avais rendu le service d'aider ailleurs à ton départ et de t'enlever à ton mari, qui ie battait.
—Est-ce que tu croisquelfô choses ss termineront ainsi ? Tu vas me faire une reconnaissance de trois mille francs, tout de suite !
— Jamais!
Mme Petrowska se leva en chemise et ingurgita un verre de sherry, pour se stimuler.
— Mouille-le, au moins ! lui dit Thérèse, en haussant les épaules de pitié.
— En veux-tu? demanda Mme Petrowska, qui oubliait presque aussitôt ses fureurs lorsqu'elle buvait.Il est bon, va, je t'assure.
— Donne ! fît Thérèse, qui ne cherchait avant tout qu'à la calmer et à détourner la conversation. — Seulement, je ne le boirai pas pur. Est-ce de l'eau de Vichy, cela ?
— Oui.
Mme Massiçourt déboucha une bouteille et versa, pour elle, le contenu gazeux dans le sherry.
Elles se passaient cette boisson mélangée à tour
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de rôle. Mais, tout à coup, elles firent une grimace en se regardant.
— Ah ! mon Dieu ! exclama Mme Petrowska,tut'es trompée. C'est cette malheureuse limonade purgative que nous avons mise dans le vin ! Que le diable t'emporte ! Me voilà Testomac sur les lèvres pour toute la journée. Quelle nécessité t'a poussée à venir ce matin?...
Elle envoya le verre sur le marbre de la cheminée.
— Imbécile! tu as failli m'attraper, murmura Thérèse.
Mme Petrowska eut un grognement. De guerre lasse, elle se replongea sous ses couvertures.
— Autant que je me rendorme, grommela-t-elle avec rage, puisque j'ai une médecine dans le corps. Ça opérera pendant le sommeil.
Et elle se tourna du côté du mur, sans faire aucune attention à Thérèse, qui se levait fort ennuyée se disposant â sortir.
— Tu sais que je prends l'express de sept heures ce soir? insista-t-elle de sa voix aux inflexions suaves et caressantes, en se penchant au bord du lit. M'entends-tu, douchinka? ajoutait-elle plus tendrement. — Tu m'écriras, au moins?
Elle la secouait, supposant que l'autre se déciderait à sourire, mais Mme Petrowska bondit hors de sa couche comme une lionne et saisit un revolver sur sa table de nuit.
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— Si tu ne me laisses pas dormir, à présent ! rugit-elle, je te le décharge à la tête !
L'argument était aussi franc que péremptoire dans la bouche de celle qui le prononçait. MmeMassicourt se résolut à s'en aller.
Brandimard, revenu plus tôt qu'on ne Tattendait, n'avait pas accompli cette séparation à froid ; il calculait ses coups et mesurait ses distances, s'imposant à lui-même de ne pas faiblir devant Raymonde.
Arrivé à la période sérieuse de son existence, il pesait d'un côté l'amour ressenti pour Mme Ducroisy, de l'autre, la honte, le déshonneur de la crise qui se préparait pour lui, s'il n'épousait pas Mlle Lantrague, et il était acculé. Il se répétait que, lorsqu'on a passé dix ans à se pétrir le foie, à en extraire de la bile et à la mettre en bouteilles, le jour où elle s'échappait cela sortait dur ; que, par conséquent, il ne fallait pas que ses haines accumulées eussent pour résultat de le livrer à cette justice sociale, qui se montrerait sans pitié pour lui, lorsqu'elle découvrirait un endroit vulnérable dans l'homme qu'elle ne cessait d'attaquer que par ^a raison qu'il restaitfort.
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Il neréfiéchissaitpaSjOu plutôt il évitait de s*avouer qu'en vendant son hôtel et ses granits égyptiens, il apaisait les plus affamés de ses créanciers et recommençait « des affaires » , comme on dit dans le monde des chiffreurs.il ne voulait pas s*aiTêterà cette idée, car, pour.cela, il clevait accepter un abaissement apparent aux yeux du mon^e, serésoudre à des prières, perdre son prestige; aussi s'était-il décidé à grossir le chiffre de ses dettes dans Taveu qu'il préparait à Mme Ducroisy. 6a résolution acceptée, il la gardait. Mais les muscles de ses bras se nouaient dans un accès de rage en songeant à Raymonde qu'il sacrifiait. Frédéric, qui passait cette terrible nuit près de Brandt, dût lui faire remarquer qu'après tout le mariage était encore un moyen terme de vivre auprès d'elle et que la probité l'obligeait à lui rendre au moins quelque fortune.
— C'est pour elle, en réalité ; c'est encore pour elle, s'éoriait-il, que j'agis de la sorte.
Oui, une nuit entière lui avait été nécessaire pour redevenir l'homme dont on esquissait ainsi le portrait, un soir, sur un album intime : « Flanquant à l'auditeur une claque à l'oreille pour lui gratter l'épiderme à coups de phrases; mordant, piétinant, Brandt sait à propos donner un coup de dent de rat dans une toile qui lui barre le chemin, tout en ayant assez de sagacité pour ne point l'éventrer de suite. Il étale de la dignité morale sur la tartine de son maintien avec un sérieux qui contrefait le langage des plus émoUients conservateurs, au point
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qu'il les laisse émus de respect. Il a des théories qu'il sert chaudes, d'autres qu'il sert froides, selon que les gens ont du ventre ou n'en ont point. »
Au matin, Aloysius se regardait dans la glace, pour voir s'il était redevenu le comédien des jours de première.
— As-tu fini, lui demanda Frédéric," de marcher à reculons dans toi-même?
— Voilà queje me ressaisis, répliqua-t-il en souriant. Mais, hier, j'ai eu bien peur. A présent, elle peut venir.
Le récit que Thérèse faisait à la Petrowska n'était donc point chargé. Tout venait de s'accomplir selon lo récit de Jourdain. Aussi s'empressa.-t-elle de partir le soir même pour Marseille. Le « n'honnête homme » tout en s'éloignant de M., et de Mme Ducroisy, devait la tenir au courant.
Installée dans une maison de santé à fenêtres non grillées, et dont la vérité dû récit nous oblige à taire la situation précise, dans Paris, Raymonde, dans les rares instants de connaissance qu'elle avait eus, restait dans cet état de stupeur qui fait présager que les facultés du cerveau sont à tout jamais atteintes; les cris que lui arrachaient les douleurs lancinantes causées par sa chute, amenèrent enfin l'arrêté d'un projet d'opération longtemps débattu : le trépan, qui fut décidé à l'unanimité par les médecins assemblés en consultation.
Dès que Maïa en entendit parler, il fallut que
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M. Ducroisy passât une journée à la convaincre, tant la vieille femme mit d'énergie à repousser ce qu'elle considérait comme une exécution . C'est au point qpi'elle se demandait, — chose horrible, — si M. Ducroisy n'obéissait pas à une pensée criminelle en accédant à la décision des chirurgiens. Elle croyait qu'il n'y aurait plus de ressource l'opération faite; elle assurait qu'elle préférait prolonger la vie de son enfant en la gardant ce qu'elle était, que de la perdre d'un seul coup.
— Vous n'y songez pas, monsieur ! insistait-elle en le poursuivant d'objections ; jamais on n'évitera une prompte mort par ce moyen.
— Maïa,murmura-t-il avec douceur, faites ce que vous voudrez ; mais si elle ne guérit pas, vous en assumerez la dure responsabilité. Ma résolution pliera sous la vôtre ; seulement,je vous en préviens encore, que tout événement retombe sur vous.
A l'audition de ces terribles paroles, la nourrice baissa la tête.
Le chirurgien présent à l'enti'etien les regarda l'un et l'autre rempli d'étonnement.
— Oui, reprit M. Ducroisy, devinant sa pensée secrète, vous êtes étonné, parce que ma volonté s'incline devant celle d'une pauvre femme, d'une servante même* Mais vous saurez que lorsque ma femme perdit sa mère, un peu après notre mariage, il n'y eût que Maïa pour lui rempla cer cette tendresse disparue ; voilà pourquoi si j'a des droits, les siens ii'en sont pas moins sacrés à
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mes yeux. Maïa n'ayant pas quitté Raymonde depuis son enfance, qui sait si l'intuition qui la dirige n'est pas préférable à tout ce que la science peut imaginer ? Le chirurgien haussa légèrement les épaules.
— L'intuition, répéta-t-il en raillant, oh! monsieur, nous mêlons le sentiment à la médecine, permettez que je m'en aille.
— Vous l'entendez, Maïa... Que résolvez-vous?
— Je réclame encore deux jours, monsieur, supplia-t-elle sans porter d'attention au médecin. Et, alors, je n'élèverai plus d'objections; mais au moins, que j'aie encore deux jours à la regarder.
— Dans deux jours, docteur, pas plus.
Le chirurgien n'osa pas insister, dans la crainte qu'on ne découvrît qu'il était possédé d'un désir immodéré, fort compréhensible chez un savant, celui de fouiller la cervelle d'une personne qui faisait si vivement parler d'elle. Mais la douleur de M. Ducroisy, de cet homme qui, cependant, menait une vie des plus aventureuses au bout d'une année de mariage, et qui, au moment de voir sa femme disparaître de son existence, se courbait avec effroi sur elle, cette douleur commandait le respect. Quelques-uns convenaientbien queTame a d'étranges revirements, aucun ne doutait de la sincérité de ses regrets. La présence de M. Brandimard à la maison de santé ne réveillait pas Raymonde, et les deux hommes auraient pu s'entretenir près de son lit sans qu'elle les remarquât.
-— Allez, avait dit doucement-M. Ducroisy à l'ar-
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chitecte, ce n'est plus ici votre place ; une existence nouvelle va commencer pour vous dans trois semaines ; ne portez point Texpression du deuil chez votre fiancée. Maïa et moi nous suffirons ; vous êtes plein de vie, et nous, nous touchons à l'hiver. Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts.
Et il s'éloignait, ne pouvant supporter ce spectable.
— Maïa, demandait Aloysius en tremblant, à voix basse, Maïa, quand faudra-t-il que je revienne?
Elle ne lui répondait que par un regard chargé de haine.
— Maïa ! je l'aimais..., je l'aime ! Que je l'embrasse encore... Maïa! ne l'ai-je pas adorée?...
Mais en face de ce visage de femme qui dormait les yeux ouverts, l'horreur le saisissait, il se voilait les yeux.
— Vous voyez bien qu'il-n'y a que moi, continuait la nourrice menaçante, il n'y a que moi qui sois capable de rester ici. Et caressant les mains de Mme Ducroisy, elle ajoutait tout bas :
— L'enfant chérie de sa vieille Maïa n'a plus rien à attendre des hommes. Maïa défend qu'on la touche avant deux jours. Dans deux jours, l'enfant de Maïa l'aura quittée.
Sous l'empire des potions chloroformiques employées pour calmer les crampes qui tenaillaient son cerveau, Mme Ducroisy rêvassait doucement, et les heures l'entraînaient .une à une sans secousse; un
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grand voile s'interposait alors entre elle et les hommes ; elle descendait dans ce passé qui la reconquérait tout àlui ; elle ydescendaitloin, fort loin, oubliant ses haines, toute chargée d*ivi*esse.
L'endroit qu'elle traversait était profondément creusé par son souvenir; mais quelques masses blanches, indistinctes, non dégrossies encore par la mémoire, s'y montraient. Peu à peu, la pensée nette, précise, vint y mordre et en dégager la forme. L'empiétement de l'esprit distança encore une fois l'étroite limite du présent ; un jet de feuillage altier, immense, surgit dans une étendue radieuse : et Raymonde salua d'un cri de joie l'apparition de sa forêt bienaimée.
Dans une clairière terminée par un fond de nuages découpés comme des nuages de bas-rehef, elle marchait un espace de temps assez considérable, et, de loin, elle voyait Aloysius, mais un Aloysius de vingt ans à peine, un enfant aux cheveux bouclés, assis sur un talus et qui lui donnait des signes non équivoques d'impatience. — Qu'as-tu donc fait, que tu ne revenais pas? lui disait-il. Quelle journée j'ai passé en t'attendant ! Quelle longue course tu avais entreprise ! — Oui, bien longue. Regarde, mes pieds sont meurtris, mes bras sont en sang ; je n'en puis plus. — Pauvre chère, que n'es-tu restée? Pourquoi es-tu allée vers la ville ? Que souhaitais-tu donc demander aux hommes ? — Oh ! le jaloux ! faisait-elle en le baisant sur les yeux; qu'importe, puisque me voici! — Raymonde, jure-moi que tu n'iras plus
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là-bas vers eux ; on ne se sauve pas deux fois de l'endroit dont tu t'es échappée ; j'ai bien cru qu'ils te gardaient. Il me semblait que notre entretien était pour toujours interrompu. — Il la pressait avec tant d'insistance qu'elle lui promettait tout ce qu'il voulait. Un long chatouillement d'amour courait sur toute chose, et l'incursion sans fin, sans trêve, sensibilisée dans un mouvement de tendresse identique, les reprenait. L'impression de l'art retentissait avec force au milieu de ce rêve. Le ciel empruntait alors, aux yeux de la jeune femme ces tons jaune d'œuf délayés dans sa couleur naturelle; Raymonde croyait marcher comme dans un tableau byzantin, dont elle aurait été le principal personnage et dans lequel elle touchait les fonds avec sa main.
A mesure qu'ils avançaient, ce qui surprenait Mme Ducroisy, c'est que le contre-coup de l'agitation qu'ils portaient en eux traversait l'immobilité des objets, en sorte que le paysage avait des bruits, des souffles, des élargissements merveilleux d'horizon, des couleurs claires aux lignes miroitantes, des allées étroites qui les serraient l'un et l'autre, comme des distiques de forme amoureuse. Le paysage paraissait vouloir se fixer pour toujours dans la mémoire de Raymonde, tant le site revêtait une expression déterminée. Les amants passaient sur de courts gazons, sur des pelouses régulières, appelant dans leur esprit le compagnonnage d'un souvenir classique, tel que l'évocation de grasses génisses ou l'aspergement du sang d'un taureau éventré par des
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prêtres. Chose assez inexplicable, les endroits de forêt préférés se faisaient connaître à l'odeur : Mme Ducroisy les respirait, et le plein vent agitait tout près de sa tête une haie de feuillages pâles. Soudain, les couleurs se mirent à résonner en singuliers sons ; mais il en était une, le vermillon, qui violentait toutes les autres pour les unir à lui, et les contraignait à se fondre, à tournoyer en lançant audessus d'Aloysius et deRaymonde comme des stances légères. Après, ce fut la reprise des autres. Les ors jaunes, épàrs dans les fleurs, grondaient comme des contrebasses ; le rouge poussait une note de clairon ; Tazur du nuage buvait un peu de la pourpre solaire et courait ensuite allègrement, comme un prélude de harpe, par tout le bois ; enfin, un quadrillage de brun, de noir, de gris, de vert, battait la mesure d'une chanson triste dans les fourrés.
...... Une lacune d'heures s'ouvrait dans le cerveau de Mme Ducroisy. Tout à coup, elle se^ surprenait assise sur un tertre... Aloysius modelait avec rage ; l'argile s'entassait sur l'argile ; la statue se dressait vers le ciel. Une série de physionomies, des enfants ,' des musculatures d'adolescents , de petits chevaux à crinière héroïque, des amphores... Une humanité à la peau noirâtre surgissait sous ses doigts dans la vallée. De nouveau l'action était suspendue... L'horizon se vidait lentement... Raymonde continuait d'entrevoir des fins de collines, des raccourcissements de sentiers, des choses qui se complétaient et se dissolvaient comme une fumée ; toute
la nature sauvage des taillis et des solitudes de la Roche ne faisait que monter et s'enfermer dans s vision... Des matins succédaient aux matins, comm une saison à une autre. La forêt sortait d'un lac d tons roux, et, sur les mousses, Aloysius, tout en gourdi de paresse, tout fiévreux d'amour, apparais- ' sait alors comme un Christ corrégien.
Inondés des jets du soleil, une infusion de vie animale les pénétrait. Les ombres se traduisaient par un renversement de bleu et de lilas au sein de la ' vive clarté. Ah ! c'était vraiment un sommeil de volupté qui emportait Raymonde, si écrasée qu'elle fût, vers ces terrains brûlés de lumière, où elle se croyait allongée pour le repos comme sur de la craie ardente... Ah ! cette blondeur de son âme, comme il la dévorait, lui, sous le feu de sa lèvre !... Ah ! ses scrupules disparus!... ah ! cette. fièvre et c *^'^. minute oii tout avait passé ! . .. -^its
L'orangé des teintes noircissait... Etai* -^ J^nprunt à la réalité du site ; était-ce l'introdu^ nouvel effet? Mme Ducroisy ne distinguait l'aridité grisâtre qui lui laissait à découvert, ans les fonds, des dunes rapprochées en menaçants aspects. Un événement, tout à coup, leur suppx *xxait le soleil... Ils marchaient, n'osant se regarder; des modifications de terrain s'accomplissaient partout ; la forêt n'avait plus le geste primordial ei significatif; la silhouette du groupe amoureux restaitcomme perdue, indécise, déjà effleurée par la nuit... Sitôt? disaient-ils... Des bouts de moirures bleues de jour
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la se montraient comme griffées d'encre ; les pentes de sa > ^azon devenaient des pierres d'une nuance soufrée. nef Aîôysius n'était plus là, elle le cherchait vainement. del Le ï^aysage, que la passion prenait comme accompan- gnateur, avec ses hautes colorations figées dans l'im- )- mobilité, remontait tout à fait dans l'absolu de l'ombre j lumineuse de la matinée. Les teintes faisaient en i- ; quelque sorte un plongeon dans celte nuit qui mouir I tonnait et raflait la tête et les pieds, comme une eau a qui va lentement. Le clair-obscur dilatait d'une e. façon merveilleuse la transposition, le reflet renel versé que les corps terrestres immobiles projettent e au milieu de cette rosée lunaire des lointains froids ; e pas de vent, mais un calme désolé. Cette lividité, 1 qui ne pouvait pas faire autrement que d'être, s'éten- ] dait uniforme comme une légende de regrets, pendant , que b' .^f^fum des choses s'en allait mourant. ' • nchantement de ne voir que du blanc, de
veah .^\j^r de tonalités chaudes, ce sentiment qui W^ 'de l'esprit à force de sonder à travers la i ave i-nce vide des zones, ce parasol de vapeurs y'^ duquel tombaient de molles gouttelettes, trouvait • dans le cerveau de. Raymonde la répercussiorl a'iin choc continuel, dont le retentissement dans sa tête finissait par être douloureux. De ces berges du fiiiïfament s'avivèrent des gris et des bleus semblables au lit des rivières à la fin d'avril. Dans cette même Élancheur sidérale se glaçait de distance en distance un cordon stellaire tout roide ; on eût vraiment supposé des gelées lointaines. On démêlait des
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enfoncements où couraient dès bouts de clartés folâtres, qui avaient Tair de se cacher dans un pli de nuée ainsi que dans un rideau d'alcôve. D'autres lueurs étaient englouties dans l'orbite des astres, pareilles à des philtres d'amour. D'autres, enfin, naiasai^t isolément, pour aller mourir vers un point inconnu du ciel, comme un désir perdu au milieu de ce bétail d'étoiles.
A chaque instant, Raymonde ressentait des bondissements de son être dans le large ; elle se trouvait fouettée par un vent vif, sans pouvoir ni descendre ni monter. Et, par un coup d'oeil infini, elle revit toutes ses années révolues couchées à terre comme des mousselines étalées, qui, de minute ea minute, se levaient d'abord toutes gonflées de tendresse et s'enfuyaient après en lui envoyant une grimace, ainsi qu'un mort dans un suaire. A la fin, sa forêt parut se révolter contre elle : le nuage descendait lui barrer le chemin, l'outremer du ciel lui entrait dans la gorge, les herbes méphitiques s'enroulaient autour de sa taille... Chacun de ces profils ricaneurs la frappait, la poussait hors de la vie, et, pour comble d'épouvante, elle aperçut, débouchant d'un taillis la Petrowska, la Massicourt, à gueules de sorcières, la Viterlin et la Saulon, traversant ce paysage de cendre, guidées par le « n'honnête homme » et l'avoué Ba-be-bi-bo-bu, qui sautaient devant elles comme des nains...
Alors, elle eut l'effrayante certitude qu'une main invisible creusait un trou dans sa tête.
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Depuis un quart d'heure, les opérateui*s étaient réunis autour du lit de Mme Ducroisy, On avait obligé Maïa à quitter la chambre, dans la crainte qu'un cri désespéré ne fît dévier le trépan entre les doigts du praticien. On venait de tracer sur les parties molles de la tète, complètement rasée dans un endroit, Tincision cruciale, offrant la figure d'un T ; on relevait les lambeaux de chair, en même temps, qu'à l'aide d'une spatule, on détachait le péricrâne. L'instrimientperforateur, monté sur son arbre,et représentant tout à fait la forme d'un vilebrequin, jouait depuis quelques secondes..., et le mouvement de rotation s'accomplissait ponctuel, régulier, mû par l'implacable rectitude de la volonté toute-puissante, qui se sait le droit de disposer de l'existence d'un être. Plusieurs fois, le chirurgien s'interrompait, retirait sa lame d'acier, l'essuyait minutieusement à l'aide d'une petite brosse, avec une lenteur mécanique, et reprenait le cours de son travail. On s'était servi du chloroforme d'une façon restreinte, seulement pour ce qu'on désigne « la résolution musculaire », en sorte que Mme Duoroisy ressentait la torture adoucie de la tige aiguë arrivant jusqu'à la rondelle d'os qu'on devait extraire en en pénétrant l'épaisseur et en soulevant le disque léger Son jugement demeurait donc encore assez lucide pour suivre l'évolution de cette même tige tout près des parois délicates du cerveau. Alors, un sentiment rageur, épouvantable, seroidissâit en elle contrôles
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envahissements de cette pointe acérée, qui avançait de minute en minute sous le sillon ouvei't. Ce qu'il y a de plus reculé dans Teffort résistant de l'esprit, dans la tension du vouloir, levait une armée d'idées qui, dans l'imagination surexcitée de Raymonde, se groupaient en rangs serrés pour défendre la profanation de leur domaine contre l'outil explorateur. Raymonde les entendait, ces idées, balbutier, se ruer contre les cloisons de ses tempes, s'indigner, mêler leurs petites voix grondeuses, se pelotonner les unes contre les autres ; elle les excitait, elle leur disait : — mes enfants ! ne cédez pas le terrain, ne laissez pas le froid glacer vos membranes délicates ! Allez vous tapir dans un endroit inaccessible à l'atteinte mortelle de l'acier ; faites-vous un nid bien clos ; ayez l'air de disparaître, afin que l'on ne vous pourchasse pas encore ; demain, demain, je vous réveillerai; demain, vous viendrez butiner le miel de mes rêves, ô mes pensées!...
Cependant, lorsque les pièces enfoncées du crâne, par suite de la chute faite par Mme Ducroisj, eurent été relevées à peu près, le trépan cessa son évolution, et le chirurgien introduisit un sindon dans la plaie. Il pansait ensuite, mettait de la charpie, et recouvrait la tète de compresses. Après, on dégagea Raymonde. Elle ouvrit le3 yeux; mais, chose étrange, les fonctions de l'intelligence, les phénomènes de l'idéation, qui agissaient sous la pression de la douleur, cessèrent d'être en activité lorsqu'on la laissa
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tranquille. Etait-ce volontairement qu'elle gardait une immobilité complète, se réfugiant dans un sileace farouche? L'opération chirurgicale avait beau être accomplie d'une façon satisfaisante, l'état pathologique s'aggravait, d'une façon inquiétante, en ce que les facultés cérébrales n'en restaient pas moins sous l'influence de l'épanchement au cerveau résultant de la violence de la chute ou de la commotion morale. Vers le milieu du jour, l'inflammation fut moins active, ainsi que la fièvre ; pourtant, le raisonnement ne paraissait point tenter d'effort. Raymonde avalait encore quelques gorgées d'eau; c'était tout. Aloysius arrivait savoir à la maison de santé le résultat de l'opération ; mais en le voyant entrer dans la chambre, Maïa eut un tel geste d'horreur qu'il ne put soutenir son regard. M. Ducroisy, absorbé, ne remarqua rien de cette scène significative. Le cinquième jour, on crut que les contractions diminuaient. Mais Raymonde avait la bouche à moitié béante.
A propos de certains signes singuliers, aux taches de la peau, aux yeux sans réflexité, le médecin évitait encore de donner des explications ; le jeu automatique des membres, une chair inerte qu'aucune parole ne faisait remuer, l'hébétement, en un mot, affirmaient ses conclusions, et il attendait toujours, cependant. Un matin, il se courba sur Mme Ducroisy et saisit entre ses lèvres un balbutiement de syllabes isolées, qui lui révéla une manifestation plus positive de ce qu'il prévoyait. Au
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milieu de ces appels aiTectueux, devant les supplications de son mari, dans les bras de sa nourrice, à l'audition des phrases les plus doucement murmurées à son oreille, Raymonde ne sortait pas d'une constante apathie,etconserYait quandmême Tinconscience des actes les plus ordinaires ; on pouvait la prendi'e, l'habiller, la placer sur une chaise longue, la rouler dans la chambre, lui ofifrir un objet, sans qu'elle fit un geste ou exprimât l'attrait d'un désir.
On venait d'ouvrir la fenêtre, en écartant d'elle les fioles débouchées; cinq heures du soir sonnaient, et les nuées blanches se rapprochaient; la chambre semblait faire corps avec le dehors ; un crépusculed'automne couvrait Paris. A gauche, une voie de chemin de fer se remplissait d'une fumée qui embrumait l'espace ; un train lançait la brutalité de son parcours sur cette souffrance. Des toits de maisons, pointus ou carrés comme des tours, avançaient les uns sur les autres leui's façades badigeonnées de brun, de blanc, de rouge. Paris lointain jetait l'étalement d'un décor bleu derrière la gare, dont l'entrée s'arrondissait comme l'arche d'un pont. Un reflet violâtre montait dans la transparence du jour; seules, des vapeurs sorties des cheminées promenaient des frissons vivants sur ces steppes d'azur rose.
— Mais elle vivra, disait le docteur à M. Ducroisy. Je vous jure qu'elle vivra !
Cependant Maïa restait épouvantée malgré cette promesse ; elle regardait son maître, qui ne comprenait
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pas, et qui paraissait délivré d'une grande terreur.
— Oui, reprit le docteur, devinant les réflexions de la vieille femme... C'est dur à accepter; ce n'est pas un bienfait que je vous annonce ; mais, enfin, vous la prolongerez.
— Comment? qu'est-ce que cela signifie ? s'écria M. Ducroisy, envahi par une soudaine angoisse.
— Cela signifie que l'intelligence a tout à fait sombré dans cette lutte avec le mal.
— Y aurait-il danger de folie?...
— C'est pire, monsieur...
— Quoi donc ?
— L'idiotisme...
— Vous en avez menti ! cria M. Ducroisy, qui ne savait pas ce qu'il faisait et qui trébuchait de désespoir.
— Je le voudrais, ajouta froidement le docteur ; le cerveau mettra un certain temps à se ramollir, et vous pourrez la garder ainsi un an, dix-huit mois, peut-être davantage.
— Malheur ! exclamait M. Ducroisy, pourquoi ne l'avoir pas laissée mourir ? Pourquoi ai-je consenti à la sauver ? ma Raymonde ! ô mon enfant ! pardonne-moi l'existence que tu vas traîner !...
Il s'agenouillait en face d'elle, lui prenait les doigts, se relevait, marchait dans la pièce, se frappait la tête, en articulant des phrases incohérentes. Maïa, sans pleurs et sans cris, contemplait, assise à ses pieds, celle qui ne devait plus la reconnaître.
La bouche grimaçante et s'écartant démesurément
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aux coins, sécrétant une salive épaisse, les dents aussi gâtées que celles du Pied-Bot, de Ribeira, Raymonde semblait mâcher quelque chose.
La bestialité creusait le masque, après Taplatissement du crâne ; la mémoire était disparue ; Tanimalité des sensations arrachait parfois un bruit dans la glotte, et c'était tout ; le corps se frottait un peu au dos du fauteuil. Le front, autrefois visité par le continuel rayon de la fantaisie ; les mains, qui s'étaient nouées sur le genou dans un moment d'extase ; la lèvre, sur laquelle jadis errait la saillie ; la tête maigre et nerveuse, enveloppée, comme un jeune arbre, de longs cheveux bruns ; l'intensité pure et brillante du rire où courait l'intonation énergique et chaude des syllabes préférées ; l'organisation de cette attrayante créature, dans laquelle l'esprit enfantait toujours un impromptu pour contraindre la pensée à découcher hors du toit conjugal de la convention ; tout ce qui avait été Mme Ducroisy, en un mot, n'était plus qu'une forme tassée, que les menaces trouvaient sans terreur et sans attention. Et, paisible, elle assistait au débat entamé près d'elle, assise dans son fauteuil, telle qu'on venait de l'y étendre, les bras posés dans la direction qu'on voulait leur donner, le visage tiré, la peau presque grise, et fixant le mur de son regard mou et blanc.
Deux mois après ces événements, Frédéric descendait les Champs-Elysées accompagné de Jourdain.
— Ainsi, vous supposez définitivement que l'acquéreur qui a fait des offres hieï* pour le chalet est sérieux ?
— Mon Dieu, oui, monsieur. Depuis que Monsieur Bst allé installer madame à la Roche, plusieurs perôonnes se sont montrées ; mais, au dernier moment, elles ont reculé ; cette fois-ci, je crois que nous en teaons, comme on dit, et, grâce àTintérêt prélevé sur la vente, je pars muni d'une cargaison de marchandises et j'émigre... Vous m'adresserez vos articles là-bas, au moins ?
— Soyez tranquille... puisque me voilà un pied dans le journalisme. . . Ce sauvage de Brandt ! c'a tou-
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jours été son dada de me forcer à quitter la peinture, pour se faire un allié de moi dans la presse. Depuis qu'il est marié, en train de ruminer sa candidature à Facadémie des beaux-arts, grâce à ses livres sur l'art gothique, qu'on ramène si spontanément à l'ordre du jour, il s'est enragé, et j'ai cédé. Ah! mon cher, quelle existence que la mienne, pareille à un jeu de cartes mal battu : tous les as d'un côté, tous les valets •de l'autre... Misère!... C'est que j'étais arrivé à cet âge oii il ne reste d'autre ressource que de se livrer à regorgement des vieilles laitières !... Mais nous avons toutes sortes de bonnes idées dans notre petite bedaine, et ça va marcher, nom d'un dessous! — D'abord, je vendrai des scénarios; c'est plus probable que si je nourrissais l'intention de les signer. — Enfin, j'ai le plan d'une Histoire de la Bohème avant J.-C,j qu'on me paiera, peut-être bien, cent cinquante francs. — Pour un livre fait à la main... Le malheur, c'est que je n'ai plus ma barbe, — pauvre chère toison ! — Brandt l'a désiré- C'était, du reste, un objet de luxe, et la vie est si chère ! Depuis que je ne peux me soustraire aux importuns dans ma barbe, comme l'Etefrnel dans son buisson, je suis sûr que je divague et qu'il ne sort de ma lîouche aucun commandement. C'est une chose incompréhensible. Imaginez-vous que si je rencontre un ami, si j'arrive en face d'une connaissance, une parole se bat contre mes lèvres et manque toujours de s'échapper, et c'est avec une peine inouïe que je retiens ces mots envers mon
semblable : — « Je me f... pas mal de vous! » — Quand j'avais ma barbe, ça se perdait dedans, mais, du moins, on n'entendait pas. — Oui, Jourdain^ enrégimenté, mon garçon, c'est fait ! Il faut des maîtres, voyez-vous. Hélas! Brandt est le mien ; il le restera. Pourquoi? Impossible de m'en douter. Oui, il faut des chefs de file ; il faut des serviabilités littéraires et politiques ; il faut des amitiés qui vous exploitent ; il faut des gens qui aient le droit d'abuser des autres ; il faut des vétérans de la misère ; il faut, en un mot, la brutalité de la force en présence la faiblesse, parce qu'après tout, la volonté c'est la loi ; il faut dès rebuffades...
Frédéric gesticulait toujours, en arpentant à grands pas. Il poursuivit alors, moins persiffleur :
— Au bout du compte, retrouver le soir, en rentrant, le fauteuil qui a gardé Terapreinte de notre personne, au point qu'en s'y replongeant, on ressaisit ses idées toutes dispersées autour de soi, voir l'essaim des objets familiers qui ont bu nos rêves se dresser d'eux-mêmes entre nous et le monde que nous fuyons ; être baigné dans l'intimité des choses qui nous entourent; souffrir même sous les morsures trop venimeuses des souvenirs et se distiller de l'amertume comme du poison, goutte à goutte, afin d'aider la destinée à faire son œuvre, en nous déracinant graduellement de la vie ; se convaincre qu'une déception nous attend derrière la porte, là-bas, au seuil d'une maison qu'on connaît, et avoir encore assez d'énergie pour s'avouer qu'on ira au devant...
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— Eh bien ? demanda Jouixiain.
— Eh bien ? c'est être fort, c'est être homme l
— Des bêtises, fit Tautre. La première chose, c'est de devenir son maître ; on ne le peut pas ici, moi je file... En Amérique, j'aurai une femme, un enfant, qui sait? Vous viendrez peut-être me rejoindre, vous, le sectaire. Au moindre mouvement politique, je flanque des draps à votre lit. Que je sois vendeur ou gardien de troupeaux à cheval, rien ne me domestiquera. Vous n'aurez à étaler sur vos vanités blessées, M. Frédéric, que la pièce de cent sous du pékin ; moi, je suivrai de loin les hostilités, dans l'ordre social ou politique', j'endosserai une part de responsabilité dans les vengeances froides qui vont s'accomplir, et qui, j'en suis certain, serviront un jour toutes mes haines.
— Et vous quittez la bataille, pourtant, ajouta Frédéric d'une voix amère.
— Que voulez-vous donc que je fasse ? murmm^a l'ouvrier en serrant les poings. Hier, les camarades m'insinuaient de reparaître à la forge d'où j'avais été renvoyé. Pourquoi irais-je travailler le fer d'où ne sortira jamais une épée pour nous, mais plutôt la chaîne dont les bourgeois nous riveront les membres? Ne sommes-nous pas les maudits?...
— C*est bien possible, répliqua gravement l'artiste ; mais, en tous cas, les maudits donnent du fil à retordre à toute la terre... La lutte, toujours la lutte ! Oui, parbleu ! C'est nous la bête noire des dirigeants, de chacun de ceux qu'on pourrait cai^ac-
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tériser de la sorte en phrénologie : « 11 y a du veau et du renard dans cette tête; mais le veau domine. » Cependant, comme des roquets, nous inventons bien le moyen de mordre de temps à autre le tronc rachitique qui sert de siégea leur personne..., et ça soulage. Rien ne nous fait ; nous vivons d'un peu moins que du brouet lacédémonien. Est-ce que la fièvre ne nous nourrit pas ? Les insultes, les méchancetés, la prison, les délits dont on nous accable, les péroraisons qui jaillissent de la chute des réquisitoires, c'est pour nous tout cela! — Mais, en tout cas/ Jourdain, nous avons notre monde, dans lequel ces gens ne peuvent pénétrer. — Ils sont le ver et nous restons la feuille ; c'est grâce à nous que les fonctionnaires existent ; car, nous sommes forcés d'enfanter une œuvre pour qu'ils trouvent à mordre une bouchée. Us s'insurgent contre notre papier que nous noircissons toujours ; contre nos toiles antiacadémiques; mais, pour y voir un peu, ils sont contraints de marcher dans le reflet de notre lampe. Leur grandeur, leur talent, — car il s'en rencontre chez eux, — sont faits des parcelles de nos individualités d'artistes. Lorsqu'ils nous broient, quelque chose de notre poussière leur saute aux yeux. Certes oui, je me sais seul, sans appui; Brandt ne me soutient aujourd'hui que parce qu'il aura besoin de moi ; le jour où je deviendrais une petite puissance de troisième ordre, on me déboulonnerait ; et, pourtant, je sens sous ma peau un peu d'amour, un peu de divination, un peu de rêve, deux centimes
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d*utopie..., et mon cerveau charrie du sang et d s idées, et ça me met des rougeurs à Tépiderme. — Devant les gens qui me patronnent, je courbe la tête, je fais le découragé... Je ne suis pas si sot que de leur montrer que je surnage encore ; il n*y a pas de danger, ils me voleraient le peu de verve qui me reste ; j'ai l'air de tout emprunter de leurs conseils, autrement ils se méfieraient, ils me videraient, ils me feraientjuter comme un citron. — Non, non, j'accepte ma situation de pauvre diable. Mais quelle poudre à gratter je leur envoie dans les aisselles, quand j'ai une colonne et quart, et que je ne signe pas. Et ils ne se doutent point; les marchands et les * avoués, que c'est moi qui leur fais consommer autant de thé de caravane pour accomplir leur digestion. — Si j'écris, je n'aurai que ce but : édifier dans mes livres une philosophie personnelle, en détruisant le sentimentalisme fadasse, créer des types qui cherchent à conquérir un sanctuaire à la pensée, à nous formuler une esthétique du beau, jeter dans la lice des personnages qui disent à tous : « Nous savons que la conclusion, que le dénouement de la vie, c'est de souffrir ; mais nous préférons au terne et monotone soleil, qui éclaire et prolonge les jours des puissants, nos tortures qui nous permettent de rester orgueilleusement grands. » — Vrai, les pléthoriques auront raison de ne pas me lire... Ah! mandarins à brandebourgs que vous êtes, pour vous renverser nous retrouverons même des alliés dans la camarederie envieuse... et... Diable! pardon,
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Jourdain, j'arrivais à la tirade ; mais mon dernier mot, voyez-vous qu'il s'agisse d'un poëte, d'un clown, d'un ouvrier, d'une actrice, d'un farceur, d'un chien savant, d'un saltimbanque, d'un rageur comme moi, oui, mon dernier mot..., c'est : Malgré tout!
Les deux hommes se quittèrent.
Or, en ce même moment, le vaste salon d'un presbytère situé non loin de la Chaussée-d'Antin, se remphssait de dames de charité, ayant l'habitude de se réunir là, chaque jeudi, sur le coup de deux heures. Mme Viterlin et Mme Saulon s'adressaient de mutuelles politesses, tandis que Mme Massicourt, de retour de Marseille, trônait au miHeu de la pièce avec un jeune abbé à sa droite.
Soudain, un silence s'étabUt, et l'abbé après avoir agité une petite sonnette , prononça ces quelques paroles :
— « Mesdames, avant l'ouverture de notre conseil privé, qu'il me soit permis d'appeler votre attention sur le déplorable abus des lectures parmi les classes ouvrières. Notre chère et admirable présidente , Mme Thérèse Massicourt, m'avertissait tout à l'heure que le foyer de l'ouvrier s'inondait de ces publications à dix centimes, de ces publications philosophiques et historiques abominables qui expriment les ardeurs les plus insolites, les passions les plus outrées... Oh ! mesdames, je parle, je le sais, à des femmes dont la vie est si austère !.., que je n'hésite pas à signaler le mal pour que vous le poursuiviez. . . »
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Ici Tabbé rencontra un coup d'œil oblique, promptement réprimé, qu'on lançait des divers points du salon sur Tex-actrice Viterlin et sur Mme Thérèse, et qui faillit lui faire perdre contenance.
— « Oui, mesdames, aidez-moi à combattre les mauvaises doctrines chez ces cœurs simples, en leur portant des secours ; il s'agit simplement pour vous de prêcher la patience, Thumilité, la charité ; la charité surtout : cette vertu que vous pratiquez sous le chaleureux entraînement que vous recevez de notre bien digne présidente.;. »
Des applaudissements discrets éclatèrent de toutes les petites mains gantées ; on entourait Torateur ; on félicitait Mme Massicourt. L'abbé fit un signe, et le conseil entra en délibération.