LES FEUILLANTS. — MATINÉE DU 11 AOUT
mières femmes de chambre de la Reine, Mmo Àuguié et Mmo Campan. Elles avaient échappé presque miraculeusement au massacre des Tuileries et venaient, au milieu des dangers, offrir leurs services et leur dernière obole à cette souveraine qu'elles aimaient plus que leur vie. «Nous la trouvâmes couchée, raconte MmeCam- » pan, et dans un état de douleur qui ne peut se dé- » finir. Elle était seule avec une grosse femme dont j> l'air était assez honnête. C'était la gardienne de cet » appartement. Elle servait la Reine, qui n'avait encore » personne à elle. Sa Majesté nous tendit les bras en » criant : « Venez, malheureuses femmes, venez en » voir une encore plus malheureuse que vous, puisque » c'est elle qui fait votre malheur à toutes. Nous » sommes perdus, ajouta-t-elle. Nous voilà arrivés où » Ton nous a menés depuis trois ans par tous les ou- » trages possibles. Nous succomberons dans cette » horrible révolution. Bien d'autres périront après » nous. Tout le monde a contribué à notre perte : les » novateurs comme des fous, d'autres comme des » ambitieux pour servir leur fortune, car le plus for- » cené des Jacobins voulait de l'or et des places, et la » foule attend le pillage. Il n'y a pas un patriote dans » toute cette infâme horde. Le parti des émigrés avait » ses brigues et ses projets. Les étrangers voulaient » profiter des dissensions de la France. Tout le monde » a sa part dans nos malheurs !» — « Je crois voir » encore, ajoute la même narratrice, je verrai toujours » cette petite cellule des Feuillants, collée de papier » vert, cette misérable couchette d'où cette souve- » raine détrônée nous tendit les bras, en disant que » nos malheurs, dont elle était la cause, aggravaient
LA SÉANCE DU il AOUT 1792. 317
» les siens propres. Là, pour la dernière fois, j'ai vu » couler les pleurs et j'ai entendu les sanglots de celle » que sa naissance, les dons de la nature, et surtout » la bonté de son cœur avaient destinée à faire l'orne- » ment de tous les trônes et le bonheur de tous les » peuples ! » (1)
Pendant cette scène cruelle, Madame Elisabeth était «ntrée avec le Dauphin et Madame Royale. « Pauvres » enfants ! s'écria la Reine en les voyant : qu'il est cruel » de ne pas leur transmettre un si bel héritage et de » dire : il finit avec nous ! » Madame Elisabeth s'efforça de calmer sa douleur, et questionna anxieusement les nouvelles venues sur le sort de leurs compagnes des Tuileries. L'entretien mêlé de larmes fut bientôt interrompu pour se préparer à retourner à l'Assemblée où, vers dix heures, la loge du Logographe reçut encore la malheureuse famille.
De nouveaux maîtres prirent, ce jour-là, possession de la France. Le triomphe de l'émeute du 10 août avait inauguré un pouvoir supérieur à celui de l'Assemblée législative. C'était l'autorité de la Commune de Paris. Les Girondins apprirent ainsi que la monarchie ne succombait pas seule , mais qu'elle entraînait dans sa ruine les rêves de fausse liberté et de république modérée auxquels ils avaient tout sacrifié depuis trois ans. Souveraine et dominatrice, la tyrannie jacobine leur imposait déjà ses lois et les soumettait à son empire, en les entraînant à de plus grands crimes, avant de les anéantir eux-mêmes.
La séance du 11 août dura longtemps. La Commune
(1) Mémoires de Mme Campan.