TRISTESSE DE LA FAMILLE ROYALE
» trouvai, el je passai la nuit assise près de son lit, » plongée dans la douleur et les plus tristes réflexions, » en considérant, d'après ce qui s'était passé, ce que » Ton pouvait attendre d'un peuple capable de se por- » ter à de si terribles excès (1). »
Les autres personnes de la famille royale n'étaient guère mieux logées. « Le réveil fut affreux, continue » la même relation: les cours et les terrasses des » Tuileries étaient remplies d'une foule innombrable » de peuple qui demandait à grands cris à voir le » Roi et la famille royale, les uns pour le plaisir de » jouir du fruit de leur victoire, le plus grand nombre » par curiosité, et quelques-uns par un sentiment » d'intérêt et d'attachement à leurs personnes. La » famille royale, même les princesses, furent obligée» » de prendre la cocarde nationale et de se montrer » au peuple à plusieurs reprises, dans un appartement, » au rez-de-chaussée, qui donnait sur la cour, et
» qui était occupé par Madame Elisabeth La
» même foule et le même empressement pour voir la » famille royale continuèrent plusieurs jours. Cette » indiscrétion fut poussée à un tel point, que plusieurs » poissardes sautèrent dans l'appartement de Madame » Elisabeth. Celle-ci supplia le Roi de la loger ailleurs, » et elle a toujours conservé depuis, pour ce loge- » gement, une répugnance invincible (2). »
Une période de pluies achevait d'assombrir cette installation. L'orage commencé le 5 octobre avait grossi la Seine, dont les eaux troublées battaient
(1) Mémoires de Mme de Tourzel, I, p. 23.
(2) Id. id. I. p. 24.
les berges débordées du quai des Tuileries. Comme il arrive à cette époque de Tannée, la saison avait brusquement changé. Un humide et triste automne remplaçait Tété, les derniers beaux jours de Versailles et de Montreuil. D'après les récits de Mme de Tourzel, de Mme Campan, et d'autres personnes encore attachées à la cour, la mélancolie du palais délabré de Catherine de Médicis impressionnait ses nouveaux habitants, étonnés de trouver encore aux fenêtres les petites vitres plombées du xvie siècle, et de voir remuer au moindre souffle d'air les vieilles tapisseries suspendues aux murailles ; le seul rayon de satisfaction, presque de gaîté, venait de Madame Elisabeth. Ecou tons-là rassurer ses amis sur son sort actuel et suivre aussi la pensée qui lui avait dicté son récit des journées d'octobre.
13 octobre (1). — « Il n'y a à Paris que le Roi, » la Reine, Monsieur, Madame, les enfants et moi. Mes » tantes sont à Bellevue. Mon appartement donne dans » la cour. Le mercredi, il s'assembla beaucoup de » monde sous mes fenêtres, qui demandèrent le Roi et » la Reine. Je les fis chercher. La Reine parla avec » toute la grâce que vous lui connaissez. Cette mati- » née fit très bien pour elle. Toute la journée, il fallut » se montrer aux fenêtres ; la cour et le jardin ne se » désemplissait pas. A présent, il y a moins de monde: » la garde nationale y a mis ordre. Le jeudi, il y eut » un peu de bruit au Mont-de-Piété, parce que l'on » avait mis dans les papiers publics que la Reine avait
(1) A Mme de Bombelles. Lettre du 13 octobre. Coll. F. de Conches, 121, 122.
» dit qu'elle payerait tout ce qui serait au-dessous » d'un louis : c'était l'affaire de trois millions. Vous » jugez dans quelle intention ce bruit avait été répandu. » Il est impossible de mettre plus de grâce et de cou- » rage que la reine n'en a mis depuis huit jours. Tout » est tranquille ici. Je m'y plais bien plus qu'avec les » gens de Versailles. M. de La Fayette s'est parfaitement » conduit ; la garde nationale aussi. Tout est tran- » quille. Le pain est en abondance. La cour est établie » presque comme autrefois : on voit du monde tous » les jours. Il y a jeu dimanche, mardi et jeudi; dîners » en public dimanche et jeudi, et peut-être grand » couvert dimanche. »
Quelques jours ensuite, Madame Elisabeth écrit ce qu'elle pense réellement à l'abbé de Lubersac. aumônier ordinaire de Madame Victoire. Il était à la campagne et s'affligeait des événements qui venaient de s'accomplir. Madame Elisabeth avait une extrême vénération pour ses vertus, et correspondait souvent avec lui.
16 octobre \\). — ... « Croyez qu'au milieu du trouble » et de l'horreur qui nous poursuivent, j'ai bien pensé » à vous, à la peine que vous éprouviez, et que j'ai » eu une grande consolation en voyant votre écriture. » Ah ! monsieur ! quelles journées que celles du lundi » et du mardi ! Elles ont fini pourtant beaucoup mieux » que les cruautés qui s'étaient passées dans la nuit » ne pourraient le faire croire. Une fois entrés dans » Paris, nous avons pu nous livrer à l'espérance, mal-
(1) Beauchesne, II. Lettres à l'abbé de Lubersac. Coll. F. de Conches, 125.
» gré les cris désagréables que nous entendions autour » de la voiture La reine a eu un courage in-
• croyable et commence à être mieux vue par le » peuple. J'espère qu'avec le temps, une conduite » soutenue, nous pourrons regagner l'amour des Pa- » risiens, qui n'ont été que trompés ! Mais les gens de » Versailles, monsieur !... avez-vous jamais vu une » ingratitude plus affreuse ? Non, je crois que le ciel, » dans sa colère , a peuplé cette ville de monstres » sortis des enfers I Qu'il faudra de temps pour leur » faire sentir leurs torts! Et, si j'étais roi, qu'il m'en » faudrait pour croire à leur repentir I Que d'ingrats » pour un honnête homme ! »
Puis la princesse s'irrite contre elle-même et se rapproche humblement de la source unique de toute consolation. « Croiriez-vous , Monsieur, que tous » nos malheurs, loin de me ramener à Dieu, me » donnent un véritable dégoût pour tout ce qui est » prière. Demandez au ciel pour moi la grâce de ne » pas tout abandonner. Je vous le demande en grâce; » et prêchez-moi un peu, je vous prie : vous savez la » confiance que j'ai en vous. • Le journal reprend ensuite régulièrement : « Tout est assez tranquille. M. le duc d'Orléans
* est parti pour l'Angleterre ; il a été arrêté à Bou- » logne, mais je crois qu'à présent il doit être passé (i). » Nous nous portons tous bien, à commencer par la » Princesse, qui n'écrira qu'un tout petit mot, parce » qu'elle va arpenter le jardin, où elle n'a pas encore
(1) A. Mme de Bombelles. F. de Conches, p. 124 ; ici. p. 126 id., 127 ; id., 128. 130, 131 et suivantes.
» mis les pieds depuis qu'elle est ici ; il fait un temps » superbe, et elle va en profiter. . . . Nous sommes » bien ici ; tout y est tranquille ; beaucoup d'ordre, » de soin, de la part de la milice ; enfin, tout est pour » le mieux. »
2 novembre. — • Le clergé, je crois, est jugé, et
» son bien reconnu comme appartenant à la nation ; » à présent, il faudra voir si on lui en laissera la jouis- » sance. Il n'y aurait pour lors que demi-mal. Mais » je crains bien que le but ne soit pas seulement de » détruire l'ordre du clergé, mais de détruire en même » temps la religion...
Même jour. — - « Le bien du clergé est déclaré à la » nation. »
4 novembre. — « Tout est assez calme ; de temps en » temps, l'on a de la peine à avoir du pain ; mais cela » passe, et j'espère qu'à la longue Paris sera approvi- » sionné. »
a L'Assemblée a pris le bien du clergé, détruit les » parlements et a arrêté aujourd'hui que l'on ne nom- » merait plus aux évêchés et aux archevêchés jusqu'à » ce que la Constitution soit faite. »
« Mmc de Mackau va voir demain le pauvre Saint-Cyr. » Je ne la vois pas partir sans envie. Montreuil se » porte bien ; j'ai vu hier ce pauvre Fleuri ; cela » m'a fait plaisir. M. du Goudray est bien fâché de » ne plus me voir. Jacques m'apporte ma crème tous » les jours. Enfin, je suis fort contente d'eux tous ; » ils ont été comme je pouvais désirer que leur atta- » chement pour moi les fît être . • . . Je reçois souvent » des nouvelles de Turin. C'est consolation pour » moi... »
1er décembre. — « . . . L'Assemblée avance douce- » ment la constitution ; mais les finances restent tou- » jours de côté. . . »
7 décembre, — « Quel bruit il y a eu aujourd'hui à » l'Assemblée. Nous entendions les cris en passant sur *> la terrasse des Feuillants. Cela faisait horreur ! On » voulait revenir sur un décret qui avait passé samedi, » non seulement par assis et levé, mais encore par » l'appel nominal. •
Le 8 (1), une lettre charmante nous transporte à Montreuil, à la pauvre maison si brusquement quittée le 5 octobre :
« Je ne mets point de courage à ne point te parler » de Montreuil. Vous voulez, mon cœur, juger trop » avantageusement de mol Mais c'est qu'apparemment » je n'y pensais pas lorsque je t'ai écrit. J'en ai souvent » des nouvelles. . . Fleury, Coupry, Marie et Mmc du » Coudray viennent me voir de temps en temps. Tout » cela a l'air de m aimer toujours ; et M. Huvé, que » j'oubliais, n'est pas bien mal. . . . Venons maintenant » à la maison. Le salon se meublait lorsque je l'ai » quitté. Il était disposé à être fort agréable. Jacques » est dans son nouveau logement. Mmo Jacques est » grosse, et toutes mes vaches le sont aussi. Il y a en » ce moment un veau qui vient de naître. Pour les » poules, je ne vous en parlerai pas, parce que je les ai » un peu délaissées. Je ne sais si vous avez vu mon » petit cabinet du fond meublé. Il est bien joli. Ma » bibliothèque est presque finie. Pour la chapelle, » Gorille est tout seul à y travailler. Tu juges si cela
(1) A Mme de Booibelles. Coll. F. de Conches, p. 132.
» va vite ! C'est même par charité pour lui que j'ai » permis qu'il continuât à y mettre un peu de plâtre. »> Comme il y est tout seul, cela ne peut pas être compté » comme une dépense. Je suis fâchée de ne pas y aller; » tu le croiras facilement; mais les chevaux sont pour » moi une bien plus grande privation. ...»
Si le régime de la prison ne commençait pas encore pour la famille royale, celui de la surveillance pesait lourdement sur elle, et joignait sa rigueur à l'humiliation du moment. • On ne nous quitte pas plus que » l'ombre ne fait le corps, écrit la princesse à cette même date du 8 décembre. « Croisard, le fils de la » femme de garde-robe de ma sœur, est aujourd'hui » attaché à mes pas en qualité de capitaine. » Elle ajoute avec son entrain habituel : • Ne crois pas que j> cela me contrarie. Comme mes courses ne sont pas » variées, cela m'est bien égal. »
22 décembre, — i ...Nous sommes toujours dans la » même position depuis trois mois : nous jouissons » d'une douce stagnation. L'Assemblée a décidé un » plan de finances qui, en vendant une partie du bien » du Roi et de celui du clergé, met une emplâtre qui » adoucit nos maux, mais qui ne les guérit pas. Dieu, » pendant ce moment de relâche, nous enverra peuto être des moyens de guérison radicale. En attendant, » nous vivons au jour le jour. On dit qu'aujourd'hui » les moines doivent être détruits, surtout ceux des » villes. 11 n'est pas encore question des religieuses : ce » moment-là nous fait trembler ! Pauvre Saint-Cyr, » que deviendrez-vous ?. . .
La procédure criminelle instruite au Châtelet de Paris sur la dénonciation des événements du 6 octobre,