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Madame Elizabeth, soeur de Louis XVI

Naissance de Madame Elisabeth. — Le grand dauphin son père. — Défauts qu'annonce la jeune princesse dans son enfance. — Traits de ressemblance avec son bisaïeul, le duc de Bourgogne, élève de Fénelon. — Gomment sa gouvernante et son précepteur parviennent à la corriger de ses défauts. — Après le mariage de sa soeur, elle éprouve un violent chagrin d'en être séparée. — Elle veut se faire carmélite. — Moyens employés par le roi et la reine pour combattre cette résolution.

La vertueuse princesse dont nous entreprenons de raconter Thistoire naquit à Versailles, le 3 mai 1764. Elle reçut au baptême les noms de Marie-Philippine-Élisabeth-Hélène de France. Elle fut d'abord appelée Mademoiselle; puis Madame, lors-

que son frère monta sur le trône , et enfin Madame Elisabeth, après la naissance de Madame Ro\jale,^\\Q de Louis XVI (depuis duchesse d'Angoulême).

Madame Elisabeth était le huitième et dernier enfant du dauphin, fils de Louis XV et de Marie-Josèphe de Saxe. Rappelons en quelques mots à nos jeunes lecteurs quel fut ce prince, fils de roi, père de rois, et qu'une mort prématurée, aux grands regrets de la France entière, empêcha luimême de régner.

Louis, dauphin, fils de Louis XV, était né à Versailles en 1729. Doué des plus heureuses dispositions, et d'une âme naturellement portée à la vertu, il excita, dès son enfance, l'admiration de tous ceux qui l'entouraient. La reine, Marie Leczinska, sa mère, disait : « Le Ciel ne m'a accordé qu'un fils; mais il me l'a donné tel que j'aurais pu le souhaiter. »

Sa douceur, son affabilité et sa constante application à tous ses devoirs, en firent

bientôt un prince accompli. Il avait conçu une tendre amitié pour le comte du Muy, un des seigneurs les plus vertueux de ce temps-là, et il adressait tous les jours au Ciel une prière pour la conservation des jours du comte, «afin, disait-il, que s'il devait porter le fardeau de la couronne, il pût Taider à remplir ce devoir. »

En 174o, il accompagna le roi son père à l'armée de Flandre, et fut présent à la bataille de Fontenoi. Après une vigoureuse résistance, qui nous coiita cher, l'armée ennemie fut défaite entièrement, et notre victoire fut complète. Tandis qu'autour de lui tout se livrait à l'allégresse , le roi voulut donner à son fils une utile leçon ; il alla avec lui visiter, pendant la nuit, le champ de bataille jonché de morts ; et il adressa ces paroles au dauphin : « Mon fils, méditez sur cet affreux spectacle ; apprenez à ne pas vous jouer de la vie de vos sujets, et ne prodiguez pas leur sang dans des guerres injustes. »

On eût pu croire, d'après ces paroles, que Louis XV allait associer son fils aux affaires, ou du moins le préparer, par la pratique, au grand art de régner. Il n'en fut rien. La présence d'un prince aussi vertueux à la cour effraya les indignes courtisans qui comptaient sur la faiblesse et sur les passions du monarque, pour se livrer aux désordres et s'enrichir aux dépens du trésor public. Le dauphin fut entièrement éloigné des affaires ; il n'y rentra qu'un instant après l'assassinat de Damiens ; mais le roi, dès qu'il fut revenu de ses terreurs, voulut reprendre toute son autorité. M"* de Pompadour et le duc de Choiseul abreuvèrent le dauphin d'amertume.

Le jeune prince se soumit sans murmure à l'inaction que son père lui imposa; et il se livra entièrement à l'étude, surtout à celle de l'histoire, oii il apprenait à connaître les hommes et se préparait à les gouverner. «L'histoire, disait- il, donne aux enfants des leçons qu'on n'ose pas faire aux

pères. » On voit qu'il Tavait lue avec fruit, et qu'il sentait bien la position dans laquelle il devait se trouver sur le trône, par les conséquences qu'il tirait de ses lectures • « Ce qui rend la réforme d'un état si difficile, disait-il un jour, c'est qu'il faudrait deux bons règnes de suite , l'un pour extirper les abus, l'autre pour les empêcher de renaître. »

Ce prince était un des hommes les plus instruits de son temps. Il avait lu dans leur langue tous les anciens , et ses connaissances en géographie et dans les mathématiques étaient fort (Hendues. Il fut marié deux fois : d'abord, eu 1745, avec Marie- Thérèse d'Espagne, qui mourut en 1746, sans laisser de postérité. ! /année suivante, il épousa Marie- Josèphe de Saxe, dont il eut huit enfants, quatre fils et quatre filles. L'aîné de ses fils, qui avait reçu en naissant le titre de duc de Bourgogne, mourut en 1761, à l'âge de neuf ans; le second, qui fut appelé d'abord duc de Berri, reçut le

litre de dauphin à la mort de son père , et régna sous le nom de Louis XVI ; le troisième (Louis-Stanislas-Xavier), comte de Provence, régna sous le nom de Louis XVII 1 ; et le quatrième (Charles-Philippe), comte d'Artois, régna sous le nom de Charles X. Des quatre filles nées de ce mariage , deux moururent en bas âge; l'aînée des survivantes, la princesse Marie-Clotilde, épousa Charles -Emmanuel IV, roi de Sardaigrie, et la dernière fut madame Elisabeth, qui fait Tobjet de ce livre.

L'éducation de ses enfants, auxquels il sut transmettre sa bonté, sa piété el ^^s lumières; les soins qu'il prodiguait à une épouse distinguée par les plus heureuses qualités de l'esprit et de l'âme ; enfin , ses études littéraires consolaient le dauphin de l'abandon où le laissait la cour. Sa santé, longtemps florissante, subit vers 1764 une altération manifeste. Il voulut, malgré sa langueur, se rendre à un camp de plaisance qu'on avait établi à Compiègne, où le roi

l'avait invité; de là il suivit Louis XV à Fonlainebleau. Bientôt il succomba à la buite des fatigues que sa constitution affaiblie ne pouvait plussupporter ( 20 décembre 1768). Le roi, qui n'avait pas voulu s'absenter de Fontainebleau pendant la maladie de son fils, fut vivement ému de sa mort, et surtout par la manière dunt il l'apprit. Le duc de la Vauguyon, gouverneur des enfants de France, vint présenter au roi Faîne de ses élèves, le duc de Berri , et le fit annoncer sous le titre de monsieur le dauphin. Envoyant paraître son petit-fils, au lieu d'un fils qui pouvait si glorieusement le remplacer sur le trône, Louis XV se troubla, et dit : « Pauvre France! un roi âgé de cinquante-cinq ans et un dauphin de onze!.... » Cette exclamation douloureuse montre que Louis XV reconnaissait combien la monarchie était ébranlée, et qu'il pressentait les orages qui attendaient son petit-fils. La dauphine ne survécut que peu de temps à son époux bien-aimé ; elle expira

peu de temps après ce prince, par suite des fatigues qu'elle s'était données pendant sa maladie, et du chagrin que lui avait causé sa mort.

Madame Elisabeth se trouva donc orpheline de père et de mère dès l'âge de trois ans à peine. Si la faiblesse de cet âge ne lui permit pas de connaître ses parents, elle lui épargna du moins de ressentir la douleur que cette perte causa à ses frères et à sa sœur.

La jeune princesse, après la mort de sa mère, fut confiée aux soins de M"^ la comtesse de Marsan, née de Rohan, gouvernante des enfants de France ; elle ne pouvait tombej* en de meilleures mains. Cette dame réunissait la raison à la vertu; elle adopta la jeune princesse comme sa fille, et fit de son éducation la mission de sa vie ; de son côté, Madame Elisabeth conserva toujours pour elle la plus tendre vénération et la plus touchante reconnaissance.

M"* de Marsan fut puissamment secon-

dée dans sa tâche par le respectable abbé de Montagut, qui fut chargé de la direction des études de Mademoiselle Elisabeth. C'était un homme rare, qui à des connaissances profondes et variées, à un esprit naturellement élevé, à la douceur et à la politesse du grand monde, joignait une vertu solide et une piété sincère.

Le concours de deux personnes d'un mérite aussi éminent était peut-être nécessaire pour accomplir dignement la tâche qui leur était imposée. En effet, cette tâche était loin d'être aussi simple qu'on aurait pu le supposer. Mademoiselle Elisabeth n'avait pas reçu de la nature, comme sa sœur Clotilde, par exemple, cette douceur et cette flexibilité de caractère qui rendent les vertus faciles. A mesure qu'elle grandissait et que se développaient ses facultés intellectuelles, elle se montrait impérieuse, emportée, susceptible à l'excès; la moindre contradiction la jetait dans des transports de colère inouïs, et qu'on avait

toutes les peines du monde à calmer. M""* de Marsan fut d'abord tellement alarmée de ces malheureuses dispositions de son élève, qu'elle désespérait presque du succès de ses efforts pour les extirper, et qu'elle eut besoin d'être rassurée par le vénérable abbé de Montagut.

Encouragée par les paroles et les exhortations de ce digne ecclésiastique, M"*' de Marsan se mit résolument à l'œuvre, et elle ne tarda pas à reconnaître la justesse des observations du vénérable abbé. Elle s'attacha d'abord à gagner la confiance de la jeune princesse et à s'en faire aimer. Elle y parvint sans beaucoup de peine en lui montrant elle-même une affection sincère, tout à la fois respectueuse et maternelle. Dès lors il ne lui fut pas difficile de combattre et de réprimer cette susceptibilité, ces accès d'emportement et de colère qui l'avaient tant effrayée dans son élève, et à leur place elle parvint aussi facilement à développer la franchise, la générosité,

la délicatesse qui se rencontrent souvent avec ces défauts, et qui en sont les qualités correspondantes. Madenaoiselle Elisabeth profita promptement des leçons de sa gouvernante, et elle reçut de ses avertissements cette sagesse aimable, ce sens délicat, ce goût des occupations utiles, ce caractère noble et réfléchi, qui la recommandèrent presque en sortant de l'enfance.

L'abbé de Montagut, de son côté, seconda puissamment, comme nous l'avons déjà fait remarquer, les efforts de M'"^ de Marsan, en les appuyant des préceptes de la religion, dont il fit de bonne heure commencer l'étude à Mademoiselle. La douceur aimable qu'il apportait dans son enseignement lui valut promptement l'attention soutenue de sa royale élève, et bientôt en lui exposant les grandes et éternelles vérités de la religion, il fit passer dans son cœur la conviction profonde et la foi vive dont il était animé.

Un changement radical s'était donc opéré

chez Mademoiselle. Cependant^ à mesure que sous l'action combinée de son excellente gouvernante et de son pieux précepteur, on voyait se développer en elle les plus heureux penchants, il lui était resté un défaut que M"* de Marsan ne pouvait parvenir à corriger : c'était une vivacité excessive, qui parfois l'entraînait au delà des bornes où la sagesse et la raison auraient dû la retenir. M"® la gouvernante exprima à l'abbé de Montagut ses craintes à ce sujet, et le pria d'user de son influence sur leur élève pour lui inspirer plus de modération. Le bon prêtre s'empressa d'entrer dans les vues de la comtesse ; il parla à Mademoiselle^ avec cette onction qui pénètre le cœur, du danger auquel elle s'exposait en s'abandonnant avec trop de facilité à ses premières impressions, et lui indiqua les moyens de régler et de modérer les mouvements de son cœur. H lui fit prendre l'habitude de se replier en quelque sorte sur elle-même, afin d'interroger

chaque jour sa conscience et d'analyser ses actes, ses principes, sa vie. Cet utile exercice fortifia sa vertu , en lui donnant le caractère de la réflexion sans lui ôter rien de son naturel.

Ainsi, ses premiers sentiments, malgré leur générosité, se fussent exaltés sans les avis de M™' de Marsan et de M. de Montagut, qui lui expliquèrent froidement et simplement les choses. Ce système d'éducation, qui déterminait bien chaque fait, calma ses légères exaltations. Il s'ensuivit qu'au lieu d'un être fragile, mobile, volontaire qu'on avait eu, on eut une jeune fille sérieuse et modeste. Cette rapide sensibilité, qu'elle avait d'abord laissée paraître , fit place à des sympathies marquées pour tout ce qui était bon ou beau, et sa vivacité native se fit foi, patience, résignation.

Elle était dans ces dispositions d'esprit lorsqu'elle atteignit l'âge de faire sa première communion. Elle fut préparée à cette solennelle initiation de la vie chrétienne,

avec les soins et le zèle que l'on pouvait attendre des personnes pieuses préposées à son éducation. Elle accomplit cet acte avec toute la foi et toute la ferveur d'une âme pure, remplie de l'amour de Dieu. Pénétrée plus que jamais des augustes vérités de la religion, elle céda à la douce émotion qu'elle éprouvait, et, à compter de ce moment, on peut dire qu'elle devint réellement pieuse^ mais dans une bonne mesure.

Dix-huit mois ou deux ans au plus s'étaient écoulés depuis que Mademoiselle avait fait sa première communion, lorsqu'un événement, inattendu pour elle, vint lui causer le plus profond chagrin qu'elle eût ressenti de sa vie. Cet événement n'était autre que le mariage de sa sœur Madame Glotilde avec le prince royal de Sardaigne, ou plutôt la séparation qu'amena ce mariage d'avec cette sœur bien-aimée, qui ne l'avait pas quittée un instant depuis qu'elle était au monde. Aussitôt après le départ de sa sœur, elle ne cessa de répandre des lar«

mes; puis elle devint sombre, taciturne, et elle qui avait été jusque-là si expansive, elle sembla se renfermer en elle-même, et ne chercher de consolation que dans quelques austérités exagérées.

M'"' de Marsan, fort alarmée, prévint le roi et la reine de ce qui se passait. Madame^ car elle avait ce titre depuis le mariage de sa sœur, déclara alors qu'elle désirait se faire religieuse, et elle fit demander au roi la permission d'entrer aux carmélites. Mnrie-Antoinetle fut chargée par le roi de dire à sa sœur qu*il ne lui accorderait cette permission que quand elle aurait atteint sa majorité, e-i elle persistait alors dans cette résolution. La reine emmena la jeune princesse à ïrianon pour causer seule à seule avec elle. Elle lui parla avec tant d'onction qu'elle finit par ébranler sa résolution. Elle lui dit que les personnes nées comme elle sur les marches du trône ne s'appartenaient pas; qu'elles devaient les premières donner l'exemple de la soumission au sou-

verain ; qu'elle pourrait se sanctifier aussi bien à la cour que dans un cloître ; qu'elle y aurait même plus de facilité pour faire des bonnes œuvres, répandre des aumônes et soulager bien des misères. Cette dernière idée parut sourire à la princesse, et elle répondit à sa sœur : « Oh ! sans doute , cela est beau de faire des aumônes; mais je ne suis pas libre ; je ne puis disposer de rien. — Que cela ne vous inquiète pas, reprit la reine. Si vous renoncez à vos idées d'entrer en religion, je me charge de décider le roi à vous émanciper et à vous constituer une maison. Vous serez alors libre de faire le bien comme vous l'entendrez. »

Le roi entra dans les vues de sa femme, et dès le moi^ de mai 1778, il constitua la maison de Madame Elisabeth. Ainsi cette princesse devint maîtresse d'elle-même dès l'âge de quatorze ans (1).

(1) Ces dernières particularités, sur les intentions de Madame Elisabeth de se faire religieuse après le mariage de sa sœur, ne se trouvent dans aucune des biographies de

cette princesse. Elles nous ont été révélées par une lettre, du 16 avril 1778, écrite par Marie -Antoinette à sa mère l'impératrice Marie-Thérèse, et publiée par M. Feuillet de Couches, dans son recueil intitulé : Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth j tom. I", p. 108.

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