CHAPITRE II
Conseils donnés par U^^ de Mai^an à son élève au moment de son entrée dans le monde. — Apparition de Madame Elisabeth à la cour. — Tableau de la cour de France à cette époque, d'après Lacretelle. — Conduite de Madame Elisabeth au milieu de cette société. — Choix des personnes destinées à faire partie de sa société intime.— Ses deux amies particulières, Mi'-s de Mackau et de Gausan, l'une devenue marquise de Bombelles et l'autre marquise de Raigecour.
M'""^ de Marsan fut enchantée de la tournure qu'avaient prise les choses. L'idée de devenir maîtresse de maison avait fait une certaine impression sur Madame Elisabeth; sa gaieté était revenue, et elle demanda à sa gouvernante de lui donner quelque idée du monde où elle allait entrer. M"'" de Marsan s'empressa de lui développer, sur la société et ses caractères, ces leçons qu'une mère seule peut inculquer à son enfant.
Madame Elisabeth vit le monde dans ces notions, et comprit les convenances de son sexe et de son rang. Elle comprit en même temps qu'elle devait chercher dans ses principes religieux Tappui nécessaire pour l'accomplissement des nouveaux devoirs que sa position sociale allait lui imposer.
Lorstjue Madame Elisabeth parut à la cour, l'éclat de sa beauté, et surtout cette candeur virginale qui l'enveloppait comme d'une auréole de sainteté, firent une impression profonde et excitèrent tout ensemble l'admiration et le respect. Mais ni les séductions de la flatterie^, ni l'éblouissement de la grandeur ne troublèrent la sérénité de son âme et la rectitude de son jugement; au milieu de cette foule brillante de femmes du plus haut rang, de princes et de seigneurs illustres qui briguaient la faveur d'être distingués par la noble et belle Elisabeth, elle fit remarquer la justesse de sa raison et la droiture de son cœur, par le choix des personnes auxquelles elle accorda
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sa confiance et sa protection. Pour mieux faire comprendre la conduite de notre jeune héroïne dans cette circonstance, il est nécessaire de présenter à nos jeunes lecteurs un tableau de la cour à cette époque. Nous eu empruntons les principaux traits à un écrivain aussi recommandable par son talent comme historien que par son dévouement à là royauté (1).
(( Un étranger, dit Lacretelle, qui, en voyant la cour de France après la paix de 1783, à la suite de la guerre pour l'indépendance des États-Unis d'Amérique, se fût abstenu de prendre connaissance des intrigues secrètes dont cette cour était agitée, aurait pensé sans doute que si la cour de Louis XIV dut présenter un aspect beaucoup plus auguste, à aucune époque elle ne put offrir un aspect plus aimable. Il eût
(1) Lacretelle (Charles) dit le Jeune, membre de l'Académie française, professeur d'histoire au collège de France. Histoire de France petidant le \ym^ siècle, t. VI, p. 20, îl, 2Î, passim.
respecté, dans un monarque de trente ans, une régularité de mœurs dont bien peu de ses prédécesseurs avaient donné l'exemple. Louis XVI était au milieu de sa cour comme un père facile, qui tolère les plaisirs de sa jeune famille. Quelques soins de piété remplis sans faste et avec un zèle qu'il n'osait manifester dans toute sa ferveur; un travail assidu avec ses ministres ; des études particulières qui étaient pour lui de nobles délassements, quelques entretiens avec des courtisans judicieux, la tendre affection qu'avaient pour lui Madame Elisabeth, ses tantes Mesdames et le vertueux duc de Penthièvre ; la douce perspective d'avoir bientôt à s'occuper de Téducation de son fils et de sa fille ( Madame Royale, depuis duchesse d'Angoulême, était née en 1778, et le premier dauphin le î22 octobre 1781j (1); enfin, l'unique passion de son cœur, son
(1) Ce premier dauphin mourut le 3 juin 1789; Je second dauphin, né en 1785, fut Louis XVII, mort dans la prison du Temple.
amour pour la reine, lui donnaient autant de bonheur qu'en peut goûter, dans une situation périlleuse, un prince d'un faible caractère.
« La cour n'affectait plus cette aridité de sentiments qui naît trop souvent de l'excès même de la politesse , et qui avait dû devenir une mode, ou plutôt une loi sous le règne précédent, où l'égoïsme et le libertinage dominaient. Gomme la reine Marie- Antoinette était l'âme de toutes les fêtes, dispensait presque toutes les récompenses et influait sur presque toutes les délibérations, on se conformait à la vivacité de ses goûts. On osait montrer à Versailles l'air du plaisir, et même de la gaieté; on s'y rendait dans des équipages plus élégants que somptueux. On volait encore avec plus de vitesse et de joie vers le Petit-Trianonet le château de Saint-Cloud, où la reine tenait une cour plus intime. Les affaires se décidaient dans des lieux où tout semblait respirer l'oubli des affaires. Chacun affectait
l'enthousiasme de la jeunesse, parce que la reine avait encore la vivacité de cet âge. Le soin de plaire empêchait que la conversation ne fût bruyante; mais toujours elle était animée, et respirait la même indépendance que si l'on s'était cru très-loin du souverain. Les guerriers, revenus d'Amérique, vantaient les institutions des heureux insurgents (i). Ceux qui leur enviaient l'avantage d'avoir vu naître une république, parlaient de l'Angleterre avec admiration et faisaient de fréquents voyages dans cette île. Ils disaient , à leur retour, que la France était peu avancée dans sa civilisation, et qu'il était temps de se rapprocher des institutions anglaises. La fille de Marie-Thérèse désapprouvait intérieurement ceux qui tenaient à la cour un pareil langage ; mais
(1) C'était le nom que l'on donnait aux colons anglais de l'Amérique du Nord qui s'étaient soulevés contre la mère patrie, et qui, avec l'aide de la France, étaient parvenus à proclamer leur indépendance et à se constituer en république sous le nom d'Etats-Unis.
comme il n'était aucun de ces courtisans qui ne crût sincèrement concilier ces opinions nouvelles avec une affection héréditaire pour la monarchie, la reine ne leur faisait pas un crime de ce qu^elle regardait comme des vœux chimériques.
« Ceux qu'elle consultait habituellement n'étaient renommés ni par leur circonspection, ni par l'austérité de leur caractère. Un seul d'entre eux avait de la gravité, mais sans prudence : c'était Tabbé de Vermond. Docteur en Sorbonne, ancien bibliothécaire au collège Mazarin, il avait été, par la protection de Loménie de Brienne , envoyé à Vienne auprès de Marie-Antoinette, lorsqu'elle n'était encore qu'archiduchesse et fiancée de Louis XVI, pour la perfectionner dans la langue française. Il gagna la confiance de son élève, resta auprès d'elle après son arrivée en France et son mariage, devint son confident, et lui donna plusieurs fois des conseils fort imprudents, notamment dans l'affaire du collier et lors de la
disgrâce de Galonné. Le baron de Besenval, lieutenant général, inspecteur général des Suisses, homme d'un caractère peu sérieux, était aussi un des conseillers intimes de la reine. On comptait encore parmi eux le duc de Coigny, courtisan d'un âge mûr, (jui n'avait d'autre prétention que de retracer la politesse et la grâce de l'ancienne chevalerie. Enfin, le comte de Vaudreuil, qui, avec un esprit vif et un caractère tranchant, lançait de tout côté les traits de la satire, et s'environnait des hommes de lettres qui recherchaient le plus le mérite à la mode , celui de la hardiesse dans les opinions.
(( Mais le crédit des courtisans les plus privilégiés cédait à celui de la duchesse de Polignac, amie de la reine. Sa figure pleine de charmes peignait une âme bienveillante. Son caractère était paisible jusqu'à l'indolence. Faite pour orner la cour, mais ennemie de la contrainte, elle avait été forcée, par des parents et des amis ambitieux, de céder à la faveur : elle avait accepté à re-
gret la place de gouvernante des enfants de France. La reine voulait être Tamie la plus constante et la plus dévouée. Dans la crainte de n'être pas assez chérie pour ellemême, elle cherchait à faire oublier la hauteur de son rang. C'était elle qui, auprès de son amie, s'alarmait la première de quelque apparence de froideur. Elle lui écrivait à chaque instant, souvent même quelques monients après l'avoir quittée, ou quand elle était sur le point de la revoir. Elles oubliaient ensemble les intrigues de la cour et les dangers de l'État; ni l'une ni l'autre ne se doutaient qu'elles pussent être les objets
de la haine et de la calomnie »
Lorsque Marie -Antoinette était arrivée en France, on avait craint d'abord de trouver dans une princesse allemande, dans la fille des Césars, la morgue et la hauteur qui rendent le pouvoir si difficile à supporter ; on fut ravi de voir en elle tant de grâce, d'esprit et de simplicité : on vanta son mépris de l'étiquette, sa répugnance pour le
cérémonial ; et ceux-là même qui devaient un jour Ten blâmer avec tant d'amertume, furent les premiers à l'approuver.
Cependant, il faut le dire, ce fut réellement de sa part une faute que cet empressement à descendre de son rang. Elle avait vu sa mère, l'illustre Marie-Thérèse, se dépouiller aussi quelquefois de sa grandeur; mais « le caractère français, comme Ta judicieusement remarqué la Bruyère, demande du sérieux dans le souverain. » iMarie-Antoinette n'aperçut pas le danger d'une pareille innovation en France, au moment où le trône était environné d'ennemis épiant sans cesse ses démarches, et se préparant à dénaturer ses moindres actions ; elle ne vit pas le piège de cette orgueilleuse philosophie, qui, en vantant la simplicité de ses manières, s'apprêtait à lui faire payer bien cher de tels éloges... Passant la plus grande partie de son temps avec un petit nombre d'amis, son bonheur était d'y faire oublier »on rang; peut-être aussi qu'elle s'y ou-
bliait trop elle-même. On la vit souvent parcourir à pied les parcs de Trianon et de Saint-Gloud, ou se glisser dans la foule à la faveur d'un déguisement. C'étaient là des torts sans doute : tous les gens de bonne foi en sont convenus ; mais ils ne les ont du moins taxés que de légèreté et d'imprudence. Dans un autre temps , dans un autre pays, le bon sens et la raison eussent fait justice des calomniateurs; mais, dès lors, il existait en France une faction ennemie du trône, et cette faction avait des chefs puissants à la cour et même dans la famille royale. N'osant pas encore attaquer directement le monarque, elle essayait de diffamer la reine. Par les intrigues des factieux, les faits les plus simples furent transformés en scandale; des libelles furent imprimés et distribués; enfin cette princesse devint le point de mire de tous les coups que l'on voulut porter à la monarchie.
a II était manifeste, dit Lacretelle, à la suite du passage que nous avons cité de cet
historien, qu'un parti puissant et peut-être même des partis opposés, s'occupaient alors de diffamer la reine et d'avilir son époux. Les motifs d'animosité qu'avait contfe eux le duc de Chartres, étaient connus. Ce fut vers ce temps qu'on vit s'éteindre la vive amitié qui avait régné entre la reine et le comte d'Artois. Ce refroidissement prit bientôt le caractère d'une sourde et cruelle discorde...
ce Les mœurs de la cour n'étaient point gouvernées par l'exemple du roi; mais du moins on n'y voyait plus l'ostentation du dérèglement comme au temps de la régence, ni comme au temps où une favorite indigne subjuguait un monarque énervé. La vertu n'était plus menacée du ridicule. . .
a Le changement le plus sensible dans les mœurs de la cour était la diminution du respect pour les rangs et pour tous les avantages de la naissance, tandis que Ton voyait la puissante élite du tiers-état dominer dans le conseil du roi, s'enrichir par
Tadministration des revenus publics , s'allier aux plus nobles familles , en relever la splendeur sans y porter aucun des ridicules reprdt:hés aux vieux traitants, monter aux grands emplois de la magistrature, faire honorer le commerce si longtemps livré à d'injustes dédains, et s'illustrer par la culture des lettres. Les nobles eussent été insensés de vouloir lutter contre un ordre de choses qui tenait aux progrès de la civilisation ; ils ne purent jouer longtemps le rôle de protecteurs hautains des hommes opulents, dont ils avaient brigué l'alliance pour redorer leur blason, ni des hommes de lettres auprès desquels ils cherchaient une flatteuse renommée. Ceux-ci, malgré beaucoup de respect et quelques flatteries, leur faisaient sentir la puissance de l'opinion; ceux-là fortifiaient chaque jour leur autorité sur des gendres prodigues. Un seul rempart restait aux nobles; il était d'une nature bien fragile, mais ils en usèrent avec beaucoup d'art; ils n'avaient plus que leur
politesse même pour manifester leur supériorité.
La politesse de cour avait un charme tout particulier pendant les heureuses années du règne de Louis XVL II n'y avait aucun genre de mérite qui ne fût loué avec chaleur. Forcés de payer tribut à l'esprit philosophique, les nobles semblaient entrer aisément en composition sur le préjugé de la naissance; mais ils veillaient à le justifier, non-seulement par les grâces faciles qu'ils regardaient depuis longtemps comme leur apanage exclusif, mais encore par la vivacité de leur esprit et l'universalité prétendue de leurs connaissances. Ce nouveau genre de prétentions, qui faisait un étonnant contraste avec l'ignorance altière de leurs aïeux, avait multiplié parmi eux les brillants discoureurs. »
La conversation avait moins de légèreté que sous le règne précédent j mais l'enthousiasme n'y laissait pas un moment de langueur; les femmes avaient l'art de la
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diriger, même lorsqu'on traitait les objets les plus sérieux. On les consultait sur les innovations qu*on voulait introduire dans l'État et sur tous les actes de bienfaisance publique. Le bel esprit n'osait se montrer qu'accompagné de sensibilité ; on en faisait parade, et la pitié s'étendait jusqu'aux malheurs de l'autre hémisphère.
Les plaisanteries irréligieuses étaient tombées en oubHj non qu'elles fussent jugées dangereuses , mais elles étaient usées. En général on se taisait sur la religion, et les prélats qui fréquentaient la cour rompaient rarement ce silence. Les anecdotes scandaleuses inspiraient un froid mépris. On se détournait de ce sujet d'entretien, à moins qu'il ne prêtât des armes à l'esprit d'opposition. Quand on entendait discoucir sur les dangers de l'État tel jeune militaire ou tel jeune évêque, on regrettait que leur élocution brillante ne fît point l'ornement d'une assemblée politique; c'était alors qu'on enviait hautement l'Angleterre, avec
£a chambre des lords et sa chambre des communes. Avec quel transport de joie n'eût-on pas appris que dans quelques années il existerait une tribune, où seraient appelés tous ceux dont on admirait Téloquence !
Telle était cette société dans laquelle Madame Elisabeth fit son apparition au sortir des mains de M™' de Marsan. Grâce à l'influence et aux conseils de cette sage gouvernante, pour laquelle la princesse conserva toujours une véritable affection filiale, elle se conduisit dans le monde avec la réserve qui convient à la jeune fille, en môme temps avec la sagesse et la prudence qui n'appartiennent qu'à l'âge mûr. Ce fut après avoir fréquenté la cour, et après avoir étudié les mœurs et les caractères d'un certain nombre de personnes qui en faisaient partie, que Madame Elisabeth songea, comme nous l'avons dit,
à choisir parmi elles celles dont elle avait intention de former sa société particulière. Ce choix tomba sur quelques-unes des jeunes femmes les plus estimées de la cour, et qui devinrent bientôt ses amies intimes. Elle appela en même temps auprès d'elle des savants graves et honorés, de dignes vieillards recommandables par leurs vertus, tels que les ducs de Penthièvre et de la Rochefoucauld , de vénérables ecclésiastiques, dont elle faisait ses missionnaires de charité. Parmi ces derniers, on comptait l'évêque d'Alais, M. deBausset, plus tard cardinal , et historien de Bossuet et de Fénelon. Au milieu de ce respectable cortège, brillante de jeunesse et de beauté, Madame Elisabeth s'avançait dan<^ sa royale carrière comme un ange de paix, de bienfaisance et de vertu. La France entière ne tarda pas à applaudir à tant de qualités, et, ce qu'il n'est pas indifférent de faire remarquer, c'est que dans ce teraps où des intrigues de cour ou des haines de partis, s'atta-
quant à des femmes distinguées et commençant par la reine elle-même, soulevèrent contre elle les passions populaires, jamais le soufïle de la calomnie ne tenta de ternir la réputation de Madame Elisabeth.
Outre les personnes que Madame Elisabeth avait choisies pour composer sa société particulière, elle possédait deux amies intimes qu'elle aimait comme des sœurs, et qui restèrent ses compagnes fidèles jusqu'au moment où la révolution força Madame de s'en séparer. Ces deux personnes eurent une trop grande part dans l'affection de la jeune princesse, pour que nous ne les fassions pas connaître plus particulièrement à nos lecteurs.
La première était M"° dft Mackau^ fille aînée de M. de Mackau, qui avait occupé les fonctions de ministre plénipotentiaire à Ratisbonne, et de M"° Ficte de Soucy, sa femme. Ml'JUd^^oucjy avait été élevée à Saint -Cyr, où l'éducation conservait
encore un niveau digne de sa fondatrice. Lorsque M"* de Marsan eut été chargée de l'éducation de Madame Elisabeth, ayant recueilli sur M""' de Mackau les plus favorables témoignages, elle la demanda au roi comme sous-gouvernante. On la fît venir de Strasbourg, oii elle résidait. Elle amena sa fille aînée avec elle, et c'est ainsi que celle-ci devint, sous Taile de sa mère et de M™* de Marsan, la compagne d'enfance de Madame Elisabeth , et que grandit cette vive amitié de sœur dont cette princesse ne cessa de l'honorer. M"' de Mackau épousa en 1778 le marquis Marc-Marie de Bombelles, militaire et diplomate distingué. M""* de Bombelles , après son mariage, fut nommée dame d'honneur de Madame Elisabeth , de sorte qu'elle ne fut pas séparée de sa royale amie jusqu'en 1789, que la marquise fut obligée d'aller rejoindre son mari, alors ambassadeur à Venise. En 1795, un an après la mort de l'infortunée princesse, M"' de Bombelles remit à M. le
comte Ferrant!, auteur d'un Élor/e hislorique de Madame Elisabeth, une note dans laquelle la marquise rend compte, d'une manière simple et touchante, de ses premières relations avec la princesse. Le peu d'étendue de cette note nous permet de la reproduire en entier.
a Madame Elisabeth, dit M"* de Bombelles, demandait sans cesse à me voir; j'étais la récompense ou de son application ou de sa docilité; et M"* de Marsan, s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au roi que je devinsse la compagne de Madame Elisabeth, avec l'assurance que, lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y consentit. Dès ce moment, je partageai tous les soins qu'on prenait pour l'éducation de Madame Elisabeth. Cette infortunée et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi des sentiments qui remplissaient 'son cœur, trouvait dans le mien une reconnaissance, un attachement qui , à ses yeux, me
tinrent lieu des qualités de l'esprit et de l'amabilité. Elle me conserva, sans aucune altération , des bontés et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve aujourd'hui de douleur et d'amertume. Je fus mariée par elle à M. de Bombelles. Le roi voulut bien, sur la demande de sa sœur, me donner une dot de cent mille francs, une pension de mille écus et une place de dame pour accompagner Madame Elisabeth. Cet événement lui causa le plus sensible plaisir. Jamais je n'oublierai la touchante sensibilité avec laquelle elle me dit : Enfiriy voici donc mes vœux remplis : tu es à moi. Qu^il m^est doux de penser que c'est un lien de plus entre nous, et d'espérer que rien ne pourra le rompre I »
On verra , par les lettres et les fragments de lettres écrites à M™^ de Bombelles par Madame Elisabeth, et que nous aurons occasibn de publier plus loin, que les paroles attribuées ici à cette princesse n'ont rien que de vraisemblable, et qu'elles ont dû être
efTectivemcnt l'expression des sentiments dont son cœur était pénétré (1).
L'autre amie, qui partageait avec M""^ de Bombelles l'intimité de Madame , était la marquise de Raigecour, née de Causan, excellente maison, mais peu favorisée du côté de la fortune. M"* de Causan était chanoinesse de Metz, quand Madame Elisabeth, qui la goûtait pour les grâces de son esprit et la sûreté de son cœur, voulut se l'attacher et la faire entrer dans sa maison. Une difficulté s'y opposait; nous verrons dans le chapitre suivant comment la princesse parvint à en triompher.
(1) M™« de Bombelles mourut pendant l'émigration, au mois de septembre 1800, à Briiun en Moravie; son mari était alors maréchal de camp dans l'armée de Condé. La douleur que lui causa la perte de sa femme, le fit renoncer au monde. H entra dans un couvent , et bientôt il reçut les ordres sacrés. De retour en France avec les Bourbons, en 1815, il fut sacré évéqiie d'Amiens en 1819, puis nommé premier aunjônier de la duchesse de Berry. Il mourut en 1822, laissant trois fils et une fille de son mariago avec M'ic de Mackau. (Extrait d'une note publiée par M. Feuillet de Couches, pages 207 et 208, du premier volume des Lettres inédites de Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth.)