CHAPITRE VI
Relâchement dans les rigueurs de la captivité des princesses après la mort du roi. — Lueur d'espérance promptement évanouie.— Recrudescence dans les persécutions.
— Le jeune dauphin est séparé de sa mère. — Nouvelles rigueurs exercées contre les prisonnières. — La reine est transférée du Temple à la Conciergerie, pour être jugée.
— Cruelle séparation. — Recommandation de la reine à sa Qlle et à Madame Elisabeth. — Nouveau logement l)lus incommode donnée à Madame Elisabeth et à sa nièce. — Captivité plus étroite; visites, perquisitions. — Entière séquestration du dauphin. — Manière dont Madame Elisabeth fait son carême. — Le 9 mai. Madame Elisabeth est transférée à la Conciergerie. — Ses adieux à sa nièce. — Sa comparution devant le tribunal révolutionnaire. — Sa condamnation. — Sa mort.
Quelques relâchements de rigueur dans la captivité intérieure des princesses suivirent la mort du roi. Pendant les premiers moments, les commissaires du Temple crurent eux-mêmes que la république satisfaite ne tarderait pas à remettre en liberté les enfants et les femmes. Des municipaux
indulgents laissaient entrevoir cette possibilité dans leurs paroles. Madame Elisabeth et la jeune princesse cherchaient à la faire pénétrer dans Tâme de la reine, sinon comme une espérance, du moins comme une diversion à ses larmes; mais la reine y restait insensible; on ne pouvait faire entrer aucune espérance dans son cœur, parce que la vie lui était indilférente et qu'elle ne craignait point la mort.
Elle se refusa obstinément à descendre au jardin, dont la promenade lui avait été rouverte. « Il lui serait impossible, disaitelle en se jetant dans les bras de sa sœur, de passer devant la porte de la chambre du roi. » Seulement, craignant que le défaut d*air ne nuisît à la santé de ses enfants, elle consentit, sur la fin de février, à prendre un peu d'air et d'exercice sur la plate-forme de la tour.
Mais bientôt les persécutions recommencèrent et prirent de jour en jour un caractère plus vexatoire , et leur captivité se resserra de plus en plus. Après le 31 mai
lâO MADAME ELISABETH
(chute des Girondins), la persécution devint plus rigoureuse et plus odieuse. La convention, après avoir décrété que la reine serait jugée, ordonna qu'elle fût séparée de son fils. Cette séparation fut des plus cruelles et pour la mère et pour l'enfant. Le cordonnier Simon, choisi, à la brutalité de ses mœurs, pour remplacer le cœur d'une mère , emporta le dauphin dans la chambre où ce jeune roi devait mourir. L'enfant resta deux jours couché sur le plancher, sans vouloir prendre de nourriture. Aucune supplication de la reine ne put obtenir de la commune la grâce d'entrevoir une seule fois son fils. Le fanatisme avait tué la nature. Les verrous se refermèrent jour et nuit sur l'appartement des princesses. Les municipaux eux-mêmes n'y parurent plus. Les porte-clefs seuls y montaient trois fois par jour, pour apporter les aliments et visiter les grilles des fenêtres. Aucune femme n'était attachée à leur service. Madame Elisabeth et la jeune princesse faisaient les lits, balayaient la chambre
SŒUR DE LOUIS XVI lll
et servaient la reine. La seule consolation des princesses était de monter chaque jour sur la plate-forme de leur tour à l'heure où le jeune dauphin se promenait de son côté sur la sienne, et d'épier l'occasion d'échanger un regard avec lui.
Le 2 août 1793, à deux heures du matin, on vint réveiller la reine pour lui lire le décret qui ordonnait sa translation à la Conciergerie, en attendant qu'on lui fît son procès. En vain Madame Elisabeth et la jeune princesse se jetèrent-elles aux pieds des membres de la commune, pour les supplier de ne pas les séparer, l'une de sa sœur, l'autre de sa mère. Aucune parole, aucun geste ne leur répondit. La reine, muette aussi, et encore demi- nue, fut contrainte de s'habiller devant le groupe d'hommes qui remplissait la chambre; puis, enveloppant sa fille dans ses bras, elle l'entraîna dans un angle de la chambre, et, la couvrant de ses bénédictions et de ses larmes, elle lui fit ses derniers adieux. Elle mit ensuite les mains de la jeune fille dans
les mains de Madame Elisabeth : «Voilà, lui dit-elle, celle qui va être désormais voire père et votre mère, obéissez-lui et aimez-la comme si c'était moi. Et vous, ma sœur, dit- elle à Madame Elisabeth en se jetant dans ses bras, je laisse en vous une autre mère à mes pauvres enfants, aimez -les comme vous nous avez aimés, jusqu'au cachot et jusqu'à la mort ! »
^ Madame Elisabeth répondit quelques mots si bas que personne ne les entendit. C'était sans doute une recommandation de sa piété qui dominait et sanctifiait jusqu'à sa douleur. La reine fit un signe de tête de déférence, puis sortit de l'appartement à pas lents, les yeux baissés et sans oser jeter un dernier regard sur sa fille et sur sa sœur, de peur d'épuiser son âme dans une supr.ême émotion. En sortant du guichet, elle se heurta le front contre la solive de la porte basse. On lui demanda si elle s'était fait mal. « Ohl non! dit-elle avec un accent qui contenait toute sa destinée, rien ne peut plus à présent me faire
SOEUR DE LOUIS XVI ns
(le mal. » Une voiture, où montèrent avec elle deux municipaux, et qu'escortaient des gendarmes, la conduisit à la Conciergerie. Elle ne sortit de cette prison que le 16 octobre suivant, pour monter à l'échafaud.
Restée seule avec sa nièce, Madame Elisabeth reprit avec plus de zèle que jamais sa tâche de mère. Instruite, par quelques demi-mots, du procès et de la mort de. Marie -Antoinette, elle n'avait pas révélé toute la vérité à sa nièce. Elle laissait flotter son ignorance dans ce doute qui suppose les pires catastrophes, mais qui ne ferme pas le cœur à toute espérance. L'infâme Hébert, qui menait la commune, fit changer le logement de Madame et de sa nièce ; elles passèrent dans la grande tour. Madame n'eut plus pour chambre qu'une cuisine délabrée au troisième étage; les sales débris d'un évier furent sa table de toilette, et un vieux lit de sangle à moitié rompu servait de couche à la petite -ûlle de Louis XIV; quelques mauvaises chaises
dépaillées complétaient l'ameublement de sa chambre, et c'est au milieu de ces privations et d'angoisses de toute sorte que Madame Elisabeth devint pour sa nièce la plus tendre mère, la plus vigilante des institutrices.
Resserrées dans une captivité plus étroite et plus morne, privées de mouvements, de livres, de feu, presque d'aliments par les agents de jour en jour plus subalternes de la commune, les princesses avaient passé l'automne et l'hiver sans rien connaître des mouvements intérieurs ou extérieurs de la république. Une nouvelle visite de quatre municipaux, délégués par le conseil, et des perquisitions plus sévères leur apprirent que leur sort allait être plus rigoureux. On leur enleva leur papier, sous prétexte qu'elles faisaient de faux assignats. On les priva même des jeux de cartes et des jeux d'échecs, qui avaient abrégé leurs longues soirées d'hiver, parce que ces jeux rappelaient les noms du roi et de la reine proscrits par la république.
Le 19 janvier 1794, avant-veille de l'anniversaire de la mort du roi, on séquestra entièrement le dauphin, comme une bête fauve, dans une chambre haute de la tour, où personne ne pénétrait plus. Simon, seul, lui jetait, en entr'ouvrant la porte, ses aliments. Une cruche d'eau, rarement renouvelée, était son breuvage. 11 ne sortait plus de son lit, qui n'était jamais remué. Ses draps, sa chemise, ses chaussures ne furent pas renouvelés pendant plus d'un an. Sa fenêtre, fermée par un cadenas, ne s'ouvrait plus à l'air extérieur. 11 respirait continuellement sa propre infection. Il n'avait ni livre, ni jouet, ni outil pour occuper ses mains. Ses facultés actives, refoulées en lui par Toisiveté et la solitude, se dépravaient. Son intelligence s'atrophiait sous la continuité de la terreur. Simon semblait avoir reçu l'ordre d'éprouver jusqu'à quel degré d'abrutissement et de misère on pouvait faire descendre le fils d'un roi (1).
(1) Lamartine, Histoire des Girondins, t VIH, p. 141.
Les prisonnières ne cessaient de gémir et de pleurer sur cet enfant. On ne répondait à leurs interrogatoires que par des injures. Le tutoiement, commandé par l'autorité révolutionnaire d'Hébert et de Chaumette, fut une de celles qui les révoltèrent le plus. On affectait de l'employer toutes les fois qu'on leur adressait la parole.
Pendant le carême, on ne leur apporta que des aliments gras, pour les forcer à violer les préceptes de la religion proscrite. Madame Elisabeth voulut réclamer des œufs ou d'autres plats maigres. On les lui refusa, en disant que l'égalité ne permettait pas de différence dans les jours; qu'il n'y avait plus de semaines, mais des décades ; qu'il n'y avait plus de jours gras ni de jours maigres, et qu'il n'y avait plus que des sots pour croire à de pareilles balivernes.
Madame Elisabeth ne répondit rien, et n'adressa plus de demande à ses persécuteurs. Elle n'en fit pas moins son carême avec la plus grande austérité. Gomme on
leur servait du café au lait le mai in pour le déjeuner, elle le réservait pour son dîner de midi; le soir, elle ne mangeait que du pain à sa collation. Elle exigeait que sa nièce, dont le tempérament était délicat, et qui n'avait pas l'âge de jeûner, mangeât ce qu'on lui apportait.
On les priva de chandelles aux premiers jours du printemps, par économie nationale. Elles étaient forcées de se coucher à la chute du jour ou de veiller dans les ténèbres. Cette âpre captivité n'altérait néanmoins ni la beauté naissante de la jeune princesse, ni la sérénité d'humeur de sa tante. La nature et la jeunesse triomphaient, dans l'une, de la persécution; la religion triomphait, dans l'autre, de l'infortune. Leur tendresse mutuelle, leurs entretiens, leurs souffrances senties et compaties en commun, leur inspiraient une patience qui ressemblait presque à la paix.
Cet état de choses dura, à peu prcs sans changement, pendant tout le mois d'avril et les premiers jours du mois suivant. Mais
le 9 mai, au moment où les princesses, à demi déshabillées, priaient an pied de leurs lits avant de se coucher, on frappa à la porte de leurs chambres à coups si violents et si répétés , que la porte trembla sur ses gonds. Madame Elisabeth se hâta de se vêtir et d'ouvrir. « Descends à l'instant, citoyenne! » lui dirent les porte -clefs. — « Et ma nièce? » demanda la princesse. — 'i On s'en occupera plus tard. » La tante, entrevoyant son sort, se précipita vers sa nièce et l'embrassa tendrement, en lui disant , pour la calmer : « Tranquillisetoi, mon enfant; je vais remonter sans doute dans un instant! — Non, citoyenne! reprirent rudement les geôliers, tu ne remonteras pas; prends ton bonnet, et descends. » Comme elle retardait par ses embrassements l'exécution de leurs ordres, ces hommes l'accablèrent d'invectives et d'apostrophes injurieuses. Elle les souffrit avec patience, embrassa encore sa nièce, lui dit d'avoir du courage et de la fermeté, d'espérer toujours en Dieu, de se servir des
bons principes de religion que ses parents lui avaient donnés, et de ne point manquer aux dernières recommandations de son père et de sa mère (1 ). Elle inonda de larmes le visage de la jeune fille, et sortit en se retournant pour la bénir une dernière fois. Descendue aux guichets, elle y trouva les commissaires. Ils la fouillèrent de nouveau. On la fit monter dans une voiture, qui la conduisit à la Conciergerie.
Il était minuit. On eût dit que le jour n'avait pas assez d'heures pour l'impatience du tribunal révolutionnaire. Le vice-piésident attendait Madame Elisabeth, et l'interrogea sans témoins. On lui laissa prendre ensuite quelques heures de sommeil sur la môme couche où Marie -Antoinette avait endormi son agonie.
Le lendemain, Fouquier-Tinville la traduisit au tribunal révolutionnaire avec vingtquatre accusés de tout âge et des deux sexes,
(1) Détails de ce qui s'est passé au Temple et à la Conciergerie après la mort de Louis XVI; notes écrites par la duchesse d'AngouIème, et publiées à la suite des Mémoires de Cléry.
choisis pour inspirer au peuple le souvenir et le ressentiment de la cour. De ce nombre étaient M""' de Sénozan, de Montmorency, de Canisy, de Montmorin, le fils de M"^ de Montmorin, âgé de dix-huit ans, M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, MégretdeSérilly, ex-trésorier de la guerre, un vieux courtisan de Versailles, le comte de Sourdeval , etc. « De quoi se plaindraitelle? » dit l'accusateur public en voyant ce cortège de femmes des noms les plus illustres groupés autourde la sœur de Louis XVI; (( en se voyant au pied de la giiillotine entourée de cette fidèle noblesse, elle pourra se croire encore à Versailles. »>
Les accusations furent dérisoires, les réponses dédaigneuses. « Vous appelez mon frère un tyran, » dit la sœur de Louis XVJ à l'accusateur et aux juges; « s'il eût été ce que vous dites, vous ne seriez pas où vous êtes, ni moi devant vous ! » A la suite de débats ridicules et rapides, elle fut unanimement condamnée à mort, ainsi que les \ingt-qualre autres victimes qui lui avaient
été adjointes. Elle écouta sans émotion la lecture de son arrêt. Depuis longtemps, selon l'expression de lord Russell, la douleur de la mort était passée pour elle. Elle demanda, pour toute grâce, un prêtre fidèle à sa foi pour sceller sa mort du pardon divin. Cette consolation lui fut refusée. Elle y suppléa par la j)rière et par le sacrifice de sa vie. Longtemps avant l'heure du supplice, elle entra dans le cachot commun pour encourager ses compagnes. Elle présida, avec une sollicitude touchante, à la toilette funèbre des femmes qui allaient mourir avec elle.
On coupa ses longs cheveux blonds, qui tombèrent à ses pieds, comme la couronne de sa jeunesse. Les femmes de sa suite funèbre et les exécuteurs eux-mêmes se les partagèrent. On lui lia les mains. On la fit monter après toutes sur le dernier banc de la charrette qui fermait le cortège. On voulait que son supplice fut multiplié par les vingt-quatre coups qui tomberaient sur ces tètes d'aristocrates. Le peuple, rassemblé
pour insulter, resta muet sur son passage. La beauté de la princesse transfigurée par la paix intérieure, son innocence de tous les désordres qui avaient dépopularisé la cour, sa jeunesse sacrifiée à l'amitié qu'elle portait à son frère, son dévouement volontaire au cachot et à l'échafaud de sa famille, en faisaient la plus pure victime de la royauté. Il était glorieux à la famille royale d'offrir cette victime sans tache, impie au peuple de la demander. Un remords secret troublait tous les cœurs. Les compagnes d'Elisabeth, fières de mourir avec elle, s'approchèrent toutes humblement de la princesse avant de monter, une à une, sur l'échafaud, et lui demandèrent la consolation de l'embrasser. Les exécuteurs n'osèrent s'opposer à ce suprême hommage. La princesse embrassa toutes les condamnées à mesure qu'elles montaient à l'échelle. Quand vint son tour, elle monta courageusement sur Téchafaud. En ce moment, le fichu qui couvrait son cou s'étant dérangé, elle se tourna vers le bourreau et lui dit d'un ton
plein de douceur et de dignité : Au nom de la pudeur^ couvrez-moi le sein ! L'exécuteur obéit à celte voix ; la victime sourit , et livra sa tête au couteau.
« Chaste au milieu des séductiohs de la beauté et de la jeunesse, pieuse et pure dans une cour légère, patiente dans les cachots, humble dans les grandeurs, fière devant le supî)lice, Madame Elisabeth laissa par sa vie et par sa mort un modèle d'innocence sur les marches du trône, un exemple à l'amitié, une admiration au monde, un reproche éternel à la république f 1). »
Madame Elisabeth avait trente ans. Ses restes furent jetés immédiatement dans un cimetière commun près de Monceaux. Ils n'ont pu être retrouvés lorsqu'on a recueilli les restes de Louis XVI et de Marie- Antoinette, qui avaient été enterrés dans le cimetière de la Madeleine.
(i) Lamartine, Histoire des Girondins, t. VIII, p. 145 et 146.