CHAPITRE V
Malgré la surveillance doit elle est Tobjet, Madame Elisabeth trouve moyen de continuer encore quelque temps sa correspondance avec ses frères et avec ses amies. — Lettre à Monsieur { Louis XVIII ) pour le féliciter d'avoir réodsi à émigrer. — Extraits d'une lettre à M»« de Bombelles. — Extraits d'une autre lettre à M™« de Raigecour. — Jugement sur la correspondance de Madame Elisabeth. — Remplacement de l'assemblée constituante par l'assemblée législative. — Continuation de la captivité du roi aux Tuileries. — Il ne lui reste que l'ombre du pouvoir royal. — Journée du 20 juin 1792. — Conduite admirable de Madame Elisabeth. — Journée du
10 août — Le roi avec sa famille se rend au milieu de l'assemblée. — Madame Elisabeth s'attache plus que jamais à la destinée de sa famille. — Captivité de la famille royale au temple.— Quelques détails sur l'intérieur et les habitudes des augustes captifs. — Procès du roi. —
11 est séparé de sa famille. — Désintéressement de Madame Elisabeth. — Le roi est condamné à mort. — Sa dernière entie^Tie avec sa famille.
Quoique la famille royale fût soumise à une captivité plus étroite après le retour de Varennes, Madame Elisabeth, moins surveillée que le roi et la reine, trouva moyen
iU MADAME ELISABETH
de continuer sa correspondance, pendant quelques mois encore, avec ses frères et avec ses amies.
Le 4 juillet, elle écrivait à son frère Monsieur, comte de Provence, pour le féliciter de ce qu'il avait réussi à émigrer. « Que je (L rends grâce à la Providence, dit-elle, de ce vous avoir préservé de tout danger î . . . « Ah ! remerciez bien celui dont le Ciel s'est « servi pour vous sauver (i). Je sens que « je l'aime do tout mon cœur. Oui, le Ciel <t a eu ses vues en vous sauvant ; ne perdez « jamaiscelade vue. » (Ne dirait-on pasqu'il y a quelque chose de prophétique dans ces paroles de Madame Elisabeth?) « Dieu <( veut au moins votre salut : voilà ce que « je désire le plus. Vous savez si mon cœur « est vrai lorsqu'il vous souhaite avant « tout un bonheur éternel. Nous nous porcc tons bien ; nous vous aimons ; mais je me « mets à la tête pour cet article. Jouissez « du bonheur que vous avez d'être réuni « à un ol)jet qui mérite toute votre amitié,
(i) Elle veut parler sans doute du comte d'Avaray.
a et ne pensez jamais foiblement à ceux (t que la main de Dieu a frappés d'une a manière forte, mais à qui il donnera, a j'espère, les moyens de soutenir cette ce épreuve. Je vous embrasse de tout mon a cœur. »
Le iO juillet, elle adressait à M'"* de Bombelles une lettre dont nous allons donner quelques extraits. « J'ai reçu votre petite « lettre, ma chère Bombe ; j'y réponds de « même... Les marques d'amitié que vous « m'y donnez me font un bien grand plaia sir. Tu sais qu'en général j'y suis trèsoc sensible, et tu peux juger si, dans un ce moment comme celui-ci, Tamitié ne a devient pas mille fois plus précieuse... a Paris et le roi sont toujours dans la u même position; le [)remier tranquille, « et le second gardé à vue ainsi que la ce reine. Môme, hier, on a établi une es- « pèce de camp sous leurs fenêtres, de « peur qu'ils ne sautent dans le jardin, a qui est hermétiquement fermé et qui a est rempli de sentinelles, entre autres
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ce deux OU trois sous ces mêmes fenêtres. (( Adieu, mon cœur, je vous embrasse c( tendrement aifisi que la petite... »
Ici la princesse continue en encre sympathique :
(( Non, mon cœur, je suis bien loin de (c permettre votre retour. Ce n'est pas assu- « rément que je ne fusse charmée de vous « voir, mais c'est parce que je suis con- « vaincue que tu ne serois pas en sûreté « ici. Conserve-toi pour des moments plus (( heureux, où nous pourrons peut-être « jouir en paix de l'amitié qui nous unit. (( J'ai été bien malheureuse; je le suis « moins. Si je voyois un terme à tout ceci, « je supporterois plus facilement ce qui (( arrive; mais c'est le temps de s'aban- (( donner entièrement entre les mains de « Dieu... Notre voyage avec Barnave et « Pétion s'est passé le plus ridiculement. c( Vous croyez sans doute que nous étions (( au supplice; point du tout. Ils ont été (( bien , surtout le premier, qui a beaucoup ^( d'esprit et qui n'est point férone^ fî^ffllffî^
ce on le c{it. J'ai commence par leur monde trer franchement mon opinion sur leurs « opérations, et nous avons après causé (( le reste du voya^^e comme si nous étions (( étrangers à la chose.. Barnave a sauvé les
(( gardes du corps qui étoient avec nous, (( que la garde nationale vouloit massacrer « en arrivant... »
Nous terminerons les extraits de cette correspondance par les principaux passages d'une lettre qu'elle écrit à M""^ de Raigecour, en septembre 1791 , sans date plus précise. « Tout est ici dans un vague terrible; perce sonne ne sait à quoi il en est. L'assem- (( blée est très- embarrassée; elle ne peut a pas revenir sur ses pas, parce que le (( parti républicain prendroit le dessus. « Enfin, nous ressemblons à la tour de (( Babel d'une manière incroyable. IMal- (( heureusement la religion ne gagne pas (( à tout cela. Pour moi, je devrois faire '< pénitence; mais, malgré les six jours « que j'ai passés plus solitaire, je suis « toujours bien mauvaise. La secousse de
« Varennes me sera peut-être utile par la « suite; mais elle a été rude pour mon « ame. J'ai bon besoin d'une dose de ré- « signation ; faites- en provision pour moi. « Ne va pas croire que cela m'empêche de « rire et de végéter comme à l'ordinaire. « Ah ! mon Dieu , non : il n'y a que pour ce Lui que je suis devenue pire que je n'é- « tois, et encore je ne m'occupe devant Lui « que de moi. Il est pourtant des intérêts « bien chers pour lesquels je devrois l'ina voqiier. Ah ! que l'on a raison de croire « n'être pas fait pour ce monde ! Mais il (( faut mériter la jouissance de l'autre.
« La vie que je mène est à peu près la « même. Nous allons à la messe à midi ; on « dîne à une heure et demie. A six heures, « je rentre chez moi; à sept heures, ces « dames viennent ; à neuf heures et demie, « nous soupons. On joue au billard après « dîner et après souper^ pour faire faire ce de l'exercice au roi. A onze heures, tout a le monde va se coucher, pour recommen- « cer le lendemain. Je regrette quelquefois
« mon pauvre Montreuil, quand il fait beau ce et chaud. Il viendra peut-être un temps « où nous nous y retrouverons; quel bon- « heur j'éprouverai ! mais tout me dit que
a le moment est bien loin »
Dans tout le cours de sa correspondance, comme on peut en juger par les extraits que nous en avons donnés, Madame Elisabeth, conséquente avec les traditions de l'ancienne cour , ne pactise en rien avec les idées du temps ; elle se montre de cœur et d'ame une pure royaliste, une franche émigrée, tout en regrettant la fougue indiscrète et anarchique des fugitifs. La princesse conserva peut-être quelque reste des brusqueries de son premier âge ; mais tout cela s'était adouci et atténué sous les grâces du sexe, sous les afTabihtés de l'éducation, sous les modesties d'une religion austère. Elle n'affichait rien; elle ne s'échappait que dans l'intimité, que dans les confidences épistolaires. Fallait -il se montrer en public et aux comédies, fallait-il suivre la reine aux assemblées, quoiqu'elle y ré-
pugnât dans son for intérieur, elle s'y prêtait de bonne grâce et ne trahissait point sa pensée, parce que la trahir eût été, auprès du roi son frère, manquer à un devoir. Sa foi monarchique était sincère, profonde, judicieuse, raisonnée; libre d'ailleurs, puisqu'elle n'était liée par aucun serment civique. S'il est vrai qu'elle crût à une restauration (on croit facilement à ce qu'on désire), elle la voulait par les Bourbons, rien que par eux, tandis que, peu confiante en des émigrants si indociles, la reine la tentait par son frère d'Allemagne, pour que l'empereur eût avec elle sa part de la reconnaissance. En tout. Madame Elisabeth sait nettement ce qu'elle aime, ce qu'elle n'aime pas ; mais personne n'en souffre, parce que personne n'en doit souffrir. Le front toujours serein, pour que la confiance et la sérénité s'épanouissent autour d'elle, elle ne s'émeut point des menaces de l'avenir; elle ne tremble que devant Dieu. Ce qui rendait son séjour aux Tuileries un sacrifice de religieuse abné-
SŒUR DE LOUIS XVI Hi
gation plus admirable, c'est que, souvent sollicitée de partir pour l'étranger, comme elle l'avait été lors du départ des tunles du roi, elle avait voulu se montrer fidèle, aux jours d'orage comme aux jours de soleil, et s'était obstinée près de Louis XYI au poste d'honneur, celui du devoir, dont elle mesurait tout le danger (i). Nous allons bientôt voir son dévouement rais aux plus cruelles épreuves.
L'assemblée nationale dite constituante avait terminé fcs travaux, pendant le mois de septembre 1791, par Tachèvement de la constitution qu'elle avait fait jurer au roi. Elle avait été remplacée par l'assemblée législative^ qui ouvrit ses séances le i^"" octobre. Mais sous ceîte assemblée, comme sous la précédente, le roi continuait à rester captif aux Tuileries, quoique entouré d'une garde dite constitutionnelle, plutôt destinée à le surveiller qu'à le dé-
(l) Feuillet de Conches; note à la suite de la correspondance» d-^ Madame Elisabeth, t. II, p. 395 de l'ouvrage intitulé : Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Elisabeth.
fendre. D'ailleurs il ne lui restait plus que l'ombre de Tautorité, la nouvelle constitution lui ayant enlevé les plus belles et les plus importantes prérogatives de la royauté. Cependant ce fantôme royal offusquait encore le parti républicain, qui commençait à grossir et à devenir de plus en plus puissant, dans les clubs, à la commune et même dans l'assemblée. Les chefs de ce parti résolurent d'en finir d'un seul coup avec la royauté; et, le 20 juin 1792, vingt mille hommes, dirigés par eux, envahirent le château des Tuileries. Ils avaient traîné une pièce de canon jusque dans le haut du grand escalier, et ils la tinrent pointée sur les appartements, avec la mèche allumée, tandis qu'une populace effrénée rompait à coups de pique et de hache tout ce qui s'opposait à son passage. Bientôt ils ne furent séparés de la famille royale éplorée et sans secours que par une dernière porte. Louis ouvre lui-même cette porte; il s'avance seul, sans armes, suivi de Madame Elisabeth, qui vient bientôt se ranger à côté
de lui. Le roi, élevant la voix avec calme et dignité, ne dit que ces mots : u Je crois n'avoir rien à craindre de la part des Français. » Tant de fermeté étonna ces furieux; ils hésitèrent un moment devant la majesté royale ; mais, excités par leurs chefs, quelques-uns s'écrièrent : « Vive le Roi î à bas la Reine ! à bas le veto ! » Et déjà le fer de ces monstres menaçait Madame Elisabeth, qu'ils prenaient pour la reine. La princesse, sans songer à les détromper, attendait l'effet de leurs menaces avec ce calme et cetle sérénité qui ne l'abandonnaient jamais, lorsqu'un de ses écuyers, le chevalier de Saint-Pardoux , se jeta au-devant des énergumènes en sYcriant : « Mais ce n'est pas la reine, c'est Madame Eliiiabeth. » A ce nom, que tant d'œuvres de charité avaient rendu populaire, les piques et les sabres s'abaissèrent, et ces figures sinistres perdirent une partie de leur aspect menaç.int. u Pourquoi les détromper? dit simplement Madame Elisabeth à son écuyer; vous leur auriez peut-être épargné un plus {j:ran(l
crime. » Pendant trois heures, dans cette affreuse journée, elle partagea les dangers du roi, et la fermeté de son âme ne l'abandonna pas un instant.
Un peu moins de deux mois après, le 10 août, les mêmes hommes, aidés d'un grand nombre de bandits accourus de toutes les contrées et jirincipalement de Marseille, menant à leur suite la populace des faubourgs de Paris, se présentent devant le château, et tournent leurs canons contre la demeure du roi. Une troupe de serviteurs fidèles, plusieurs bataillons de la garde nationale, et surtout les gardes suisses, voulaient résister. Leur dévouement offrait encore une chance de succès, et quelques hommes courageux conseillèrent au monarque de s'y abandonner. C'était aussi l'avis de la reine et de Madame Elisabeth. Louis XVÏ hésitait, lorsque le procureur syndic du département vint lui dire que le seul moyen de sauver sa personne et sa famille était de se réfugier au milieu de l'assemblée nationale. Le roi
adopta ce parti, et il se rendit avec sa famille auprès de cette assemblée, dont les principaux chefs avaient juré sa perte.
On peut dire qu'à partir de ce jour Madame Elisabeth s'attacha plus que jamais à la destinée de ses parents ; la leur fut la sienne. Jusqu'à cet instant, un incontestable respect lui fut accordé, et, quand sa modestie put le remarquer, elle s'en servit pour protéger autour d'elle, pour communiquer de la douceur et plus de réfl^^xion aux esprits irrités. Aucun danger ne l'intimida jamais ; le roi lui causa une vive peine toutes les fois qu'il parla d'une occasion de l'éloigner. Au moment de se rendre à l'assemblée, Louis XVI lui dit encore : « Ma sœur, vous n'êtes pas accusée ici ; vous n'avez rien à démêler avec eux ; vous êtes libre de vous retirer.
— Que dites-vous! Sire, s'écria la princesse, jamais! jamais ! Ma place est auprès de vous dans la vie et la mort. »
Elle entra donc avec le roi dans l'assemblée : elle resta avec lui et sa famille dans
lie MADAME ELISABETH
la loge du Logographe , où elle entendit prononcer la déchéance de Louis XVI ; elle passa trois autres journées, non moins cruelles, dans l'enceinte des bâtiments de l'assemblée, et ensuite elle suivit sa famille au Temple, où nulle personne de sa maison ne put obtenir de la suivre..
Le simple et touchant récit de Cléry, la dernière personne qui ait servi Louis XVI, nous montre Madame Elisabeth oubliant ses privations et ses propres maux pour ne songer qu'à diminuer ceux du roi et de la reine, devenant comme une seconde mère pour leurs augustes enfants, et descendant pour eux aux soins les plus délicats. Dans la soirée du jour où un arrêté de la commune prescrivit de leur retirer tout instrument tranchant, les princesses, réunies suivant l'habitude chez le roi /reprirent pourtant les ouvrages à Taiguille dont elles étaient occupées auparavant. Dans un moment où le roi interrompit sa lecture pour faire quelques remarques, il vit sa pauvre sœur casser difficilement son fil avec ses dents, faute
de ciseaux. «Mon Dieu! dit-il, devriezvous être réduite là? Que n'avez- vous ici quelques-uns des objets les plus modestes de votre jolie habitation de Montreuil ! rien n'y manquait.
— Mon frère, répondit Elisabeth d'une voix touchée, il ne me manque rien quand je suis auprès de vous ; mais votre bonheur nous manque. »
Bien qu'elle fut privée d'une foule de choses essentielles, elle se garda bien de les demander aux geôliers, quand Cléry ne put pas les lui procurer. Malgré leur grande douceur, ses traits conservaient je ne sais quoi de fier; on sentait qu'elle était née près du trône, et que sa haute vertu n'était pas la vertu privée de ces jours d'orage. Il n'y avait pas à lui conseiller de voies plus douces dans la vie, (juand ses parents marchaient bui- un chemin eni^anglanté. Son but, en demeurant, (tait d'adoucir leur sort; elle n'écoutait cpie les événements, mais que pouvitii-elle? « Je fais mon sacrifice, disait-elle, |)uis Dieu verra pour moi;
mais que sa grâce soit infinie pour mes pauvres parents si outragés ! » Elle se taisait presque toujours devant le roi , mais elle ne se fi.t jamais d'illusion sur son sort; seulement elle ne croyait pas à l'immolation de la reine.
Voici quelques-unes des habitudes des augustes prisonniers.
A neuf heures, Madame Elisabeth montait de chez elle avec la reine et ses enfants dans la chambre du roi pour déjeuner; à dix, ils descendaient tous chez la reine qui, était logée un étage au-dessous. C'est là qu'on travaillait. Les dames s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille ; le roi faisait étudier son fils ; il lui faisait réciter quelques passages de Corneille et de Racine, lui donnait des leçons de géographie , et l'exerçait à lever des cartes. Souvent le dauphin lisait tout haut des passages de nos poètes , que son père commentait ; quelquefois celui-ci prenait lui-même le volume et continuait la lecture. 11 se fatiguait promptement à cause de son peii d'haleine; alors
Madame Elisabeth lai prêtait assistance pour achever. Sa voix, pleine de douceur, plaisait beaucoup aux captifs. Vers midi, on levait cette séance. Les dames retournaient chez Madame Elisabeth pour changer leurs robes; car il n'est pas exact, comme on l'a dit quelquefois, qu'avant la mort du roi elles aient manqué d'effets pour se vêtir d'une manière convenable.
Si le temps était beau, la famille, vers une heure, descendait au jardin, qu'elle quittait à deux; puis elle dînait : cela fait, elle retournait chez la reine; à quatre heures, ordmairement, le roi se livrait à un court sommeil. Souvent sa femme, sa sœur et ses enfants s'agenouillaient près du fauteuil où il était assoupi, et priaient pour lui. Une conversation plus vive ou la leçon était reprise à son réveil; on soupait à neuf heures, et on se couchait (1).
C'est dans cette retraite, autour de laquelle venait presque chaque semaine rugir
(l) Mémoires de Cléry, ou Journal de ce qui s'est passé à la touT du Temple, pendant la captivité de Louis XVI.
cette vile populace des révolutions, employée pour abreuver d'amertume les derniers instants de Louis XVÏ, que Madame Elisabeth déploya, sans faiblir et s'abaisser un moment, son admirable caractère de sœur du roi et de la reine, de tante des enfants de France, et de petite-fille de saint Louis. Lors du massacre des prisons (2 et 3 septembre 1792), une troupe d'assassins eut l'idée atroce d'apporter au haut d'une pique la tête de la princesse de Lamballe, qui venait d'être égorgée à la Force, et de la montrer à la reine, dont l'infortunée princesse avait été l'amie particulière. A ce spectacle, le roi pâlit et demeura consterné, les enfants poussèrent des cris d'horreur et d'effroi, la reine s'évanouit. Madame Elisabeth fut la plus forte devant cette cruelle épreuve : relevant la reine, elle la prit dans ses bras, la plaça avec tranquillité dans un fauteuil, et lui prodigua les soins les plus attentifs jusqu'à ce qu'elle eût repris ses sens.
Lorsque la convention nationale eut dé-
SŒUR DE LOUIS XVI lâl
cidé qu'elle jugerait le roi, elle décréta que pendant toute la durée de son procès cet infortuné monarque serait séparé de sa famille. Nous n'avons pas besoin de dire avec quelle désolation fut accueillie par les captifs l'annonce de cette nouvelle infamie. Ce fut Cléry qui en prévint Madame Elisabeth ; écoutons-le raconter lui-même son entrevue avec cette princesse à cette occasion. « ... Entré chez elle, dit-il, je la prévins que la commune avait arrêté de séparer le roi de sa famille; que je craignais que cette séparation n'eût lieu dès le soir même... u La reine et moi, me répondit « cette princesse, nous nous attendons à « tout, et nous ne nous faisons aucune (( illusion sur le sort que Ton prépare au « roi : il mourra victime de sa bonté et de « son amour pour son peuple, au bonu heur duquel il n'a cessé de travailler « depuis son avènement au trône. Qu'il « est cruellement trompé ce peuple! La « religion du roi et sa grande confiance « dans la Providence le soutiendront dans
K cette cruelle adversité. Enfin, » ajouta cette vertueuse princesse les yeux remplis de larmes , ce Gléry, vous allez rester seul « près de mon frère; redoublez, s'il est (( possible, de soins pour lui; ne négli- « gez aucun moyen de nous faire parvenir « de ses nouvelles ; mais, pour tout autre « objet, ne vous exposez pas, car alors {( nous n'aurions plus personne à qui nous (( confier. » J'assurai Madame Elisabeth de mon dévouement au roi, et nous convînmes des moyens à employer pour entretenir une correspondance.
« ... Il fut convenu que je continuerais de garder le linge et les habits de monsieur le dauphin ; que tous les deux jours j'enverrais ce qui lui serait nécessaire, et que je profiterais de cette occasion pour donner des nouvelles de ce qui se passerait chez le roi. Ce plan fit naître à Madame Elisabeth l'idée de me remettre un de ses mouchoirs : « Vous le retiendrez, me dit-elle, tant que « mon frère se portera bien; s'il arrivait « qu'il fût malade, vous me renverriez
SŒOR DE LOUrs XVI 123
ce dans le linge de mon neveu. » La manière de le ployer deviiit indiquer le genre de maladie.
« La douleur de cette princesse en me parlant du roi, son indifférence sur sa situation personnelle, le prix qu'elle daignait attacher à mes faibles services auprès de Sa Majesté, tout m'émut profondément.
« Avez-vous entendu parler de la reine? « me dit-elle avec une espèce de terreur. {{ Hélas I c^ue pourrait-on lui reprocher?
« — Non, Madame; mais que peut -on « reprocher au roi ?
« — Oh! rien, non, rien; mais peut- « être regardent-ils le roi comme une vic- « time nécessaire à leur sûreté? La reine, i( au contraire, et ses enfants ne seraient « pas un obstacle à leur ambition. »
« Je pris la liberté de lui faire observer que, sans doute, le roi ne serait condamné qu'à la déportation ; que j'en avais entendu parler; et que l'Espagne n'ayant pas déclaré la guerre, il était vraisemblable qu'on y conduirait le roi et sa famille. « Je n'ai
(( aucun espoir, me dit-elle, que le roi soit « sauvé. ))
u Cette conversation durait depuis une heure, lorsque Madame Elisabeth, à qui je n'avais jamais parlé aussi longtemps, craignant Tarrivée des nouveaux municipaux, me quitta pour rentrer dans la chambre de la reine... Un instant après, la reine, à qui Madame Elisabeth venait de faire part de notre conversation et des moyens que nous avions concertés pour ménager une correspondance, me fit appeler et daigna m'en témoigner sa satisfaction (1). »
Madame Elisabeth suivit avec une attention bien inquiète le procès du roi. Chaque jour Cléry lui en apportait des détails fidèles. Madame voulait tout savoir, et, avec ce fidèle serviteur, son esprit était sans espérances. « Cléry, lui disait-elle à part, le « roi est perdu : vous voyez, les plus moi< dérés le regardent comme une victime « nécessaire; sa mort est un défi qu'ils
(l) Mémoires de Cléry, p. 121, 122 et 123.
« veulent Jeter à l'Europe; ils le disent « d'ailleurs. »
lorsque la fatale sentence eut été prononcée, la convention accorda à Louis XVI, sur sa demande, la faveur d'une dernière entrevue avec sa famille, pour lui faire ses adieux. Cette entrevue eut lieu, non dans la chambre du roi, comme il l'avait désiré, mais dans la salle à manger, ainsi que Texigèrent les commissaires, afin qu'ils pussent voir ce qui se passerait par la porte vitrée. Voici en quels termes Cléry décrit cette entrevue :
i< A huit heures et demie, la porte s'ouvrit : la reine parut la première, tenant son fils par la main ; ensuite Madame Royale et Madame Elisabeth : tous se précipitèrent dans les bras du roi. Un morne silence régna pendant quelques minutes, et ne fut interrompu que par des sanglots. La reine fit un mouvement [)Our entraîner Sa Majesté vers sa chambre, a Non, dit le roi, w passons dans la salle à manger : je ne M puis vous voir que là. » Ils y entrèrent,
et je fermai la porte, qui était en vitrage. Le roi s'assit, la reine à sa gauche, Madame Elisabeth à sa droite, Madame Royale presque en face, et le jeune prince resta debout entre les jambes de son père; tous étaient penchés vers lui et le tenaient souvent embrassé. Cette scène de douleur dura sept quarts d'heure, pendant lesquels il fut impossible de rien entendre; on voyait seulement qu'après chaque phrase du roi , les sanglots des princesses redoublaient, duraient quelques minutes, et qu'ensuite le roi recommençait à parler. Il fut aisé déjuger, à leurs mouvements, que lui-même leur avait appris sa condamnation.
« A dix heures un quart, le roi se leva le premier, et tous le suivirent; j'ouvris la porte : la reine tenait le roi par le bras droit; Leurs Majestés donnaient chacune une main à monsieur le dauphin ; Madame Royale, à la gauche, tenait le roi embrassé par le milieu corps; Madame Elisabeth, du même côté, mais un peu plus en arrière, avait saisi le bras gauche de son auguste
frère; ils firent (luelques pas vers la porte d'entrée, en poussant les gémissements les plus douloureux. » Il leur promit, pour les calmer, de les revoir le lendemain matin ; puis il leur dit adieu!... Il prononça cet adieu d'une manière si expressive, que les sanglots redoublèrent. Madame Royale tomba évanouie aux pieds du roi, qu'elle tenait embrassés : je la relevai, et j'aidai Madame Elisabeth à la soutenir; le roi, voulant mettre fin à cette scène déchirante, leur donna les plus tendres embrassements, et eut la force de s'arracher de leurs bras, en disant : « Adieu ! adieu !.. . » et il rentra dans sa chambre (Ij. »
C'était bien le dernier adieu qu'il leur adressait. Il ne devait pas les revoir... Le lendemain, des salves d'artillerie et des cris forcenés de : Vive la République!
poussés sous leurs fenêtres, leur apprirent que le sacrifice était accompli.
(1) Mémoires de Géry, p. 172 et 173.