SCÈNE II
MONTGISCAR, ERNEST.
ESNEST. entrant parla droite.
Papa, me voilà prêt. (Examinant le salon.) Superbe ton bal!... des fleurs^ des bougies... des jolies femmes!... MONTGISCAR*: l'admirant.
Qu'il est beau ! Il est plus grand que moi! tu es plus grand que moi ! (ii l'embrasse.) Dis donc, si tu valses, prends bien garde de te refroidir... et au besoin va changer, ne te gêne pas!
ERNEST, riant et s'asseyant sur Je canapé. C'est ça... entre chaque quadrille... voyons, parle-moi un peu du mariage de mon cousin... sa femme est-elle jolie?
MONTGISCAR.
Charmante! remarquable même...
ERNEST
Ah! ah! tu me présenteras.
MONTGISCAR, s'asseyant à côlé de lui.
Oui, mais ne va pas t'aviser de porter le trouble parla.
ERNEST
Oh! sois tranquille'... lafamiWe, c'est sacré!... cependant j'aurais peut-être le droit d'exercer quelques représailles...
MONTGISCAR.
Pourquoi ?
ERNEST
Mon cher cousin m'a soufflé il y a cinq mois une... petite relation.
• Montgiscar, Ernest.
MADAME EST TilOl' BELLE 39
MOXTGISCAR, incrJdule.
Allons donc ! il y a une femme qui a pu le préférer à loi?...
EHNEST, se levant.
Absolument.
MONTGISCAR, vexé.
Je ne la connais pas... mais j'ai une pauvre opinion de
celte dame, (Changeant de ton et se levant-) Allons, VOilà tOn gilet qui grimace... (Le lui arrangeant.) Tu n'es pourtant pas difficile à habiller, toi...
ERNEST
Mais tu t'inquiète de ma toilette, comme si j'étais une demoiselle à marier.
MONTGISCAR, riant.
Eh! eh! tu n'es peut être pas loin de la vérité.
ERNEST
Un mariage! Je retourne à Vienne*.
MONTGISCAR..
Il s'agit d'un de ces mariages 1... la fille de la maison Burnett, Baring et C'«... Ça dit toul.
ERNEST
Je ne la connais pas...
Gomment? Burnett.,.
ERNEST
Est-elle bien?...
MONTGISCAR.
Quatre langues 1... elle parle quatre langues.
ERNEST
Oui, mais son extérieur?
MONTGISCAR.
Parfait I. . . Ce n'est pas un de ces petits minois chiffon-
* Ernest, Montgiscar.
nés et rétrécis !.. elle a de grands yeux, un grand nez, une grande bouche... elle a été taillée en plein drap.
ERXEST.
Et les pieds ?
MONTGISCAR.
Les pieds aussi!... seulement elle a fait une saison aux bains de mer cet été, et elle en a rapporté quelques petites taches de rousseur... qui du reste égaient sa physionomie-
ERNEST
Je n'aime pas cette gailé là.
MOxNlGISCAR.
Ça s'en va.
Et ça revient.
MONTGISCAR.
Ahl ça, je te trouve froid, triste...
ERNEST
Dame! franchement je ne songe pas du tout à me marier.
MONTGISCAR.
Ah! (rexaminant.) Alors, il y a quelque anguille sous roche. Voyons, sois franc!... Je ne suis pas homme à contraindre tes inclinations... tu aimes une autre femme?
ERNEST
Eh bien ! oui, c'est vrai!
MONTGISCAR.
Qui ça ?
ERNEST
Une adorable jeune fille, que j'ai rencontrée en Italie, voyageant avec son père... nous avons passé douze heures ensemble dans la grotte d'azur.
MONTGISCAR.
Dans la grotte d'azur... une n\mphe alor-j?
ERNEST
Tout ce que je sais, c'est qu'elle est admirablement jolie.
Douze heures sous le môme toit !... c'est donc une auberge cette grotte d'azur ?...
EHNKST.
C'est une excavation que la mer a creusée dans le rocher... on n'y pénètre qu'en bateau ; et comme l'orifice en est très-bas, lorsque la mer devient forte, il est impossible d'en sortir.
MOMGISCAR.
Eh bien ?
ERNEST
Eh bien ! nous nous sommes trouvés bloqués tout une nuit, le père, la fille et moi.
MOXTGISCAR.
Heureusement que le père était là...
ERNEST
Il s'est endormi.
MONTGISCAR.
Bien !
ERXEST.
Après avoir constaté avec chagrin que la grotte n'avait pas d'écho.
MONTGISCAR.
Eh bien ! et toi ? qu'est-ce que tu as fait ?
J'avais heureusement dans ma poche uue boîte d'allumettes-bougies. (Faisant le -oUc d'allumer) Alors toute la nuit... frrit ! (avcc sentiment) pour la voir.
MONTGISCAR, l'imitant.
C'est touchant! frrit!
ERNEST
Oh! quel esprit! quelle grâce! nous avons; causé de tout et de rien, de la mer, des étoiles, de l'infini... de l'opéra ! car elle est musicienne... Nous avons fait aussi un peu de musique...
MONTGISCAR.
Il y avait donc un piano dans ton aquarium ?
ERNEST
Non, nous avons chanté.
MONTGISCAR.
Ça a du réveiller le père.
ERNEST
Pas le moins du monde... c'est un homme qui dort fortement. Au petit jour, nous fûmes délivrés... je les reconduisis à leur hôtel...
MONTGISCAR.
Et tu y retournas le lendemain ?
ERNEST
Comment, le lendemain I... au bout de dix minutes !... trop tard encore 1... ils venaient de partir sans laisser eurs noms, sans dire où ils allaient.
Eh bien, alors...
ERNEST
Alors je me mis à parcourir toutes les villes de l'Italie» les musées, les théâtres... rien 1... impossible de la retrouver!...
MONTGISCAR.
A ta place, je n'y penserais plus.
ERNEST *
Ah! c'est plus fort que moi... cette jeune fille... ou plutôt ce rêve, celte apparition, me poursuit partout. Je ne puis l'arracher de mon cœur.
Montsiscar, Ernest.
:\rADAME EST TROP CELLE 43
MONTGISCAR.
N'arrachons pas... guérissons... je suis de l'avis des dentistes, guérissons.
ERNEST
Me guérir... mais comment ?
MONTGISCAR.
En épousant la petite Burnett, Baring et C»®.
ERNEST
Allons donc !
Regarde la ! je ne te demandes que ça! fais la danser, elle est dans le second salon, près de la cheminée... entourée de sa famille... neuf tantes, dont quatre fructueuses... je lésai mises à part, à droite... tu peux sourire à la gauche, mais sois délicieux avec la droite... va... je t'en prie.
ERNEST
Soit... mais c'est saus conviction... pour te faire plaisir.
(il sort par le fond à gauche).
MONTGISCAR, seul.
Il y viendra... je ne prends pas au sérieux ce petit roman maritime.