‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 2 sur 26 · EUGENE LABICHE · texte numérisé non relu

EUGENE LABICHE

MO, Cookie

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HISTOIRB DU LlEDTENiNT TAUNTIN

. . , Le campement le plus agréable de ma vie, dit un officier à moustaches giises, fut une chambrette de trois mètres carrés, dont les murs étaient peints à la chaux et qui n'avait pour tout ornement que de longs rideaux blancs aux fenêtres.

— Mais c'est une cellule de couvent dont vous nous parlez, capitaine.

— A peu près. Pourtant je ne me rappelle pas avoir été jamais mieux logé, et quand, par hasard, l'ennui me prend, je ferme les yeux et j'évoque cette petite chambre si blanche que j'habitais un mois après ma sortie de Saint-Cjr.

n était de bonne heure. Le café fumait dans les tasses ; les cigares étaient allumés. Les soirées sont longues au bivouac. Le capitaine, qui vit la curiosité dans les yeux de ses camarades, ne se fit pas prier.

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— J'avais alors dix-huit ans cl je sortais de i'école avec le grade de sous-]ieutenant, à une époque où l'armée n'était plus sous le coup de l'illusion qui fa i t que tout jeune homme, ayant passé ses examens, no doute de rien et se croit immanquablement appelé à commander plus tard une brigade. C'était au commencement de 1848. Tout le prestige militaire appartenait à la garde mobile, qui avait d'ailleurs vaillamment combattu sur les barricades. A cette date. Paria n'avait pas retrouvé son assiette habituelle. L'insurrection était vaincue ; mais les esprits subissaient encore le contre-coup d'agitations populaires qui ne s'apaisent pas avec la régularité des flots. On ne pensait guère aux plaisirs i le commerce languissait, les étrangers avaient disparu ; à leur place était venu un hôte qui n'amène pas avec lui un cortège de fêtes et de réjouissances, le choléra... Peu de chose qu'une épidémie qujind l'homme est occupé, mais désagréable quand il n'a rien à faire. J'étais inoccupé; pour passer le temps, je lisais chaque jour les journaux remplis de sinistres bulletins. Le choléra était entré comme une trombe par les fauboui^s ; comme une trombe il suivait sa marche, frappant un quartier un jour pour s'abattre dans un autre le lendemain, et se rapprochant du centre où je demeurais.

Une nuit, je fus réveillé brusquement , pris d'un singulier frisson; mes dents claquaient; une terreur singulière s'était emparée de moi. Je n'eus que le temps de sonner le garçon d'hôtel pour qu'il allât chercher un médecin. «Adieu, mon pauvre Valentin!»

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HISTOIRE DU LIEUTEKANT VALEIÎTIH. 5

pensais-je. Et tristement je songeai à ma more, à ma soeur, à ma carrière qu'un coup d'aile de cette diable de maladie hrisait tout à coup.

Le médecin étant arrivé me tàta te pouls. — Ce n'est qu'une fausse alerte, dit-il. Soyez tranquille; il n'est entré ici que la cousine du choléra... Buvez ceci pour réagir contre la cholérine.

Et il versa dans un verre une liqueur réconfortante qui, tout de suite, m'enleva la folle terreur dçnt j'avais été pris. Le médecin parti, je roulai une cigarette. « Allons, me dis-je, en aspirant la fumée avec une jouissance toute particulière, mon tour n'est pas encore arrivé. » El je m'endormis tranquillement.

Le lendemain cependant j'avais l'estomac en désarroi ; aucune nourriture ne me tentait. « Il faut boire du thé, monsieur Valentin, » me dît la maitres.se d'hôtel, qui me trouvait pâle. Je la remerciai, pris du thé comme une Anglaise et j'allai me promener ; mais vers le soir mes jambes commencèrent à refuser le service, et mon front se perlait d'une sueur de faiblesse qui résultait de l'assaut de la nuit dernière. Il en fut de même pendant quelques jours; mes forces s'en allaient el avec elles la gaieté. Je me traînais et je voyais la vie en jaune.

C'est alors que la métliode curative inventée par Raspail fut décidément acceptée par la mode. On ne voyait à l'étalage des libraires que le Manuel de la Sanlé, propre à se traiter soi-même et à prévenir des atteintes du choléra; mais, pour obéir aux prescrip-

tions du célèbre docteur, huit heures sur douze n'étaient pas de trop. C'étaient des lotions, des bains, des ablutions sans relâche : il fallait modiGer !a décoration des appartements ; jusqu'aux potages euxmêmes devaient être préparés suivant la méthode

De même que la pliipart des réformateurs, M. Raspail s'attaquait aux passions et aux jouissances. Toutefois, aux gourmets il permettait un petit verre tic sa liqueur.

Ce que ce praticien dut tuer de fidèles fut considérable. Il n'y a pas d'empoisonneur plus dangereux quo le malade acharne à se guérir lui-même. Le camphre, l'assa fœtida, le tabac, qui forment le fond curatifdu Manuel de la Santé, firent une rude concurrence au choiera. Ces irritants, prônés par les portières, causèrent certainement autant de ravages qu'une fameuse panacée antérieure, ia médecine Leroy, à l'aide de laquelle un chirurgien militaire mettait à pied pour toujours un régiment de cuirassiers, hommes et chevaux.

J'en parle encore avec amertume, car la métliodc Baspail ne me. réussit pas, et j'en arrivai de jour en jour à perdre toutes mes forces. Je n'étais pas malade à proprement dire ; seulement mon état de faiblesse touchait à la prostration, et mon imagination avait suivi le corps dans sa déroute. La nuit, j'étais pris de singulières terreurs; des cauchemars afîreux s'emparaient de ma couche, pesaient sur moi, et je me réveillais hagard, n'osant me i-endormir de peur de me

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, retrouTer en proie à de pareilles visions. J'ai, depuis, passé par bien d'autres dangers; plus d'une fois la mort s'est montrée menaçante dans des embuscades au milieu de nos ennemis, jamais je n'ai éprouvé de terreur semblable à celle qu'évoquaient au réveil les cauchemars amenés par l'abus du camphre.

Le choléra continuait son épouvantable jeu. Je le sentais tournoyer autour de moi. La nuit le monstre venait m'éveiller en sursaut, et vert et tremblant, je me disais : « Tu as déjà fait connaissance avec la cousine, le cousin n'est pas loin. » Mais je ne riais pas, étant en proie à une obsession qui triomphait de ma volonté.

Un jour, je rencontrai un ami de ma famille, qui était économe d'un hôpital. — Qu'avez-vous, mon pauvre Valentin ? "^c diUil ; je vous trouve la mine funèbre.

Lui ayant fait part de mon état. « Pourquoi, ajouta-t-il, n'étes-vous pas venu me voir? Vous seriez déjà guéri. Nous avons justement un pavillon libre à votre service ; venez vous y installer, nous vous soignerons de notre mieux. — Je fais partie de l'armée, dis-je, et ma véritable place est au Val-de-Gràcc. — Si vous m'en croyez, Valenlin, me dit-il, n'entrez pas là. Le Val-de-Gràce est plein de cholériques. Un tel spectacle aurait une influence fâcheuse sur votre état. Nous avons été favorisés dans le quartier, l'épidéroie jusqu'ici a respecté notre maison. Apportez demain votre petit bagage avant l'heure de la visite... Vous serez à merveille, dans un pavillon, à côté de

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8 niSTOIRE WI LIEUTENAHT VALEflTIN.

gens bien portants du côté de l'estomac... C'est ie service chirurgical dirigé par le cétèbre chirui^îen Dupuis... Quand vous voudrez me voir, ajouta-t-il , je suis toute la journée à mon bureau ; si vous aimez !a promenade, le directeur mettra son jardin à votre disposition. Sitôt que vous reprendrez des forces, le règlement fermera les yeux et vous laissera vaquer à vos atTaires ou à vos plaisirs au dehors. Elst-co convenu ? »

Il était difficile de ne pas accepter des propositions faites d'une/açon si cordiale. Le soir même je prépa- . rai ma valise et j'y introduisis deux ouvrages dont m'avait fait cadeau un professeur un peu mystique de Saint-Cyr qui, me mettant en main une Bible et le Tratfé de l'amour scorlaloire, de Swedenborg, m'avait dit : — « Ce sont d'excellentes lectures d'hôpital, u 11 entendait sans doute par là que ces livres étaient endormants, et je les emportai, en effet, en guise d'oreiller.

Le lendemain, je quittai sans regrets l'hôtel où je logeais. Seul, je pouvais mounr sans personne , près de moi, A l'hôpital eu j'allais, je n'étais plus isolé, grâce à l'aimable économe. Autant certaines gens franchissent avec a|iprébension le seuil de l'hôpital, autant les murs de la façade me réconfortèrent le moral.

Tout d'abord je fus conduitpar mon ami l'économe à la chambrette aux rideaux blancs dont je vous parlais. L'exquise propreté, le brillant des carreaux, la tranquillité du lieu, changèrent tout à coup la face de

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mon âme abattue. 11 ine semblait que quelque chose (le bianc, d'immaculé, s'infiltrait en moi, battant de l'aile comme une colombe et se réjouissant de mon entrée dans le pavillon. Les longs corridors que j'avais traversés pour me rendre à l'endroit désigné, la largeur d'anciens escaliers, la hauteur des voûtes, loin de pousser à la tristesse, offraient comme un port de salut à mon corps battu par de morbides anxiétés. L'esprit déjà rasséréné, je me glissai dans un petit fit dont les draps blancs et frais me causèrent une sensation agréable.

Je n'y étais pas de quelques instants, qu'une cloche se fit entendre, dont les tintements rcssemblaieut à la sonnerie d'une maison de campagne. C'était le signal de l'arrivée des médecins. Un certain mouvement s'opéra alors dans la salle voisine de mon pavillon qui touchait au service des blessés. Évidemment chacun se mettait sous les armes pour attendre la visite, et ce fut avec émotion que j'entendis les marches du grand escalier résonner sous des pas nombreux et les hautes voûtes retentir de paroles de bonne humeur. Il me semblait que la santé montait en compagnie du chirurgien et de ses élèves, car c'est un grand soulagement pour le malade de savoir qu'à heure fixe se prcsenlfi à son chevet un praticien attentif, qui consacre ses premiers soins à de pauvres diables avant d'aller en ville chez des clients où il arrive fatigué et sans l'inappréciable coup d'œil du matin.

Le bruit de pas qui s'était éteint se fit entendre de

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10 HISTOIRE DU LIEUTEKAHI YAIENTIN.

nouveau, et bientôt entra dans mon pavillon tout un groupe, le chirurgien en tête, reconnaissable à un tablier blanc, à ses côtés les internes, le chef du service de pharmacie, et, derrière, de jeunes étudiants avides de recueillir les enseignements du maître. Dans le fond de la chambre se tenait une religieuse.

— r Contez-moi votre petite affaire, lieutenant, me dit le chirurgien en me prenant la main.

C'était un gros homme à face colorée et marquée de petite vérole que le chirurgien Dupuis, sur les traits duquel étaient peintes la franchise et la cordialité. Je dis l'atteinte épidémique qui m'avait réduit à l'état de faiblesse où je me trouvais et je n'ouWiai pas l'effet désastreux qu'avait produit sur moi la méthode

-Pupilles dilatées, embarras gastro-entérique, dît le chirurgien.

Et se tournant vers le pharmacien qui tenait la plume :

— Trois grammes d'ipéca, demi-portion, eau de * Vichy.

M'ayant serré la main, le chirurgien ajouta :

— Ce ne sera rien, lieutenant; nous vous remettrons bientôt sur pied; . . Après déjeuner, levez-vous et prenez de la distraction.

Puis le service médical prit sa volée, me laissant l'esprit plus tranquille. Il me semblait que déjà je retrouvais mes jambes pour aller embrasseï' ma mère avant d'entrer au régiment. Quelle différence

avec ces médecins d'hôtel garni qui se font' attendre une demi-joumée, arrivent éreïiités comme des chevaux de fiacre, vous regardent à peine et griffonnent à la diable une ordonnance en laquelle le malade n'a nulle confiance ! Le chirui^ien Dupuis m'avait rendu tout de suite l'espoir ; et quoique j'aie particulièrement horreur de l'ipécacuana et de ses tourmentes, ce fut avec résignation que je regardai la topette d'eau chaude que vint bientôt m'apporter un infirmier.

Peu après son départ, on frappa discrètement à ma porte.

— Entrez, dis-je.

Alors se présenta une religieuse qui me trouva en contemplation devant la drogue. J'avais sans doute la mine soucieuse.

— 11 ne faut pas trop y penser, monsieur le lieutenant, me dit la sœur... Un peu de courage, cela sera si tôt fait... Vous m'obéirez, n'est-ce pas?

— Oui, ma sœur, dis-je.

— Avant de vous quitter, je veux vous voir boire le premier verre.

Le verre devait tenir une pinte. Pour témoigner de mon courage, j'avalai d'un trait la terrible eau liède.

-:- Très-bien, dit la religieuse... Demain, je rendrai compte à M. Dupuis de la bonne volonté de son malade.

La sœur sortit après ces paroles encourageantes, et je continuai à m'ingurgiter la drogue dont je n'ai pas

1S HISTOIRE DU LIEUTENANT VALENnN.

besoin de vous dire l'effet ; mais tout de suite après la secousije, il me sembla que je me trouvais mieux. El quand l'heure du déjeuner sonna, je fis honneur à la demi-ration que l'infirmier m'apportait. Après quoi je me levai, revêtis le costume de la maison qui devait "remplacer mes habits d'uniforme, et je descendis dans une cour ombragée d'arbres, où les malades qui pouvaient marcher prenaient leur récréation. Les uns, assis sur des bancs ou étendus à terre dans l'eacoi- ' gnure des murs, réchauffaient leurs membres amaigris aux rayons du soleil ; d'autres jouaient à diveni jeux ; quelques-uns causaient on fumaient, et tous ces grossiers costumes de drap gris et ces bonnets de toile, qui produisent une triste impression sur les gens des villes, me faisaient penser au costume militaire un peu rigide des soldats du train.

Comme dans toute agglomération d'hommes, on i-emarquait tout de suite les gens qui n'étaient pas du commun. 11 y en avait qui trouvaient moyen de ne draper dans la capote taillée sur un unique spécimen ; d'autres chiffonnaient de telle sorte le sac de toite blanche qui leur servait de coiffure, que ce chiffon prenait une sorte de caractère.

Comment se passe le tetnps à riiôpital, c'est ce dont ii ne me souvient guère. II s'écoulait pour moi ai facilement, qu'au bout d'une huitaine je n'avais rendu qu'une visite à mon ami l'économe, afin de ne pas le troubler dans ses occupations.

— Ne vous étonnez pas, me dit-il un jour que je le rencontrai, si vous n'avez pas régulièrament vutre

côtelette à déjeuner... Je fais de mon mieux; mais il m'est diflïcile d'outre-passer trop visiblement le règlement ; et, pour ne pas me faire accuser de favoritisme, j'ai dû ne vous en envoyer encore que deux dans la semaine.

— J'ignorais, dis-je, que la côtelette fût une faveur, sans quoi je n'eusse pas manqué de voua remercier de votre attention. Mais je n'en ai pas manqné un seul jour, et chaque fois elle m'a paru excellente.

L'économe parut étonné de cctt« prodigalité de côtelettes.

— Ainsi, s'écria-t-il, on vous eu donne tous les matins ?

— Tous les matins.

— Il faut, reprit l'économe, que vous ayez conquis les bonnes grâces de nos sœurs... Elles jouissent de certains privilèges, et ce que vous m'apprenez ne devrait pas me surprendre...

— Je ne me rappelle, dis-je^ avoir attiré autrement l'attention des sœurs qu'en les aidant à écosser des pois.

— Mon cher Valentin, dit l'économe, vos parents n'ont pas à s'embarrasser de votre avenir, vous ferez votre chemin.

Je le regardai un peu surpris.

— Volis êtes fin, reprit-il en souriant. Un souslieutenant qui écosse des pois!... Je n'ai plus désormais à m'inquiéter île douceurs pour vos repas.

La vérité que l'économe ne put entendre, cai' il m'avait quitté là-dessus, était qu'une après-midi, ro-

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14 HISTOIRG DD LlEUTBHilNT VALENTDJ.

dant par les corridors, Je m'étais arrêté devant la porte outr'ouverte d'une grande salle où les religieuses étaient occupées à la préparation du repas. Les murs blancs de l'endroit sur lesquels se détachaient les vêtements de laine des sœurs, l'application qu'elles portaient à leur travail, le contentement placide qu'elles semblaient y trouver, firent que je regardai quelque temps ce tableau.

— Vous pouvez entrer, lieutenant, me dit la sœur Sainte-Marie, chargée du service de mon pavillon.

J'avançai avec quelque hésitation dans la salle où se trouyaient réunies une dizaine de sœurs, la plupart jeunes, presque toutes remarquables par la pureté de leur teint.

L'une m'avança unHabouret, une autre me donna un tablier blanc, une troisième l'emplit de verdures, et je ne me souviens pas avoir jamais accompli une besogne plus agi:éable.

Les religieuses aimaient à babiller et souriaient volontiers. Les premiers pois que j'écossai, je les laissai tomber à terre, ayant mal calculé la distance qui me séparait d'une grande marmite posée au centre du cercle formé par les religieuses, et ce fut pour la communauté un sujet de distraction.

En ce moment, je ne songeais guère h mes bcauv rêves de l'École militaire. J'étais sorti de Saint-Cyr, désireux de faire honneur à ma première épaulette, pensant quelquefois à un de ces milieux oîi se distribuent de si furieux coups de sabre que ceux qui en l'échappent M)iit poiiés à l'ordre du jour de l'armée.

Et, à cette heure, il me semblait que la véritable existence heureuse et souhaitable était d'écosser des pois en compagnie des sœurs de charité.

Ceci vous expliquera pourquoi un si mince service rendu aux religieuses m'était payé par des prévenances et des soins que n'avait pas prévus mon ami l'économe. Dans les corridors que traversaient sans cesse les sœui^ pour les besoins du service, je no pouvais rencontrer l'une d'elles qu'elle ne m'accueillit d'un sourire aimable. Le matin, pendant la visite, quand le chirurgien me tàtait le pouls, la sœur Sain^-Marie obéissait sans doute aux recommandations de sa supérieure, car je n'étais pas sans remai^ quer qu'elle cherchait dans les yeux du docteur Dupuis s'ils constataient une amélioration dans mon état.

Il faut dire que certains malades n'étaient pas aussi dociles à traiter que moi. Plus d'une fois, dans les cours, j'entendis les récriminations de gens qui, regrettant sans doute leur liberté, s'en prenaient au directeur, aui médecins, aux sœurs, de la longueur du traitement qui les retenait à l'hôpital. Il y avait surtout parmi ces malades des êtres grossiers qui me scandalisaient par leurs méchants propos.

— Est-elle assez impérieuse ! dit un jour l'un de ces gens, en pariant de la sœur Sainte-Marie.

Digne et sainte fille, que sa mission ne protégeait pas contre de telles injures! Jamais je n'ai vu plus de douceur. Quand elle venait savoir de mes nouvelles, on eût (lit qu'une ombre entr'ouvrait la porte pour

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Ifl HISTOIRE DU UEUTENAST VAIEHTIS.

empêcher les gonds de crier. Elle glissait sur tes carreaux plutôt qu'elle n'y posait le pied. Jeune, fraîche, pleine de santé, elle avait sacrifié de gaieté de cœur ses charmes pour se consacrer tout entière aux soins des soutirants. Combien les hommes sont ingrats ! Je | ne sais ce qui m'arrêta de prendre devant ces malades exigeants la défense de la sœur Sainte-Marie;, mais je me promis de lui Faire oublier ces injustices que peut-être elle n'ignorait pas, car à l'hdpital tout se sait.

Un jour que la sœur supérieure me demandait de mes nouvelles en me rencontrant : — Allons, ditelle, vous allez mieux; mais pourquoi, lieutenant, lisez vous de mauvais hvres?

Là-dessus, elle me quitta, me laissant confondu et hors d'état de répondre. De mauvais livres ! D'où partait une semblable accusation, sur quoi était-elle basée? Je n'avais pas eu le temps jusque-là d'ouvrir un seul des volumes que j'avais apportés, et ces livres étaient de ceux particulièrement que les esprits les plus pieux admettent : la Bible et Swedenborg, c'est-à-dire le fondement de la foi, et ce qui contribue à l'exalter.

Un peu ému de ce reproche, fait d'ailleurs avec plus de sympathie que de réprimande, je pris le chemin de ma chambrelte, et ce qui me frappa tout d'abord en entrant furent les trois volumes posés sur une planchette au-dessus de mon lit. Pour la première fois, j'ouvris la Bible, l'esprit préoccupé du rapport singulier que quelques mauvaises langues avaient fait à la supérieure. En feuilletant machinalement le

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volume, je tombai sur la première page, et tout me fut expliqué. Cette Bible, en eiTet, devait passer pour un mauvais livre auprès des sœurs. C'était une édition protestante à laquelle je n'avais pas pris garde jusqu'alors. La communauté me regardait comme un parpaillot pour avoir introduit dans l'hôpital un ouvrage à l'usage des reformés. Quant au livre de Swedenborg, dont j'essayai de lire quelques pages sans m'intéresser à des extases d'un ordre trop mystique pour un élève de Saint-Cyr, il se pouvait que le titre de Traité de l'amour scortatoire eût effarouché la communauté. Mais la communauté n'entrait pas dans ma cellule ! Jamais la supérieure n'en avait passé le seuil. Et les livres posés sur une planchette au-dessus de mon lit, à une certaine hauteur, ne pouvaient être pris à la main.

Comme je faisais cette instruction rapide, la porte s'ouvrit doucement, et la sœur Sainte-Maiie apparut. Son visage aussitôt se couvrit de rougeur, et d'une voix émue :

— Je vous dérange, fit-elle.

Cette entrée fut une révélation pour moi.

— Au contraire, ma sœur; j'avais justement un mpt à vous dire.

Erabairassée, la religieuse restait sur le seuil de la porte.

— Croiriez-vous, ma sœur, que la supérieure m'accuse d'introduire ici de mauvais livres?

La sœur Sainte-Marie était visiblement troublée.

— C'est une Bible, dis-je en lui montrant le grog

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18 HISTOIRE DU UEUTESAST ÏAlEWnN.

volume que je tenais, une Bible traduite par un protestant, mais qui n'en est pas moins la Bible... La supérieure me prend-elle pour un calviniste ? Je suis catholique, ma sœur, et ma mère est une femme d'une grande piété.

— Ah ! fit la sœur Sainte-Marie avec une satisfaction qu'elle ne cherchait pas à' dissimuler.

— Quant à l'autre livre...

Je me levai pour le présenter à la religieuse.

— C'est inutile, fit-elle en avançant la main pour repousser le volume.

— Maisjetiensà me justifier...

— On m'attend, je suis pressée, dit la sœur Sainte- Marie en fermant la porte.

L'attitude de ta religieuse quand elle me trouva dans ma cellule, sa précipitation à sortir, me donnèrent la clef de la petite mercuriale que m'avait infligée la supérieure. Il était certain pour moi que, pendant mon absence, la soeur Sainte-Marie, lilic d'Eve comme toutes les femmes, avait jeté un coup d'œii sur ma bihiiotlièque. Peut-être la règle de l'ordre auquel elle appartenait lui faisait-elle un devoir de prévenir la supérieure des moindres faits particuliers aux malades. Et cependant il m'en coûtait que la religieuse eùi fait un rapport me concernant, quoique le zèle pieux qui lui avait fait commettre une bévue me Ht sourire, car pas un malade, à ma connaissance, n'était muni de livres aussi pieux que les miens. J'en voyais dans les cours qui lisaient des journaux qui n'avaient rien de commun avec le Bill-

le&i du Sacré-Cœur; d'autres se promenaient, dévorant des volumes qui sentaient le cabinet de lecture. Et c'était moi, en possession d'une Bible et d'un livre mystique, qu'on accusait d'introduire dans l'hôpital de mauvaises doctrines!

Cet incident me sembla assez piquant pour en régaler tes oreilles de l'économe.

— Vous avez raison, me dit-il, le coup doit partir de la soeur Sainte-Marie, qui est très-pieuse. Je tous engage fort à vous disculper près d'elle, si vous ne voulez vous mettre à dos toute la communauté.

— Mais je suis innocent.

— Qu'importe ! il faut obtenir votre pardon.

— Demain, pensai-je, j'essayerai de me justifier auprès de la sœur Sainte-Marie.

Car elle venait chaque jour, à la suite des repas, s'inquiéter si je ne manquais de rien.

Le lendemain, la sœur ne parut pas au déjeuner. Également elle s'absenta au dîner, et cette absence jeta une ombre dans mon esprit. C'était pour moi le plus agréable des desserts que l'apparition de la religieuse pendant mes repas, quoique sa visite ne durât pas plus de quelques secondes et amenât presque invariablement les mêmes motifs de conversation; mais il n'est pas de médecin qui puisse remplacer la sœur de charité. Quelque chose de supérieur même à la famille ressort de son service ; j'aurais été soigné par ma mère, que ses soins ne m'eussent pas paru plus doux.

11 semble qu'appeler une étrangère ma stmr consti-

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SO HISTOIRE DU LIEIITEKAHT VALEKTIX.

tue tout de suite une parenté qui n'a plus rien de ia vulgaire humanité. On se sent moins homme, moins brutal, à prononcer ces mots. Le premier jour de mon entrée je murmurai ma sœur plutât que je ne l'accentuai, ayant à cette époque un fond de timidité qui . me faisait paraître de tels termes trop intimes ; cependant, comme tous les malades appellent ainsi les religieuses, je me conformai à la coutume.

Pendant quelques jours je n'aperçus la sœur Sainte-Marie qu'à la visite : son devoir la faisait accompagner le chirurgien et ses élèves au chevet des malades, où elle était là pour représenter l'adoucissement du pouvoir médical par l'assistance religieuse. Maintenant elle se tenait à l'écart pendant la consultation, ce qui m'ancra de plus en plus dans l'idée que seule la religieuse avait pu faire un rapport à la supérieure sur mes lectures, qu'elle [pouvait croire favorites. Peut-être la sœur Sainte-Marie se repentait-elle de m'avoir attiré une mercuriale 1 Elle avait bien compris à mes quelques paroles que je voulais présenter ma défense ; mais elle ne voulait sans doute pas reconnaitrc ses torts, et c'est pourquoi elle fuyait jusqu'à mes regards, craignant d'y voir une ombre de reproche.

Un matin, le directeur de l'hôpital vint me rendre visite.

— Ne vous ennuyez-vous pas trop chez vous, lieutenant? me dcmanda-t-il.

— Je serais un ingrat, dis-je, si je méconnaissais les soins dont je suis entouré... Grâce au brave

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