‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 26 sur 26 · C.,K,gle · texte numérisé non relu

C.,K,gle

Z2È LA COXËDIE AC&DËHIQDE.

quoi Raymond ne donnait-il pas signe de son existence? Paule se sentait capable de mille audaces pour avoir des nouvelles de Raymond. Lui, la laissait seule, isolée. Paule pleurait, se sentant oubliée !

En face de la Maison de pierre, c'étaient d'autres douleurs.

La veuve, dans la chambre àe son fils, assise devant le bureau de son fds, évoquait les tristes pensées qui fatalement la séparaient de lui.

Raymond envoya un long regard aui deux fenêtres et s'éloigna.

A une demi-heure de marche de la ville, au port de l'Embouchure, se trouvent les ponts Jumeaux qui relient le canal de Brienne à la Garonne. Les arches, se rédéchissanl dans l'eau, troublent seules la tranquillilé d'une nappe large et limpide.

Si les rues do Toulouse sont calmes le soir, les quais sont déserts à onze heures, et le pont n'est traversé que de grand matin par les jardiniers qui apportent leurs provisions à la ville.

Ce soir-là soutflait le vent marin. Peu de Toulousains eussent afîronté le passage du pont dont s'était emparée une noire brise.

A la lueur d'un réverbère apparut Raymond, une valise à la main. Lentement il traversa le pont, regardant les rares feux allumés encore dans la viUe; sur l'autre rive aucune lumière n'apparaissait.

A mi-chemin du pont, Raymond s'accouda sur le parapet qui fait face à la ville. Au loin se détachaient des masses confuses et grises. De petits points de lumière piquetaient de lourdes ombres. Ces ombres,

Raymond s'efforçait de les pénétrer par le regard. Là, dans ce groupe de maisons, reposait Paule. Le yent pouvait siffler en toute liberté, la pluie tomber, l'orage éclater! Il n'est point de tempêtes pour les êtres envahis par la passion. Cliagrins, ambition, amour, autant de préservatifs contre le froid et l'orage.

Du parapet du pont l'œil ne pouvait rien distinguer. Tout était ombre profonde, silence glacial. Lentement de gros nuages gris disparaissaient sous d'épais nuages noirs, semblables à des rêves chargés de tristesse. Le ciel était en harmonie avec le cœur ulcéré de Raymond qui ne pouvait se rassasier de suivre ces lourds bataillons nuageux.

Au loin apparaissait une lune pâle (pie masquaient par instants de sinistres balayures. On eût dit que l'astre nocturne souffrait des voiles de deuil qui cachaient sa face morne.

Sombre nuit qui cadrait avec les lugubres sensations de l'amoureux.

Raymond passa longtemps à contempler la ville, l'eau, les nuages.

Après quoi il franchit le parapet.

De chaque côté du pont sont des assises de pierre assez larges pour donner asile à un homme. Debout, on n'y saurait tenir sans être vu ; un être étendu disparait pour les passants.

Tel était l'endroit qu'avait choisi l'amoureux. Une idée lise l'appelait au fond de la rivière.

Il est de ces chagrins qui s'emparent du cœur et ne laissent à l'homme ni trêve ni merci qu'il n'ait obéi

=, Cookie

h une voix sourde sans cesse criant : Il faut mourir ! Les esprits Temnes luttent et tentent de ne pas se laisser renverser. Plus sombres que les nuages, ces troubles montent du cœur au cerveau, garrottent la résistance, s'emparent de la volonté et placent en sentinelle des sensations désespérées, qui répètent le

— Il faut mourir I

Si l'amour, tentant d'échapper à ces conjurés, fait flotter au loin sa bannière de vertes espérances, des pensées troublantes la dérobent à la vue du malheureux, et du milieu de ces ombres l'écho répète :

— Il faut mourir!

Tout poussait Raymond au suicide. Pourtant deus lîgiires de femmes se détachaient sur l'horiison des jiensécs du malheureux ; mais Raymond se croyait quitte pour avoir dit adieu à sa mère, adieu à Paule, Et la même pensée malsaine sonnait sans cesse le glas fnnébre :

— Il faut mourir!

De gais souvenirs d'enfance se dessinaient roses et souriants, auxquels répondait la voix de la Fatalité :

— 11 faut mourir !

La verdure des platanes et des oliviers ne pouvait lutter contre les nuages noirs qui commandaient :

— Il faut mourir !

Si la petite source auprès j:lc laquelle Raymond avait senti pointer son talent poétique reparaissait, de livides reptiles, passant leur ti^te dans la mousse, sifflaient :

— Il fautmoui-ir!

LA COMÉDIE ACADÉHIQUE. Ô31

Le cœur sec criait :

— Il faut mourir!

Les paupières arides :

— Il faut mourir !

La main glacée :

— M faut mourir !

Les dents claquetantes :

— Il faut mourir!

La poitrine oppressée :

— Il faut mourir!

Les soucis des nuits sans sommeil :

— II faut mourir!

Le vent soufflait :

— 1! faut mourir !

L'eau : '

— Il faut mourir!

Chœur lamentable et désespéré, oii chaque voix se fondait dans un funèbre unisson.

Raymond prit la valise et la jeta dans le canal.

Un son sourd se fit entendre. La valise creusa un trou. Autour de l'endroit où elle avait disparu, un cercle donna naissance à d'antres cercles toujours s'allongeant jusqu'à ce que la nappe d'eau reprit son calme.

L'endroit était bon. Le canal savait conserver un secret.

Lentement Raymond se leva, considérant l'endroit où avait disparu la valise.

En ce moment, un cri arrêta Raymond :

— Malheureux !

Une main s'était emparée de lui, le serrait convul-

312 L* COHËDie ACADÈHIQUE.

sivement. La vois, plutôt un sanglot qu'une voix, s'écriait :

— Méchant enfant!

Dn voile passa sur les jeus de Baymond ! De l'autre côté du parapet, madame Falconnet, les bras passés au cou de son fils, disait :

— Faut-il mourir avec toi ?

Il est de ces événements qui frappent les esprits les plus déterminés.

La mort n'effrayait pas Raymond. En face de sa mère, il perdait tout sentiment, toute volonté.

MO, Cookie

Quand Raymond reprît ses esprits, son corps éprouvait un singulier baliincement ; mais il ressentît une douce chaleur à la poitrine.

— Courage, Raymond! disait une voix d'homme que le jeune homme cherchait à reconnaître.

La chaleur que l'amoureux ressentait à la poîtrine était produite par l'étreinte de la veuve, qui, en ce moment, se sentant doublement mère, ne quittait plus ce fils ingrat.

Une voiture dans laquelle Raymond était assis auprès de sa mère causait ce singulier balancement.

La voix que le jeune homme cherchait à reconnaîlre était celle du docteur Gardouch.

En vertu de l'amour maternel, madame Falconnet plongeait dans les pensées de son fils. Quand Raymond eut quitté brusquement la demeure de la veuve pour se rendre au:( messageries, madame balconnet

tomba dans un profond abattement. Un coup de massue que ce départ 1

Une heure la veuve resta sans penser, sans réfléchir. Certains chagrins sont composés d'effets tellement poignants qu'ils émoussent les pointes aiguës de la douleur. C'est un abaltement sourd, une sorte de paralysie du cerveau, où les causes du chagrin se fondent eu troubles morbides.

Cet accablement dissipé, madame Falconnet monta à la chambre de son fils. Elle avait soif de toucher aux objets qui lui appartenaient. D'habitude la petite table où s'asseyait Raymond, en face la fenêtre de Paule, était chargée de papiers. Les papiers avaient été brûlés la nuit précédente.

La veuve s'assitsurla chaise où s'asseyait Raymond. Elle posa les coudes sur la table, la tête dans les mains, dans l'attitude où souvent elle avait surpris son fils, et alors se passa un phénomène connu des hommes dont le râle au barreau, au théâtre, en chaire, est d'émouvoir le public. Leur âme s'incarnant dans l'esprit de ceux qu'ils ont à représenter, ils savent ce qu'ont pensé en de certaines circonstances les natures les plus diverses, car ils ont endossé masques, passions, vices de ces diverses natures.

Si ces intelligences arrivent à de tels résultats par la volonté d'émouvoir le public, une mère piiiso on elle des facultés naturelles plus vivaces encore.

Papiers brûlés, départ précipité, douleui' profonde de l'amoureux furent des indices qui, à cette heure, firent tressaillir madame Falconnet.

Raymond refusait de la laisser venir à Paris !

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LA COMÉDIE ACADËKIOUE. > 335

Il n'avait pas voulu que sa mère l'accompagnât au bureau des messageries !

11 était parti tout à coup avec une mince valise, dans laquelle il lui semblait indifférent que le linge entrât

Ces mille détails se présentèrent à la veuve comme des témoignages accablants.

Alors, les vifs chagrins qui s'étaient emparés d'elle se dissipèrent pour faire place à une étude plus attentive des souffrances de son fils, l'eu à peu la mère arriva à la certitude que la perte assurée de Paulc devait conduire Raymond à quelque drame.

Il couvait une sombre idée au départ. Il fallait le retrouver sans perdre un instant, tout de suite.

Sans savoir où elle dirigeait ses pas, madame Falconnet sortit, résolue, l'œil aux aguets.

Comme un animal qui cherche son maître, la mère suivit le chemin par lequel Raymond avait passé. Elle ne se trompait pas, elle n'hésitait pas. On eût dit que des jalons étaient posés au coin de chaque rue pour la guider dans ses recherches. Que ceux qui ne s'étonnent pas qu'un agent de police trouve un voleur audelà des mers nient la seconde vue donnée à la maternité.

Tout être qui aime profondément un autre être le voit, le suit, le touche, lui parle a travers les distances.

Ainsi la mère put arriver à temps pour empêcher le suicide de Raymond. Elle se sentait une force considérable. Si son fils eût résisté à ses prières, elle se fût jelée à l'eau pour le sauver.

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330 LA^COÏËDIE AGUlfiHQUE. |

Le courage avait abandonné Raymond. Dans tout suicide, il entre une part d'aliénation. L'homme n'a plus son librearbitre; terrassé par le malheur, la seule îorce qui lui reste est de prêter aide à son ennemi triomphant, dont il craint de nouveaux coups.

C'était l'avis du docteur Gardouch, qui, revenant de consultation d'unvillage voisin, avait trouvé au milieu du pont madame Falconnet, au moment où elle s'efforçait d'arracher son ûls à l'abime.

Sauter à bas de sa voiture, voler au secours de la pauvre femme dont les forces ne suffisaient pas pour enlever Raymond de la plate-forme du parapet, fut pour le docteur l'affaire d'un instant, Aidéde la veuve, il transporta dans sa voiture Raymond évanoui, et ramena dans sa propre maison le lilsetla mère.

Le reste de la nuit, tous deux la passèrent au chevet du jeune hommequi, brisé par l'émotion, s'était laissé aller au sommeil.

Trop d'àmes succomberaient aux secousses de la vie, si le sommeil ne commandait aux émotions d'arrêter leur cours.

A l'aube, le docteur dit à la veuve en lui montrant Raymond, dont le souffle s'échappait paisible :

— Votre fils est sauvé, madame ; maintenant le voilà propre à supporter la vie... J'ai quelques ordres à donner, ajouta-t-il... Pour ne pas quitter Raymond, étendez-vous sur ce fauteuil qui est dans le cabinet de toilette. Vous aussi avez besoin de repos. D'ici vous entendrez le moindre mouvement de votre fils.

U est de ces regards auprès desquels pâlit toute parole. La mère ne remerciait pas le duclciir ; mais de

..,„.C.>ogle

LA COHËDIB ACADÉMIQUE. 337

ses yeux s'échappa un ineffable remerciment muet qui remua Gardouch. Le vieux vottairien voilait ses émotions par le sarcasme. Les vices, les passions et tes hassesses de l'humanité le révoltaient; un regard de mère lui faisait oublier ces misères.

— S'il vient quelqu'un, dit-il, ne vous montrez pas; il faut que Raymond se réveille le soleil dans la chambre, le soleil dans le cœur.

Madame Falconnet suivit les instructions de Gardouch. Elle avait foi en lui ; il avait déjà sauvé son fils.

Ëtendue dans le fauteuil, la mère écoutait la respiration de Raymond, et à tout instant, par la portière du cabinet de toilette, jetait un coup d'œil sur le (ils qui lui avait causé de si vives émotions.

Sur le matin, la porte s'ouvrit doucement. Gardouch parut avec René d'Espipat, qu'il conduisit près du lit de Raymond. Caché derrière les rideaux du Ut, le docteur attendit.

René avait pris la main de Raymond, qui fit un Ic- {^er mouvement, ouvrit les yeux.

— René! s'écria-t-il.

— Oui, René que tu accuses à tort... Pauvre ami ! as-tu pu penser qu'une fois de plus je serais ton adversaire? Pouvais-je prévoir que tu aimais cette jeune fille?,.. Ali! Raymond, aime Paule et rappelle-toi que j'ai mis mon cœur et mon épée à ton service.

Des larmes de joie coulaient des yeux de Raymond. 11 embrassait René et ne pouvait répondi'e.

Le soleil qui inondait la chambre de ses rayons fit passer une ombre sur les traits de Raymond. 11 ne re-

. Cookie

35tt LA GOHËUIB ACADÉMIQUE.

connaissait |)as la chambre où il était couché et se regardait comme le jouet d'une vision.

— Ma mère ! s'éeria-t-il tout à coup.

Le songe se dissipait. Il se rappelait la scène nue tume des Ponts-Jumeaux. Au même moment madame Falconnet se jetait dans les bras de sou fils, ne cherchant pas à arrêter ses larmes qui baignaient le front de Raymond.

Tous se taisaient: l'ami, la mère, lé docteur. Les joies les plus vives sont celles qui ne laissent pas place à la parole.

Pour Raymond, il eût été complètement heureux si l'image de Paule eût apparu au-dessus de ce groupe d'amitiés, qui, après tant d'angoisses, cherchaient à le réconforter.

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Toulouse conservera longtemps, avec le nom de la belle Paule, le souvenir du lundi qui précéda d'une huitaine la fête des (leurs annuelle.

L'abbé Supplici avait réussi dans ses projets.

Paule, blessée de l'oubli de Raymond, acceptait le concours avec ses conséquences. EUe soumettait son cœur et sa main au jugement de l'Académie !

Les candidats ayant été admis à lui présenter leurs hommages, tous passèrent par le seuil de la Maison de pierre, à l'exception de Raymond.

Le complot de l'abbé Supplici, Negogousse qui en avait reçu confidence, l'approuvait ; il avait horreur de Massabrac, se disait que Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe étaient des futurs impossibles, et voyait sans trop de déplaisir sa fille devenir la femme de Saturnin, en tant que successeur de M' Trebons.

La ville étaif aussi divisée que les salons. Ces candi-

L»-,...Cuo^^lc

540 U COMÉDIE ACADÈHIQUE,

daluies engendraient des discussions comme s'il se fût

agi de politique.

Remporter une fleur du Capitule était déjà un événement, mais une jeune fille! H y avait là de quoi troubler toutes les imaginations.

Le rayonnement poétique qni illumine les figures du passé s'attachait à h fiUe de Negogousse, que peu de personnes connaissaient dans Toulouse. A ses charmes naturels, Paule joignait le mirage de beauté dont les siècles passés ont enveloppé sa patronne.

La beauté, telle que l'entrevoyait l'imagination populaire, était appliquée à la jeune fille avec des tons mystiques qui rendaient plus grotesques encore Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe.

Massabrac et Saturnin étant à peu près inconnus dans la ville, l'opinion publique concluait à l'union de Pnule et de René d'Espipat. Le renom de ce dernier parmi les étudiants, sa bravoure en faisaient un de ces types chers aux masses, toujours prêtes à applaudir les êtres en évidence.

Si quelques cspritsd'élitese rattachaient à Raymond, ils formaient un petit groupe et n'inspiraient aucune inquiétude à M. Supplici, qui, à part lui, souriait du rôle de triomphateur que le peuple décernait à René,

Maintenant il préparait la cérémonie, recrutant, de concert avec madame de Parrequeminières, des voix en faveur de Saturnin.

Cet événement communiquait ta vie à l'Académie ; aussi les mainteneurs avalent-ils décidé qu'une éclatante manifestation publique précéderait leur décision.

Une députation des Jeux-Floraux devait partir à

LA COHËDIË ACADÉMIQUE. 511

midi du Capitole pour aller chercher Paulc à sa demeure, l'escorter et lui rendre les hommages publics que jadis les capitouls exigeaient de décerner à sa patronne. A quelque opinion que les habitants appartinssent, à celte heure ils se ralliaient à la cérémonie qui devait couronner l'heureux aspirantà la main de Paule. Une telle union, préparée par l'Académie, offrait quelque chose de particulièrement poétique, que ne représentent en pareille circonstance ni le mariage cir vil, ni le mariage religieux.

Le secret avait été par hasard si bien gardé par les mainteneurs, que la plupart d'entre eux ignoraient le nom du triomphateur qui sortirait de l'urne.

Toutefois, l'abbé Suppliei fit pari de ses projets à madame de Parrequeminiéres, lui cachant le résultat de ses transactions avec Massabrac. Et cependant le prêtre, malgré le profond empire qu'il exerçait sur lui-même, en était arrivé à un état fébrile, craignant qu'au dernier moment un grain de sable ne l'arrêtât dans sa marche.

Massabrac fut présenté par lui à tous les mainteneurs qui tenaientpour Saturnin. Massabrac avait trop parlé de son ([énie, trop vanté la langue félibre, trop juré d'annihiler ce forfantaïre de Victor Hugo, ce l'énguïssous de Lamartine.

Dans l'humanité, Massabrac ne reconnaissait que Massabrac. Opinion choquante pour les mainteneurs, qui, eux aussi, se croyaient des satellites poétiques d'un certain éclat.

Enfin le soleil d'un grand jour illumina la place du Capitole.

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Ui [A COHËDri! ACADÉMIQUE.

Un à un arrivaient les mainteneurs, qui avaient demandé quelques rajeunissements à l'art de la toilette.

M. de Pompertuzat, un pouce dans l'entournure de son gilet, la poitrine bombée, regardait de haut le populaire.

Madame de Parrequeminières, entourée de l'élite de la noblesse féminine, attendait que le signal fûtdonné (le prendre dans le cortège le rang attriliué à celles qui devaient recevoir Paule de la main de son père.

Pons de Luncl avait fait couper sa perruque en présence de quelques Illustres, qui, par là, devaient constater que le mainteneur jouissait encore de sa chevelure. C'était un sacrifice de vingt-sept francs ; mais Pons de Lunel ne reculait pas, aux jours de grande cérémonie, devant cette excessive dépense.

Le crâne de M. Resplandy, rond et brillant comme une bille de billard, fut, le matin même, savonné, lavé à grande eau, puis épousseté délicatement par une servante dressée à cet exercice.

Les Labastide-Deauvoir et leurs alliés formaient groupe autour d'Escanecrabe, tous portant à leur boutonnière une reullledes horribles plantes chantées par le botaniste.

Laffitte-Tigordannc se bissait sur la pointe de ses escarpins pour complimenter madame Douladoure, liabilléc des couleurs de Tarc-en-ciel.

L'abbé Supplici, penché vers la portière de la chaise du marquis de Peschbusque, lui recommandait une dernière fois de tenir ferme pour Salurnin.

Un roulement de tambours coupa court à ces cn-

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U CONEDIli: ACADÉMIQUE. 343

tretiens, et le cortège se mit en marche vers la rue de la Dalbade.

Cinq mille pcrsonnessuivaient le cortège. Les équipages conservaient dirGcilcment leur rang au milieu du concours de cette populace qui n'avait pas assez d'yeux pour contempler les quatre candidats marchant derrière les dames patronnesses.

Massabrac obtenait un succès complet parmi le peuple, car à haute voix, sans morgue ni fierté, il parlait à ceux qui le coudoyaient, s' écriant avec une persuasion communicative :

— A moi la gentille bachelette !

Saturnin, les yeux baissés vers la terre pour se donner une contenance, se massait les mains.

En tète du cortège la musique jouait l'air de la Belle Paille, populaire depuis un mois.

Les académiciens étaient triomphants ; sous le beau ciel proTençal oîi brillent annuellement des fleurs d'or et d'argent, par une heureuse innovation, on opposait une fleur délicate, une Jeune fillle.

A cette idée, les cœurs des plus vieux maintcneurs s'épanouissaient. C'était une belle plume arrachée par les Illustres h l'aile de la jeunesse. Une suave odeur d'anciens troubadours chassait l'aigre et le rance académiques.

Le cortège arriva à la rue de la Dalbade, et l'émotion populaire, qui se traduisait par des paroles bruyantes, augmenta encore pendant que le cortège se rangeait aux environs de la Maison de pierre, dans l'ordre suivant :

En tête, M. de Pompertuzat.

TiH LA COSÉDIE ACADËHIOUK.

Adroite, madame de Parrequeminières, qui, entouréo des daines des plus nobles familles, devait recevoir Paule à l'ouverture de la porte.

A gauche, les aspirants à la main de la jeune fille.

En face, l'Académie formant corps.

Sur les côtés, peuple et curieux.

Le grand maître do la cérémonie, M. de Pompertuzat, fît signe alors aux musiciens de donner une aubade à celle qu'on venait chercher avec tant de pompe.

Après quoi, la tête haute, pénétré de sa mission, M. de Pompertuzat s'avança vers la porte de l'hôtel.

Suivant le cérémonial qui avait été réglé entre Negogousse et l'abbé Supplie!, il fit résonner d'un ' coup sonore le gros marteau de fer,

A l'intérieur de la Maison de pierre, aucun bruit ne répondit.

Au second coup de marteau l'émotion populaire redoubla. Encore un instant, la jeune filleallait sortir de l'hôtel.

Il avait été réglé qu'au troisième coup seulement Paule apparaîtrait.

Les Toulousains de toute qualité, qui se pressaient dans la foule, admiraient par avance le brillant costume sous lequel se montrerait cette beauté que tant d'incidents avaient posée comme merveilleuse.

Au troisième coup tous les cœurs palpitaient.

Rien ne répondit au troisième coup !

Quelques secondes se passèrent dans une muette indécision. M. de Pompertuzat, inquiet, regardait les jalousies du premier étage ; de la foule s'échappaient des murmures.

MO, Cookie

— La toilette de Paule n'est sans cloute pas terminée, dit madame de Parrequeminières.

Le bruit se répandit parmi les curieux que la belle Faule était encore aux mains des couturières.

Cependant M- de Pompertuzat semblait scandalisé que Negogousse qui, lui, n'avait rien à voir avec les couturières, n'ouvrît pas les portes de la Maison do pierre.

Curieux et fluet, Laffitte-Vigordanne s'était avancé, appliquant l'œil à la serrure de la porte.

Un^an! terrible, que chacun crut lui avoir fracassé le crâne, lit pousser au candidat un cri aigu.

Sans remarquer la présence de Laffitte-Vigordanne, M. de Pompertuzat avait frappé violemment le marteau de la porte, pendant que, courbé près de la serrure, le candidat recevait un énorme contre-coup.

— Un instant! dit Massabrac à M. de Pompertuzat qui se préparait à secouer de nouveau le marteau retentissant.

Le félibre s'étant avancé sous le balcon, la foule fit silence.

Alors Massabrac récita une prière en l'honneur de Paule, oîi le vent se montrait gingoulo, la foule gingoulo, le cœur du poëte gingoulo, le soleil gingoulo, l'Académie gingoulo. Et à la suite de cette divino musiquéto, la pouléto ne sortait pas de sa chambrelto !

Ce morceau pathétique se terminait par un cri des entrailles, que si rarement les poètes modernes ajoutent aux beautés des chefs-d'œuvre du passé.

— Gingoulo! gingoulo! s'écria Massabrac, par un retour en manière de ballade.

.ï« LA COMÉDIE AaDÉMIQïE.

Du fond du cœur de tous les assistants s'échappa un murmure : Gingoulo ! gingouh !

Ce nouvel appel étant resté sans résultat, le peuple cria:

— Faute !

— Pan ! répondit le marteau secoué par M. de Pompertuzat.

— Paule ! la belle Paule ! reprirent nombre de voix.

— Pan ! pan ! pan 1 faisait le lourd marteau sous la main du maïnteneur.

— Nounde sort! s'écriait Massabrac.

Un bruit d'espagnolette se fît entendre au premier étage.

— La voilà ! voilà Paule! cria la foule.

La fenêtre s'ouvrit, donnant passage à Gardouch qui, railleur, attendit que les murmures produits par son apparition fussent dissipés.

Ayant salué à trois reprises les Illustres, les dames de la noblesse, les candidats :

— 11 est regrettable, dît Gardouch avec un sourire sarcastique, que tant depersonneséminentesse soient dérangées en vain. L'Académie des Jeux-Floraux ne pourra malheureusement couronner aucun des aspirants à la main de mademoiselle Paule,

Un rire formidable de la foule accueillit cette singuHère révélation.

Gardouch ayant fait signe qu'il avait encore à parler :

— Pour échapper, dit le docteur, à un concours qui ne répondait pas à son libre sentiment, mademoiselle Paule s'est dérobée à toute recherche.

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ik GOiuËDit académique:. Ul

— Malédicieure ! s'écria Massabrac.

Ayant ainsi parlé, le docteur salua l'Académie et i'erina la fenêtre, laissant à leur déconvenue les nobles dames, les Illustres, les candidats qui baissaient la lêle devant les huées de la foule.

Tristement, les mainteneurs songeaient à se disperser, lorsque le cri de gingoulo fut poussé tout à coup par un groupe d'étudiants avec un singulier accent.

— Gingoulo! reprit la foule.

Alors se forma une immense farandole, sautant, criant, appréhendant au passage avec Francazal-Sanitas M. de Pompertnzat, aux cris de Gingoulo! Gingoulo !

Quoi qu'elle Itl, madame Douladoure entra dans la danse. Gingoulo! Gingoulo !

Pons de Luncl y perdit son chapeau numéro deux. Gingoulo! Gingoulo!

Madame de Parrequeminières, comme la feuille enlevée par le vent, tournoya, prise de vertiges. Gingoulo! Gingoulo!

La farandole obligea Escanecrabe à donner la main à Laffitte-Vigordanne, son riïal . Gingoulo ! Oinyoulo !

Toute l'Académie tressautait aiiisi que dans une danse macabre ! La farandole sans pitié, comme la mort, ne reconnaissait ni rangs ni titres.

L'abbé Supplici faisait vis-à-vis à Saturnin. Gingoulo! Gingoulo!

La farandole prenait les proportions d'une trombe !

Dans une embrasure de porte avait été déposée la chaise du marquis de Peschhusque qui , quoique n'ayant guère plus de sang qu'une allumette, avait

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348 LA GOHËDIE AGADËHIQUE.

voulu assister à cette cérémonie. Deux hommes vigoureux s'emparèrent des brancards de la chaise à porteurs et la firent entrer dans la farandole, secouant comme une salade le malheureux marquis aux cris de Gingoulo ! Gingoulo !

A. la tête d'une bande d'étudiants, Fajon criait le plus fort. Il reparaissait au bout de deux ans d'absence et, après sa fâcheuse affaire avec Raymond, avait besoin de se refaire une popularité. Sa barbe était plus longue que de coutume, les ailes de son chapeau calabrais plus larges, et le soleil du Languedoc avait bronzé son teint.

Se sentant soutenu parla population, il criait: Gingoulo! Gingoulo! d'une voix de tonnerre,

Massabrac, qui, par son allure de taureau, avait échappé à cette farandole excessive, murmura :

— Voilà un escourpion à qui je donnerais bien une girouflada sur la faça.

Fajon n'entendit pas cette menace.

Massahrac passa près de lui et, lui marchant sur les pieds :

— Prends garde, andoulha (andouille), dit-il. Fajon regarda Massabrac , qui se posait en face de

lui.

— Âs-tu bientôt fini, ditlefélibre, àe tambour inar de la tangua ?

— Gingoulo! criaient les étudiants.

-^ Gmj^oM/o.' répéta Fajon.

— Potel ! soufDa Massabrac à l'oreille de Fajod. Fajon sourit.

■^ Droga! continua Massabrac.

.....Cuo^^lc

LA COHËDIB ACADËHIQUE. 5iQ

Fajon eut le tort de reculer.

— Méchant lèbre (lièvre) ! reprit Massabrac.

Les étudiants, tout à la Tarandole, ne prêtaient pas attention aux injures du félibre.

— Punaisa ! dit Massabrac. Fajon tourna le dos.

— CItin (chien) I s'écria Massabrac.

Fajon haussa les épaules.

— Vielh naveou (vieux navet) ! fit Massabrac. Fajon, pour rompre avec le fâcheux, fit de nouveau

chorus avec les étudiants.

— Je te m'en vas graver, dit Massabrac, un gingoulo sur le nas.

Fajon devint soucieux et tenta d'échapper au félibre. Mais Massabrac l'avait saisi au collet et, un genou contre le ventre, disait :

— J'ai bien envie de t' enlever une peira de la bouflga (une pierre de la vessio).

Celadeïenait sérieux.

— Grande patraca, je suis un bouffetiaire, s'écriait Massabrac hors de lui.

— Un Tabricant de soufflets, pensa Fajon, qui se sentît perdu .

— llépète donc gingoulo, si lu l'oses, pouUroun, dit Massabrac, certain de la lâcheté de son adversaire.

Fajon ne soufflait mot. Et à côté de lui tournoyait la bruyante farandole qui ne lui permettait pas d'appeler de défenseur.

— Tiens, grand coïonne, dit Massabrac en donnant un soufflet terrible à Fajon, voilà un bouffet!

— Monsieur I s'écria Fajon,

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350 U COMÉDIE AGADÈHIQVE.

— Et Toilà un viragant (revers de loaiD), continua Msssabrac.

— Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Fajon.

— Voici un bouffeloun, dit Massabrac continuant sa distribution, et voilà na sou ffletoun...

— Monsieur, reprenait Fajon consterné, nous nous reverrons..,

— En attendant, voilà un bouffet de maçou, continua Massabrac.

— Est-ceuneafTaireque vous cherchez? disait Fajon tremblant.

— Si tu ne connais pas un bouffet de quincaUhier, tiens, reprit Massabrac en bourrant Fajon.

— Vos armes, monsieur, dit le roi des étudiants.

— Mes armes sont un bouffet de tambour, s'écria Massabrac qui ne voulait pas laisser une place vide sur le pouHrat de son advei'sairc,

— C'en est trop, galipian! dit Fajon.

— Âh ! tu oses m'appeler galipian , voilà un bouffet de charroun.

Fajon poussa un cri de rage.

— Et maintenant, merdaïoun, dit le félibre, secouant Fajon et le jetant par terre, lu sauras ce que c'est qu'un coup de pied dans la mamiita.

Un hurlement de Fajon, abattu par le coup de la fin, amena autour de lui des défenseurs; maïs Massabrac était entré dans une telle fureur que les étudiants usaient à |ieine s'attaquer à l'Avignonuais, aussi terrible qu'un cheval emporté.

Après maintes goiirmadcs écliangéos pour la défejige de Fajor, que Massabrac jurait do crevei-, les

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LA COMËDIB ACADËHIOUE. ?IM

combattants se dispersèrent, remplissant la ville du bruit causé par ces événements.

— Les buveurs de sang, sous la Terreur, dit M. de Pompertiizat quand il fut remis des secousses d'une telle journée, n'ont pas commis de pareils excès.

Ayant souscrit aux désirs de son père, Paule s'apprêtait, la veille de ce scandale, à marcher au Capltole, le cœur brisé. Des conciliabules secrets qu'elle avait surpris entre Negogousse, l'abbé Supplici et son protégé, indiquaient une entente à laquelle Raymond n'avait aucune part.

Chaque être en proie à la tristesse est doublé d'un inquisiteur qui recueille mille indices, les classe, et, à un instant, apporte une vive lumière dans ces troubles accumulés. Paule, maintenant, épiait l'abbé Supplici dans ses paroles, ses gestes. Le prêtre faisait un clif^neraent d'yeux à Negogousse, Paule le voyait. Une poignée de main donnée par M. Supplici à Negogousse devenait un indice. Jusqu'à la fa^on dont l'abbé entrait ou sortait était commentée par la jeune fille, souriante en apparence ; mais seules les lèvres obéissaient à la volonté intérieure.

LA GuMilDEl:: ACADËHlQliE. Ô53

Satumii), ni Massabrac, ni LafûUs-Vigordanne, ni EiJcanGcrabe, ni le prêtre n'avaient conscience de celte transrormation déjeune fille en femme réllécliie.

Le seul qui cumprît Paiile fut René d'Espipat.

Chaque prétendant avait le droit d'entretenir le soir, dans le salon de la Maison de pierre, celle à la main de laquelle il aspirait. Paule jouissait de toute liberté à cet égard. M. Supplici, ne craignant plus René, le reg^irdait parader comme un brillant officier d'ordonnance.

Cependant René avait surpris le secret du jeu do l'abbé Supplici. S'il eût pu voir Raymond, il eut épargné à son ami les angoisses de la nuit des Ponts-Jumeaux.

En apprenant par le docteur Gardouch la nouvelle du désespoir de Raymond, l'indignation de René fut vive.

La connaissance de ces intrigues, qui causaient le malheur de Paule et de Raymond, révolta l'âme droite du jeune homme.

Lui-même, d'ailleurs, ainsi que la marquise, avait été dupe du prêtre. Certain d'obtenir le pardon de sa tante, au cas où le dénouement de son entreprise aurait besoin d'être poussé à l'exlréme, René n'hésita plus. Reprenant le masque de soupirant, il alla, comme ses rivaux, faire sa cour à la belle Paule.

— Je viens de la part de Raymond, lui dit-il à voix basse.

Paule regarda René avec inquiétude. Elle se sentait environnée d'embûches et n'osait se confier à personne.

35t LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.

— Mademoiselle, dit René qui comprit les doutes de la jeune (illc, je suis l'ami de Raymond.

Le courage et la loyauté se lisaient dans les yeux du jeune homme.

— ■ Ayez conliance malgré vos ennemis, mademoiselle ; je viens vous rendre courage.

— Du courage, oui, j'en ai bien besoin.

Alors Paule se plaignit de l'ingratitude et de l'abandon de Raymond.

— Lui vous abandonner! s'écria René... Qui a pu vous faire croire? L'abbé SuppHci sans doute... Toutes ces perfidies m'effrayent pour vous, mademoiselle, continua René, Vous êtes perdue pour Raymond si vous ne prenez un grand parti.

Paule regarda le jeune liomme avec inquiétude. Alors René raconta à la jeune fdle les projets'de suicide de Raymond, comment il était gardé dans la maison dcGardouch; il insista particulièrement sur la crainte que ceux qui l'aimaient éprouvaient de le voir retomber dans son chagrin si la main de Paule lui était enlevée.

Il n'y avait pas à hésitera cette heure. II fallait que Paule mît les aspirants dans l'impossibilité d'accepter sa main.

La fuite était le seul moyen d'imposer Raymond à Negogousse.

La luitc ! Ce mot fit froid à la jeune fille et la remplit de trouble. René s'aperçut, à l'alternance de pâleurs et de rougeurs de Paule, de l'émoi que produisait son conseil ; sans s'y arrêter il revint sur cette idée, cîir i! fallait brusqncr l'avenlurc, no pas laisser la jeune

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fille rétléchir, l'entraîner dans un coup de tête pour Bon bonheur.

Tout était déjà prêt pour la fuite.

Ce plan, René l'avait confié à madame de Parrequeminières, qui, si elle ne s'intéressait pas absolument anx amours du poète, gardait une vive rancune à l'abbé Suppliai du scandale public auquel elle avait été mêlée,

René pressait sa tante avec tant de cbalcur, il parlait si éloquemment en faveur de son ami, que la marquise s'en inquiéta.

— Un enlèvement! dit-elle d'un air sévère.

Bené ne làcliait pas pied, affirmant qu'un grand malheur résulterait du tissu d'intrigues deM.Supplici, qui faisait servir l'Académie à la réussite d'un Saturnin, présenté faussement à tous sous le nom de Poucliarramel. René ajoutait qu'il était en mesure de prouver la parenté trop proche du clerc avec le prêtre.

— Son fils! s'écria la marquise...

— J'en suis certain.

— Voilà qui va discréditer l'Académie, reprit madame de Parrequeminières.

— Et quel coup pour le clergé ! ajouta René. Heureusement, vous, ma tante, et moi, sommes seuls à connaître ce secret.

— Bien, René ; je reconnais là la loyauté et la prudence des d'Espipat.

Alors René, profitant de la situation, revint sur le projet de fuite de Paule avec Raymond.

Dans une chambre retirée où madame de Parreque-

minières n'iidmetlait personne, était un grand portrait représentant la marquise en costume du Directoire, habillée d'une robe à la grecque d'une transparence qui ne protégeait guère plus le modèle que les gouttes d'eau sur le corps de la Vénus sortant de l'onde. Dans cetLe peinture il était difficile de trouver la noble dame défendant le trône «t l'autel dans son salon académique. La marquise âgée n'avait plus souvenir de sa légèreté sous te Directoire, Le mauvais sujet René y retrouvait la même femme.

L'amour qui ne connaît pas d'obstacle, l'amour qui mène le monde, l'amour dont chaque être conserve le parfum, René en fit le sujet d'une thèse si tendre que madame de Parrequeminières se souvint de ses vingt ans. La cause de Paule était plaidéc avec une telle persuasion que la marquise sourit :

— Ce siècle est d'un bourgeois ! On ne connaît plus l'art de l'enlèvement.

— Aussi, ma chère tante, je m'adresse à vous, sachant qu'avec votre esprit vous donnerez quelque tour licite à l'aventure.

— Faute est-elle consentante? demanda la marquise. Elle est bien jeune? Vous vous êtes laissé imposer dans ce siècle des lois d'un rigorisme!... Les tribunaux sont très-sévères pour les majeurs qui enlèvent des mineures... Le scandale sera considérable.

— Tant mieux, dit René. 11 faut que ce scandale dévoile le système d'intrigues de l'abbé Supplici.

— Ne me parle plus de cet homme abominable, dit la marquise. Il s'est conduit indignement avec moi.

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U COUÉDIB ACADÉHIQUE. 3S7

et JG tui montrerai qu'on ne se joue pas d'une Parrcqueminières.

Encore une fois René supplia tellement sa tante, qu'elle entra dans le complot. Il s'agissait d'avoir la libre disposition d'une maison de campagne appartenant à la marquise.

Pour échapper aux conséquences judiciaires d'un enlèvement, madame de Pairequeminières recevrait elle-même Paule des mains de Raymond. La marquise ne quitterait pas Paule jusqu'à l'arrivée de Negogousse.

La connaissance delà fuite de la jeune fille, répandue dans Toulouse, ferait que le père ne pourrait refuser son consentement à Raymond.

Ce plan, madame de Parreqneminières finit par y souscrire, et René alla trouver Paule.

— Si vous aimez Raymond, si vous ne voulez pas appartenir à un Saturnin, demain soir à la nuit nous vous attendrons à la porte de derrière (jui donne dans rile de Tounis.

Paule ne répondait pas.

— Songez, mademoiselle, qu'après-demain il serait trop tard.

Le devoir , l'afTection pour son père arrêtaient Paule.

— Chargez-moi, mademoiselle, déporter quelques bonnes paroles au pauvre Raymond.

— Je l'aime! s'écria Paule.

A un mois de là fut célébrée l'union de Paute et de Raymond, en présence de la noblesse ralliée autour des époux par madame de Parrcqueminières.

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:;S3 LA CO»ÈDIE ACADËStQnE.

Ce fut ie dernier coup porté n l'Acadcniie des Jcuxrioraux, qui y perdit son maititeneur le plus délié, l'abbé Supplici.

L'archevêque, ayant eu vent des troubles apportés dans les deux familles par les intrigues du prélre, t'envoya dans une cure médiocre d'un département éloigne.

— Quand je te disais, s'écria Loubens signant au contrat de Raymond, que tu aurais besoin, par une sombre nuit, de l'aide d'amis dévoués, enveloppés de manteaux couleur de muraille !

Toiiloiisc-Paris. 1R03-1886.

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