‹ Madame Eugenio. Histoire du Lieutenant Valentin. Le marronier. Les bras de la Vénus de Milo. Les deux amis. La sonnette de M. BerloquinChapitre 25 sur 26 · L.....Cuo^^lc · texte numérisé non relu

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fit LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.

bragé pour que ni l'un ni l'autre des combattants ne Tùt exposé aux rayons du soleil, Loubcns mit les épées aux mains des adversaires.

— Vous êtes, dit-il, deux galants bommes, messieurs ; une blessure, si légère qu'elle soit, réparera les griefs réciproques de la soirée d'hier. Je vous donne la main à Ions deux, certain que tous aurez assez d'empire sur vous-même pour ne pas vous laisser emporter.

Les épées et les yeux des deux adversaires se croisèrent; René d'Espipat, froid, dédaigneux, bardiment ' campé. Pour Raymond, il attendait sans crainte comme sans impatience, avec le seul regret de ne pas trouver au bout de son épée celui qui avait insulté Paule.

Dès la première passe René d'Espipat comprit que son adversaire voulait seulement se défendre ; et, comme Itaymond avait reçu d'excellentes leçons d'escrirne, il semblait difficile de le forcer dans ses retranchements.

Cette façon de combattre est de celles qui irritent les épées impétueuses. D'une nature froide en apparence, d'Espipat s'emportait en raison de la résislance qu'on opposait. Plusieurs fois il feignit de se mettre à découvert, espérant attirer son adversaire dans le piège ; mais Raymond se tenait toujours sur la défensive.

Ce ferraillement dura près de cinq minutes, une éternité pour les témoins d'un duel.

— Messieurs, reposez-vous, dit Loubens interposant sa canne entre les deux jeunes gens.

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LA COHÊDIC ACADËIUQUG. 65

— Allons donc, dit d'Ëspipat en repoussant vivement la canne de son épée.

Ce mot rendit Loubens soucieux. Il voyait poindre la colère sur les traits de d'Espipat, el à la ferme résistance qu'opposait Raymond, il élait à craindre que son bouillant adversaire né s'enferfàt lui-même en voulant écarter cette épée, plutôt un bouclier qu'une arme agressive.

— Répondez-moi donc, monsieur, s'écriait René irrité qui, avançant d'un pas, força son adversaire â reculer.

Acteur dans le drame, il semblait que Raymond y assistât comme témoin, tant élait grand son calme.

René d'Espipat, cependant, communiquait de nerveux éclairs à son fleuret. Par un coup que ne pouvait prévoir Raymond, il lui fit sauter l'épée des mains.

— Voilà dix minutes que vous combattez, dit Loubens, l'honneur est satisfait, messieurs?

Les témoins de l'étudiant semblaient acquiescera cette proposition.

— Continuons, dit Raymond'.

— Parfaitement, répondit René.

Cette fois les combattants changèrent de jeu. La fougue de d'Espipat semblait avoir passé dans le bras de Raymond qui, maintenant, forçait son adversaire à la défensive.

L'arme enlevée de ses mains avait piqué l'amourpropre de Raymond. Alternances dangereuses où l'impétuosité faisait place au calme, la modération àl'altaque passionnée.

W U COHËDIE ACADÉMIQUE.

LeB fers ployaient comme des fouets ; les regards des adversaires lançaient des flammes.

Louhens veillait, plein d'anxiété, craignant un mouvement qui mit en danger la vie de l'un ou de l'autre eombaltant.

Tout à coup un cri s'échappa de la bouche de» témoins.

Plus rapide que l'éclair, l'épée de d'Espipat était entrée profondément dans la poitrine de Raymond, qui tomha sur lui-même !

^- Malheureus ! s'écria d'Espipat aussi pâle que )e blessé.

Un genou en terre, prenant la main de Raymond, Loubens se pencha sur la poitrine du blessé :

— J'ai peur, dit-il d'une voix altérée.

Les acteurs du drame, éperdus, osaient à peine se regarder.

— Je cours au village, dit Lagardelle, chercher un médecin.

Pendant la demi-heure qui suivit, ce fut un morne silence troublô seulement par quelques exclamations.

Raymond ne reprenait pas ses sens. Rien n'était plus poignant pour tes témoins que ces lèvres pâles et cette chemise ensanglantée.

Pour échapper à cet accablant spectacle, d'Espipat s'éloigna et revint bientôt, son chapeau rempli d'eau. Avec des soins fraternels il étanelia lui-même un sang qui l'accusait.

Les yeux de Raymond étaient fermés, les battements du cœur faibles. Et le médecin n'arrivait pas! Enfin,

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LA COUËDIE ACADÉnOtlE. 67

Lagardelle reparut, suivi de paysans qui portaient un brancard .

— Il n'y a pas de médecin dans le village, dit-il.

— Partons pour Toulouse, dit Loubcns.

Le sinistre cortège se remit en route, d'E^pîpat tenant exhaussée la tête de Raymond, qu'il ne pouvait regarder sans que les larmes lui vinssent aux yeux.

Les quatre témoins, en proie à des remords, sedi- Baient que sans eus ce duel n'eût pu avoir lieu, et intérieurement se eondajnnaient.

A pas lenEs, le groupe arriva aux portes de la ville.

— Vous ne pouvez rester avec nous, dit Loubcns à d'Espipat. Qui sait si nous ne ramenons pas un tîls mort à sa mère ! La foule vous accuserait...

D'Ë=pipat prit la main de Loubens.

— Mes amis et moi allons courir chez différents médecins, afm d'en envoyer un immédiatement à la Dalhade.

Ce qu'avait prévu loubcns arriva.

Les gens du faubourg, voyant ce cortège, furent frappés de l'air soucieux du journaliste et du peintre, non pas que le peuple s'arrêtât à l'idée d'un duel, les rencontres étant rares entre étudiants ; mais cette (igure décolorée qui apparaissait à travers les voiles du brancard, inspirait la pitié.

A chaque pas grossissait la foule de femmes et de jeunes filles, émues et curieuses d'apprendre quelques détails sur l'événement.

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Ce triste dénoùment fui bientôt connu de Paule,qui i en ressentit une douleur profonde.

On avait ramené Raymond mourant. La rumeur publique ne donnait pas deux jours de vie au blessé.

Paule monta plus d'une fois à sa chambi'e. Elle sanglotait en voyant fermées les persiennesdo la fenêtre que jadis ornaient de si gais bouquets de Qeurs. Maintenant c'était un tombeau.

Il semblait à la jeune fille qu'à travers les persïennes glissait la sourde lueur de cierges placés autour | d'un lit où s'écoulait la vie de Raymond par l'ouvert ' ture d'une plaie béanle. 1

Si elle l'eât osé, Paule eût pris des vêtements de deuil. L'imagination des jeunes filles va si loin !

Aucune parole n'avait été échangée entre les deux i jeunes gens. Presque par hasard, des bouquets furent

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Lk COMÉDIE ACADÉMIQUE. 60

placés l'un en face de l'autre. La foi de Paule était engagée ; aucun homme ne pouvait trouver place dans le cœur qu'intérieurement elle avait donné.

Cette fois la jeune filtc s'entendit avec Mamette qui ne tarissait pas sur l'événement, car elle avait vu l'arrivée du sinistre cortège, et l'émotion de la vieille servante en contant ces détails permettait à Paule de laisser couler ses larmes.

Tous les habitants de la rue allèrent s'inscrire chez madame Falconnet. Faute poussa son père a la même démarche. 11 était trop proche voisin pour ne pas rompre avec ses habitudes réservées ; mais une vieille femme de ménage ne put donner que des nouvelles alarmantes sur l'état de Raymond.

Les médecins désespéraient de l'élat du malade. Une consultation avait eu lieu, et le fameux docteur Gardouch secouait la tète à chaque visite.

Tels étaient les renseignements sur l'élat du malade.

Un incident permit touteFois à Paule d'avoir des nouvelles plus directes de Raymond.

Dès le premier jour, l'abbé Desinnocends fut appelé par la mère du malade. 11 n'y avait pas un instant à perdre. La religion suivit la science au lit du moribond.

Pendant huit jours, l'abbé ne quitta madame Falconnet que pour vaquer à ses devoirs religieux. La veuve avait reçu une telle secousse, qu'on craignait pour sa raison.

M. Desinnocends, quoiqu'il ne connût pas Raymond, se sentait plein de pitié pour cette famille éprouvée

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parle malheur. Tel était son râle que de prêter son assistance à ceux qui avaient besoin <le lui. Le prêtrei ne faisant marcher la religion qu'en second, s'était constitué garde-malade du jeune homme, dont la vie semblait s'écliapper à chaque soulfle.

Une lésion profonde avait atteint Raymond dans les organes essentiels à l'exislonce, et le docteur Gardouch s'étonnait qu'un homme eût pu résistera un tel coup d'épée.

— J'ai soigné, dtsait-il, bien des blessés en duel {Gardoueli avait débuté par exercer la médecine dans un régiment) ; je n'ai jamais guéri une perforation du poumon.

A chaque auscultation répondait un sifflement interne que le médecin faisait remarquer au prêtre, Raymond manquait d'air et ne répondait que par de sinistres râles.

L'émotion soulevée dans la ville par ce duel fut profonde. Les journaus du pays en donnèrent les moindres détails, publiant chaque jour un bulletin de la santé du malade; mais l'imagination populaire, en quête de l'inconnu, n'accepta pas la querelle à l'orchestre du théâtre comme suflïsant à mettre la vie d'un homme en danger, et quoiqu'il s'en défendit, René d'Espipat fut regardé comme un rival de Raymond. On supposait qu'il s'agissait de quelque amour.

Pour Fajon, qui aurait pu donner la clef du duel, il ne se montrait pas, ayant conscience de sa lâcheté.

Les mots de Raymond relatifs à la procession de la Daibsde, pendant la discussion au théâtre, lui étaient

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entrés dans l'oreitle comme du plomb fondu. Il avait été reconnu, châtié tout à coup par un jeune homme. Pour la première fois, depuis dix ans qu'il tenait le sceptre de la royauté parmi les étudiants, Fajon manqua de se rendre au café de la Comédie, à l'heure de l'absinthe.

On ne s'en inquiéta pas d'abord, le corps des étudiants tout entier étant ému de l'instruction qui se poursuivait contre d'Ëspipat et les témoins de l'af* faire; mais la fâcheuse issue duduet fut modifiée dans le public par l'intérêt que )a jeunesse témoignait à Raymond.

Des listes, couvertes de signatures, furent portées par d'Ëspipat lui-même à ta maison de madame Fafconnet, pour témoigner combien le corps répudiait l'agression dont Baymond avait été victime en plein théâtre.

L'abbé Dcsinnocends, sans s'en douter, mettait du baume sur la plaie de Paule, lui rapportant les moindres détails de cc'.te affaire.

Pour la première fois, Paule lut des journaux.

Voir imprimer chaque jour l'étal de Raymond, ses faits et gestes avant et après l'affaire, donnait au blessé un caractère héroïque particulier. La maladie éleva au-dessus des autres hommes Raymond, dont la mort sans cesse pronostiquée annonçait un deuil public.

Paule pourrait suivre le convoi en habits de deuil, qu'elle ne quitterait plus, ayant décidé qu'elle entrerait au couvent.

Elle s^tait fait indiquer par l'abbé Desinnoeends la

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n LA COMÉDIE ACAOÉIUQUE:

situation du blessé, la place que son lit occupait dans la chambre. Comme elle avait quelque leinture de dessin, Paule trasa d'après les indications du prêtre un croquis tel que l'abbé Desinnocends, à qui elle demandait des conseils pour rendre )a scène plus réelle, fut étonné de cette divination. Les renseignements du prêtre étaient convertis en traits si eiacts qu'une reproduction photographique n'eCt pu rendre l'intérieur de l'appartement avec plus de réalité.

Mais Paule ne montra pas le dessin à son confesseur quand il fut terminé.

La ligure de Raymond était trop ressemblante. Au profil amaigri du malade se joignait le souvenir d'un Christ sculpté dans l'entre-couronnement d'un autel de la Dalbadc, que Paule avait sous les yeux aux offices et qui semblait un symbole de la situation de Raymond. C'est l'instant où Nicodème et Joseph d'Ârimatbie apportent des parfums pour en oindre le corps du Christ, pendant que la Vierge prie agenouillée près du tombeau.

Combien Paule souffrait, moins heureuse que la Vierge, de ne pouvoir assister )e jeune homme mourant!

Un matin, l'abbé Desinnocends entra dans la Maison de pierre.

— Une lueur d'espoir 1 s'écria-t-il.

Paule pâlit cl s'appuya contre un meuble. La catastroplie l'avait trouvée courageuse ; un rayon d'espérance la rendait faible. Elle eût voulu embrasser le prêtre qui, répondant à ses vœux les plus chers, lui apportait la bonne nouvelle.

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L'abbé Dcsinnocends ayant passé la nuit près du malade qui, pour la première fois, sortait de sa longue torpeur, Haymond fit entendre quelques sons, les premiers depuis qu'il était tombé sous ï'épée de son adversaire.

Dans la matinée, survint le docteur Gardouch.

— Je n'ose encore répondre de la guérison, dit-il à madame Falconnet, mais c'est là un heureux symptôme.

Toutefois, il recommandait un silence absolu dans la chambre du malade, permettant à peine à la mère de Raymond de s'y montrer.

Comme il arrive en pareil cas, celte nouvelle, réjtanduedans Toulouse, parut aussi favorable que les premières consultations étaient désespérées.

Cbacun fut heureux que Itaymond eût échappé à un si grave danger, et Loubens annonça à ses lecteurs cette guéridon inespérée dans des termes alTectueux, qui prenaient- leur chaleur de ce qu'ayant été m^lé à ce drame, le journaliste se regardait comme le complice de la mort d'un homme.

Paulc buvait CCS articles.

Elle se les faisait lire à haute voi\ par son père, les relisait elle-même à la vieille Mamette et s'enfermait dans sa chambre avec le journal comme en face de caractères magiques.

C'étaient des reliques que ces nouvelles. Paule s'ingénia à en faire un cahier, dont chaque page contenait le bulletin de la maladie inséré dans le journal, depuis la première annonce du duel.

L'amour n'est pas sans parenté avec la dévotion.

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74 LA GOMËUIE ACADËVIQUE.

Il est une librairie de pieté, dans la rue du Taur, où se vendent des images religieuses entourées d'ornements finement itécoupés à jour, pieuses estampes que les dévotes emploient en manière de signets dans les Paroissiens.

Paule acheta une certaine quantité de ces images, remplaça les portraits des martyrs par les articles de journaux et coloria elle-même les ornements qui servaient de cadre, suivant la nuance favorable ou défavorable des bulletins quotidiens.

Il lui restait un sachet de sa mère, une pocbe de satin brodée en cannetille d'argent, qu'elle conservait comme le plus précieux des souvenirs. Dans ce sachet, elle inséra les bulletins qu'elle lisaitet relisait sans cesse.

Maintenant, de sa fenêtre, elle guettait la sortie de l'abbé Desinnocends, qui ne se doutait pas qu'en quittant le malade, un cœnr blessé l'altendait, L'hcrcliant dans ses yeux un reflet du jeune homme qu'il venait de visiter.

Paule eût voulu tomber malade afin d'être soignée par le docteur Gardouch qui )a toucherait de la même main qui avait touché Raymond. Son imagination travaillait, passait d'un bonheur idéal à de profondes souffrances. Raymond pouvait avoir une rechute. C'étaient des allernances de carillons joyeux et de cloches lu- .guhres, de fêtes et de deuil.

Toute la conduite de Paule se ressentait de ces imaginations, ce qui étonnait profondément Négogousse. Si une mère ne lit pas toujours dans )e cœur de sa fille, quelle énigme n'offre-t-'il pas à un père!

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NegogousBe attribuait ces variations de caractère au caprice, un des mois les plus fantasques de la langue française.

Les caprices de Paule se changèrent en une tendresse filiale inaccoutumée quand Negogoussc apporta la nouvelleque le «jeune homme » était sauvé.

Paule sauta au cou de son père sans craindre de l'étonner. Toute la ville prenait un (e) intérêt au sort de Raymond, que Ncgogousse trouva naturel le cri de sa fille lorsqu'elle apprit la nouvelle de ta guérison.

A partir de ce moment la félicité, chassée par des images funèbres, reparut dans la Maison de pierre.

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Madame Falcoanet ne vivait plus depuis la maladie de son fils.

A demi anéantie dans un fauteuil, ce fut dans cet état qu'un matin la trouva le docteur Gardouch, qui s'écria :

— J'espère sauver votre fils, madame.

Un sourire illumina les yeux de la veuve.

— Est-ce possible? s'éiîria-t-elle.

— Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé, osa dire le docteur.

A Toulouse, une telle affirmation est un blasphème.

Cependant Gardouch sortit plein de joyeuses pensées. Une fois de plus, en plein quartier delà Dalbade, à quelques pas de l'église où était adorée l'idole, il avait pu manifester sa libre opinionsur la patronne des Jeux-Floraux.

Ainsi, grâce à sa science médicale, il était permis

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au docteur de détruire par ses rudes aFRrmalions la réputation de Celle qu'on invoquait comme la Vierge, aux séances solennelles du Capitole.

Ce sont de ces joies sarcastiques, savourées par certaines natures délicates que les Gcrontes se repentent d'avoir dédaignées.

A deux reprises différente^!, dis ans auparavant, Gardouch, déjà célèbre par ses recherches physiologiques, s'était présenté comme candidat à un fauteuil vacant aux Jeux-Floraux. Ses opinions libérales l'avaient fait repousser, et dès loi% rAcadémic se créa un adversaire redoutable. Plus tnrd, il est vrai, certains académiciens firent dvs avances au docteur ; il était trop lard.

Gardouch, dans ia force de l'âge, eût été heureux de s'associer aux travaux de l'Académie. A cinifuante ans, le docteur, plongé dans l'étude, comprenant la brièveté du temps et ne croyant pas que ses connaissancos pussent être de quelque utilité dans une société entichée des doctrines du passé, s'isola dans sa bibliothèque, se prit de passion pour la bibliophilie et resta le célèbre Gardouch qu'on appelait en consultation dans tout le département; mais quoique sa réputation médicale fût solidement ancrée et que la fortune eût répondu à sa vie de travail, il était resté dans l'esprit du docteur un levain de rancune sans cesse en fermentation.

De mille traits satiriques qui s'attaquaient à la compagnie et aux hommes à la tête des Jeux-Floraux, se forma pour le médecin l'idée que Clémence Isaure élait une fiction.

18 l\ COUÉOIE AaDËHlQtlE.

Deux lignes d'un de ces pamphlétaires qui faisaient | ^émir les presses de la Hollande au dix-septième siècle furent les grains de sable à l'aide desquels Gardouch i tenta d'élever une montagne d'où il accablerait désor^ 1 mais Clémence Isaure. '

Dès lors la vie du docteurfut partagée en deux parts : l'une à rendre la santé à ses malades, l'autre à détruire la réputation de la patronne des Jeux-Floraux. Entravé dans ses aspirations légitimes, Gardouch recueillit tout ce qui, de loin ou de près, avait Irait à celle qu'il appelait a l'aventurière. »

L'aventurière devint une « ennemie, » une ennemie dangereuse comme les plantes de rivière qui enlacent Icsjambes des nageurs et paralysent leursmouvements. Clémence Isaure s'empara de h pensée du docteur qui se réveillait avec son souvenir en lète. Ce fut une obsession qui ne quittait pas Gardouch, une sorte de démon que le docteur tenta d'exorciser par ces paroles qu'il répétait sans cesse : « Aussi vrai que Clémence Isaure n'a jamais existé. »

Sculptures, estampes, peintures, livres imprimés, affiches et brochures qui avaient trait à l'ennemie, le docteur les collectionna aussi pieusement qu'un enthousiaste, et créa dans son cabinet un musée â propos de Clémence Isaure, amassant sans cesse des matériaux pour démontrer la fausseté de son existence.

Ses consultations se ressentaient parfois de cette obsession, et un pharmacien a conservé une ordonnance de Gardouch, qui s'était oublié à signer Clémence Isaure. Heureusement il y avait des temps

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d'arrêt dans ces préoccupations qui eussent pu conduire le docteur à la nionomanie, si l'exercice de son art n'avait fait diversion à celte idée fixe.

Un matin que Gardouch entrait pour s'assurer do l'élat de Raymond :

— Tout va bien, dit-il, l'œil est bon, le pouls meilleur... Encore une quinzaine, et je réponds de votre convalescence... Vous ne pouvez encore lire ni parler, mais je vais vous faire part d'une découverte du plus grand intérêt.

Ayant déroulé une estampe :

— Voilà, dit-il, cette fameuse Clémence Isaure dont nos mainteneurs vantent la grâce et les charmes. Estelle assez déplaisante? Certainement je serais accusé d'avoir fait dessiner une telle poupée, si l'artiste n'avait pas signé de son nom. Begardcz et ne parlez pas... Voici maintenantuneautregravure, absolument contraire à la première... La première estampe nous montre l'aventurière brune; celle-ci blonde. Ce sont deux personnes de lempéran)ent tout à fait opposé. Que dites-vous de cela, mon cher Raymond? Ne partez pas...

Raymond souriait malgré ses souiïrances.

— Et voilà, continua Gardouch, comment on écrit l'histoire !... J'ai rassemblé deux cent soixante-quatre portraits de l'héroïne; il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre... C'est une fiction des époque<< barbares... On peut donc affirmer, sans crainte d'être démenti, même par le fameuxM.dePompertuzat, que Clémence Isaure n'a jamais existé. . . Ah ! je ménage un bon tour à ce Pompertuzat.

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80 LA COUËDIE ACADËHIQUE.

Il faudrait pouvoir noter la façon solennelle dont le docteur prononçait le nom du président des Jeus- Floraux.

— Quand vous irez mieux, mon ami, ajouta Gardouch, je vous mettrai de moitié dans ma confidence.

Raymond commençait à avoir l'usage de ses bras; il lui était toujours interdit déparier. Pour « divertir » son malade, le docteur lui apporta un énorme dossier concernant Clémence Isaure.

— Singulier divertissement, pensa Raymond, C'était un fouillis de notes, de documents, decom-

menlaires, d'indications d'ouvrages qui concernaient la patronne des Jeux-Floraux : dans ce dossier étaient accumulés des crayonnages d'idées que le docteur avait ruminées contre l'ennemie, en pleine rue, en voyage. Il y en avait de tracées sur des enveloppes de lettre, des cartes à jouer, du papier à chandelles, suivant l'endroit où Gardouch s'était trouvé.

— Ail 1 monsieur de Pompertuzat, s'écria pompeusement Gardouch, quand j'aurai le temps de mettre ces notes en ordre!... Pensez un peu, Raymond, à mon titre : Comme quoi Clémence Isaure n'a jamais existé.

Ces mots étaient écrits en gros caractères sur une des feuilles du dossier. Gardouch accrocha le feuillet au mur.

— Voyez-vous ce travail mis en vente chez tous les libraires... Il y a de quoi révolutionner la ville 1

Et Gardouch dansa, malgré sessoisanle ans, autour de l'affiche manuscrite.

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— Que répondra à- cela M. de Pompertuzat ? Car il faut sauver l'honneur de la congrégation, et c'est à M. de Pompertuzat qu'échoira l'honneur deme réfuter. Il se mettra en quatre pour imprimer une misérable brochurelte en réponse à mon in-quarto. PauTre Pompertuzat!... Mon cher Raymond, le plus grand secret sur cette affaire. Je frémis de penser qu'elle ne soit éventée. Gardez ces papiers précieusement ; vous m'en répondez.

Là-dessus Gardouch s'en atla en chantant ironiquement : Pompertuzat ! Pompertuzat!

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Depuis que la nouvelle de la convalescence de Raymond s'était répandue dans la ville, la maison de madame Falconnet avait peine à recevoir les visiteurs.

Une des visites qui fut le plus sensible au malade fut celle de Saturnin de Poucharrnmet, peu après la sortie du docteur.

Malgré l'antipathie qu'essayaient de lui faire partager contre le nouveau venu les clercs de M= Trebons, Raymond n'avait pas oublié sa jeunesse passée au collège, sur les mêmes bancs que Saturnin.

Raymond regardait son ancien camarade avec des yeux de quinze ans, et dans ses yeux ne se reflétaient ni l'auslérité du nouveau clerc, ni ses regards inquiets, ni ta livrée de sacristie dont Saturnin n'avait pu se débarrasser.

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Depuis le duel de son ami d'enfance, c'était h première fois qu'il rendait visite au malade, et à cette heure, s'il venait prendre des nouvelles de Raymond, c'était sur l'invitation de M* Trebons.

Il y a d'heureuses natures qui se fient aux apparences extérieures, ne sondant jamais les hypocrisies dont sont bourrés tant d'êtres vulgaires. Raymond n'avait pas encore été griffé par la société. Il était bon, chacun lui paraissait bon. Tout sentiment d'hostilité et d'envie lui était inconnu ; il ne supposait pas qu'il y eût des hommes hostiles et envieux. Son âme était fermée aux bassesses d'autrui.

Aussi fut-il heureux de la visite de Saturnin, quoique sur les traits de l'ancien séminariste un observateur eût pu lire : bassesse et envie.

Pendant une heure, qui fut une des meilleures de la convalescence de Raymond, il égrena un à un tous ses souvenirs d'enfance.

Gardouch avait défendu au malade de parler. Raymond ne pouvait se taire, rappelé à la vie par la présence d'un ami dans les regards duquel pourtant ses regards ne pouvaient plonger. Il est si doux d'évoijuer les souvenirs de jeunesse ! Les trots mois que Raymond avnit passés couché rendaient à celle heure plus sensible l'image des vertes prairies et des oliviers au milieu desquels il avait joué tout jeune en compaj^nie de Saturnin.

Un sourire de commande passait momentanément sur les lèvres minces de Saturnin, qui semblait vouloir prolonger ces confidences, quoiqu'il les écoutât à peine.

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84 U COMÉDIE ACiDËHlQUE.

Toute son attcntiun élait portée vers la glace du fond de l'alcôve.

Sur le lit de Itaymond étaient éparpilléeR les notes du docteur Gardouch, les unes s'ochappant de volumineux dossiers, les autres en tas, certaines écrites sur l'envers de papiers de couleur, celles-ci à demielTacées, celles-là griffonnées et jaunies par le temps et la poussière.

Lentement les paupières de Saturnin se tevaienl et allaient de la glace du lit aux manuscrits; mais il baissait aussitôt les yeux, semblant commander à une ardente curiosité intérieure.

Itaymond s'étant interrompu dans ses afTectueux te rappelles-tu de jeunesse, Saturnin avança la main vers les dossiers. Raymond, tout au passé, ne put remarquer ce geste. Pris d'un certain accablement :

— Je me sens fatigué, dît-il.

Il était plus pâte qu'à l'arrivée de Saturnin, elle timbre de sa voix était moins vibrant.

Saturnin de nouveau avança le bras vers les papiers.

— Vous avez tort de trop travailler, Raymond, dit- il. Raymond le regarda avec des yeux abattus qui répondaient : Travailler !

— N'est-il pas dangereux dans une convalescence de s'acharner à d'aussi volumineux dossiers?

— Ces papiers, dit Raymond, appartiennent au docteur Gardouch, qui me quitte à l'instant.

L'être le moins défiant eût remarqué le singulier tressaillement des paupières de Saturnin. Encore une fois, il regarda la glace du fond de l'alokve, étudiant tour à tour les papiers et la ligure du malade.

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LK COSrËDlE ACAOËHIOIJË. 85

— Cet amas de dossiers doit vous gèiter, dit-il à Baymond... Vous avez besoin de repos ; je vais ranger les manuscrits sur la commode.

— Merci, dit Raymond d'une voix faible. Il se retourna du côté de la ruelle.

— Le jour vous fiitigue, ajouta Saturnin. A quoi bon ces rideaux ouverts?

Itaymond ne répondait plus.

Saturnin ferma les rideaux de la fenêtre, débarrassa le lit des papiers ; et comme ils étaient en désordre, il passa quelques minutes, non sans émotion, à les ranger.

Après quoi il se retira sur la pointe du pied.

A peine dans la rue, Saturnin hâta le pas. Lui qui d'babitude marchait posément, aurait étonné par la précipitation de sa démarche ceux qui le connaissaient.

On eût dit un voleur poursuivi.

Ce fut ainsi qu'il arriva à l'hôtel du Petit-Raisin, occupé par l'abbé Supptici, qui lui avait donné une chambre dans son appartement.

Un curieux se fût arrêté dans la jolie cour au coin de laquelle une tour élégante attire les regards par un escalier à jour délicatement sculpté. Saturnin n'avait guère d'yeux pour ces détails d'architecture ; il leur préférait une sombre porte brune piquée des vers, sur laquelle une image pieuse, collée, portait ces paroles en exergue :

Sainte Vierge, Ayez pitié des pauvres pécheurs.

Cette porte donnait entrée dans l'appartement de l'abbé Supplici.'

86 LA GONËDIE ACADÉMIQUE.

Plusieurs fois, Saturnin tira le cordon de fer rouillé, ce fameux cordon formé d'anneaux dont les gens du peuple ont fait un proverbe :

« froid comme le cordon de sonnette de l'abbé Supplici, » disent les Toulousains, en parlant d'un homme réservé.

L'abbé n'étant pas rentré, Saturnin arpenta plusieurs fois un long corridor peint à la chaus, avec une large bordure noire.

Comme l'abbé ne rentrait pas, Saturnin grimpa à l'étage supérieur de la tourelle en poivrière, au haut de laquelle M. Supplici l'avait logé, et il attendit.

Alors il pensa aux conseils de son directeur, et en comprit seulement ce jour-là l'importance.

En accueillant à la an de ses études le jeune homme, M. Supplici fut certain que l'ancien élève qu'il avait eu dans sa classe au séminaire, alors que le prêtre était professeur de seconde, était resté dans la bonne voie. Tout l'indiquait, physionomie, coupe d'habits. Cependant, le prêtre sonda Saturnin, cherchant quelle part se réservait la nature dans la pousse de ce jeune arbre.

Un mois il le laissa libre dans son développement, afm d'étudier si les premières greffes tiendraient, et quels rejetons pousseraient tout à coup.

Il n'y eut rien à émonder dans la nature de Saturnin, qui conserva la sauvagerie du séminaire au milieu de Toulouse la civilisée.

Ses mains le gênaient; il marchait habituellement les br.is croises, la tête plus inclinée vers la terre que vers le ciel ; ou, décroisant les bras, il prenait ses

U COMÉDIE AC4DËMI0VB. SI

mains l'une dans l'autre comme un homme qui ne sait qu'en faire. La soutane lui manquait. Un gendarme qui l'eût rencontré en voyage l'eitt pris certainement pour un prêtre déguisé qui a enlevé les marques de tonsure eu laissant repousser ses clievGux.

— Réfléchissez à ce que vous voyez, mon cher Saturnin; chaque jour rendez-moi compte de vos actions.

Ces paroles, que ne se lassait pas de répéter l'abbé Supplici, étaient entrées profondément dans l'esprit du clerc ; mais ses observations ne semblaient pas intéresser le prêtre, qui, la tête dans les mains, terminait habituellement l'entretien par :

— C'est bien, allez en paix, mon fils.

Quoiqued'une intelligence médiocre. Saturnin comprenait que ses confidences ne portaient pas. Il le voyait à la figure distraite de l'abbé, à l'affaissement d'un regard noir qu'il avait plus d'une fois surpris plein de flammes quand M. Supplici discutait les intérêts de l'Église.

Pourtant aujourd'hui Saturnin attendait l'abbé avec de si vives aspirations qu'un courant magnétique sembla descendre du haut de la tourelle jusqu'à la porte de la cour par laquelle venait d'entrer M. Supplici, car le prêtre leva les yeux, comme activés par une puissance mystérieuse, et aperçut son élève méditatif.

Vivement Saturnin descendit l'escalier et arriva au moment oîi l'abbé retirait sa clef de la serrure.

— Qu'y a-t-il, mon fils? demanda M. Supplici, étonné de l'air singulier de son élève.

Saturnin ferma la porte, ouvrît sa lévite et en tira un rouleau de papiers qu'il tenait serré contre ta poitrine.

=,Coog[c

88 LA GOUËDIE AGADËHIQUB.

— Qu'est-ce? demanda le prêtre de plus en plus surpris.

— Veuillez lire, mon père.

Tour à tour l'abbé Supplici r^ardait S&lurnin et le rouleau de papier.

— Quel est le fou qui a écrit ce grimoire? dit-il après avoir lu le titre où se détachait en gros caractères sur la première page : Comme quoi Clémence haure n'a jamais existé.

D'un signe Saturnin imita le prêtre à continuer :

— Table analytique des preuves et documents, lut l'abbé Supplici, qui plusieurs fois s'écria en faisant le tour de la chambre : Preuves ! preuves ! oh !

D'un ton bref :

— Comment vous êtes-voua procuré ces documents?

— En rendant visite à M. Raymond,

— Un jeune homme, s'écria le prêtre, s'occuper de pareilles matières!

— Ces manuscrits, dit Saturnin, sont l'œuvre du docteur Gardouch !

— Ah! dit l'abbé Supplici.

Il prit les mains de Saturnin.

— Bien, dit-il, très-bien... Vous commencez à rac comprendre.

Les yeux noirs du prèlre brillaient.

— Comment M, Gardouch vous a-t-il donné communication de ce manuscrit?

— J'ai pm communication, ditSaturnin, appujant sur le mot.

L'abbé Supplici étonné s'arrêta brusquement pour regarder Saturnin, qui baissait les yeus. Pour la pre-

o,Cooglc

LA COHÉDIE ACADËSlIQUIi:. 89

mière fois il trouvait quelque inlellii^cncc au clerc.

— Ah ! dit le prêtre en feuilletant le dossier. Intérieurement il rélléchissatt.

— Ces papiers semblent d'une certaine importance, ajoula-t-il. Ce monsieur Raymond vous les aurait- il conliés pour me les remettre?

— Il ne me les a pas confiés, mon père, dit Saturnin embarrassé.

— Parlez, mon enfant, parlez sans crainte, je vous en prie.

Saturnin, rassuré par le ton alîectueux du prêtre, raconta qu'étant allé voir son camarade d'enfance malade, son attention avait été vivement attirée par une ariiche en gros caractères, qui se réRéciiissaient sur la glace du fond de l'alcôve; qu'un tel blasphème attentatoire à la réputation de Clémence laaure l'avait surpris au^ mains d'un jeune homme qui, quoique ne pratiquant pas, n'avait jamais à sa connaissance, tenu d'impurs propos; que la vue des papiers étalés sur le lit lui donna à penser qu'il existait un rapport entre les manuscrits et l'afficbe, et que le sommeil s' étant emparé du malade, il en avait profité pour emporter un des cahiers dans l'intention de le soumettre à son directeur.

— Vous n'avez pas le droit de détourner cette pièce, dit l'abbé d'un ton sévère. C'est le bien d' autrui, vous devez le rendreà son propriétaire...

— Je croyais, balbutia Saturnin, agir dans l'intérêt des bons principes.

— L'intention est bonne. Pourtant vous vous confesserez de cette faute.

o,Coog[c

90 LA COHËDIE AaD&HIQUE.

Saturnin s'inclina,

— Demain, dît le prêtre, tous reporterez chez M. Raymond le cahier à la place où tous l'avez trouTé, et TOUS ferez en sorte de ne pas être vu.

Saturnin, réprimandé, perdait contenance.

— Oui, mon fils, dit l'abbé Supplicl en prenant de nouTeau les mains de sou élèTe, il faut rendre ce manuscrit; mais tous le copierez celte nuit.

Un éclair passa sur la tigure pâle du clerc, qui ne s'attendait pas à cette conclusion.

Cependant le prêtre regardait sonélcTe aTec un intérêt particulier. Tout en se promenant à grands pas, il jetait de singuliers coups d'œil à Saturnin, qui se sentait inspecter de^ pieds à la tète.

— Cher enfant, dit tout à coup l'abbé Supplici avec une inflexion de voie affectueuse que Saturnin ne soupçonnait pas, vous ne voulez pas vous jeter dans les bras de notre sainte mère l'Eglise... Vos parents désirent vous voir occuper un siège dans la magistrature ; il est donc utile que vous preniez une physionomie en harmonie avec la sodété que vous avez à fréquenter.

Saturnin écoutait les yeux baissés.

— Relevez la léte, mon enfant. Dans la vie il faut r^rder les hommes en face. Vous perdriez toute votre puissance à incliner le front ; les hommes croiraient que vous les craignez. Songez qu'un jour vous parlerez devant la foule, à des jurés, à des magistrats. Vous devez leur en imposer ;j vous êtes audessus d'eux, que votre regard soit à la hauteur de

Mo,Coo^lc

LA COHËDIE ACADÉMIQUE. 91

votre mission... Regardez-moi en face, plus fixement encore... Ne craignez rien.

Saturnin relevait les paupières, qui retombaient aussitôt.

— Sans doute vous aurez quelque peine à vous défaire de l'humilité de regard que vous avez contractée au séminaire... L'Église l'a voulu ainsi afin que soient voilés les sentiments du prêtre qui écoute les confidences du pécheur; mais, dans la vie civile, vous n'aurez pas à écouter les révélations innocentes d'une jeune viei^e pleine de troubles. C'est la tète haute que vous invoquerez contre le coupable ta punition de ses crimes. Si je baisse habituellement les yeux, assiégé au tribunal de la pénitence par les pécheurs qui me demandent des consolations, c'est qu'il me faut chercher au plus profond de moi-même le moyen de sauver ces pauvres âmes.

L'abbé prit les mains de Saturnin.

— Tel est mon ministère, tel n'est pas le vôtre, cher enfant. Une seule chose doit vous préoccuper, réussir dans la société. Qu'en public votre ligure soit ouverte, plutôt souriante que grave. Le monde se délie des physionomies plissées. Étudiez-vous à sourire à tout instant, seul, en société, le soir, le matin. Triste lu gai, heureux ou malheureux, souriez... Vous êtes eune; vos traits prendront sans peine le moulage du M}urire... Quelques semaines d'exercice vous donne- 'ont ce masque dont vous reconnaîtrez la nécessité.

Saturnin écoutait avec surprise ce langage sorti de a bouche d'un homme dont il n'avait jamais vu la rravité se démentir ; mais son étonnement redoubla

L»-,...Cuo^^lc

01 LA COHÈDIE ACADÉMIQUE

quand l'abbé Supplici, s'attaquant aux habits du clerc, lui enjoignit d'aller le lendemain chez un tailleur qu'il lui désigna. Comment se pouvait-il que le prêtre fut au courant des modes et des adresses des bons faiseurs, car il parlait des dilTérentcs parties de l'habillement en connaisseur, recommandant tel chapelier et tel chemisier, en homme qui longuement s'est occupé de toilette.

— Pour les parFumeries et les gants, continua l'abbé Supplici, vous vous fournirez chez mademoiselle Clarisse, une jeune personne qui arrive de Paris. Elle demeure sous les arcadi'S de la place du Capitolc; vous reconuaUrez sa demeure au groupe d'éludiants qui tout le jour s'empressent autour du magasin.

Saturnin regarda le prêtre, qui sans s'inquiéter de l'élonnemcnt du jeune homme :

— Je dois vous avertir, cher enfant, que mademoiselle Clarisse passe pour coquette... Sur ce point, je ne saurais vous éclairer ; mais comme les cravates de cette marchande sont, dit-on, élégantes et bien assorties, TOUS n'avez pas à vous inquiéter de la réputa~ tioD de la demoiselle... Ne vous présentez loutefois dans son magasin qu'après la conrection de vos nouveaux habits... Mademoiselle Clarisse pourrait sourire d'un homirie (luî lui semblerait un ecclésiastique eo toilette de ville... Maintenant, cher enfant, i) est temps de vous retirer... Pensez à vos devoirs religieux, et faites-moi passer, avant de vous rendre à l'étude, la copie du manuscrit que demain, sans manquer, vous reporterez à celui à qui son propriétaire l'a confié.

Mo,Coo^lc

cette époque, aspiraient à un fauleuil vacant de demie des Jeux-Floraux deux candidats, entre els l'opinion de l'aristocratie se partageait : l'un é Laffitte-Vigordaane, l'autre Escanecrabe. is deux réunissaient un certain nombre de par- , et deux salons patronnaient activement ces lats, qui avaient chacun des titres particuliers, anccrabe se présentait au Capitole en qualité do ste; son titre principal consistait en une brosur le putrilage de certains champignons dans *lde Bouconne.

itte-Vigordanne n'avait fait qu'un quatrain dans mais c'était un remarquable quatrain. Pendant t-Jours le poète s'attaqua à « l'ogre de Corse » oîgna dans le quatrain d'nn excessif enthoupour les Bourbons.

Labasti de-Beauvoir, une des plus rïches fa-

o,Cooglc

M LA COHËDIli: ACADÉMIQUE.

milles toulousaines, soulenaient vivement la candi; dature d'Escanecrabe le botaniste.

Laltitte-Vt^'ordanne comptait pour appuis les maiDteneurs habitués du salon de madame de Parrequeminières, chez qui s'était conservé dans toute sa pureté le culte du droit divin.

L'opinian publique ne soutenait ni l'un ni l'autre des candidats.

Et pourtant, quoique l'Académie des Jeus-Floraux fût regardée depuis longtemps comme atteinte de sénilité, la ville fut remuée à l'annonce de cette élection. Les salons de la bourgeoisie s'en occupaient de même que ceux de la noblesse. On en parlait au café Tivolier, et le jeu des passions académiques gagaait jusqu'aux commerçants qui s'échauffaient à propos des noms de Laffitte-Vigordanne et d'Escanecrabe, quoique les associant dans un égal dédain.

Chez madame de Parrequeminières, on criblait d'épigrammes le botaniste, et les habitués du salon des Labastide-Beauvoir,. connus pour leur libéralisme, faisaient de vifs efforts pour ruiner la candidature de l'homme au quatrain.

Les plus jolies femmes de Toulouse se ruinaient rn toilette et accablaient de visites les membres de l'Académie, cherchant à détacher quelques voix en faveur de l'un ou l'autre des candidats. Malheureusement il n'y avait pas deux fauteuils vacants, car, à force de sollicitations, le poète et le savant eussent occupé certainement un siège au Capitole.

De jour en jour s'augmentait la difficulté de choisir entre deux hommes si chaudement patronnés.

MO, Cookie

U COHÉDIE AC&DÉHIQUE. B5

Les partis, après avoir mesuré leur force, ne se idaient à aucune concession.

- Vous serez nommé, cher poëte,. disait à Lafi-Vigordanne la vieille madame de Parrequemies.

- le perdrai plutôt mon nom de Labastide-Beaus'écriait le prolecteur d'Escanecrabe, si l'Acadé-

ie fait pas entrer un savant dans son sein.

as la ville, on scrutait l'attitude des candidats

saieni à peine se montrer, tant le moindre de

gestes éveillait la curiosité. Suivant la façon ilscariecrabe portait la tête, on plaignait le poète, ind Larfitte-Vïgordannc semblait' méditatif, les X aux aguets en inféraient que des soucis ranprésageaient sa défaite.

sceptiques qui sourient de l'importance atta> lUX élections académiques ne se rendent pas

du mouvement que la plus mince candidainne à un salon. Alors une activité dissipe les irds du terre-à-terre quotidien. Tous ceux qui

ou de loin appartiennent au monde acadépreHnent un relief particulier. La sonnette ne acquiert pendant tes jours de visites ofli* n timbre solennel.

ittes innocentes qui, si on les compare aux portants qui se pas.sent à la même heure sur e dil globe, otTrent à peine l'intérêt d'un lent de fourmis allant à la conquête d'urt blé, prennent des proportions considérables téi-éts en jâu; ndidats qui foilt leurs visites eilgendhînt

o,Cooglc

ge LA. COKËDIË ACADËIflQUE.

une comédie à cent actes divers, dont ies rôles les plus importants sont confiés aux femmes.

L'Académie des Jeux-Floraux pouvait se montrer fière de sa puissance, illladams de Parrequeminières a elle seule disposait de plus d'influence que loua les académiciens.

On riait dans Toulouse des vieillards qui dansct salon se réunissaient en compagnie de douairières âgées.

Les uns avaient perdu la mémoire, d'autres l'ouïe. La plupart rabâchaient.

Ils représentaient des principes.

Au mot de candidats, ces vieillards tressaîllaicDl comme un cheval hennit au son de la trompelle.

Si les Illustres se souciaient médiocrement de Laflitle-Vigordanne comme poète et d'Escanecrabe commtj savant, ils les respectaient en tant que candidats d' leur vouaient une certaine reconnaissance de ce qu'ib' voulaient bien, en se présentant, jeter quelque liuilt dans la serrure rouillée des Jeux-Floraux.

Tous les jours, les deux camps additionnaient k nombre de voix sur lesquelles pouvait compter chacun des candidats. Il en résultait la certitude que la lutte serait vive, et que les Illustres combattraient au sein de l'Académie corps à corps, un contre un, car Escanecrabc et Laflllte-Vigordanne disposaient chacuo de dix-huit voix qui ne paraissaient devoir se faire ;iucnne concession.

L'élection, à la dernière heure, dépendait de M. de Casielgatllard, qui était allé chercher, l'hiver, un climat tempéré, aux tles d'Hyères. Sa parente, madame

wo, Cookie

U GOHÊDIB ACADËHlQUIi. »7

de Parrcfjuemînières, l'avait supplié de revenir pour cette lutte mémorable; mais le vieillard se faisait prier, craignant d'esposer ses rhumatismes au terrible vent marin de Toulouse.

Chaque malin, madame de Parrequcmiaières écrivait au pauvre rhumatisant, l'accusant d'abandonner le trône et l'autel, s'il restait plus longtemps éloigné du Capitole. Elle lui faisait un tableau pompeux de son arrivée dans la ville, de la gloire excessive qu'il amasserait pour ses vieux jourd en se dévouant à l'Académie.

Sans pitié, madame de Parrequeminières atténuait de sa propre autorité le vent marin, et elle joignait à su lettre l'attestation d'un astronome complaisant de son salon, qui certifiait que ledit vent marin était, par une faveur évidemment providentielle, d'une extrême modération .

C étaient,- suivant la marquise, des bénédictions dont l'Église comblerait le vieillard, qui, le lendemain, d'ailleurs, pourrait i-eprendre le clierain des îles d'Ilyères.

Il ne s'agissait pas tant de récompenser le talent poétique de LafTitle-Vigordanne que de faire entrer à l'Académie un membre bien pensant, dont les opinions connues élaient le gage d'une résistance absolue aux « détestables doctrines modernes. »

Abandonner l'élection, c'était prêter la main aux adversaires de l'Académie; venir, c'était signe de vaillance et de vitalité.

« Songez, mon oncle, écrivait la terrible madame ;ile Parrequeminières, à la nombreuse famille qui doit

gg Ik COHÉDIE ACADËHIQDB.

son lustre à voire réputation, et qui sera marquée d'un signe réprobateur, si l'élection d'un candidal honorable échoue par votre abstention. »

Duns un post-scriptum pressant, la marquise donnait l'opinion du président des Jeux-Floraux, M. de Pompertuzat, qui, consulté à ce propos, s'était é « Vita extra academias non est vita. a

M. de Castelga illard répondit qu'il vivait parfaitement i]Uoi{|ue éloigné de l'Académie, et qu'il saurait gré à sa nièce dç ne plus revenir sur ce sujet. 1

Madame de Parrequeminières ne se tint pas pour' battue. Sa dernière lettre se terminait ainsi : « Vousj devez revenir, il le faut. Ce n'est plus votre nièce qui voua en prie, Dieu le veut!

M. de Castelgaillard ne put s'opposer à celte volonté suprême. Huit jours après, il arrivait couverlj de laine, de rhumatismes et de fourrures, méconUnll des obsessions de sa nièce, et exhalant sa mauvaise humeur contre Laffitle-Vigordanne, quoique la Providence le protégeât si ouvertement.

Cependant une telle ovation fut faite dans le saloD de madame de Parrequeminières à celte voix qui allait décider de la majorité, que M. de Castelgaillard oublia momentanément les fatigues du voyage et ses rhumatismes.

Il devenait le sauveur des Jeux -Floraux ; il était l'honneur, l'admiration et la gloire des dix-huit mainteneurs qui, maintenant au nombre de dix-neuf, ne pouvaient cacher leur orgueil et allaient chanter par la ville le triomphe assuré de Laflitte-Vigordanne et la défaite du bolanisLe Eseanecrabe.

Mo,Coo^]e

LA COÏËDIG ACAD&HIQUE. 99

Le lendemain de l'arrivée deM. de Castelgaillard, le scrutin fut ouvert au Capitole, et la population toulousaine put contempler les Illustres qui, sans crainte de faire tort à leur gloire, albienl appeler sur la tête d'un simple morte) des rayonnements inespérés.

LafTitte-Vigordanne et ses partisans ne se tenaient pas de joie. Le chef de la plus importante famille de la ville, un Caslelgaillard, avait fait un long voyage pour assurer sa nomination ! Gela s'était vu rarement.

Escanecrabe, qui passait sur la place, la tête basse, entendit des murmures railleurs. Une disposait que de dix-buit jvoix! Laffittc-Vigordanne prenait une excessive importance du chiffre dix-neuf. C'était avec une allure de triomphateur qu'il attendait la bataille, et un sentiment de pitié le poussa à présenter des doléances au pauvre Elscaoecrabe sur sa défaite assurée.

Cependant les mainleneurs, partisans de la candidature de Laflitte-Vigordanne, clignèrent des yeux en apercevant dans un coin de la cour du Capitole une vieille chaise à porteur, aux armes du marquis de Peschbusque.

Depuis quelques jours, le bruit de l'agonie du marquis courait à Toulouse. Comment sa chaise était-elle dans la cour du Capitole?

Les maintencurs du parti de Laf6ite-Vigordanne montèrent l'escalier aussi vivement que leur permettait leur grand âge, et ils aperçurent (avec quel dépit!) dans la salin des séances, étendu sur une chaire : longue, un Peschbusque parcheminé, la face empreinte I de la verdàtre pâleur des saint Bonaventure que les

o,Cooglc

100 U COMÉDIE ACiDÉVIQUE.

peintres espagnols ont représenté dictant de pieus» instructions après leur mort.

Ce n'était plus un Pcschbusque, c'était une relique. En apprenant l'arrivée de M. de Castclgaillard, les partisans d'Ëscanecrabe s'étaient emparés du marquis moribond malgré sa famille et avaient décidé qu'une fois de plus M. de Peschbusque déposerait son vote dans l'urne.

Férocité des luttes académiques!

Le médecin de la famille protesta.

Les Illustres se souciaient bien de l'Académie de médecine 1 D'ailleurs le docteur Doriiac, l'un des mainte- Dcurs voués au triomphe d'Ëscanecrabe, avait déclaré que le transport au Capitole du marquis de Peschbusque était moins dangereux que le retour des d'Hyères de M. de Castclgaillard.

Cependant les académiciens étaient dans une certaiiie perplexité, qui se trouva justilîée par le premier vote. Dix-neuf voix appelaient dix-neuf voix.

Les questeurs ayant fait circuler les urnes, le même nombre de boules noires et de boules blanches répondit à chacun des noms des deux candidats.

Dix foix, vingt fois, quarante fois l'entètcmeni fut égal de part et d'autre.

Soixante-dix-sept tours de scrutin amenèrent invariablement dix-neuf voix en présence. Encore les parlisans de LafRtte-Vigordanne voulaient-ils continuer de voter, espérant qu'avant la fin de la séance, le marquis de Peschbusque rendrait le dernier soupir I

Les passions académiques peuvent engendrer de grands crimes.

Mo,Coo^le

LA GOHÈDIE &CADÉI1QUB. 101

Il y avait des membres enragés, excités parle vote, qui, sans hésiter, eussent poussé doucement M. de Castelga illard du haut d'une falaise, quoique ta volonté expresse de la Providence l'eût fait quitter les iles d'Hyères.

Si le malheureux marquis de Peschbusque eût été une lampe manquant d huile (avec laquelle il avait d'ailleurs Irop de ressemblance) , combien eussent soufflé sur la inccbe !

C'étaient des visages farouches et opiniàlres, des fronts plissés sur lesquels, chose à peine croyable, de nouvelles rides trouvaient place.

Des groupes agités s'échappaient les nornsdeLaHitte' Vigordanne et d'Escahecrabe.

Les deux candidats pouvaient être fiers : jamais ou ne s'était autant occupé d'eux. Il est vrai que quelques railleries se mêlaient à leur nom, suivant qu'il était prononcé dans un camp ou dans l'autre.

Après soixante dix-sept ballottages, il y eut un temps d'arrêt pendant lequel quelques Illustres se rendirent à la buvette.

Alors les esprits modérés s'interrogèrent du coin de l'oeil.

Cette séance pouvait-elle se prolonger plus longtemps ?

Les prudents se comprirent au premier coup d'œtl. Il fallait nommer quelqu'un. Lequel des candidats? C'est ce qui semblait difficile, les deux partis étant au comble de l'irritation et ne voulant abandonner ni Laf. fîtle-Vigordanne, ni Ëscanecrabe.

Seuls restaient assis M. de Castelgaillard et le mar-

tOS LA CO»ËDIE ACÏDÊHIQVE.

quH de Pesrhbusqiic, sans comprendre ce qui se passait, accalilés d'avoir voté chacun soixante-ilix-aept fois.

A cette lieure ils n'avaient plus conscience de leur présence dans la salle des Illustres. Ils respiraient à peine et n'avaient pas la force de protester contre le rôle de machine à voter qu'on leur faisait jouer.

La bouche de H. de Castelgaillard pendait, les muscles manquant de ressorts ; les paupières abattues du marquis de Peschbusque étaient couleur de feuille morte.

Un des modérés, qui avait l'oreille de l'assemblée, fit observer que ces deuxlUustres occupaient leur Taulenil sans doute pour la dernière fois. C'étaient donc deux places vacantes dans un aivenir prochain. Rien n'était plus simple que de s'engager à donner à la première vacance ces deux fauteuils aux concurrents Laffitte-Vigordanneet Ëscanecrabe qui divisaient l'assemblée.

Une transaction sourde se forma dès cette ouverture.

L'Académie avait résolu de nommer ce jour-là Laffitte-Vigordanne ou Ëscanecrabe.

Elle se rallia à l'insidieuse motion de ne nommer ni l'un ni l'autre.

Alors les membres les plus opposés s'entendirent, se fermèrent en groupe, se prirent l'un l'autre par le bras, et au soixante-dix-huitième vote fut nommé, à la majorité absolue, un homme 4pn( le i)gm avait surgi tout à coup :

L'abbé Supphcî I

....„.C.K,gle

Un sauvage qui trouve sur le corps d'un naufragé une montre n'est pas plus étonné de la vie intérieure de cette singulière machine que la bourgeoisie de Toulouse en apprenant la nomination de l'abbé Supplici au fauteuil vacant.

Par quel mystère trente-huit llluslres, rassemblés pour choisir entre Laflittc-Vigordanne et Escanecrabe, nvaient-ils donné leur voix k l'abbé Supplici I

Celaient des allongements d'yeux, des bouches agrandies par les suppositions, des commentaires baroques si éloignés de la réalité, que seul pourra les faire comprendre l'horloger patient qui a ajusté les diverses pièces de ce drame.

I M, Supplici, desservant de la petite église de Kjrie- Elcyson, avait pour paroissiens la fraction de l'aristocralietrop éloignée de l'église delà Daurade pour

L»-,...Cuo^^lc

IM LA COSËDIE ACADÉHIQIE.

assister aux offices. Son zèle, sa piélé lui firent exercer un certain ascendant sur quelques familles nobles.

Dévoré par une ambition sans limites, le prêtre affectait l'Iiumilité la plus grande. Il brûlait de jouer un râle considérable ; il savait vivre folitaire dans sa cellule, ne voulant pas accepter une place de troisième ordre.

Ce dominateur attendait l'occasion, décidé à s'accrocher au plus mince cheveu de sa perruque.

Sa position iJe prêtre le mit en rapportavec madame de Farrequeminières, dont il devint le directeur. Il arriva ainsi, dans le salon le plus influent de Toulouse, à avoir une place marquée auprès de la maîtresse delà maison.

Quand se dessinèrent les élections et que fut débattue la candidature de Laffitte-Vigordanne, l'abbé Supplici, quoique depuis longtemps il enviât le fauteuil académique, travailla en apparence, de tout son pouvoir, au succès du la nomination du futur membre des Jeux- Floraux.

Pas un mais ne sortit de la bouche du prêtre pendant la recherche difficile des voix sur lesquelles Laffilte-Vigordanne devait s'appuyer.

Chacun dans le salon sentait la difâculté de l'entreprise; l'abbé Supplici, plein d'activité et de dévouement, détacha deux voix importâmes acquises à Esranecrabe pour les offrir au protégé de ma-lame de Farrequeminières.

iVinsi fut constitué ce qu'on appelaitle par/i des Dix- Neuf.

Mo,Coo^]e

LA COHÊDIB ACADÉMIQUE. 105

Pour délacher c«s deux voix, l'abbé Supplici avail épluché mot à mot la brochure du botaniste sur le Putrilagedes Champignons. Une phrase vague dans la préface lui permit d'accuser Escanecrabe de matérialisme ; à l'aide de la phrase, le prêtre montrait la discordance des doctrines du botaniste avec la Genèse. Grâce à l'épouvanlail du matérialisme, Escanecrabe perdit deux voix.

Dès lors l'abhé Supplici, dont le zèle avait été remarqué, resta dans la mémoire de madame de Parrequemières comme un des hommes qui plus tard devaient rendre à la compagnie des Illustres une partie de son ancien éclat.

Le prêtre, quoique afTectaut un absolu détachement des plaisirs mondains, fréquentait d'autres salons ; mieux qu'un autre il ju<;ea de la lutte qui allait s'établir entre les deux candidats.

Plus d'una fois retiré dans sa cellule, i'abbé Supplici drfssa des listes de votes, avec la conscience d'un acharné ballottante sans issue; cependant il ne dessinait pas encore ouvertement sa candidature et afTectait, devant les amis de madame de Parrequeminières, de regarder ce fauteuil qu'on lui offrait dans l'avenir comme trop mondain pour un prêtre.

Qui aurait dit à Gardouch que lui seul avait été l'agent absolu delà nomination de l'abbé Supplici, eût fait tomber le docteur dans une stupéfaction semblable à celle de ses compatriotes.

Une fois en possession du manuscrit découvert par Saturnin, l'abbé Supplici dévoila ses batteries.

De même qu'un médecin qui teinte de noir le dia-

o,Coog[c

100 LA COMÉDIE ACADÊIIQUE.

gnostic de maladies innocentes pour (aire valoir st science auprès de ses clients, l'abbé Snpplici exagén, dans une conversation intime avec madame de Parrequemrnières, la portée des attaques de l'eiceotrique Gard ou ch.

Suivant le prêtre, la patronne des Jeux-Floraux était au-dessus de telles injures et une négation si déterminée de son existence devait tourner en sa faveur: même dans d'autres temps, il eût été peut-être utile d'attiser ces haines, qui ne pouvaient que donner de la vitalité k l'Académie ; mais l'abbé Supplici crai' gnait qu'il n'y eût pas, à l'heure actuelle, de polémistes assez autorisés pour renverser les bases du travail remarquable du docteur Gardouch, que le prêtre disait inattaquable sur le terrain de l'érudition. Le cwitempteur de Clémence Isaure ne pouvant être conrondu par les textes, tout le combat était renfermé dans le ehamp clos de l'interprétation.

Or, l'abbé Supplici évoquait un à un les noms des Illustres, et quoique chacun d'eux fût doué, à l'entendre, de qualités considérable.^, à tous il manquait le souflle enthousiaste, qui est la meilleure arme à opposer aux pamphléiaires.

L'Académie, en appelant à elle le botaniste ou l'homme an quatr:iin, ne pouvait compter sur la défense d'un La>fitle-Vi<.'ordanne ou d'un Escanecrabe.

Clémence Isaure restait sans défenseur au moment où il f'udiait des clievalicrs recouverts d'une triple armure {tour ruiner le système d'Bttai|ue de Gardouch.

Les flèches qu'un ennemi sans pitié -se préparait à lancer contre la statue de la poétique figure, quoiqu'el-

U COSÉDIE ACADÉMIQUE. tOT

les ne pénétrassent pas le marbre, devaient ricocher et blesser ceux qui l'entonraieiit, ses défenseurs naturels, les membres de l'Académie.

L'abbé Supplici regrettait maintenant do o'avoir point accueilli les vœux de madame de Parrequcminières, dont l'extrême bienveillance lui traçait le chemin de sa candidature depuis longtemps. (Madame de Parrequcmi[iières en avait parlé seulement un mois avant, sans prendre garde à ses paroles.)

L'abbé Supplie! termina en parlant îles études qu'il avait consacrées toute sa vie à la compréhension de ta figure de Clémence Isaure.

Ces adroites confidences, dont le conteur ne peut qu'indiquer les points saillants, portèrent leurs fruits. Dès le même soir, madame de Parrequeminières en parla à quelques mainleneurs inQuents, posant nettement ta candidature du prêtre au prochain fauteuil vacant après l'admission de Laflitte-Vigordanne.

Ce fut ainsi que l'abbé Supphci, mis tout à coup sur le tapis académique par le ballotage sans résultats des deux candidais, enleva en un clin d'œil le fauteuil qu'assiégeaient de si nombreux concurrents depuis tant d'années.

Combien fut douce la convalescence de Raymond !

Le premier jour où il put respirer l'air de la rue, Paulc était à sa fenêtre, comme ces statues de chAlelainc sculptées à la façade des maisons de la Renaissance, qui regardent curieusement les passants. Paule apparaissait à Raymond telle qu'il l'avait vue la première fois, alors qu'un regard avait décidé de sa vie ; mais aujourd'hui les deux amants, enhardis l'un par l'autre, cherchaient dans leurs traits les traces d'une si longue séparation.

Paule était plus belle encore. Les angoisses par lesquelles elle avait passé faisaient place à une tendre sérénité; car depuis quelques jours elle savait par l'abbé Desiniiocends que celui qu'elle appelait a son ami de cœur » était hors de danger.

Qui eût vu Paule et Raymond en face l'un de l'anlre eût compris la force de cet amour naissant.

MO, Cookie

LA COHËDIË ACAUËHIQUB. 109

M paroles d\ serments ne furent échangés. Mieux que cela. Deux jeunes gens s'étaient vus et avaient été touchés, Il semblait impossible qu'un autre que Itaymond aimât Paule, qu'une autre que Paule aimât Raymond.

Dans leurs ycus se lisaient dix mille paroles plus éloquentes que toutes les paroles humaines. Ils n'a> Taient pas besoin de se parler, le regard surfisait.

C'étaient de doux et mystérieux propos, des ten- ^dresses infinies qui traversaient la rue déserte. L'amour dans toute sa pureté, l'amour qui ne raisonne pas, à qui le mot j'aime suffit pour remplir le cœur d'enivrements, donnait naissance à de muettes litanies dans lesquelles, semblables à ces symboles mystiques au-dessus desquels brille une pure flamme, le nom de Paule s'enIrcméLait à celui de Raymond.

Tout ce qui intéressait Paule prenait, aux yeux de Raymond, des tons semblables a ceux de tendres nuages. La petite fenêtre où se tenait Raymond encore souffrant semblait à Paule plus douce qu'un nid d'oiseau. Longtemps ils avaient élé séparés. Une seconde effaçait ces angoisses.

La maladie en fît deux anciens amis qui, après un long voyage, ont de longues confidences à se faire, et pourtant ils semblaient hésiter à revenir sur la cause de leur séparation.

L'envoi des bouquets recommença. Tous les matins Raymond cueillait dans le jardin de la maison la rose la plus fraîchement éclose et l'envoyait à Paule.

Un jour, Raymond s'aperçut que la servante de sa mère le regardait avec curiosité. .

o,Cooglc

110 U COMÉDIE ACAD&mOUB.

— Voua aimez les fleurs, monsieur? dit-elle.

— Oui, le matin, dit Raymond en attachant la rose à sa boutonnière.

Comme il craignait que la servante ne s'aperçût de la disparition de cette rose destinée à Paule, désormais il en coupa un bouquet chaque jour, et pria la femme de service de poser quelques fleurs sur la table de sa mère, a(in qu'elle les trouvât en se réveillant.

L'amour ouvre les portes du cœur à Jeux battants, et fait qu'il s'en échappe des gerbes de délicatesses dont chacun profite.

^^ Tu deviens galant, Raymond, dit la veuve qui recueillait la dîme de l'amour de son fils pour Paule.

La physionomie de Raymond, à mesure que la maladie s'enfuyait, prenait des rayonnemenis de bonheur. Tout était ouvert en lui. Ses yeux brillaient; sur ses lèvres se posaient naturellement d'aimables sourires.

Paule, touchée des assiduités de son Toisin, mit i son corsage la rose qu'il lui envoyait. Grave imprudence I

Raymond répondit par un regard que la plume ne peut rendre ; avec (e regard un baiser traversa la rue. Les deux jeunes gens, comme par un commun accord, se retirèrent de la fenêtre. Leur émotion était trop Tivc.

Ce jour-là Raymond prit la route de Pibrac, répétant mille fois pendant la route : Je suis aimé!

Il marchait plus léger qu'un oiseau , l'amour frayait sa marche.

Une tendresse particulière embellissait la nalure,

Mo,Coo^le

U COHÉDIE ACADfiMlQnE. 111

activait le parfum des fleurs, colorait de tendres nuances l'azur du ciel, et remplissait le cœur du jeune homme de vaillance.

Les récits merreilleux des chevaliers combattant pour les dames dont ils portaient les couleurs se présentaient à l'esprit de Raymond, qui regrettait de vivre à une époque où ne se rencontraient ni rivaux à vaincre, ni Forteresses à renverser. Des forces inconnues parcouraient le corps de l'amoureux, qui, sur un signe de Paule, eût accompli des travaux héroïques. Seul sur la route, Raymond parlait à voix haute au vent pour que le vent portât ses paroles à l'intérieur de la Maison de pierre.

Il évoquait en lui le geste de chaste timidité avec lequel Paule avait accroché la rose à sa ceinture.

Quand Raymond la remercia par un haiser, quelle charmante rougeur s'était emparée de la figure de la jeune fille ! Tomme elle s'était enfuie, pudique comme une nymphe surprise par un chasseur!

Le catalogue des charmes d'une femme aimée remplit un gros dictionnaire. Ce livre, Raymond le feuilletait, s'en enivrait, restait sous le coup de l'extase et devenait pocle.

A mi-chemin, l'amoureux rencontra, tapie dans le feuillage, une petite source coulant le long de rochers recouverts de mousse. Un platane, d'un vert doux et transparent, formait ombrage à la source. Raymond s'étendit sous le platane, en regardant couler l'eau. Les sensations accumulées depuis sa première rencontre avec Paule s'agitaient tellement dans son esprit que le clerc entreprit de les User sur son carnet.

Ui U COMÉDIE ACADÉMIQUE.

Des vers s'échappaient de son cœur, sans recherche ni fatigue, doux et tendres, tels que ceux qu'improvisait Pétrarque pour Laure. Le petit ruisseau qui murmurait aux pieds de Raymond ne rappelait-it pas le souvenir de la fontaine de Vaiicluse?

Les vers jetés sur le papier, Raymond continua sa route jusqu'à ce qu'il s'aperçût qu'il marchait depuis trois heures. Il était temps de reprendre le chemin de Toulouse pour ne pas inquiéter madame Falconnet par une première sortie si prolongée. L'amour donne des ailes. Raymond prit un chemin de traverse, arriva chez sa mère à l'heure du dîner, les habits couverts de poussière, la figure animée ; et il sourit quand madame Falconnet lui demanda la cause de ce désordre de toilette. Pouvait-il avouer que l'amour, la poésie et le souvenir de Paule lui faisaient oublier les heures?

Le soir, Raymond relut ses vers, qui l'étonnèrent comme s'ils eussent été écrils par un autre, il les trouvait bien, et pourtant regrettait de ne pouvoir se confier à un ami pour lui demander conseil. Pourquoi ne pas les envoyer à Paule? Ils avaient été composés pour elle : ils étaient son image et son souvenir. Raymond s'endormit avec cette idée qui ne le quitta pas de la nuit.

Ayant entouré de sa pièce de vers le bouquet qu'il faisait parvenir chaque matin à Paule, l'amoureux fut pris d'un certain serrement de cœur. En ce moment se signait son arrêt. Comment Paule accueillerait-elle cette hardiesse?

Paule reparut à la fenêtre, remerciant Raymond par un ineffable sourire.

MO, Cookie

Dès lors, matin et soir, se continua l'envoi de quel* que poésie dont chaque vers contenait le nom et les charmes de Paule, qui sans crainte recevait cet envoi.

La jeune fille n'avait-elle pas été bercée avec la tradition de celle dont elle portait le nom, de la belle Paule qui, suivant une ancienne chronique, devait, par ordre des Capitouls, se montrer une fois par semaine en public, chaque dimanche, pour que le peuple ne fût pas privé de la vue de sa beauté?

wo, Cookie

René d'Espipat, qui chaque jour avait fait prendre des nouvelles de Raymond, vint lui rendre visite.

— Me pardonnez-vous, dit-il, ce maudît coup d'épée que j'aurais voulu recevoir?

Pour toute réponse, Raymond lui tendit les deux mains.

— Plaise à Dieu, s'écria René, que vous ayez un jour besoin de mon cœur et de mon épée!

— Votre amitié je l'accepte, l'épée je la repousse, dit Raymond.

René d'Espipat valait mieux que son apparence. Il sacrifiait à la mode du moment, qui était d'avoir U mine imperlinentc. L'élégance le voulait, comme de porter des moustaches en croc; mais dans les ci^ constances où ses sentiments d'honneur étaient mis en jeu, René sentait bouillonner en lui le sang de ses aïeux, les braves d'Espipat.

..,„.C.>ogle

L& GOUËDIB ACU)ËinQIIE. 115

René avait été élevé dans Paris à risquer sa fortune sur une carte, à parler aux femmes (l'un ton cavalier, à cacher soigneusement ses qualités, à faire parade de vices excessifs : il en était ainsi au Jockey, au Café Anglais, dans les coulisses de l'Opéra. René s'était laisse recouvrir de dédains, comme son tailleur l'habillait de vêtements à la mode. Un certain nombre d'hommes sont asservis à un apparent dandysme de corruption; mais la délicatesse des sentiments se cache sous l'épiderme.

Un instant d'entretien ne. s' était pas écoulé que Raymond et René devenaient amis pour la vie, et d'Espipat offrait de donner une leQon au lâche Fajon, cause du duel.

— Laissez ce pauvre homme, dit Raymond.

Pour montrer en public l'affection qu'il portait à Raymond :

— Vous me permettrez de fêter votre retour à la santé, dit René. Le jour qu'il vous plaira de m'indiquer, nous souperons au café TivoUer, où vous inviterez vos amis. Laissez-moi avoir l'hoimcur de vous présenter les miens.

Raymond ne pouvait refuser. Il appela à cette fête le docteur Gardouch, Louliens, Lagardelle et ses compagnons, les clercs de l'étude.

Ce fut un repas plein d'animation et de gaieté : les convives étaient heureux que deux adversaires fussent maintenant amis dévoués.

Maintes fois un hut à l'heureux retonrà la santé de Raymond. Le vin épanouissant les cœnrs :

o,Cooglc

liG UCOHËOIG AUDËHIQUE.

— D'Ëspipat, dit un des convives, récite-ooiu quelque gaie poésie.

— Une partie de lansquenet, répondit René, ne vaut-elle pas mieux que tous les vers du monde?

— Monsieur d'Espipat, reprit Gardouch, si vous consentez à nous faire entendre un morceau de votre composition, je vous ferai part d'un fragment de mon mémoire, qui prouve que Clémence Isaure n'a jamais existé.

— La bonne plaisanterie! s'écria René, crojant que le docteur raillait.

— Rien n'est plus sérieux.

— Ce sera fort intéressant, dit le journaliste Loubcns, qui avait obtenu communication du mémoire et s'amusait à l'avance de l'effet de cette diatribe sur les amis de d'Espipat, la plupart nobles et titrés.

— Allons, René! sécriaient les convives.

— Votre insistance, messieurs, ne me permet pas de refuser, dit René.

Sans vanité, il récita une élégante et railleuse ballade, tout à fait en situation à l'heure du vin de Champagne et que chacun applaudit.

Suivant sa promesse, le docteur Gardouch fit montre une fois de plus de ses sentiments voltairiens, en lisant te factum où était traitée vertement, par un esprit sarcastique, la mémoire d'une femme qui a laissé dans Toulouse de poétiques souvenirs.

Seul, Saturnin de Poucharramet resta froid, protestant par son silence contre cette profanation.

Les amis de René d'Espipat, quoiqu'ils représentassent la noblesse du pays, étaient d'un âge oii on s'in-

..,„.C.>ogle

LA COHËDIB ACADÉHIQUB. 11T

quiète médiocrement des opinions politiques. Ils ne se montrèrent ni enthousiastes, ni hostiles ans imprécations de Gardouch ; ils préféraient la poésie à la critique, l'inspiration au raisonnement, à la satire quelques rimes mélodieuses, qui répondissent à leurs natures méridionales.

C'est pourquoi René d'Ëspipat invita chacun des convives à réciter à tour de rôle un morceau poétique, tiré de son propre fonds ou de celui des poètes contemporains célèbres. Cette motion obtint d'autant plus de succès qu'il était convenu qu',on ne nommerait l'auteur des poésies qu'après l'audition de la pièce. Ainsi furent acclamés des odes, des ballades, des sonnets empruntés à la poésie moderne, et le plaisir était vif pour celui qui le premier apportait la signature de l'ode, de la ballade ou du sonnet.

Quand vint le tour de Raymond, il hésita ; mais, pressé de toutes partset l'image de Paule n'ayant pas quitté ses yeux pendant le repas, il récita le morceau poétique qu'il avait composé quelques jours auparavant, au bord de la source. D'abord il dit timidement ses propres vers, mais s'étant enhardi, Raymond se laissa gagner par la flamme intérieure qui illuminait ses propres accents, et des applaudissements éclatèrent de toutes parts, car cette pénétrante inspiration rappelait d'heureux temps à ceux qui avaient aimé.

Ceux qui aimaient étaient jaloux de traduire leurs sensations aussi vivement, et les ignorants en amour sentaient leur cœur palpiter, tant l'étan de cette belle pièce était sincère et rafraîchissant.

Tous les convives se regardaient, groupant pour

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lis U COUËDIB ACADÉMIQUE.

ainsi dire leurs connaissances en commun pourîn-

scrire un nom célèbre sous ce cantique amoureux.

— Je ne crois pas me tromper, dit Loubens, mail j'ai rarement entendu un homme dire les vers d'un autre avec un tel accent.

René d'Espipat, frappé de l'émotion de Raymond pendant qu'il récitait sa pièce de poésie, se jeta dans ses bras.

— Et dire, s'écria-t-il, que j'ai failli tuer un tel poëte !

Raymond se refusait à accepter les ovations des convives ; toutefois, ému, la flamme dans les yeux, il se défendait faiblement, heureux que l'aveu poétique de sa passion ne fut pas regardé comme trop indigne.

— Pourquoi Raymond n'enverrait-il pas cette pièce au concours des Jeux-Floraux? dit le peintre Lagardelle.

— Oui, aux Jeux-Floraux ! s'écrièrent les convives. Mais Gardouch se levant :

— Hé quoi! mes amis, dit-il, vous êtes assez jeunes pour croire que les maintcneurs comprendraient de telles émotions? Envoyez-leur des froideurs académiques, des faussetés poétiques... Comment! vous accepteriez pour juges des vieillards qui conservent daus la galerie des Illustres le portrait d'un inquisiteur qu'ils louent d'avoir fait brûler Vanini ! Mais c'est le musée des formes cêrémoniales gothiques, des idées surannées, des abus ! Ils ont raison de s'appeler mainleneurs! Oui, mainteneurs des préjugés, des réactions politiques, des vieux partis, des haines contre tout esprit indépendant ! Voilà les hommes i

L»-,...Cuo^^lc

LA COMÉDIE AUDËHIQUE. . 119

qui VOUS voulez envoyer notre ami Raymond... Laissez- tranquilles des momies qui n'exislent pas plus que Clémence Isaure, pas plus que la pléiade des dames toulousaines dont ces braves gens rappellent sans cesse lea fades mièvreries. Vous avez dit des vers ; moi aussi j'en fais des vers, et puisque vous ne paraissez pas savoir ce qu'est l'Académie des Jeux-Floraux, je vais vous l'apprendre.

D'une vois vibrante, le docteur Gardouch récita :

Prenez d'abord quinze verdeU '

&joulez-y douze cadets

D'antique et haule noblesse,

Dii jésuites, deui bedeaux.

Plus un clerc pour servir la messe, '

El ïous aurez les Jeuï-Floi-aui.

En toute autre occasion, cet cpigramme de l'ardent libéral eût engendré des querelles parmi les convives; mais le docteur Gardouch ne laissa pas le temps de discuter sa satire.

— Savez-voue, continua-til, comment on arrive à l'Académie des Jeux'Floraux? Par la sacristie et le confessionnal. Ce n'est pas avec de l'encre qu'il faut écrire, c'est avec de l'eau bénite, ,, Jetez votre plume, prenez un goupillon, faites-vous affilier à quelque pieuse société, sans quoi, nul d'entre vous ne passera le seuil du Gapitole. Vous avez composé un beau morceau de poésie, Raymond ; il y manque le signe de la

* II e^l l>on dé l'appeler mix lectem'â que Iù drame le ptuse entre les années 1S3S-18M| ainsi que le prouve ce mot de verdel, qualifica: Uon ded -iiltra'rojialistcs quelques années auparavant. — G.-ï.

o,Coog[c

lie U COMÉDIE ACAUËHIQDE.

croix. Pourquoi n'avoir pas fait rimer carmen aT« amen?

Le voltairien élait en verre.

— Laissez, reprit-il, les Jeux-Floraui aux vieilles dévotes, aux magistrats àe province, aux pédants qui ont appris, dans des traités de rhétorique, comment ' se fabrique l'inspiration. Si une idée s'empare de vous, ai vous êtes dévoré par une flamme, une croyance, une passion, votre pièce ne sera pas couronnée à l'Académie. Les Jeux-Floraux sont faits pour l'intrigue et la médiocrité ; les mainteneurs veulent des alliés entichés de vieilles idées, ennemis de toute jeunes». Ah! mes amis, vous réussirez quand votre tête sera couverte de cheveux grisonnants, quand l'âge aun glacé votre sang, quand les malheurs de la vie auroDl desséché votre cœur.

Cet emportement de Gardouch plut à la jeunesse. A cette heure, l'incisif docteuravaitrecruté des alliés; et les libations continuant, plus d un héritier des familles aristocratiques de Toulouse traversa le soir la place du Capitole, accablant de sarcasmes le palai?, siège des Jeux-Floraux.

Mo,Coo^le

Cette soirée décida de l'intimité de Raymond avec Lagardeile et Loubens, touchés du sentiment poétique de l'amoureui.

Loubens et Lagardeile se mouraient d'ennui à Toulouse. Le peintre arrivait de Rome après ses éludes à Paris, envoyé par le conseil général du département qui avait fait les frais de son instruction artistique; mais la ville ne lui fournit pas les moyens d'exercer son talent.

Dans l'atelier du peintre, le journaliste Loubens, choisi par le ministère pour rédiger VÊloile de Toulouse, passait la majeure partie de la journée étendu sur un divan.

Ayant habité longtemps Paris, tous deux en avaient conservé un vif souvenir, et les petites questions de la province ne pouvaient les intéresser. Les poésies de Raymond, jointes au rôle qu'ils jouèrent dans le duel.

wo, Cookie

Isa LA COIÈDIE AaDËHlQUE.

firent qu'ils g'éprireni d'une vive amitié pour on jeune homme dont les tendances n'avaient rien de commun avec la vie provinciale.

Le cœur de Raymond était plein de motifs poéti> ques. Pendant les longues insomnies de sa maladie, la petite chambre de Paule apparaissait comme un cadre d'où se détachait la blonde physionomie de sa voisine : ces souvenirs donnèrent naissance à des poésies claires et transparentes au fond desquelles apparaissait la jeune fille, prêtant quelque chose de chaste et de rose k ces juvenilia.

Loubens et Lagardelle, qui avaient reçu confidence de la plupart des pièces, furent touchés de cette fraîcheur de sensations. Ils avaient jadis passé par des émotions semblables, moins pures, li est si rare de rencontrer des femmes qui s'enivrent de tels parfums! Pourtant les deux amis comprenaient la délicatesse de sentiments de Raymond, et, en l'écoulant, ils se demandaient non sans mélancolie : Pourquoi n'avons-nous pas trouvé au début de la vie une femme semblable à celle qui a inspiré ces poésies ?

Une après-midi Raymond entra dans l'atelier de Lagardelle, étendu dans un hamac et occupé, suivant son habitude, à fumer de nombreuses cigarettes^ en compagnie de Loubens.

— N etes-vous pas fatigués d'une telle existence f demanda Raymond, à qui l'amour avait communiqué une activité et des élans particuliers.

■^— Je travaille, dit Loubens.

— Ah! s'écria Raymond.

— Je travaille à ne pas travailler, reprit Loilbens.

Mo,Coo^]e

LA COMÉDrE ACADÉMIQUE. IH

Le propre du parfait journaliste en province esl de ne jamais toucher à uue piume. Je serais perdu si quelqu'un trouvait une bouteille d'encre chez moi. Quand je suis arrivé ici, le préfet m'a dit : a Monsieur, soyez prudent. » J'ai suivi le conseil, et je m'en trouve bien. La prudence consiste à ne pas écrire une ligne.

— Cependant, quand j'étais malade?... dit Raymond.

— Oui, un moment de faiblesse m'a fait donner le bulletin de ta santé... Chaque mot de ces bulletins pouvait me faire pendre... Si le docteur Gardouch ne m'avait pas envoyé ses bulletins, malgré l'amitié que je te porte, du diable si j'aurais imprimé quelques lignes qui pouvaient déplaire à tes parents, à tes adversaires, au procureur du roi, car j'éternisais la mémoire de ce duel... Les éleclions municipales approcheot... T'imagines-tli, Raymond, que je prendrais parti pour un candidat? Chacun imprimera dans les colonnes du journal sa circulaire, qui ne sera précé* dée ai suivie d'aucune réflexion de ma part... Grand Dieu! que deviendrais-je entre les candidats du gouvernement et ceux de l'opposition? La poste aux lettres reçoit des lettres d'affaires, des lettres d'amour, des lettres d'injures... La poste distribue le tout sans se troubler... Un journal est une boite aux lettresdont je suis le facteur.

— A l'exception, dit Raymond, que les facteurs courent sans cesse et que tu restes étendu sur un divan les deux tiers de la journée.

— H a été constaté, reprit Loubcns, que les facteurs ne dépassent pas une moyenne de cinquante ans

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m Lk GO^flÊDlE ACADËHIQTIE.

sans succomber aux fatigues de leur profession. Je ne veux pas ni'user à ce jeu-là. Un homme assis est pins heureux qu'un homme debout, et un homme étendu vaut mieux qu'un homme assis.

— Bien parlé, s'écriaLagardelle. Moi, à qui le conseil général n'a pas dit : « Soyez prudent, » j'affirme que Loubens a parlé en sage, non-seulement pour lui, mais aussi pour moi. Je pourrai peindre ici, à la condition d'entasser mes tableaux dans un coin de l'alelier. A Paris, mes amis les regarderaient ; les gens de Toulouse ont autre chose à se soucier que de peinture. A quoi bon préparer des nids aux araignées? Eo dissertant de l'art avec Loubens, chacun se dit que je m'occupe de peinture, et cela suffît. Si j'avais le malheur de peindre, tous les bourgeois me traiteraient de paresseux... Je ne fats rien, je passe pour un homme sérieux.

Par ces paradoxes, Lagardelle et Loubens se justifiaient vis-à-vis l'un de l'autre de l'atonie dans laquelle les jetait la vie provinciale ; mais Raymond plaignait ses amis de l'alTaissement dans lequel ils étaient tombés.

— Pourquoi ne sortirions-nous pas? dit-il.

— Marcher! s'écria Lagardelle se balançant dans le hamac.

— Tu ne marcheras pas.

— La voiture de monsieur Raymond est-elle à la porte? demanila ironiquement Loubens.

— Mieux qu'une voiture.

— Des chevaux? demanda Lagardelle.

— Mieux que des chevaux, dit Raymond.

U COHËDIE ACADËKIQVE. 125

— Un ballon? dit Loubens.

'^ — Mieux qu'un ballon. Venez avec moi.

" Le peintre et le journaliste se levèrent, se demandant

' quel était le moyen de locomotion plus agréable que des chevaux et une voiture. Guidés par Raymond, ils descendirent sur le quai, où était amarré un bateau

' au mât duquel flottait un pavillon.

— Âh ! les bords de la Seine! soupira Loubens.

, — ^Espères-tu, demanda Lagardelle, que nous allons nous fatiguer à ramer?

— Je me charge de tout, dit Raymond.

— Un canot à Toulouse, dit Loubens, c'est d'une galanterie !

En effet, le canot était une prévenance à l'adresse de Paule. Raymond l'avait avertie que l'après-midi il naviguerait sur la Garonne en face du jardin de la Maison de pierre. Un pavillon rouge servirait de signal. Les amants étaient séparés par l'ite de Tounis; mais les yeux amoureux ne connaissent pas de distances.

Raymond savait que Paule, accoudée sur la balustrade du jardin, suivrait du regard le pavillon rouge. Au lieu de descendre la Garonne, il imprima au bateau une direction particulière, allant d'un bord de la rive à l'autre bord, revenant, restant en place, tournoyant, et cela avec tant d'opiniâtreté que Loubens en fit la remarque.

— Voudrais-tu apprendre le métier de passeur?

— Peut-être, dit Raymond.

— Nous serions si heureux d'aller à la dérive, sans penser à rien 1 s'écriait Lagardelle.

{36 LA GOHÊDie AGADÉnQUE.

— J'ai fait un pari, reprit Raymond ; vous me servirez de témoins.

— Encore! dit Loubens.

— Amère désillusion, s'écria Lagardelle. Je crojaii que nous venions en bateau uniquement pour notre plaisir. En quoi consistera notre témoignage?

— Dans 1g dénombrement jes traversées que je ferai d'une rive à l'autre.

— Faudra4-il que nous prenions la peine décompter ces passades? demanda Loubens.

— Juste, dit Raymond en souriant.

Mais son sourire ne répondait pas à la déconvenue de Loubens. Le regard de Raymond s'efforçait de traverser les espaces ; par instants une illusion lui faisait croire aux signaux d'un point blanc, sur la terrasse de la Maison de pierre.

— Un beau tableau que le ciel et la rivière I s'écria Lagardelle. Pas de figures, rien que des nuages se mirant dans l'eau. L'arbre remue, la rivière eoule, le nuage flotte. Ilfautquej'cssaye de rendre cette irapression... à mon arrivée à Paris.

— Et tu espères, dit Loubens, rencontrer un homme assez ami de la nature pour ne pas te prier d'ajouter un pécheur au bord de la rivière, et à côté du pècheuruii cabaret, et dans le cabaret des canotiers (jui chantent, et au fond un troupeau de vaches, et derrière le troupeau le chien du berger qui aboie après le taureau, et à quelques pas du taureau une grosse dame qui frémit, et à côté do la grosse dame...

— Assez ! ne m'enlève pas mes illusions, s'écria Lagardelle.

Mo,Coo^]e

Li COXfiDIB ACADÉHIQUE. 137

Ainsidissertaientlejournaliste elle peintre, étendus

dans te bateau, pendant que Raymond, tout entier au

■souvenir de la Maison de pierre, espérait être vu de

Pau le.

Cependant Loubens poussa Lagardelle du coude et lui montra Haymond qui, oubliant ses amis, faisait des signaux du côté de la berge, saluait de la main, et les yeux pleins de langueur, ne pouvait cacher sa flamme intérieure.

— Raymond! cria le peintre.

Raymond tressaillit, s'apercevant que ses compagnons suivaient la direction de ses regarde. Par un brusque mouvement de rames, il lit tourner le bateau qui, pour la première fois, alla à la dérive.

— As-tu gagné ton pari? demanda ironiquement Loubens.

— Ton adversaire, dit Lagardelle, demeure, à ce qu'il porail, dans l'île de Tounis.

Raymond se troublait.

— Tu lui fais des signes qui indiquent sans dûute combien de fois tu as traversé la Garonne.

— Bizarre pari ! reprit Lagardelle. Je me trompe fort ou ce prétendu pari cache un rendez-vous avec quelque beauté mystérieuse...

— Qu'un père barbare empêche de sortir, ajouta Loubens.

Raymond souriait malgré son trouble.

— Est-elle jolie? demanda Lagardelle.

— Si elle est jolie, dit Loubens : mais c'est à celte beauté mystérieuse que s'adressent les poésies de Raymond. Et moi qui imprimais dans mon journal ces

o,Cooglc

tS8 L& COMÉDIE ACADÉMIQUE,

déclaratione amoureuses, croyant naÏTement qu'il s'agissait d'un amour idéal... Raymond est entré parfaitement dans mes idées en prenant VÉtoile de Toulouse pour sa boite aux lettres !

— C'est une histoire intéressante, repritle peintre,.. Un pavillon rouge ! Cinquante traversées en face de l'ilc do Tounis... Raymond se moquait de nous ! Un bateau, deux badauds... Tu serns surveillé, mon cher Raymond, car tu cours des dangers.

— Qui sait, dit Loubens, si le duel avec d'Espîpat n'a pas son origine dans cette passion mystérieuse?

— Je vous en prie, disait Raymond qui se sentait deviné.

— Quand le soir, reprit Lagardelle, tu rencontreras aux environs de l'île deux hommes enveloppés dansde larges manteaux...

— Couleur de muraille.., ajouta Loubens.

— Songe que tes amis veillent sur toi et qu'ils sont prêts à te donner un coup de main, La vie à Toulouse est d'un ennui ; il fallait un Raymond pour en rompre la monotonie.

— Le mot d'ordre sera Amour et Discrétion, ajouta Loubens.

Mais Raymond, de nouveau livré à lui-même, n'entendait plus les railleries de ses amis. Le bateau allait à la dérive. Couché près du gouvernail, Raymond suivait les nuages se détachant sur le ciel bleu. Les nuages sont les coofidents des amoureux. La nature est discrète. Impalpable comme l'horizon, varié comme la tendresse, le nuage fuit, reparaît, se teinte de riches couleurs auxquelles succèdent de tendres nuances ; sur

Mo,Coo^k

LA COMÉDIE ACADËHIQUE. 1!9

cette palette l'amoureui choisit sa couleur préférée. Dans chaque forme vague il retrouve le portrait de celle qu'il aime.

A cette heure, Raymond voyait Paule à travers de blancs moutonnements.

Ses amis pouvaient s'égayer en toute liberté ; Raymond ne les entendait plus. Le soleil se couchait, et dans ses rayonnements irisés de vert et de rouge, le poète regardait étincelante la figure de la belle Paule.

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Le lendemain du souper orfert aux amis de Raymond par d'Espipat, Saturnin en raconta les principaux incidents à l'abbc Supplici, s'accusant d'être resté jusqu'à la fm de In soirée en une telle société.

— Clier enfant, dit l'abbé, j'aime à vous entendre exprimer d'aussi bons sentiments ; en elîet, on ne saurait trop blâmer la conduite de M. d'Espipat, qui se mésallie à un pareil contact. Lceœur de sa parente, madame de Parrequeminiéres, saij^nerait si elle avait connaissance de ces orgies. Quant à ce qui vous touche personnellement, vous aurez tiré plus d'un enseignement de cette soirée, ne fût-ce que de vous ancrer dans les idées vraiment religieuses.

Alors l'abbl^ Sup|>lici traça un sombre tableau du scepticisme de la bourgeoisie, représentée par le docteur Gardoucb.

— Ce sont bien les fils de leurs pères, dit-il ; ils continuent avec la plume les dévastations que leurs

tA COH&ba ACADtKIQUE. 131

aïeux ont commencées avec la hache. Les réTohilionnaires faisaient couler le sang; les bourgeois font couler une encre plus dangereuse encore.

Comme les Jeui -Floraux étaient menacés des attaques du docteur, l'abbé fit part à Saturnin du rôle que l'Académie jouait, sur quels intérêts elle s'appuyait, et de quelle importance elle était dans une société sans croyances.

— Aurais-je accepté un fauteuil de mainteneur, s'écria l'abbé, car ce sont des fonctions délicates et difficiles qui m'enlèvent à mes devoirs religieux, si je n'avais pas jugé qu'il y a une place de pliare à prendre, oui de phare destiné à guider les naufragés roulés dans les flols des mauvaises doctrines !

SuivantM. Supplici, l'Académie avait des racines si profondes que les amis de René d'Espipat, ijialgré leur peu de croyances, reconnaissaient la suprématie des Jeux-Floraux en conseillant à Raymond d'envoyer ses poésies au prochain concours.

— Ainsi, dit l'abbé, l'athée le plus endurci invaque flans le vouloir le nom de Dieu.

A entendre le prêtre, certains membres de la bour" geoisie n'étaient hostiles à l'Académie qu'à cause des blessures faites à leur vanité.

— Ce Gardouch, dit-il, a usé plus d'une paire de souliers en démarches pour siéger au Capilole ; mais, voyant à l'accueil des membres dont il sollicitait les suffrages combien il avait peu de chances, il se venge aujourd'hui en attaquant la mémoire de notre patronne, qu'on ne peut pas plus nier que les mystères de notre religion.

L»-,...Cuo^^lc

133 U OOIËDIB ACiDÉHIQUE.

Saturnin de Poucharramet écoutait attentiTemeot :

— Pourquoi, clier enfant, s'écria l'abbé, le ciel semble-t-il vous avoir refusé )e don delà poésie? Sans doute, pendant cette orgie, le sang a dû monter à votre visage; TOUS avez peut-être senti la parole s'emparer de vous, TOuB commandant de répondre à ces blaspbé' mateurs. Et pourtant vous avez sagement agi en refoulant vos impressions et en me demandant conseil. Continuez, Saturnin, à fréquenter ces jeunes gens et ne craignez pas de salir votre robe d'innocence dans leur société : les principes queje vous ai inculqués sont une armure'qni vous préservera de toute souillure. Écoutez les discours de ces libertins. Il est bon que je sache à quel degré l'erreur s'est emparée de leurs âmes. Un jour, j'aurai à tes guérir. Cts jeunes gens parlent en têtes folles ; quand ils connaîtront la vie, ils se diront que Tbomme ne peut s'appuyer sur d'abominables sarcasmes.

L'abbé recommandait à Saturnin de noter les principales attaques de ses adversaires, de les peser, de les juger et de se livrer à une sorte de réfutation.

— Quelle gloire pour vous, cber enfant, quand ce Gardouch aura livré à l'impression son scandaleux mémoire, d'arriver, armé de toutes pièces, pour la défense de Clémence Isaure 1 Songez qu'après trois prix à l'Académie, un fauteuil attend l'heureux vainqueur.

A la physionomie de Saturnin, l'abbé Supplici s'aperçut que la réfutation qu'il indiquait au jeune homme ne convenait pas à sa nature.

— Oui, dit-il se parlant à lui-même, un énidit se-

Mo,Coo^]e

LA COHÉDIB AGADËtUQVe. 153

rait utile pour prouver combien les négations de ce ' Gardouch partent d'une àmë basse et vicieuse. L'abbé Supplici se promenait à grands pas.

— C'est une inspiration du ciel, dit-il à Saturnin, qui TOUS a conduit au milieu de ces jeunes gens... Vous avez entendu les poésies de M. Raymond ; on les a couvertes d'applaudissements... A ce moment, n'avez'vous ressenti aucun tressaillement intérieur?

L'abbé Supplici prit les mains de Saturnin.

— Cher enfant, vous avez peut-être composé en secret quelque morceau de poésie sans me l'avouer?

Saturnin ne répondait pas et baissait lesyeus.

— Partez, je ne puis deviner, disait l'abbé Sup- [Jici fin pressant les mains de son élève. Vous semblez dire que non... Pourtant une flamme a jailli de vos regards quand je vous ai parlé des poésies de votre camarade.

L'abbé tenait toujours les mains de Saturnin comme pour en exprimer la pensée.

Un instant tous deux restèrent silencieux, le prêtre attendant qu'une confidence s'échappât du cœur de Saturnin ; elle ne vint pas de sa bouche, mais de son front et de ses mains.

— Tant mieux, s'écria l'abbé Supplici, les yeux plongeant dans les paupières baissées de son élève, tant mieux si vous êtes froissé de la supériorité de vo* tre compagnon de jeunesse... L'émulation vous manquait... Quand vous sentirez l'aiguillon d'un rival, TOUS aussi deviendrez poète.

Saturnin était confus de se voir pénétré par le prêtre.

L»-,...Cuo^^lc

134 lA COHÉDie ACADËHIQUB.

—Il convient tout d'abord, cher enfant, de savoir quel habillement poétique TOUS revêtirez... Avez-vous quelquefois songé aux diH'érents modes à l'aide desquels l'homme rend ses sensations ? Vous avez entendu les sonnets cavaliers deM. d'Ëspipat ; le peu de plaisir que vous y avez pris prouve que le genre de vie qui les a produits vous est heureusement inconnu. La fatuité jointe à l'impertinence ne répond pas à votre nature réfléchie. Non plus la poésie amoureuse de H. Raymond ne saurait être votre idéal. L'églogue et l'idylle sont d'une essence plus délicate : chanter la verdure des bois, les charmes du printemps, le troupeau et son berger veulent des natures distinguées qui dépasseraient facilement les classiques trop vantés de l'antiquité. Car quel succès attendrait un poète idyllique qui ferait intervenir le Créateur dans le vol de l'oiseau, dans l'éclosion de la rose? Dieu est partout; nos poètes modernes ne le montrent nulle part. Cher enfant, vous n'avez pas assez goûté les charmes de la vie des champs. Laissons donc de côté l'idylle et l'églogue. Élégiaque, vous ne l'êtes pas encore. Votre nature semble se refuser même pour l'avenir à l'élégie<.. Attachez-vous, Saturnin, à choisir un genre raitte entre l'ode et l'épître. Monseigneur le disait encoru dernièrement à la séance des Jeux-Floreux : « L'ode s'en va, l'ode est morte ! » Mais il faut un ios^ trumcnt puissant, un tube d'airain pour y soulBer des notes de victoire... L'épître est plus modeste.

En ce moment, la servante apporta un billetde deuil à l'abbé Supplici.

-^ Ce pauvre chanoine Vafflart qui s'est laissé mou*

Mo,Coo^le

U GOHÉDIE AG<Vt>ËHlQTIE. 135

rir ! s'écria le prêtre en décacbetant la lettre. L'Église ne fait pas une perte considérable. C'était nne pauvre tète, un esprit faible, que l'abbé Vafflart. Il n'a pas combattu pour faire triompher les principes de la religion. Un prêtre indifférent, à quoi bon? Le cbapitre ne le regrettera pas.

Sans prendre garde que Saturnin l'écoutait, l'abbé Supplici prononça une ironique oraison funèbre du chanoine VaRlart.

— Eb ! mais, s'écria-t-il tout h coup, voilà un sujet admirable : La mort du prêtre ! Monseigneur avait quelques bontés pour M. Yafllart... Quelle excellente idée que de peindre ses derniers moments! Ahl cher enfant, le clergé vous saurait gré de ce pieux souvenir. M. Vafflart avait des qualités. , . 1! n'étaitpas brillant en chaire, mais je me rappelle le cas que j'ai entendu faire de sa diction par des membres du barreau ... Saturnin, voilà un thème que, mieux qu'un autre, vous êtes en état de traiter... L'enterrement se ftra avec pompe; n'y manquez pas... Prenez modèle sur les discours qui seront prononcés sur la tombe du digne chanoine Vafllart... Vous recueillerez quelques traits de sa vie intime... C'était une honnête et candide nature que notre regrettable YaiTlart. Sa mort a dû être bien douce...

Ayant congédié Saturnin, l'abbé Supplici l'engagea à méditer le sujet et à lui soumetire ses essais pour lesquels il était [>rct à lui donner d'utiles conseils.

o,Coog[c

Raymond profita de ses premiers jours de sortie pour rendre visite à Negogousse. Les nouTelies qu'avait envoyé prendre fréquemment le marchand d'huiles par | Mamette permettaient à l'amoureux de franchir le seuil ] de cette Maison de pierre, dans laquelle il n'avait jamais osé rêver d'entrer.

Uneémotion singulière fit palpiter le cœur du jeune homme quand il sonna à la porte de l'hàte).

Negogousse élait à table, en compagnie de sa fille, à l'heure oii Raymonij se présenta. Paule rougit, quoique préparée à cette visite. Pour la première fois, elle entendait la voix de celui qui remplissait sa vie, et quand Negogousse présenta sa fille, les deux amants ne sourirent pas de ce père qui croyait que les deux jeu- i nés gens se voyaient pour la première fois.

Un trouble plus considérable encore que celui de Paule s'était emparé de Raymond ; il se repentait de sa

o,Coog[c

LA COHÉeiE ACADfiHIQUe. 137

démarche, ia pureté de son amour l'empèGhant de trouver légitime la tromperie que, de complicité avec Paule, il se permettait vis-à-ïis de son père.

Sans passions, Negogousse compreuiiit à peine les nécessités d'un duel : cela n'avait pas cours dans son commerce, et il avait apporté une médiocre attention à la maladie du .fils de sa voisine, quoique cet événement eût rempli la ville. Aussi la conversation futelle l'roide. Quant à Raymond, il n'osait pas même regarder Paule à la dérobée, craignant un redoublement d'émotions.

Ce fut une de ces visitas à la snite desquelles les amoureux timides se retirent le cœur gros, les nerfs irrités, les yeux voyant tout en noir.

Negogousse n'avait pas invité Raymond à revenir. La Maison de pierre plus que jamais était fermée au cierc. Il avait perdu ce jour-là une des rares occasions de se rapprocher de Paule. Raymond souffrait tellement qu'il accumula toutes sesdouleurs dans une lettre pour se justifier auprès de Paule, croyant l'avoir blessée par son altitude embarrassée. Lettre brûlante où le feu comprimé dans le cœur de Tamourcux débordait à chaque ligne.

Les regrets de Raymond étaient d'autant plus cuisants que maintenant il fallait rentrer n l'élude do M'Trebons et se plonger dans l'examen de fastidieuses procédures.

Parun de ces hasards que les amoureux mettent sur le compte de la Providence, le jour même où Raymond reprenait sa place au milieu de ses compagnons, Negogousse entra peu après lui dans l'étude. Ileureuse-

=,Coo^k

15S U C0I6IHB ACABÊnOUB.

ment Raymond était assis, car son troobte l'eût trahi. A la vue du père de Paule, il avait pâli ; un frémîssenient s'était emparé de tout son corps, et la plume qu'il tenait dans la main laissait tombersur la feuille de papier une noire bilTure.

Le maître clerc indiqua à Negogousse la porte du cabinet de l'avoué, et le mardiaud entra, laissant une angoisse profonde au cœur de Raymond.

Son amour pour Paule avait-il été surpris par un père irrité, qui venait se plaindre à M' Trebons de la conduite de son clerc? La lettre qu'il envoyait la veille à Paule, à la suite de sa visite, avait-elle été trouvée par lemarcliand?

L'imagination des amoureux travaille tellementdans le sens amour qu'elle peut se comparer, quoique l'image soit vulgaire, aux jambes des danseurs, qui prennent de la force aux dépens des autres parties du corps. Ne s'appliquant à aucune autre matière, l'imagination des amoureux devient faible en tous points, dès lors qu'il ne s'agit plus de passion.

Pour les clercs l'entrée de Negogousse dans le cabinet (le M* Trebons voulait dire affaire: Raymond ne pensa qu'à ce qui le toucbait personnellement. Toutefois, il fut tiré de sa désillusion par le maitre clerc qui, appelé par l'avoué, annonça qu'il s'agissait d'un important débat commercial entre Negogousse et un riche négociant d'Avignon.

— Un beau procès ! s'écria en se frottant les mains le maître clerc, déjà assez épris de la procédure pour se féliciter d'une affaire dans laquelle combattaient d'importants capitalistes.

..,„.C.>ogle

U COKÉUiE ACADËIIQUE. iZO

Raymond écoutait attentivement la parole du maître : clerc, comme aussi les propos de ses camarades qui, répétant les dictons de ta ville, décuplaient la fortune et les opérations du riche Negogousse.

— Quelle dot pour la fille ! s'écria le maître clerc, rêvant à l'achat d'une étude future.

Ce mot fit mal à Raymond. Argent rime mal avec amour.

Le maître clerc ne raisonnait pas de la sorte. Il revenait constamment sur la dot de la jeune fille, qui, à l'entendre, payerait la meilleure charge de Toulouse.

Dure conversation pour un amoureux! N'étaient-ce pas de cruelles réalités que celles qui se cachaient sous ces paroles? A cette heure, Raymond souhaitait la pauvreté à Paule et à son père !

Un homme de condition médiocre fût entré dans le cahinetde l'avoué sans soulever d'ohservations parmi les clercs. Au contraire, un être riche, par cela seul qu'il est riche, semble précédé de laquais invisibles qui font sonner de gros sacs d'écus ; parlout où l'homme passe, le son des écus bourdonne aux oreilles des gens et amène des commentaires sans fm.

Raymond n'en était pas arrivé à l'âge où le bref dictionnaire à chaque page duquel sont gravés trois mots; amour, argent, ambition, et autour de ces mois d'autres qui en sont les humbles serviteurs, inquiète tant de gens.

Raymond épelait encore ie premier mot, et avant d'arriver à sa parfaite compréhension, plus d'une année devait se passer.

140 Lk COVËDIE AUDÉnQUE.

A diiïérents îalervalles Negogousae reparut à l'étude, Bans remarquer la présence de Raymond parmi les clercs. Le marchand était préoccupé de sou affaire, (|ui elle-même s'empara de toutes les imaginations de l'étude.

Maître Treboas reconduisait Negogousse avec autant de saluts que s'il eût reçu un prince.

Le nom de Negogousse prit dès lars, dans la bouche de l'avoué, une solennelle tournure, qu'imita de son mieux le maître clerc ; mais le secret de cette prononciation semblait réservé àM'Trebons, qui, sortant de son cabinet, s'écriait :

— Et l'affaire-Negogousse î

Ou:

— ^ S'occupe-t-on de l'aflaire-Negogousse ?

Ou :

— Pressons l'affaire-Negogousse.

Quand M' Trebons saluait Negogousse, il saluait l'affaire-Negogousse bien plus que l'homme. Le né' godant était grand, fort, carré des épaules. L'avoué cfaétif, maigre, de petite taille. C'était un spectacle divertissant pour les clercs que le moineau saluant l'éléphant; mais l'avoué avait plus de sagacité qu'un moineau, et rien ne démontrait que Negogousse eût l'intelligence d'un éléphant.

Raymond, ayant échappé aux émotions de la première visite du négociant, ne pensa guère plus à ce nuage que le paysan ne songe à la grêle prête à fondre sur son champ, aussitôt que Va chat^sée le vent- Un jour le maître clerc, d'une voix où se retnar-

=,Coo^lc

U COMÉDIE ACADÉIIQÏÏE. Ul

quait quelque altération, pria Saturnin de passer dans le cabinet de W Trebons; la figure soucieuse, le maître clerc fît conlîdence aux jeunes gens placés sous sa direction d'un fait inouï dans les fastes de la procédure.

M' Trebons livrait le dossier Negogousse aux mains de Saturnin de Poucharramet, qui n'avait que sis mois de stage. Un patron ingrat enlevait au maître clerc des attributions auiquelles il avait droit par son titre et cinq ans de service. On le dépossédait de ses fonctions pour eu investir un sournois, un mauvais camarade !

Cette confidence excita de tels murmures que Raymond fut tiré de ses méditations. La figure ahurie comme celle d'un homme qu'on réveille tout à coup, il ne comprenait rien à l'irritation de ses camarades; mais quand il entendit accoler le nom de Negogousse à celui de Saturnin, il écouta.

Le maître clerc, en ce moment, détaillait l'importance telle de l'affaire Negogousse, qu'il n'en avait jamais vu de si grave au tribunal civil, depuis son entrée dans l'étude.

Ce devaient être des procès enchevêtrés les uns dans les autres qui dureraient certainement une couple d'années, affaire d'or à la suite de laquelle H' Trebons se retirerait sans doute. Confier la direction de l'affaire à Saturnin, c'était faire reviser le plan d'une bataille par un simple soldat.

— Je suis décidé à ne recevoir ni ordres ni conseils d'un Poucharramet, disait le maître clerc, et si le patron ne me rend pas justice,je plante là la boutique.

u,„..C,K,gle

143 U GOHËDIG ACADÉMIQUE. 1

Aucune sympathie n'était réaultée vis-à-vis de Sa- j turnin de son séjour dans l'étude. Les regards baissés, | l'onction des mains chaudes de l'élève de l'abbé Supplici ne lui avaient pas ouvert les portes de la con- 1 liante camaraderie de jeunesse. Malgré les modifications de toilette de Saturnin, ses nouveaux habits semblaient d'emprunt et gênants ; il y avait, dans toute sa personne, du travesti d'un acteur maladroit. Il n'était pas arrivé à ce scepticisme apparent qui distingue tes prêtres dans les salons. Tout propos plaisant lui semblait satanique; sa bouche se refusait à un semblant d'approbiition complaisante.

Au contraire, Raymond, malgré ses rêveries, attirait la sympathie de tous. Doux et facile compagnon que les clercs plaisantaient sur ses étonnements successifs, Raymond, n'écoutant que des voix intérieures, quand il était rappelé au monde réel par quelque in- i tenogation, souriait lui-même le premier de ses ab- | sentes et supportait avec bienveillance le$ malices de ses camarades.

Si le dépit du maître clerc de se voir supplanté par Saturnin trouva un écho chez les jeunes gens, Raymond fut atteint d'une commotion si rude qu'un coup de brancard do voiture dans ta poitrine ne l'eût pas blf ssé plus fortement.

L'amour rend égoïste.

Tout ce qui touchait à Faute semblait devoir appartenir à Raymond.

Saturnin se trouverait en rapport avec le père de i Paule. Le service de l'étude l'amènerait infailliblement dans la Maison de pierre. 11 rencontrerait Paule. Peut-

..,„.C.>ogle

U COHËDIE ACADËHIQUE. lU

êire l'aimerait-ilî Qui peut voir Paule sans l'adorer? pensait Raymond.

Les amoureux placent si haut la femme de leur chois et l'entourent de rayons tellement éclatants qu'il est impossible, selon eux, qu'à sa vue tous les hommes n'en deviennent pas ardemment épris. Qui dit amour dit jalousie. Aimer sans jalousie n'est pas aimer, et la jalousie est le plus cruel châtiment que l'homme puisse subir.

Raymond épia la ligure de Saturnin pendant qu'il travaillait et remarqua pour la première fois les lignes hypocrites qui couraient sur le masque de son cama* rade ; il souffrait que celui qu'il appelait son rival fût hypocrite, car il craignait que l'Iiypocrisie à l'aide de laquelle sont pipés tant d'hommes ne servit Saturnin auprès de Negogousse. L'affaire dont il était chargé au détriment du maître clerc n'avait-elle pas été longtemps sollicitée par Saturnin ? Se pouvait-il que M° Trebons .confiât à un clerc si nouveau d'étudier un procès compliqué qui commandait l'attenlion d'un praticien rompu aux affaires? Plus d'une nuit, Raymond la passa à peser les raisons qui militaient en faveur de son rival.

Cependant le maître clerc n'avait pas été sans exprimer ses griefs â l'avoué.

— Vous auriez raison, Julien, dit M' Trebons, si je rous enlevais ma confiance pour la donner tout à coup à un débutant. J'ai communiqué l'affaire iS'egogousse à Mi de Poucharramet afin qu'il pût suivre alteutivement le débat d'un procès qui, certainement, en amènera d'autres. M, de Poucharramet m'a été recoin-

o,Coog[c

tu LÀ COMÉDIE ACADÉMIQUE,

mandé, vous le savez, par un ecclésiastique à qui je n'ai rien à refuser... Saturnin sera initié à une affaire importante, rien de plus... j'ai voulu éveiller sa curiosité ; aujourd'hui les jeunes gens font du droit sans en comprendre l'intérêt.

Le maître ctere, rayonnant de n'avoir pas démérité dans l'esprit de son patron, conta à ses camarades le résultat de sa conversation avec l'avoué ; et s'il resta dans l'esprit de Raymond quelque amertume, l'affaire Negogousse eut pour résultat d'enlever Baymond à l'image exclusive de Paule. Lui aussi se surprenait à poser des questions de droit au maitre clerc. 11 voulait sonder les mystères de ce gros procès. '

Mo,Coo^lc

La nomination de' l'abbé Supplici en lit un personnage considérable, particulièrement dans le salon de madame de Parrequeminières. On lui savait gré d'avoir tourné heureusement une grave difficulté académique ; et si Laffitte-Vigordanne et Escanecrabe lui gardèrent quelque rancune de les avoir supplantés, les deux rivaux n'en avaient pas moins été faire à la cure une visite de politesse.

A partir du jour de l'élection, le marquis 6e Peschbusque baissa, ayant été rapporté à demi mort a la Buite de la longue séance du Capitole ; mais l'oncle de madame de Parrequeminières subit l'assaut avec plus de réHislancc, et il put repartir quelques jours après pour les lies d'ilyères, annonçant toulefois qu'il était inutile désormais de l'appeler en cas d'élections, puisqu'une sentinelle vigilante, l'abbé Supplie!, était posée au seuil de l'Académie.

146 U COHÈDIE ACADÉMIQUE.

Le prêtre n'eàt-îl pas creusé lui-même le sillon de sa fortune dans cette terre aristocratique, que l'opinion de M. de Castelga illard eût suffi à l'implanter profondément dans un salon d'où partaient de mystérieux fils électriques qui traversaient Toulouse pour aboutir aux Jeux-Floraux.

Dès lors, l'abbé Supplici dressa ses batteries afin de préparer le succès de Saturnin. Comment le jeune homme se tiierait-il des Stances du Prêtre mourant? L'abbé parfois croyait à l'impossibilité de la réalisation; mais ayant cité le nom de Saturnin de Poucharramet comme celui d'un poète d'avenir, sur lequel l'Académie devait jeter les yeux, cette annonce produisit une certaine sensation parmi les invités de madame de Parrequemitiières.

Prolîtant d'un instant oîi les invités étaient divisés en petits groupes, l'abbé Supplici dénonçait à madame de Parrequemtuières la conduite de son neveu, qui scandalisait les natures pieuses.

— René ! s'écria madame de Parrequeminières.

— Oui. madame la marquise, M. d'Espipat, qui compromet son nom par des fréquentations avec nos ennemis, applaudit à leurs sacrilèges et fait cause commune avec les ennemis de l'Église.

Mailame de Parrequeminières sourit, et ce fut au tour de l'abbé Supplici de subir la même leçon qu'il avait iuHigée à Saturnin, alors qu'il l'engageait à tnoritrer au besoin quelque scepticisme.

Le duel avec Raymond avait posé tout à fait René d'Espipat dans Toulouse.

Si Renéeûtété pris dei'amour des succès vulgaîreti

u,„..C,K,gle

LA COMÉDIE AGADÉnQUE. 141

il fât devenu le roi des étudiants ; mais d'Espipat était une nature aristocratique, qui ne le portait pas à accepter le rôle d'un Fajon parmi la jeunesse. Il se raèliiit rarement aux étudiants, préférant à leurs plaisirs l'équilation, le jeu, la salle d'armes; et il eût été taxé de mauvais camarade à l'École de droits! sa bravoure, son audace, ses prodigalités, sa mine lière n'en eussent imposé.

La moustache rousse en croc, l'œil petit mais perçant, le menton Cm et en saillie, d'Espipat n'était pas sans rapport avec les infants d Espagne, qu'un Velasquez a représentés dans leur suprême dédain.

Hené était un cavalier accompli : toutefois, les plaisirs du monde, les orgies, les folles amours n'avaient pas prise sur son intelligence. Un volume ayant pour titre Fumée de cigare, qu'il publia pendant un précédent séjour à Paris, lit son trou par la jeunesse et l'impertinence, quoique ces crâneries fussent découpées sur le patron d'Alfred de Musset ; mais parmi les étudiants de Toulouse, ces spirituelles poésies suffisaient à la réputation d'un gentilhomme qui, aux exercices du corps, joignait une certaine culture de l'esprit.

Les Toulousaines, grandes dames et grisettes, étaient affolées de ce René triomphant qui ne donnait pas son cœur à la première venue. Il était jeune, il avait grand air, beaucoup de distinction, plus encore de dettes ; sa parente, madame de Pairequeminières, le défendait chaudement en toute occasion, et si quelques nobles dames se plaignaient des désordres de ce « mauvais sujet, » eUcs lui faisaient mille avances quand il entrait dans un salon.

o,Cooglc

14S LA COMÉDIE iCHDÈMIQUE.

Ce fut une leçon pour l'abbé Supplici, qui se mordit les lèvres de sa maladresse. Ne resle-t-îl pas dans l'esprit de la noblesse ennuyée un fonds d'inlérêt pour les jolis gargons porteurs d'un beau nom, assez fiers de leurs titres pour ne pas se mésallier, et qui jouent galamment de l'épée comme sous la Régence?

René, c'était la distraction du qnartirr de la noblesse. A-t-on TU René? Que fait Benéî Telles étaient les questions que les femmes se posaient quand le jeune homme restait une huitaine sans se montrer chei la marquise.

— Je crains que vous ne connaissiez pas mon nereu, monsieur l'abbé, dit madame de Parre'jueminières. Il est jeune et s'amuse; loin de se poser en ennemi de l'Église, il vous séduirait tellement par sa conversation que, certainement, vous le défendriez en toute occasion.

Le même soir, Ilené vint rendre ses devoirs à sa tante. A l'accueil qui fut fiiit au jeune homme par les douairières, l'abbé Supplici se promit de réparer sa faute.

— Chère tante, dit René en baisant la main de madame de Parrequeminières, escusez-moi d'être resté si longtemps sans vous embrasser ; mais vous me pardonnerez quand je vous dirai qu'il fallait faire oublier à un charmant garçon un abominable coup d'épée de ma façon. Mon adversaire est devenu mon ami, et je vous demande la faveur de vous le présenter.

-- Est-il noble? demanda la marquise.

— Il est poète, madame.

— Vraiment 1 s'écria madame de ParrequemiDÏères

Mo,Coo^lc

LA COMÉDIE AC&DÉHIQUB. Ul

Les cours d'amour vont-elles rouvrir leurs séances ? Il n'est question que de poésie à Toulouse... Tout à l'heure M. l'abbé nous parlait d'un jeune barde de grande espérance, l'auteur des Stances du Prêtre mourant.

René regarda l'abbé Siipplici, qui s'inclinait en signe de remerciement du souvenir de la marquise pour son protégé.

— L'auteur du Prêtre mourant, connais pas ! dit René sur un ton parisien qu'à lui seul on passait chez la marquise.

— Monsiem d'Espipat, dit t'abbé, le jeune poète, placé sous ma direction par sa famille, m'a dit quelle heureuse impression vous aviez produite sur lui dans le banquet offert si noblement à votre adversaire.

— Comment se nomme ce jeune barde, monsieur l'abbé? demanda madame de Parrequeminières,

— Saturnin de Poucharramet, madame la marquise.

— Je no me rappelle pas, dit René, avoir entendu prononcer ce nom pendant le diner.

— Il était tout oreilles à vos spirituelles poésies, monsieur te marquis. Saturnin est devenu jaloux de votre génie... Cbaqne vers, me disail-il, est une merveille de grâce et d'éléjiance... Et s'il n'y avait pas d indiscrétion, monsieur le marquis, à vous demander communication de votre volume de poésies, je serais trop heureux de l'occasion que m'a fournie la bienveillante madame de Parrequeminières, en me mettant à même de faire votre conuiiissance.

René s'inclina. Toutefois la physionomie de l'abbé Supplici ne lui était pas sympathique.

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ISO LA COBÉDIE ACADÉMIQCE. |

— Monsieur l'abbé, dit'il, j'aurai l'honneur de vous envoyer le volume qu'il vous plaît de me demander... Ce «ont (le purs caprices qu'il me parait inutile de communiquer à l'autetir du Prêtre mou> rant; il les goûterait médiocrement.

— Pourquoi, monsieur le marquis?

— Il y avait, en effet, à notre table un convive qui ne s'associait pas à notre gaieté...

— Le bon Saturnin est si limide ! reprit l'abbé.

— Nous n'y avons pas pris garde, du reste, étant trop occupés de folies.

— J'espère, monsieur le marquis, dît M. Supplici, que l'auteur des Stances du Prêtre mourant se fera connaître à vous sous un meilleur jour, s'il a l'honneur d'entrer en plus intime connaissance avec un poëte aussi distingué que le neveu de madame de Parrequeminières.

Ainsi se termina la présentation entre d'Espipal et l'abbé. Ils se retrouvèrent à une des soirées suivantes oîi René avait obtenu de sa tante l'autorisation de présenter Raymond .

D'abord madame de Parrequeminières reçut froidement le nouveau venu. Il n'avait pas de titres, cl son nom sentait la roture; mais René s'était mis en tète de faire prendre pied à Raymond dans un salon dont iln'i^norait pas rinducnce.

Alors ré;^nait dans le cénacle aristocratique une demoiselle de la Couroude, oracle de la maison. En compagnie Je madame do Parrequeminières, elle jouait un rôle considérable dans les élections académiques. Les deux dames, pour ne point se jalouser,

Mo,Coo^k

LA COKÉDIE ACADÉMIQUE. 151

s'étaient réservé des tâclics différentes, et la marquise parlait sans cesse dos éminoiites (iiialités poétiques de mademoiselle de la Coiiroude, qu'un académicien galant avait comparée à un timbre délicat sans cesse en vibration.

Cette exquise sensibilité avait pris naissance au détriment de la matière. Longue, maigre, sèche, mademoiselle de la Couroude n'oiïrait, du menton à la poitrine, qu'une succession de cavernes reliées par des nerfs bleuâtres tranchant sur le parchemin de la peau.

— Souffrez, monsieur, que je vous présente à la Muse de notre salon, dit madame de Parrequeminîères à Raymond.

JFtaymond resta anéanti devant de longues dents à l'anglaise, qui s'avançaient comme pour dévorer une proie. Le sourire attaché à ces défenses sentait l'ogresse.

— Ma chère enfant {on appelait ainsi mademoiselle de la Couroude, quoiqu'elle eût dépassé la cinquantaine), voulez-vous me permettre de présentera notre dixième Muse M. Raymond, qui va tout à l'heure nous donner un échantillon de ses essais poétiques.

Mademoiselle de la Couroude tendit sa maigre main à Raymond, qui crut serrer un clavier de piano avec les cordes.

— Du courage, dit René, venant au secours de Raymond. Lis ta dernière pièce de vers, chacun brûle d'impatience.

Quoiqu'il s'en défendit, Raymond fut obligé de réciter le morceau que souhaitait d'Cspipat.

o,Coog[c

IB! U GOHÉDIE ACAMNIQUB. |

— Bravo, monsieur, dit mademoiselle de la Cou- | roude, c'est de la véritable poasie que vous venez de nous faire entendre; vous êtes poafe, monsieur. I

— Je vous laisse, dit la marquise, en compagnie , de l'arbitre le plus délicat de Toulouse. I

Raymond n'était pas sans émotions. Les longues dents de l'arbitre, deux larges narines en forme d'accents circonilexes, la façon mystagogique dont elle prononçait poasie, ne donnaient pas au jeune homme l'assurance nécessaire dans ce salon académique.

Assis sur une étroite causeuse à câté de mademoiselle de la Gôuroudc, il voyait circuler aux alenlours de grands abat-jour verts sous lesquels (Iisparais$:aient les yefix, des bonnets de soie noire protégeant oreilles et crânes, de hauts collets d'habits formant bourrelets à des nuques chenues, d'énormes lunettes à grands verres brillants. Sous ces engins préser- i vatifs de la vue, de l'ouïe, s'agitaient fantastiquement les mainteneurs des Jeux-Floraux.

Derrière mademoiselle de la Couroude se tenait un énorme perroquet sur son perchoir. Il se dodelinait de droite et de gauche, penchait la tête, fermait l'œil à demi comme pour mieux écouter, et semblait luimême un académicien. Si ses interjections troublaient Raymond, mademoiselle de k Couroude le troublait encore plus. Cliacune des questions de la dixième Muse avait trait à quelque chose d'intime. Raymond sentait une vrille cherchant à pénétrer ses secrets.

— Il faut avoir profondément soulfert, disait mademoiselle de la Couroude, pour que s'allume le feu

Mo,Coo^k

LA COHÉDIG ACADÉMIQUE. 153

aacré de la poaaie... ConQcz-moi, jeune poate, vos souiTrances Bans crainte.

Comme Raymond ne répondait pas, l'arbitre enlama une longue disserlation sur la souffrance, envisagée comme un des plus actifs excitants des facultés intellectuelles.

Cette fontaine de paroles qui coulaient monotones et incessantes, sur un ton de convention, nppela, au souvenir de Raymond, Paule, une image si absorbante, qu'il n'entendit plus dès lors les variations verbeuses de la Muse.

— Vous êtes bien jeune pour avoir tant souffert, disait mademoiselle de la Couroude.

Raymond ne répondait pas. Visiblement sa pensée flottait ailleurs.

— Vous avez des distractions, monsieur, reprit mademoiselle de la Couroude d'un ton sec.

Se levant de l' étroite causeuse oîi elle était prête à entendre les confidences de Raymond, elle rencontra madame de Parrequeminières.

— Avcz-vousbien confessé M. Raymond? demanda la marquise. Ce jeune barde annonce-t-îl quelque avenir?

— Manque de sentiments élevés, dit mademoiselle de la Couroude.

— Vraiment!

— Nature commune, sans horiïons.

— Comment mon gentil René nous amène-t-il de tels gens?

— Conversation terre-à-lerre, continua mademoi-

o,Coog[c

1M U COMÉDIE ACADËHIQUE. \

selle de la Couroude. La croûte de vulgarité estUop I épaisse pour que l'idéal puisse la traverser. I

— Quel excellent juge vous êtes en ces matières, ' chère enfant ! s'écria la marquise, et comme je re- j mercie le cîel que mon salon soit éclairé par un tel ] flambeau !

— Voyez ! dit mademoiselle de la Couroude, eu montrant à la marquise Raymond.

Resté sur la causeuse, le poète semblait ^sciné par le perroquet qui, faisant des frais de politesse, était tjescendu au dernier degré de son perchoir, se rapprochait du jeune homme et lui parlait une langue aussi étrange que son plumage.

Les natures méditatives sont frappées par le grotesque. Devant les paupières ridées du perroquet sans crâne, Raymond restait étonné. Le hec en demi-cercle, la langue noire comme un parchemin brûlé, les plumes écarquillées de l'oiseau le remplissaient d'i- 1 dées bizarres, et il ne fut rappelé à la réalité que par une servante qui, ayant soufflé les bougies, enleva le perchoir.

La soirée terminée, les invités étaient partis sans que Raymond s'en fût aperçu. i

Mo,Coo^lc

L'époque du concours aux Jeux-Floraux approchait. Pressé par Lotibens et Lagardelle d'y prendre part, Raymond maintenant reculait.

Il était de ces poètes qui, ayant jeté leurs impressions sur le papier, ne s'inquiètent plus des inspirations passées. Toujours fermente le cerveau de ces natures qui croient n'avoir rien fait quand quelque chose reste à faire.

DéGanIs vis-à-vis d'eux-mêmes, de tels hommes sentent palpiter en eux d'immenses joies pendant l'exécution d'une œuvre qui leur apparaît rayonnante. A peine cette œuvre a-t-cUe pris corps qu elle se dissipe comme les brumes du matin. Le poète a tiré son feu d'artifices de sensations. La nuit succède au jour, la fatigue à l'activité.

Véritable tonneau des Danaïdes que celui de la poé-

o,Coog[c

1S6 U COMÉDIE ACiDËSlQUE.

sie, où l'artiste accumule joies, douleurs, plaisirs, chagrins, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'il n'y peut plus rien jeter.

Raymond n'en était pas réduit à cette cruelle extré- j mité. Chaque jour lui fournissait une somme d'inspi-l rations, chaque événement faisait vibrer les cordes de son cœur.

Tout devenait pour ItayQiond prétexte à |)oéâîe, jusqu'à l'étude de l'avoué, qui lui faisait paraître plus vert le feuillage des arbres, plus bleu l'horizon.

Alors ce qui entoure les amoureux se parc des couleurs de l'amour. La nature elle-même porte les couleurs de la bien-aimée. Un rayon de soleil inattendu ' semble envoyé par l'amour. Si l'oiseau chante, ce sout des cbiinsons amoureuses. L'eau qui coule d'une fontuine est moins pure que leur amour.

Les amoureux vivent dans des pays féeriques où ne se murmurent que tendres paroles. Tout coinmercî avec le vulgaire se transforme pour eux. Le pavé sur ' lequel ils marchent devient un lapi:i de Ûeurs ; d'arides besognes leur apparaissent riantes.

Le cœur s'ouvre assez. grand pour contenir un monde. Les yeux, devenus bienveillants, se détournent des laideurs de la vie. 11 n'existe plus de méchants. Toute basse passion reste avec les scories au fond du creuset chauffé à la flamme de l'amour. Les choses les plus] communes se teintent des couleurs de l'arc-en ciel. Ce sont de viviliantcs senteurs qu'aspirent les poumons, j Les sens deviennent exquis et prennent des qualités | particulières. L'homme devient plus qu'homme. Une paupière de femme qui s'abaisse contient un monde.

Mo,Coo^k

LA COMÉDIE AUDËMIQDB. 157

On affronterait la mer en courroux. Une larme de celte qu'on aime semble gilus menaçante qu'une vague de quarante pieds. La guerre civile peut éclater, les citoyens se déchirer entre eux. Ce n'est rien à coté d'un reproche de femme. Celui qui a bravé l'épidémie décimant une ville se trouble en face du plus léger malaise de celb,' qu'il aime.

Quand l'homme peut traduire une telle absorption de son être, il est deux fois poëte, car ce sont déjà des poêles que les amoureux.

Raymond se laissait aller à la source de sensations assez grande pour qu'il put y puiser sans cesse. Il eâl rempli dix volumes de semblables incidents : Un matin qu'elle ouvrait la fenêtre; Le ruban qui flottait dans ses cheveux ; Bouquet de fleurs blondes ; Délicatesses de sa main ; Profondeurs d'un regard bleu ; Étoile du matin ;

Les blés moins blonds que sa chevelure. Pai' ces titres on jugera des sentiments du poëtc dont . les mots, éclairés par d'intimes lueurs, devenaient - pour ainsi dire transparents.

' - De ces morceaux, Raymond en avait détruit un cer- ' tain nombre, ne se contentant pas de sensations su- ' perficielles. Il fallait qu'elles fussent profondes, qu'il i y reconnût le fond de son cœur, ou, sans pitié, il les . déchirait comme n'étant pas ressemblantes. '- Les joies intérieures devaient illuminer le papier, 3 l'embraser. Un seul cran au-dessous de ses impres- ■ sions les condamnait.

158 LA COMÉDIE ACAOËHIQUE.

Dans ce jury, d'ailleurs, entrait un autre juge, Paule elle-même.

Chaque nouvelle pièce, Baymond la lui faisait parvenir. Des nuances imperceptibles dans la physionomie indiquaient au pocte celle de ses pièces qui agitait plus vivement le cœur de la jeune flile.

C'étaient une rougeur, un abaissement de paupières, une agitation des cils impénétrable pour tout autre.

Il ne se trompait pas sur la valeur de certaines pièces. Ce jour-là Paule y avait répondu par des regards d'une expression (elle, que l'amoureux ne pouvait s'y méprendre.

Cependant Raymond hésitait à concourir aux Jeux- Floraux. Rendre publiques de si délicates intimités lui semblait une profanation.

Pour juge, 2/ ne reconnaissait qu'elle.

Sans les amicales importunités de Loubeiis, Raymond n'eût pas songé aux Jeux-Floraux.

Pourtant il avait l'orgueil d'obtenir uiie récompense publique en présence de celle qu'il aimait Paule, à la séance officielle, entendrait répéter le nom du triomphateur. Le bruit en [larviendrait peut-être aux oreilles de Negogousse.

Qui sait oîi mènent les applaudissements de \s foule? Raymond les entendait quelquefois la nuit. Di'^ lauriers couronnaient son front, et il détadiail si couronne pour la poser sur la tête de Paule.

Cette annce-!à, les Jeux-Floraux furent célébrés avec une solennité inaccoutumée. L'Église voyait entrer avec joie un de ses membres parmi les maintencurs qui siègent au Capitole.

Toutefois, la ville était partagée en deux camps : l'aristocratie applaudit^sait à la nomination de l'abbé Supplici, la bourgeoisie se montrait hostile.

Le maire de Toulouse n'élait pas sans crainte sur l'issue d'une séance qui s'annonçait menaçanle, car tous les jours s'augmentait le groupe de négateurs qui sapaient l'édifice par sa base, disant qu'il était d'utilité publique de détruire, ou tout au moins de transformer une caste imbue de préjugés gothiques, hostile aux idées modernes, taquine quoique endormie, agressive quoique peureuse, faisant une mesquine opposition d'égratignures.

Membre des Jeux-Floraux avec le préfet, titre qu'im-

160 L\ GOJIÉDfE ACADËyiQUE.

posaient des fondions officielles, le maire avait pris

pour la première fois des mesures d'ordre.

On voit dans la salle des Illustres, au milieu des bustes des personnages toulousains qui ont occupé le monde de leurs exploits, deux portraits contre lesquels protestent journellement les libres penseurs.

Le premier est celui d'Antoine de Tolosan, général de l'ordre de Saint-Antoine-de-Vicnne, signalé à l'adjniration de la postérité comme « vengeur insigne du crime de Calvin. »

Calviniani sceleris ultor insignis est l'inscription gravée en lettres d'or sur une plaque de marbre.

Le second buste, signale à diverses reprises par le docteur Gardoucli à l'mdignation des libéraux, est celui de Guillaume de Catel, conseiller au Parlement de Toulouse à la fin du seizième siècle. Son titre principal est d'avoir fait brûler le philosophe Vanini.

Qui sait si les amis du médecin ne proTiteraient pas de la séance pour briser la tablette où sont inscriles ces paroles :

« Ce fut sur le rapport et les conclusions de Guillaume de Cntet, adoptées unanimement par les juges que le fameux athée Vanini fut condamné à périr dans les flammes f »

La municipalité commanda un peloton de gardes nationaux pour escorter les commissaires qui allaient chercher à Tégliscde la Daurade les fleurs d'or et d'argent exposées dés le matin sur le maître-autel, avant de passer dans les mains des vainqueurs du tournoi poétique; mais le préfet et le maire échangèrent un regard de satisfaction en voyant derrière les tambours

Mo,Coo^le

LK COMÉDIE ACADËHIQUE. 161

la foule accompagner le coHése prccédé de bedeaux, tandis que le chevalier de la Tremblaye, M, de Pomperluzat, M. Pons de Lunel, M. Resplandj et H. Limoges cadet rapportaient triomphalement :

L'Amarante d'or,

te Souci d'argent,

La Violette,

La Primevère d'argent,

Et l'Eglantine d'or.

Quand le tambour battit aux champs, un murmure d'enthousiasme éclata dans la salle. Imposant spectacle que celui des mainteneurs, debout et découverts, pour saluer l'arrivée des commissaires portant les fieurs I

En tête, derrière les bedeaux, s'avançait le chevalier de la Tremblaye, coiffé à l'oiseau royal avec une petite queue qui frétillait sur le grand col de son habit. D'une main tremblante, il tenait l'Âmaranthe d'or, et un éclair d'orgueil animait encore son regard.

M. de Pompertuzat le suivait, les cheveux en coupde-vent, portant triomphalement l'Eglantine d'or, qu'il faisait miroiter au-dessus de sa tète.

Souriant et narquois, se présontait ensuite M. Pons de Lunel, avec le Souci d'argent.

Derrière lui marchait M. Besplandy, coiffé d'une calotte noire, sur laquelle se détachaient d agréables houppettes de coton débordant des oreilles. D'une main, il tenait un petit manchon ; de l'autre, la Primevère que, de temps à autre, il introduisait dans le manchon, comme pour la rcchaufler.

Le cortège était terminé par Limoges cadet, à qui

163 LA COIIÈDIE ACADÉHlOtlE.

l'Acailémie avait tenu compte du passage dans bod sein de ses aïeux les Limoges, qui quoique n'ayant pas jeté un lustre considérable sur la compagnie, avaient contribué à maintenir la tradition. Limoges cadet ptu'tait la Violette d'argent.

Tout le public se pressait pour admirer ce spectacle, cl l'aristocratie n'avait pas assez de reconnaissance pour le chevalier de la Tremblaye d avoir une fois de plus témoigné de son zèle, en allant, malgré son grand âge, cueillir ces fleurs poétiques à l'église de ia Daurade.

Les dames admiraient généralement la tournure triomphante de M. de Pompertuzat.

Au fond de la salle, autour d'une grande table, étaient assis, suivant leur grade: mainteneurs, modérateurs, sous-modcrateurs, censeurs et dispensateurs, qui sont les titres affectes à diverses fonctions de l'Académie.

Véritablement ces titres honoriRques étaient bien portés. La plupart des académiciens qui, dans la vie privée, manquent quelquefois d'éclat, prenaient un aspect rayonnant en corps, au jour solennel de la fête des Fleurs. Assis autour du bureau circulaire au fond de la salle des Illustres, entourés des bustes de poètes, de jurisconsultes, d'anciens capitouls, ces vieillards sentaient une nouvelle vie circuler dans leurs veines et n'avaient pas de peine à se croire illustres eux-mêmes.

Tout concourait à leur donner du prestige, jusqu'à la haute pendule en forme de lyre placée derrière le bureau.

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Les envois prouvaient dnillcurs que les Jeux-Floraux n'avaient point perdu de leur influence. Dans le rapport du concours par le secrétaire perpétuel, M. Pons de Lunel, il était mentionné comme arrivant (le divers points do la France :

Cent et une odes ; Trente-sis poëmes ; Vingt-quatre épîtres ; Quatre discours en prose; Soixante-dix-sept élégies; Trente-quatre idylles ; Quatre églogues ; Vingt-sept ballades ;

Cinquante-trois hymnes et sonnets à la Vierge; Treize discours en ve: s.

En somme trois cent soixante-quinze envois pour siar fleurs !

D'unc'iindo lasalle Raymond échangeait de tendres regards avec Paule, accompagnée de l'abbé Desinnocends. Quoique tremblant sur l'issue du concours, Itaymondavait prié Paule de venir aux Jeux-Floraux; mais la jeune fillene put décider son père à se rendre au Capitolc. Negogousse, n'étant pas initié à I intérêt particulier qui appelait Paule à cette séance, n'eût rien compris à la ctiriosité de l'assemblée, à son émoi et à son impatience pour les longueurs qui précédaient l'ouverture du tournoi.

D'abord le président prononça l'éloge du mainteneur que la mort avait enlevé avec autant de brutalité qu'un manant. Feu Mon tastruc était un vieillard depuis longtemps tombé en enfance.

o,Cooglc

m LA COMÉDIE AGtDÉHIQUE.

— Le compagnon de nos travaux, dit le président, le regretté Montastruc, avait été préservé des misères de la vieillesse par le culte des Muscs. I/} flambeau poétique, il put le tenir allumé jusqu'à sa dernière heure.

Montastruc vivait au fond d'un faubourg sous le joug d'une cuisinière acariâtre qui fit déshériter la famille de l'académicien et empêcha ses enfants d'assister à sa dernière heure.

— Notre regrettable collègue, dit le président, connut les joies intimes du foyer. Ses fils et ses pelitsfils, s'ils étaient dans cette enceinte, témoigneraient par leurs larmes du souvenir touchant qu'ils ont conservé de leur père et de leur grand père dont ils eurent la consolation de fermer les yeux.

L'abbé Supplici, reçu en remplacement de feu Montastruc, reprit l'éloge du défunt, égrena ses qualités une à une, et se jugea indigne nécessairement de succéder à cet e.-'prit ingénieux qui, parvenu à la maturité, avait lait profiler les lettres de ses découvertes et était occupé à corriger une nouvelle édition du poème de l'Art dît Tour, lorsque la mort le surprit.

— Notre honorable confrère, dit l'abbé Supplici, était croyant. A cette heure, au comble des félicités, il suit nos travaux, avec le regret, toutefois, comme me l'a confié le Père Rcquédat qui Ta assisté à son lit de mort, de n'avoir pas marqué plus directement l'ioterveiition divine dans ses œuvres.

— Feu Montastruc, reprit l'abbé Supplici, en entreprenant le poëme sur l'Art du Tour, était guidé par

Mo,Coo^]e

LA COMÉDIE ACADËMIOUB. 105

la Providence. Les descriptions ingénieuses qui abondent dans l'ouvrage de notre collègue, en même temps qu'elles donnent le goût du travail, inspirent la honte tîu désœuvrement. Le regretlalile Montastruc, à son lit<ie mort, souhaitait cependant qu'une main délicate ajoulàt une pieuse conclusion au poëme. Tranquillement il rendit le dernier soupir, quand le Père Requédat lui eut annoncé que, parmi les heureux triomphateurs de cette année, se présentait un jeune candidat qui réunissait les rares qualités chrétiennes sans lesfiuelles toute œuvre n'est que malsain badinage et prétexte à dangereuses frivolités.

Après ce discours couvert d'applaudissements, M. Pons de Lunet se leva, tenant en main les rapports sur le concours.

Là gisait l'intérêt de la séance. Sis triomphateurs choisie dans une méléo de trois cent soixante-quinze combattants !

Le coeur de Baymond se serra. En ce moment, il se jugeait indigne de faire partie des six triomplialeurs. Ce qu'il venait d'entendre ne répondait guère à ses aspirations. Tour à leur l'espoir et la crainte se succédaient sur son visage et il osait à peine regarder Paule, craignant de l'asiiocicr à sa défaite.

D'abord, M. Pons de Lunel montra le rôle de l'Académie :

— Sous l'impulsion que lui ont donnée les sept mainteneurs de l'année 1323, daté, disait- il, inscrite en lettres d'or dans vos fastes domestiques, Toulouse apparaît aujourd'hui comme le séjour des lettres et l'arbitre des intelligences.

=,Coo^lc

L'Académie tout entière applaudit à cet agréable exorde. De tels compliments, quoique faits par les membres d'une corporation , n'en sont pas moins a^éables à la corporation tout entière.

— Toute la France, continua l'orateur, est attentive à nos travaux et demande à y prendre part. Je voudrais, messieurs, qu'il me fût permis de soumettre à l'assemblée le tableau des aspirations intellectuelles tournées vers nous, qui ont lieu dans la France entière.

Pons de Lunel ayant jeté un coup d'œil sur le bureau, fut invité par le Président à soumettre aa statisiiq»e.

— Peu de pays qui ne soient représentés à l'Académie des Jeux-Floraux depuis sa fondation. Le concours actuel nous offre une ode envoyée par un poêle d'Ailly-sur-Noye , un bourg du département de la Somme qui compte à peine neuf cents habitants. Il e§t admirable que sur neuf cents âmes, il en surgisse une assez robuste pour se mesurer avec l'ode. L'ode en question n'est pas de premier ordre , et nous regrettons de ne pouvoir couronner son auteur ; mais le poète d'Ailly-sur-Noye fera certainement de nouveaux efforts en voyant combien l'Académie est préoccupée de son envoi,

M. Pons de Lunel ayant humecté ses lèvres de quelques larmes d'eau sucrée, continua :

— D'Aparjon il nous est arrivé deux pièces de nature différente...

Ici l'orateur prît un ton plus doux :

— Une idylle.

D'une voix mourante, il soupira :

Mo,Coo^le

U GOUËDIB ACADÉMIQUE. m

— Une élégie.

Un murmure de satisfaction prouva au rapporteur combien le public était sensible aux délicates variations de ses cordes vocales.

— Ainsi, dit M. Pons de Lunel, il existe deux rivaux poétiques dans Arpajon. N'est-ce pns un fait curieux qu'une ville de quinze cents âmes puisse donner naissance à des concurrents dans des genres si opposés?... L'idylle (l'orateur imita la flâte) manque de délicatesse, et l'élégie (Ah ! l'élégie ! soupira le rapporteur) manque de mélancolie... Le poëte d' Arpajon n'est peutêtre pas doué par la nature des dons que réclame la culture de l'élégie,.. Une bouteille cassée dont le vin s'est répandu sert de trame à l'élégie qui nous est envoyée d'Ârpajon. Je n'aurais pas mentionné cette affabulation si elle ne m'engageait à répéter une fois déplus que l'Académie proscrit le genre bacbique, de même que sont rayés depuis longtemps dans son code les ouvrages satiriques ou burlesques. Éloignons do nos yeus ces tableaux vulgaires... les deux concurrents n'ont pas compris notre programme... Cependant, il ne faut pas les décourager... A l'œuvre donc, émules d'Arpajon! L'Académie me charge de vous en^ gager à continuer... Evitez les ornières où Pégase ne peut que trébucher.

Quelques applaudissements se firent entendre toutefois avec modération, la citation delà bouteille ayant choqué les esprits délicats.

— Lyon, continua Pons de Lunel, a envoyé au concours trois sonnets à la Vierge et deux hymnes pieuses. Si la croyance sufGsait à la poésie, nous au-

168 U COHÉDIE AGADËIIQUE.

rions été heureux d'appeler dans celte enceinte les auteurs de ces pièces ; mais l'art n'a pas étendu sou manteau de pourpre sur ces compositions. Que les auteurs se cramponnent davantage à la prosodie ; elle est la rame qui, sans tempête, les conduira jusqu'à nous sur les flots poétiques.

M. Pons de Lunel tira encore de sa carte intellectuelle les noms de Montargis, Aubenas, fiagnolles, la Capelle, Villedieu-les-Puëles, Thourotte, Elbeuf, Rivede-Gier, Fontaine-Châlou, Potitarlier, Grisolles, Pontà'Mousson, Nonancourt et autres villes dont les habitants sollicitaient l'honneur d'accrocher des fleurs acndéiiiiques à leurs boutonnières.

Une double salve d applaudissements permit à l'orateur de s'arrêter pour prendre un nouvel élan. Jusquelà, il n'avait accompli que la tâche la plus laible. M. Pons de Lunel voulait faire toucher à l'assemblée la plaie du jour.

Alors, comme dans une tempête, furent évoqués :

L'Invasion du matérialisme dans les âmes,

L'Agiotage devenu la préoccupation exclusive des esprits,

L'Amoindrissement moral,

L'Affaiblissement des caractères,

L'Arrêt de développement du mouvement intellectuel.

Pons de Lunel pleurait sur l'Idéal chassé du Temple, el montrait le poing au fangeux réalisme.

Seule, l'Académie des Jeux-Floraux, tenant d'une main la hampe du drapeau de l'idéal, appelait à elle les consciences et tentait de les raffermir.

Mo,Coo^]e

U COMÉDIE ACÀDËHIQUB. IGO

Le docleur Gardouch recevait en passant une décharge en pleine poitrine. Sous le litre générique d'iconoclastes, Pons de Lunel engageait les négateurs à entrer dans la salle des séances et à se confirmer par leurs propres yeux des hommages que chacun rendait à Clémence Isaure.

— Le niveau poétique s'abaisse de toute part, s'écria Pons de Lunel pour conclure, c'est à l'Académie à lui prêter son appui.

Pour relever ce niveau, fut alors proclamée membre de l'Académie madame Douladouro qui, ayant déjà remporté deux prix , venait de conquérir glorieusement une troisième Qeur, ce qui lui donnait le droit de porter le titre de maiire es- Jeux- Floraux.

— Veuillez approcher, madame Douladoure, dit le président.

Du milieu de l'assemblée se leva une sorte de grosse pivoine qui, soufflant, gesticulant et jouant des coudes, parvint non sans peine k se frayer un passage à travers l'assemblée.

La pivoine avait composé une élégie, le Chien de l'Aveugle, qu'elle jappa sur un ton de fausset.

11 est d'usage que le président donne l'accolade aux nouveaux membres des Jeux-Floraux. Madame Douladoure ouvrit de gros bras et l'assemblée put craindre que le président, mince et cbétif, ne sorlit écrasé de cette étreinte. Ce fut avec un noble orgueil que madame Douladoure s'arrêta sur les degrés du bureau, secouant en l'air la fleur qui venait de lui ouvrir les portes de l'Académie. Peu s'en fallut qu'elle n'accrochât à son chapeau l'Amarante d'or qu'elle tenait

ITO Lk COMÉDIE ACADËHIQUB.

comme une palme, avec le regret de ne pouvoir l'agrandir de dix coudées.

Madame Douladoure était venue de Bergerac pour cueillir l'Amarante d'or ; mais combien un lel voyage était payé par l'accolade du président, les applaudissements de la foule et un fauteuil au bureau !

M. de la Tremblaye, pour montrer l'heureux choiï de l'Académie, lut la pièce couronnée, en analysa les beautés vers par vers et termina en laissant tomber deux larmes, une pour le chien, une pour l'aveugle.

Paule ne partageait pas l'enthousiasme général ; déjà elle avait fait remarquer à l'abbé Desianocends les gros bras et la face empourprée de madame Douladoure. Paule eût voulu associer Raymond à des malices innocentes qui prenaient leur naissance dans l'extrême longueur de la séance.

C'était par un sourire triste que le poète, blotti dans un coin, l'épondait aux furtifs coups d'oeil de Paule,

En CQ moment, Itaymond était pris de vives impatiences qui lui permettaient à peine d'entendre la réponse à la fameuse question proposée par l'Académie:

D'où vient que de nos jours la haute comédie a disparu de la scène pour céder la place à des compositions dramatiques oii la morale n'est pas moins offusquée que l'art ?

Pons de Lunel, heureusement pour rassemblée, constatait que le concours d'une extrême faiblesse ne permettait iJe donner lecture d'aucun mémoire sur ce sujet. S'adressant à l'Ëglantine d'argent , qu'il 61 briller aux yeux de tous, le rapporteur s'écriait :

Mo,Coo^]e

U COHÉDIB ACiDËMIQUE. 171

— Tu resteras dans notre sein, pauvre fleur ; nous t'y réchaufferons jusqu'au concours prochain !

Alors le président se leva.

— Nous allons couronner, dit-il, un jeune débutant dont le front est marqué au sceau de la poésie.

Paulc rougit, Raymond pâlit.

— L'Académie des Jeux-Floraux, continua le président, est fière de voir de jeunes néophvtcs faire leurs premiers pas sous l'égide de Clémence Isaure.

Un regard rapprocha Paulc et Raymond.

— Veuillez approcher, monsieur Saturnin de Poucliarramet, dit le président.

A ce nom, un même coup frappa les deux amants.

— Messieurs, disait le président, le jeune lauréat a interprété avec un rare talent des sentences latines en l'honneur du regrettable chanoine Vafflart, et M. l'abbé Suppltci veut bien nous faire entendre, comme un écho, les principaux motifs qui ont heureusement inspiré le poëte.

Saturnin de Poucbarramet, monte sur les gradins, commença :

— J'ai franchi le sentier sans retour de la vie.

— Brèves anni transeunt, et semitam per quam non revertar ambulo, répondit l'abbé Supplici.

— Oui, mon cœur et ma chair tressaillent d'allégresse, lisait Saturnin.

A haute voix, l'abbé Supplici disait :

— Cor meum et caro mea exultaverunt m Dominum.

Ce duo poétique et religieux étonna d'abord rassemblée ; mais l'abbé Supplici emporbi bientôt les

172 U COXÉDIE AGADËHIQUE.

sutTrages par sa pure accentuation latine. Au con- | traire, son élève prononçait d'une voix étranglée par l'émotion :

— Je vais donc habiter la maison du Seigneur. Tout en lui lançant un coup d'œil pour lui rendre

courage, lalibé Supplici, s'ariermissant dans son débit, prononçait à voii haute :

— In domum tuam. Domine, ibimus. Vt inhabitem in domum Domini omnibus diebus vitœ meœ.

De nombreux applaudissements éclatèrent, qui s'adressaient particulièrement au prêtre.

L'abbé Desinnoccnds ouvrait de grands yeux. Cet appareil théâtral le froissait.

— Le voyant tel qu'il est et l'adorant sans cesse, reprit Saturnin,

D'une voix éclatante, comme s'il eût été en chaire, M. Supplici répondit :

— Videbimus eum sicuti esl, fade ad faciem.

— Salut, 6 bonne Croix ! Salut, mon Espérance, continua Saturnin.

— Messieurs, pardonnez l'émotion du jeune poète, dit l'abbé Supplici. Sur ce thème : 0 bona Crux ! il a trouvé le vers enthousiaste : « Salut, ô bonne Croix ! Salut mon Espérance ! n Mais l'imposante réunion qui nous entoure Fempéche de continuer.

Ëii effet, Saturnin était pâle et tremblant. Le maître avait eu tort de compter sur son élève.

M. Supplici craignit que cette émotion ne laissât deviner que Saturnin de Poucharramet n'avait pas écrit un seul vers de son poëme. Pour le tirer de cette

LA COMÉDIE ACADÉSflQUE. 173

Fausse situation, l'abbé lut à la fois vers latins et frao. çais, et termina par :

— Oli ! ce m'est un gain de mourir ! Mihi mort lucrum !

En ce moment, Paule jeta un regard sur Raymond. Un secret avertissement lui apprenait que celui qu'elle aimait était en proie à une vive angoisse.

La figure de Raymond était pâle. Un glas résonnait dans son cœur à la suite de ce dernier vers : Mihi mori lucrumi

Paule ne pouvait comprendre les déchirements du poète. Il l'avait pressée de venir a la séance des Jeux- Floraux. Ëtait-cc pour constater sa maladive pâleur, l'affaissement subit qui, en un instant, creusait les yeux de Raymond?

Tout ce que le cœur de la jeune fdle contenait d'aflection passa dans son regard; mais Raymond avait disparu.

La séance était close. La foute se répandait dans la salle, discutant le mérite des diverses pièces que l'Académie venait de couronner.

Comme au commencement de la cérémonie, une Fanfare se fit entendre ; les pompiers se rangèrent en haie, au milieu de laquelle entraient les lauréats, tenant leurs Fleurs.

En tête, Saturnin de Poucharramet portait l'Ëglantine d'or. A côté de lui, madame Douladoure agitait son Amarante. Un notaire de Lons-le-Saulnier avait accroché la Violette d'argent à sa boutonnière ; l'avocat Pamard était venu deSoissons chercher un Œillet.

Derrièreles lauréats, les maînteneurs donnaient les

t7« U COHËDIB ACADÉMIQUE.

dernières instructions sur le port des Fleurs pendant

le défilé.

Qu'était devenu Raymond? Paule le cherchait avec anxiété.

Le tambour battait aux champs. Le groupe académique s'ébranla et délîla sur la place du Capitule, où le peuple admirait les lauréats reconduits triomphalement au son de la musique.

Sceptiquesetnégateurs pouvaient sourire de ce spectacle. La foule n'était pas moins frappée à la vue des vainqueurs du Capitole. Car il faut qu'il soit d'essence ijupérieure le porteur de fleurs, précédé de clairons et de tambours.

Ce jour-là, lesgrisettesabandonnaientleurs ateliers; les cours publics étaient fermés; peu de barques circutaicnt sur la Caronne ; tous les gamins de Toulouse s'étaient donné rendez-vous sur la place. C'étaient d'immenses curiosités, des yeux grands comme des fenêtres, des bouches larges comme des portes, des discussions bruyantes sur l'attitude des candidats, leur tournure et leur mérite.

Saturnin de Poucharramet ne fut pas remarqué. 11 baissait la tête.

L'avocat Pamard était goutteux, le notaire de LonsleSaulnier grotesque. On n'y prit pas garde.

Mais les curieux n'avaient pas trop de leurs yeux pour madame Douladoure, qui semblait un coq triomphant.

La figure humide de joie, l'œil brillant, elle saluait les gens sur son passage, et, jusqu'à son hôtel , ce fut, nourelle, un parcours de reine, que l'opinion publique justifia par le mot:

U COHÉDIB AGADËHIOUE. ilb

— ' Madame Douladoure a bien porté sa fleur.

Ce n'était pas sans intention que Paule était restée en arrière, accompLignéc de l'abbô Desiiinocends.

Et pourtant Raymond avait disparu, murmurant celle parole de son heureux rival : Miki mon lucrum! Ce m'est un gain de mourir!

o,Coog[c

Le soir même de la séance des Jeux-Floraux, Loubens publia, dans son journal, les deux morceaux de poésies que Itnymond avait envoyés au concours. A la suite de ces pièces, il mit en regard deux des œuvres couronnées par l'Académie.

Cela d'abord passa inaperçu. Toulerois Loubons ayant eu affaire avec le préfet, le baron de Vandœuvre, celui-ci lui dit :

— Vous avez imprimé, dans votre dernier numéro, des poésies, que madame de Vandœuvre trouve charmantes.

— Ces pièces, répondit Loubens, m'ont paru, en efTet, fraiclies et délicates.

Il n'en dit pas plus, se conformant aux recommandations officielles, qui lui enjoignaient d'éviter toute polémique.

.-^C.Mgle

LA COHËDie ACADËVIQIiË. 177

£n sortant de la préfecture , Loubens passa chez W Trebons, et annonça la nouvelle à Raymond.

— Voilà ce que pense de toi le préfet, dît-il. Tristement Baymond secoua la tète. Que lui importait à cette heure l'opinion préfectorale !

— Tu te rallies un protecteur pour le prochain concours, ditLoubens.

— Je ne concourrai jamais, s'écria Raymond.

— Ne perds pas courage, dit Loubens en le quittant.

Dans le numéro suivant de sa gazette, Loubens inséra une nouvelle poésie de Raymond, et, à la suite, l'épîlre en vers qui avait valu «ne Fleur d'argent au notaire de Lons-le-Saulnier.

— Si je n'étais pas abruti par la flânerie, dit Lagardelle, il y a, dans la i>ièce de Raymond, un joli motif de tableau... Au premier plan je placerais...

Loubens mit la main sur la bouche du peintre.

— Si tu racontes ton tableau, jamais il ne sera exécuté Comme il faut faire oublier à Raymond son

chagrin, dès aujourd'hui, tu te mettras a la besogne.

— Aujourd'hui ! s'écria Lagardelle avec terreur.

— Travaille, ou j'imprime que tes facultés sont perdues pour l'art !

— Et ma pension?

— Choisis entre le tableau et ta pension.

— Dans une huitaine, j'aurai faii une esquisse.

— Demain, dit Loubens.

— Quelle mouche te pique?

— Un journaliste, dit Loubens, doitéclairer les citoyens sur leurs intérêts. . . Le département t'entretient

178 LA COHÉDIE ACADËHIQUE.

depuis tantôt sept ans... Si tu voles l'argent (]ue t'alloue le conseil général, à mon grand regret, je me verrai forcé d'en instruire nos compatriotes.

— Homme terrible ! Tu seras admis, demain, à contempler l'esquisse.

Dans le troisième numéro qui suivit la fête des Fleurs, en regard d'une nouvelle poésie de Raymond, Loubens imprima l'Aveugle et son Chien, de madame Douladoure.

Le secrétaire du préfet, qui apportait des impressions au bureau du journal, dit à Loubens :

— On s'occupe beaucoup à la préfecture des poésies que vous publiez. En imprimerez-vous d'autres?

— J'en ai un volume inédit.

~ Toutes les pièces ont-elles la même valeur?

— J'ai commencé par les plus faibles.

— L'auteur est jeune, dit-on?

— Vingt-quatre ans.

Le même soir Bené d'Espîpat rencontra Loubens.

— L'Académie, s'écria-t-il, a manqué à sa mission en ne récompensant pas Raymond. Je l'ai dit hier à la soirée de madame de Parrequeminières. Ma tante m'a répondu que Raymond eût emporté une fleur si ses poésies ne manquaient d'un certain idéal.

— Idéal! dit Loubens.

— C'est un mot élastique, je le sais, fit René. On bourre l'idéal de toutes sortes de niaiseries. Cependant j'ai cru comprendre que, dans le cas actuel, manque d'idéal sous-entcndait manque de sentiments religieux.

— En elfet, dit Loubens, l'idéal ainsi compris fait défaut à toutes les poésies de Raymond.

t;,K,gIe

U COHEOIE ACADEUIQUE. 17»

— Si j'étais musicien! s'écria René. Plus blonde que les blés est une pièce qui appelle la mélodie.

— Lagardelle a justement choisi celle-là pour motif de son tableau.

— Une peinture de Lagardelle, dit René, ce sera un événement ! Raymond doit être plein de joie.

— Il est triste à mourir.

— S'imaginc-t-il qu'on ne soit pas poêle sans un brevet des Jeux-Floraux?

— Je ne sais, dit Loubens. Raymond est plus af- Taissé que pendant sa maladie.

— Je comprends, reprit René, qu'il éprouve quelque désappointement à se voir préférer un Saturnin de Poucharramet. Mais t'abbé Supplici a empaumé tous les maintcneurs. . . Je veux voir Raymond pour lui rendre courage. Il faut lutter.

-^ Je suis lié, continua-t-il, avec Bridge, un compositeur qui plusieurs ibis m'a offert de mettre en musique divers caprices de ma façon. Je vais passer la belle saison à Paris ; je pars demain et j'emporterai les pièces de Raymond publiées dans le journal ... Les musiciens manquent de poètes. Des huit morceaux imprimés, il y en aura certainement un qui plaira à Bridge.

— Eicellente idée, dit Loubens en serrant la main de René.

Deux jours après, Gardouch entra comme une trombe au bureau de la rédaction.

— Après mon Mémoire sur Clémence tsaure, s'écria le docteur, on n'a pas porté de plus violent coup à l'Académie. Ces vieillards n'ont donc plus de sang?... Chaque poésie de Raymond m'a réchauffé le cœur.

o,Cooglc

ISO LA COHÉDIE ACADtUlQUË.

Les Ibis de l'ancienne Egypte seraient plus accessibles à l'émotion que tes maicileiieurs... 11 m'a semblé i)ue je retrouvais mes sensations de dix-buil ans... Podagres et invalides que ees académiciens!... Savez-vous, Loubens, que je suis lier d'avoir contribué à la guérison d'un tel poëte?

— Il est plus malade qu'après son coup d'épée.

— Etvousne me faites pas prévenir. ..Qu'éprouve-l-il?

— Son échec aux Jeux-Floraux.

— Comment? il se repentirait de ne pas appartenir à une coterie?... Raymond ignore donc que la moindre fleur coùto quinze jours de Tiacre, mille bassesses, cinq mille hypo<:nsics, dix mille servilités? On ne s'occupe que de Raymond dans la ville. Son triomphe est plus grand encore par le refus de cette vieille Académie.

Loubens confia au docteur que Lagatdelle faisait une esquisse d'après une poésie de Raymond et que sans doute un compositeur recouvrirait de mélodie une di's piùces publiées.

— Bravo ! s'écria Gardouch rayonnant. Mieus encore. Raymond n'est pas riche. Si le journal veut ouvrir une souscription pour publier son volume, je souscris pour cent francs.

— Ah! docteur, dit Loubens, vous êtes un homme.

— Bah! un hommecomme les autres, avec un fonds de défauts qui étouffent trop souvent les qualités. Parlons affaires. Combien coûterait un volume soigneusement imprimé?

— Mille francs.

— J'en trouverai cinq cents dans ma clientèle, dit Gardouch.

Mo,Coo^le

LA COHÉDIG ACADËHlQUi!:. ISl

— Le journal amènera le reste, dit Loubens. Toutefois, Je n'ouvrirai pas la souscription avant quelques jours... 11 faut préparer les esprits par de nouvelles poésies.

A partir de ce moment, le nom de Baymond devint une protestation.

La lutte qui trempe les hommes les rend plus grands que les honneurs orficiels.

Raymond avait recouvré la IranquilUté, quoique sa modestie souffrit du parallèle satirique que faisaient chaque jour entre lui et Saturnin les clercs de l'étude. Tous les matins il était réveillé par une bonne nouvelle.

A différents intervalles, Loitbens avait annoncé à ses lecteurs :

Le tableau de Lagardellc d'après un sonnet de Raymond;

Le prochain album de Bridge, qui ne se contentant pas d'une seule pièce, raellait en musique douze poésies de Raymond pour la fin de l'année.

René d'Espipat, à Paris, s'était souvenu de sa promesse.

L'Académie des Jeux-Floraux, aux abois, crut devoir répondre et faire savoir au public que deux pièces seulement de Raymond avaient été envoyées au concours, et que, malgré les dispositions poétiques de Vauteur, ces morceaux n'avaient pas offert aux mainteneurs les qualités exigées par le programme. Sans répondre à la communication du secrétaire de l'Académie, Loubens imprima sans commentaires les quelques lignes suivantes :

I8â LA COHÊDIB ACADËHIQUE.

« Le préfet de la Haute-Garonne s'est fait présenter, à sa dernière soirée, M. Raymond Falconnet, dont nos lecteurs ont apprécié le talent poétique, a La liilte entreprise par Loubens était menée avec tant de tact que l'autorité ne s'en inquiéta pas. Le journaliste, sans attaquer les concurrents couronnt^s, apportait des faits, choisissant dans les pièces couronnées par l'Académie de niaises et solennelles épUres; des fables platement enfantines, des odes a dormir debout; et toujours en regard apparaissaient les poétiques tendresses de Raymond.

Hais un éclat considérable résulta de la souscription. L'offrande de Gardouch fit merveille. La boui^ geoisie, quoiqu'elle ne se fasse pas remarquer habituellement par de vives aspirations lyriques, souscrivit pour faire pièce aux Jeux-Floraux. De nombreux éléments se fondaient dans cette liste. René d'Espipat avait envoyé de Paris son offrande. Les étudiants répondirent à son appel, l'as un jeune homme qui ne tint à honneur de signer la feuille de souscription.

Loubens demandait douze cents francs. Huit Jours après, il fut obligé d'en appeler à la modération des souscripteurs^ Il n'y avait plus qu'une liste à publier.

Loubens remerciait ses abonnés, faisant savoir qu'ayant trop d'argent en caisse, il engageait ceux des souscripteurs dont le nom ne serait pas imprimé dans un prochain numéro à reprendre les sommes versées par eux.

Mais ce qui toucha Raymond au cœur fut la modeste souscription de l'abbé Ûesinnocends et surtout la signature qui terminait la liste, celle de Negogousse !

Mo,Cooglc

Negogousse avait l'habitude de se faire lire chaque soir le journal par Paule, quoiqu'il ne suItU les événements qu'nu point de vue de son commerce- Dans les changements de ministères, Negogousse ne voyait que la hausse ou la baisse des huiles. C'est ce qu'il appelait « s'occuper de politique. » Quand, au début d'un article, Negogousse sentait poindre quelque discussion :

— Passe, disait-il à Paule.

La première fois qu'il fut question des Jeui-Ftoraux :

— Passe, dit Negogousse.

— Ce sont des poésies.

— Passe, passe.

— Chacun sou tour, pcre, dit Paule. Je lis tous les soirs de la politique qui ne m'intéresse guère, permets-moi de lire ces poésies.

Negogousse haussa les épaules.

L»-,...Cuo^^lc

181 LA COMÉDIE ACiDÉMIQCE.

— Sont-ilabien longs ces vers?

Sans lui répondre, Paule récita à mi-voix les poésies de Raymond. Son émotion était si vive qu'eile osait à peine ouvrir les lèvres. C'était un doux murmure semblable à ia chanson d'un oiseau qui se réveille.

A mesure qu'elle lisait, Paule se repentait d'avoir commencé, car elle craignait que son père ne reconnût son portrait dans chaque vers. Sa voii baissait, et pourtant de délicates inflexions s'échappaient de son gosier.

— C'est une musique, pensa Negogousse, qui écoutait le gazouillement de sa fille sans suivre la pensée du poète.

Le lendemain, Paule reprit sa lecture quotidienne. Arrivée à la séance des Jeux-Floraux :

— Passe, dit Negogousse.

— Oh ! les poésies de notre voisin ?

— Quel voisin? demanda le négociant.

— M. Raymond qui est venu te rendre visite... après son duel ; tu ne te rappelles pas?

Effrayée de son imprudence, Paule, sans attendre la réponse de son père, lut avec un sentiment exquis 1-1 pièce : Plus blonde que les blés.

— Plus blonde que les blés, s'écria Negogousse avec ironie.

Le négociant pensait au temps perdu en pareilles .sornettes par les jeunes gens. Toutefois, il était étonné des vibrations particuhères que la lecture de Paule éveillait en lui.

Un autre jour, Negogousse dit :

U COHËDIB ACADÉHIQUE. 18G

— Est-ce que le journal remplira toute l'anDée ses colonnes avec les Jeux-Floraux?

— Si tu veux, reprit Paule, je vais passer...

— Bah! dit Negogoussc, du ton d'un homme résigné à avaler une médecine, lis toujours.

— U s'agit de la pièce couronnée de M. Saturnin dePoucIiarramet.

— Serait-ce, dit Negogousse, le même queM*Trebons a chargé démon afîaire?

— Oui, je l'ai \u dans le cortège, portant une Ëglantine d'or.

— Ce monsieur Saturnin ferait mieux de m'apporter des nouvelles de mon procès.

Une idée malicieuse traversa l'esprit de Paule qui avait entendu réciter au Capitole les stances sur te Prêtre mourant. De l'enfance, elle conservait l'instinct de comique imitation, charmant chez les jeunes filles. D'une voix aiguë, elle lut les vers français et prit un (on de chantre pour rendre les réponses latines de l'ahhé Supplici.

Negogousse étonné dressait l'oreille.

— Qu'est-ce cela? dit-il.

Paule imitait la mine embarrassée de Saturnin et parodiait les gestes de l'abbé.

— Ah ! voilà qui n'est pas gai ! s'écria Negogousse.

Paule forçait encore l'aigu du lauréat et le grave du précepteur.

— Assez, assez, s'écria Negogousse, assez de Jeux- Floraux ! Comment un avoué que je croyais sérieux peut-il confier mon alTaire à un tel personnage? Au

18S U COMÉDIE ACIDÉHIQUE.

moins, quoique depuis deux jours je ne comprenais

pas grand' chose à tes poésies, il y avait un je ne sais

quoi...

— Les premières pièces sont de M, Raymond, qu'il , ne faut pas confondre avec M. de Poucbarramet.

— Ils se valent, dit Negogousse.

— Faut-il continuer la lecture du journal, petit père ?

Negogousse ayant fait un signe aflirmatir, Paule | lut: .

— Suite de la séance des Jeux-Floraux. \ Sur ce litre, Negogousse se leva brusquement, prit

son chapeau et ouvrît la porte.

Sans paraître s'inquiéter du départ de son père, Paule lisait la nouvelle pièce de Raymond. Toute son âme, elle essaya de la l'aire passer dans les premien vers.

Negogousse ôta son chapeau. Instinctivement il se découvrait devant la poésie.

Au second morceau, il avança à pas lents pour ne ) pas troubler la lectrice, s'approcha d'elle, et passa son bras autour de sa taille.

Ce gros homme buvait pour ainsi dire la poésie qui s'échappait des lèvres de son enfant. Il eût voulu que la lecture n'eût pas de fm. Le né<rDciant avait oublié ses affaires. |

Quand Paule cul terminé, Negogousse la prît dans ses bras; des yeux, il la remerciait de lui avoir fait ' goûter des sensations si pures.

Tout à coup, sortant comme d'un rêve :

— Deuxheuresl s'écria-t-il.

Mo,Coo^k

lA COHËDIB AGADËMIQUE. 181

Et il s'enfuit ; mais Paulc avait remarqué les émotions de son regard. C'était pour les cacher que Negogousse s'enfuyait.

Le soir il revint avec un collier qu'il passa au cou de Paule.

— Voilà pour la lectrice, dit-il.

Paule sauta au cou de son père.

'^ Tu es bon, dit-elle; mais je ne peux songer sans tristesse que si, par ce cadeau, tu me payes de l'avoir lu des poésies de M, Raymond, on n'a pas récompensé à l'Académie celui qui les a composées.

Negogousse tenait ces paroles pour de simples caprices et y prétait une médiocre attention. Cependant Paule continuait ses lectures, insistant à chaque fois sur le (aient du poëtu, c.ir elle avait remarqué que son père s'intéressait plus à l'interprétation de la poésie qu'à la poésie elle-même.

Pour le négociant, Paule était le véritable poète.

11 admirait l'instrument et ne songeait pas au musicien qui en faisait vibrer les cordes.

Ainsi Negogousse fut amené insensiblement à comprendre l'appel de Loubens lorsque la souscription fut ouverte.

La répétition constante, force du journalisme, clou enfoncé dans Tesprit du public, fît que Negogousse ne se gendarma point contre la souscription, lui qui n'avait jamais souscrit qu'au tombeau des serg<!nts de la Rochelle.

Dans son esprit roulait pourtant quelque vague inquiétude. Souscrire publiquement pour un jeune homme embarrassé, timide, un voisin qui, re^u chez

L»-,...Cuo^^lc

ISS LA CODÉDIE AUDÉHIQCE.

lui, n'avait pas dit vingt paroles, cela semblait singulier au négociant ; mais au diner que partageait habituellement le jeudi l'abbé Desinnocends, le prêtre, qui avait recueilli divers propos de la ville, parla longuement de l'œuvre de Raymond.

Quoique lui-même, l'abbé Desinnocends, fût peu initié aux charmes de la poésie, il avait été Trappe à la lecture du journal en comparant les pièces couronnées aux pièces refusées.

— Je me connais médiocrement en semblables matières, dit-il à Negogousse. Cependant j'admire le caractère élevé de ces compositions. On n'a pas rendu justice à M. Raymond, je le crois... Les honnêtes gens doivent le récompenser de ses efforts... Si faible que soit mon obole, je souscris pour l'impression du volume.

— Bien ! s'écria Paule en serrant affectueusement les mains du vieux prêtre.

.\ la façon dont Paule regardait H. Desinnocends, Negogousse sentit une pointe de jalousie. Il voulait à lui seul les caresses de sa fille.

— N'ai-je pas également le droit de souscrire? dit-il.

— Sans doute, père! s'écria Paule.

Ce fut ainsi que sur la dernière liste de souscription parut le nom de Negogousse qui avait fait bondir le cœur de Raymond.

o,Coogk

Un matin, à l'heure où l'abbé Desinnocends recevait les pauvres de son quartier, madame Falconnet entra dans l'endroit où le prêtre distribuait ses aumônes, une sorte dé salle longue et étroite, un corridor plutôt qu'une antichambre.

Sur deux banquettes se pre.«saient des gens infirmes, des enfants sans pain, des femmes sans ouvrage.

Le plancher était composé de briques désunies, usées, formant trous par endroits, tant un grand nombre de malheureux avaient passé par ce corridor.

L'abbé ne vit pas d'abord la veuve. S'adressant à ses clients un à un, il les attirait dans l'embrasure de la fenêtre, leur parlait à mi-voix, de telle sorte que ceux qui attendaient ne pouvaient entendre ; mais les gens qui tristement s'étaient levés, sor-

IBO Là COHËDIE ACADiHQUB.

(aient de cet entretien, nn rayonnement sur la physionomie.

Des enfants craintifs qui s'accrochaient aux jupes de leur mère avec de grands yeux inquiets devenaient confiants aux premièrcscaresses de M. Desinoocends. Des infirmes qui se traînaient à peine retrouvaient quelque vitalité à la suite de l'entretien du prêtre, dont les mouvements, sobres comme ceux d'un charmeur d'oiseaux, appelaient la l)énédiction sur chaque tète.

Pas un mot bruyant dans ce corridor, où se pressaient des gens du peuple. Eux-mêmes, les remerci- ^ monta avaient quelque chose d'aussi discret que le don; mais ce qui valait mieux que des paroles bruyantes, c'étaient desyeux humides de joie, des épanouissements sur les physionomies, des douleurs et des chagrins assoupis par ce digne ministre de la charité.

L'abbé, ayant aperçu madame Faiconnet, vint à elle, la priant de l'excuser.

— J'ai, dit-il, à parler à deux braves gens ; veuillez, je vous prie, madame, entrer un instant dans ma chambre.

Un lit de fer avec une mince paillasse, deux chaises, uncrucillx d'ivoire au mur, en formaient l'ameublement et l'ornementation.

La grande cheminée laissait voir un réchaud ; sur lerécliaud, une marmite déterre.

Au po [le -manteau était accrochée une soutane. Sur une planchette, près du porte-manteau, s'étalaient quelques in-quarto, ta Vie des Pères de l'Église : une autre planche,moinseDévidence, portait un pot àeau.

MO, Cookie

Ll COMÉDIE Aat>ÉHIQUB. m

Pas d'autre mobilier.

Lea banquettes de cuir, sur lesquelles s'asseyaient les pauvres dans le corridor, étaient le seul luxe de la maison.

M. Desianocends entra, la ligure calme ; il avait ou< vert la matinée par de bonnes actions.

— Vous ici, madame? s'écria-t-il .

— Je viens au pasteur, puisque le pasteur ne vient plus à moi.

Confus, M. Desinnocends cherchait à se justifier, en parlant de ses nombreuses occupations. 11 ne disait pas tout à fait la vérité.

La fortune chez les autres gênait ce prêtre candide, qui se sentait de plain-pied seulement avec les malheureux. Ses amis, qu'il savait heureux, il les voyait à peine. Entendait-il parlerd'une infortune, il accourait avec des trésors de consolation.

Le bruit de la réputation de Raymondfaisait souvent songer au prêtre combien sa mère devait être fière de sonlils. Depuis les derniers événements, M. Desinnocends n'avait pas paru chez madame Falconnet.

Il s'attendaità voir une femme triomphante ; la gravité de la veuve l'étonna.

— Monsieur l'abbé, dit-elle, est-ce une indiscré' lion que de vous demander quelques minutes?

— Ma besogne du matin est terminée, madame, je suis tout à vous.

-^ Je voudrais, monsieur l'abbé, vous parler de Raymond .

-^ Un triomphateur ! s'écria M. Desinnocends^

.C()o>^lc

!03 LA. COHËDIE A.CADÉHIQUË.

— Justement; ce bruit autour de son oom me fait presque autant de mal qu'une affliction.

— Je ne vous comprends pas, madame. Le cher enfant vous aime.

— Aussi, n'est-ce pas de sa tendresse que je me plains. Raymond est bon, dévoué, comme d'habitude; mais où le mènera cette réputation? Voilà ma pensée de toutes les nuits. Je suis heureuse de son succès, quoique je ne crusse pas posséder un enfant appelé à figurer dans le monde. Souvent, en rêve, je cherche qui a mis de pareilles choses dans la tète de Baymond. Il y a deux ans, rien n'indiquait en lui une de ces natures qui dominent les autres hommes. Son nom, à l'heure qu'il est, toutes les bouches le prononcent.

— Oui, dit M, Desinnocends, chacun jjarle de Raymond avec éloge.

— Comment, monsieur l'abbé, ces idées se sontelles produites tout à coup?

M. Desinnocends secoua la télé. Une semblable question l'embarrassait autant que s'il lui avait fallu expliquer les mystères. Pour lui, la poésie était une sorte de mystère.

— Vous comprenez, madame... dit-il.

L'abbé avança le bras pour donner une explication, cligna des yeux et balbutia quelques paroles en réponse à la troublante question. De ses paroles, il ré- , sultait qu'il avait répété sur différents tons un certain , nombre de fois :

— La poésie !

— Croyez-vous, monsieur l'abbé, qu'en présence

Mo,Coo^lc

U COHÉDIE ACÂDËHIQUE. 1»3

des succès de Raymond je me sente prise parfois de senliments d'orgueil?

— Ils sont bien légitimes, madame.

— Etre la mère d'un enfant sur qui tout le monde a lesyeux! Avant-hter, dans la soirée, j'ai éprouvé une sensation singulière... Mes tempes battaient, le sang se portait à la tète. . . C'était une jouissance inexprimable et violente... Cet état ne dura {jue quelques

secondes... Je me serais évanouie de bonlieur A

cette heure-là, monsieur l'abbé, Raymond était salué par les applaudissements de toute une salle... N'est-ce pas un phénomène qu'à la même minute, ignorant que mon fils fût au théâtre, je ressentais les sensations par lesquelles lui-même m'a dît avoir passé, car je n'ai pas voulu me couchersans le voir! Pourquoi me doutais-je que l'émotion que j'avais ressentie dépendait d'un événement qui l'atteignait directement?

L'abbé Desinnocends écoutait, attentif.

Ce qu'il entendait là était nouveau pour lui, absolument nouveau.

— Vous êtes une sainte, mndame, dit-il en la reconduisant. Les saintes ont de ces privilèges.

Un jour se répandît dans la ville le bruit de la mort de M. de Casielgaillard , qui n'avait pas reparu àTAcadémÎR depuis le fameux ballottage entre Escanecrabe et Laffitte-Vigordanne.

Le fait n'était que trop vrai. Peu après, le corps du défunt académicien, rapporté de Nice, fut reçu aux portes du Toulouse par une députation de membres des Jeux-Floraus, dont quelques-uns n'assistaient pas au convoi sans inquiétude.

La mort donne rarement un seul coup de faux dans une Académie. Le plus souvent, elle fait coup double. L'immortel qui tombe en entraine volontiers un autre.

Les autres, dans celte circonstance, se regardaient entre eux avec attention, consultaienl la coloration de chacun et se demandaientà qui était destiné ce second coup de faux, toujours désagréable.

Les mainteneurs jeunes étaient plus indtfTéreats à b

C,K,gle

U COMÉDIE ACADÉHQDE. 195

mort de M. de Caslelgaillard. La solidité de la charpente, la puissance du suc gastrique, la mobilité des articulations, soat des eicclients brevets de longévité: mais le parti des longues houppelandes, des manchons, des douillettes de soie et des grandes lunettes n'assista à l'enterrement qu'avec une sorte de terreur.

On remarquait au convoi madame Douladoure, qui avait fixé son domicile à Toulouse depuis son brevet de maître ès-Jeux-lloraux. Elle tenait une couronne d immortelles, et ses voiles noirs l'apparentaient avec une Antigène de forte dimension,

A distance marchaient LafTittc-Vigordanue et Escanecrabe, à qui le siège vacant du défunt rendait l'espoir au cœur.

Escanecrabe était grave, digne, solennel. Un grand col de velours, rembourre de carton, faisait qu'il portait la tête on saint-sacrement. Ses regards se dirigeaient au loin, dans le pays idéal où, entouré d'une auréole, le fauteuil de feu M. de Castelga illard apparaissait comme un trdne.

. Plein de certitude en lui, il cherchait à la faire partager ans membres du cortège, espérant que sa haute taille le désignerait, au moins, autant que son mérite.

Laffitte-Vigordanne se glissait comme une anguille dans le cortège. Petit et chétiT, pour se faire remarquer de chaque académicien, il sautillait d'un rang à l'autre, avait débuté parla queue du cortège et s'était déjà faufilé au milieu, répétant à chacun :

— Quelle perte pour l'Académie 1 Quelle perte, monsieur !

Il ajoutait aussitôt :

.Cookie

196 LA COHËDIE ACADÉVIQUE.

— Si la demande de votre voix, monsieur, ne tous semblait pas indiscrète dans un pareil moment, j'aurais l'honneur de la solliciter, en me présentant aui prochaines élections.

Alors Laffitte-Vigordannc, faisant deux enjambées en avant, se trouvait en face de nouveaux académiciens et recommençait :

— Quelle perte pour l'Académie ! Quelle perte, monsieur !

Tout entier à la douleur en apparence, Escanecrabe ne demandait rien. Il est vrai que le soir même où la mort de M. de Castelgaillard avait été connue, Escane- | crabe ne fit pas moins de sept visites qu'il augmenta de huit autres le lendemain matin avant de boire ai manger. 1

Aussi regardait-il avec un sourire méprisant le fu- I rct, son rival, qui, posant sa candidature au milieu des obsèques, montrait une trop vive convoitise académique.

L'abbé Supplici orficiait. Suivant ses instructions, non loin de lui se tenait Saturnin de Poucbarramet, tout à fait dans le ton. Un gros paroissien à la main, il semblait un pleureur à gages, et de temps à autre psalmodiait avec les chantres l'office des morts.

L'académicien Pons de Lunel grelottait, les bras ensevelis dans son manchon. i

Tant6t sa lèvre inférieure s'élançait comme à l'assaut , de son nez, tantôt il secouait la tête d'une façon immodérée.

Le rapporteur préparait son improvisation, que < pour plus de prudence il avait dans sa poche ; mais il

LA GOHÉDIB ACADÉMIQUE. 107

préférait se la rappeler mot pour mot, désireux d'affermir sa réputation d'orateur éloquent.

— Quelle perte pour l'Acadéniie! Quelle perte, monsieur! lui souffla à l'oreille une voix aiguë.

Pons de Lunel tressauta et regarda avec des yeux iodignés le candidat qui osait l'interrompre dans ses méditations.

Laffite-Vigordanne , atterré, se tourna du côté de Labastidette, un mainleneur à face réjouie, le teint coloré, les oreilles massives et violettes, se détachant avec peine de gros plis do chair de la nuque.

Il était impossible à Labastidette d'appeler la douleur sur sa physionomie ; même à l'enterrement, il avait la mine d'un gourmand en face d'une dinde truffée.

— Quelle perte pour l'Académie ! Quelle perte, monsieur ! hasarda Lafiite-Yigordanne.

Labastidette se pencha d'un air bienveillant vers le candidat.

— M. deCastelgaillard, dit-il, ne mangeait pas assez abondamment.

— Oui, fit Laffitle-Vigordannc, ouvrant une large bouche et faisant un geste de la main comme pour jeter quelque grosse pièce de venaison dans son go-

— Précisément, dit Labastidette.

Laffiite-Vigordanne, ayant posé sa candidature,

quitta le mainteneur aux oreilles violettes, se disant qu'arec l'envoi d'un beau poisson il obtiendrait facilement la voix de l'académicien glouton.

Le cortège venait d'entrer au cimetière. Le char qui

wo, Cookie

198 LA COMÉDIE iCADÈnOUE.

contenait les dépouilles de M. de Castelgaillard s'était arrêté non loin du trou béant en face duquel le fossoyeur, béclie en main, s'apprêtait à subir les longs discours de « ces bavards », qu'il avait déjà entendus à diverses reprises.

Pons de Lunel, ayant retiré son bras droit du manchon, se passa la main sur les yeux et l'appuya sur Parcade sourcilière d'où devait jaillir l'improvisation qu'il avait en poche.

Sur le revers de la fosse, en face de lui, se tenait Ëscanecrabe, toujours grave, toujours demandant la place du défunt, — non pas dans le cercueil, — mais à l'Académie. Il espérait qu'ayant coulé nombre de compliments pendant sa visite au rapporteur, Pons de Lunel introduirait dans l'oraison funèbre quelques mots sur sa candidature.

Filn ce moment suprême, Ëscanecrabe ne regardait plus l'horizon. Il plongeait dans Pons de Lunel, essayant d'établir entre l'orateur et lui un courant magnétique qui lui crierait: Bappelle-toi?

Pons de Lunel ne se rappelait rien, rien de M. de Castelgaillard, rien de son discours, d'Escanecrabe rien, rien !

 peine les portes du cimetière franchies, Pons de Lunel pensa, avec une extrême angoisse, qu'il n'avait pas dit un mot dans son discours des Œuvres de M. de Castelgaillard. Légèreté impardonnable ! Que pouvait avoir fait le feu marquis pendant sa vie ? Quelle œuvre lui avait valu les suffrages pour son admission aui Jeux-Flora uï?

Ce sont de ces questions dont est friand le pubtic,

Mo,Coo^]e

qu'on reçoive les académiciens ou qu'on les enterre. Kt l'orateur avait été assez léger pour n'y prcteraucune attention 1 M. de Castelgaillard était-il poëte ou prosateur, ce qui offre quelques nuances? Êtaîent-ce les lettres ou les sciences qui avaient ouvert au mainteneur défunt les bras du fauteuil académique? Pons deLunel l'ignorait absolument. Aussi devenait-il si perplexe q[u'en une seconde il oublia son discours laborieusement préparé. La vie, les actes, les œuvres de M. de Caatelgaillard se mêlaient et offraient à l'orateur le spectacle désastreux d'un riche vase de porcelaine tombé d'un quatrième étage.

Si encore Pons de Lunel eût été certain que le marquis n'avait pas écrit un traître mot pendant sa vie, il est de ces [ihrases élastiques, chères aux orateurs officiels qui y entassent :

Vertus,

Loyauté dans tes rapports.

Aménité de caractère.

Tenue exquise, Parfaite sociabilité.

Charmes du foyer domestique.

Termes immuables tirés du Dictionnaire général des académies.

Le mot de Laflitte-Vigordanne : Quelle perte, monsieur! se représenta au souvenir de Pons de Lunel. Un tel regret annonçait un candidat nourri des plus saines traditions.

L'orateur jeta un regard sur la foule et aperçut Laffittc -Vigordanne qui, dressé sur la pointe de ses escarpins, essayait de séduire celui-là même qui avait

manqué à son devoir, le secrétaire des Jeux-Floraux, dont la mission était d'envoyer aux orateurs un tableau détaillé des œuvres du défunt.

Il était impossible d'interroger le secrétaire trop éloigné.

M. Supplici venait d'asperger le cercueil dan» lequel volontiers Pons, de Lunel eût pris place, — momentanément !

— Messieurs... dit-il.

Il promena un mouchoir sur ses yeux.

— Quelle émotion 1 se disaient les assistants.

— Celui que nous avons eu la douleur de perdre, celui que chacun de nous pleure. . .

Le mouchoir fut chifTonné convulsivement sur les yeux de l'orateur.

— Celui qui fut une des gloires de notre cité avait été marqué à sa naissance par le doigt de la Providence... M. de CastcUaillard rerut de la nature un heureux don; il était d'essence académique, il naquit académicien... L'Académie reconnut cette intelligence d'élite à ce signe providentiel, et se hâta de raccueillir dans son sein... J'ai peine à continuer, messieurs, tant ma douleur est grande. . .

Le manège du mouchoir recommença, ce qui permit à Pons de Lune! de se pincer les paupières.

— Quelle perte pour l'Académie! reprit-il après un temps d'arrêt, quelle perte, messieurs !

— Uravo ! s'écria Laflitte-Vigordanne, qui ne put retenir un cri d'enthousiasme, en voyant que son mot avait porté.

Dès lors le voile qui s'étendait sur rimitfDvisation

Mo,Coo^le

U CONËDIG ACADËHIQDE. 301

de Pons de Lunel sembla se diBEiper. 11 continua :

— Elle est si grande, messieurs, cetle perte, qu'on se demande (juel caractère pourra remplacer M. de Castelgaillard à l'Académie.

Escanecrabe toussa pour rappeler à l'orateur qu'il était justement le caractère demandé ; mais Pons de Lunel, l'esprit échauffé par sa riche improvisation, avait tout à fait oublié la candidature d'Escane^ crabe.

— Les titres de notre regretté collègue sont nombreux, dit Pons de Lunel, qui jeta un regard sur les académiciens qui l'entouraient, avant de savoir s'il fallait s'engager dans ce défilé inconnu.

— Très-nombreux titres, reprit-il n'ayant rencontré aucun sourire sceptique.

Pour en terminer du coup.

— Il serait trop long, messieurs, d'énumérer ici les créations de feu M. le marquis de Castelgaillard. L^Âcadémic vous les rappellera dans l'enceinte oij, la première douleur passée, vous vous associerez de cœur aux éloges de celui dont les œuvres sont impérissables.

En ce moment Pons de Lunel se serait volontiers frotté les mains de son habileté oratoire. Sa main gauche était enfouie dans le petit manchon. Il l'en tira tout à coup portant un globe de verre qui contenait un vase dans lequel étaient plantées des Heurs d'or et d'argent frémissant sur leur tige.

— La famille de notre noble collègue, dit-il, m'a confié ce précieux dépôt... Ce sont les prix décernés par l'Académie à M. de Castelgaillard pendant son

o,Cooglc

Wi LA CDHËDIE ACAt^XIQUE.

stage poétique, aus époques déjà lointaines d'heureuse jeunesse où chaque année le vainqueur de tant de rivaux distingués avait le droit d'accrocher une nouvelle fleur à sa boutonnière.

Pons de Lunel abandonna son manchon suspendu à son cou par une ganse, et de ses deux mains leva eu l'air le précieux globe,

— Voilà donc le jardin de M, de Castelgaillard, le parterre que son imagination ratissa pendant sa jeunesse... 0 Qcurs chéries, empreintes d'un parfum intellectuel, vous étiez sans cesse devant les yeux de notre bien-aimé collègue, sous globe sur sa cheminée, protégées par le cristal contre l'intempérie des saisons ! 0 fleurs aux liligranes déhcats, vous possédez encore la fraîcheur du premier jour!... 11 en est de même pour les œuvres de M. de Castelgaillard, toujours vivantes en nous, toujours jeunes...

Pons de Lunel était emporté par Téloquence.

— Une vie lionnête, continua-t-il, une existence régulière, font que l'homme, détaché des passions de ce monde, arrive au terme de sa carrière .sans avoir perdu de ses qualités. N'en est-il pas de même pour les oeuvres élaborées à loisir dans le silence du cabinet? Notre collègue se plaisait, suivant le précepte du divin Boileau, à polir et repolir sans cesse ses ouvrages.

L'académicien agita encore une fois le globe de verre et termina son discours en rentrant le petit meuble dans le manchon.

Après quoi il appela trois fois: <* Castelgaillard, Castelgaillard, Castelgaillard ! » Ayant fait remarquer que le défunt ne répondait pas, Pons de Lunel lecoa-

o,Cooglc

I à dormir du sommeil des justes et essuya ses yeux, i étaient secs.

Des applaudissements se firent entendre de toute ri.

— Bravo ! bien parlé ! s'écria Escanecrabe, qui, lutorilé, avait pris le bras de Pons de Lunel.

Les mains se tendaient vers l'orateur. Escanecrabe uait la foule au nom de Pons de Lunel, et de sa te voix se penchait vers l'oreille de l'académicien, jsourdissant de :

— Admirable! parfait!

— Quel éloquent discours! parvint à dire LafGtte* ^ordanne, qui tendait la main à l'oraleur. Escanecrabe saisit dans ses doigts les doigts de son al et les pressa avec rage.

En ce moment, Escanecrabe s'était emparé de Pons Lunel. Il devenait son protecteur, son rempart itre la foule, son joueur de flûte, au grand désesr de Laffilte-Vigordanne qui, sautillant deiriére is de Lunel,. grimaçait du terrible serrement de ins de celui qui, par l'audacieux envahissement la personne de l'acailémicien, passa aux yeux de la le pour le .successeur certain de M. de Castelgaillard .

o,Coog[c

Qu'il est heureux le poêle qui, dans toute la force de l'illusion, se voit imprimé pour la première fois ! Soa àme, son cœur, ses aspiratioiis sont eufiii fixés dans ces pages, que lui-même croit à peine avoir remplies.

Raymond passa par ces pelils bonheurs, quoiqu'il y apportât moins de vanité personnelle que les écrivains de profession. Le volume appartenait plus àPaule qu'à lui-même ; c'était elle qui en avait dicté les pages les plus émues. Sans elle, le poète n'esistait pas.

Aussi le premier exemplaire lui fut-il adressé, le nom de Negog^ousse sur la liste de souscription permettant cet envoi.

En embrassant sa mère, Raymond lui remit le second exemplaire. Ce fut avec un vif sentiment de cordialité que Raymond écrivit sur la première page de son livre les noms du docteur Gardouch, de Loubens,

Mo,Coog[c

LA CONfiDIE AGADËUQUE. SU

de René d'Espipat, de Lagardelle et de t'abbé Desinnocends, groupe d'amis qui faisait oublier au poète les injustices commises à son égard.

Le volume sortait de la meilleure imprimerie de Toulouse. Loubens y avait apporté tous ses soins.

— A belle poésie belle enveloppe, dit-il à l'imprimeur qui se surpassa.

Le jour de la mise en vente, cent exemplaires furent enlevés dans les diverses librairies. La jeunesse des écoles se fit remarquer parliculièrement par son enthousiasme ; car les jeunes gens, malgré leurs modiques ressources, savent se priver pour souscrire aux livres.

Raymond osait à peine lever la tête dans les rues. Le volume, événement du mois, faisait que chacun s'intéressait maintenant au jeune homme dont le front élait marqué du sceau de la poésie.

Les clercs de l'étude savaient par cœur les principaux morceaux du volume et les récitaient pour faire pièce à Saturnin de Poucharramet. Tel était son châtiment. 11 payait l'injustice des Jeux-Floraux.

La jeunesse se plaît à ces représailles. Courageuse, libre et sans entraves, elle prête son aide aux lutteurs et témoigne ouvertement de son mépris pour les gens arrivés par le canal de la faveur.

Raymond le vaincu avait aux yeux des étudiants une auréole qui manquait à Saturnin le vainqueur. Méprisé par ta gent ofTiciclle, le poète était porté tout à coup aux cimes de la réputation par ceux en qui la conscience vibrait encore.

Ces sympathies, Raymond sentait qu'elles ^lui fai-

ton LA COIËMB ACADËUQUB.

saient cortège ; il eût voulu que l'humanité n'eût qu'une tête pour l'embrasser.

Ne rencontrant que figures Eouriantes à son approche, Raymond fut surpris de trouver sa mère pins mélancolique que de coutume. Si parfois un ra;«i traversait les yeux de cette austère physionomie, aussitôt la bouche devenait pensive. H y avait à la fois de l'espansiou et de l'inquiétude chez la mère de Raymond; on eût dit qu'elle voulait parler et ae laire.

— Je t^ai lu, mon enfant, dit-elle en l'embrassant. Je n'ai pas terminé... Je lis lentement pour faire durer mon bonheur plus longtemps.

Ces paroles d'une mère à son fils valent mieux que tous les éloges.

— Ainsi, dit Raymond, mon livre ne te déplaît pas?

— Me déplaire? Tu me prèles une mauvaise pensée pour me faire dire que je suis Itère de toi.

— Vrai ! s'écria Raymond,

La veuve se jela dans les bras de son fils pour disàmuler une larme.

Dans cette larme entraient tout à la fois orgueil, regrets, jalousie.

D'une vie chaste comme celle d'une sœur de chanté, la mère de Raymond n'avait pas approfondi d'autre passion que l'union conjugale. Aussi ces poésies la troublaient. Quelles profondes sensations avait dû ressentir son fils pour les exprimer de la sorte! Il y avait là des note^ de pénétrante tendresse que toute femme comprend sans les avoir jamais entendues. Un cœur d'homme débordait plein de félicités. C'était bon et doux. Mais quelle était la femme à qui s'adressateni

Mo,Coo^le

U ÙtmÈbm AUDÉHIQUE. 801

ces poésies? En était-elle digne! N'accaparerail-elle pas l'afTection de Raymond?

Voilà ce à quoi rêvait la pauvre mère, ce qui teintait sa joie de tristesse.

Elle en arrivait à étudier chaque vers pour se rendre visible à elle-même la femme à qui de tels hommages s'adressaient. Sans doute la mère de Raymond respirait le chaste parfum qui s'exhalait des poésies ; maïs trop souvent on doit aux délicatesses de l'homme le mirage de la pureté de celle qu'il aime.

De ce cdié les femmes sont impitoyables à déchirer les voiles de visions charmantes et à montrer quels vices sont cachés derrière de pures et diaphanes apparences.

Une femme jugée par un Iribunal de femmes serait condamnée aux supplices les plus durs.

Envahie par ces rédexions, madame Falconnet, une broderie à la main, le volume dans son panier à ou< vragc, lisait, posait le livre pour méditer, reprenait sa broderie, ne faisant pas un point d'aiguille sans rêver à cette femme qu'elle eût souhaité exister idéalement dans le cerveau de Raymond.

Alors elle rouvrait le volume, Il n'y avait pas à douter que le portrait existât ! La veuve fermait le livre avec découragement. Des détails de physionomie trop positifs, la couleur des cheveux, la transparence de la peau, de mignonnes oreilles, indiquaient que Raymond n'avait pas pris dans son imagination un modèle représenté sous tant de formes.

Un matin, la mère de Raymond se leva de meilleure heure que d'habitude. N'ayant pas reposé de la nuit,

C,K,gle

SOS LÀ COIËDIE ICADfimODG. I

elle cherchait un adoucissement à ses inquiétudes ' dans les soins du ménnge. |

Elle s'occupa d'abord à mettre de l'ordre dans la I pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue. j

Le bruit d'une fenêtre ouverte au premier étage de la Maison de pieirc lui fit involontairement lever U tète. I

Paule, souriante, s'accoudait sur le balcon. Madame i Falconnet admira cette gentillesse et cette fraîcheur comme elle eut respiré un bouquet de fleurs.

Presque au même instant la mère entendit son 51s ouvrir sa fenêtre. I

Une rougeur subite envahit la figure de Paule. Cela étonna la veuve, qui regarda avec plus d'attention.

Paule venait de s'asseoir, un volume à la main, le volume de Raymond.

— Serait-ce elle? pensa la mère... C'est elle!

Madame Falconnet se le dit immédiatement. Le portrait était trop ressemblant. Peintre et modèle avaient trahi leur secret.

. Paule lisait lentement et interrompait chaque strophe par de vagues regards d'émotion, de reconnaissance et de tendresse.

La mère de Raymond poussa un soupir de bonheur. Son fils aimait une femme qui le méritait 1

L'émotion de la veuve fut si grande qu'elle se retira. Les deux enfants s'aimaient. Il fallait les laisser à leur amour.

Une mère confidente se sent quelquefois gênante.

Pourtant elle fit de telle sorte qu'elle rencontra Raymond qui sortait.

..,„.C.>ogle

LA GOHËDIE ACADÉMIQUE. !0e

La veuve voulait étudier la passion inscrite sur les traits de son fils. Jusqu'où l'amour avait pénétré, c'est ce qui l'inquiétait.

— Adieu, mère! je vais travailler, dit Raymond.

— Bon courage, mon enfant! répondit-elle en lui serrant les mains avec une vivace étreinte qui signifiait :

— Aime-moi toujours comme je t'aime !

[■■s )zwo, Cookie

Quoique les salons aristocratiques de Toulouse restassent étrangers aux mouvements de la ville, le bnitt des succès de Raymond y avait pénétré, grâce à Itené d'Espipat, qui se donnait la malii^ne joie de réciter les pièces de son ami et d'en parler au monde académique fréquentant l'hôtel de sa tante.

De la part de tout autre cet enthousiasme eût été mal TU ; mais que ne permettaient pas les douairières à ce « charmant jeune homme? »

Les académiciens acceptent difficilement qu'il se produire quelque événement littéraire en dehors de leurs coleries. Toute intelligence qui les dépasse, ils la traitent volontiers de subversive. Aussi les articles de journaux, les acclamations des étudiants, ta réputation faite à Raymond par la bourgeoisie sonnaient fauK aux oreilles des membres des Jeux-Floraux.

Un être pouvait-il exister sans le patronage de l'A-

o,Cooglc

LA COÏËDIE ACADÉMIQUE. 311

cadémie? Le corps des Illustres ne l'admettait pas. Tout par rAcadémie, tout puur l'Académie était la devise de ces vieillards.

Pour eux, quelle portée afaicnt les journaux! Ils ne les lisaient pas. Les étudiants pouvaient faire des ovations à Raymond, les bourgeois souscrire à son poème. Les académiciens ne reconnaissaient pas « ces gens. »

L'ahbé Supplici ne jugeait pas ainsi la situation, surtout dans la circonstance actuelle ; il craignait l'opinion publique, car Saturnin s'était plaint à lui des railleries de ses collègues de l'étude. Comme M. Supplici avait résolu de faire triompher Saturnin aux prochaines élections, il l'engagea à rendre visite aux principaux académiciens, sous couleur de leur demander des renseignements biographiques touchant feu M. de~Castelgaillard.

— Vous mettrez en avant, dit-il, un travail que vous préparez à la mémoire du défunt; ainsi vous vous serez ouvert nombre de portes pour le jour où vous poserez officiellement votre candidature au siège de mainteneur. Écoutez ces messieurs avec déférence, ajouta-t-il, soyez toujours de leur avis ; à un moment donné ils ne manqueront pas d'être du vôtre.

La première visite de Saturnin fut pour M.Castelnau- Picampau, un des plus notables personnages des Jeux- Floraux.

Les murs de son antichambre étaient couverts de parchemins ornés de cachets de cire rouge, au-dessus desquels s'étalait en gros caractères le nom de Castelnau-Picampau.

En montant l'escalier, Saturnin put lire, encadrés

nS U COÊtKR AUDfaïQïïE.

goiu verre, les brevets de diverses académies accordés

à rhonune considérable qui faisait partie :

De la Société des Intrepidi de la très-ancienne rille de Cori;

De la Société des Sauveteurs du Hidi ;

De la Société de la Ffortmonfana degilnviolatide Monteleone ;

De l'Académie flosalpine de Gap ;

De la Société des Affaticaîi de Tropea;

De la Société académique de Poligny ;

Et de bien d'autres illustres assemblées savantes de province et de l'étranger.

A H. Castelnau-Picampau, l'un des hommes les plus décorés, les plus brevetés de France, il ne manquait qu'un fauteuil à l'Académie française; mais il se rattrapait sur la quantité d'autres sièges non moins officiels et passait rarement trois mois sans recevoir un brevet nouveau qu'il adjoignait à ses anciens cadres.

Saturnin lui ayant exposé le motif de sa visite:

— Vous me voyez dans la douleur, s'écria Castelnau-Picampau, l'Académie de Loches vient de se dissoudre. . . Cet événeinent m'a porté un coup au cœur ! .Les messieurs de Loches étaient de véritables travailleurs ; leur bulletin contenait des morceaux hardis et profonds. L'an passé, monseigneur le ministre de l'Instruction publique avait encouragé ces éruditspar une allocation honorable, et voilà que je reste, pleurant sur l'Académie de Loches, sans autre consolation que de reporter les yeus sur le brevet que ces messieurs m'avaient octroyé... Je vois à votre physionomie.

Mo,Coo^le

LA CONËDIE AtADeMIQUI!. 813

jeune homme, que tous partagez mes regrets stir ce flambeau intellectuel que la Touraine ingrate a laissé éteindre. L'Académie de Loches était un acheminement aux Jeux-Floraux... Les penseurs lochoîs nous épargnaient bien des refus inutiles, car le brevet d'académicien de Loches était déjà un titre à mes yeux comme à ceux de mes collègues... Oii trouver maintenant une pépinière de jeunes intelligences déjà éprouvées! Qui élèvera, pour teter le sein des Muses, des nourrissons comme ces messieurs de Loches? Il y a des instants oîi je cherche à oublier mes chagrins, en écrivant une élégie sur l'Académie de Loches. J'attends, je mets un freina ma pensée au lien de lui faire sentir les éperons... Loches d^ailleurs n'est pas facile à rimer... La rime, jeune homme! Comme ces messieurs de Loches comprenaient la rime ! Tenez, voilà ce que m'écrivait il y a un peu plus de huit jours le président de l'Académie de Loches.

Ici M. Castelnau-Picampau mit trêve à son discours pour feuilleter une énorme liasse de lettres.

Quant à Saturnin, il n'avait pu placer un moti un bourdonnement emplissait sa télé comme si Loches eût été cloche.

L'académicien, ayant trouvé ce qu'il cherchait, tut une demi-douzaine de lettres auxquelles il altachaitun intérêt considérable. C'était un arpenteur deLoches qui, convoitant une Violette d'argent aux Jeux-Floraux, annonçait l'envoi d'une barrique de vin de Saint-Avcrtin.

— Les coteau:( de ce pays fournissent des produits véritablement excellents, dit M. Castelnau-Picampau en claquant de la langue.

.Cookie

«4 U COKËniE AGAOËnODE.

Une autre lettre accompagnait une cargaison de rilleUcs de Tours et des complimeots sur le beau génie de l'académicien.

— Je cherche, dit-il, la dernière lettre qui m'est doublement précieuse... Un candidat, que l'Académie a couronné, me faisait passer, avec ses sentiments de gratitude, une demi-douzaine de pois de raisiné.

Castelnau-Picanipau regarda tout à coup Saturnin de U tète aux pieds.

— Jeune homme qui arrivez de Ixiches, dit-il, ne vous a-t-on pas chargé de quelque chose pour adoucir mes regrets ?

D'un coup d'œil de douanier, l'académicien sondait les poches de Saturnin.

— Pardonnez-moi, monsieur, dit celui-ci, je n'arrive pas de Loches.

— Et alors? s'écria Casteinau-Picampau d'un ton qui signifiait: Que venez-vous faire ici, puisque voua n'apportez aucune victuaille?

— Je souhaitais, monsieur, vous demander quelques notes sur la vie et les ouvrages de M. de Castelgaillard.

Casteinau-Picampau se leva.

— M. de Castel gaillard, dit-il sèchement, n'entretenait aucun rapport avec l'Académie de Loches, voilà tout ce que je peux vous apprendre sur son compte.

Saturnin, confus de cette réception, salua l'académicien et rencontra au has de l'escalier Lalfilte-Vigordanne sautillant pour oublier le temps qu'il passait à faire antichambre.

De là, Saturnin alla rendre visite à M. Yalcabrère,

LA CÛNËDIG AGADBHIQUB. 315

que l'abbé Supptici avait désigné à son élève comme un des membres qu'il était important de se rendre favorable.

Sec, maigre, les cheveux blancs ébouriffés, la figure couleur d'apoplexie :

— Que voulez-vous? Qui demandez-vous? dit Valcabrère d'un ton impérieux.

Effrayé, Saturnin se retrancba derrière le patronage de l'abbé Supplici.

— Encore un Fameux choix de l'Académie! s'écria l'académicien. Qu'a fait M. Supplici pour entrer aux

ai compose une epo- !S mêmes développene trouve pas d im-

Jeux-Floraux? Moi, monsieur, j

pée en vingt-quatre chants avec U

ments que l'Iliade... Eh bien! j(

primeur, et je peux mourir sans faire jouir la France

du fruii de mes veilles.

N'ayant pas réussi avec le nom de l'abbé Supplici, Saturnin mit en avant celui de M. Castelgaillard, et il expliqua comment il entendait peindre la vie et les actes du défunt.

— Les actes de Castelgaillard ! s'écria Valcabrère qui devint bleu. Un pingre qui n'a rien fait pour protéger les lettres. Si ce Castelgaillard avait voulu avec sa fortune, à quoi lui sérielle aujourd'hui? m'avancer les fonds suffisants pour imprimer mes observations sur les comparaisons de l'Iliade ! Car vous saurez que la partie la plus brillante d'Homère gît dans les comparaisons... Après des travaux énormes, j'ai pu convaincre Castelgaillard que, ilou content d'avoir constaté le chiffre de ces comparaisons, je les avais classées par catégorie en signalant dans une colonne

o,Coog[c

3ie LK. G0HËD1E AClDÈUIQUiS.

Spéciale d'observations les répétitions et les loDgueurs dentelles ne sont pas exemples... Le Caslelgailiard dont TOUS m'entretenez ne m'apas prête uniiard, monsieur. Pièces en mains je lui prouvais que les viogtquatre chants de l'Iliade comportent deux cent dixneuf comparaisons, ce qui fait une moyenne de neuf par chant... Castelgaillard a fermé Toreille... J'avais établi cinq registres que voici. L'un contient les comparaisons prises aux météores, l'autre celles relatives aux dieux. Voilà un cahier rempli de comparaisons tirées du règne végétal; en voici un autre tiré de la nature ; les fleuves et les montagnes entre autres fournissent force comparaisons. Castelgaillard ne dénoua pas les cordons de sa bourse... Cependant il savait que la publication de mon épopée, contenant un tiers de comparaisons de plus qu'Homère, constituerait en librairie un de ces succès qui, en même temps qu'il ouvre une nouvelle voie au poëme épique trop délaissé, eût enrichi mes derniers jours. Et vous me demandez des renseignements sur ce Castelgaillard inepte dont je n'ai pas suivi le convoi ! Non, monsieur, je n'étais pas au cimetière. Mon absence a été remarquée, tant mieux ! 11 ne sera pas dît que l'auteur de la plus vaste épopée de la France a rendu les derniers hommages à un homme qui eût refusé une obole au vieil Homère lui-même.

Là-dessus Satuniin crut devoir se retirer, l'irascible Valcabrère s'étant plongé la tête dans les mains, sans se douter qu'après la visite de Saturnin, il fallait recommencer le même discours furibond pour Ëscaoecrabe, qui venait d'entrer.

..,„.C.>ogle

LA COHÉDIB ACADËHIQUE. 217

Désappointé sur l'issue de ces visites, Saturninconfia ses doléances à l'abbé Supplici.

— Cber enfant, dit l'abbé, ne voua effrayez pas de l'aridité des réceptions quesubissent ceux qui sollicitent la voix des académiciens. Sans doute nous comptons au sein des Jeux-Floraux de bienveillants mainteneurs, quoiqu'ils soient rares. Votre première visite sera pour M. Fadas, un homme tout miel. En comparant M. ValcabrèreàM.Fadas, vous vous direz quelle distance sépare un homme de formes excellentes de cet enragé avec son poème épique... M. Fadas vous complimentera, vous promettra toul ce que vous souhaitez. Ne comptez ni sur ses louantes, ni sur ses promesses... A peine serez-vous sorti de chez lui que M. Fadas vous aura oublié... Tandis que la bile de M. Valcabrère calmée, il peut devenir serviabic... En le renvoyant, amenez-le à vous donner lecture d'un ciiaiit de son épopée ; témoignez un vif enthousiasme. Il y sera sensible. Les compliments que vous adresseriez à M. Fadas n'auraient pas plus de solidité qu'un clou enfoncé dans du coton. En général, mcfiez-vous des hommes trop aimables à la première entrevue; atlachcz-vou.'<, au contraire, à amollir la couche de rudesse de certains autres... Ce sont les plu« maniables.

Par de tels conseils, l'abbé Supplici dressait Saturnin et lui faisait entrevoir à quel prix rst obtenu un fauteuil aux Jeux-Floraux, et quelles délices attendaient à l'Académie le candidat, son temps d'épreuves passé .

o,Coog[c

Ud maUo, l'abbé Supplie! entra dans les magasins qu'occupait Nej;ogous3e, rue du Chapeau-Rouge.

Le négociant, plongé dans l'étude de son grand lÎTre, jetait un coup d'œil de satisfaction sur le mariage du Doit et Avoir, car à l'Avoir, où étaient alignées de nombreuses phalanges de chiffres, le père Usait à chaque ligne le nom de Paule.

Sous les intérêts matériels se cache quelquefois ta poésie.

Negogousae regarda avec surprise le prêtre, qu'il voyait pour la première fois. Évidemment, ce n'était pas là un commettant.

M. SupplicL, ayant décliné son nom et son titre :

— Je désirerais, monsieur, si vous aviez un instant, vous entretenir du procès que vous intente M. Massabrac d'Avignon.

o,Coog[c

lA COHËDIE ACADËHIQTIE. 310

A ce mot, NegOf;ousse devint tout oreilles, le procès Massabrac élant la seule pierre qui gênât sa route.

- — Monsieur, dit l'abbé, je suis chargé de diriger nn jeune homme d'une de nos meilleures familles, M. Saturnin de Poucharramet, dont la compréhension en affaires est telle que M° Trebons lui a confié lei pièces de la procédure qui vous touche.

Negogousse secoua la léte, indiquant qu'il se rappelait cette circonstance,

-;- Ayant reçu mission par l'honorable famille de Poucharramet, de surveiller tous les actes de cet intelligent jeune homme, il m'a été permis d'étudier la grave affaire qui vous concerne.

Negogousse parut étonné.

— Vous êtes surpris, monsieur, qu'un prêtre s'occupe d'affaires litigieuses... En effet, pour la première fois, j'aborde au teivain de la procédure et cela parce que M. de Poucharramet m'en a prié, tant il a pris à cœur vos intérêts.

— Ah ! dit Negogousse.

— Saturnin y apporte l'heureux enthousiasme de la jeune.'ise, ne voit dans la vie que Massabrac et m'en parte sans cesse avec indignation.

— Vraiment ! s'écria le négociant,

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Au début, je dois vous l'avouer, j'y prêtai mince attention, n'ayant pas le plaisir de vous connaître ; mais l'insistance de cet excellent jeune homme me frappa, et moi-même, un jour, je fus surpris de prendre un vif intérêt à la défense d'un compatriote contre les demandes illégitimes de ce Massabrac.

o,Coog[c

220 U COÏËDIE ACADËHIÛDE.

— N'est-il pas vrai que j'ai raison? s'écria Kegogousse.

— rarfaitement, monsieur; vous avi^z agi en commerçant honorable, laissant votre adversaire se servir des armes de la mauvaise foi.

— Voilà qui est bien parlé, dit Negogousse en se frottant les mains.

— Les prêtres lisent dans les consciences, reprit l'abbé ; et, si les affaires civiles pouvaient se dénouer parles ministres de l'Eglise, on obtiendrait des arrangements contre lesquels échoue trop souvent la justice des hommes. J'ai donc discuté votre affaire en compagnie de M. i^ePoucharramet; pour exciter son imagination, je me servais des arguments de Massabrac... Il est même arrivé quelquefois que j'ai battu Saturnin, te légiste.

— Sans doute, dit Negogousse, un jeune clerc...

— Ne vous méprenez pas, mou cher monsieur, sur la jeunesse de M. de Poucharramet; elle n'empëcbc pas de profondes connaissances en droit, et, si j'ai triomphé parfois de mon adversaire, c'est que Massabrac a la partie belle...

— Tout à l'heure, monsieur l'abbé, vous trouviez ma cause excellente.

— Sans doute. A mes yeux, vousavez raison, mais aux yeux de la justice ! . . . Votre procès offrira de nombreuses difficultés, par la raison que votre loyauté n'a > pas prévu un Massabrac retors et rompu à toutes les malices de. la chicane Après avoir côtoyé les sentiers de la friponnerie, il s'est enfermé dans la forteresse du droit strict, d'oii il sera djfiicile de le déloger.

DisHMo-COOgiC

U COHEDIË AC.UlEHIOrE. IH

Aussi esl-ce une bonne fortune, pour vous, que M. Saturnin de Poucharramet ait été choisi pour suivre la marche de votre affaire.

L'abbé, ayant baissé la voix, s'approcha de Negogousse.

— Entre nous, M. de Poucharramet vous sera plus utile que M° Trebons, quoique cet oflicier ministériel jouisse, dans le pays, d'une réputation légitimement acquise.

— Bah ! s'écria Negogousse, qui écoutait l'abbé avec une Tivc attention.

— Pour bien me faire comprendre, continua M. Supplici, supposez une àme souffrante se confiant à un ecclésiastique, déjà chargé de mettre en paix de nombreuses consciences. Quel que soit son zèle, ce prêtre ne pourra soulager la pauvre âme avec autant de zèle qu'un directeur voué à une personne seule, qui, pénétrant dans son cœur, s'y loge, pour ainsi dire, afm d'en étudier les secrets mouvements. De même, M'Trebonsnepeut voir aussi clair que M. de Poucharramet dans Talfairc Massabrac, par la raison que l'avoué a cinquante affaires liligieuses en tète, auxquelles il ne peut prêter que quelques minutes d'attention. Le dévoué Saturnin, enthousiaste de son premier procès, est tout à voire afTaire. Il a pris possession de vous, il est devenurhonorableNegogoussc, épouse votre loyauté, s'indigne contre la mauvaise foi de Massabrac, et j'ose dire que votre procès le préoccupe plus que vousmême.

— Vraiment ! s'écria Negogousse.

— Il en est ainsi, cher monsieur. A table, M. de

o,Cooglc

323 LA COHËDIE ACADÉHIQUE.

Poucbarramet me parle constamment de Massabrac.

Vous ai-je dit que nous nous occupions de votre affaire

même à \a promenade? EnSn, Massabrac est une

telle obsession pour le bon Saturnin, qu'il eu parie sans cesse...

— J'en parleraisbien aussi, dit Negogousse; mais... L'abbé Supplici interrogea du regard le marchand

d'buile.

— 11 ne faut pas attrister ma fille de pareils détails.

— Vous avez une fille, monsieur? dit l'abbé.

Un sourire passa sur les traits de Negogousse et les embellit momentanément; car trois chose.s illuminent les pbysionomies les plus vulgaires : l'amour, la naissance d'un enfant, la mort.

— Mademoiselle votre fille doit s'estimer heureuse de posséder un père animé de si généreux sentiments. Vous ne devez pas croire au mal, monsieur? demanda l'abbé.

— Je travaille pour Paule, sans m'inquiéter comment agissent les autres.

— Loyal et simple cœur ! s'écria l'abbé en serrant arfeclueusement la main de Negogousse, qu'il garda dans les siennes.

Cette pression de mains fit éprouver à Negogousse une sensation qu'il n'avait jamais ressentie. La main de l'abbé était fine et insinuante comme celle d'une femme ; sa moiteur pénétrait à travers la rude enveloppe du marchand d'huile.

La figure de M. Supplici était mince et sèche, son regard gris et dur; mais l'onction de sa main était si particulière que Negogousse, sous le charme d'une

3,Coo^le

U COHËDIE ACIVÊHIQUE. 333

telle pression, se sentait prêt à mille confidences.

— Quel est le directeur de mademoiselle voire fille? demanda l'abbé.

— Elle n'en a pas, dit Negogousse.

Le prêtre, s étant enquis de l'âge de Paule :

— La religion, dit-il, est un grand appui pour la femme dans toutes les circonstances de la vie.

— Paule va à l'église, reprit Negogousse, et voit, une fois par semaine, à la maison, M. Desinnocends.

— Un pauvre homme! s'écria l'abbé avec dédain.

— Il est estimé dans notre quartier, dit Negogousse.

— Sans doute; mais petite intelligence.

Negogousse ne disait mot, se sentant sous le joug

d'un esprit dominateur. '

— Cerveau étroit, ajouta l'abbé, esprit à courte vue que M. Desinnocends. Connaît-il l'afîaire Massabrac?

— 11 a dû m'en entendre parler.

— Quel conseil vous a-t-il donné ?

— Aucun, dit Negogousse.

— Que vous disais-je des aptitudes de M. Desinnocends? Nulles... Un prêtre doit s'inquiéter autant du temporel que du spirituel.

Ayant questionné Negogousse sur l'emploi des journées de Paule, M. Supplici blâma son collègue de ne pas avoir prêté plus d'appui à cette jeune conscience, qui, selon lui, ne devait pas rester inoccupée, en compagnie de ses pensées.

Comme il se levait pour prendre congé, Negogousse accompagna le prêtre dans la cour, le reconduisit À la porte de la rue et l'eût suivi jusqu'à son

domicile, tant l'impression produite sur lui par M. Supplia était vive.

Ayant manifesté le désir de revoir le prêtre :

— Mon ministère, dit l'abbé, m'ordonne de donner mon temps à ceux qui ont recours à mon assistance.

Là-dessus, M. Supplici sortit; toutefois, étant revenu sur ses pas, il trouva Negogousse sur le seuil de son magasin, regardant avec enthousiasme celui qui prenait si vivement ses inléréts.

— Inutile, cher monsieur, dit l'abbé, de parler à M' Trebons du zèle si particulier que déploie M. de Poucharramet dans votre affaire... L'avoué pourrait se montrer jaloux de son clerc.

— J'entends, monsieur l'abbé, dit Negogousse.

— Et moi-même, ne pourrais-je pas essuyer quelque blâme de prendre trop à cœur des intérêts privés au détriment de ceux de l'Église?

Negogousse jura le secret, et encore une fois s'empara des mains de l'abbé, qui se retira, heureux de cette confidence. Il élait venu rendre visite à un individu, s'attendant à une réception banale; il sortait plein d'espérances.

Le système de M. Supplici consistait, ayant aperçu un bout de fil dénoué, à le suivre jusqu'à son peloton. Toute relation qui s'ouvrait par voie indirecte, il h -creusait. Pas d'être qui lui fût indifférent. En quoi un homme pouvait être utile à ses intérêts ou à ceux des êlres qu'il protégeait, voilà ce que demandait le prêtre.

Esprit plein de méthode.

Quoique son ministère le mit avec nombre de gens sans portée, qui eusseni fatigué tout autre, l'abbé Sup-

..,„.C.>ogle

U COMÉDIE ACAHÉMIQUE. 325

plici, ayant classé ces gens, savait purger son cerveau de faits inutiles. La méthode était sa faculté dominante, car elle est la principale loi sociale, qui fait que tani d'intelligences insouciantes n'aboutissent pas poui avoir négligé de classer lioinnnes et choses.

Quelques jours auparavant, l'abhé Supplici avail rencontré Saturnin portant sous le bras le dossier Ncgogousse. Par habitude, le prêtre interrogea le jeune homme sur la nalure du débat, les adversaires qui en faisaient les frais, et, sans se rendre compte du parti à tirer deNegogousse, M. Supplici lui rendit visite. Cette démarche pouvait ne pas aboutir. Qu'importe' L'abbé obéissait à son système.

L'entrevue avec le marchand d'huile donna raison au prêtre, qui exagéra à dessein l'enthousiamc de Saturnin.

Le clerc était loin de déployer une telle activité dans les affaires; lui-même, l'abbé Supplici, àpeineavait-il ]>arcouru d'un coup d'œil le dossier; mais c'en était assez pour faire preuve, dans le cas actuel, de connaissances juridiques auxquelles crut Negogousse.

Le même soir, M. Desinnocends dînait à la Maison de pierre. Pour la première fois, Negogousse, devenu observateur de rencontre, regarda attentivement le vieux curé, ses deux élagcs de menton, ses gros yeux bleus, aussi clairs que son âme, sa lèvre inférieure, pendante et charnue. La bonté jieinte sur les traits du prêtre charitable n'empêcha pas Negogousse de se rappeler qu'il se trouvait en face de celui que M. Supplici appelait un pauvre homme.

M. Desinnocends souriait des gaietés de Paule.

336 LA COHËDIE AUDËMIQtE.

— Petite intelUgeace ! répéta machinalement Ncgogousse.

Setant levé pour regarder dans la glace sa large encolure et sa grosse tête, Negogousse la compara avec le front de M. Desinnocends, et, comme ud physiognomonisle, à part lui i) s'écria :

— Cerveau étroit! Connaissez-vous M. l'abbé

Supplici? demanda-t-il tout à coup au prêtre.

— J'en ai entendu parler comme d'un ecclésiastique remarquable.

— J'espère que, la semaine prochaine, nous l'aurons à dîner.

— Monsieur le curé, dit Paule, ne manquez pas surtout.

M. Desinnocends balbutia quelques mots d'excuse.

— J'ai si peu de temps! je néglige] mes pauvres, disait-il.

— Si M. Desinnocends a des alîaires graves? reprit Negogousse.

Paule insistait près du vieillard.

— Mon enfant, disait le curé, au nom des malbeureuK, accordez-moi un congé d'une huitaine.

— Sans doute, reprit Negogousse, qui abondait dans le sens de M. Desinnocends, espérant que son hôte habituel le priverait, cette fois, de ses inaptitudes intellectuelles.

M. Desinnocends, pour se tirer d'embarras, promit de venir, le lendemain, rendre réponse. Quand il futpartî :

— Je préfère, dit Negogousse, que l'abbé Supplici ne se rencontre pas avec un esprit à courte vue.

Paule regarda son père avec étonnement.

Mo,Coo^le

— Tu sauras pourquoi, ma fille... Nous avons une grave affaire à traiter pendant le diner,

— Une affaire grave! pensa Paule soucieuse.

Huit jours plus tard eut lieu le dîner auquel manqua M. Desinnocends : sa timidité était telle qu'il craignait de se rencontrer avec un collègue de la réputation de M. Supplici. Sa place était occupée par Saturnin de Poucharramet, que Ncgogousse avait invité en compagnie de son directeur.

On devait surtout parler de l'affaire Massabrac. L'abbé Supplici s'occupa exclusivement de Paule, ne tarissant pas en compliments sur sa beauté.

.Paule se sentait gênée. Dans les poésies personnelles que lui consacrait Raymond, il y avait quelque chose de plus délicat et de plus voilé.

Saturnin ne disait mot. Negogousse, «'imaginant que la préoccupation des affaires rendait le clerc silencieux et concentré, n'en admirait pas moins celui que l'abbé Supplici avait appelé « le flambeau du droit ». De temps en temps l'abbé Supplici rappelait les titres de son élève, la Fleur qu'il avait obtenue aux Jeux- Floraux, faisant remarquer toutefois que le culte de la poésie ne détournait pas Saturnin des études judiciaires. Suivant l'abbé, la pièce qui le sacrait poëte n'offrait rien de commun avec les folles rimes et les vaniteuses légèretés auxquelles un public désœuvré accordait trop d'attention.

— Le prêtre mourant, dit-il, était un hommage rendu à l'Église, un accident dans la vie d'un jeune homme que l'exercice de ses devoirs rehgieux avait entraîné dans les sentiers de la poésie.

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S28 LA COHÉDIE ACADËHEOUB.

Son succès, il le devait au mouvement irrésistible d'un cœur pieux. Hors de là. Saturnin était tout entier au droit. D'ailleurs, eùt-il eu d'autres idées, l'aflaire Massabrac, qui emplissait sou cerveau, lui rendait impossible d'aligner des rimes.

Là-dessus l'abbé prit congé de Ncgogousse, alléguant que Saturnin devait se plonger le soir dans une nouvelle étude du dossier.

— Nous ne vous quittons pas, lui dit-il ; nous allons vous retrouver dans les pièces de la procédure.

Negogousse était ravi de l'beureus hasard qui l'avait mis en relations avec le prêtre.

Non moins ravi, M. Supplici pensait en route à ceci: Une belle fille, une belle dot, une belle charge,

— Saturnin, écoutez-moi attentivement, dit-il à son protégé ; M' Trebons commence à se fatiguer. A partir d'aujourd hui qu'une idée fixe s'empare de vous ; remplacer votre patron. L'étude est excellente et chère; mais la jeune fille que vous venez de voir est belle et riche. Sérieusement, mon cher Saturnin, en rentrant nous allons lire les pièces de l'alîairc Massabrac,

Mo,Cooglc

Paule ressentait maintenant de vagues inquiétudes : Ncgogousse se tenait sur la rcsene avec M. Desiiinocends. D'un autre côté, les visites fréquentes de l'abbé Supplici à la Maison de pierre gênaient la jeune lille, qui n'éprouvait aucune sympathie pour le prêtre.

A l'intérieur, Negogousse ne partait que de M. Supplici et de Saturnin. De Raymond, il n'en était pas question; Paulc pressentait qu'il faisait partie de ceux que l'abbé Supplici englobait dans une commune réprobation.

Plus d'une fois, Paule, entraînée par le prêtre sur le chapitre de la religion, avait senti que cette religion n'était pas la même que M. Desinnoccnds montrait douce, charitable, facile à pratiquer.

Quelque chose de vague et de triste s'étendait sur les pcnséesjadissiriantcsdcPuule.Ellede\cnaiL anxieuse, livrée ii des réflexions sa-s caJ;e, semblables à des

.Cuo^^lc

330 l:\ COUÊUIE ACADEHIQUIi;.

amoiicellemenU d'épais nuages qui, menaçants, s'avançaient vers elle.

Les souvenirs de vif bonheur lui apparaissaient déjà loin et comme prêts à s'engloutir dans un précipice.

Raymond, lui aussi, subissait sa part de tourmentes.

L'enthousiasme toulousain avait cessé pour lui, comme tout s'ciïace dans ces pays, brièvement. Soutenu d'abord par l'opinion, Raymond avait trop complé sur l'appui du public.

Ce fut grâce à l'intervention de Loubens que le public prit parti pour te poète, pendant une quinzaine. Quinze jours dans le Midi représentent quinze ans dans le Nord. Une variation sensible s'était produile dans l'esprit bourgeois, dont l'admiration a les racines dévorées par le ver de la critique.

Le journal rempli du bruit des succès de Raymond, la peinture, l'album de musique d'après des poésies étaient oubliés; le ver dressait la tête et les fleurs enthousiastes étaient fanées, ce que sentait le poète peu préparé à ces haut et bas de l'opinion.

Pourtant un regard de Paule le réconfortait. Chaque jour les deux amants puisaient dans leurs yeux la force nécessaire pour échapper aux tourments de la journée.

Un matin, Paule se tenait à sa fenêtre, plus triste que d'habitude. La veille, elle n'avait pu échapper à M. Supplici qui, en attendant l'arrivée de Negogousse, posa neltement sa candidature de directeur. La jeune lille devait se conTesseràlui. Paule n'osa refuser. Elle avait le nom de M. Desinnocends sur les lèvres et ne put le prononcer.

Timide, sans défense, la jeune fille n'avait jamais

o,Coog[c

U COHËDIE AUDËHIQUE. 231

manifesté de voloatés devant un père qui allait audevant de ses désirs. L'aspect de M. Supplici la glaçait, comme l'effrayaient les devoirs indiqués par le prêtre : direction, confession.

Jusque-là Paule s'était laissée aller à la vie comme ■va le papillon à la fleur. Elle pressentait un joug dans cette direction. Ses péchés, l'abbé Desinnocends les amnistiait d'un mot, et les rares fois que Paule allait au confessional étaient une joie, car elle s'y entretenait avec le vieux prêtre comme avec un second père. L'abbé Supplici n'avait rien de paternel. Quoiqu'il essayât de se montrer caressant, quelque chose de froid et de dur perçait à travers ses flatteries. Ses compliments sentaient l'àpretc, La voix n'était pas en harmonie avec la bouche. Quand Paule comparait les deux prêtres, elle se trouvait prèle à ouvrir son cœur â l'abbé Desinnocends, à le fermer à l'abbé Supplici.

Plus d'une fois elle fut tentée de confier à M. Desinnocends l'amour qui l'entraînait vers Raymond. Vis-àvis de l'abbé Supplici, elle cadenassait son cœur.

Ce fut dans celte situation d'esprit qu'elle aperçut la mère de Raymond travaillant près de la fenêtre du rez-de-chaussée. Longtemps Paule contempla cette pâle figure. Dans les lignes du visage de la veuve, elle cherchait les traits de Raymond; le jeune homme était souriant, la mère grave. Chez tous deux brillaient les mêmes yeux bienveillants, chez tous deux une exquise pureté.

Par hasard, les regards de la mère de Raymond rencontrèrent ceux de Paule ; la jeune fille envoya un si aimable sourire que la mère répondit par un sourire

233 LA COUÉDIE ACADÉMIQUE,

engageant. Ce fut tout à Fait înslinclif. Un sentiment spontiiné poussa la mère à faire une avance à celle qui aimait son fils,

— Mamctte, cria Paule, prépare mon mantclet, nous allons sortir.

Celait la première fois que Paule entrait dans la maison qu'habitait Raymond. En descendant le pas de la porte qui mène au corridor, le cœur de Paule bondit. Rien de plus naturel que cette visite à une voisine. Rien ne sembla plus hardi à la jeune fille. Cependant elle ne cherchait pas à voiler son sentiment.

Un vers d'une ancienne chanson qui lui revint à la mémoire : Vole, mon cœur, vole! fit qu'en entrant Paule donna congé à son cœur, lui permettant de faire l'école buissonnière dans la maison, de s'élancer dans le petit jardin, dans les corridors, partout où Raymond avait passé.

Déchargée de son cœur, Paule entra souriante et se trouva vis-à-vis de la mère de Raymond, qui d'abord l'embrassa. Ce baiser de bienvenue encouragea la jeune fdie. 11 lui sembla que depuis longtemps elle connaissait la veuve.

L'appartement était de dimension moyenne, haut et clair. Une exquise propreté en faisait le luxe principal ; le parquet brillait comme une glace. Des lambris gris recouvraient les murs. Pour tout ornement des Heurs sur la cheminée ; cet intérieur respirait la tranquillité.

Elle-même, la mère de Raymond était en harmonie | avec l'ameublement. Des habits simples sans colorations voyantes ; un teint pâle, mais clair ; des yeux d'une excessive pureté dont le regard était bon à rencontrer.

LA COUËDIË ACADËHIQUE. 225

La conversation s'engajiçea liienlôl, In mère de Raymond se mettant à l'unisson des sentiments de la jeune fille qui, heureuse comme une pensionnaire sortie du couvent, faisait entendre un joyeux ramage.

Les yeux sur son travail, madame t'alconnet se sentait distraite comme par une tendre chanson. Elle eût voulu que Paule parlât sans cesse, non pour scruter le sens de ses paroles ; chaque mol de la jeune lille était comme une nfite de cristal qui vibrait à ses oreilles.

Une autre eût sollicité des confidences; la mère de Raymond, au contraire, les repoussait. Comme son aiguille courait alerte sur sa broderie :

— Me perniettrez-vous, madame, dit Paule, de venir quelquefois travailler avec vous?

La vieille gouvernante regarda sa maîtresse en souriant.

— Oui, Mametto, travailler...

— Capricieuse, dit Mamette.

— Mon père ne demandera pas mieux, n'est-ce pas, Mamette?

— Monsieur fait toutes les volontés de mademoiselle, dit la servante.

Paule ayant interrogé la mère de Raymond sur l'ouvrage qu'elle tenait en main : -

— Cesontdes rideaux pourlesfenétres de Raymond. Paule ne répondit pas. L'association de Raymond

et de fenêtre fit qu'elle s'écria pour détourner la conversation :

— Le charmant tabouret !

Et elle tint avec insistance ses yeux baissés vers le tabouret sur lequel reposait son pied.

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'ai LA COHÈOIE ACADËMIOUE.

Au son (le voix de la jeune fi)ie, madame Falconnet jugea imprudent de continuer la conversation sur c< sujet délicat. Ayant surpris le secret de Paule, elle lisait clairement dans ce jeune cœur, et en ce moment elle se repentait d'avoir ouvert sa porte à la jeune fille.

11 valait mieux ne pas encourager Paule à revenir. La distance de fortune qui séparait Raymond de l'héritière était trop grande.

Pourtant madame Falconnet pensait 'au mot de Hamette, qui avait traité Paule de capriàetise. N'était-ce pas caprices habituels aux jeunes filles que ces regards à la fenêtre, ingénues amourettes que, dans le Midi, les parents favorisent plutôt qu'ils ne s'y opposent?

Quatre heures sonnèrent à la pendule. -

La mère de Raymond se leva, alléguant des occupations dans une autre partie de la maison.

Madame Falconnet agissait ainsi pour que Paule ne pîlt rencontrer son (ils; pourtant Paule, qui aurait bien voulu voir Raymond, ayant demandé la permission de venir visiter la veuve :

— Habituellement de une heure à trois, ma chère enfant, je suis à la maison, dit madame Falconnet en embrassant la jeune fille.

Dans le corridor, Paule retrouva son cœur qui, ayant battu la maison, revenait chargé de confidences.

Tout, dès lors, dans le modeste intérieur de la veuve, prit une couleur poétique, les marches de l'escalier, la couleur des murailles, la chambre de liaymund, dans laquelle le cœur do Paule s'était introduit, y faisant une ample et riche moisson.

L'abbé Supplici étudiait le procès Massabrac en compagnie de Saturnin, aux yeux duquel il faisait luire incessamment la dot et l'étude, pour corriger l'ai'idité de cette procédure ; mais l'esamen approfondi des dossiers n'empêchait pas l'abbé de fréquenter Ncgogousse et Paule, dans les bonnes grâces de laquelle il cherchait à s'insinuer,

Negogousse, Toyant un homme si dévoué à ses inlérêls, n'ouvrait la bouche que pour parler du prêtre à sa fille. Sans cesse il répétait, croyant sa cause mauvaise, qu'il ne pouvait gagner ce procès qu'à l'aide de Saturnin et de M. Supplici.

Paule se résignait, n'osant avouer le peu de sympathie qu'elle ressentait pour le prêlre et son élève. Comment s'opposer, d'ailleurs, à l'action de M. Supplici, qui s'entremettait obligeamment dans une

236 LA COMÉDIE ACADËHIQUE.

si grave nffairc cL ne rcpoiitluit au<c froideurs de h jeune fille que par des paroles mielleuses?

Un jour, madame de PaiTcqueminières franchit le seuil de la Maison de pierre. Une marquise chei marchand d'Iiuile! Ce sont de ces visites qui caressent la vanité des plus enragés partisans de l'égalité.

Madame de Parrequeminières venait visiter la Maison de pierre, en compagnie de M. Suppliçî.

Tout d'abord la marquise s'enihousiasma sur la beauté de Ptiute. Toulouse possédait une si belle enfant, et sa réputation n'était pas venue Jusqu'à elle !

Le cœur de Negogoussc bondissait de joie ; celui de Paule sautillait gaiement, tant les femmes du monde ont une puissance fascinatrice.

Pressée par le prêtre, qui avait négocié celle visite pour servir ses projets, madame de Parrequeminières était venue, croyant trouver une petite bourgeoise douée d'une beauté de rencontre.

— Vous êtes un 6n connaisseur, monsieur l'abbé, dit-elle.

Le même jour, la marquise emmena Paule dans sa voiture et fut ravie de la naïveté de sentiments de celle qu'elle appelait « charmante enfant u.

Le lendemain, elle obtint de Negogousse la permission de garder Paule à diner. Il y avait, au fond de l'esprit de la marquise, quelque malice dans la présentation de la jeune fille aux habitués de son salon.

A peine entrée, Paule éclipsa la beauté des Toulousaines à la mode. Les dix-sept ans de l'enfant étaient un soleil devant lequel s'éteignaient les artifices de toilette des autres femmes. Paule fit sensation parmi

Mo,Coo^lc

LA GOHËDIË AG\DÈIIIOUB. 257

les hommes, éblouis de tant de jeunesse, de candeur et de charme.

Ces sentiments sont ceux que perçoit spontanément une jeune fille, quoiqu'elle ne les analyse pas. Paule ressentit le contre-coup de ces admirations; dans le salon de la marquise, elle marchait sur un terrain enthousiaste. Les femmes restaient muettes et consternées, les hommes s'approchaient de la jeune fille pour la respirer comme une fleur.

D'abord Paule fut gênée des compliments que cbacunlui adressait et du rôle qu'il lui fallait jouer, assise entre la marquise et l'abbé Supplici.

D'un regard, le prêtre fit signe à Saturnin de s'approcher.

— M. de Poucharramet, votre admirateur, dit-il à Paule, désire vous présenter ses hommages.

En même temps l'abbé approchait près du fauteuil de la jeune fille une chaise basse sur laquelle Saturnin s'assit sans dire mot ; mais il était soutenu par M. Supplici, qui, abdiquant toute initiative, racontait à la marquise le râle que l'avoué avait confié à son clerc dans le procès Negopousse.

Chaque mot du prêtre avait sa portée comme chacun de SCS actes. Ce n'était pas sans intention que M. Supplici avançait une chaise basse. I! voulait que Saturnin, presque aux genoux de Paule, parût dans une sorte d'intimité avec la jeune fille.

D'un mouvement à la fois spontané et réfléchi, le prêtre fit rouler la chaise de telle sorte qu'elle servit de barrière autour de Paule et qu'elle empêchât d'autres hommes de venir la complimenter.

23S LA COMEDIE ACaDëHIQUE.

Les batteries de M. Supplici avaient été disposées de telle sorte qu'à la suite de quelques entrevues dans le salon de madame de Parrequeminières, les habitués devaient répandre la série de propos dont est avide la province :

— M. Saturnin de Poucharramet a passé la soirée à s'entretenir avec mademoiselle Paule.

Observation à laquelle les chroniqueurs du dehors ajouteraient certainement :

— M. Saturnin fait la cour à mademoiselle Paule. Ce qui amènerait la terminaison inévitable:

— M. de Poucharramet épouse mademoiselle Paule. Malheureusement, Saturnin, quoiqu'il fût stylé par

M. Supplici, répondait peu à ces plans. L'élève faisait un mince honneur au maître. De nature solitaire, effrayé à la vue d'une femme, Saturnin n'avait pas de dehors qui prévinssent en sa faveur.

D'habitude, Saturnin se dissimulait dans un coin du salon, et le prêtre constatait à regret que ce n'était pas pour observer. Le clerc se cachait comme s'il eût In conscience de sa misère d'esprit. De petits yeux que la nature avait ouverts comme avec une vrille, un long nez embarrassé de sa tenue, un front fuyant, des cheveux gras et plats, une physionomie enlaidie par des feus malsains, formaient un ensemble trop disparate avec la belle Paule.

L'homme succombait sous le poids que lui imposait son directeur. Aussi faisait-il au\ pieds de Paule la figure d'un ver prêt à salir un beau fruit.

La jeune iille, ne soupçonnant pas la trame qu'ourdissait l'abbé, témoignait à Saturnin unebicnveillaoce

U CuHÉDIB ACADËHIQDE. 330

égale à celle qu'elle accordait à tous ceux qui s'approchaient d'elle ; même elle s'efforçait de faire germer intérieurement quelques sympathies pour celui qui, selon le témoignage de M, Suppliai, s'occupait si vivement des intérêts de son père.

— M. Saturnin sera un de nos profonds légistes, dit à la marquise le prêtre d'un ton assez haut pour qu'on l'entendit dans le salon.

Un de nos profonds légistes est une qualification qui commande le respect.

Saturnin pouvait s'habiller disgracieusement, aller au rebours des usages du monde, se montrer incivil. Il était posé comme un de nos profonds légistes. Un prêtre lui décernait ce brevet.

le clerc possédait déjà la cravate blanche du profond légiste; ce symbole sufUsait aux yeux de tous.

Cependant M. Supplici, dont la nature n'avait pas garrotté l'esprit par de vaines illusions, s'inquiétait dé l'attitude de son élève, qui ne relevait pas un extérieur disgracieux par la profondeur de ses connaissances en matière de droit.

Lui, prêtre, s'efforçait de devenir légiste ; mais les connaissances qu'il acquérait par un labeur opiniâtre n'entraient pour rien dans le fonds de Saturnin. M. Supplici ne parvenait pas à faire naître l'ardenr nécessaire à un homme qui, débutant au barreau par l'affaire Negogousse, devait être assuré de la gagner.

Negogousse refuserait-il la main de sa fille à celui qui défendait sa fortune?

Malheureusement, M. Supplici avaitbasél'espéraucc d'une belle récolle sur un sol ingrat. L'esprit de Sa^

o,Cooglc

340 U COiléUlE AGADÉHIQUE.

turnin ne s'ouvrait |ias : l'exlérieur du protégé élaît

d'accord avec les aridités de l'iatérieur.

Avec amertume, M. Supplici revint de la soirée de madame de Panequeminières. [Joe occasion s'olTrait à Saturnin de se montrer aux yeux de tous aspirant à ta main de Paule, et il était resté embarrassé, froid, contraint, renfrogné, réalisant trop vivement l'idéal du profond légiste.

Tout autre que l'abbé eût abandonné un tel élève; mais M. Supplici doué d'une ténacité sans bornes, s'entêtait à une éducation si laborieuse. Saturnin devenait une statue à animer.

Sans avoir pénétré dans les mystères de la pbysiulogie, que l'enseignement clérical voit d'un mauvais œil, l'abbé, ayant scruté longuement la nature de Saturnin, n'y trouvait rien qui s'opposât à une éducation juridique. Le cerveau était sain, l'intelligence ne pouvait sans cesse regimber ; M. Supplici en attendait l'épanouissement avec la perplexité d'un inventeur.

Cependant le temps s'écoulait. Tout prologue de procès, si long qu'il soit, a son terme. Les juges, quoique accusés de lenteur, n'en arrivent pas moins à siéger à l'audience. M. Supplici redoublait d'efforts.

Un jour, il avertit Saturnin de préparer sous huitaine son plaidoyer, contre lequel, lui, prêtre, jouerait le rôle de la partie adverse. Une soirée tout entière devait être consacrée à débattre charges et dcciiargcs pour ou contre les deux adversaires.

Ce combat oratoire eut lieu sans témoius. Toutefois nue lumière cruL'lie luit pour M. Supplici : Saturnin n'avait aucun dou naturel, aucune qualité acquise. II

Mo,Coo^]e

Lk COMÉDIE ACADEMIQUE. î»

était sans Toii comme sans réplique. L'argument le plus faible le renversait. L'abbé entbnçait les éperons d'une dialectique serrée dans les flancs de son adïersaire et cherchait à l'exciter. Saturnin restait froid. Alors M. Supplicî s'aperçut que celui à qui il avait consacrécinqansde soins était une absolue incapacité.

Quelle déconvenue! Quelle humiliation pour l'âme orgueilleuse du prêtre ! Pendant cinq ans il avait cherché à dégrossir un morceau de marbre, en réalité un vil morceau de bois. 11 n'est si grande humiliation que celle qui résulted'une œuvre longuement élaborée dont Tauteur lui-même est forcé de reconnaître l'imperfection radicale. Ce sont de béantes blessures par lesquelles s'échappe la volonté des natures sans ressorts.

L'abbé imita le naturaliste anglais qui, ayant passé dix ans en Amérique à faire des collections d'histoire naturelle, les perdit dans un naufrage, et courageusement retourna dans les forêts amasser de nouvelles collections.

M. Supplici, changeant de batteries, se rendit seul chez Negogoussc et posa nettement la question.

Le procès contre Massabrac était mauvais. Nejjogoussc devait le perdre.

Telle fut la thèse brutale et inattendue qui, comme un coup de foudre, frappa le marchand. Le premier assaut passé, Negogousse s'enquit pourtant comment sa cause avait pu se modilier si subitement, le prêtre l'ayant assuré jadis d'un succès certain.

— Ce sont les discussions coutradicloires de toute espèce que nous avons eues avec M. de Poiicliarraïuel,

312 U CONÉDIB iCADËHIQUE.

dit M. Supplici, qui m'amènent à tous armer contre I cette dure réalité.

— J'y perdrai trois cent mille francs.. . Ma pauvre enfant ! s'écria Negogousse, qui poussa un cri de désespoir en pensant à sa fille.

— Mademoiselle Paulepeutétre sauvée, dit M. Supplici en prenant la main de Negogousse.

Dans cette pression passèrent une fermeté, une espérance, une volonté.

— Mademoiselle Paule est en âge d'être mariée, reprit l'abbé.

— - L'enfant n'y songe guère, dit Negogousse.

— J'ai un secret à tous révéler. A un homme de votre intelligence on peut tout dire.

Alors le prêtre conGa au négociant l'amour de Saturnin pour Faute. Un brillant avenir était réservé aux deux jeunes gens, s'il était permis de compter sur cette union.

— Et mon procès ! s'écria Negogousse.

— Le mariage de mademoiselle Pauleavec M. Saturnin de Pouclïarramet faciliterait les moyens énergiques qui doivent mettre un terme à ce différend ruineux.

— Si Paule y consentait! s'écria Negogousse.

— Ne parlez de rien à mademoiselle votre fille, dit l'abbé pressentant que Paule ne donnerait pas de prime abord son consentement.

— Mais le moyen? demanda Negogousse.

— Vous le saurez, à une condition, c'est que vous ne mettrez pas obstacle à l'union projetée si je réussis à éteindre le procès Massabrac.

o,Cooglc

LA COMÉDIE AGADËHIQVE. S4S

Negogousse accepta sans hésiter. Ce procès assom* brissait trop sa vie pour qu'un terme de conciliation ne lui parût pas très-heureux.

— Ne vous étonnez pas, cher monsieur, dît le prêtre, de ne point me voir d'ici à huit jours. L'excellent et judicieux Saturnin a une idée admirable... Nous empêcherons Massabrac de venir à l'audience,

— Comment? s'écria Negogousse.

— Demain nous partons pour Avignon, et si les arguments de M. de Poucharramet ne suflisaientpasà convaincre notre adversaire, alors j'emploierais les grands moyens.

o,Cooglc

L'abbé Desinnocends avait plus d'une fois songé à l'amour de Paulc et de Raymond; celte union future le remplissait de félicité. Il est de certains hommes que l'alliance de la jeunesse et de la beauté rend aussi heureux que s'ils ressentaient eux-mêmes les sensations de l'amour chaste. M. Desinnocends savourait le bonheur dans le cœur des autres.

L'abbé ne demandait qu'une faveur, d'appeler la bénédiction du ciel sur la télé des jeunes amants. Bénir cette union était le souhait du bon prêtre qui n'avait rien souhaité dans sa vie.

Après avoir longuement rélléchi aux confidences de la mère de Raymond, réflexions qui ne durèrent pas moins de trois semaines, M. Desinnocends, d'un pas alerte, se rendit chez Negogousse, après son audience du matin où les malheureux qu'il assistait le trouvèrent plus rayonnant que de coutume. Il restait vingt |

Mo,Coo^lc

LA COMÉDIE ACADËllIQrE. m

francs à l'abbé ; il les distribua sans penser au lendemain, faisant des largesses comme un roi nouveau reçu par les acclamations de son peuple. NegogoussG allait sortir.

— Voulez-vous me permettre de vous accompagner? dit M. Desinnocends. J'ai uueconlidence à tous Faire.

— Une confidence ! Parlez, l'abbé.

M. Desinnocends se recueillit. Pendant trois semaines de réflexions, il n'avait pas songé à la façon «lont il parlerait de Raymond. Toutes sortes de rêves roses s'ébattaient dans son esprit; le côté matériel des précédents d'un mariage, il ne s'en était pas inquiété.

— Eh bien, cette confidence?- dit Negogousse.

— H s'agit de Paulc.

— Ah! fit Negogousse.

Après un nouveau temps, l'abbé faisant un vif effort :

— Ne vous semble-t'il pas que la chère enfant soit en âge de se marier?

— Peut-être, dit Negogousse, pour qui cette idée devenait familière.

— Paule a toutes les qualités, continua l'abbé... Bienheureux celui qui possédera un tel trésor... Que penseriez-vous, monsleurNegogousse, d'un mari jeune?

— La jeunesse n'est pas un crime en ménage, au contraire.

— Vous êtes bon père, monsieur Negogousse, dit le prêtre.

— L'abbé, seriez-vous chargé d'une demande?

La figure de M. Desinnocends s'épanouit. D'un air mystérieux:

o,Coog[c

2W LA COMÉDIE ACADËUIQUE.

— Oui,souffla-t-i), en avançant ses lèvres charnues.

— Je voua écoute.

M. Desinnocends posa sa main sur le bras de Negogousse et parlant à mi-voix :

— Un jeune homme, (jui depuis longtemps aime Paule, veut aujourd'hui révéler son secret à celui dont le consentement est nécessaire.

— Que votre jeune homme s'explique eo toute liberté.

— Vraiment I dit l'abbé. Vous me faites du bien, monsieur Negogousse... Je craignais, j'avais peur...

— Je ne suis pourtant pas un père barbare.

— Le jeune homme n'a pas de fortune... 11 est travailleur, tous ceux qui le connaissent l'estiment; cerlainement il occupera un jour une position au barreau...

— Votre jeune homme, dit Negogousse est un clerc de W Trebons.

— Comment savez-vous ? s'écria l'abbé.

— Qu'importe I L'afEaire n'est pas impossible.

M. Dcsinnocends poussa un soupir plein d'allégresse ; de l'épaule droite il frotta son oreille comme un chat qui se caresse.

— Alors vous me permettez de dire à Raymond d'espérer.

— S'appelle-t-il Raymond? demandaNegogousse... Je l'ai entendu nommer Saturnin...

— Saturnin ! s'écria M. Desinnocends.

— Sans doute, Saturnin, clerc chez M' Trebons.

— Je ne sache pas que jamais Rayrhond ait porlé le prénom de Saturnin.

Mo,Coo^k

U COHEDIB AC^PEMIQUE. !47

— Il ne peut en exister un autre... L'abbé Supplici le protège.

— Âh! dit M. Desinnocends étonné.

— Il est chargé de Refendre mes intérêts dans mon affaire...

— Quelle affaire? demanda M. Desinnocends.

— D'où sortez-vous, l'abbé?... Il est impossible que le jeune bomme ne vous ait pas parlé des prétentions de Massabrac... Voyons, dit Negogousse remai^ (piant rétonnement de M. Desinnocends, avouez que vous m'êtes envoyé par M. Supplici?

— Je ne connais pas l'abbé Supplici.

— Monsieur Desinnocends, pas de mystères?... Vous venez remplacer votre collègue pendant son absence... Il est à Avignon, vous le savez, et il a emmené le jeune homme que vous me recommandez.

— Raymond est à Toulouse, j'en suis certain.

— De quel futur me parlez-vous? reprit Negogousse.

Alors l'abbé conta l'histoire des amours de Raymond, les rendez-vous aux fenêtres, les poésies adressées à Paule, les confidences de madame Falconnet.

Negogousse écoutait sans répondre. Tout à coup :

— Monsieur, vous faites un singulier métier pour un prêtre! dit-il en éclatant.

L'homme violent frappait avec brutalité sur les illusions de M. Desinnocends, et les détruisait avec une colère que l'abbé n'avait pas soupçonnée chez Negogousse.

Invectives, menaces se pressaient sur les lèvres du

Si8 L\ COHËDIE ACADÉSfIQUB.

marchand, t{u\ s'cmporlait d'autant plus que M. De-

sinnocends voulait l'apaiser, craignant un scandale

public.

Si l'abbé eût fait sa confidence dans le cabinet de Negogousse, certainement celui-ci l'en eût chassé.

Comme un cheval emporté qui, écumant, s'arrête devant un obstacle, Negogousse ayant vidé sa colère, rougit sans doute de son emportement, et quitta tout à coup M. Desinnocends, laissant le prêtre accablé.

Mo,Coo^le

Madame de Parrcqucminières avait voué à Paule une réelle amitié. La jalousie qu'excitait, dans son salon, la beauté delà jeune lîlle faisait qu'elle portait d'autant plus d'affection à celle dont les mérites étaient TÎTement discutés.

La marquise sentait l'isolement de la vieillesse. René lui manquait. Une pensée traversa madame de Parrequeminièrea, garder Paule près d'elle. A quel titre, sinon à celui d'épouser son neveu? Tout d'abord la marquise rejeta cette idée, qui semblait irréalisable; cependant n'était-ce pas une bonne fortune pour Roné, dont une telle union pouvait arrêter les folies?

Les vacances approcbaient. Par une lettre pleine de tendresse, René fut invité à venir les passer à Toulouse, et le jeune homme obéit à l'invitation de sa parente.

Avant de pousser plus avant ce projet de mariage,

SSO U COMEDIE ACADÉMIQUE.

la marquise voulait voir l'elTet qni résulterait de la rencontre des deux jeunes gens.

Le lendemain de son arrivée, Itenéfut placé à table à côté de Paule.Et lui, qui d'habitude animait le repas par ses saillies, semblaitavuirperdu le meilleur de son esprit.

Après le dîner, madame de Parrequeminières emmena ses invités dans le parc. René donnait le bras à Paule. Le jeune homme fut frappé de la gaucherie qui s'emparait de lui ; auprès de la jeune fille, il perdait son assurance parisienne.

— René, lui dit, le soir, la marquise, que pensestu de Paule?

— Elle est bien belle.

— Elle est aussi bonne que belle.

— Ah!

— Aussi riche que bonne.

— Que m'importe, ma tante ?

Madame de Parrequeminières, ayant posé ses premiers jalons, attendit pour en voir l'effet. Tout en insistant sur l'importance de la fortune, elle se demandait s'il fallait brusquer la question.

— La femme, dit la marquise décidée, qui portera le nom des Espipat, doit avoir une ricbe dot.

— Une future! s'écria René. Mais je ne songe pas encore au mariage, chère tante.

— Tu as tort...

— PlusUrd...

— Plus tard il sera trop tard, mon cher René... Ne le sens-tu pas homme à rendre celte jeune fille heu-

Mo,Coogle

LA GUHI^DIE ACAUÉHIQUb;. S51

— Sans doute, mais...

— Pas de mais , si tu as quelque affection pour moi.

— En doutez-vous, ma bonne tante?

— J'en douterai tant que tu ne diras pas oui.

— Oui dépend plus d'elle que de moi.

— Dans les alliances de nos maisons, a-t-on jamais demandé le consentement aux filles?. . . Paulc sera trop

fîère de porter le nom des Espîpat Le père est un

honnête commerçant, qui continuera à vous enrichir; j*aî pensé à tout...

Comme la marquise pressait René.

— Laissez-moi réfléchir, chère tante.

— Jusqu'à demain, mon beau neveu.

Ainsi se termina une conversation qui ne troubla guère le sommeil de René. Demain, pour les jeunes gens, vaut un siècle. René envisageait ce mariage comme une fantaisie de la marquise, contre laquelle il serait facile de dresser une barricade.

Le lendemain ne se passa pas sans que René eût prononcé le oui qu'attendait avec impatience madame de Parrequeminières ; mais ce ne fut pas sans émotions, sans luttes, sans regards en arrière sur Paris que le jeune homme venait de quitter.

Aussitôtla marquise se fit conduire chezNcgogousse. Non pas qu'elle apportât, dans ce projet d'union, l'àpreté particulière aux chercheuses de dots. Madame de Parrequeminières était poussée par la persuasion que ce mariage ferait rougir René de son inaction, et que, retenu à Toulouse, sa fortune lui permettrait d'y jouer un râle éclatant.

iSl LA GOHÉDIE AG&DÉMlQUIi:.

Sans hésiter, elle fit sa demande à Negogousse, et s étonna que sa proposition ne fût pas reçue avec enthousiasme par le marchand d'huile,

Negogousse ne savait que répondre, embarrassé par la parole iju'il avait donnée à l'abbé SuppHci.

Trois demandes en mariage en unehuîtaine effrayent particulièrement les pères, ils n'ont pas préparé de loin, comme les femmes, de telles séparations. Pour Negogousse, sa Slle était encore une enfant qu'il avait à peine vue grandir.

Sans doute, la demande de l'abbé Supplici étonna lo marchand ; mais Paule ne se détachait pas aussi complètement de lui par cette union. En épousant Saturnin de Poucharramet, elle devenait la femme d'un homme qui avait pour mission de défendre la fortune et les intérêts de la maison.

Quand madame de Parrequeminières l'eut quitté, plein de perplexité Negogousse appela Paule, décidé à lui poser la question. Use souvenait à peine des confidences de l'abbé Dcsinnocends, et le souvenir de Raymond n'ayant pas pénétré dans son esprit, il parla de René et de Saturnin d'une façon vague de telle sorte que, sans dire à sa fille les demandes qui lui avaient été faites, il l'étonna par des demi-mutsque d'abord Paule ne clierclia pas à approfondir. |

Pourtant elle presscntaitun danger. Le même jour, Paule écrivit à Raymond une lettre empreinte de tristesse. Les entrevues avec l'abhé Supplici et son élève, la Boudaiae amitié de madame de Parrequeminières, la promenade dans le parc, au bras de René, faisaient que la jeune fille, entrant dans une vie nouvelle, sen-

..,„.C.>ogle

LA COHËDIE ACADÉMIQUE. !53

tait son indépendance se briser avec ses derniers jours d'enfance.

Elle alla rendre visite à M. Desinnocends, auprès duquel , d'habitude , elle ti'ouvait la tranquillité d'esprit.

L'abbé n'était pas encore remis du coup que lui avait porté son entrevue avec Negogousse. Quoiqu'il se montrât aussi afTectueus que d'habitude, ses ycii\ étaient chargés de mélancolie, et, toutes lesfois qu'ils rencontraient ceux de Paule, le prêtre se gendarmait intérieurement, pour ne pus dire à la jeune fille le secret qui lui pesait.

Chose singulière, pour Paule, que cet enibaiTaschcz tous ceux qui, jusque-là, lui avaient ouvert leur cœurl On ne lui parlait plus, maintenant, qu'à voix basse et les yeux baissés.

C'étaient jadis des joies que Paulc éprouvait, quand elle entrait quelque part; c'étaient aujourd'hui des attitudes embarrassées, des confidences qui s'arrêtaient brusquement, des ligures contraintes qui la gênaient, elle, dont le cœur n'aspirait qu'à faire fleurir l'épanouissement.

En un moment se fondaient amitiés, alTcctions, cordial accueil, dont avait tant besoin la jeune fille, qui ne soupçonnait rien des luttes de la vie.

Raymond lui-même se montrait plus réservé. A quelques mots de sa mère, il comprit que son secret n'appartenait plus à lui seul; maintenant, le jeune homme ouvrait sa fenêtre à la dérobée, craignant qu'une explication ne lui enlevât le mirage de bonheur qui remplissait sa vie Je f 'licites.

L,,-,... Cookie

354 LA COMEDIE ACiïDEHIQUB. {

Les amoureux vivent d'illusions. Raymond ne se doutait pasqu'à cette heure même un de ses amis allait entrer dans la Maison de pierre, présenté par sa tante, afin que Negogousse fût séduit par les charmes de l'éléj^ant René d'Espipat.

Mo,Coo^k

L'abbc Supplici était alorsàATignon, sansse douter des drames qui se jouaient à Toulouse pendant son absence. Reçu par un de ses collègues des Jeux-Floraux, il lui fut facile d'entrer en rapport avec Massabrac.

Massabrac était un des célèbres félibres de la contrée.

Tout le Midi est entouré par une chaîne poétique, non sans rapport avec le fil conducteur qui reliait jadis les adeptes autour du baquet de Mesmer.

Membre de l'association des Félibres, innocents troubadours, voués au patois, enfourchant, leurs travaux terminés, une sorte de Pégase qui, dans leur pensée, les conduit droit au Parnasse, Massabrac partageait sa réputation avec un perruquier, un berger et un compagnon boulanger. A eux quatre, ils étaient des « félibres félibrants, » qui ne reconnaissaient d'é-

o,Coog[c

gaux ni en Provence, ni en Languedoc, ni en Europe, et chantaient, chaque année, leurs propres louanges dans YArmana prouvençau.

Gens un peu rustauds que ces fclibres, n'adorant que deux divinités : l'ail et le patois ; maïs ils étaient naïfs, prompts à happer l'hameçon de la louante, et M. Supplici avait apporté toutes sortes d'amorces, à l'aide desquelles il semblait facile de prendre Massabrac.

Après avoir subi maints assauts de patois, le prêtre parla négligemment de son ami Negogousse, que Massabrac ne manqua pas d'injurier avec tout le lusc du dictionnaire d'Avignon.

Negogousse devenait un péïerot, un goulamas et un rascassot, c'est-à-dire un chiffonnier, un homme sans ordre, un teigneux.

M. Supplici laissa éclater la première bordée; mais il insista sur les qualités privées de Negogousse et fit entendre combien il était dangereux pour un félibre de se laisser aller à des rancunes qui devaient fatalement le détourner du culte de la poésie. Les injures de Massabrac n'en tombaient pas moins dm comme gréle avec autant de facilité que les vers qu'il improvisait. L'abbé Supplici ne se tint pas pour battu. Avec une extrême patience, il écouta le récit du procès tel que le comprenait Massabrac, d'oii il résultait que le félibre 1e plus naïf, quoiqu'il semble particulièrement occupé kchanlerhsrovssignols amourous, peutêtrc fort madré en afTaires.

Ëvidemmcnt Massabrac avaittrompé Negogousse. I — Cher monsieur, dît le prêtre, tous vos eonci- {

Mo,Coo^le

LA COMÉDIE AC^DÉMrOUE. 251

toyens ïous tiennent pour le roi des félibres et moimcme je suis heureux que le hasard m'ait mis à même d'entendre de votre bouche ces trésors de poésie; mais j'ai peur que voire procès ne ternisse une couronne si brillante !

Pour prouver sa loyauté, de nouveau Massabrac invectiva Negogousse.

— Malavatisco! s'écriait le félibre, ce Negogousse est un berdufaillo, je lui ferais mourre-hourdoun (mordre la poussière).

— Sans doute, dit M. Suppbci, vous terrasseriez facilement votre adversaire devant un tribunal poétique; mais les juges, gens froids, partageront-ils votre indignation ?

Alors le prêtre démonta Massabrac par une série d'arguments : « Si votre adversaire vous disait, » ou : « Votre adversaire pourrait vous répondre... »

Arguments dont Massabrac comprenait bien la valeur. Aussi dès lors injuria-l-il Negogousse plus mollement. L'Avignonnais, démonté par l'habile attaque de M. Supplici, commençait à craindre que sa cause ne fût pas si excellente qu'il se l'imaginait.

— Eh bét que fcriez-vous à ma place? demandat-il au prêtre.

C'est la question qu'attendait M, Supplici.

— Je m'arrangerais à l'amiable ; et si vous jugiez mon entremise de quelque utilité, j'agirais en votre faveur auprès de M. Negogousse. Vosœuvres poétiques m'inspirent une telle admiration, que je n'aurai de cesse qu'en éteignant le flambeau de discorde dont la flamme empestée pourrait gêner plus tard la candida-

:..... CUO^^IC

turc d'un homme que je serais fier d'appeler mon collègue à l'Académie des Jeux-Floraux.

— Boudiou ! Massabrac mainteneur 1

— Sans doute. Plus d'un concurrent est sur les rangs ; mais les portes du Capilole ne doivent-elles pas s'ouvrir toutes grandes pour laisser passer Massabrac le félibre?

— C'est que je ne réclame pas une petite somme à ce galipian, disait Massabrac, qui, quoique félibre, ne dédaignait pas l'argent.

Alors M. Supplici posa les bases d'une transaction dont il devait soumettre les termes à Negogousse ; mais Massabrac était assez tin pour ne pas se compromettre par des avances écrites dont son adversaire pourrait tirer parti plus tard.

— Faisons mieux, dit le prêtre ; accompagnez-moi à Toulouse.

— Noun de sort ! Qui payera les frais de déplacement si mon voyage n'aboutit pas? dit Massabrac.

— Ne faut-il pas que vous veniez un jour soutenir votre procès àToulouse? D'ailleurs, je garantis l'arrangement, à moins que vous n'y mettiez obstacle.

— Ah boutas ! je vous accompagne, monsieur l'abbé.

— Voilà une bonne parole! s'écria M. Supplici. Vous êtes un homme de conciliation et de progrès.

A celle époque on venait de mettre en circulation le progrès, un mot dont les sols sont particulièrement friands.

— L'Académie, continua le prêtre, aime les hommes de conciliation et de progrès... Je témoignerai avec

o,Cooglc

LA GOHËDEE ACADËUIQUË. 259

grande joie de vos sentiments loyaux dans cetle affaire.

Ce fut sur ces bases que Massabrac et M, Supplici quittèrent Avignon .

Ayant laissé son compagnon dans une auberge du faubourg Saint-Cyprien, l'abbé courut chez Negogousse.

— Victoire ! s'écria-t-il, victoire ! Le procès est à moitié gagné.

Negogousse ouvrit de grands yeux.

— L'excellent Saturnin m'avait donné des notes si judicieuses que je n'ai pas eu de peine à amener ici votre adversaire... Il vient à vous plein d'intentions paciBques...

— Quel service, monsieur l'abbé !

— Ne remerciez pasi'humbleinstrument, mais bien la main qui a conduit l'instrument. Si la Providence daigne parfois me prêter son appui. M. de Poucbarramet m'avait insufflé sa logique puii-sante. . . Ce soir il me parait convenable d'inviter à diner ce Massabrac. . . Au cas oîi l'Avignonnais serait tenté d'ergoter, vous verrez avec quelle domination le judicieux Saturnin minera ses prétentions.

— Comment pourrais-je m'acquittcr envers vous de têts efforts, monsieur l'abbé ?

— Ne parlons pas de moi ; songez à M. de Poucharramet qui, du fond de son cabinet, a tissé la toile qui servira de linceul à votre adversaire.

Là-dessus M, SuppHci revint de nouveau sur les qualités de Saturnin qui, dévoré par l'étude du droit, ne pouvait monirer ses sentiments à l'extérieur. Suivant le prèlrC; c'était une belle nme fuyant les rayons

.C()o>^lc

SeO LA COUÊDIË ACADÉMIQUE,

du miroir de ta sociélé qui la pouvait ternir. Qualités ' de famille, qualités d'intelligence et de travail, qualités de futur époux, Saturnin les possédait toutes à un dcgi* développé.

Naïvement Negogousse écoulait le chapelet que M. Supplici égrenait pour le père, s'appliquant toutefois à en faire partager la croyance à Paule ; mais la jeune fille écoutait ces récits sans en conserver d'impression. L'amour qu'elle avait voué à Raymond était une armure que ne pouvaient traverser ses éloges, et si les séductions habituelles qu'inspirait à toutes les femmes la présence de René d'Espipat n'avaient pas prise sur Paule, les connaissances judiciaires d'un Saturnin ne lui causaient aucune sympathie.

Paule fut à peine sensible à une pièce en patois, MaFiourèta, que Massabrac improvisa en son honneur le jour même où il mit les pieds chea Negogousse. Et pourtant Massabrac accumulait épithètes sur épithétes, poulidèta sur amistousa, tourtouro sur tourtourello, l'exagération delà lanf^uc d'oc lui permettant des louanges qui dépassaient de beaucoup celles que, jusque-là, Raymond s'était permises.

Après le dîner, Massabrac, fatigue de son voyage, ayant prononcé quelques paroles tendant à une conciliation, laissa Negogousse, l'abbé et Saturnin.

Un acte, esquissé d'après les conversations cnlre M. Supplici et Massabrac, fut lu par Saturnin. Si les droits.de Negogousse étaientua peu écornés, Massabrac consentait a rompre le traité qui lui donnait le droit d'exiger à bas prix des fournitures d'huiles dont le coursavait haussé considérablement.

Mo,Cooglc

Lk COUËDIB ACADtMlQVC. SOI

L'abbé fît entendre à Negogoussc qu'il valait mieux faire quelques sacriliceii que de jeter son argent dans l'étude d'un avoué.

— Saturnin, dit le prêtre, tirera poil et plumes des plaideurs quand il aura acheté la charge de M' Trebons, mais il ne peut pas dévorer la fortune d'un ami, d'un beau-père.

Ce soir-là, la demande en mariage de Paule fut posée et agréée. Il était convenu que Saturnin reprendrait l'étude que la dot de Paule servirait à payer. Cette dernière clause était sous-entendue. Aussi, le lendemain matin, l'abbé Suppllci se rendit chez M' Trcbons et lui expliqua la situation.

— Cela semble une proposition, dit l'avoué.

— Cela est une proposition, reprit M. Supplici.

— J'y réfléchirai, dit M' Trebons.

Il ne s'aj^issait guère de réfléchir pour l'abbé. 11 pressa de telle sorte l'avoué que celui-ci donna sa parole de ne céder son élude qu'à Saturnin, au jour de sa retraite.

Plein de joie. M, Supplici alla, comme il était convenu, terminer avec Massabrac le différend dont la parFaite combinaison favoriserait l'union projetée.

.Massabrac écouta les propositions consenties la veille parNegogousse. A chacun des articles il poussait doazingueet îangwe d'assentiment.

— Et maintenant, cher monsieur, dît le prêtre en poussant l'écritoire devant Massabrac, il ne reste plus que votre sifçnature à donner.

Tranquillement, Massabrac repoussa l'encrier.

— Un instant, monsieur le curé, dit-il.

=, Cookie

302 Ik COMÉDIE ÂCADËHIOUE.

L'abbé Supplici devint froid. Un instant est un mot terrible en affaires.

— J'accepte volontiers les propositions de ce ram~ pèlur de Negogousse, reprit Massabrac.

— Très- bien ! dît l'abbé.

— Le papier est signé Negogousse ; mais il y manque la signature de la fillette.

— La fillette? s'écria le prêtre surpris.

— Oui, la ;)OM^idè(a à qui j'ai adressé hier ma /ÎOKrèla.

— Mademoiselle Paule?

— Précisément.

— Elle n'a pas qualité, dit M. Supplici, pour signer un arrangement amiable.

— Boudiou ! Pardonnez-moi, monsieur le curé... J'ai quarante ans et je me fatiguedelaviede garçon... La fillette ne me déplaît pas... C'est avec le beaupère que je souhaite traiter aujourd'hui l'affaire.

■ — Vous avez des vues sur mademoiselle Paule, vous, monsieur Massabrac ?

— Eh 6^? Pourquoi pas? J'ai le cœur sur la main... Voilà comment nous traitons les affaires en Avignon.

Un architecte qui, d'un œil inquiet, suit les fissures d'un monument qu'il a mis vingt ans à élever, n'eut pas offert plus piteuse figure que le prêtre on entendant la déclaration de Massabrac.

Et c'était lui qui avait été chercher un rival sidan-

— La maison Negogousse est bonne, le commerce Massabrac n'est pas mauvais, continua lefélibre. Nous

o,Cooglc

LA COMÉDIE ACADÉMIQUE. 2t)5

nous associons avec le beau-père pour jeter un pont commercial entre Toulouse et Avignon. . . Si par hasard ï'enfantounetto n'était pas portée pour le négoce, la poésie me relèverait à ses yeux... Moi, lou poëtoà qui V Armana provençau disait il n'y a pas six mois encore ; Lève-le, nouvel Troubadour ! Voilà qui est glorieux pour une fillette... D'ailleurs vous avez promis de me patroner aux Jeux-Floraux... Eh bé! monsieur le curé, vous ne me répondez pas?

En effet, M. Supplici n'écoutait plus Massabrac, Les poutres de son monument chancelaient, et il ne voyait nul moyen de les consolider.

— Monsieur le curé? reprit Massabrac, d'une voix qui commandait l'attention.

Le prêtre releva la tète.

— Ah boutas ! je te m'en vais parler moi-même au père de la fillette.

— Tout serait compromis. Gardez-vous-en bien...

— Sarnipadié! c'est le nœud de l'affaire.

— Patientez, cher monsieur Massabrac... il faut préparer le père... Demain je verrai.

— A demain sans manque, dit le fclibro. D'ici là j'aurai préparé pour ta fillette quelque pièce à laquelle il lui sera impossible de résister. Que pensez-vous d'un roussignot qui suspendrait soun ramadge ?

— Excellent moyen ! dit le prêtre.

Aussitôt, d'un pas alerte il se rendit chez madame de Parrequeminières, qui, suivant lui, pouvait seule arranger cette affaire.

René était auprès de sa tante. Après les premiers comj)liraents :

gG4 LA COUÉDIE ACIDËHIQUE.

— Quejesuisaise de votre retour, monsieur l'abbé! dit la marquise.

— Chère madame, ma première visite est pour vous... J'ai uiie grave affaire à vous communiquer.

— 11 parait que c'est le jour des affaires graves, l'abbé... Mon neveu aussi vient de me conlier des affaires graves... Et d'abord, je vous remercie de m'avoir mise en relations avec mademoiselle Paule, si aimable et si charmante qu'elle me manque quand je ne la vols pas.

— Justement, madame la marqiiise,c'cst de mademoiselle Paule que j'avais à vous entretenir.

— N'est-il pas vrai, l'abbé, que mes éloges n'ont rien d'exagéré ?

— Madame la marquise, on ne saurait trop appuyer sur les qualités de cette jeune fille.

— Elle est d'une douceur ! s'écria madame de Parrequeminières.

— Modeste, dit le prêtre.

— Bien élevée...

— Bonne, reprit M. Supplici.

— Un caractère d'une égalité...

— Et elle pi'ati(]UG ! s'écria le prêtic.

— Tous ceux qui l'approchent tombent d'admiration devant sa beauté.

— Mademoiselle Paule m'a fait espérer qu'elle me prendrait pour directeur.

— Elle a conservé tout le charme de l'enfance, continua la marquise.

— Mademoiselle Pnule doit quitter l'église de la Dalbade pour la paroisse de Kyrii; b^k'ison.

Mo,Coo^le

— Sa Toix est d'une douceur, dit madame de Parrequeminières.

— Ce sera une précieuse conquête pour les pauvres de ma paroisse.

— La chère enfant porterait la toilette comme une duchesse, si elle le voulait.

— Je crains, dit le prêtre, qu'elle ne fasse mourir de jalousie nos dames quêteuses.

— Eh bien, René ! s'écria la marquise.

— Ma chère tante, vous avez improvisé, en compagnie de M. l'abbé, une merveilleuse litanie.

— Qui fa convaincu?

— A peu près, dit René, si toutefois ce merveilleux portrait ne pâlit pas hors du cadre de vos paroles.

— Monsieur l'abbé, reprit la marquise, j'ai l'honneur de solliciter voire aide et protection pour mon neveu qui demande mademoiselle Paule en mariage...

La dernière poutre de l'édilice tomba sur la tête de M. Supplici.

— René hésitait, dit la marquise, vous l'avez convaincu. Merci, monsieur l'abbé,

Le prêtre ne put contenir un profond soupir.

— Excellent homme ! s'écria madame de Parrequcminiéres. Vous êtes ému du bonheur de ces jeunes gens... Et maintenant il serait utile, monsieur l'abbé, que vous tâtiez le terrain?

— Mademoiselle Paule, dit M. Supplici, me semble encore bien jeune.

— Les meilleures unions sont celles des jeunes gens, répliqua la marquise, en engageant l'abbé à voir Negopivisse le lendemain et à lui rendre compte de sa visite.

:..... CUO^^IC

266 L& COUÉDIE AC4DËSI0I)E.

M, Supplîci descendit l'escalier saos se rendre compte s'il posait les pieds sur les marches.

Jamais homme ne fut plus atteint dans son orgueil. En un clin d'oeil, le prêtre sentait le néant des meilleures combinaisons. Ses terrassements si laborieux se dissipaient comme le sable du rivage, etTabbé se prit à admirer la volonté d'un fétu de paille qui, dans la me, voltigeait au gré du vent.

Lui, renard, avait découvert un poulailler et on croquait la poule devant lui ! Tout ce labeur de combinaisons était détruit subitement par des adversaires avec lesquels il semblait impossible de lutter.

Ruser avec le nouveau prétendant, il n'y fallait pas songer. Madame de Parrequemlnières, si elle restait sans réponse, était femme à s'adresser à Paule ellemême.

Un instant l'abbé pensa à souiller sur le feu mal éteint du procès, à mettre Massabrac en opposition avec Negogousse. C'était s'exposer à dévoiler aux yeui de tous la nullité de Saturnin ; c'était peut-être faire connaître à M* TroboHS le rôle singulier de conseil judiciaire que lui, prêtre, avait joué dans le drame.

Un scandale profond en résulterait dans la ville. Le caractère religieux de M. Supplici s'en ressentirait ; le bruit de ces machinations arriverait certainement à l'archevêché !

Il existe pour les esprits voués aux intrigues des chàtimenU qui, pour n'être pas de même nature que ceux infligés aux criminels, n'en sont pas moins poignants.

H. Supplici subit ces tortures. Toute la nuit se

Coogic

U COHËDIE ACADËMKlUË. 267

passa en agitations pour le prêtre, qui, tantôt debout, tantôt assis, marchant à grands pas, attristé, les oreilles bourdonnantes, les nerfs à la débandade, ne pouvait tenir dans sa chambre, manquait d'air, maudissait le jour où ils'était embarrassé de Saturnin, et cependant tenait à son œuvre comme une mère à un enfant mal venu.

Raremenl homme fut plus étonné que M. Desinnocendsen ouvrant la porte à l'abbé Supplici, qui jamais n'était entré chez lui.

A peine introduit :

— Je ïiens vous parler d'une affaire qui tous intéresse, mon cher collègue, dit M. Supplici ; je sais l'intérêt que vous portez à la famille Negogoiisse.

Alors le prêtre exposa le nombre des concurrents qui s'étalent mis sur les rangs pour obtenir la main de Paule. En même tempsM. Supphci peignit sous de sombres couleurs la cause Negogousse et montra l'embarras que ces solhcitationsdivcrsesdevaient causer au négociant.

A cette heure, toutes les pièces qui s'agitaient sur cctéchiqiiierdu mariage étaient bouleversées dansl'esprit du prêtre. Une trop grande contention d'esprit avait amené la fatigue ; il avait besoin d'exposer ver-

o,Cooglc

LA CUMEDIE ACADEUIQUË. 269

balement les diverses phases du procès, et M. Desinnocends, par sa naïveté et sa surprise de voir tous ces lils emmêlés, lui parut réunir les qualités d'un parfait confident.

En effet, à diverses reprises, M. Desinnocends leva les mains nu ciel et poussa des exclamations. Jamais il n'avait vu se réunir dans un même but tant de personnages divers.

— Quel est votre avis? demanda l'abbé Suppliai, à son collègue.

— Grand Dieu ! s'écria M. Desinnocends.

Ce mutisme inquiétait peu M. Supplici. En questionnant son interlocuteur, il se questionnait lui- même.

Il en est de la parole comme de la marche; si celle-ci active les idées, l'autre lesdécrocbe du cerveau. Parler longtemps du même thème à un étievivant.fùt-ilmuet, amène quelque clarté dans l'esprit. Il y a communication par le jeu de physionomie; M. Desinnocends, passantpar toute la gammedelastupeur, éclairait M. Supplici, car les divers étonnements que ressentait M, Desinnocends montraient la portée de son œuvre. Des événements imprévus, il est vrai, renversèrent les combinaisons du prêtre; il n'en avait pas moins posé les premières pierres, et malgré les fortes rivalités qui se ruaient sur son ouvrage, il n'avait pas encore abandonné toute croyance.

— Que feriez-vous, cher collègue, dit M. Supplîci', si vous étiez le père de la jeune fille ?

Encore une fois M. Desinnocends sembla prendre le ciel à témoin qu'il était entré dans les ordres pour échapper aux soucis de la vie de famille.

270 U COMÉDIE ACADÉMIQOE.

Tout autre que M. Supplici eût abandonné ce confident dont on ne pouvait rien tirer ; l'abbé s'entêta et fit résonner une nouvelle corde.

— Ce M. Kaymond, dont j'ai parcouru les poésies, demanda le prêtre, est-il digne d'oblenir la main de la fille de M. Negogousseî

— Oui, vraiment digne, s'écria M. Desinnocends, qui pour la première fois laissait échapper une nette réponse.

— Et ta jeune fille, demanda M. Supplici, répondelle à ce désir?

— Paule ne m'a rien confié ; mais je le crois.

— M. Raymond n'a pas de fortune?

— Malheureusement non, dit M. Desinnocends.

— La fortune de M. Negogousse sera sensiblement diminuée s'il n'adhère pas aux propositions de ce Massabrac. Ne jugez-vous pas qu'il y aurait une certaine délicatesse de la part de M. Raymond à se retirer?

— La digne madame Falconnet le pensait ainsi, s'écria M. Desinnocends.

— Je me sentais cependant plein de sympathies pour ce jeune homme, dit M. Supplici... Mais la ruine d'une fiimitle change bien les idées... L'alliance que souhaite madame deParrequeminières sera sans doulc elle-même modifiée par un procès qui enlèverait à M. Negogousse une fortune dont a tantbesoin le jeune d'Espipat! Qu'en pensez-vous?

M. Desinnocends ne répondait pas, songeant à Raymond, nullement à René.

— Parlez avec sincérité, dit M. Supplici, feignant de croire que son collègue ne voulait pas s'expliquer.

LK COHÉDIE ACADÉMIQUE. 371

En ce moment, une idée vint à luire dans l'esprit de M. Suppitci, qui vit dans le naïf curé de la Dalbade l'homme sur la télé duquel il était facile d'appeler l'attention. Derrière M. Desinnocends se cacherait l'abbé Supplici. -

— Vous pourriez, cher collègue, dit-il, prévenir M. Raymond de ces graves incidents, sans lui faire savoir toutefois que l'avis vient de moi. Si par la suito je puis être utile à votre protégé, croyez que j'y emploierai tout mon crédit.

De là l'abhéSupplicî se rendit avec plus d'assurance chez Negogousse. Cette conversation l'avait remis dans son assiette.

Il lui restait deux heures avant de revoir Massabrac, cinq heures avant de se présenter chez madame de Parrequeminières, temps immense quand un plan est clairement dessiné.

Plein de confiance extérieurement, M. Supplici aborda Negogousse.

— Cher monsieur, dit-il, à un homme de votre trempe on ne doit rien cacher... Tout accommodement pour votre procès est rompu.

— Que me dites-vous là? monsieur l'abbé.

— Ma douleur est extrême, mais vous serez obligé de plaider.

— Hier soir ce Miissabrac était si accommodant !

— Trop accommodant ! s'écria Supplici.

— Je ne vous comprends pas.

— Pour parler net, cher monsieur, Massabrac ne consent fi abandonner son action qu'à la condition d'épouser votre hlle.

o,Coog[c

373 U COMÉDIE ACADÉHlQVli.

— Donner Paule à Massabrac, jamais ! s'écria Nego gousse.

— C'est bien ce que je pensais, dit le prêtre. Il prit les mains de Negogousse.

— Brave cœur d'or ! Urr aulre eût sacrifié sa fille à ses intérêts... Vous aimez mieui perdre votre procès. Voilà de ces vertus domestiques ignorées qui valent pUis d'un fait que l'histoire honore. En effet, M. Massabrac rêve une union impossible.

— Ma pauvre enfant ! disait Negogousse ; lui faire épouser cet Avignonnais!

— Il est certain que seule une nature exquise peut comprendre mademoiselle Paule ; c'est pourquoi voua avez accueilli la demande du bon Saturnin... Mais ce Massabrac 1

— Si je perds la moitié de ma fortune, c'est pour Paule seulement que je la regrette.

Negogousse se recueillit.

— Enfin, hier soir Massabrac était décidé à traiter.

— Accusez-en le charme que répand mademoiselle Paule et qui a enHammé un esprit sérieux, tel que M. de Poucharramet, au point de lui faire passer deux ans à étudier votre affaire... Massabrac a vu votre fille, il était pris. N'a-t-il pas improvisé aussitôt une assez méchante poésie en patois ? Le jeune fou qu'on appelle Raymond est dans le même cas... L'amour l'a rendu indiscret, et mademoiselle Paule a servi de modèle dans ce compromettant volume de vers dont les gens qui ne s'y connaissent pas ont exagéré la valeur. Enlin, la marquise de Parrequeminières, tombée sous le même charme, vous demande la main de madc-

=, Cookie

LA COMÉDIE AGADËHIQUE. 275

nioiselle votre fille pour son neveu, M. René d'Espipal, un de nos jeunes élégants qui ne ferait qu'une bouchée de la dot de sa future.

— Que me dites-vous là? demanda Negogousse.

— La vérité. Et maintenant j'ai rempli la mission de madame de Parrequeminîères.

— Qu'une fille est difficile à conduire! s'écria Negogousse. Et que me fout à moi tous ces poètes ! Ah ! j'en avais le pressentiment quand je disais à Paule de ne pas me fatiguer la tête avec leurs vers !

— Cependant, dit M. Supplici, qui sait si la poésio na peut guérir le mal qu'elle a causé?

— Parlons d'autre chose, monsieur l'abbé, reprit Negogousse accablé.

— Voilà donc, poursuivit H. Supplici, quatre concurrents : M, Saturnin dePoucharramet, M. Raymond, M. Massabrac et M. René d'Espipat... Sans doute, quand il connaîtra la tournure des événements, M. de Poucharramet retirera sa demande, quoiqu'il ait la priorité... Il a beaucoup travaillé pour sauvegarder ses Intérêts ; mais, moi qui connais sa loyauté, je me Fais fort de son désintéressement dans cette affaire... Il se retirera le cœur navré, sans vous fatiguer de ses demandes... Moi-même j'ai applaudi à son courage et à sa force de caractère; mais M. Massabrac ne reste pas moins en face de deux aspirants.

— Que m'importent Massabrac et ses concurrents !

— Prenez garde, cher monsieur, dit l'abbé; entre ces rivauTi, il en est de sérieux. On ne blesse pas impunément la famille des Parrcqueminières.

o,Coog[c

314 LA COHËDIE ACADÉMIQUE.

— Je n'ai rien à démêler avec madiime de Parrequeminicres.

— Sans doute; mais Massabrac reste toujours avec son procès pendant.

Negogousse était en proie à un aiTaissement que le prêtre jugea à propos de laisser se développer quelques instants.

-~ Il faut pourtant, dit-il, parer à ces dangereux coups.

Negogousse ne répondait rien, tant était grand son accablement. L'abbé fit mine d'être pris d'une vive pitié.

— Je crois avoir trouvé un moyen, s'ocria-t-il. Negogousse releva la tête.

— Il s'agit de poésie.

La tête de Negogousse retomba inerte.

— Prêtez-moi toute votre attention, cher monsieur. Notre seul adversaire dangereux est Massabrac, et II est important qu'il se désiste,.. Ce Massabrac a une vanité considérable. Nous jouerons de sa vanité, comme d'un instrument. 11 existe une place vacante de mainteneur aux Jeux-Floraux; avec mon aide Massabrac l'obtiendrait sans contredit. Faites savoir que vous donnerez la main de mademoiselle Paule à celui qui obtiendra le fauteuil. Cette condition, les concurrents l'admettront... Massabrac consentira à abandonner le procès et à transiger si je lui fais avoir la voix de mes collègues... Me laissez-vous carte blanche?

— Paule consentira-t-elle? dit Negogousse.

— Trois jeunes gens sont sur les rangs : Saturnin, M. Raymond et M. d'Espipat... Je ferai croire à Mas-

r,A COmiDIE AQUEMIQUE. 275

sabrac qu'il triomphera d'eux facilement. Ce petit Raymond n'a aucune chance à l'Académie; madame de Parrequeminières dispose d'une trop forte Influence, [testent donc deux choix honorables : ou une alliance avec la maison des Parrequeminières, ou un mariage avec M. de Poucharramet.

— Ne disiez-vous pas , reprit Negogousse, que M, d'Espipat était homme à croquer la dot?

— Sans doute.

— Je ne vois pas dans cette alliance un avenir pour Paule.

— Est-ce que mon inlluence n'est pas telle que je ne vous débarrasse de ce futur? M. de Poucharramet a tous les titres qui le recommandent au suffrage des membres de l'Académie. Lui seul sera nomme.

— Alors, dit Negogousse, tout va bien.

— Parfaitement. Et maintenant, dit l'abbé avec un singulier sourire, je vais porter de bonnes paroles à Massabrac.

o,Cooglc

— Il faul que Raymond prenne courage, avait dit i'abbé Desînnocends à la veuve.

— Mon fils, prends courage ! s'éciia madame Vu\coonet alors que mille illusions s'ébattaient dans le cœur de l'amoureux.

— Paule ! s'écria Raymond. Il s'agit de Paulel La veuve ne répondait pas.

— Parle, ma mère, je t'en prie.

La veuve prit les mains de son fila.

— Bien des fois, ditetio, j'ai songe aux dangers de l'amitié que tu portais à mademoiselle Paule... lin pressentiment m'avertissait que tu te préparais des traverses... Les jeunes gens ne raisonnent pas; ils se jurent fidélité pour toujours... Ah! mon enfant, engager sa vie, jeune, tu ne sais pas ce que c'est... J'aurais voulu t'épargner des désillusions...

— Je ne te couiprends pas, ma mère.

„ ...Cookie

LA COHËDIC iCADÉKlQVË. 977

— M. Negogousse est peut-être à la veille d'être

— Tant mieux ! s'écria Raymond.

— Je lis dans ton cœur, mon pauvre enfant. . . Saus dot, mademoiselle Paule devient ton égale...

— Oui, faisait Raymond plein de joie.

— Mais un négociant qui a joui d'une grande fortune ne consent pas facilement à avouer sa misère en public... Si, par un arrangement, M. Negogousse essayait de rétablir ses affaires, te jelterais-tu à la traverse?

La veuve s'arrêta. Raymond ne la pressait plus de continuer.

— Celui qui a possédé longtemps un riche hôtel n'habite pas sans chagrins une petite maison semblable à la nôtre. Paule a été élevée dans le lu\e; son père ne lui refuse rien... Pour rétablir cette fortune chancelante, il se présente quelqu'un qui demande mademoiselle Paule en mariage.

— Elle a refusé?

— Non, dit madame Falconnel,

■^ Ah ! s'écria Raymond d'une voix altérée, je ne l'aurais pas cru'.

En face de ces confidences accablantes, Raymond ne demanda pas d'autres détails. 11 avait foi en su mère.

Massabrae tomba moins facilement dans le piège, et sans s'inquiéter de la présence de l'abbé SuppUci, se laissa aller â un chapelet de jurons qui se termina par un hippobosco plein de rage.

Lui, le roi des félihres, était pris pour un dindou-

wo, Cookie

letto ; il ne parlait de rien moins que d'escrabouchi- HflC Kegogousse, Et serrant le bras de M. Supplici,il lui donnait un modèle de sa force escnibouchinante.

C'étaient des imprécations en langue félibrigc qui s'échappaient de sa bouche avec une profusion méridionale.

— Lou sang de moiin cadabre boui et rebouî dins moun cor, s'écria le Provençal en regardant le prêtre d'un air terrible.

L'abbé Supplici essaya de démontrer à Massabrac que le sang de son cadavre pouvait bouillir et rebouillir dans son cœur pour une cause plus digne d'un troubadour; mais on n'apaise pas facilement la tempête de langage d'un Avigiionnais,

L'iro bouroulant si tripo (la colère bouleversant ses tripes), suivant ses propres termes, Massabrac enveloppait Negogousse et le prêtre dans une même colère; il ne parlait rien moins que de brandir l'épéc.

— Massabrac l'espasso brandasso! s'écriait-il. Les duels félibrants sont peu dangereux. On se jetic

habituellement à la tête une injure de galoupin, à quoi l'adversaire riposte par coucaro {va-nu-pieds). Le duel est terminé; cinq minutes après, les adversaires les plus enragés ne s'en souviennent plus.

L'abbé Supplici était résigné à subir toutes les épitliètes du dictionnaire provençal populaire avant d'exposer son plan.

— Un Massabrac a raison de brandir son épée, ditil, mais l'épée poétique, ta véritable arme qui convienne au roi des félibres... Que vous ai-jcdit, cher monsieur, en vous invitant à venir à Toulouse? Qu'un

Ik COMÉDIE ACADÉMIQUE. S7Q

rauleiiil était vacant à l'Académie des Jeux-Floraux, et que j'userais de toute mon influence pour le faire obtenir à celui qui déblaye le sentier où marchaient nos anciens troubadours.

Noslro-Damo ! vous parlez d'or, monsieur l'abbé.

— Eh bien, continua M. Supplici, le fauteuil qui est dû au restaurateur de la langue félibrige sera occupé par celui qui obtiendra la main de la belle Paule, comprenez-vous?

Cataclan ! s'écria Massabrac, que dites-vous là?

M. Negogousse était disposé à accepter vos conditions, vous le savez. Au moment de conclure, vous avez souhaité la main de mademoiselle Paule, ce à quoi je n'ai pu répondre de mon propre chef. Or il est arrivé que deux demandes avaient déjà été adressées à a. Negogousse par trois poêles.

— Des frandhot sans doute, dit Massabrac, parlant des gens du centre de la France avec le même ton que s'il les avait traités de giaour.

— Oui, des poètes français, dit M. Supplici... Embarrassé de ces demandes et ne pouvant les écarter sur l'heure, M. Negogousse a décidé qu'il accorderait sa fille à celui des concurrents qui obtiendrait un fauteuil au Capitule...

— Ooou rirelou ventre me petto, s'écria Massabrac. A moi le fauteuil ! Qui oserait se mesurer avec Massabrac, que l'ÀT-mana prouvençau appelait dernièrement encore le triounfte d'Avignon ! Tous ces misérables /'rancAimans n'ont pas le sangpafWoïo, et leurs rimes manquent de l'orthographe félibrenco! Massabrac au Capitole ! Quel admirable espétacle !

980 U COJIËDIE AUDÉHIQUE.

Venfàntounetto est à moi, je vous le garantis. Je te m'en vas l'écrire à l'ami Montagnagout...

— Montagnagout ? dit le prêtre.

— Vous ne connaissez pas Montagnagout, monsieur le curé?

— C'est la première fois que j'entemls son nom.

— Qu'est-ce que vous failes donc au Capitole? Il est temps que je m'assiste dans te fauteuil... Ah! vous ne connaissez pas Montagnagout? Et Diouloufet, avEzvous entendu parler de Diouloufet?

— Les devoirs de mon ministère m'empêclient de me rendre un compte exact de ce qui se passe chez nos voisins les Provençaux.

— Ne pas connaître Montagnagout ni Diouloufet me ferait hésiter à entrer dans votre Académie, si Venfàntounetto Paule n'était là pour assurer ma récompense. Enfm vos académiciens ne sont pas de première force, puisqu'ils n'ont pas même entendu la renommée proclamer les noms de Montagnagout et deDioufoufet... Vous avez certainement eu vent de Uejmonencq?

L'abbé Supplie! cherchait un moyen pour échapper à ce déluge de noms.

— Vous ne connaissez pas Rcjmonencq? Lou tron de Diou te cure ! C'est impossible qu'on ignore l'existence de Reymoncncq. Un ignorant peut ne jamais avoir mis le nez dans les œuvres de Montagnagout et de Diouloufet; mais Reymonencq, après Massabrac, peut se présenter hardiment.

— Je suis heureux, dit l'abbé, que vous me révéliez l'existence de Reymonencq. J'en ferai mon prollt,

o,Coog[c

— Au moins, s'écria Massabrac, tous connaissez Pompée Ladurance?..,

— Attendez que je me recueille, dit l'abbé feignant de se souvenir de Pompée Ladurance.

— Il faudrait être apouthicare pour ne pas connaître Pompée Ladurance...

— Maintenant, en effet, je crois me rappeler M. Pompée Ladurance, dit l'abbé.

— Rappelez-Tous sérieusement, monsieur le curé, car mon entrée au Capilole sera suivie de celle de Montagnagout, le berger félibre qui a chanté le cachât odorant.

— Le cachât ! s'écria M. Supplici.

— Froumage si vous aimez mieux, l'odorant froujnage.l^Toal lejmonde a été d'accord|que ce morceau poétique embaumait VÀrmana prouvençau pour lou bel an de Dieu 1833.

— Parfaitement, dit l'abbé pressé dejquil ter Massabrac.

— Un instant, monsieur le curé. Vous me promettez qu'aussitôt que je serai assis dans le fauteuil, |après la mort d'un de vos avoucats ,laiT^je mejsuis|laissé dire qu'il y avait trop d' avouent s dans votre Capitole, vous m'aiderez à faire arriver Diouloufet ie'pindarique, l'intrépide Reymonencq, le fa cétieSxj Pompée Ladurance et le sublime auteur du cachât odorant,

— C'est convenu, dit l'abbé.

— Cliquo-claquo ! s'écria'Massabrac, vous aurezjà une rude bande defélibres...

— Oui, dit l'abbé en faisant quelques^pas.

— MÔledicieurë ! Nous riverons les clous de ces

S88 LA COJIEDIE ACADÉMIQUE.

franchimans qui osent cracher dans l'aïoli de la poésie.

— C'est entendu, dit M, SuppUci... J'en parlerai âmes collègues.

Massabrac frappa un violent coup de sa large main sur l'épaule de l'abbé.

— Noum de sort ! II ne s'agit pas de parler. 11 faut dire : C'est fait.

— Nous sommes d'accord, ditM. Supplici craignant que la terrible main ne s'abattit de nouveau sur lui.

Il alla vers la porte. Massabrac le tira rudement par le bras.

— Dîtes-moi voir un peu les noms des félibres.

— Quels noms?

— Samipabié t Les noms de tout à l'heure.

— Oui, dit le prêtre se mordant les lèvres, j'entends bien : les noms de l'auteur de l'odorant fromage.

— Cachât si tous voulez... Vous dites froumage; à Avignon nous disons cachât!... Je vois bien que vous ne voua rappelez plus les noms de notre pléiade ; mais, comme vous avez bonne volonté, je vous laisse aller pour aujourd'hui.

Ayant introduit avec précaution le bout des doigts dans l'étau de la main de Massabrac, M. Supplici descendit l'escalier. 11 était à peine à la troisième marche, qu'il entendit la voix du félibre lui crier :

— Souvenez-voua de Montagnagout.

— Oui, dit le prêtre.

■ — N'oubliez pas Diouloufet.

— C'est convenu, dit M. Supplici hâtant lepas.

— Que sans cesse retentisse à vos oreilles le nom de l'intrépide Reymonencq.

L»-,...Cuo^^lc

U COHÉDIE; A€flDËM[QUF:. 283

— Au diable ! se serait écrié volontiers le prêtre.

Il était descendu lorsque la cage de l'escalier fut remplie du nom de Poni[)ce Ladurance que hurlait Massabrac.

Dans le corridor, M. Supplici se secoua comme un barbet qui sort de Teou. Il était plus meurtri encore de la façon de discuter du féiibre que de ses poignes brutales. Avec sa parole bruyante, Massabrac eût rendu sourds ceux des mainteneurs qui ne l'étaient pas ; avec de telles secousses, le Provençal eût abrégé les jours d'au moins vingt Illustres sur quarante.

On comptait dans l'Académie divers vieux singes, quelques-uns particulièrement remarquables par des poitrines bizarres et des épaules déjetées; mais ces singes faisaient oublier leur triste mine par un langage choisi. Un homme qui parlait d'escrabouchinar ses rivaux ne pouvait siéger au Capîtole.

L'abbé Supplici sourit intérieurement. Le féiibre était impossible. 11 suffisait de le tâcher sur quelques singes illustres pour le perdre à jamais.

Saturnin regagnait du terrain. Une entrevue avec madame de Parrequeminières devait décider du sort (lu protégé de M. Supplici.

En entrant dans le salon de la marquise, le prêtre jirit un autre ton.

— .l'ai rendu visite, madame, selon vos instructions, a Negogousse. . .

— AU! s'écria madame de Parrequeminières... Mon neveu peut-il se présenter ?

— Certainement, madame la marquise ; M. Nego-

L»-,...Cuo^^lc

iU LA COMÉDIE ACADÉMIQUE.

gousse s'est monlré on ne peut plus flatté de ce projet . d'aitiance...

— Vous élesun ange, monsieur l'abbé !

— C'est à vous, madame la marquise, qu'est dû ie compliment... S'occuper avec tant de zèle d'un jeune parent, tenter par une alliance de l'enlever aux séductions mondaines, avoir découvert une jeune fille riche, belle et modeste, sont de ces faveurs que la Providence accorde seulement aux êtres qui en sont dignes...

— Avouez, monsieur l'abbé, que dans cette mission dont je vous sais le plus grand gré, vous avez donné la main à la Providence pour la guider?

— Madame la marquise, la Providence a des vues impénétrables que nul humain ne peut se flatter de sonder... Quelquefois elle semble prendre le chrétien sous sa protection et le mène par une route bordée de fleurs, au bout de laquelle f e trouve un chemin inextricable plein de dangers.

— Nous n'en sommes pas là heureusement, s'écria madame de Parrequeminières,

— Non, mais...

— Parlez, l'abbé; vousme faites trembler... Y a-t-il quelque obstacle qui empêche René de se présenter ?

— Quant à ce qui louche M. d'Espipat personnellement, non... Il jouit des mêmes droits que ses concurrents...

— Ses concurrents! s'écria la marquise. Il y a donc des concurrents... René ne les craint pas... Connaissez-vous dans Toulouse un plus aimable cavalier ?

— M.Negogousse, dit le prêtre, me parait tenir plus

o,Coog[c

LA COUÉDIE ACADÉHIQVE. !S}

aux qualités intellectuelles qu'auxavantages physiques.

— René ne vous semble-t-il pas, monsicui' l'abbé, joindre l'esprit aux séductions extérieures?.,.

— En effet, madame la marquise, M. d'Espipat a beaucoup d'esprit; vous ne sauriez trop appuyer sur cette corde... J'ai lu et relu son charmant volume de poésies... Le badinage qui convient à la jeunesse s'y mêle à des accents qui montrent ce qu'un jour le public est en droit d'allendre d'une maturité due à la connaissance de la vie ; mais...

— Yous êtes terrible avec vos mais, monsieur l'abbé... Savez-vous que ce que vous me dites là est tout à fait bizarre ! Un Negoffousse, un marchand d'huiles, un pitcharrou qui exige d'un gendre noble et titré des facultés intellectuelles, cela renverse toutes mes idées.,,

— Madame la marquise, accusez-en l'Académie des Jeux-Floraux qui, jusque dans la bourgeoisie, a semé des graines poétiques...

Alors le prêtre développa le prétendu plan de Negogoussc, d'accorder la main de sa fille à celui qui ob' tiendrait te siège vacant au Capitole,

— C'est charmant, s'écria la marquise. . . René sera nommé... Son élection ne fait pas un pti.

— M. d'Espipat, en effet, a de nombreuses chances.

— Il les a toutes... Vous nous aiderez, monsieur l'abbé...

— Même contre cecandidat distingué que, madame, vous vouliez bien appeler le jeune barde.

— M. de Poucbarramet ne saurait tenir contre un d'Espipat...

386 LA COHËDIE ACADÉMIQUE.

— C'est mon avis, madame ; avec ménagement je l'ai fait entendre à ce jeune homme que jusqu'ici je protégeais...

— On lui réservera le prochain fauteuil. Dites-le lui de ma part... Je suis toute dévouée à l'auleur des Stances du Prêtre mourant; mais mon René passe avant tout.

— Alors, madame la marquise, nous écartons M. Laflitte-Vigordanne, qui avait promesse absolue du premier fauteuil.

— Il est si facile de promettre, dît madame de Parreqneminières. Une élection dépend absolument des événements... Un protestant, par exemple, qui défendrait le pouvoir temporel du Pape, l'emporterait naturellement sur tous les candidats... Au moment où il se présentait, M. Lofritc-Vigordanne était possible. La candidature de René, que vous-même m'engagez à porter, fera que ce fauteuil qui recule pour M. Laffite-Vigordanne lui semblera plus rayonnant encore... D'ailleurs, M, Laffite-Vigordanne n'aspire point à la main de Paule.

— Qui sait! Il est célibataire.

— Monsieur l'abbé, il faut parler franchement. Mon gentil René n'a pas le sou.

— Ah! dit M. Supptici.

— Ne le savicz-vous pas?

— J'ai tant à faire dans la vie, que je m'occupe rarement des affaires d' autrui.

— Paule se donne le luxe d'un marquis. René s'installe à Toulouse. 11 rend aux d'Espipat Téclat que leur avait enlevé la gène. C'a été l'unique préoccupation de

o,Coog[c

LA COHÉDIK ACAUÊHIOUli. 2S7

toute ma vie de trouver une ricliG héritière pour mnu neveu. Nous avons la riche héritière.

Le prêtre secoua la tète et prononça une interjection qui arrêta court la marquise.

— Dans le commerce, dit M. Supplici, il y a des surfaces brillantes sous lesquelles se cachent des gouffres.

— Que me dites-vous là ?

Alors le prêtre conla à la marquise le procès Massahrucdans tous ses détails. H n'épargna à madame de Parrequemiiiières aucun détail de chicane, choisissant des mots juridiques aussi terribles que ceux d'une maladie nouvelle.

L'abbé ne cacha pas son rôle de médiateur dans cette affaire, laissant croire, toutefois, que Massabrac avait de grandes chances pour arriver aux Jeux-Kloraux ; bref, il fit un tableau si sombre de la situation de Negogousse, que la marquise répondit:

— Cela ne fait plus notre affaire.

Un éclair de joie traversa le cœur du prêtre ; mais il jugea prudent de ne pas laisser madame de Parrequeminières sous le coup de cet abattement.

— Monsieur d'Espipat n'est-il pas reçu avocat? demanda-t-il.

— Je crois que oui. Ce n'est pas là ce qui enrichira mon gentil neveu. Que peut avoir de commun un d'Espipat avec les tribunaux?

— Peut-être M, le marquis, en vue d'obtenir la main de mademoiselle Paule, consenlirait-il à sondei' les obscurités de l'affaire pendante entre Negogousse et Massabrac.*

.Cookie

LACOUËDIE AGADÉUIQUE.

— Jo garantis que René n'aura pas le courage de e une feuille de papier timbré.

— Il y en a plus de deux cents, dit froidement bbé.

— René a été élevé pour la vie active... S'il était permis aujourd'hui d'acheter un régiment comme aux glorieuses époques de notre histoire, mon neveu eût été un parfait colonel. Mais songer à faire asseoir René devant un bureau au milieu d'affreux dossiers, il me répondrait avec raison que c'est le lot des hommes d'affaires ou des intendants... D'après ce que vous me dites, je regrette médiocrement cette petite Paule... Sans dot elle redevient une boui^eoise qui a grand besoin d'être déniaisée.

René entra sur la fm de l'enlietien. Le prêtre reprit :

— Je suis un peu de votre avis, madame la marquise... A part moi, je pensais que vous marquiez un enthousiasme peut-être excessif pour la fille de Negogousse, si l'enthousiasme n'était pas le signe des nobles cœurs...

— Une beauté du diable, dit la marquise.

— Une figure ingénue...

— Manque de grand air... Elle n'a pas les signes qui appartiennent seuls à l'aristocratie.

— Education bourgeoise, reprit M. Supplici...

— Nous aurions bien du mal à la dresser, continua la marquise.

— Sans doute ; elle a atteint une partie de son développement.

— Souvent je me demandais ce qu'nprcs le mariage on ferait du pore.

U GOHËDie ACADËHIQDE. 289

— Là élail la difficulté. On ne renie pas un père.-

— Ce Négogoussc pue l'huile.

— Nécessairement.

— A un moment, cette petite Paule nous eût froissés par ses sentiments de fille Je marchand.

— De profundis ! s'écria René en embrassant madame de Parrequeniinières.

— Tu nous écoutais, mauvais sujet...

— Chère tante, j'avais entendu dernièrement vos litanies en l'honneur de mademoiselle Paule; aujour* d'hui vous me faites assister à l'enterrement de ses brillantes qualités... Le feu d'artillceeat tiré.

— Monsieur l'ahbé, dit madame de la Parrequeniinières, je me recommande à vous si vous aviez connaissance de quelque riche héritière qui comprenne ce brave cœur.

■ — Monsieur, ajouta René, prenez votre temps,,. Je ne suis pas pressé.

C,K,glc

Le bruit des conditions apportées à la conquête de Paule se répandit dans la ville. Un des premiers Raymond l'apprit par les clercs de l'étude, et son amoui' redoubla; mais quels nombreux soucis s'emparèrent de Itaymond! On citait dans Toulouse divers aspirants, et son nom n'était pas même prononcé, lui <[ui avait clinnlé les cliarmes et la beauté de Paule 1 C'étaient pages perdues que ce volume de poésies sur lequel il avait tant fait fonds.

Un si vrf enlliousiasme avait été dépensé en faveur de Itaymond qu'il ne restait plus ntainteuant de cris ■ de protestation a l'opinion publique. Pour ne pas avoir deviné qu'il s'agissait de Paule, les amis eux-mêmes de Baymond étaient à cette heure accusés par l'amoureux de ne pas comprendre son œuvre.

Raymond eât pu nommer Paule, dire en public :

^- C'est elle qui m'a inspiré !

U COMÉDIE ACASËIIIQUE. 301

Il avait la pudeur de l'honnête homme, ne voulant livrer ni son secrcL ni le catalogue des beautés de celle qu'il aimait. 11 lui répugnait de mettre le public dans la confidence de la couleur de sei cheveui, de ses yeux.

Peu importail à Raymond que le lecteur comprit qu'il aimait une femme; il eût été blessé que ses poé* sies désignassent telle femme. Ces délicatesses, comprises par si peu d'artistes, résultaient du sentiment qu'avait Raymond de ne pas profaner une femme en la désignant aux regards de tous.

£n apprenant ia nouvelle de ce singulier concours, Raymond fut tenté de briser son amour. Raymond était surtout profondément ulcéré de trouver un rival dans un ami. La pointe de l'épée de René, lorsqu'elle perça sa poitrine, le fit moins souffrir que ce qu'il regardait comme une traîtrise.

La rivalité d'un ami est cruelle! Dépose-t-on des trésors d'affection dans le cœur d'un homme pour les reprendre comme des titres à la Bauqne? li y a dans les attaches de deux cœurs d'homme quelque chose de profondément scellé qui résiste malgré les tiraillements. Cela ne casse pas du premier coup; même quand toute amitié est brisée, il revient des boutTées de souvenirs d'autant plus amers qu'ils étaient plus tendres jadis,

Raymond se jura de ne plus revoir Paule. 11 voulut condamner sa fenêtre, tendre de sombres rideaux les vitres au travers desquelles lui était apparue l'image de la jsune fille. Rancunes d'amoureux qui ne tiennent pasl L'homme n'en était pas moins désespéré.

La politi(|ue de l'abbé Supplici l'avait conduit à répandre dans Toulouse la nouvelle du concours au fauteuil des Jeux-Floraux que couronnerait la main de Paule. Cette union présentée sous le couvert poétique devenait une de ces légendes chères aux Méridionaux. Battu dans ses plans primitifs, le prêtre compliquait la situation des deux concurrents, LafTite-Vigordane et Eseanecrabe, de telle sorte que les quatre prétendants représentaient pour le populaire un appel à tous les poètes de France.

Quoique jouant cartes sur table, M. Supplici cherchait à lire dans le jeu de ses adversaires. Une nouvelle lecture des poésies de Raymond lui prouva que sous chaque vers se cachait un fait réel, non une idéalisation.

Le voisinage des deux amants, les fenêtres qui se faisaient face, diverses pièces intitulées Contemplations àun balcon, firent qu'il engagea Negogousseà changer sa fdle d'appartement, le prêtre étant certain que du boudoir s'échappaient les dangereux regards qui avaient troublé le cœur de Raymond.

Negogousse hésita d'abord à éloigner Paule de la chambrette qu'il avait fait décorer à son intention. Ce séjour était si agréable à sa fille! Mais M. Supplici ayant montré au marchand M. De.^innocends qui se rendait un soir chez la mère de Raymond, c'en fut assez pour ranimerl'irritation de Negogousse, qui voyait un complot tramé dans la maison de la veuve. Aussi bien M. Supplici tourna la difficulté en proposant devant Paule de déposer dans sa chambre les dossiers de l'affaire Massabrac, afin que Saturnin put les consul-

LA COHËDlEi ACADËHIQ: E. 30:1

ter à son aise sans déranger les habitants de la Maison de pierre.

Paule n'osa refuser, croyant à la parole de l'abbé Supplici, qui priait la jeune fille de perineltre qu'on disposàldesa chambre pendant quelques jours seulement; mais Ncgogousse et le prêtre échangèrent un regard de satisfaction d'avoir élevé une barrière entre les deux amants, sans que Paule pût en être alarmée. Ainsi fut établie autour de la Maison de pierre une sorte de barricade, qui empêchait toute communication (lu dehors.

A cette heure le nom de Paule emplissait la ville. Chacun discutait sur l'heureux candidat qui devait obtenir la main de la jeune fille.

La Restauration, qui a déjà rendu compteà l'art du singulier courant d'idées d'où est né te troubadourisme, a laissé son empreinte de Lindor sur la plupart des créations littéraires et artistiques de l'époque. A la suite de la rénovation grecque que David aflirme nettement sous la République, ce courant est tout à coup arrêté par un retour aux panaches blancs de Henri IV, mélangés de boites à créneaux, de néfastes tuniques abricots, de collants désastreux.

Le grand poëte s'appelle M. de Marcbangy, le peintre, Fragonard ; jamais les siècles futurs n'auront assez de railleries pour un tel accouplement artistique : la réaction contre Marie-Joseph Chénier, Méhul et David a produit une école qui entrevoit le moyen âge monarchique sous la forme d'un castel.

Le bruit qui se faisait dans la ville à propos du futur concours aux Jeux-Floraux donna naissance à une

:..... CUO^^IC

!jy4 LA COHÈDIË ACAUÉMIQUE.

romance que quelques Toulousains d'aujourd'hui se rappelleront peut-être avoir entendu accompagner sur la guitare par leurs mères.

Il existait une légende de la belle Paule au seizième siècle. On doit à un galant mainteneur des Jeux-Floraux le pendant composé en 1834, sous l'influence de la poétique de la Restauration :

A Toulouse était une belle, La Belle Paule élait son nom.

A l'huis de son chnrmant giron

Cupida taisait sentinelle.

Hais au petit Gascon, La dame disait : — Non, Kon, Qont

Qu'il était coupable, l'abbé Supplici, par ses intrigues académiques, d'avoir agité tellement l'opinion qu'un barde du pajs pût composer ce morceau où, indépendamment de Cupida, de Vhuis, de l'Amour, surnommé le petit Gascon, il était question de marchand à la riche escarcelle, de pimpants muguets nécessairement aux aguets, souHIant aux oreilles de la jeune fille mignonnes paroles.

L'air cadrait avec la poésie, et la mélodie eût été merveilleusement appropriée à une tabatière à musique. La romance trouva des fanatiques dans une contrée où peuvent se promener en siireté des gens qui se couvrent de la rime comme d'un bouclier pour appeler une jeune fille une pastouroulette.

Paule s'était emparée de l'imagination toulousaine. Paule renouvelait la légende ; elle était soumise aux commérages des portiers poétiques de son temps.

MO, Cookie

LA comédie: ACADËIIIQUE. 3ffî

Seule, isolée dans la Maison de pierre, Paille eût entendu cette romance chantée par les pécheurs de l'Ue dé Tounis, qu'elle n'eût pas compris que sa personne occupât à tel point l'opinion publique.

Raymond s'en montra plus préoccupé. La romance était devenue populaire; les clercs la fredonnaient à l'étude de M* Trebons. Un succès poétique si considérable fit douter l'amoureux de la valeur de ses poésies. Car les esprits inquiets, à qui manque l'envergure du génie, souffrent vivement du succès des œuvres sans accent, se demandant en vertu de quel principe ils peuvent affirmer qu'euic-mémes ne sont pas des êtres médiocres.

Si une œuvre vraiment forte réchauffe le cœur, l'anime et sert d'excitant dans les époques de pénurie poétique aux natures qui manquent de ressorts, le déluge de méchantes rimes, l'entassement d'inventions sans art ni conscience, les encouragements accordés à des productions misérables, peuvent accabler les hommes doués de belles facultés qui ne sont pas doublés par la volonté de triompher de pareilles misères.

Raymond se demandait avec amertume : Le public qui répèle de tels couplets peut-il être le même que celui qui a souscrit à mes poésies?

Un regard de Paule eût dissipé ces mélancolies.

Paule n'apparaissait plus à la fenêtre.

Et un jour Raymond avait surpris devant une table Saturnin semblant avoir pris possession de la petite chambre, jadis si rayonnante !

A quelque temps de là René rencontra Raymond, se dirîgoant du côlé de l'étude. Raymond pressa le pas et baissa la tête pour ne pas apercevoir son rival. Ce manège était si significatif qu'il ne put échapper à Bené. Il courut après Raymond, lui prit les mains avec affection, manifestant son étonnemcnt de cette singulière froideur. Raymond l'assura qu'il n'en était rieii, répondit évasivement et prélexta des travau^c pressés pour prendre congé.

Bené, ayant fait part à Loubens de cette rencontre, remarqua également une certaine réserve sur les traits du journaliste.

— Raymond, dit Loubens, peut-il sauter au cou d'un rival que personne ne s'attendait à voir surgir subitement?

— Un rival! Explique-toi, dit René qui ne soupçonnait pas l'amour de Raymond pour Taule.

U COHËDIË ACADÉU[QI!E. 3R7

M. Supplici, jugeant Raymond dangereux, l'avait rayé de In liste des concurrents. Cliezmadame deParrequeminières on ne regardait comme aspirants à la main de Pauie que Saturnin, Massabrac, Laffitte-Vigordanne et E^canecrabe.

Alors )e journaliste apprit à îlené ce que les amis de Baymond pressentaient seulement à celte heure : que les poésies du clerc s'adressaient à Paule. Ne devait-il pas renier l'ami qui entrait en lutte contre lui?

— Quelle complication est-ce là? s'écria René se demandant dans quel but M. Supplie! avait caclié les prétentions de Raymond, celui de tous qui, par son amour, avait le plus de droits a la main de Paule.

Ceci ne semblait pas clair au jeune homme, qui marchait droit dans la vie. Pour la première fois il réfléchit, s'entretint longuement de ce sujet avecLoubens et se fit donner, sur le compte des divers concurrents, les quelques détails que le journaliste connaissait.

René se perdait à chercher l'enchaînementde cette intrigue dont il saisissait à peine quelques fils. Le docteur Gardouch, qu'il consulta à ce propos, s'emporta comme d'habitude contre l'Académie, mais ne put donner de renseignements particuliers sur le prêtre qui mettait en jeu tant d'aspirants à la main de Paule.

— Il faut nous tenir sur nos gardes, dit Gardouch,

— Je vais prévenir Raymond, reprit René.

— Gardez- vous-en, mon cher d'Espipat... Continuez à jouer votre rôle devant l'opinion publique. Il est utile que chacun croie que vous aspirez à devenir

29« LA COHËDIE ACADÉMIQUE,

l'époux de la fille de Negogousse. . . Par là, vous aurez un pied dans la maison et connaitrez le fond de la pensée de nos adversaires... S'il est possible de sauver Raymond, nous le sauverons; maïs épargnez-lui la connaissance de ces intrigues.

A cette heure, les fils tenus par M. Supplici étaient renoués, offrant une trame régulière. Grâce à d'activés démarches, le pretre était certain de l'élection de Saturnin.

Laffitie-Vigordanne et Escanecrabe n'apparaissaient qu'à l'état d'utilité dans cette comédie.

Massabrac s'était désisté de son procès. Sans armes contre Negogousse, il semblait douteux que le représentant de la langue féiibrige Htson entrée triomphale nu Ca pi tôle.

Un mur séparait Raymond de celle qu'il aimait ; ce mur, il lui était interdit de le franchir.

Chaque nuit, l'amoureux la passait à sa fenêtre, les paupières non pas baignées de larmes, car les dou-< leurs ne sont rien qui coulent avec les pleurs : c'était une mélancolie poignante et sourde. Raymond ne se plaignait pas. A qui se plaindre? A sa mère? Madame Falconnet semblait éloignerun cruel entretien. Unjour elle avait dit à son fils : Pauvre enfant ! d'une voix qui accusait de tels déchirements, que Raymond craignait qu'une confidence ne fit jaillir des sanglots comprimés.

1! préférait la résignation muette de sa mère, qui, maintenant, tantôt courbait la tête sur son ouvrage, tantôt allait et venait, pour éviter par cette apparente activité de revenir sur un grave sujet.

MO, Cookie

LA COMÉDIE AGAOÉHIOUE. 20Q

El cependant madame Falconnet jetait des regards soucieux sur son fils, inquiète d'un chagrin qui n'avnit ni relâche ni détente. Elle craignait que dans ce cœur plein d'amertume une nouvelle goutte ne s'ajoutât; elle craignait une de ces maladies morales qui mettent la raison en danger.

La mare avait senti en elle ces symptômes quand, après le duel, Raymond fut ramené dans un état désespéré. La pauvre femme constata en elle des faiblesses cérébrales dont son fils, qui était sa vivante image, pouvait ressentir les atteintes. Un jour, un trouble particulier s'était emparé de la veuve qui, effrayée, eut assez d'empire sur elle-même pour éviter les rires qui tentaient de se grelTer sur sa douleur.

Rire et souffrir ! Posséder une moitié de cerveau assez saine pour constater que l'autre échappe à la volonté, ce sont d'alTreuses tortures pour les natures délicates.

Madame Falconnet avait vu de près la folie avec son troublant cortège. Elle craignait que Raymond ne fût visité par la même hideuse hôtesse. C'est pourquoi elle interrogeait les yeux secs de son (ils, son visage pâle, son air sombre, cherchant quelle diversion elle pourrait jeter à travers ce profond chagrin.

Si une lueur d'espoir d'obtenir la main do Paule eilt été permise, la mère de Raymond se fût jetce aux pieds de Negogousse ; elle eût versé des torrents de larmes pour l'attendrir ; elle n'eût pas quitte la place sans le consentement du marchand au bonheur des deus enfants.

Il ne fallait plus songer à cette union !

300 U COUÉDIB AGAIiËHIQUE.

M. Desinnocends avait montré l' impossibilité de ce rêve. Confident naïf de l'abbé Su|>plict, M. Desinoocends croyait à la ruine de Negogonssc, au mariage de Massabrac et de Paule.

Toute espérance devait donc être bannie, suivant le prêtre, qui, toutefois, recommandait à madame Falconnet de lui amener Raymond. M. Desinnocends, quoiqu'il fût ignorant des remèdes pour guérir un amour traversé, comptait sur son trésor de consolations. De nombreuses douleurs lui avaient été conlîées qu'il assoupissait, s'il ne les guérissait pas. Misères, ruines, chagrins domestiques, maladies, mort trouvaient dansie cœur de M. Desinnocends des onguents doux et onctueux dont la vertu étonnait le bon prêtre lui-même.

La cbarité, cette plante qui pousse si rarement dans le cœur des hommes, donnait des fleurs sans cesse épanouies d'où M. Desinnocends tirait ces onguents.

Et pourtant Raymond, quoique pressé par sa mère, n'allait pas chercher de consolation auprès du curé de la Dalbade ! Grave sujet d'inquiétude pour madame Falconnet que Raymond aurait pu surprendre la nuit, collée au seuil de sa porte, écoutant les plaintes s'échapper de la poitrine de son fils.

Elles sont immenses les tendresses que déploient les mères pour les nouveau-nés. Le moindre cri les trouve debout. Plus de sommeil pour ces êtres si faibles ! On ne sait dans quelarsenal les femmes puisent ces forces. Madame Falconnet était en éveil pour Raymond amou' reux comme pour Raymond enfant. Les perceptions de la mère étaient revenues aussi exquises qu'à l'époque

LA COHËDIB ACADËHIQUE. 301

où elle nourrissait celui qui lui faisait oublier le mari qu'elle avait perdu.

Raymond sortait.

Sans savoir où il dirigeait ses pas, la mère suivait d'un regard intérieur son fils par les rues. Elle l'eût vu à deux lieues de là. Raymond n'avait pas besoin de se confier à sa mère ; elle entrait en lui, constatait sea brûlants chagrins. Il lui suffisait de mettre la main sur ses yeux. Pas un souci de Raymond qui lui échappât. Ses pensées, elle les pensait à la même heure.

— <rai peur} dit-elle à M. Desinnocends, qui, fa figure soucieuse, songeait à ces durs et admirables privilèges que communique une vie chaste à la maternité.'

wo, Cookie

Mamette allait et venait dans la maison, lorsqu'elle entendit Paule qui chantait : Vole, mon cœur, vole ! mais d'un singulier accent. Ce n'était plus la voix de cristal de la jeune liUe ; l'air de la chanson semblait revêtu d'un crêpe. Ceci étonna la vieille servante, qui ouvrit la porte.

Paule était assise devant la fenêtre, les yeux baignés de larmes.

Pour la première fois, Mamette essuya un mouvement de dépit de Paule, qui, voulant rester seule, se gendarmait contre la vieille servante.

— Une autre fois, mademoiselle, je frapperai, dit Mamette conTuse... Mais vous chantiez si tristement, que j'ai voulu m'assurer qu'il ne vous était rien arrivé.

— Celle qui chante n'est pas triste, dit Paule. Mamette secoua la téte^

MO, Cookie

— J'en ai connu plus d'une, dit-elle, qui cherchait à s'étourdir... Et moi-même...

— Toi ! s'écria Paule qui ne pouvait songer qu'une jeune fille avait existé sous les rides de la vieille.

Un instant son chagrin se dissipa, et elle déploya tant de gentillesses que Mamette, heureuse de trouver une conhilente, conta comment son cœur avait été brisé lors des guerres de l'empire, par la séparation avec son fiancé, à la suite de la retraite de Russie. Elle aussi longtemps avait chanté': Vole, mon cœur, vole! Et si elle apprit cette chanson a Paule, c'est que chaque fois qu'elle entendait sa maîtresse redire l'air, elle pensait au pauvre conscrit qui jamais n'avait donne de ses nouvelles.

— C'est comme un appel, ditMainette, jeme Ggure qu'il m'entend... Mais il faut chanter plus gaiement, mademoiselle.

— Tu as raison, Mamette, en chantant clair on se fait entendre des absents.

La tristesse s'était emparée de nouveau de Paule.

— Vous avez un chagrin , mademoiselle, dit Mamette.

Silencieusement des larmes coulaient des yeux de Paule. Elle aimait et ne craignait plus celle qui avait aimé.

— Un gros chagrin 1 reprit Mamette.

Elle s'approcha de sa maîtresse.

— Confiez-moi votre chagrin, mademoiselle, ditelle. C'est comme un fardeau. A deux il est plus commode à porter.

Paule hésita d'abord ; mais les yeux de la vieille

Mo,Ctx"iglc

Si L\ COUËDIE ACAUËHIQUB.

servante étaient si tristes et si suppliants qu'elle s'é-

cria :

— J'ai donné ma foi.

— A un jeune homme? dit Mamette.

— Oui, dit Paule.

— 1) doit être beau et bien vous aimer.

— Plus qu'on ne saurait dire, reprit Paule.

Mamette resta un instant sans répondre, parcourant du regard la Maison de pierre sans trouver cet amoureux qu'elle n'avait pas soupçonné jusque-là.

— Et vous l'aimez, mademoiselle?

— Oui, dit Paule.

— Pourquoi vous désoler, mon enfant?

— Je ne le vois plus, reprit Paule.

— Ah ! fit Mamette.

Elle réfléchit :

— Votre père le sait-il ?

— Non, dil Paule.

Après un instant de silence :

— Je t'en ai trop dit pour ne pas t'en confier davantage, ajouta Paule. 1

Alors elle confia que Raymond était « son ami doux », comme dans les chansons que lui avait apprises Mamette, qu'elle lui avait juré lidélité un an auparavant, que les poésies répondirent aux fleurs jusqu'à ce que survint un échange de lettres, qu'un engage- , ment sérieux existait départ et d'autre; mais à cette heure il se tramait quelque chose contre elle : Paule ne jouissait plus de sa petite chamhre sur la rue ; la porte en était fermée à double tour la nuit. Il lui élail impossible de communiquer avec Raymond; elle en

I,.\ COHËOIE AGADEHIQUE. 305

sourfrait tellement que Mamette s'en était aperçue et elle demandait le secret le plus absolu à sa gouvernante, quoi que celle-ci en pensât.

Ce que Mamette en pensait 6e lisait dans ses yeux ravivés par une dernière flamme. Les vieilles se plaisent à entendre conter des amours. C'est un allegro pour leur cœur. Elles se réchauffent à tisonner les amours des jeunes gens. Les aventures qu'elles entendent semblent leurs propres aventures ; elles se reconnaissent dans les jalousies, les brouilles, les traverses, et elles courraient de grands dangers pour faire triompher une véritable passion.

Paule s'attendait à de sévères conseils de Manette.

— Que faut-il faire? dit la vieille.

— Trouver le moyen d'envoyer une lettre à Raymond sans que personne s'en doute.

Alors Paule donna des instruclions à Mamette sur les heures auxquelles il était facile de rencontrer Raymond, Le soir, après diner, il retournait à l'étude. Mamette l'attendrait sur le pas de la porte.

— Reste ici, dit Paule, pendant que j'écris ; ce soir même il faut que cette lettre parvienne. Il y a trop longtemps que j'attends.

Mamette était pleine d'émotions. Il est si doux, à la tombée de la nuit, do faire doucement j>sf .' de surprendre un amoureux et de lui glisser un billet dans la main. Cela rajeunit les vieilles femmes.

Le même soir, Mamette, sur le pas de la porte, chantonnait doucement ; Vole, mon cœur, vole, et remuait d'une main agitée la poche de son tablier, d'où tour h tour elle introduisait et sortait la lettre.

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JU'J L& COHÈUIE ACADÉHIQDE.

Tout à coup elle poussa un cri de surprise. Devant elle se trouvait t'abbé Supplici froid, sévère, le regard fixe, qui disait:

— M. Negogousse est-il à la maison?

La question était simple. Mamette balbutia. La lettre qu'elle tenait tomba sur le pavé, tant était grand son trouble.

Le prêtre ramassa le billet,

— Pour M, Bayriiond, dit-il.

Il serra le bras de Mamette.

— Dites à mademoiselle Paule que sa lettre a été remise à qui de droit. Et si vous aviez l'indiscrétion de mêler mon nom à cette affaire, je vous fais chasser à l'instant par votre maître... Maintenant rentrez et faites votre confidence à mademoiselle Paule dans le salon, de façon à ce que je puisse vous voir.

Pendant la soirée, M. Supplici conta les aventures de la jolie marchande de gants de la place du Capitole, l'empressement qui rassemblait les étudiants sous ses fenêtres et les tendres poésies que lui envoyait Raymond.

Paule écoutait !

MO, Cookie

Le bruit se répandit dans Toulouse que l'Académie des Jeux-Floraux devait couronner dans quelques jours les lauréats ; la douleur de Raymond augmenta.

Loubens vint lui rendre visite; Raymond ne voulut pas le recevoir. Madame Falconnet se plaignit au journaliste des tourments que lui causait la profonde tristesse de son fils.

— Tout espoir n'est pas perdu, dit Loubens.

11 écrivit à Raymond, l'assurant que son triomphe était assuré s'il voulait concourir, que l'opinion publique lui était favorable et que vraisemblablement les Illustres reculeraient à l'idée de donner naissance à un scandale tel que celui du précédent concours.

' La lettre était affectueuse et cordiale. Madame Falconnet, pleine d'espoir, la remit à son Sis, qui, sans dire un mot, monta à sa chambre.

Agenouillée devant la porte, la mère écoutait.

:, s \,\ COMÉDIE ACABÉMIQISE.

Une vive lueur glissa sous la fente de la porte, cl la veuve entendit déchirer de nombreux papiers que Raymond brûlait.

il détruisait ses poésies, ne voulant pas concourir!

Brûler des poèmes eût été, pour une âme vulgaire, un incident sans signification. Madame Falconnel sentit en elle les tourmentes violentes qui poussaient Raymond à un tel acte. La veuve comprenait maintenant que les mots imprimés dans le volume de son fils n'étaient pas des mots de convention. Ils avaient fait vibrer les cordes de son cœur, parce qu'ils étaient vibrants. La faible traduction que l'imprimerie peut donner de la passion était décalquée nettement dans ces petits poëmes. Pas de pièce qui ne contînt une espérance, un cri du cœur.

Depuis la publication du volume, madame Falconnet avait surpris Raymond composant de nouvelles pièces. Souvent il était sorti dans une excitation fiévreuse, brisé, ne tenant plus en place, car donner le plus intime de soi-même abattes natures les plus robustes.

Pâle, défait, les yeux brillants d'une flamme maladive, Raymond, à l'issue de ces soirées de travail, avait dit à sa mère : — Je suis content !

Il était content d'avoir exprimé ses sensations les plus pures et il les détruisait tout à coup.

Dans le cœur de madame Falconnet retentit un son sourd et mélancolique. Raymond mettait à sac ses souvenirs !

Voulait-il oublier Paule, effacer le nom dé sa mémoire? Ce fut la première pensée de la veuve.

LA GOtlÈUIli: AGADËNIQUE. 500

A tlentivËinent elle étudia l'attitude de son (ils, (|ui paraissait plus concentré que d'habitude. Pourtant il se rendit à l'ctude, faisant un vifelTort sur lui-même pour maitrifer son chagrin ; mais un ruban de soucis violacés encadrait ses paupières.

Un changement s'opéra tout à coup dans la physionomie de Raymond, qui affecta de sourire; il redevenait prévenant, s'efforçait de prouver à sa mère son affection, parlait toutefois d'un ton saccadé. Madame Falconnet rendait à son fils ses sourires; mais tous deux sentaient qu'ils avaient pris un masque.

— Que penscs-tu, ma mère, de cette proposition? dit Raymond. Un ami de Julien, mon maître clerc, lui offre une place dans une des meilleures études de Paris. Julien ne peut s'y rendre; comme il a quelque amitié pour moi, il me pousse à accepter cette situation... Si tu n'y vois pas d'inconvénients, je serais heureux de continuer mon droit à Paris.

La veuve se demanda si la Providence ne voulait pas sauver Raymond en l'éloignant de Toulouse.

— Les appointements sont raisonnables, dît Raymond qui jamais n'avait pensé à l'argent.

— Je ne vois pas d'obstacles à ce départ, reprit la veuve, au contraire...

— 11 faudrait que je partisse le plus tôt possible, dit Raymond ; la place n'est vacante qu'à cette condition... J'ai déjà presque promis.

— Ah ! dit madame Falconnet.

— Je partirai demain.

— Si tôt! mon enfant; rien ne sera prêt...

— Il n'y a pas. un instant à perdre...

310 LA COHÈDIE AGADËHIQVE.

Là-dessus Raymond sortit, alléguant qu'il fallaîl que le maître clerc répondit le Jour même que la proposition était acceptée.

Quand Raymond revint, il trouva le petit salon en désordre ; linge et habits couvraient les fauteuils.

-^ Je pars avec toi, dit madame Falconnet.

Raymond devint soucieux.

— C'est impossible, dit-il.

— Impossible ! reprit la mère. Tu veux m'abandonner, Raymond... Nous pourrions vivre si heureux dans Paris !

— J'aurai tant à travailler ! dit Raymond.

— Le travail ne dispense pas des soins d'une mère. Raymond réfléchissait.

— Je serai logé et nourri par mon patron, dit-il.

— Ah ! dit madame Falconnet ; mais de temps en temps il te restera bien une heure. . . Je me logerai aux environs de ton étude ; je ne suis pas une femme gênante. ... On a besoin d'affection dans ce grand Paris; laisse-moi t'accompagner...

— Plus tard, nous verrons... D'ailleurs, je dois partir ce soir.

— Ce soir ! s'écria la veuve.

— A neuf heures.

— Ce matin tu me disais demain.

— Le maître clerc craint qu'on ne dispose de la place en faveur de quelqu'un.

— Tu es cruel, Raymond... Pense donc! K'avoir plus qu'une heure à passer avec toi...

-~ 1! le faut, dit Raymond d'une voix sourde.

— Ah ! les enfants sont durs ! s'écria la veuve. Par-

tir, ce n'est rien pour eux. Ils ne pensent pas à ceux qui restent. . . Ton trousseau ne sera pas prêt. . . J'étais si fière de t'avoir auprès de moi... Tu n'as même pas le temps de rendre visite à M. Desinnoeends... Lui aussi trouvera que tu pai^ trop vite... Enfin ! Si tu le tais une position, pcnseras-tu à moi?... Tu m'écriras tes pensées, n'est-ce pas?... Je le comprends si bien 1 Non, tu ne te doutes pas combien je t'aime... Ah! tu le mérites bien... J'aurais tant désiré te voir heureux!

— Ma mère, dit Raymond, l'heure s'écoule. Madame Falconnet allait et venait par la chambre,

jetant à la dérobée un coup d'œil à son fils, entassant linges et habits dans une petite valise.

Raymond laissait faire sa mère, qui pleurait à la dérobée. Lui avait les yeux secs, La valise se remplissait.

— Adieu ! ma mère, dit-il d'une voix sourde.

— Est-ce ainsi que nous nous quittons? s'écria la pauvre femme qui fondait en larmes et pressait Raymond sur son cœur... Laisse-moi t' embrasser, mon enfant. Dans la cour des messageries, je pourrai à peine te parler. Est-il possible que tu parles? Je ne le crois pas encore.

Raymond avait pris la valise, ' — Il vaut mieux que tu ne m'accompagnes pas à la diligence, ma mère, dit-ili

— Ne pourrais-tu remettre ton départ à demain, Raymond? Sans doute, il vaut mieux que tu quittes la ville ; tu as peut-être raison ; mais cela est dur pour une pauvre femme qui n'a qu'un bonheur au monde,

SIS LA COHEblB ACIUBHIQUE.

sononrant... D'ici à demain j'aurais disposé tout ce

qu'il le faut... Et tu |>ars!...

— Dana cinq minutes, dit Raymond montrant la pendule.

— Tu ne me dis seulement pas que tu m'aimes, que tu ne m'oublieras pas.

— Adieu, dit Raymond d'une voix brisée. Il ouvrit lu porte du corridor.

Madame Falcunnet était alTaissée dans un Tauteuil. D'un bond elle se leva, et retenant Raymond sur le seuil de la porte :

— M'ccriras-tu ? s'écria-t-elle en sanglotant.

— Adieu, ma mère, lit Raymond.

D'un mouvement rapide il avait ouvert la porte de la rue. La veuve entendît au dehors les pas de son fils.

Raymond était parti I

Quelques jours avant le départ de Raymond, LaU (itte-Vigordanne promenait ses pensées dans l'ile de Tounis, rélléchissant à une boutade de René d'EspJpat, qui lui aïaitdit : — Un quatrain seul ne valut jamais rien.

Ce mot ironique d'un neveu cher à madame de Par* requeminières troubla les nuits de Laffitte-Vigordanne, qui songea à donner un pendant à son œuvre.

Il s'agissait cette fois d'enfoncer la porte des Jeux- Floraux; un nouveau quatrain semblait le meilleur engin en pareille circonstance.

Les sceptiques qui auraient rencontré Laf6tte-Vigordanne, la barbe longue, tes habits en désordre, une iicelte noire au cou, le teint blême et les souliers non cirés, fait bizarre cbcz im homme chaussé habituellement d'escarpins vernis, n'eussent pu nier les tourmentes apportées par la composition d'un quatrain dans l'esprit d'un poëte qui respecte sa pensée.

wo, Cookie

su U COHÈOIE ACADÉMIQUE.

Depuis un an déjà Lalïitle-Vîgordanne s'appliquait à répondre aux exigences du titre du quatrain suivant :

Sur un président, gui, ■ pendant les vacances, avait laissé croître sa barbe.

Au premier abord l'idée s'était présentée claire et riante ; Laffitte-Vigordannecrut facile de poser un grain de sel sur la queue de son quatrain, sans déplaire au président Covnebarrieu, que le poëte avait rencontré faisant ses vendanges à la campagne, les lèvres ornées de moustaches bicuissanles.

Maintes fois Apollon fut appelé par le poëte à son secours. Apollon ne répondit pas à cette invitation. Lanitte-Vigordanne se retrancha derrière Bacchus et Pomone, se demandant lequel du dieu ou de la déesse cadrerait mieux avec un grave magistrat. Bacchus et l'omone n'envoyèrent aucuns fruits à Laffitle-Vigordanne, qui songea dès lors à se passer de la mythologie.

Ayant consulté M. Valcabrère, t'émule d'Homère, pour savoir si les avocats romains portaient moustaches, pendant huit heures M. Valcabrère parla dos célèbres arateura Fuscus Saliiiator et Ummrdius Quadratus, de leur voix mâle, de la délicatesse de leur discernement, de leur probité « surprenante » ; le mainteneur conclut que l'introduction des deux avocats dans un quatrain devait certainement, rien que par ce souvenir antique, être regardée d'un ivil favorable par l'Académie.

C'est en pensant à la difTicullé de fiiire tenir iland la petite boite du quatrain tant de rares facultés que

:..... CUO^^IC

LA COHËDIE ACADÈHIQUE. 315

Laffitte-Vigordanne se rongeait les ongles, car l'époque du concours approchait, et les bruits auxquels donnait naissance le doux enjeu de la belle Pauie annonçaient une réunion encore plus intéressante que de coutume.

Ayant jeté les yeux au ciel pour le supplier de collaborer à son quatrain, Laffitte-Vigordanne aperçut de l'autre côté du petit bras qui sépare ta Maison de pierre de la Garonne un homme qui escaladait les rochers sur lesquels est appuyée la propriété de Negogousse.

L'homme arrivé au sommet s'essuya le front; alors Laffitte-Vigordanne reconnut avecsurpriscEscanccrahc qui, avec précaution, détachait des roches quelques lichens qu'il introduisait dans une boite de fer-blanc pendue à son col.

l.af[itte>Vigordanne fronça un terrible sourcil à la vue de son rival, la composition d'un quatrain ayant pour résultat de mettre les humeurs en mouvement. Le système nerveux excité par Fuscus Salinator et Ummidius Quadralus, qui combattaient pour présenter leurs hommages au premier président, Laffitte-Vigordanne eût sans remords poussé du haut de la roche son rival dans le ruisseau contournant de l'île.

Escanecrabe faisait habituellement grand bruit de ses découvertes en botanique ; les lichens, qu'après avoir recueillis il regardait avec les yeux d'un amoureux, devaient offrir quelque particularité.

Blotti dans un saule, Laffitte-Vigordanne attendit que son rival descendit du rocher. Alors lui aussi tenta l'escalade de la roche, non sans difficultés toutefois, car sa faiblesse naturelle, aggravée par le culte de la

=, Cookie

31<t LA CUMËDIË ACADËHIQUE. |

poésie, ne lui avait pas donné la souple musculature 1 du botaniste. |

Quand, essoufflé, le front trempé de sueur, LafHtte- Vigordanne jeta un coup d'œil sur la plate-forme dn ' rocher, i! frémît d'horreur.

Ces roches stériles étaient envahies par de noirs lichens poilus, qui ressemblaient à des clieveus. De^ sauvages qui eussent scalpé les tèles de leurs ennemis n'eussent pas laissé des traces plus horribles.

Ce fut avec de vifs efforts intérieurs qu'en détournant la tête Laffittc-Vigordanne se décida à arracher une touffe de ces lichens pileux.

De retour à Toulouse, le poète courut chez le pharmacien Francazal-Sanitas et lui montra sa trouvaille, que non sans frissons il avait enveloppée dans du papier.

M. Francazal, qui avait ajouté Sanitas à son nom pour se distinguer dedivers autres Francazal, ses concitoyens, faisait également partie de l'académie des Jeux-Fioraux.

— Est-ce que vous avez trouvé quelque part un pendu ? dit au poète Francazal-Sanitas.

Laftitle-Yigordanne tressaillit.

— Je m'étonne qu'un homme de votre caractère, continua le pharmacien, puisse consener dans sa poche une mous.se recueillie sur le crâne d'un homme accroché depuis longtemps à une potence.

— Ah! lit le poêle, retournant convulsivement la poche de son habit pour en enlever les affreux poils qui auraient pu s'échapper du papier.

— Vous soumettez à mes lumières, continua Fran-

U COMÉDIE ACADÉHIQUE. 317

cazal-Sanilas, le lichen scalilis dont les botanistes ne parlent qu'avec une horreur profonde.

— Tant mieux! s'écria Laffitte-Vigordanne.

Le pharmacien-maintencur parut démesurément étonné de celte conclusion.

— Ce n'est pas moi qui ai fait cette horrible découverte ! s'écria Laffitte-Vigordanne, c'est Escanecrabe.

— J'aurais dû m'en douter, dit Francazal-Sanitas ; cette mousse est tout à fait du ressort de M. Escanecrabc... Il n'a d'aifection <jue pour les monstruosités.

Cependant Lafiîtte-Vigordannc, qui tenait à se disculper de toute fréquentation avec les pendus, ât connaître au pharmacien l'endroit où il avait recueilli CCS lichens.

— Qu'importe! dit Francazal-Sanilas, il n'est pas mal de faire croire que M. Escanecrabe a des relations avec les potences,

— Oui, s'écriait LafClte-Vigordanne, je pense comme vous.

— L'an passe, dit le pharmacien, je n'ai pas peu contribué à empêcher l'Académie d'entendre la leclure de l'odieux mémoire de M. Escanecrabe sur le Phallus impudicus des bois Puibusque.

— Comment dites-vous, s'il vous plaît?

— Phallus impudicus, ou morille impudique, à votre choix.

— Bon, dit Laffitte-Vigordanne prenant note de ces détails.

— Est-ce là de la science? reprit Francazal-Sanitas. Nous avons tant de plantes aimables, le tragopo- (jon prrUense, par exemple. Tenez...

L»-,...Cuo^^lc

Si» U COHËDIB ACADÉHIOrt.

Le pharmacien ouvrit un bocal.

— Voilà de jolies fleurs jaunes, agréables à l'œil. Nos pâtres connaissent tous la barbouquine «les prcs dont les racines peuvent être mangées au printemps avec délice, car elles sont désobstruantes.

— Un moment! s'écria LaOîtte-Vifïordanne, continuant d'écrire... C'est vraiment plaisir de causer avec un académicien de votre science. Nous disons désobstruantes.

— Au lieu de chanter ces plantes qui joignent l'utilité à l'agrément, M. Escanecrabe passe son temps à s'occuper du putrilage ou putréfaction des champignons... Il est ravi quand il flaire quelque abominable odeur nauséeuse. ^

— Bravo! s'écria Laffitte-Vigordanne. Putrilage, désobstruante, odeur nauséeuse... Je tiens mon quatrain.

— M. Escanecrabe a empêché, dit le pharmacien, nos gourmets de manger des morilles par ses dissertations dans les salons. M. Labastidette, qui se connaît en lins morceaux, lui a retiré sa voix pour l'avoir dégoûté de la morille. A quoi bon disserter sur des plantes fétides quand les coteaux de Puech-David, les prairies de Tourb offrent des endroits propices à d'aimables herborisations?

L'indignation fait le poète. Le résultat que n'avait pu amener la barbe du premier président jointe à l'art oratoire de Fuscus Salinatoretd'UmmidiusQuadralus, le lichen scatilis le produisit et un satirique quatrain fut improvisé par Laftitte-Vigordanne le jour où son rival Escanecrabe publia sur ces épouvantables i>ro-

LA COHËDIE ACADÉMIQUE. 319

duits pileux un Mémoire qu'il osait dédier à la belli^ Paule.

Ainsi se rattachaient au groupe des prétendants à la main de la fille de Negogoussc le botaniste et le poète, qui tentaient de faire oublier leur âge par de séduisants travaux.

Toutefois Laffitte-Vigordanne continuait I» cours de ses visites, cherchant à s'insinuer dans les bonnes grâces des académiciens.

- Le plus difficile des mainteneurs était M. de Pompertuzat, qui avait dit à la sortie du cimetière à Laffitte-Vigordanne :

— Hé quoi ! monsieur, vous osez troubler la cendre encore chaude du défunt en demandant son fauteuil !.. C'est de la profanation et de l'impiété.

Pourtant à ce même enterrement M. de Pompertuzat avait promis sa voix à Escanecrabc.

Laffitle-Vigoidanne, connaissant la vanité des paroles académiques, n'en tentapasmoinslesiégedeM. de Pompertuzat.

Le mainteneur recevait habituellement les candidats dans son salon, ses enfants, le jeune Thémistocle et la petite Urbainie, groupés autour do lui. Admis auprès de M, de Pompertuzat, Laffitte-Vigordanne exposa l'extrême jouissance qu'il éprouverait à faire partie du coips des Illustres, quoiqu'il s'en jugeât indigne.

Pendant qu'il plaidait sa cause, Laftitte-Vigordanne aperçut dans la glace le petit Thémistocle qui faisait part à sa sœur d'une découverte importanle, à savoir le chapeau neuf du candidat acheté le matin même et dont les rayonnements attiraient les enfants. Ils tour-

=, Cookie

naient autour du feutre, le touchaient du bout des doigts et semblaient pleins de convoitise.

— Vos enfants sont vraiment charmants, dit Laffittc- Vigordanne en reprenant le chapeau pour le mettre en sûreté entre ses jambes.

— La demande que vous avez l'honneur de me faire mérite considération, réponditM. de Pompertuzat avec solennité ; cependant je dois vous prévenir qu'attactié par les liens d'une étroite amitié avec M. Belle<;arrigue, je votesuivant ses désirs. Ayez ta voix de M. Bellegarrigue et je vous garantis la mienne.

En langage anti-académique, c'est ce qu'on appelle « balancer un candidat » .

Nécessairement, M. Belle^arrigue, à qui Laffittc- Vigordanne alla rendre visite, lui tint ce langage :

— Monsieur, une afîection de longue date, de la sympathie dans l'esprit m'unissent à M. de Pompertuzat. Nous votons ensemble depuis notre entrée à l'académie... Ayez ta voix de M. de Pompertuzat, je vous garantis la mienne.

Latli tic- Vigordanne vit bien que, renvoyé comme un volant à la porte de l'Académie par ces deux vieilles raquettes, il courait grand risque de n'entrer jamais au Capitule. |

Laliiltc-Vigordanne ne se tint pas pour battu. |

M. de Pompertuzat était connu dans Toulouse pour l'homme le plus avare des Jeux-Floraux.

L'extrême attention que les enfants de M. de Pompertuzat avaient portée à son chapeau inspira une idée au poëte, qui senlit l'esprit de Machiavel rayonner en lui. I

LA COHËDIE ACADËHIQDE. 391

Laffitte-Vigordaime retourna chez l'académicien, vêtu irréprochablement, sauf le chapeau numéro trois de sa garde-robe, qui ne comptait pas moins de treize ans d'existence, et, par sa forme insensée, avait droit d'entrée dans un musée archéologique.

Comme d'habitude, M. de Pompertuzat était entouré de sps enfants.

Laffitte-Vigordaune posa sa chapellerie sur le plancher, à quelque distance de lui, en manière d'amorce, souhaitant que la relique fût sans respect bourrée de coups de pied.

En effet, un instant après, Tliémistocle Pompertuzat s'emparait du vieux chapeau, et suivi d'un corps d'armée représenté par sa sœur Urbainic, se dirigeait vers le jardin en imitant le son du tambour.

Pendant que Laffitte-Vigordanne exposai t au maintencur ses soucis d'être renvoyé encore une fois en sollicitation auprès de lui par M. Bellegarigue, les enfants, promenant le chapeau, chantaient solennellement une sorte d'antienne.

— Assez de chansons, cria M. de Pompertuzat par la fenélre.

— Ah! monsieur, dit Laffitte-Vigordaniic , vous devez vous estimer bien heureux d'avoir une petite famille si gaie!

Les enfants, sans s'inquiéter des recommandations de leur père, étaient occupes à remplir le chapeau de terre.

Un (toc, qui se fit entendre tout à coup, annonça à M. Laftitte-Vigordanne que son chapeau avait définitivement disparu dans un puits au fond du jardin. Pour

Sis LA COHËDIE ACADÉMIQUE,

se créer un alibi, les enfants étaient rentrés, caressaient leur père, et comme déjeunes chats grimpaient après son fauteuil, inondant de caresses la perruque du mainteneur.

— Monsieur, dit M. de Pompertuzat en se levant, car les visites de Laffitte-Vigordanne le fatiguaient, je regrette de vous dire que ma voix est promise pour les prochaines élections... Sans doute vos titres sont nombreux, mais ceux de votre concurrent me paraissent d'un ordre supérieur.

Laffîtte-Vigordanne se levant alors, salua le mainteneur, tourna dans l'appartement, et s'écria:

. — Oii est donc mon chapeau?

M. de Pompertuïat, d'un coup d'œil d'aigle, embrassa les angles du salon.

— C'est singulier, dît- il, personne n'est entré ki.

Dans un coin, les enfants, gravement assis, regardaient du coin de l'œil les mouvements physionomiques d'un homme privé tout à coup de sa coiffure.

— Un chapeau ne peut disparaître dans mon logis! s'écria Pompertuzat.

— Je suis vraiment désolé de causer tant de troubles ici, monsieur, disait LaMtte-Vigordanne...

— Thémisfocle! s'écria le mainteneur, tu n'aurais pas aperçu le chapeau de monsieur?

— Non, père, dit l'enfant.

— Menteur et déprédateur, pensa Laffitte-Vigordanne. Que de vices dans une si jeune intelligence!

Mais, loin de témoigner la certitude qu'il avait du crime des enfants, Laflilte-Vigordannc cherchait sous

MO, Cookie

I,\ COSIÉDIE ACADÉMIQUE. J-*3

les meubles, tournait avec des inquiétudes exagérées autour de l'appartement.

— Étrange événement! s'écria M. de Pompertuzat. Il ûuit que ma petite famille ait caclié ce chapeau.

— Ces enfants ont l'air si sages.

— Voyons, Urbainie, sois franche, dit M. de Pompertuzat, tu n'aurais pas touché par mégarde à un chapeau?

Urbainie, moins enfoncée dans le crime que Thémistocle, rougit et baissa les yeux sans répondre.

— Non, père, reprit Thémistoele craignant que son complice ne se trahit par son émotion.

— Je ne vous parle pas, monsieur; vous répondrez quand je vous ferai l'honneur de vous interroger. •

M. de Pompertuzat ayant de nouveau questionné sa fille, Urbainie fondit en larmes.

— Je vous en prie, monsieur, disait Laflitte-Vigordanne, ne faites pas couler les pleurs de cette charmante enfant pour un chapeau.

M, de Pompertuzat ayant réfléchi :

— Vous êtes bien certain, monsieur Laffîtte-Vîgordanne, d'être venu dans la maison avec un chapeau?

— Oh ! s'écria le candidat indigné, oserais-je me présenter chez M. de Pompertuzat le chef dépouillé de son ornement naturel?

' — Quelle forme affectait donc ce chapeau? demanda le mainteneur.

— Tout neuf, répondit avec assurance Laffitte-Vigordanne ; je me suis fait habiller entièrement des pieds à la tète, ne croyant pas assez faire pour honorer les membres dont j'allais soIiicitiT les voix... Ma tournée

3Ji LA COXÈUIB AUOËMIQCE.

académique représente trois cents francs d'elTets, et le cha]>eau entre dans ce coût pour one somme de treize francs, que j'ai soldés hier chez notre premier chapelier, rue des Miaimes.

— Treize francs ! Il faut retrouTer le chapeau, s'é~ criaU. de Ponipertuzat consterné... C'est une sonune.

— Pas pour vous, monsieur, mais pour moi... Le désir d'entrer à l'Académie me coûte déjà bien des privations... Je ne suis pas riche...

Laffitte-Yigordanne était arrivé à l'accent d'un pauvre qui demande l'aumône à la porte d'une église.

— En tout cas, dit M. de Pompertuzat, si vous étiez pressé, monsieur, voici mon chapeau avec lequel vous pgurriez sortir.

Le candidat essaya le chapeau à larges ailes du matnteneur, qui lui descendit jusqu'au milieu de la poitrine.

— Il n'y faut pas penser, monsieur, dit-il, vous avez un crâne olympien.

— il est certain, reprit M. de Pompertuzat, que votre boite osseuse doit contenir de fines épices...

— Pour vous servir, monsieur, riposta Laflillc-Vigordanne.

— - Thémistocle, s'écria de nouveau M. de Pompcrtuzat, que faisicz-vous tout à l'heure dans le jardin, cil compagnie de votre sœur ?

— Je jouais.

Tout ceci n'est pas clair, dit M. de Pompertuzat cn-< trant dans le jardin, oii s'apercevait un trou fraîchement creusé.

Les enfants suivaient muets, dans l'attitude de cri-

,„C,K,gIc

LA COHËDIE AGADËIIQUE. 925

minels se rendant sur le théâtre du crime, sous la conduite des gendarmes.

— Ce trou n'indique rien de bon, s'écria M. de Pompertuzat. Des enfants qui commettent de telles déprédations dans un jardin, malgré mes défenses, pourraient bien avoir caché un chapeau...

Laflilte-Vigordanne n'ayant garde d'accuser lui* même les enfants, laissait l'instruction se dérouler sans y prendre part.

M. de Pompertuzat regardait le théâtre du crime avec des yeux de commissaire de police.

— Qu'est-ce que cela ? dit-il tout à coup en ramassant un ruban noir graisseux.

— C'est la ganse de mon chapeau ! répondit Laffitte-Vigordanne.

— Est-il possible de faire passer un père de famille par de si vives émotions ! s'écriait M. de Pompertuzat. Ces petits malheureux ont maculé un chapeau neuf...

— De treize francs, répondit d'un ton lamentable Laffitte-Vigordanne.

— Thémistocle, ici! s'écria M. de Pompertuzat empoignant son fds par l'oreille. Jusqu'à ce que tu aies avoué ton crime, je ne te lâche pas.

— Grâce pour lui! dit M. Laffitte-Vigordanne.

— Non, pas de pitié pour les coupables... Qu'as-tu fait du chapeau, Thémistocle?

— Père, s'écria Thémistocle fondant en larmes, Urbainie a rempli le chapeau de grosses pierres et l'a jeté dans le puits.

Larntte-Yigordanne pleurait d'un œil et riait de l'autre.

wo, Cookie

326 LA COllËDIE ACADËHIQIJE.

— Gomment réparer un tel désastre? se disait M. dePompertuzat, quoique la réflexion lui vint qu'à l'aide de treize francs il lui serait possible de satisfaire le candidat décoiffé.

— Monsieur, dit-il, je vais envoyer quérir des sauveteurs qui repêcheront ce chapeau. Un homme qui fait l'honneur à un académicien de venir solliciter sa voix ne doit pas être traité de la sorte.

— Les frais pour le sauvetage de ce chapeau , disait Laffitte-Vigordanne, ne doivent pas dépasser le coût du chapeau neuf, un chiffre, après tout, modeste.

— Treize francs! s'écria M. de Pompertuzat.

' — Ne vous tracassez pas, monsieur, disait Laffitte- Vigordanne, j'ai encore à la maison un chapeau, le numéro deux, que je ferai durer un peu plus longtemps, si vous me garantissiez qu'au sein de l'AcadéniLC vos honorables collègues ne seraient pas offensés de me voir avec un chapeau qui n'est pas absolument neuf.

— Comment donc, cher monsieur! Le chapeau ne fait pas l'homme... Certainement de fortes raisons militaient en faveur de votre compétiteur... Mais la façon dont vous supportez les malheurs de la vie annoncent un de ces caractères fortement trempés, qui sont nécessaires à soutenir l'édilice des Jeux-Floraux. Vous pouvez compter sur ma voix, et s'il y avait ballottage, je m'engage à décider mon ami Bcllcgarriguc en votre faveur, de telle sorte que votre nom sorte dt's urues triomphant.

..,„.C.>ogle

Une heure après que Raymond eut quitté sa mère, alors que la rue de la Dalbade était plongée dans le silence cl l'obscitrité, une ombre, glissant avec précaution contre les maisons, s'arrêta devant la Maison de pierre aux fenêtres de laquelle nulle lueur n'apparaissait.

L'ombre remuait à peine et n'eût pas révélé un être humain, si un fallot porté par un domestique accompagnant ses maîtres à la suite d'une soirée, n'eût projeté quelque lueur dans l'angle oîi se ca cil ait Raymond.

Une dernière fois il voulaitre^oir la fenêtre de Paule.

Haymond ne serait pas parti s'il eût pu surprendre Paule en proie à la jalousie, relisant les vers de l'amoureux et se disant qu'une autre, M. Supplici l'avait affirmé, recevait les mêmes hommages.

La jeune fille ne pouvait le croire ; cependant, pour-

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