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Madame Frainex

— Tes yeux sont gros de pleurs, ma belle mariée ! On fait une autre figure au bal , le soir de ses noces. Tout rit autour de toi ; le salon resplendit, la musique chante, et ton père saute de joie.

La belle mariée sourit douloureusement. Elle était, dans ses blancs vêtements, élancée et noble comme un lys; une expression naïve et passionnée animait sa tète ; son maintien avait cette gaucherie charmante de la jeune fille grandie à l’ombre du foyer entre les mains maternelles. Elle répondit :

— Ah ! ma chère Elise, le jour de ton mariage riais-tu comme en ce moment?

— Aux éclats ! dit la blonde madame Lequilly; c’était l’heure de montrer mes dents blanches. Mais, voyons, ma Juliette, je ne suis à Paris que de ce matin; à peine t’ai-je embrassée ; on ne viendra pas nous déranger iai dans ta cham-

brette. Entre deux contredanses, tu peux te répandre devant une vieille amie; qu’as-tu?

— Tu le demandes ! répondit Juliette.en- laissant couler ses larmes, les j’^eux fixés sur un portrait de sa mère.

— La pauvre femme n’en souffrira guère plus, sois-en sûre; ton terrible père tenait-il bien compte de ta présence; et, toi partie, pourra-t-il bruire et commander plus haut? Mais il y a autre chose : tu la quittes pour un mari! — Juliette soupira. — Que dit ce soupir? Ce mari t’aimet-il?

— Je né sais.

— L’aimes-tu?

— Ce que j’éprouve est un sentiment bien mêlé... Peut-être ai -je peur... non pas de lui en particulier qui me paraît une nature délicate et... sympathique; mais je me sens parfois au cœur comme les épouvantes de ma mère ! Pour ne pas la troubler, je ne lui ai rien dit du souci qui m’agite depuis les fiançailles. Réponds-moi, Elise : la plupart des hommes après le mariage, ne se ressemblent-ils pas dans leur conduite envers des créatures faibles et tendres?

— Et belles et bonnes! Ah ! que je te vois en bon chemin, ma chère enfant ! Quel regret pour moi d’habiter à cen^ cinquante lieues de mon Paris céleste, et de n’arriver qu’à peine de la Haute- Loire ! Que je t’aurais déjà calmée! Nous sommes pressées ; tu pars dans quelques heures pour l’Italie, l’aristocratique voyage ; et je retourne, hélas ! en province, au fond de ma noire usine ! Nous ne nous retrouverons là-bas que dans deux

madame FBAINEX

mois sous les tourelles de ton splendide château de Redon; et c’est dix fois le temps pour une femme d’être devenue impératrice ou servante. Parlons bref ; tu as peur, et, je le vois, tu vas sans doute aimer. Eh bien, ma petite, la crainte et l’amour sont les véritables infirmités de la femme !

— Il ne faut pas aimer son mari? demanda Juliette avec un ton d’ingénuité et de reproche.

— Il faut l’aimer un peu, et ne pas le redouter du tout, répondit Élise en animant encore d’une jolie moue des lèvres sa physionomie pétillante et décidée. Le gouvernement, dans le mariage, est un fouet à disputer. Qui tiendra le fouet? Qui le recevra? Toi, si tu te passionnes. C’est là une philosophie que j’ai entendu professer, et que j’avais d’abord pratiquée d’instinct. Mon Émile, le moins mauvais des hommes, sinon le plus beau et le plus grand — je te le montrerai, — mon Émile m’aime éperdument. J’ai débuté avec lui par une magnifique explosion de froideurs, de caprices et d’exigences; et je m’y tiens! Aussi, voilà dans ma poche une seconde clé de son secrétaire ; et ma toilette, mes voyages, mes plaisirs, mes nerfs, tout est au gré de madame [depuis six années... Mon Dieu! s’écria-t-elle, déjà six années... et deux fils ! quand je ne te dépasse guère qüe de dix-huit mois 1 Sans doute, eu me mariant à seize ans, le ciel, aimable pour toi, te prédestinait la grâce de mon expérience; et tu dois m’écouter avec d’autant plus de reconnaissance et d’attention que tu épouses un veuf.

c’est-à-dire un de ces renards qui survivent aux grandes battues.

— Mais , pour se faire aimer, que reste-t-il à celles qui n’aiment pas ? interrompit Juliette.

Madame Lequilly éclata de rire.

— Et la beauté ! dit-elle. Sans m’ offenser, tu es autrement belle que moi avec ce luxe de cheveux noirs, ces grands yeux touchants, ce teint et cette taille qui me désespèrent !

Cet éloge ne dissipa point les ombres du front de Juliette qui répondit avec un air de peine :

— Elise , tes conseils sont mauvais et affligeants ; je n’anéantirai pas mon cœur.

— Il ne s’agit pas d’anéantir ton cœur, mais de prendre celui de l’ennemi, ou de te résigner au sort de ta mère.

— Je ne me crois faite ni pour une telle résignation, interrompit la jeune mariée en relevant , la tête, ni pour le rôle que tu me proposes !

— Tant pis ! Vois-tu, le plus commode, le plus riche des maris ne sait ni nous habiller, ni payer avec égalité d’âme notre tailleur. Tu épouses deux cent mille livres de rente, — quelle mélodie, ma chère ! — et tu peux avec cela mourir d’envie et d’inanition devant ton coffre-fort. A la clé, à la clé, dès demain matin! Elle s’offre au bout des doigts d’un mari amoureux. Et surtout pas d’admiration, quoi que tu entendes ici de sa supériorité : c’est pure politique; devant les femmes, ces messieurs se traitent réciproquement de grand homme. Avons-nous appris les mathématiques comme eux, et faut-il tant s’enthousiasmer parce qu’ils citent du latin ?

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— Eh bien, voilà qui est fait ! dit Juliette avec un geste résolu et en se dirigeant vers le salon. J’ignore où Dieu me conduit en m’enlevant à ma mère, à cette paisible chambrette de mes jeunes années; j’en sors un voile de pleurs devant les yeux, des ténèbres devant mes pas; j’ignore ma route,' le monde, le caractère de celui auquel un mot vient de me lier éternellement; j’ignore tout; mais je sens. Élise, qu’il ne doit pas être de plus grand crime que de détruire notre àme, que nous l’avons reçue pour en vivre, pour la donner spontanément , noblement , tout entière ! Tu te raillais de moi, ma chère amie, je le vois bien. Va, les hommes ne s’admirent pas entre eux aussi complaisamment que ta plaisanterie le disait, et ils nomment mon mari un esprit supérieur. Une belle intelligence existe-t-elle sans une grande bonté ? On dit qu’il adore son fils !

— Je n’en sais rien ; j’arrive ce matin des champs... Mais c’est toi, ma petite madame Frainex, qui sens ici le thym et le serpolet !

Elles s’arrêtèrent sur la porte du salon.

— Regarde-le, dit Juliette, montrant des yeux le marié qui, d’un air de haute politesse, s’entretenait avec une vieille dame.

— Il parle donc ! dit Élise en le lorgnant.

— Comment le trouves-tu?

— Assez bien... distingué. Il est noble, n'estce pas ? ou peu s’en faut. Ton père, qui est fou de lui, célèbre une de ses arrière-grand’tantes, qui s’appelait de Mont... Mont... deMontmaur; mais il paraît moins noble encore que concentré et mystérieux.

— C’est un penseur I dit Juliette avec un joyeux éclair de physionomie; j’avais rêvé d’être la femme d’un homme d’élite !

— Le ministre, ton parrain, t’a-t-il vanté son génie ?

— Ils ne s’aiment pas, pour quelque ancienne rivalité de collège,

— Et il te destinait un autre mari : te voilà en froid avec le gouvernement. Car il est déjà onze heures ; et l’Excellence ne se presse pas de paraître au bal de noces de §a filleule. En père délicat, M. Sandrié sacrait ferme contre lui à neuf heures déjà.

— Mon psyrain viendra : il est bon, il m’aime. Et placée maintenant entre lui et mon mari, je les amènerai bien à se donner la main.

— Eh! dit vivement Élise, la main d’un ministre et celle d’une jolie fille à la fois! ton épouseur n’est pas sans esprit, en effet.

Juliette ne parut pas comprendre; elle embrassa son amie, en disant :

— Avoue-moi que depuis un quart d’heure tu ne parles pas sérieusement !

— S’il fallait parler toujours sérieusement, répondit madame Lequilly, distraite par un collier de saphirs qui scintilla tout à coup à ses yeux, sur des épaules passant devant elle.

La foule débordait du salon dans les pièces voisines; les conversations étaient bruyantes, les toilettes bourgeoisement riches. Un orchestre accordait ses instruments en sourdine.

Élise reporta son regard sur Frainex qu’avait quitté la vieille dame, et qui, dans l'embrasure

d’une fenêtre , semblait adresser un reproche à son fils, jeune garçon d’environ dix ans, d’extérieur compassé. L’enfant s’inclina très-bas, et humblement baisa la main de son père.

— Eh, eh ! dit madame Lequilly, ton époux serait-il un évêque déguisé? Quel est ce signe?

— Affection et respect sans doute, répondit Juliette.

— Ma chère, repartit Elise, ne baise jamais la main à ton mari !

— Que murmurent les jolies lèvres de madame Lequilly ? demanda le marié en abordant les deux jeunes femmes dont il avait surpris les regards.

On eût dit d’un gentilhomme égaré dans ce salon bourgeois. Il s’avançait d’un mouvement aisé, noble, mais lent et comme circonspect. Son visage était ferme et grave jusqu’au recueillement. Ses yeux gris souriaient en ce moment à la surface, et c’était la seule expression vivante de sa tête : le reste, le front carré, les deux lèvres rivées l’une à l’autre, autant que la réserve de son geste et de sa parole frappaient par un air de mystère. Toute sa personne au repos annonçait ou la méditation profonde d’un grand esprit, ou le jeu d’un grand comédien, ou la concentration de l’homme abimé dans l’estime de soi-mème. Il avait la taille ordinaire, les extré- ^ mités fines, et paraissait âgé de trente-six ans environ.

— Voilà bien la question d’un homme sérieux, répondit Elise. Vouloir connaître ce que se disent entre elles deux femmes!

— Je voulais vous faire avouer que vous donniez de bons conseils à la mienne, reprit Frainex en souriant.

— C’en était vraiment, et je les mets à profit ! dit Juliette en prenant le bras de son mari, sur lequel elle s’appuya avec un touchant mouvement de confiance.

Ils s’approchèrent du fauteuil où la maîtresse de la maison, madame Sandrié, pâle, maigre, avec un air de brebis malade, était comme ensevelie. Elle tressaillait par intervalles aux coups de voix de M. Sandrié, qui, dans un groupe, auprès d’elle, gesticulait avec force, le visage empourpré, en homme accoutumé à répandre son coeur sans préoccupation des temps et des lieux.

— J’ai voulu rester maître chez moi comme le charbonnier, disait-il; aussi Son Excellence nous boude; on peut être ministre, etn’être pas content... On aime mieux être jaloux!...

— De qui? demanda quelqu’un.

— De mon gendre ! répondit-il amèrement.

Voilà déjà longtemps qu’il lui fauche l’herbe sous le pied... un ancien condisciple!

Frainex adressa un regard à M. Sandrié, que, sous un prétexte, Juliette vint enlever à sa conversation.

— Mon cher père, lui dit-elle doucement, vous m’aviez promis de vous montrer mesuré. Vos éclats de voix agitent les nerfs de maman.

— Laisse-moi tranquille, dit-il, elle n’a jamais été mieux; je lui trouve plus de couleurs ce soir qu’elle n’en a eu pendant vingt ans!

Il fit deux pas jusqu’à sa femme.

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— Déjà onze heures et demie, Ernestine, et ton cousin ne paraît pas. Que sert d’être le parent d’un ministre pour ne pouvoir le présenter à son salon dans un jour comme celui-ci? Qu’en dira le monde?

Madame Sandrié inclina la tête comme pour donner raison à son mari. On sentait devant elle cette sorte d’attendrissement qu’excite la faiblesse des créatures naissant à la vie ou de celles que, faute de résistance, la vie a brisées. Son corps souffreteux, tremblant par moments d’une trépidation nerveuse, se ramassait sur lui-même comme pour tenir le moins d’espace possible.

Elle n’avait que quarante ans avec toutes les apparences de la vieillesse. La délicatesse des lignes du visage et l’or çà et là conservé de la chevelure ornaient seuls cette ruine.

En face de sa femme, par un violent contraste, M. Sandrié étalait une santé exubérante ; les joues rebondies, le teint rougeaud, l’oeil vif et net, la voix criarde, la personne entière d’une brutalité naïve et florissante.

Il florissait ainsi depuis l’àge de raison, et était en outre muni, quand il se maria, du plus haut sentiment de sa supériorité virile et d’une très-pauvre idée du « sexe faible ", que le ciel avait encore fortifiés e*n lui offrant, dans mademoiselle Ernestine Lavonne, une créature délicate, exquise, timide, déjà ployée par toutes les volontés maîtresses de son enfance et de son éducation.

Dès la première heure, il la mit à néant devant lui et l’y tint dès lors avec une tranquillité que

troublèrent seulement quelques rébellions de sa fille Juliette, moins patiente du joug.

M. Sandrié venait de se retirer du commerce des toiles, entouré de la considération générale et riche de cinquante raille livres de rente.

Mais sur ce lit de repos la grandeur de son cousin Lavonne lui pesait plus lourdement : il l’avait connu maigre clerc d’avoué et n’était reçu à l’hôtel du ministère que deux ou trois fois l’an. La mort même de madame Lavonne, fière patricienne datant de 1804, impitoyable à ses minces parents d’alliance, n’avait pas rapproché les intervalles des réceptions , malgré l’affection visible du ministre pour sa filleule Juliette, qu’il voyait volontiers, en compagnie de sa mère, dans son cabinet.

Aussi M. Sandrié, preste à la revanche, venaitil de conclure en un clin d’oeil un riche mariage qui semblait déplaire au gouvernement (il appelait ainsi son cousin).

— Il ne viendra pas! répéta-t-il à sa femme.

Un mouvement se fit vers la porte, et le domestique annonça :

— Son Excellence monsieur Lavonne !

M. Sandrié leva vivement la main du côté de l’orchestre et se précipita; l’air de la Reine Ilortense retentit; les invités, silencieux et ardents, formèrent la haie.

Le ministre entra. C’était un assezgros homme, court, encore jeune, la physionomie fine, enveloppée de bonhomie.

Il s’excusa auprès de madame Sandrié de venir si tard et pour fort peu de temps ; on l’attendait

dans une soirée princière ; il portait en effet deux plaques diamantées ; le grand cordon de la Légion d’honneur coupait son gilet en diagonale flamboyante.

Il embrassa très -affectueusement Juliette, donna la main àM. Sandrié, puis avec une amabilité parfaite à Frainex, qui se mit à l’unissou de toute cette grâce, tandis que leurs regards se croisaient comme deux épées fines.

Autour de la maîtresse de maison s’assembla une. foule avide de contempler et d’entendre l’bomme d’Etat adossé à la cheminée. Il esquiva quelques questions touchant la politique, et mena rapidement l’attention des esprits sur la pluie et le beau temps.

Le cercle peu à peu se rompit. Les musiciens préludèrent à une valse où M. Sandrié se jeta avec Élise, en entraînant gaiement son gendre, sa fille et presque tout le salon.

Restée seule dans son coin, 'madame Sandrié fit asseoir le ministre auprès d’elle, et, protégée par le bruit des instruments et de la danse, lui dit d’une voix tremblante :

— Mon cher cousin, pour la chère enfant que vous aimez... qui s’éloigne de moi... ne prêterezvous pas votre appui à celui qui est maintenant devenu son époux?...

— Assez spirituellement! interrompit en riant Lavonne. Mais douterait-il de ses forces et de sa destinée ?

— Vous avez de la grandeur d’âme et vous êtes si puissant!

— Pas assez pour le faire roi! répliqua- t-il sur le même ton enjoué.

Elle se mit à parler plus bas, fiévreusement, abritant son visage sous son mouchoir et jetant des regards inquiets autour d’elle.

— Vous m’en voulez, mon cousin; vous me condamnez. Suis-je coupable? Ce mariage s’est fait dans le temps d’un éclair. Avant-hier encore, je me suis mise aux genoux de Sandrié...

— Eh bien?

— Il a ri, il s’est emporté; il m’a défendu de mal parler, même de mal penser de son gendre. Suis-je criminelle d’avoir caché mes pressentiments à ma fille... de vous avoir demandé à vousmême le silence devant elle? Les manières délicates de cet homme l’avaient déjà touchée : un enfant n’a pas l’instinct que donnent la maternité et la souffrance. Puis une mère accepte-t-elle que sa fille lui sacrifie sa jeunesse? Ce cœur fait de dévouement et de tendresse avait déjà refusé plusieurs partis : son père s’exaspérait; il m’accusait, — et avec quels cris ! — de la détourner de ce mariage...

— Et vous ly avez poussée?

— Mais seulement après avoir bien imploré, bien interrogé le ciel ! car des pressentiments ne sont pas des preuves, n'est-ce pas? Mon mari vante l’honnêteté de M. Frainex, autant que ses talents et sa fortune de quatre millions. Il y a des jugements téméraires qui sont des péchés mortels.

— Mais, ma chère cousine, dit le ministre avec une ironie douce, vous avez au moins re-

commandé à Juliette la soumission envers son mari?

— Ah! répondit-elle, depuis son enfance, je lui répète que se taire, souffrir, porter sa croix, se dévouer, c’est la vie des femmes, notre route vers le ciel ; que les hommes et Dieu nous veulent bonnes chrétiennes !

— Ce sont là d’excellentes leçons, et que vous avez aussi prêchées d’exemple.

— Oui, j’ai toujours cédé, obéi... surtout parce que je suis faible... très-faible. Mais mon enfant aimée est plus vivace que moi; elle est hère: toute petite elle se redressait^ contre les violences de son père. Que cet homme cache véritablement le fonds que j’ai cru sentir sous son extérieur distingué; qu’elle se révolte : voilà un enfer conjugal plus effroyable encore que le mien. Ah! quelle pensée! Mon martyre a mérité de Dieu autre chose. Depuis huit jours, j’ai vainement cherché à vous voir, pour mettre entre vos mains ma Juliette et lui. Il vous a fait du mal ; mais si vraiment il a épousé ma fille pour vous toucher, pour s’aider de vous... eh bien, laissez-vous toucher, aidez-lui, oubliez! La puissance doit rendre l’âme si généreuse ! Vos bonnes grâces mettront la paix au foyer de mon enfant. Elle sera heureuse ! je vous bénirai... je vous aimerai... je vous...

Madame Sandrié, dans son émotion, élevait la voix; des pleurs s’amassaient dans ses yeux flétris.

— Calmez-vous, ma cousine, interrompit Lavonne avec une bienveillance attendrie, votre

gendre regarde de ce côté. Vous savez que j’aime Juliette.

La valse s’achevait. Le ministre se retira bientôt au milieu de révérences passionnées, sur le même air de la Reine Ilortense que reprit l’orchestre avec éclat.

M. Sandrié, revenant d’accompagner son hôte illustre, se pencha joyeusement vers sa femme ;

— Je suis content de toi, lui dit-il. Ta fille sera heureuse, je t’en réponds. Et fais-moi le plaisir de t’égayer un peu !

Vers une heure du matin, après le départ de presque tous les invités, il conduisit un grand militaire devant madame Sandrié :

— Ernestine, dit-il, embrasse encore le colonel Lamb, et sur les deux joues : c’est mon ami et l’auteur du mariage de ma fille.

— Je vous ai trouvé, madame, un homme supérieur, un homme fort, je m’y connais ! dit le colonel en embrassant lui-même vigoureusement madame Sandrié.

Ainsi fêté, le colonel, dans l’antichambre, embrassa également Elise, qui couvrait ses épaules d’une mante.

Il était de Brioude et le compatriote de son mari. Il la chargea de compliments pour ce cher Lequilly, qu’il n’avait pas vu depuis dix ans.

— Tandis que madame danse rue Saint-Honoré, dit gaiement M. Sandrié, il bat le fer dans son usine de Terreblanche.

— Si le fer est chaud ! repartit la jeune femme.

— Là, vraiment, vous le menez, votre mari?

demanda-t-il du ton d’un incrédule qui prend des renseignements sur un miracle.

— Pas partout, vous le voyez. Mais, alfreux tyran que vous êtes, il faut bien que quelquesunes d’entre nous rétablissent l’équilibre et vengent madame Sandrié !

Elle s’échappa avec un frais éclat de rire.

Les époux partirent, à l’aurore, pour l’Italie.

Frainex laissait son fils Camille sous la garde de son beau-père.

M. Sandrié arracha Juliette en pleurs des bi’as de sa mère; il lui dit pour dernière recommandation ;

— Montre-toi plus soumise envers ton mari que tu ne le fus envers ton père, et ne va point le gêner dans le gouvernement de la barque!

Après deux mois de voyage en Italie, Frainex mena directement sa femme au château de Redon où, dans la solitude d’un des plus grandioses paysages du Velay, Juliette entra pour continuer son beau rêve commencé. Elle aimait passionnément son mari.

Une vie splendide et inattendue s’était épanouie en elle. Les craintes que la jeune fille manifestait le jour de son mariage à madame Lequilly, avaient fui du cœur de la femme comme des pensées mauvaises dont elle rougissait maintenant. Comment ne s’était-elle pas donnée tout entière dès la première heure! Vraiment, elle avait pu trembler, pleurer, se faire de tous les hommes l’idée d’êtres robustes, sans entrailles, fatalement oppresseurs, comme l’était son père!

Aujourd’hui le sexe fort rayonnait de toute sa supériorité dans le noble exemplaire que le ciel lui avait choisi, et auquel n’atteignaient ni les créations des poètes admirées sous le soleil italien, ni la calme et puissante nature étalée sous ses yeux. Quelle force, en effet, dans cette sérénité et cette douceur de l’époux adoré ! Quelles

délices de s’y confier et quelle joie d’en vivre !

Il se confondait avec tout autour d’elle ; la ' beauté, la noblesse des choses, le luxe de cet antique château de Redon, magnifiquement restauré, la touchaient comme un rayonnement des richesses de cette âme.

Frainex avait des façons de prince. Continuellement, simplement, ses mains répandaient l’or. Elle aimait cette grandeur, et son goût délicat jouissait des magnificences amoncelées sous ses yeux. Il donnait comme il parlait, comme il se taisait, comme il souriait, comme il aimait, avec un tact auquel le plus vrai gentilhomme eût reconnu un frère. Elle y reconnaissait, elle, parla comparaison du monde quelle avait pratiqué jusque-là, une nature surhumaine, et pensait, comme une bergère des légendes, avoir épousé au moins un fils de roi.

Il allait à force de tenue jusqu’à une apparence de timidité dans les manifestations de son amour ; parole rare, tendresses discrètes, aveux à peine ébauchés. Il ne tutoyait pas sa femme, qui, de famille bourgeoise où les époux se tutoient dès le jour des noces, fut d’abord un peu surprise, mais finit par goûter ce nouvel hommage d’un être qui lui semblait si supérieur.

Car elle n’en doutait pas : Frainex était un homme de génie. Qu’avait^il fait? Que faisait-il pour mériter ce nom? Elle l’ignorait et ne le cherchait pas. Il est vrai qu’il le proclamait luimême suffisamment par ses allures, sa gravité, son incessant travail de cabinet, et son silence

auquel Juliette répondait par un autre silence aussi religieux que celui du fidèle, devant le sanctuaire où se cache la divinité,

A d’autres traits encore, elle sentait la présence du génie : si dans les minutes d’épanchement, elle lui adressait quelque question sérieuse, il souriait finement et l’écartait par quelques mots aimables; parfois aussi il poussait Juliette par un commencement de réponse, la laissait aller un moment, puis, fondant sur elle avec un argument de haute banalité’, il l’accablait doucement. Il parlait une langue nette, sobre et délicate.

Ses défaites enivraient la jeune femme d’orgueil. Elle eût cru pécher de revendiquer à son profit les longues heures qu’il donnait à ses méditations. Son amour était aussi grave que naïf et passionné. Elle vivait joyeuse des miettes de la table : d’un mot, d’un sourire, de le contempler à la dérobée, lorsque devant elle il penchait sa tète comme trop pesante, et que son front reflétait l’illumination de la pensée intérieure.

C’était surtout après le café, deux fois par jour que ce spectacle lui était offert. Il lui expliqua un soir l’ordre des phénomènes que le café déterminait en lui; d’abord une chaleur doucement intense à l’épigastre, et qui peu à peu prenait la route du cerveau où les idées lui poussaient alors en luxuriante végétation.

— Oui, répondait le sympathique sourire de Juliette, oui, c’est bien cela; tout en vous porte vers les choses de l’esprit; ne me parlez pas, restez dans vos pensées; cette heure est sainte!

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Cependant, après deux semaines de repos sur ses terres, Frainex associa l’action à la pensée, et sa femme à son action.

Il la présenta au Puy, distant du château de sept kilomètres, chez le préfet, l’évêque, le général.

Juliette fut à ce point étonnée des hommages dont on l’accabla, qu’elle laissa ingénument paraître sa surprise.

— Sachez vous tenir en cousine et filleule de ministre, lui dit son mari. Ces gens-là ont encore plus besoin de vous que vous n’avez besoin d’eux. Vous en verrez la preuve dans leur empressement à vous servir.

Il la lui fit voir presque aussitôt en lui mettant aux mains une liste de demandes à adresser aux divers pouvoirs du lieu.

Coup sur coup, Juliette, comme par une baguette magique, obtint des nominations, des révocations, des créations d’emploi, des augmentations de traitement; elle plaça, déplaça, reçut des suppliques, des remercîments. Les plaintes, s’il y en eut, n’arrivèrent pas jusqu’à ses oreilles.

Ce rôle, le sentiment de son influence, la charmèrent d’abord ; dans les salons, dans les rues mêmes de la ville, l’attention, les respects allaient à elle comme à une puissance.

Le préfet eut la croix d’officier, un vieux substitut celle de chevalier de la Légion d’honneur. Ces deux décorations étaient déjà accordées, quand, sous la dictée de Frainex, elle les demanda à son parrain, mais son intervention

MADAME FRAINBX

parut la cause de cette double grâce avec laquelle elle avait coïncidé ; et c’est à elle que le substitut et le préfet adressèrent les premières effusions administratives de leur ravissement.

Cependant Frainex ne prodiguait ni sa propre personne ni ses discours. A peine avait-il fait entendre à Juliette qu’elle préparait ainsi les voies à une grande œuvre, et la candide femme, Sans en plus demander, élargissait joyeusement les chemins.

Comment la main tendue et recueillant généreusement pour les autres, se verrait-elle refuser quand elle sollicitera enfin pour elle-même une chose modeste, à l’heure choisie?

Un des conseillers généraux du département mourut. Frainex, qui comme ballon d’essai auprès du ministre avait lancé les suppliques du préfet et du substitut récemment décorés, et dont il s’attribuait le succès, demanda à Paris le siège du défunt.

Lavonne, désireux sans doute de donner du prix à ses grâces, et de tenir un peu en bride son nouveau cousin, refusa par une défaite polie.

Ce pouvait être là aux yeux du chef-lieu, et dès les premiers pas, la ruine absolue du château : Juliette sentit plutôt qu’elle ne sut la douleur de son mari. Prières, reproches touchants, appels à la tendresse, à la grandeur d’âme de son parrain, elle répandit toute son âme dans une nouvelle supplique. La candidature officielle fut alors accordée par une réponse brève, laissant percer le mécontentement.

Elle en fut peu touchée; elle jugeait maintenant le ministre.

— Lavonne, lui avait dit son mari, pour lui expliquer leur hostilité, Lavonne est un homme s de quelque valeur qu’un grand défaut dépare : il est né jaloux. Tous ses efforts, depuis notre jeunesse, et principalement à partir de sa fortune inouïe, n’ont tendu qu’à me tenir dans la poussière.

Il lui cita quelques faits, et Juliette jugea bien plus haute encore l’intelligence de celui dont un ministre tout-puissant peut être jaloux. Sou parrain baissa dans son estime comme un homme que le rang et son affection avaient trop grandi.

— Mon. mari, se disait-elle, ne saurait être, lui, jaloux de personne !

Foi touchante, sainte bêtise de l’amour et de l’innocence ! Les yeux ne voient pas, les oreilles n’entendent pas ; l’esprit le plus agile sommeille, le sentiment seul s’agite au sein des rêves. Juliette vivait du bel idéal créé par le génie de sa jeunesse ; elle ajoutait tous les jours un trait plus noble à cette divine figure; elle la décorait, l’animait de sa propre vie qui s’y anéantissait avec volupté.

Une ombre légère cependant traversa un matin ce songe doré.

Une telle distance séparait son propre néant de la grandeur de son mari qu’elle voulut se rapprocher de Jui, et au moins de loin l’accompagner dans son vol sublime.

— Je dois m’instruire, pensa-t-elle. Est-il convenable que je reste Iç visage contre terre.

MADAME PRAINEX

tandis que ses yeux vivent fixés sur le ciel? Il est trop absorbé pour me donner lui-même la lumière dont j’ai besoin. Mais quelle joie pour lui quand il me verra sinon parler, du moins entendre sa langue ! Et nos enfants, que de mes lèvres comme de mon cœur je préparerai ainsi à être dignes de leur père !

Frainex la surprit lisant quelques ouvrages sérieux qu’elle avait trouvés dans la vieille bibliothèque du château. Il les lui fit tomber des mains avec le plus fin sourire d’étonnement et de dédain.

— Restez de votre âge et de votre sexe, lui dit-il. — Puis en lui caressant les cheveux ; Les fleurs sont-elles faites pour se faner dans les livres ?

Certes, elle se fût sentie froissée s’il eût agi avec ombre de rudesse ; mais à peine osa-t-elle exposer les motifs de sa lecture, tant cette manière de la rendre à ses chiffons fut noble et aisée. Cependant elle s’embarrassa dans sa réponse, et une vive rougeur colora son visage. Il l’écouta avec distraction, et lui offrit quelques romans agréables et de digestion légère.

Par une pointe de délicatesse, le cœur un peu serré, Juliette replaça sur leur rayon les livres sérieux.

Elle ne put se défendre de conter le lendemain son aventure à madame Lequilly qui vint la voir.

Elles se visitaient une ou deux fois tous les quinze jours.

L’usine de Lequilly, située aux environs du gros bourg de Terreblanche, était, vers le sud, à

deux lieues du village de Redon, au haut duquel se dresse fièrement avec ses six tours le château où trônait Juliette. Élise se moqua d’elle, d’abord pour sa pensée bizarre de devenir un bas-bleu, et secondement pour sa faiblesse à reculer dans l’exécution d’une fantaisie devant le premier obstacle.

— Après cela, ajouta-t-elle, peut-être as-tu bien fait. Le plaisir de la victoire ne valait ici ni l’ennui de si singulières lectures, ni la peine de contrarier un tel mari.

Ce mari qu’elle suivait attentivement des yeux excitait dans le cœur d’Élise presque autant d’admiration que dans celui de son amie ; Juliette lui rappelait en riant sa théorie du bal des noces. Mais Élise, en ce moment, ne se souciait plus guère de théorie; elle en était à la contemplation un peu jalouse du fait : à ces diamants, à ce luxe, à ces toilettes, à Frainex, la source intarissable qui les répandait.

— Si nous étions en Orient, disait-elle, je te dem,anderais sans gêne une place au foyer. Heureuse ingénue, tu as épousé l’un de ces dieux que jadis appelait du ciel la beauté des filles des hommes, et maintenant, comme le jeune Camille, tu pourrais presque lui baiser la main !

Dès les premiers jours, Élise lui avait présenté son mari. L’air provincial de Lequilly, sa taille, non point si exiguë que le disait en riant Élise, mais assez petite, étaient relevés en lui par une tête forte, d’expression douce et pensive. Il y avait dans son attitude, de l’indécision, de la timidité et de la souffrance, comme d’un homme à

l’esprit noble qui subit par faiblesse un joug" humiliant. Il connaissait la femme légère qui le tenait lui, ses fils, sa maison sous le gouvernement de ses caprices. Mais il ne la regardait que comme un enfant aimable et terrible ; il l’adorait ; elle était son unique amour et sa première fierté ; elle l’avait comme forcé dans sa fiiodestie sauvage, lorsqu’à vingt-huit ans encore, il désespérait d’être remarqué d’une femme.

En réalité. Élise l’avait agréé pour cette douceur et cette bonté de caractère qui lui promettaient là toute-puissance dans le ménage.

Juliette, simple et cordiale, entra de plainpied dans cette âme qui, de son côté s’ouvrant, laissa paraître ses trésors cachés : l’élévation de la pensée et la tendresse infinie du cœur.

Devant l’abaissement où sa femme tenait cet être généreux et modeste, des larmes mouillèrent les yeux de Juliette ; elle songea à sa mère opprimée ; son cœur s’indigna contre la légèreté d'Èlise, mais en volant vers le sublime époux qui l’élevait si haut elle-même par tant d’attentions et de respect.

Le château de Redon, construction imposante du dix-septième siècle, domine le village de la hauteur d’une colline à pente douce.

Au cœur de ses grands bois, avec ses eaux brillantes et ses vignes, il est le centre d’une de ces rares oasis qui rompent la sauvage rudesse des environs du Puy. La végétation s’y prolonge assez loin vers l’Orient, tandis que dans les autres directions, comme à une déchirure soudaine, reparaissent bientôt la sévérité du paysage, les terrains bouleversés et la lave nue.

Une route carrossable courant entre les vignes et les bois mène en un quart d’heure du château au village.

Le dimanche qui suivit l’incident des livres enlevés, une pluie abondante avait durant la nuit mouillé le sol. Le châtelain, avec son fils et sa femme, dut descendre la colline en voiture pour se rendre à la messe.

Le vieux curé du village était mort au commencement de la semaine ; Frainex, dès la porte de l’église, vit à l’autel l’énorme carrure d’un prêtre qu’il reconnut d’abord pour l’abbé Bal-

tliazar, l'ancien curé de Pradelles, lieu où il avait fait sa fortune dans l’exploitation de deux mines de houille.

La messe finie, l’église étant déserte, Juliette y était restée en prière : son mari avait à parler de son élection avec les notables du village. Dans la sacristie, l’abbé Balthazar s’entretenait avec son clerc, d’une voix dont les sonorités, bien qu’adoucies, arrivaient jusqu’à la jeune femme.

— Tu me vois, Théodore, aussi surpris qu’heureux de ce merveilleux effet de la grâce ! Monsieur Frainex à la messe !... monsieur Frainex avec un livre d’heures !

— Vous n’êtes arrivé que d’avant-hier, monsieur le curé ; mais il vient tous les dimanches.

— Lui qui a refusé un prêtre à sa femme mourante! Oui, et ce prêtre c’était moi, — et cette femme c’était la plus chrétienne des créatures ! Dans les rues de Pradelles, il ne prenait pas même la peine de me saluer. Passe-moi cette clairette !

— Il est le plus riche du pays ; ' il a des voitures, des domestiques. Il parait qu’on mange au château des truffes tous les jours.

-— . . . Des truffes ! Tous les jours ! D’oüle sais-tu?

— Du courrier qui les apporte.

Après un silence, Théodore reprit :

— Il a donc une nouvelle « dame >♦ ! L’avez* vous regardée ?

— Allons, s’occupe-t-on de cela pendant, le saint sacrifice 1

— Elle porte de l’or jusqu’autour des poignets.

En passant auprès d’elle, j’ai senti une bonne odeur.

— Théodore ! cria sévèrement le curé.

Quand l’abbé Balthazar, après dix minutes, parut sur la place de l’église, il s’avança avec quelque embarras vers Frainex et le groupe qui l’entourait. Mais Frainex lui tendit gracieusement ses doigts gantés que le prêtre aussitôt riant saisit entre ses deux larges mains.

Ces mains tenaient à des bras dont la manche de la soutane moulait la puissante musculature ; la taille en proportion; la face large, à bouche bien fendue et lèvre rebordée, d’expression enfantine et honnête; les yeux clignotaient sous une touffe de gros sourcils avec le regard un peu effaré; l’abbé Balthazar s’étalait dans la plénitude de ses quarante ans.

Pendant les compliments, il semblait chercher quelque chose à droite et à gauche, et ne pouvait voir Juliette qui, ayant quitté l’église avant lui, se tenait à cinquante pas de là, derrière la foule des paysans, auprès de la voiture, avec Camille.

Frainex prit le bras du prêtre et l’emmena amicalement du côté opposé.

— Monsieur le curé, lui dit-il, vous avez ici comme instituteur Marchai, mon ancien contremaître à Pradelles. Vous entendrez-vous avec lui ?

— Monsieur, répondit l’abbé, si je ne vous ai point prévenu par mon humble visite, c’est que je suis à Redon depuis deux jours seulement. J’y

ai trouvé effectivement Marchai : cette première peine m’y attendait I

Il conta avec animation qu’il avait la veille visité l’école, et que les enfants interrogés sur le catéchisme lui avaient fait des réponses presque hérétiques, et même philosophiques,

— Je pris à part M. Marchai pour me plaindre à lui, honnêtement. A mes plaintes, monsieur, et dans des questions de théologie entièrement hors de sa compétence, il m’a répondu sur un pied d’égalité. — Tenez, le voilà qui passe avec son fils, là-bas au bout de la prairie ; il se baisse, il herborise; il manquera les offices du soir! Le croiriez-vous? Le malheureux a nié la toutepuissance divine :

« — Dieu, me disait-il, peut-il faire que vous vous trouviez en deux endroits à la fois?

« — Il l’a fait pour nombre de saints,

« — Peut-il faire qu’un carré soit un cercle et que le bien soit le mal?

« — Sans doute il ne peut pas vouloir cela.

« — Il est donc lié?

« — Mais non , monsieur Marchai , puisqu’il est tout-puissant ! »

Là-dessus il m’a quitté assez impoliment.

— Adressez un rapport à la préfecture, dit Frainex, je vous appuyerai.

Le bonhomme changea de ton.

— Mais, dit-il, il vient de perdre sa femme ; il a un enfant. Ce serait lui enlever son pain. J’aime mieux le convertir. Dix philosophes comme lui ne me pèseraient guère.

Il agitait en parlant ainsi ses bras musculeux.

MADAME FRAINBX

— Marchai est un mauvais esprit et parfaitement incurable, monsieur l’abbé !

' — Il est vrai qu’à Pradelles déjà, il parlait fort librement des choses établies, de la hiérarchie sociale, et même de vos talents, monsieur... Que fera-t-il ici dans votre élection?... Cependant... s’il s’agit de sa place !

— Ou vous lui enlèverez sa place, dit Frainex, ou il enlèvera la foi à tout votre village ! Laissez-lui-en le temps.

— Oh! oh! dit le curé, il vaut mieux qu’un homme périsse que tout le peuple !

— Adressez votre rapport aujourd’hui même ; on l’atténdra.

Ils se rapprochèrent du groupe municipal qui escorta Frainex jusqu’à sa voiture, où l’abbé se trouva en présence de Juliette.

Elle rayonnait en pleine lumière dans des flots de dentelle et de soie. A quelque distance, çà et là, des groupes de paysans, adossés aux arbres ou à la fontaine, la regardaient sous l’auvent de leurs grands chapeaux. L’abbé Balthazar clignota plus vivement des yeux, avec un léger tremblement dans les joues, tandis qu’il s’inclinait dans un salut profond et muet.

Le jeune Camille, à un signe de son père, monta sur le siège auprès du cocher.

— A la ville! ordonna Frainex au milieu du bruit des salutations.

— Que dites-vous du bonhomme? demandat-il après quelques minutes à sa femme silencieuse.

Elle mit son appréciation de l’abbé dans un bienveillant sourire.

— Je n’étais pas à Pradelles le plus zélé de ses paroissiens, reprit-il. Il pourra vous le dire.

— Vous ne fréquentiez donc pas l’église autrefois?

— Non, et j’avais tort. — Nous allons déjeuner au Puy, dit-il ensuite, quand les chevaux prirent la route de la ville, en laissant le château sur la droite. Nous v ferons des visites dans l’après-midi.

Son visage exprimait quelque gaieté ; il mit dans ses yeux une caresse, et murmura d’anciennes rimes célébrant la beauté du jour et celle de

< Femme charmante Plus belle que jour et qu’amour. »

après quoi, comme un homme qui a suffisamment joué avec un enfant, il reprit son sérieux et son .silehce. Peu à peu il se laissa aller sur le fond de la voiture et parut rêver profondément, sinon dormir.

La calèche traversait en ce moment une zone sauvage entre de hautes murailles de basalte assombrissant la route, et qui à vingt pas semblaient la barrer. Juliette connaissait ce passage quelle trouva en ce moment plus rude et plus désolé qu’elle ne l’avait encore vu.

Les premières paroles de l’abbé Balthazar et de son clerc, nettement entendues, « cette femme contrainte de mourir sans prêtre, » — ce coin

du passé de Frainex que le hasard venait de lui découvrir, — attristaient son esprit.

— Il n’a rien à me cacher, je le sais, songeaitelle, en regardant le front recueilli de son mari ; les préoccupations de sa pensée le distraient de lui-même. Ce sont des idées qu’agite l’homme supérieur. Quelle joie pourtant d’entendre de sa bouche les plus minces détails de sa vie, les motifs de ses actes !... L’amour, n’est-ce pas une âme se versant tout entière dans une autre? Qu’il se tienne dans les hauteurs de ses spéculations, j’en suis fière; mais quand il descend jusqu’à moi, pourquoi n’y pas descendre sans réserve? Les grands esprits doivent avoir, je me le figure, des heures enfantines... C’est sans doute que je ne sais pas mériter de lui cet abandon !

Frainex sortit de sa méditation aux abords de la ville.

— Je dois voir quelques électeurs après le déjeuner, dit-il. Camille m’accompagnera. Vous pourrez m’attendre à la préfecture auprès de madame Lénart. Voici un billet de cinq cents francs pour son œuvre des crèches dont elle nous parlait l’autre jour. Vous le lui remettrez, ma chère amie, et m’obligerez de prendre ensuite un moment pour lui soumettre l’affaire suivante.

Il répéta à sa manière les propos de l’abbé Balthazar sur Marchai.

— C’était le sujet de votre conversation avec le curé? demanda-t-elle.

— Oui.

— Il y a là une destitution probable, dit-

elle avec embarras ; vous ne oonnaissez pas autrement cet homme?

— Je le connais pour un des meilleurs produits de cette triste éducation qu’on donne aujourd’hui au peuple : un de ces êtres déclassés, vaniteux, jaloux et funestes.

— J’ai obtenu déjà six révocations, mon ami ; je les comptais hier. Il me serait plus doux de faire des heureux.

— Ainsi faites-vous, remplaçant les mauvais par les bons.

— Mais si vous-même... vous vous chargiez de cette affaire ?

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que le rôle, le devoir d’une femme est d’entrer dans la sphère d’action de son mari ; parce que je veux me sentir soutenu, poussé par les belles mains que voilà.

Il les lui baisa tandis qu’il parlait ainsi d’un ' ton gracieux, mais en même temps très-net et très-ferme.

Pendant l’après-midi, Juliette s’acquitta auprès du préfet du devoir dont l’avait chargée son mari.

Le département de la Haute-Loire commençait à se remplir du nom de madame Frainex.

Le châtelain de Redon s’effaçait modestement derrière sa femme. Il affichait cette cousine de ministre dans des toilettes de reine, et appelait autour d’elle le bruit et les hommages.

De grands dîners réunissaient au château tous les voisins de quelque marque. 11 la dressait à l’art de recevoir, d’animer une table, un salon, de traiter suivant l’habit, la fonction, l’importance. Il paraissait content d’elle.

Les premières hésitations qu’elle manifesta lui plqrent comme une marque de naïveté et de sensiblerie ; qualités féminines à conserver en les réglant. Mais quand après la destitution de Marchai elle sembla préoccupée pendant quelques jours, il ne répondit que d’un ton très-bref à ses doléances, et lui recommanda, avec de l’exercice, la pratique plus suivie de ses bonnes œuvres pour conjurer l’ennui, source des vains tourments.

— Agissez, agissez, lui disait-il. A la cam-

MADAME FRAlNliX

pagne surtout, le désœuvrement est un hôte fâcheux.

Il lui remplit sa bourse et l’envoya secourir des misérables dans les chaumières du côté du Nord, où se prolongeait en pointe la circonscription électorale qui allait bientôt nommer son conseiller général.

Juste à cette heure , l’occasion se présenta d’une distraction plus extraordinaire pour elle et plus glorieusement profitable pour lui-même.

Quelques cas de typhus éclatèrent à l’hôpital du Puy.

Frainex, un peu indisposé, y envoya aussitôt sa femme qui parcourut les salles infectées, distribuant des consolations et des secours, au murmure touchant des bénédictions. Lui -même, quelques jours après, renouvela de sa personne cette généreuse audace, et laissa douze mille francs pour les familles des victimes.

Des applaudissements l’accueillirent au sortir de l’hôpital. La Conservation , iourndX àxi Puy, couvrit de fleurs dithyrambiques la grandeur d’âme du châtelain de Redon et <* le digne sang desLavonne ». Juliette, dont il avait énergiquement refusé la compagnie, se jeta, au retour, sur son sein, en pleurant de tendresse et d’admiration.

Huit jours après , une surprise d’autre sorte la tira de cette rechute d’extase pour la rendre à ses vagues inquiétudes. Le même fléau, quoique léger, régnait à Paris. M. Sandrié écrivit que sa femme était un peu souffrante. Juliette voulut courir à sa mère. Frainex, étonné,

parla de l’inutilité et des dangers d’une telle démarche.

— Mais je suis allée , dit-elle, dans l’hôpital du Puy!

— Comment la différence entre les deux cas peut-elle vous échapper? répondit -il avec un mouvement d’impatience. Appelez plutôt votre mère ici, où les pauvres, les malades, moi-môme, avons besoin de vous !

Elle ne comprit pas toute la portée de cette réponse, ne s’attacha qu’aux derniers mots, et écrivit à sa mère l’invitation la plus pressante

d’arriver.

Les lettres de madame Sandrié, d’abord délicatement remplies de confiance, de bonnes nouvelles, avaient accru d'autant le bonheur de Juliette. Changeant de ton par degrés, elles laissaient percer maintenant de visibles craintes : questions multipliées sur l’état de son cœur, sur sa vie, continuelles demandes d’épanchement; et, touchant son gendre, les plus sobres compliments d’usage. La dernière disait : <* Si tu as tout le bonheur que tu m’annonces , mon enfant bienairaée, je rends grâces à Dieu; mais pourquoi redouterais -tu de me dire l’entière vérité? » — Et plus loin : « J’ai vu le ministre ; il est surpris de toute la politique de lâ*bas, et souhaiterait plus de mesure. »

Juliette ne montra pas cette lettre à son mari. Il la crut préoccupée de la maladie de sa mère, et écrivit â M. Sandrié qui* en réponse, envoya des nouvelles meilleures. Eu même temps il la re-

commanda à la joyeuse madame Lequilly, dont le cabriolet parcourut alors plus fréquemment les neuf kilomètres de route alpestre menant de Terreblanche à Redon.

— Ta mère a toujours été malade, disait-elle un matin à Juliette. Il est des gens qui restent malades tout un siècle. D’ailleurs, elle va mieux maintenant. Et du côté de ton mari, tu n’as, je pense, aucune inquiétude ? Pour moi , qui crois m’y connaître , il t’aime, puisqu’il t’habille ! S’il est réservé, ton bonheur durera plus longtemps, et, s’il ne parle pas beaucoup, il agit très-bien, surtout lorsqu’il t’envoie à l’hôpital... Ne me regarde pas de cet air étonné, et songe à égayer ce sérieux visage. Entre nous, je te crois romanesque. Ma chère, le romanesque est défraîchi. Aujourd’hui, les vapeurs d’estomac vaudraient encore mieux pour une femme que les vapeurs d’esprit. Peut-on rêver midi à quatorze heures, quand on veille aussi agréablement que toi au milieu de cet enchantement de château, de mari et de toilettes? Ah ! ces merveilles!.,.

Elle avait ouvert les commodes, les armoires, et elle tournait, retournait, contemplait, baisait des robes', des chapeaux, des dentelles, des bracelets, des diamants et des perles.

— Je veux être franche avec toi, ma bonne

amie; je te jalouse éperdument; et tes toilettes me ruinent. Imagine-toi que je dois quatre mille francs à mon tailleur parisien, qui me lestréclame; le secrétaire d’Émile, que je viens de visiter, renferme à peine de quoi payer le coiffeur. Tu vois que j’ai aussi mes ennuis, bien que je les dérobe. Ma mignonne, prête-moi cent louis, un à-compte !

Elle poussait de Ipngs soupirs en déchirant ses gants ; mais Juliette lui ayant tendu un petit nécessaire plein d’or, les soupirs de la blonde Elise cessèrent soudainement, et ses petits pieds, en cadence, commencèrent un pas gracieux autour du nécessaire et de son amie qu’elle baisait l’un après l’autre ; puis elle prit deux mille francs.

Juliette souriait; mais ces jolis enfantillages la disposaient peu à s’ouvrir à elle de ses peines. Les seules conversations sérieuses où elle tentât de l’engager, roulaient sur Lequilly et sur la tendresse, le respect, que méritait une telle nature. Elle reprochait à Élise le dédain qu’elle semblait faire de lui, et l’accusait de manquer de cœur.

— Mais je l’apprécie, et je l’aime ! s’écriait Élise.

Et véritablement elle l’appréciait, elle l’aimait à ses heures et à sa façon ; attendrie quelquefois par le culte dont elle était l’objet, comme par le remords de quelque caprice trop particulier; désolée lorsqu’il était malade, et Te soignant avec la plus vive sollicitude ; honnête aussi après six ans de mariage, en se faisant de sa vertu une

Dig i l i /mJ üy Cîoog k

gloire un peu bruyante et une justification de toutes ses extravagances.

— Une honnête femme, disait-elle, peut bien se permettre quelque chose ! — Et si l’on poussait le propos, elle ajoutait en riant : — Mais il faut d’abord que mon mari reste fidèle aü contrat. Car, qu’il y manquât ce soir, je le rembourserais sans faute dès demain matin. Je veux l’égalité conjugale.

L’air de Paris n’avait pas fait de créature plus achevée qu’Élise : figure agréable, yeux savants, lèvre pétillante, petit nez fin et qui arrêtait spirituellement à temps un essai de retour sur luimême; le ton cavalier, impertinent, la démarche assurée, le talon sonore. Dès le jour des noces, son mari fut son camarade, et son serviteur dès le lendemain.

Comme elle le disait à Juliette, elle avait lié et dérouté le philosophe par un entrelacement inextricable de capidces, d’abandons, de refus, de pleurs et d’éclats de rire. Elle alla, vint à son gré, voyagea seule, commanda, empiéta de toute l’étendue de l’amour et de la faiblesse du timide époux. Sa dot étant de deux cent mille francs, elle réclama dix mille francs de pension — à cinq pour cent, dit-elle — et s’empara d'une seconde clé du secrétaire ; malgré quoi, vers la troisième année de son mariage, la seule modiste lui réclamait une note de huit mille francs.

Ses façons d’agir avec Lequilly étaient rapides et irrésistibles; elle prenait d’abord et demandait ensuite.

La demande , suivant les heures, était douce

MADAME FRAINBX

OU violente, humble ou impérative, riante ou mouillée de larmes. C’est en lui tapotant les joues qu’elle sollicitait son pardon. Après sa toilette , rien ne lui semblait plus respectable que son oisiveté. Elle tenait à la blanche élégance de ses doigts, à la clarté de ses yeux, et ne lisait, ne réfléchissait que le moins possible, « par peur de la migraine

Sa religion était très-éclairée. Catholique, elle acceptait toute la doctrine, sauf deux ou trois dogmes qui lui paraissaient parfaitement ridicules, comme la Trinité; mais l’Immaculée-Conception avait sa confiance. Elle étincelait tous les dimanches à la messe, en frais costume du matin , et communiait généralement de deux Pâques l’une. Devant ses deux fils, elle raillait librement soit les miracles opérés par les vieux bas de laine de Pie IX, soit la grâce efficace ou la Trinité, puis faisait réciter le catéchisme à son petit Léopold, qui poussait déjà dans ses six ans, et si la leçon n’était pas sue, le privait de dessert.

Quand Lequilly, libre penseur, l’invitait à un . peu de logique, de réflexion, au nom de la raison future de ses fils ; s’efforçant avec tendresse de la ramener au sens commun, il se heurtait à la solidité inébranlable des préjugés, des habitudes, de la paresse, et à cette invariable réponse que « tous ces arguments d’impie ne faisaient que confirmer sa foi, et qu’elle entendait donner de la religion à ses enfants ».

Rien ne la choqua plus que le refus d’une de ses amies de faire baptiser son premier-né ; » Ma chère, lui dit-elle, tout le monde est à cette

MADAME FKAINEX

heure plus ou moins baptisé; tu vas ainsi causer à' ta fille des désagréments ultérieurs, lui faire manquer quelque beau mariage, et, en fin de compte, le baptême, cela n’engage à rien ! »

Sa fantaisie allait ainsi de guingois à travers la vie, comme un joli écureuil qui s’ébattrait dans l’armoire aux cristaux.

L’esprit, dans cette tête agréable, montrait de la vivacité, de la bonne humeur, de la finesse. Elise avait reçu une éducation distinguée, celle de son sexe et de ses deux cent mille francs de dot; elle savait plusieurs dates de l’histoire sainte et de l’histoire de France, connaissait eu littérature le songe d’Athalie ; en morale, quelques demandes et réponses de catéchisme, et, pour le surplus, jouait du piano.

Les cent louis entre les mains, madame Lequilly répandit sa gaieté. Pendant le déjeuner elle coqueta de la grâce la plus libre avec Frainex. Celui-ci retourné dans son cabinet de travail, elle se joua d’un vieux professeur à lunettes, qui venait de la ville plusieurs fois par semaine donner des leçons à Camille, et s’amusa fort de la gravité du bonhomme, toute confite en respect et en innocence. Puis elle lutina Camille pour sefaire baiser la main, comme il la baisait à son père, d’après une habitude d’humilité prise au berceau, toutes les fois que Frainex lui infligeait quelque correction. Mais comme elle riait, Camille refusa avec un peu de raideur.

La tenue froide de cet enfant envers sa bellemère avait déjà frappé Élise, qui en parla à

son amie. Juliette commençait à sentir l'inutilité de ses délicates et maternelles avances envers Camille, qui ne franchissait pas à son égard la ligne de la stricte politesse. A onze ans déjà, il était ;singulièrement, irréprochablement poli. Au fond, il méprisait parfaitement sa belle-mère. Il se savait, en effet, riche de quatre millions; en outre, noble par les Montmaur; et connaissait très-bien l’extraction purement bourgeoise de la seconde madame Frainex, ainsi que le mince chiffre de sa dot. Parfois même, quand son père n’était pas là, le sentiment de cette comparaison élevait sa politesse jusqu’à l’impertinence. Juliette en souffrait.

Elle se jeta, pour toute confidence à Elise, sur ce seul coté de ses soucis, en l’accompagnant à une assez grande distance du château.

— Tu te consoleras de lui avec son frère ! lui dit madame Lequilly.

Juliette soupira. Elle n’osait croire encore à ce bonheur dont on lui parlait depuis quelque temps.

Au retour, sur la route solitaire, elle était sans forces pour avancer. Cette « visite à l’hôpital » que madame Lequilly venait de lui rappeler d’un air si particulier qu’elle avait craint de lui demander une explication; la réponse singulière de Frainex à son désir d’aller retrouver sa mère, la destitution de Marchai, toutes ces pensées se pressaient, malgré quelle en eût, dans son esprit attristé.

La fatigue, la nuit descendant d’un ciel blafard et pluvieux, l’assombrirent encore; elle s’appuya

contre un arbre du chemin; il lui monta aux yeux des larmes inattendues...

Soudain ces larmes tarirent. Un tressaillement se fit sentir au plus profond de son être ; la seconde existence qu’elle portait se manifestait pour la première fois en elle, par cette palpitation intime et ineffable qui est comme la première caresse de l’enfant à celle qui l’a conçu. Un cri d’amour sortit de ses lèvres ; les fantômes de la tristesse et de la crainte avaient disparu. Elle courut vers le château et vers son mari.

Le lendemain le jour se leva auss^adieux que le cœur de Juliette. Elle était debout avant l’aurore. Elle voulut aller mêler sa joie à celle des campagnes, et entraîna Frainex, qui souriait depuis la veille à la certitude d’un nouvel héritier de son nom.

Camille fut de la partie. Le sérieux de ce jeune homme avant l’heure, qui prenait les airs méditatifs de son père et ne mettait le pied gauche devant le droit qu’avec une dignité circonspecte, eut à s’étonner des enfantillages de sa belle-mère chantant aux oiseaux, buvant la rosée sur les feuilles ou se couronnant de boutons d’or le long des prairies.

Au milieu de cette âpre contrée volcanique, la région orientale qui continue Redon, fait, nous l’avons dit, une admirable oasis. Les accidents géologiques y sont, çà et là, aussi énormes et terribles que dans le reste du pays, mais une végétation splendide y couvre tout de vie et de douceur. ,

Après une demi-heure de marche, on arriva

sur la hauteur du Tulous, que Juliette ne connaissait pas encore.

Le spectacle était infini pn espace et en couleurs merveilleuses des champs et des horizons. Les plus lointaines Cévennes dessinaient leurs cimes dans l’éblouissante blancheur du matin; à droite, tranchant net dans le vif de l’air, se dressaient le bloc grandiose qui porte la ville du Puy et sa cathédrale, et, au-dessous, le cône de trois cents pieds de hauteur du faubourg d’Aiguilhe; çà et là d’autres masses sombres comme la nuit, ou, suivant leur position, colorées de la lumière du jour naissant; des jaillissements de lave monstrueux et solitaires, de toutes formes, entre lesquels les vallées plongent en abîmes; tout cet assemblage de grandeurs sévères qu’a décrites la plume souveraine de madame Sand dans U Marquis de Villemer.

Notre cœur prend surtout dans le spectacle des choses ce qui convient à son état présent : il est lui-même la joie ou la tristesse , la laideur ou la beauté, l’épouvante, le charme, la vie de tout ce qui l’enveloppe et le touche. En ce moment, Juliette ne sentit là que la grâce adorable de la nature au réveil.

Le monde extérieur se fondait dans une union délicieuse avec son âme : le ciel, d’une fraîcheur argentée, la végétation odorante, le chant de l’alouette étaient ses pensées mêmes et ses sentiments réalisés hors d’elle en merveilleuses formes! La nature aussi était une jeune mère épanouie dans la plus riche magnificence de lumière et de joie ; elle chantait au fond des bois

sonores, descendait en riant la colline sur les eaux étincelantes de la source, reparaissait plus loin, en robe d’azur, dans une ascension hardie le long des grandes montagnes, comme pour s’élever jusqü’au soleil d’où lui venait tant d’ivresse et de fécondité !

Juliette monta jusqu’à son propre soleil, placé ' • à quelques pas au-dessus d’elle. Quand son cœur avait-il joui d’émotions si doucement puissantes? Quelle heure de son adolescence marqua jamais un tel enivrement? Que ne devait-elle pas à l’amour et à celui qui, ‘avec l’ampur, faisait éclater en elle de si belles explosions de vie ? Elle entoura de ses bras Frainex qui, en ce moment, regardait au loin les dernières lignes de sa circonscription électorale, et qu’elle crut absorbé dans la même poétique admiration; elle lui murmura le plus doux mot que puisse entendre l’oreille humaine.

Lorsqu’elle fut sortie de son extase, elle demanda le nom de ces groupes d’habitations, villes et villages éparpillés da’ns la verdure de la plaine, ou dressés en nids d’aigles sur la tète des collines.

Camille, qui avait profité de ce moment de repos pour donner une retouche à sa toilette, et qui savait la géographie du lieiî, s’empressa de répondre. Il désigna tour à tour du doigt Redon, la ville du Puy, ensuite le bourg de Terreblanche, séjour de Lequilly et villégiature de la noble maison d’Oudenarde, dont le manoir montrait ses tourelles seigneuriales à travers le dernier voile de vapeur que le soleil enlevait en ce moment à la terre.

Sur ce nom d’Oudenarde, Frainex entra dans la conversation. Il avait déjà appris à sa femme la célébrité de la marquise qui le portait, et dont le salon, à Paris, brille parmi les plus glorieux du faubourg Saint-Germain. Il ajouta que la marquise, tandis qu’il conquérait sa fortune dans les mines de Pradelles, l’avait traité de très-haut, de grande dame à plébéien, trouvant impertinent qu’il eût des prétentions à se présenter chez elle.

— Je rendis fierté pour fierté, continua Frainex, et je ne pris pas même la peine de lui apprendre que je suis Montmaur.

— Nous sommes^ Montmaur par les femmes, dit rapidement Camille. Une de nos tantes fut distinguée du roi Louis XV. Nous reprendrons le nom, je serai Cn.mille de Montmaur...

— Puis, j’étais pauvre, reprit Frainex interrompant son fils, j’en voulus à cet insolent château. Mais la fortune acquise et l’expérience remplacent les sentiments par les doctrines. Il y a une raison profonde des choses les plus superficielles. Les hautes classes doivent jalousement garder leur orgueil comme une protestation contre le redoutable esprit du temps présent qui court à la destruction de toute autorité.

— Vous acceptez l’autorité de la noblesse? demanda Juliette.

— J’accepte toutes les autorités en les subordonnant à une seule : celle du génie... à la vocation des hommes élus pour la conduite des choses humaines!

Elle ne put répondre. En homme ,qui n’attend

pas la réplique, il avait fait quelques pas en avant.

On s’était remis en marche. Il rouvrit la bouche, et dit qu’il allait profiter de l’occasion pour visiter un bois de chênes verts terminant au nord son domaine.

Ce bois, auquel on arriva bientôt, grimpait rapidement sur une autre hauteur d’où le splendide paysage reparaissait aux yeux. Quelques plis de terrain s’étageaient devant les promeneurs. Juliette prit en avant pour jouir plus tôt de toute l’étendue de ce spectacle.

— Vous me rejoindrez là-haut, n’est-ce pas?

dit-elle à son mari qui, avec Camille, examinait déjà attentivement la taille et la santé de ses chênes.

Elle était hors de vue quand , à un détour de terrain, elle se trouva sur une petite pelouse en présence de deux inconnus : un enfant d’une douzaine d’années endormi sur l’herbe, et à ses côtés un jeune homme assis, dont la figure, l’air et les vêtements annonçaient une sorte de paysan distingué.

Celui-ci se leva devant elle, et il allait réveiller son compagnon dont le corps étendu coupait le passage, quand Juliette l’arrêta d’un signe.

L’enfant, qui dormait d’un sommeil agité, soupira deux fois avec force et de la main battit la terre. Le jeune homme le regarda avec une anxiété paternelle.

Une impression douce et triste se dégageait de ce tableau, et frappa d’abord par le contraste l’àme déjà poétiquement attendrie de Juliette.

— Serait-il malade, monsieur? demanda-t-elle à demi-voix.

— Il est fatigué, madame, répondit le jeune homme, et... malheureux : son père est mort avant-hier !

— Ah!

— Je lui fais courir la montagne depuis l’aurore pour le distraire. Il s’est endormi ici.

— Et sa mère?

— Morte aussi, voilà dix-huit mois.

— Ah! le pauvre enfant! Vous êtes de ses parents, monsieur?

— Non, madame, il n’a que des parents fort éloignés.

— Et qui peuvent se charger de lui?

— Je m’en suis chargé.

— ... Si vous me permettez cette question, monsieur ; il est sans fortune?

Un peu de rougeur colora le front du jeune homme, qui répondit :

— Oui, madame.

— Le père, demanda-t-elle en se rappelant un malade quelle avait vu dans une ferme, le père n’a-t-il pas été emporté par les fièvres?

— Non; c’était un homme affaibli par la mort de sa femme, qu’il aimait beaucoup, et par les luttes de la vie; un dernier coup, une injustice criante, en le frappant, l’a brisé.

L’énfant s’était réveillé.

A la vue dè l’étrangère, il se leva en pieds et recula. Ses grands yeux vifs, allant de son compagnon à la jeune femme, animaient une tête aux traits fermesetà l’expression un peu farouche.

Juliette, très-émue, fit un pas et lui prit la main. L’enfant la regarda une seconde, puis soudain se jetant entre ses bras, il s’attacha convulsivement à elle avec des sanglots.

Toute l’àme de Juliette se fondit à la chaleur de cette étreinte enfantine : elle crut sentir se répéter dans ses entrailles le frémissement profond de la veille; elle couvrit l’orphelin de pleurs et de baisers.

— Claude, demanda-t-il au jeune homme en retrouvant la voix, elle a donc connu mon père ?

— Non, André, répondit Claude, mais les bons cœurs s’attendissent avec ceux qui souffrent.

L’enfant se retourna vers Juliette.

— Je vous aime! lui dit-il avec une grâce sauvage.

— Moi aussi, je vous aime, mon enfant! répondit-elle; et nous nous reverrons. Le nom de son père, monsieur? demanda-t-elle à Claude.

— Marchai, répondit celui-ci.

Elle devint fort pâle.

— Marchai? dit-elle après un moment, le...

maître d’école?

— Oui, madame.

— Tu vois bien, Claude, qu’elle le connaissait! reprit André.

A dix pas en arrière, Frainex se montra, appelant sa femme.

— Madame Frainex! murmura Claude stupéfait.

Il saisit André qui jetait sur le nouveau venu des regards de colère, et, d’autorité, l’entraîna rapidement.

Frainex, suivi de Camille, s’avança ensuite, mit Juliette à son bras et redescendit.

Pendant les premières minutes du retour, Camille seul ouvrit la bouche pour demander à sa belle-mère ce qu’elle faisait en compagnie de « ces gens-là; » mais sur un coup d’œil sévère de son père, il s’écarta, et, petit à petit, prit l’avance entre les chênes.

Juliette fît une partie de la route, les yeux à terre, jusqu’au lieu qui, une heure auparavant, l’avait jetée dans une si noble exaltation.

— Voulez-vous vous reposer? dit-il enfîn.

— Un instant... oui... je souffre.

Elle s’adossa à un quartier de roche.

— Vous n’auriez pas dû me quitter, reprit-il.

— Mon ami, dit-elle avec une très-grande émotion, cet homme contre lequel vous m’avez fait agir auprès du préfet est mort!... Le saviezvous?

— Depuis longtemps il était malade : ce n’est qu’une fâcheuse coïncidence.

— Mort... mort!... répéta- t-elle avec une expression qui parut le surprendre. Comme la sienne, j’ai demandé d’autres révocations!... Il

avait un enfant, je l’ignorais... un enfant plein d’âme !

Elle lui dit les parties touchantes de sa rencontre, et ajouta :

— Il est orphelin, sans fortune, nous sommes liés envers lui !

— Envers lui comme envers quiconque peut avoir besoin de notre aide ; mais rien de particulier ne nous oblige ici : laissez de côté le souci de cette mort qui, je vous le répète, ne saurait absolument se rapporter à votre démarche auprès du préfet.

— Ce jeune homme semblait l’y rattacher en me parlant d’un dernier coup, d’une injustice qui a tué Marchai !

— Ce jeune homme est de cette triste et jalouse famille d’esprits à laquelle appartenait le maître d’école.

— Il a adopté son fils !

— Qui connaît le fond des actions humaines?

— Si ce n’est une réparation, mon ami, c’est alors un bienfait que nous accorderons.

— A la bonne heure !

— Eh bien , prenons avec nous cet enfant!

— Non! ma chère Juliette, dit-il avec fermeté, et apprenez maintenant que mes actes se déterminent toujours par des considérations de principes, et qu’il y a ici des principes enjeu!

— Lesquels?

— Je vous les exposerai. Sur ce qu’il convient de faire en faveur de cet enfant, je vous demande le temps d’y penser. Il n’existe pas sans réflexion de vraiment bons mouvements de

MADAME FRÀINBX

cœur... M’accorde-t-on ce temps, ainsique la liberté d’agir? demanda-t-il avec un accent aimable qui la dérida un peu elle-même. Il ajouta plus gravement ; — Et voulez-vous me concéder encore, pour toutes circonstances et pour toujours, la plus précieuse grâce qui puisse me venir de vous?...

Elle l’interrogeait du regard.

— La foi ! dit-il les yeux fixes et le visage presque solennel.

— Oh, oui! répondit-elle en se jetant dans ses bras d’un mouvement exalté.

Camille retournait vers eux. Ils regagnèrent le château.

Madame Sandrié venait d’y arriver, précédée de quelques heures seulement par une lettre de M. Sandrié, lettre que la promenade matinale avait empêché de recevoir.

M. Sandrié était doué d’une sensibilité particulière. L’aspect des malades, leurs plaintes le mettaient d’abord en fuite. Vingt ans auparavant on l’avait vu, quand les douleurs de l’enfantement prirent sa femme, partir, sous prétexte d’affaires, pour le pays flamand, et n’en revenir qu’après la naissance de sa fille. Il voyagea dès lors, dans l’intérêt de son commerce, à chaque maladie un peu caractérisée de l’une ou de l’autre.

— Pour rester auprès des gens mal portants, disait-il, il ne faut pas être doué d’un cœur trop tendre; et le spectacle des transes d’un mari n’a jamais avancé la guérison de sa femme.

L’idée le prit cette fois de faire voyager la malade elle-même, qui s’affaissait depuis le mariage de Juliette. Il communiqua' sans peine son sentiment au médecin, qui n’espérait guère de madame Sandrié. Le matin même, il écrivit à son gendre, sans adoucir la brusquerie du passage entre cette lettre d’envoi et les nouvelles un peu meilleures qu’à sa prière il lui avait récemment adressées, afin de tranquilliser Juliette.

— D’ailleurs, soiigeait-il, sa fille la demande, et rien ne vaut l'air des champs pour une santé affaiblie.

Dès le soir , il mit sa femme en wagon avec cette royale tranquillité qui est d’usage envers ceux dont on n’attend aucune réclamation.

Madame Sandrié arriva anéantie par le voyage.

Dix jours après, deux médecins hochaient la tête à son chevet.

La pauvre femme mourait avec douceur, timidement, comme elle avait vécu ; son maigre corps, dans ce dernier lit, tenait moins de place que jamais.

L’idée fixe de connaître la situation de sa fille, d’entendre la réponse aux questions de ses lettres, la dévorait autant que la maladie, depuis une visite quelle avait faite à Lavonne.

Le ministre suivait des yeux l’envahissement de la Haute-Loire par son nouveau cousin, et les mouvements de Juliette liée à l’ambitieux. Son affection pour elle, la compassion pour madame Sandrié, en l’empêchant jusqu’alors d’y mettre quelque ordre, lui avaient même, on s’en souvient, arraché le patronage officiel de la candidature de Frainex au conseil général. Il savait les nominations, les révocations, les aumônes, les hardies visites, applaudies, à l’hôpital et le ' bonheur du ménage.

— Ce bonheur durera-t-il? lui demanda madame Sandrié, à qui il donnait ces détails.

— Sans doute autant que les bons services de Juliette, répondit-il.

C’était bien là la sourde terreur et le remords de la pauvre mère.

A. Redon, de son lit, elle observa, écouta, n’interrogea qu’à demi avec la peur d’apprendre.

Devant cette préoccupation fiévreuse et tendre, Juliette, agitée elle-même, invoquait son amour pour son mari, tandis qu’aux oreilles qui l’écoutaient, sa voix trahissait la fêlure récente de ce cœur délicat et candide.

L’abbé Balthazar vint voir la malade. Il l’exhorta longuement au mépris des voluptés terrestres et de l’orgueil. Il ne pouvait se défendre d’imaginer de redoutables mystères dans la vie d’une femme riche et parisienne, et il répéta plusieurs fois avec force, en levant au plafond sa face plantureuse :

— Une éternité de souffrances contre une minute de plaisir ; songez-y !

Son discours achevé, comme madame Sandrié parut s’assoupir, il tourna un moment son chapeau entre les mains en voyant rentrer Juliette, et, d’un coup d’œil qu’elle comprit, il l’attira dans un coin de la chambre.

— M. Frainex chasse, m’ont appris les domestiques , lui dit-il. Je puis sans doute donner à « madame » le résultat de la démarche dont il m’avait chargé auprès de M. Claude Hortan à propos du petit André. Madame voudra bien le répéter à monsieur. Elle le sait sans doute ; et comment ne le saurait-elle pas? L’épouse et l’époux chrétiens ont-ils rien à se cacher? J’ai donc porté la proposition à M. Claude Hortan :

M. Frainex se chargeait du petit Marchai ; il le plaçait dans une bonne ferme, et s’engageait verbalement à lui assurer, dès sa majorité, un sort digne de ce premier bienfait. M. Claude a orgueilleusement refusé ; il prétend s’occuper seul de cet enfant et lui donner une brillante éducation, la sienne sans doute; cette éducation qui arrache tant d’âmes à notre giron ! André aurait, dit-il, des dispositions pour la sculpture. Et il en ferait un sculpteur, un faiseur de ces œuvres païennes de bronze ou de marbre, qui, sur les monuments, sur les places publiques, offensent effrontément nos yeux !

Il était fort rouge et parlait ainsi à la jeune femme sans la regarder.

— M. Hortan possède-t-il quelque fortune?

demanda Juliette.

— Douze ou quinze cents francs de rente!

répondit le prêtre avec le sourire compatissant d’un homme qui articule un si pauvre chiffre devant des millionnaires.

— Croyez-vous, monsieur, que la destitution de Marchai ait contribué à sa mort?

— Pour dire toute ma pensée, répondit le curé dont la voix s’attendrit, j’en ai tremblé un moment, presque autant que de le voir mourir sans confession, et sans doute, hélas! dans ses malheureux sentiments sur la toute-puissance et la nature de Dieu. Cé n’était pas pourtant un méchant homme, mais seulement une intelligence dévoyée, indocile. M. Frainex, qui l’avait jadis employé dans les mines de Pradelles...

— Il le connaissait?

— Pour un de ces esprits orgueilleux qui refusent obstinément le respect dû aux choses établies, — M. Frainex me demanda avec instance d’adresser un rapport contre lui à la préfecture. Je l’adressai. Vous aviez déjà daigné, madame, préparer les voies à ma plainte, qui fut honorablement accueillie en haut lieu. Maintenant, est-ce là la cause du décès? Faut-il la voir plutôt dans un châtiment du ciel? D’un autre côté, Marchai était déjà malade et d’un estomac faible ; je sais pertinemment qu’il ne pouvait boire à ses repas plus d’un verre de vin. Quoi qu’il en soit, c’est de son salut qu’il doit s’agir aujourd’hui;, et j’ai déjà dit une messe à son intention... gratuitement!

Sans conclure d’autre sorte, le curé, rafraîchi de deux verres de madère, venait de quitter le château quand Frainex rentra.

Juliette l'entendit, et alla au-devant de lui dans un boudoir qui précédait la chambre de madame Sandrié.

Elle était extraordinairement émue et se répandit d’abord par le récit brusque de ce qu’elle venait d’apprendre.

Frainex, l'air calme, avec une nuance de surprise, l’écouta sans l’interrompre.

— Ma chère amie, dit-il enfin, vous m’aviez, il me semble, laissé le maniement de cette affaire !

— Eh quoi, reprit-elle, une place de valet, la compagnie de gens grossiers, est-ce là, mon ami, ce que le père mort aurait donné à son fils?

— Vous m’aviez aussi promis, si je me le rap-

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pelle bien... la confiance... *la foi ! — Elle eut uii soupir involontaire. — En outre, ce sont, je vous l’ai dit, des principes qui règlent mes actes !

— Oui, mon ami, et que vous deviez m’exposer!

— Quand vous serez plus calme. Apprenez seulement qu’ André, dont on m’a parlé , me paraît, comme son père, un révolté de nature, et qu’à ceux de cette espèce la bride doit être trèscourt tenue. Ces sortes d’esprits portent un péril grave pour la société : l’éducation, telle que vous l’entendez, double ce péril.

— Je ne vous parle qu’avec mon cœur. Il souffre jdu mal que je crois avoir commis!

— Le cœur est un aveugle. Une femme vraiment aimante, dévouée à un mari qui veut agir, et se voir responsable de ses actes, chasse la sensiblerie et les fantaisies de son imagination... Moi, j’avais foi en vous, Juliette! et vos sentiments présents m’étonnent... ils me blessent! ajouta-t-il avec un visage sévère.

— Oh ! s’écria-t-elle en fondant en larmes, mon ami, pardonnez-moi!

Il s’adoucit, la prit par la taille, et fit avec elle quelques pas dans le boudoir. En passant devant la porte de la chambre restée entrebâillée , Juliette crut voir sa mère, la tète un peu penchée hors du lit et écoutant.

Elle pensa s’être trompée, lorsque au second tour elle vit madame Sandrié couchée dans la position ordinaire.

Frainex la mena jusqu’à l’autre bout de la pièce, où il s’arrêta, et reprit :

— J’enverrai de nouvelles propositions à ce jeune homme.

— Vous êtes bon! dit-elle, soyez-Ie pleinement. Chargeons-nous de l’orphelin. Nous adoucirons ensemble cette nature que vous dites un peu sauvage. Il a, paraît-il, des dispositions pour la sculpture : nous en ferons un artiste et un honnête homme. Son cœur est aimant, généreux. .

— Vous ne m’avez pas compris! dit-il presque rudement. Encore une fois, laissez-moi agir, ettenez-vous en repos !

— Mais le puis -je? s’écria- t-elle, comme emportée au mouvement de toutes les émotions qui s’agitaient en elle. — Ah! souffrez que je parle... que je dise... Ainsi que bien d’autres choses, j’ignorais vos anciens rapports avec Marchai. Certes, si vous avez oublié ses services, c’est qu’il fut coupable envers vous, j’en suis assurée...’ Mais il est des craintes... il est des mystères avec lesquels le cœur ne saurait vivre! Ne jugez-vous pas équitable de faire le jour autour de vous... autour de moi? Je vous aime; je veux mettre ma vie, ma gloire à vous servir... mais de votre passé, de vos principes, de vos actions, n’ai-je pas le droit de tout connaître?

— ....Le droit... le droit! dit-il après une seconde et d’une voix saccadée.

Il sonna.

— Vous n’avez donc pas fait atteler? dit-il sèchement au domestique, qui sortit aussitôt. — C’est votre droit que vous invoquez ici, Juliette!

— Oh! s’écria-t elle, comprenez-moi!

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MADAME KRAINEX

— Votre droit ! répétait-il, comme à un mot qui eût exprimé une chose énorme. Je pars pour quelques jours de tournée électorale. Je pars... affligé! Nous reprendrons cet entretien : d’ici-là, pensez à vous calmer.

Il ouvrit entièrement la porte de la chambre et regarda vers le lit, comme pour s’assurer que le bruit de l’altercation n’avait point troublé l’assoupissement de madame Sandrié. Puis il se tourna vers sa femme et, s’approchant d’elle avec lenteur, lui donna un baiser. Juliette frémissante le lui rendit convulsivement.

— Quelle créature nerveuse ai-je donc là !

dit-il en l’attirant sur son cœur d’un air caressant. Je reviendrai bientôt; occupez-vous de notre mère !

Madame Sandrié n’ouvrit les yeux qu’une demiheure après. Juliette, seule auprès d’elle, pleurait. La malade se souleva péniblement, et avança la tête.

— Il ne crie pas comme ton père, murmura-telle; mais j’ai entendu pourtant... Pardonne-moi, mon enfant chérie, toutes les larmes que tu vas répandre... oui, j’en suis la cause!

Les supplications de sa fille ne purent lui arracher une parole de plus. Un assoupissement profond la tint pendant deux jours qui furent pour Juliette une suite de tortures, de réflexions, de jugements tour à tour accueillis et violemment rejetés.

— Lui, lui ! se répétait-elle, c’est de lui quelle / a parlé !

Dans la nuit du troisième jour, la garde-malade, une sœur grise appelée du Puy, voyant la mort s’avancer, parla d’aller chercher le prêtre.

La mourante eut un mouvement que la religieuse attribua au mot qu’elle venait de prononcer.

— Madame, dit-elle, les sacrements sont un soulagement aux souffrances même du corps; et si votre heure est venue, soumettez-vous, résignez-vous !

La moribonde fixa alors sur sa fille penchée vers elle les yeux les plus doucement désespérés et murmura :

— Ah! trop résignée... trop soumi.se!

Quelques minutes après, elle expirait.

M. Sandrié n’arriva à Redon que trois jours ' après l’enterrrement de sa femme. Il venait de la Belgique où les dernières lettres de sa fille et la dépêche mortuaire n’avaient pas su, dit-il, le trouver. Ainsi, tout spectacle et toute émotion funèbres écartés, il ne s’en voyait que plus dispos pour consoler les autres.

Il se rendit avec son gendre dans la chambre de Juliette qui ne l’avait pas quittée depuis le jour de la mort de sa mère, et fut frappé de sa pâleur et de son écrasement.

Frainex lui apprit qu’elle était dans cet état depuis Cinq jours.

— C’est une bonne fille, dit en descendant M. Sandrié, mais quelle singulière nature que la femme ! toute en nerfs et en syncopes. Il faut la secouer. Si je n’avais pas donné un peu de ton à cette pauvre Ernestine, nous l’aurions enterrée dix ans plus tôt !

A table, vers le dessert, il pleura. Son cœur sentait le vide fait par la mort dans une habitude de vingt ans, dans une domination si facilement.

MADAMK FRAINEX

si pleinement exercée sur cette douce esclave, et qui à cette heure ne savait où se prendre.

— Il vous faut de la distraction, mon cher beau-père, lui dit Frainex: le colonel Lamb, eu congé, chasse à Terreblanche : vous pouvez fort bien aller le surprendre, en même temps que Lequilly; je vous en ramènerai au retour d’une de mes courses électorales queje vais reprendre, et Juliette aura ainsi le temps de se retrouver, le médecin n’ordonnant que du repos autour d’elle.

M. Sandrié se laissa vaincre, et, bientôt armé, les guêtres bouclées, suivi d’un domestique, partit en chasse.

Depuis cinq jours, comme si le temps eût suspendu son pas, Juliette avait les yeux et le cœur fixés sur les derniers moments.de sa mère. Les paroles échappées à cette bouche expirante, les perspectives quelles lui ouvraient, la perte d’un être tant aimé tenaient son âme dans la stupeur.

Elle se reprochait son amour et ses joies durant ces quelques mois de séparation où la pauvre créature commençait à mourir.

Avait-elle rempli ses devoirs de fille, assez consolé , compris tant de faiblesse , et une torture telle qu’elle venait d’amener le court mais terrible éclat de cette agonie ? Une inattention dont on se souvient, un mot de froideur envers les êtres chers que la mort nous enlève, prennent les proportions d’un crime. Juliette évoquait son enfance, sa jeunesse, et, en se

désespérant, une parole, un geste d’enfant gâté qui avait pu ajouter à tant d’angoisses. Les plus tristes souvenirs de cette vie de sacrifice, les pleurs silencieux, les frissons d’épouvante à la seule voix du maître, lui revenaient en plein cœur. Alors d’impétueux sentiments de révolte passaient en elle comme autrefois, quand elle était toute jeune ; elle avait sous les yeux le spectacle d’un agneau longuement égorgé, et qui n’avait crié qu’au dernier soupir.

Et quel cri ! Juliette, en l’analysant, n’y trouvait que le même sens impitoyable ; la condamnation d’une faiblesse qui se taxe de crime, et un jugement effrayant de son mari !

Eji même temps, la pensée de tant d’actes étranges, inexpliqués, depuis ce premier sourire de dédain devant les livres sérieux qu’elle avait un jour imaginé de lire, jusqu’à cet enfant rendu orphelin, l’obsédait; et, par peur de rencontrer en rouvrant les yeux une réalité plus terrible encore que ces visions funèbres, elle demeurait comme assoupie, sans mouvement.

Frainex venait un moment le matin dans sa chambre, et lui adressait avec bonté quelques paroles de consolation, auxquelles elle n’avait encore répondu que par monosyllabes.

Ce jour-là, quand, deux heures après avoir mis M. Sandrié en route pour la chasse, il remonta chez elle, il la trouva hors du lit, déjà vêtue et moins pâle ; il en manifesta son plaisir. v

— Votre père, lui dit-il ensuite, vient de partir

pour Terreblanche. , ■ ‘

— Déjà ! répondit-elle.

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Il reprit :

— Et je dois m’éloigner aussi. Pardonnez-le moi. Pendant quelque temps, les nécessités de mon élection me condamnent à un va-et-vient perpétuel.

Tout à coup, elle demanda ;

— Quelles propositions nouvelles avez-vous faites touchant cet enfant?

Il parut étonné ; il s’était promis après la dernière explication de ne plus entendre parler d’un tel sujet.

— J’ai décidé de n’en faire aucune ! réponditil d’un ton bref; obligez-moi de ne phis vous troubler la tête de ce souci, et de raffermir une santé qui n’est plus votre bien seul !

Il la quitta, après un baiser très-froid sur le front.

Le surlendemain, de bonne heure, il rentrait à Redon en compagnie de son beau-père et du colonel Lamb, chargés de gibier. Le château faisait à peu près le centre de la circonscription électorale qu’il avait à parcourir. Il venait de l’ouest y déjeuner, et se proposait d’en repartir pour l’est le soir même.

Lequilly, Élise et douze chasseurs des environs étaient invités et attendus à onze heures.

Juliette descendit le perron au-devant du break. M. Sandrié se montra ravi de la voir debout, et lui apprit qu’il en partirait moins triste dans l’après-midi.

Il retournait en effet à Paris pour y prendre les distractions nécessaires à sa douleur.

Il n’avait pas encore visité la tombe de sa femme, et il le dit. Juliette le pria de l’accompagner au cimetière.

Après un peu d’hésitation, il se laissa entraîner par le colonel qui offrait poliment son bras à la jeune femme.

Frainex, retenu par sa correspondance, les laissa aller.

fis

On descendit à pied la colline qui sépare le château du village, Juliette se déclarant assez forte pour marcher.

Le long des vignes odorantes, M. Sandrié célébra d’abord le beau vernis dont on venait d’enduire tous les murs de l’hôtel de son gendre dans la rue de Presbourg : il avait lui-même, dit-il, présidé à cette décoration. Il souhaita ensuite la bienvenue au petit-fils qu’il attendait avant cinq mois.

Le colonel émit l’espoir que l’enfant naîtrait fils de député, grâce au rapatriement de Frainex et du ministre, et, là-dessus, M. Sandrié complimenta Juliette dont il savait maintenant, par les propos du pays, le rôle glorieux.

— Comme le mariage forme une fille ! lui dit-il. Je ne te croyais pas capable de pousser si rondement à la roue. Tu révoques, tu nommes, tu décores, tu fais des conseillers généraux, tu es ici le gouvernement ! On ne montrerait nulle part en France plus bravo cousine de ministre. Colonel, pour aller bon train, bonne femme vaut bon cheval. Vous auriez dû vous marier.

— Faut-il encore trouver bonne femme, répondit le colonel. L’ardeur pour la fortune du mari n’y suffit pas : toutes ont le dévouement : c’est encore l’esprit qu’il y faut mettre !

— En vingt-un ans, dit M. Sandrié, cette pauvre Ernestine ne m’a pas seulement fait décorer !

— Eh bien! s’écria le colonel, je ne voudrais pas amoindrir ici le mérite de Juliette ; mais je me demande si Frainex, malgré ses premiers re-

vers, ne fût pas arrivé par ses seuls efforts ! Les hommes de sa trempe ne restent jamais en route. J’ai senti ses muscles plus nettement que jamais au retour de chez Lequilly ; ferme et souple, maître de tous ses mouvements, impénétrable, silencieux... — Le silence de Frainex excitait surtout l’admiration de l’expansif colonel, — et dans les paroles, dans le profit à tirer du prochain, d’une pratique... d’une habileté !... Je l’ai vu pendant la route, en deux minutes, comme à la baguette, faire se compromettre trois électeurs considérables qui absolument ne voulaient pas de lui, et les employer à lui en ramener quarante autres !

— Il est habile ? demanda Juliette qui contenait son cœur.

— C’est un grand politique ! répondit finement le soldat.

— Le colonel pense t’apprendre quelque chose ! ajouta en l'iant M. Sandrié. Oui, plus politique, plus fort que ce ministre de paille qui a peur de lui !

— Quelle est la véritable raison de leur antipathie? demanda le colonel.

— Incompatibilité de caractère, rivalité d’ambition, et aussi une amourette. Ils firent ensemble leurs études au collège Henri IV, je crois, et plus tard se retrouvèrent dans l’étude d’un avoué qui avait une belle fortune et une jolie fille, où tous les deux, en pauvres affamés qu’ils étaient alors, voulurent mordre à. la fois.

Il paraît que Lavonne fut choisi par l’enfant,

agréé par le père, puis tout à coup, au moment d’allumer les cierges, évincé. .

Notre cousin se persuada qu’il aimait passionnément mademoiselle Olympe».. Ah, ah! un futur saltimbanque politique! un garçon sans cœur pour moi et pour sa cousine! Je le vois encore, dans son petit habit râpé, nous déclamant d’une voix pleurarde sa catastrophe. Il l’attribua aux manœuvres souterraines de Frainex, et ne le lui a jamais pardonné.

Ne trouvez-vous pas là une assez belle preuve d’un caractère détestable, puisqu’on somme il dut à cet échec de pouvoir épouser plus tard cent mille francs de rente ; une veuve dont la dévotion, Les intrigues seules, on le sait bien, l’ont porté à la Chambre, au Conseil d’État et enfin au ministère ! Cette grande dame, qui avait eu pour père un maréchal de France, et pour grand-père un savetier, ne m’a jamais traité, moi Sandrié, qu’à l’égal de ses valets de chambre, tandis que Lavonne menait Frainex comme un nègre!...

Oui, il l’a empêché d’arriver au conseil général de la Nièvre ; puis au conseil d’arrondissement de Fougues ; il lui a fait refuser d’ajouter à son nom celui de Montmaur par des fins de non-recevoir tirées de l’obscurité de quelques points dans ses papiers de famille! Ah, s’il eût pu lui faucher en herbe ses quatre beaux millions !...

— Et Frainex lui a répondu en se faisant son cousin! s’écria le colonel avec un gros rire.

— Grâce à vous, mon cher ami, qui me l’avez présenté.

— Grâce à vous, qui l’avez accueilli.

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MADAME FiiAlXEX

Ils se saluèrent.

— Malgré Erriestine! reprit M. Sandrié. Et mon gendre et moi sommes à deux de jeu : car s’il a apporté quatre millions, je lui ai mis en mains avec ma tille un fort bon instrument de fortune politique.

Juliette avait depuis quelque temps quitté le bras du colonel, et marchait attentive, derrière les causeurs. Ils ne la virent pas, sur cos derniers mots, s’arrêter défaite et près do tomber.

Elle se ranima aussitôt et les rejoignit à l’entrée du village.

Le cimetière est tout auprès. Juliette s’agenouilla sur la tombe de sa mère. Les deux hommes se tenaient debout derrière elle, chapeau bas.

Son mouchoir sur le visage, M. Sandrié poussa d’abord de gros soupirs, puis tout à coup :

— Ce spectacle me déchire, je m’en vais !

— Je resterai ici assez longtemps, dit Juliette à travers ses pleurs; je désire aussi prier dans l’église. Veuillez ne pas m’attendre pour le retour au château et pour le déjeuner.

Ils se récrièrent : elle insista. Le colonel, après quelque défense, se rendit et emmena M. Sandrié.

Ils parcoururent négligemment le village désert depuis l’aurore à ce moment des vendanges et suivirent une petite rue au bout de laquelle

retentissaient des coups énormes de bois sur bois dont tremblait le sol.

— Le tonnelier de Redon n’èst pas manchot, dit le colonel.

— Ni mal logé, ajouta M. Sandrié en arrivant devant une maison assez propre, d'où venait le sabbat.

Une vieille servante ouvrit la porte. Ils virent une cour au bout d’une petite allée, et dans cette cour l’abbé Balthazar, en tablier de cuir, entre plusieurs hautes barriques, les manches de la soutane retroussées jusqu’au coude; il virait du bout des doigts un tonneau de six hectolitres et en rebattait vigoureusement les cercles à grands coups de maillet.

— Eh! c’est l’Hercule de l’Église, s’écria en entrant le colonel , qui connaissait l’abbé pour l’avoir vu plusieurs fois à Brioude, son pays. , Comment ne m’avait-t-on pas parlé de lui.?

L’abbé Balthazar, surpris, tira vainement les cordons de son tablier, qui tinrent bon ; puis, prenant son parti, tendit la main au colonel et fit respectueusement entrer M. Sandrié, émerveillé devant l’athlète et l’équipage.

— Eh bien, vous rebattez vos tonneaux! reprit le militaire.

— Il faut bien se donner quelque occupation.

Que faire ici après la messe, monsieur le colonel? Mes vignes les attendent : deux à Pont-du- Lignon, trois à Pauliac.

— Et sonnez-vous toujours vos cloches?

— Je prendrai un sonneur quand j’aurai la goutte. Je fais aussi la corde et les tampons. Le

Qi>), ;i .'oc ! hy C’.uog le

médecin m’a recommandé de remuer, d’aller, de venir , de transpirer, de faire la guerre au sang.

Il exposa ses diverses façons de faire cette guerre et divertit ingénument les deux auditeurs, si bien que M. Sandrié pensa à se donner l’agrément de voir un tel homme à table et lui dit :

— Monsieur le curé, nous sommes vos paroissiens jusqu’à ce soir, et vous emmenons, s’il ne vous déplaît pas, déjeuner avec nous au château.

— Monsieur est le père de madame Frainex, dit le colonel.

Le rouge visage de l’abbé Balthazar exprima à la fois de la joie et de la réserve : Frainex, se souciant peu d’entendre ses naïvetés, ne l’avait encore invité qu’une fois, et à un dîner sans apparat et sans truffes. Il se confondit en hommages, et, sur une nouvelle requête, accepta.

— Ah ! monsieur est le père de madame ! dit-il. Il est conséquemment l’époux de la défunte... Appelé trop tard, je n’ai pu, hélas! accompagner cette âme dans son vol vers le tribunal de Dieu. Mais l’espoir dans la miséricorde céleste...

— Et les prières ! ajouta le colonel Lamb.

Le prêtre posa à terre son maillet et offrit des chaises.

— Bon, répondit froidement M. Sandrié, je ferai dire les prières à Paris. •

— Elles y sont chères, mon ami, reprit le colonel, et puisque vous voici tout porté...

— Nous nous entendrons toujours avec monsieur, dit l’abbé Balthazar, l’œil écarquillé. Vous plaît-il que je vous inscrive pour un an, dix ans,

MADAME KRAKNEX

OU mieux pour une fondation perpétuelle, j’entends jusqu’à la consommation des siècles?

— Ceci, dit M. Saudrié, porte un peu au delà de l’heure fixée. pour le déjeuner; et... auriezvous donc formé le projet d’acheter toutes les vignes du département? — Il se mit à rire.

— Monsieur, répondit très-gravement le prêtre dans le cerveau duquel se mêlaient les images de vignes verdoyantes et d’àmes brûlées, ne rions pas des choses saintes. Abandonnons cela à Voltaire. Vous êtes un homme riche et raisonnable, et pour quelques écus qu’il en coûte, il n’y a pas de bon sens à laisser sa femme dans le purgatoire !

Le souvenir de deux bons diners qu’ils avaient faits ensemble à Br ioude, et que rappela le colonel, ramena le prêtre sur la terre et à sa bonne humeur. M. Sandrié ayant ajouté que sa fille s’occuperait mieux encore que lui-même de ce purgatoire, l’abbé Balthazar ôta son tablier, versa joyeusement à boire à ses hôtes et partit avec eux.

— Qu’était-ce donc que l’homme dont elle avait mis le front sublime dans les astres?

A genoux derrière un pilier de l’église, la tête ensevelie dans son châle de deuil, Juliette se faisait cette déchirante question.

Sous les paroles grossièrement naïves du colonel et de son père, les vagues jugements de son esprit avaient pris forme. Une divination particulière guide les cœurs candides une fois mis en garde. Il lui passa devant les yeux la rapide et épouvantable image d’un être oblique, dur, souterrain, égoïste, jusqu’à la férocité, son dieu changé en démon !

Ce fut une heure affreuse , alternativement coupée de prostrations et de douleurs d’une intensité inouïe. Il lui semblait sentir des mains de fer qui lui fouillaient la poitrine, et qui en arrachaient et jetaient au loin sa jeunesse, ses rêves célestes, sa vie. — Quoi, elle n’était pas, comme elle l’avait cru jusqu’alors, la compagne aimée, choisie entre mille, épousée malgré l’infériorité de sa dot; mais une affaire,, un moyen d’influence payé quatre millions!

— Quoi ! tout perdu, tout anéanti ! Il serait mort.

MADAME FBAINEX

murmurait- elle, cet être grand et bon! cet être délicat, généreux, superbe, héroïque, aimant! il n’aurait jamais existé ! c’était un songe ! Les yeux, le cœur seraient-ils le jouet d’un génie funeste? Dieu ne nous élève-t-il donc un instant jusqu’aux cieux que pour nous précipiter aussitôt et nous écraser dans la chute?... Est-ce de cela que ma mère est morte !...

Elle s’affaissa dans une atonie glacée pour retomber violemment dans un nouvel accès de torture. Quelques bonnes femmes entrèrent dans l’église, en se dirigeant de son côté. Elle s’enfuit.

— Mon amour 1 mon amour ! répétait-elle sur la route du château, en étouffant ses cris.

Elle épuisa son transport dans une course rapide ; la force l’abandonna comme elle arrivait à la grille du parc : elle s’y laissa tomber au pied d’un arbre.

Le lieu lui était bien connu pour s’y être assise quelquefois auprès de son mari : c’était une place toute de calme et d’ombre, sous une épaisse voûte de feuillage ; par une échappée, la vue plongeait sur un coin d’horizon aux lignes pleines de douceur.

Elle fondit en larmes, elle revit auprès d’elle l’être chéri sous sa forme rêvée ; la saveur des jours passés, celle de son amour plus frais et plus paisible que cette sereine nature environnante lui revinrent au cœur avec les impressions de toutes les délicatesses dont il l’avait touchée, avec les images des beaux sites qu’ils avaient goûtés ensemble ; la matinale poésie de la promenade au Tulous et du premier sentiment de

sa maternité qu’elle y porta, refleurit devant ses yeux; l’espérance et la foi l’avaient ressaisie.

— Mais je m’égarais! dit-elle ; je le condamnais sans l’avoir entendu ! N’est-il pas des crimes mêmes qui s’excusent par leurs causes? Que sais-je de lui? Ses actes, ses principes, me les a-t-il expliqués? Il le fera, il l’a promis, je vais les connaître. J’irai à lui avec la plus douce des prières, mes deux mains appuyées sur sa conscience, sur son cœur... si fortement qu’ils s’ouvriront. J’y pénétrerai, et, — je le veux, — j’y verrai la vérité, la loyauté, le désintéressement, l’honneur !

Elle entra dans le château et gagna sa chambre sans être aperçue ; la compagnie était à table, les domestiques occupés au service.

Par les fenêtres ouvertes , le bruit des verres et des voix parvenait confusément à ses oreilles. Le déjeuner battait son plein : les convives, d’abord soucieux de Juliette et de son absence, paraissaient avoir oublié l’une et l’autre. On ne l’avait attendue que quelques minutes.

Frainex aimait l’exactitude ; il se mit à table, après avoir fait asseoir Élise , qui parlait d’aller chercher son amie. Il se contenta d’expédier un valet, qui revint annoncer que madame priait tranquillement dans l’église. M. Sandrié assura que, même présente, sa fille ne prendrait pas sans doute part au déjeuner, et qu’il était plus sage de la laisser à l’effusion de ses prières et de sa douleur; il se sentait ainsi plus libre de son appétit. Camille, Lequilly, le colonel, le curé et

les douze chasseurs attendus formaient le reste des convives.

Le service fut extraordinaire en gibier, en truffes, en vins, qui bientôt délièrent les langues et épanouirent les visages, contenus d’abord par les convenances dues au deuil récent de la maison .

Les premiers plats allèrent de conserve avec l’éloge de Frainex et les vœux pour son élection.

On parla de la réception qui l’attendait au Puy, où il se rendait le soir même. Le colonel Lamb, en énergiques exclamations, soutint qu’il fallait à la France, pour la mener à cette heure, des hommes forts, et que Frainex était un de ces hommes.

Seul, l’abbé Balthazar n’entendait pas le discours militaire. Il s’agitait dans une grande gêne, entre M. Sandrié et Élise, qui, amusée par la gaucherie du colosse qu’elle voyait pour la première fois, s’occupait fort de lui.

Après Juliette, beauté noble et touchante, Élise, jolie, souriante, espiègle, fine à dorer, Parisienne jusqu’aux dents, et sentant bon, était la seconde vision qui frappait les yeux du paysan, faits aux seules campagnardes ou aux petites bourgeoises des environs. Elle le vit troublé et redoubla de gentille grâce, le questionnant sur sa vendange, ses tonneaux, dont M. Sandrié, avant le déjeuner, avait égayé la compagnie; l’enveloppant de ses chatteries malicieuses.

Il reculait et avançait sur place, sans autre réponse que des monosyllabes et des yeux baissés, qui tout à coup s’ouvraient par sursaut. Un mot de la conversation qui appela l’attention de

l’aimable Élise le tira enfin de peine de ce côté, pour le remettre de l’autre aux soins de M. Sandrié.

De Frainex et de la France, les causeurs avaient passé au gouvernement, à la presse, aux doctrines dangereuses, à la question de la femme.

Un des chasseurs, qui était vicomte et reçu chez la marquise d’Oudenarde, exprima sa surprise de trouver dans certains journaux démocratiques cette question éternellement servie. D’une voix claire et un peu hautaine, il demanda si, en parlant des droits, de l’égalité des femmes devant les hommes, d’une révolution dans leur sort, ces journaux ne voulaient pas rire. Presque tous les convives crurent à la raillerie des journaux : le jeune Camille lui-même eut l’air de les trouver plaisants.

C’est là qu’Élise dressa l’oreille et abandonna l’abbé.

— Certes, dit-elle, les journaux se jouent toujours de leur public, et nous les prenons si peu au sérieux que nous ne les lisons jamais : les femmes ne doivent pas faire de politique. Mais, vraiment, c’est bien d’égalité entre nous et vous qu’il s’agit ! Nous n’en voulons pas ; nous ne réclamons que la suprématie. Le monde se compose de battants et de battus, et chacun a son tour : voilà la justice. Il y a vraiment trop longtemps que vous tenez la canne, et si haut que vous devez en avoir le bras fatigué. Puis on sait comment se traitent les gouvernements dont vous n’êtes pas contents, et, Dieu merci ! nous portons déjà des bottes!

MADAMR FRAINEX

Elle fit sonner ses petites bottes sous la table.

Un moment Lequilly essaya de placer quelques mots dans la question ; mais il était mené par sa femme ; il avait des idées extraordinaires ou choquantes pour l’auditoire, de la timidité et une voix faible : on ne l’écouta pas.

Élise, qui lui reprochait de ne tirer de son esprit que quarante mille francs de revenu, lui coupa la parole par l’invitation d’agir au lieu de rêver.

Un voisin du vicomte l’interrompit elle-même par un accès de colère.

C’était un gros homme, sanguin, qui trépignait depuis longtemps de ne pouvoir se faire entendre. Il flétrit avec force la conduite aussi ridicule que détestable de deux États de l’Union américaine qui venaient d’accorder aux femmes les droits politiques, et celle de la Chambre des communes d’Angleterre, où soixante-treize voix avaient naguère tenté de concéder ces mêmes droits aux Anglaises.

— C’est une plaisanterie du Figaro ! dit quelqu’un. Les Anglais sont gens sérieux.

L’orateur, entièrement exaspéré, affirma la vérité de ces choses incroyables, et cria que sans doute le bon, religieux, national esprit qui anime en ce moment la France, saurait empêcher cette peste de passer les mers.

Frainex et deux ou trois de ses invités, jouissant de quelque réputation d’esprit, souriaient de la catilinaire du chasseur, qui leur semblait s’échauffer sur un sujet plus digne de dédain que de colère.

M. Sandrié parla énergiquement de la néces-

saire soumission des femmes, et avec autant de liberté que s’il eût eu encore lasiemie sous la main.

— Que répondront les prétentions féminines à cet argument décisif? s’écria le colonel : Une femme est-elle en état de porter un fusil de seize livres, et de boire impunément à son déjeuner deux bouteilles de pomard ?

— Mais, dit madame Lequill}', fondant tout à coup sur son voisin, voyons l’opinion de l’Église !

En ce moment l’abbé Balthazar dépassait toutes les prévisions de M. Sandrié : il venait de boire son onzième verre couronné, et n’offrait encore aux yeux surpris que la majestueuse placidité des grandes futailles,

M. Sandrié versait sans trêve. Le bonhomme à demi-tourné semblait suivre le vol des mouches dans une large nappe de soleil qui faisait étinceler l’argenterie, les cristaux et les sauces; il ramenait doucement son pacifique visage vers lé rouge-bord ;• d’un regard rapide et circulaire, il embrassait la table, — et confiant dans les préoccupations de la dispute, — tout à la fois, levait, vidait, reposait le verre.

Il tressauta à la question de madame Lequilly qui la lui répétait en chargeant son assiette de truffes.

Beaucoup insistèrent pour connaître son sentiment sacré sur la femme.

— Eh bien ! dit-il à demi-voix, que madame m’excuse : mais outre les saintes Écritures, nombre de pères et de saints font de la femme la perdition de l’homme, le chemin de l’enfer.

MADAME KRAINEX

— Elle VOUS mène où vous devez vous rendre, dit Élise,

— Curé, reprit le colonel, la femme aujourd’hui prétend élever ses droits à la hauteur de ceux de l’homme.

— Orgueil, orgueil! répondit le prêtre. Elle nous est naturellement et théologiquement inférieure.

— Prouvez !

— Je le prouve clairement par l’Écriture sainte, par les pères, par la tradition.

— Et par la raison ! interrompit Lequilly.

— Par la raison aussi, mais mise à sa place, en dernier lieu, s’il vous plaît, extremo argn~ mento.

— Écoutez, écoutez ! cria-t-on.

Il reprit ;

— Premièrement par l’Écriture sainte. Ouvrons-la. Que nous dit-elle ? Que la femme n’est venue au monde qu’ après l’homme, et quelle a été tirée d’une de ses côtes: ex costû ejus. Elle ne procède donc pas comme nous directement de Dieu : témoignage irrécusable d’une nature inférieure *. Après tout, elle ne vient que d’un os

* « L’homme est le chef de la femme. L’homme n’a point i^té tiré de la femme, mais la femme de l’homme. Et l’homme n’a point été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. » (Saint Paul, 1 Corinth., ch. xi, 3, 8, 9.)

« Que les femmes se tiennent en silence et dans une entière soumission, quand on les instruit. Je ne permets point aux femmes d’enseigner ni de prendre autorité sans leurs maris; mais je leur ordonne de demeurer dans le silence. Car Adam a éle formé le premier et Ève ensuite. Et Adam n’a point été séduit ; mais la femme ayant été séditite est tombée dans la désobéissance. Elle

surnuméraire qui même, si j’ose le dire, ne devait pas être... fort... aimable ! Dieu l’ayant ainsi créée la seconde, ne lui a pas adressé la parole.

— J’ignorais cette impolitesse, interrompit Élise; et quant à l’os ajouta- t-elle en présentant son frais visage au curé qui recula, c'était, vous l’avouerez bien, un surnuméraire destiné à un assez joli avancement !

— Dieu, dit Lequilly, a parlé une fois à la femme, pour lui donner sa malédiction.

— J’allais le dire, reprit l’abbé, et pour la soumettre à l’homme ; marito submitteris , tandis que le Seigneur s’est entretenu et promené familièrement avec Adam dans le jardin. La subordination actuelle de la femme, l’ordre social que les impies prétendent aujourd’hui ébranler, reposent encore pour la meilleure part, Dieu merci, sur ces fondements admirables de nos livres sacrés. Tenons toujours la sainte Écriture ouverte. Au total, la pomme de perdition mangée, voilà presque tout le compte de la femme dans les premières pages dictées par l’Esprit-Saint.

Il ajouta plus bas :

se sauvera néanmoins par les enfanta qu'elle aura mis au monde, s’ils persévèrent dans la foi? s

(Saint Paul, I Timol/i., ch, ii, 11, 15.)

* ( Les femmes n’ont qu’i se souvenir de leur origine, et sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu’elles vien. nent d’un os surnuméraire où il n’y avait de beauté que celle que Dieu voulut y mettre. «

(Bossuet, Élécalions sur les mystères.)

Voir le remarquable ouvrage de M. Boutteville : De la morale (le l'Éylise et de la morale naturelle. Voir aussi la collection de la Morale indé}>endante.

— Et n’oublions jamais qu’elle est en outre la principale pierre d’achoppement pour la Saintevertu !

Ce dernier mot, par lequel les prêtres entre eux désignent souvent la chasteté, l’air dont il le prononça, soulevèrent des propos de table, et le bon curé ne put aller plus loin dans sa démonstration de l’infériorité de la femme.

En se taisant, il trouva son verre plein, embrassa la table de son douzième regard circulaire, et but.

On rit ensuite de la prétention des femmes à une éducation nouvelle. Élise riait aussi.

— Qu’ elles apprennent le catéchisme, dit le curé, afin de s’y instruire de tous leurs devoirs et d’y oublier un peu tout ce bruit impie de leurs droits qui se fait autour d’elles !

— Et pour connaître la source de leur dignité comme de leurs devoirs, la sainte Écriture que vous citiez tout à l’heure ! dit Lequilly.

— Doucement ! s’écria le prêtre ; si leur confesseur le permet ! Ne tombons point dans la citerne pour éviter le fossé. Les voudriez-vous protestantes?

Lequilly secouait tristement la tête.

— Monsieur, lui dit au milieu du bruit son voisin de gauche, ceci n’est qu’un grossier curé de campagne ; je suis Orléanais et aussi libéral que vous. Je vous apprends avec plaisir que deux prêtres français de ce siècle, un évêque et un moine, réclament à grànds cris pour les femmes l’éducation « la plus forte, la plus sérieuse, la plus complète, » l’éducation philosophique et

môme la scientifique. Lisez les Femmes savantes ’ !

— C’est là de la littérature convenable, répondit Le quilly; mais de quelle philosophie s’y agit-il, et de quelle science me parlez-vous vousmême, monsieur?

— Y a-t-il deux façons d’entendre ces mots ?

— Fort bien ; et la science, telle qu’il faut l’entendre, est l’honnête personne que vous savez ; qui ne s’adresse à l’esprit que pour luiremettre d’abord avec respect l’absolu commandement de lui-même, pour lui inspirer un sentiment farouche de son indépendance, et une admirable passion née d’hier en France : l’amour de la vérité, quelle quelle soit, et vers quelque rivage quelle nous entraîne. C’est la beauté de cette maîtresse probe et ingénue, qui nous a pour toujours arrachés, nous autres hommes, aux mains sacerdotales. Ces mains aujourd’hui vontelles, de leur propre mouvement, lâcher et affranchir les dernières esclaves quelles retiennent encore ?

— Quoi, monsieur! repartit l’Orléanais, voulez-vous rire, et défendre aux' meilleurs amis des femmes de se costumer devant elles à la mode séduisante du jour ? Si vous parlez tant physique et anthropologie, n’ont-ils pas une langue? Et ne saurait-on vraiment faire de la science ou de la philosophie, et même fort transcendentales.

* Le chasseur veut parler sans doute du livre : Femmes savantes et Femmes studieuses , par Dupanloup, évêque d’Orléans.

MADAME FRAtNEX

avec les filles, en leur apprenant bien des choses qu’elles ignorent? par exemple... que Platon a prophétisé la Trinité, le Logos

— Et le mot dit en grec fera même fort bien ! continua Lequilly. On leur enseignera également ce qu’est le substratum — celui-ci est du latin translucide, — et aussi qu’un ou deux géologues palmés n’admettront jamais l’existence de l’homme fossile ; que le miracle prouve la vérité des lois naturelles, et réciproquement, et que, pendant mille ans, la science et la philosophie n’ont été brûlées que pour s’être trop approchées du feu ! Ah ! monsieur, devant toute cette transcendance, que nos femmes vont être contentes, flattées, amusées ! Oui, sans doute, loin de nous, comme on s’y attend ; loin de la famille déchirée par la guerre des principes, — et ici la voix de Lequilly rendit un son fort douloureux, — elles resteront encore naïvement aux genoux de maîtres si largement savants, si réellement philosophes! Mais, je vous en prie, monsieur, pourquoi faites-vous fi du bon, du candide abbé Balthazar, et de ses idées sur l’éducation des filles? Votre évêque, dans sa petite comédie des Femmes satantes, ne va pas plus loin que lui, malgré son abondance de savoir-dire et de savoir-faire ; sa philosophie , sa science sont celles du prêtre ; entièrement cateschismatiques.

Ces paroles s’échangeaient d’oreille à oreille, sous les éclats de voix d’un chasseur qui argumentait d’une nouvelle preuve de sa supériorité virile.

— Dénombrez, s’écriait-il, les grands génies

MADA.ME FRAINEX

qui ont illustré la terre : tous masculins ! De dames, point, ou si peu que rien ! Qui les arrête de contribuer pour leur part à la gloire de l’espèce humaine? Leur éducation est pourtant assez distinguée, assez brillante ! Le Sacré-Cœur, Saint-Denis, les Oiseaux, mille couvents ne la répandent-ils pas avec la plus intelligente prodigalité ? et depuis assez longtemps ? Beaux-arts, langues vivantes, histoire universelle, sciences, sans parler des agréments et de la religion, tout s’y enseigne ; j’ai lu les programmes.

— Vous oubliez la littérature ! ajouta sentencieusement le vicomte. Mes filles, à seize ans, connaissaient déjà, comme littérature, les dates de toutes les représentations des tragédies de Corneille et de Racine ; et j’ai ouï dire que nombre d’académiciens eux-mêmes n’en citeraient pas quatre avec exactitude !

— Je les savais fort bien, interrompit Elise, quand je me mariai, ainsi que le songe d’Athalie.

— Tout ceci, dit M. Sandrié, se résume d’un mot : l’intelligence de la femme est absolument inférieure à la nôtre !

— C’est clair ! dit le colonel.

— C’est incontestable ! ajouta le curé. Dans sa première apologétique, le grand saint Justin, un des premiers et des plus glorieux pères de l’Eglise, se moquant, comme il le devait, des infâmes divinités païennes, et en particulier de Minerve : N’est-ce pas, s’écrie-t-il, le comble du ridicule d’avoir été prendre pour en faire l’emblème de l'intelligence la figure d’une femme ?

— Je vous adore tous les trois, dit Élise, ainsi

que saint Justin. Mais à qui de vous ici offrir la pomme de l’esprit?... A M. le curé !

Avec son plus joli sourire, de sa main blanche, elle lui présentait une magnifique reinette.

Fier et rougissant , le curé , avec innocence , prit la pomme et la mangea. Ce fut l’occasion de quelque tumulte.

Frainex, dans une question depuis si longtemps résolue pour lui, n’avait pas daigné descendre. Il planait au-dessus des propos de toute la dédaigneuse supériorité de son silence et de sa tenue. Cette hauteur semblait frapper Élise qui, par intervalles, le contemplait et appelait sur elle un sourire du grand homme. Ici cependant il se pencha vers son voisin et lui livra son sentiment, par demi-mots :

— La femme, machine à sensations — la fatalité de son sexe l’emporte : In utero mulier. — Il n’y a pour elle ni crime ni vertu; mais on ne doit pas le lui dire. — S’il faut la châtier, c’est comme la bête, sans colère, et doucement ou crûment suivant la condition et la finesse de la peau. — Comme la bête aussi, la tenir dans la terreur de l’autorité. — Il cita la loi du code religieux de Manou, qu’il retrouvait sous une forme un peu adoucie dans d’autres codes religieux ; « La femme doit considérer son mari comme un Dieu, fût-il le plus abominable des hommes. » — Elle est avant tout, ajouta-t-il, outil de plaisir ou d’ambition. — La rembourser de son service en révérences, et en diamants, quand il se peut.

Puis il s’adressa à la table entière afin de résumer le débat.

— M. le curé a raison ! C’est pour les femmes et pour bien d’autres, de devoirs et non de droits qu’il s’agit aujourd’hui. Plus que jamais, contre la Révolution, l’obéissance doit devenir le rempart des sociétés et des familles.

Le colonel, transporté de la clarté de la proposition, prétendit s’approprier tout le mérite et jusqu’au principe de l’obéissance, vertu militaire. Il souleva ainsi une tempête ; les réclamations du prêtre ébranlèrent la salle.

Retenu au commencement du repas- par le voisinage de la jeune femme, par le ton distingué des convives et surtout de l’amphitryon, par le respect pour tant de millions réunis, et pour une si étonnante abondance d’argenterie, de truffes et de vins fins, il s’était peu à peu enhardi au mouvement de sa théologie. Vainement le soldat mit en avant la subordination, la passivité absolue, la consigne, l’honneur militaire.

— C’est, dit le curé, prendre la farine pour le moulin. Ce qui fait le soldat, c’est l’obéissance à l’autorité ; mais qui fait l’obéissance à l’autorité ? qui la moud? qui vous prêche la soumission, l’humilité de l’esprit? Qui promet l’enfer aux orgueilleux, aux révoltés? Honorez le prêtre, monsieur le colonel, il y va de votre plumet!

Il développa fort ardemment cette pensée.

Frainex eut un sourire aimable pour l’abbé qui s’épanouissait, ayant si bien dit, et, un peu renversé en arrière, dodelinait de sa tête enfantine. Le colonel et plusieurs autres, faits à ne penser

MADAME FRAINBX

rien sur rien, se taisaient devant la sagesse du bonhomme dont ils venaient de se moquer, qui, sans penser plus qu’eux, maniait ses gros principes presque aussi aisément que ses tonneaux.

Devant cette éloquence, un demi-voltairien de la compagnie parut très-étonné, et lui demanda s’il croyait vraiment à ses déclamations.

L’abbé Balthazar répandit sur la nappe la moitié d’un verre de muscat qu’il portait à sa bouche.

— Si j’y crois! s’écria-t-il avec une sorte de fureur, si j ’y crois !...

Il éclata là-dessus avec un emportement de cœur et de voix qui tint de nouveau l’auditoire attentif, et qui s’acheva par l’offre de tout son sang en témoignage de sa sincérité.

— N’admirerez-vous pas ce sauvage ? dit Lequilly à son voisin l’Orléanais. Autant que l’or, cela est simple, irréductible. La foi s’offre là pure, entière, enracinée, plus inébranlable que le corps vigoureux où elle s’est logée, et à ce point qu’elle pourrait y avoir précédé l’éducation même et l’habitude. Dans un pays dont les générations sont depuis des siècles soumises à l’atmosphère d’une • théologie, la foi, monsieur, peut constituer une affection héréditaire du cerveau aussi caractérisée que les maladies héréditaires des poumons et des autres organes.

Cette sorte de cas, le plus grave, expliquerait l’invincible répulsion pour l’évidence et le sens commun de certains esprits, qui ne sont ni sans énergie ni sans lettres. Vous me voyez assez porté, monsieur, à admettre l’histoire de ce petit chinois enlevé dès le berceau à sa famille

dûment orthodoxe -depuis trois mille ans. 'On l'emporta dans ses langes, on le mura dans un couvent de jésuites italiens. A la grande stupéfaction de ses maîtres, il ne parvint jamais à se représenter Jésus autrement qu’avec quatre têtes ornées de lotus comme Brahma, et porté sur un œuf d’or. Tenez pour certain que l’homme ignore - le plus gros de ses maladies, et que la médecine nous ménage bien des surprises.

Lequilly, avec son hypothèse, s’expliquait encore plusieurs autres phénomènes tels que celui d’un de ses amis, savant fort recommandable et fort logicien en tous points, sauf en un, où il prétendait concilier le catholicisme, la science, la philosophie et la liberté ; et celui de Biaise Pascal, mort fou d’une tentative à peu près semblable. Il en concluait que la première vertu du cerveau humain est de naître sans pli héréditaire; que la seconde est de résister au pli de l’éducation; qu’un homme possède la plus enviable des richesses dans la santé et l’absolue personnalité de son organe pensant; que les croyances les plus folles, les plus pernicieuses, les plus enracinées, ne sont qu’irréflexion, rouille d’habitude, hérédité cérébrale; et que la jeune 'Vérité, si rudement repoussée en tous temps, verrait aussitôt la terre à ses genoux, si seulement elle pouvait naître âgée de quelques siècles.

Par d’autres sages paroles, Lequilly, sur la fin du dessert, était parvenu à rendre un peu rêveur son voisin qui n’avait entendu jusque-là que le son des cloches orléanaises.

Frainex cependant, convaincu comme eux de

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la naïveté de l’abbé Balthazar, regardait le prêtre et se disait :

— Quelle puissance que de tels outils entre des mains expérimentées !

Après le champagne, on quitta la table; le curé écarlate, mais droit et ferme; le colonel, M. Sandrié, d’autres convives, fort chancelants.

On passa au salon.

Juliette venait d’y descendre , blessée par l’étalage de cette joie tumultueuse dans un lieu que traversait naguère un cercueil, et par quelques-uns des propos de table arrivés jusqu’à son oreille. Frainex fut frappé de la concentration et de la sévérité de son visage. La compagnie, en le remarquant aussi, y vit la suite naturelle d’une si longue visite au cimetière , et s’abstint de lui parler d’un si triste sujet.

La soirée s’avançant, le maître de la maison hâta le départ des convives, M. Sandrié, dans sa chambre, bouclait ses malles; le colonel retournait à Terreblanche en compagnie de Lequilly ; l’abbé, à Redon, dans celle des chasseurs.

Juliette eut à peine le temps de répondre aux politesses de chacun, et d’échanger pendant le café quelques mots affectueux avec Lequilly.

La présence de cette nature délicate parut la détendre un peu.

M. Sandrié descendit bientôt en costume de voyage. Ce fut pour tous le signal du départ : les adieux s’échangèrent. Il fallut 'hisser dans le cabriolet de Lequilly le colonel qui avait à peu près perdu, au grand air, le commandement de

ses jambes. Élise y aidait à son grand amusement.

— Vous avez battu l’armée française, monsieur le curé ! dit elle dans un dernier sourire au prêtre partant d’un pied ferme entre les chasseurs, qui se le disputèrent à dîner pendant une partie de la route.

Sur le seuil, Frainex regardait atteler les chevaux. Le facteur se présenta, et remit à Juliette, qui se tenait auprès de son mari, un pli de grande forme. Elle rompit la cire : c’étaient deux lettres, l’une ouverte, l’autre cachetée, et portant cette suscription : « A madame Frainex » — et au-dessus : Personnelle.

La première lettre, qu’elle lut d’abord, disait :

« Madame,

« A titre d’exécuteur testamentaire de M: Marchai, je vous adresse le paquet ci-joint. Mon retard dans l’accomplissement de ce devoir s’explique par la nécessité d’un voyage que j’ai dû entreprendre le soir même de notre rencontre au Tulous. Il m’a fallu éloigner quelque temps André de la maison et du pays où il a vu mourir son père.

« Je suis, madame, votre très-respectiTeux serviteur,

« Claude Hortan. »

Frainex avait lu par dessus l’épaule de sa femme.

Troublée, tremblante, elle fit un pas en arrière dans le vestibule.

— Obligez-moi, dit-il en désignant le pli cacheté, de me remettre cette lettre.

— Mais... elle m’est adressée, répondit-elle; et très-particulièrement, vous le voyez !

— Sans doute, et c’estpourquoi je... sollicite...

— Je vous la remettrai assurément.

— Elle renferme à coup sûr des injures. Je ne veux qu’en préserver vos yeux.

— S’il en est ainsi, dit-elle, fiez-vous à mon dédain pour de pareilles attaques.

— Veuillez vous rendre à mon désir! insistat-il.

Elle ne répondit pas.

D’un mouvement doux et imprévu, il lui prit la main, et lui enleva la lettre.

Les chevaux s’impatientaient. Frainex rejoignit M. Sandrié, qui, presque aussi ému que le colonel Lamb, s’entretenait dans la cour avec les palefreniers, et le mit en voiture. Il allait le déposer à deux kilomètres par la traverse, sur le passage du courrier qui mène du Puy à Pontdu-Lignon, première station du chemin de fer. Il retournerait ensuite au château; c’était la voie la plus courte pour se rendre lui-même au Puj', où on l’attendait.

Les guides en main, il s'assit auprès de son beau-père, en lui disant à l’oreille :

— J’ai à vous parler.

Juliette, qui l’avait suivi, allait gravir le marchepied pour accompagner aussi son père.

— Reste, ma fille, lui dit-il en se penchant afin de l’embrasser, nous avons à causer d’affaires avec ton mari. Adieu, soigne-toi. Tu as un peu de fièvre.

— Je reviens, ajouta froidement Frainex, qui toucha les chevaux.

Elle recula, aussi pourpre que si elle eût reçu le coup de fouet. Camille, présent, la regardait ironiquement. D’un pas rapide , elle gagna sa chambre.

Elle était ranimée, revenue de son instant de faiblesse, tout entière au ressentiment des coups multipliés, et de toute nature, qui depuis quelque temps la frappaient.

Par cette lettre arrachée, dans « ces affaires, » dont ces deux hommes, qui l’éloignaient tranquillement comme on fait d’une servante, voulaient s’entretenir seuls, l’habileté, la politique de son mari célébrées par le colonel, n’allaientelles pas se prémunir contre le devoir, contre l'honneur, la bonté, contre un enfant, contre elle -même !

Pour la première fois, toute la fierté de son cœur se leva pour se mesurer à la taille de l’homme quelle avait tant grandi.

Le sentiment, dans les natures vivaces, a les éclats inattendus et puissants du feu sous le sol qu’il bouleverse. Elle passa longtemps à regarder couler le sang de toutes ses blessures, immobile, l’œil fixe ; par instant, avec des tressaillements qui seuls indiquaient la vie.

MADAME FRATNEX

Laporte s’ouvrit; Frainex de retour se présenta.

Elle frappa des deux mains, en se levant, les bras du fauteuil où elle était assise , et, hors d’elle-même, marcha impétueusement sur lui.

— Vous m’aVez dégradée ! s’écria- 1- elle.

Votre mépris me foulait aux pieds; je le sentais et je l’ai souffert! Votre commandement m’a faite criminelle. Par vous j’ai rendu un enfant orphelin; j’ai arraché leur pain à plusieurs familles ! Quel homme abritez-vous donc'derrière ce silence et ce masque? Qui suis- je moi-même ici? une concubine, un instrument aveugle? ou suis-je votre épouse?

Elle tremblait d’indignation et répandait cet orage sur Frainex qui le reçut, debout, impassible; un peu de pâleur seulement se marquait sur ses lèvres. Il soutint le regard enflammé de Juliette, — puis, muet et froid, il sortit.

Véritablement, à un transport si inattendu, si inimaginable, il n’aurait su que répondre, et toute sa force s’était portée à garder son extérieur. Dans l’escalier les jambes lui chancelèrent.

Non qu’il ne s’attendît à quelque explication, au moins touchant la lettre qu’il rapportait pour lui en lire et lui en expliquer des passages. Il venait même de prendre ses précautions auprès de M. Sandrié, auquel il avait parlé de Marchai, d’André, des singularités de sa fille, et avec un tel succès que M. Sandrié, surpris et furieux de

l’impertinence de Juliette, voulait, le vin y aidant un peu, retourner au château pour la remettre à sa place.

— C’est s’expliquer trop tard, mon gendre!

dit-il. — Moi qui ce matin l’accablais d’éloges ! Je la connais; bien que je ne “vous en aie point prévenu, tout enfant elle se permettait de raisonner avec son père. Alerte! une femme', est ce que nous la faisons dès les premiers jours. Je n’ai jamais souffert qu’Ernestine me regardât en face! En cas de besoin, comptez sur moi.

Au bas de l’escalier, une flamme de colère passa dans les yeux de Frainex; il remonta deux marches, puis s’arrêta par l’habitude prise de commander â son émotion.

On l’attendait au Puy pour la dernière poussée au succès du vote qui avait lieu le surlendemain ; c’était une issue tout ouverte â l’embarras de la situation. Il partit, et, pour compléter autour de sa femme la solitude dont il augurait un résultat favorable, il emmena Camille et trois domestiques. La nuit qui tomba vite et qui endormit son fils lui permit de se recueillir. Il était stupéfait.

— C’est la révolte très-caractéi’isée, se dit-il, mais d’où sort-elle? et comment s’est-elle produite, si violente, si soudaine, en plein amour, et sans avant-coureurs? Car ni sa préoccupation de cet enfant, ni le fait de cette lettre ne peuvent suffire à l’explication d'un tel acte !

Il pensa à un tran.sport de folie ou de douleur filiale, à des lectures exaltantes : son observation oscillait. Tous les mouvements de vie morale de

sa femme pendant ces derniers temps lui avaient parfaitement échappé. L’idée d’une personnalité humaine, qui d'un coup brusque s’arrache à ce qui l’opprime, ne pouvait lui venir.

Juliette d’ailleurs n’était à ses yeux qu’une tête ordinaire du bétail féminin ; il la voyait ignorante, naïve; elle l’aimait avec passion.

M. Sandrié, en bon marchand, n’avait jamais déprécié ses toiles ni parlé d’abord à son gendre des taches du caractère de sa fille.

Que Juliette fût particulièrement une douce et maniable créature, qu’elle fût entièrement femme ; que , par exemple , elle possédât en germe cette ardeur infinie de la maîtresse de maiï5on pour la fortune domestique, à quoi les plus considérées font, quand il est nécessaire, de si grands sacrifices, — Frainex n’en avait pas douté un instant. Il l’accablait de luxe, de toilettes, de convenances ; il se sentait mari irréprochable et vraiment hors de pair.

C’est au milieu de cette quiétude et de ces excellentes pratiques envers elle, qu’un si grand imprévu tombait.

Son amour-propre saigna cruellement pendant sa méditation; il venait d’être l’objet d’une injure éclatante et telle qu’autrefois le Sort seul avait pu s’en permettre avec lui.

Sa ligne de conduite fut arrêtée en arrivant dans la ville.

Il ne s’agissait plus maintenant de faire à Juliette l’honneur des explications promises. Il ne devait pas se départir des principes de sa politique générale : le silence absolu, la fermeté de

la main et la temporisation indéfinie, autre bonne ressource.

— Et, pensa-t-il, l’amour s’ajoutant à la crainte aidera au rétablissement de l’ordre.

Cette dernière réflexion le calma.

Il descendit dans un hôtel.

Avant de se rendre à la soirée électorale que la préfecture donnait en son honneur, un désir le prit de relire plus attentivement la lettre de Marchai qu’il n’avait fait que parcourir.

Cette lettre écrite en caractères inégaux et fièvreusement tracés, était ainsi conçue :

« Madame,

« Je meurs par vous. Je laisse orphelin mon fils adoré ! Il y a trois semaines, dans une des rues de la ville, je vous ai vue, et votre visage m’a fait penser que vous aviez l’ame honnête et bonne. Vous n’êtes sans doute que l’instrument de ma mort. Le vrai coupable est celui qui vous commande. Je le connais, et j’accomplis un devoir en vous le faisant connaître ; dans les grandes circonstances, la vérité, comme la justice, peut être brutale.

« Tandis que j’étais le contre - maître de M. Frainex, je fus honoré de l’amitié d’un vieillard passant ses derniers jours aux environs de Pradelles, son pays. Il y est mort, voilà trois

mois, dans l’oubli et la pauvreté. C’était un grand caractère et un grand esprit; il avait joué un rôle dans la révolution de 1848, et beaucoup écrit dans les journaux de cette époque. M. Frainex qui s’était autrefois servi de son crédit, pendant qu’il pouvait être utile de se montrer démocrate, lui a tourné le dos, par peur sans doute de se compromettre.

“ M. B"’ m’a peint souvent M. Frainex.

« Cette peinture s’est tellement gravée dans ma mémoire que je vous la rends textuellement avec les façons de dire de mon ami.

« Si vraiment vous avez une nature généreuse, madame, et si vous aimez cet homme, vous souffrirez cruellement, mais vous ne commettrez plus le mal en aveugle !

« Soyez pardonnée.

« Antoine Marchai.. »

Frainex ouvrit une seconde feuille de papier, et continua de lire : ,

« Sa naissance n’est qu’à moitié glorieuse. J’ai salué son entrée .dans le monde, au n" 30 de la rue Montparnasse , où j’habitais sur le même carré que ses parents.

« Il eut pour père un petit bourgeois vivant de quatre mille francs de traitement dans un ministère et qui lui-même descendait d’un revendeur aux halles; mais sa mère, fille pauvre, tenait par quelques filaments à la vieille noblesse. Comme elle le racontait, elle « était Montmaur, de ceux qui s’allièrent deux fois aux Lévis vers le milieu

du treizième siècle, et pendant le quatorzième, trois fois aux la Roche-Guyon ».

« Tète à peine ébauchée parla nature, délabrée encore par l’extravagante vanité et par les souffrances d’un amour-propre incessamment comprimé, elle fut Montmaur de pied en cap, avec le monde entier, avec ses voisins, ses fournisseurs, son fils, son époux, jusque devant son potage qu’elle mangeait solennellement.

« Le mari, pauvre diable, sot créé pour elle, hypocondre et illuminé, fut également Montmaur. Comme une rougeole, il prit aussitôt de sa femme, l’importance, la folie, les plaintes contre le siècle et les hommes qui les méconnaissaient : il se tourna vers le ciel. Sa religion eut pour principal objet un des membres les plus considérables de la noble race ,> une baronne Camille- Hermessinde de Montmaur, morte en odeur de sainteté vers 1760, au couvent’de la Visitation, oü, racontait la légende, elle avait voulu finir comme la duchesse de la Vallière, après avoir, pendant deux mois, à Versailles, donné quelques inquiétudes à la marquise de Pompadour.

« De concert avec sa femme, il mêla la royale alcôve, le ciel, Dieu, Louis XV, madame de Montmaur, et remplit les oreilles à peine ouvertes du jeune Auguste de ces choses et de ces noms magnifiques.

« Ils l’en marquèrent comme au fer rouge pour la vie.

« L’enfant crut d’abord le monde à lui par droit d’héritage de la baronne.

« On se moqua de ses nobles airs au collège

Henri IV, où il entra pour faire ses classes. Mais la raillerie ne dura pas quinze jours : son énorme amour-propre lui-môme y mit ordre. Il apprit aussitôt, avec la tenue plus simple qu'elle lui imposait, l’art de dissimuler, et, du premier coup, porta cet art si loin que ses condisciples ne se doutèrent pas du travail écrasant où il se condamna par le désir des premières places, qu’il n’atteignit qu’à longs intervalles.

« La déception fut terrible dans cette âme sourde, et qui, dès treize ans, se vit si fort audessous d’êtres qu’il n’aurait pu souffrir comme égaux. C’est surtout à travers les récriminations de sa mère que je suivais le développement de cette nature inquiète, orgueilleuse, concentrée, à idée fixe.

« Son esprit lent, de ceux qui mûrissent tard, n’accompagna que d’une effroyable envie ces intelligences rapides, charmantes, gracieusement légères qui abondent à Paris.

« Le premier, parmi ces coureurs de fine race, était son camarade Lavonne , le ministre en herbe, qui lui fit parfois sentir sa supériorité dans les traits d’un esprit leste et railleur.

« Frainex suivit les cours de l’École de droit. Par quel prodige les quatre mille francs du traitement paternel suffirent-ils à l’entretien de la famille, à la toilette, aux maladies plus fréquentes des parents, aux inscriptions d’Auguste, et même à de mystérieuses économies?

« L’employé et sa femme entassaient centime sur centime depuis la naissance de leur fils. Ils possédaient déjà douze mille francs ; le prix de

la pâleur, de la toux qui les rongeaient, de la saine nourriture et de toutes les joies modestes qu’ils se refusaient depuis vingt-huit ans. Ils s’étaient mis en tête de tenter un jour la fortune avec ce capital, et de ressusciter pour leur fils sur la terre de France la baronnie de Montmaur. Ils moururent de cette idée comme ils en avaient vécu, ensemble, vers cinquante ans,' où ces deux 'pauvres fous, exténués parles privations, s’en allèrent rejoindre leur baronne.

« Resté seul avec ces douze mille francs, Frainex porta sa pauvreté de faç'>n à la rendre plus pesante. Des hauteurs où planait son imagination, ..le gouffre de la réalité ne lui paraissait que plus sombre. Lui, qui voulait que la richesse de Frainex, que le nom, la grandeur de Frainex, le pas et la voix de Frainex eussent leur retentissement dans le monde — à vingt-cinq ans, il se voyait encore en plein néant.

« Il s’agita, se surmena, essaya d’écrire dans les journaux, de parler au palais, fit l’œuvre de dix hommes, tenta des séductions, se proposa, s’embusqua, résolu, terrible : l’occasion ne passa point. Il n’aboutit qu’à vivre. Mais quelle vie ! quelles luttes, quelles ivresses d’humiliations, surtout devant la porte de ce ministère où se dressa un jour le trône 4u rival !

« Je le vis alors dans une situation à faire pitié. Je lui donnai un peu d’argent, beaucoup de conseils, une position honorable, et il me méprisa, faute d’une préfecture qu’il voulait, et que mon influence né parvint pas à lui obtenir. Le regard qu’en ce temps de désastres, il jeta sur la so-

MADAME FRAINBX

ciété et les choses établies, ne saisit qu’iniquités, sottises, fausseté de principes, de gouvernement, de politique, de religion, que nécessité d’un autre déluge universel; il trouva tout au-dessous de rien, comme il trouvait l’humanité entière audessous de lui. Car, malgré tout, sa foi en luimême tint bon. Telle était sa première force : une volonté sourde, persévérante, jamais lassée, tournant le dos à la ruine faite, et attaquant * énergiquement le centième obstacle.

« Il en possédait une seconde aussi considérable : son imagination, pétrie dès le berceau par le culte religieux de la grande baronne , avait gardé l’empreinte des folies paternelles. Il se • croyait marqué pour un rôle providentiel (c’était un rôle grandiose d’homme politique qu’il se récitait même avant de le bien savoir); je l’ai parfois surpris dans sa chambre, le soir, la face recueillie , paraissant donner ses ordres à l’Europe, ou invoquer l’àme glorieuse de son aïeule, et le ciel qui la renfermait.

« L’illuminisme, dont il ne faut pas rire, fleurit sans gêne au plein de cette nature pratique, égoïste, astucieuse; en s’avançant par les plus désespérés, les plus immoraux des eflbrts, Frainex ne laissera jamais de se sentir entre les mains de Dieu ; il est sincère. Cela a mis quelque solennité sur son visage, et quelques habitudes singulières dans sa vie. Par exemple, son fils Camille, comme vousl’àvez vu, mon cher Marchai, est dressé à lui baiser la main, quand il le corrige. C’est que depuis l’heure de sa richesse surtout, le descendant des Montmaur commence à

MADAME FBAINEX

sentir plus vivement en lui quelque chose de divin : son être s’est imprégné d’un caractère reli- ’gieux. Avec le génie, avec sa noble filiation, l’autorité est évidemment descendue dans sa personne : elle y répandra plus tard l’éclat entier de sa céleste origine; elle doit déjà imposer des marques particulières de vénération à ceux qui l’approchent. Ce baisement de main est le pre- “ mier culte rendu à ce dieu en formation.

« Sa foi à son étoile recula à peine d’une ligne, même au jour de son premier mariage.

« Il avait déjà tourné autour de dix héritières. Une fille de riche et noble maison s’abandonna quelque peu en dansant avec lui dans les salons d’un célèbre avocat qui le recevait. Frainex, aussitôt enfiaramé, imagina, pour pénétrer dans la place, d’attaquer par la traverse et de passer par l’institutrice, jeune personne assez laide, malheureuse et tendre, qui se voyait recherchée l)Our la première fois et qu’il séduisit.

*» L’institutrice fut la première madame Frainex : car le père, vieux marin déterminé, traîna le séducteur à la mairie, le pistolet sur la gorge.

« A ce moment même, Lavonne épousait une veuve chargée d’années et de millions, et était nommé maître des requêtes au conseil d’État.

Madame Frainex possédait mille francs de capital : elle était déjà grosse de Camille.

« Notre homme se recueillit et songea à diviser la double conquête qu’il se reprochait maintenant d’avoir voulu faire d’un coup; l’or et le pouvoir.

« Use porta tout entier du côté des affaires ; il

MADAME KRAINEX

plongea hardiment dans toutes sortes d’eaux, mais sans rencontrer la perle cherchée !

« Après cinq ans de succès et de revers alternatifs, il quitta Paris. Deux mines de houille venaient d’être découvertes à Pradelles, dans la Haute-Loire. Il le sut un des premiers, intéressa plusieurs capitalistes à l’avenir de ces mines, trompa les propriétaires ignorants qui vendirent leur terrain bien au-dessous de sa valeur réelle, et se fit, à ce titre, adjuger part des actions et la gérance.

« Au bout de trois ans, une habile manœuvre avança l’heure de safortune. Les mines rendaient encore peu. Nombre d’actionnaires prirent peur. Frainex qui, sur. les lieux, s’assurait d’une production triple pour l’année même, répandit, accrut cet effroi, et racheta leurs titres au moyen d’un emprunt.

« Ses débuts à Pradelles avaient été sévères : vie pauvre et travail énorme.

« Sa femme tenait les livres : institutrice aussi de son fils, servante de son mari, elle s’acharna comme lui au labeur, non par la même fureur d’acquérir, mais par le seul espoir de le toucher.

« Il gardait au cœur la terrible honte de son mariage. Les premières joies du bien-être ne l’apaisèrent pas. Ce fut largement, en froids dédains, en duretés, qu’il lui rendit cette humiliation ; en railleries de sa piété qui était naïve, en un despotisme qui alla jusqu’à lui interdire l’église, et à lui refuser le prêtre au lit de mort.

Vous en avez été témoin, mon ami. — Les

manières de l’homme étaient encore quelque peu

grossières : il lui manquait ce beau maniement de lui-même, ces façons nobles et douces qui devaient plus tard le compléter.

« Elle s’éteignit enfin anémique, sous ses yeux glacés, sans obtenir grâce. Le marin, son père, l’avait déjà précédée dans la tombe.

« Frainex se trouva libre presque en même temps que millionnaire. L’argent ne lui était qu’un marche-pied. Il jugea l’heure venue de rendre l’air à sa véritable passion si longtemps prisonnière, et vendit pour quatre millions sa part de propriété.

« Sa force n’avait trouvé à Pradelles que des témoins inintelligents : des ouvriers mineurs, des petits propriétaires. Sa richesse seule commença l’estime qu’il attendait avec passion.

Quelques-uns même n’en parurent pas touchés : entre autres, vous, mon cher Marchai, qui n’avez su lui cacher ni votre jugement ni votre mépris, et qui lui avez laissé au cœur un ressentiment qui ne s’y effacera pas.

« Il était donc riche ! Paris le revit aussitôt transfiguré : tête haute, démarche ferme.

« Tout son mouvement m’intéressait outre mesure. De Pradelles, je le suivais par les yeux fort bons d’un vieil ami, qui le connaissait comme moi.

« A Paris, Frainex voulut respirer un moment et savourer son premier triomphe. Au milieu des fêtes qu’il s’y donna, les opinions de son temps de misère tombèrent comme un vernis qui s’écaille.

— « Quoi ! il avait traité cette société de mal-

iro

MADAME KHAINEX

faisante et de mal faite! Ces institutions, ces lois, cette religion, cet ordre invariable depuis six mille ans , sous ses variétés apparentes : l’autorité, la richesse, la science en partage aux uns, la soumission, la misère, l’ignorance imposées aux autres, il avait vraiment pu penser à changer tout cela !

— « Aurais-je été révolutionnaire? disait-il en riant à un converti de sa sorte. Que nous sommes « plaisants hors de notre milieu véritable! »

« C’est après ces réflexions de son père que le jeune Camille entra pour la première fois dans une église, et fut présenté à l’un de ces prêtres que, devant lui, sa mère mourante appelait en vain.

« Frainex entendit dévotement la messe à la Madeleine auprès de son fils, et le remit incontinent aux mains d’un ecclésiastique chargé de l’initier au catéchisme, aux pratiques religieuses de la majorité et aux idées d’ordre.

« Sans doute, en ce moment, la Congrégation ressuscitée, pareille au corps des saints, sortait de dessous terre dans le plus frais état : intacte, vermeille, odorante, la calotte flambant neuf et l’épée sans rouille sous l’habit. Mais le descendant de la baronne, outre le calcul, avait sa veine de naïveté.

« Depuis la permanence du soldat jusqu’au temporel des papes, la vérité des principes conservateurs éclatait maintenant à ses yeux; l’horreur de toute révolte de fait ou de pensée l’avait pris comme une fièvre chaude. Si chacun a les idées de son tempérament, Ffainex tenait les

siennes; il se sentait tout équilibré et gaillard : son système politique lui semblait clair, doux et aimable comme un jour de mai ; c’était la restauration du principe d’autorité par les moyens fermes, le commandement pour lui, l’obéissance pour les autres, et le renversement de Lavonne.

« Après quelque temps de repos dans son premier ciel, il se remit en marche vers le second.

« Un salon diplomatique et deux salons de l’extrême lisière du faubourg Saint- Germain s’ouvrirent devant lui à la sonnerie de ses écus, de son nom de Montmaur et de ses bons sentiments.

« Avant tout, il y chercha les formes qui lui manquaient, qu’il trouva là dans leur plein, avec leurs nuances, leur douceur, leur fausseté, et qu’il s’appliqua de la tête aux pieds en couches brillantes. Son flegmatique tempérament y passa maître. A la tenue, au calme, au silence, il ajouta de son propre génie une lenteur de marche et de gestes qu’il sut encore tempérer et même arrêter net dans les minutes de la plus vive émotion ; gagnant ainsi ou de paraître dans la plus grande placidité, ou de faire admirer sa toute-puissance sur lui-même. On le remarqua pour ce gouvernement de sa personne.

« Il s’affina aussi avec les femmes, jusqu’à une amabilité et une délicatesse avec lesquelles il eût ressuscité celle qu’il venait d’enterrer à Pradelles. Quelques succès de boudoir le récompensèrent de ses efforts.

MADAME FKAINEX

« Ce fut vers ce temps que pointa sa réputation d’esprit supérieur : il était riche, très-grave et muet; il était aussi entouré chez lui de gens moins riches, moins distingués d’allure, plus en dehors et plus causeurs.

« Non que son intelligence ne soit assez solide, mais il en décuple le poids par la manière de la présenter. Sa pratique consiste à ne la faire juger qu’aux bonnes heures à ceux qu'il frappe ainsi par le contraste avec son ordinaire silence magistral. 11 interroge, laisse parler, se remplit des idées entendues, et ne rend son jugement que médité de fond et de forme, comme sculpté. Peut-être même la rédaction de cette admirable pensée, on la trouverait dans ses papiers.- Jamais le moindre oubli dans cet art, ni mot en l’air, ni abandon à la poussée naïve du moment. Cette inaltérable possession de lui-même a fait que ses amis, les uns avec esprit, les autres ingénument, le traitent en face d’esprit supérieur et ne, l’étonnent point.

«... A cette heure il vient d’entrer, je ne sais par quelle porte, dans la famille du ministre, et d’acheter la terre de Redon, dans le village où vous voilà maître d’école, mon ami. Tenez-vous

bien! »

Pendant cette lecture, Frainex, le visage tour à tour dédaigneux et contracté, s’était malgré lui senti atteint par quelques traits.

— J’avais perdu de vue ce mécontent! se dit-il. Mais je n’en tiens pas moins ici une assez bonne

tentative de chantage. A-t-on jamais vu quelqu’un mourir de destitution?

Il brûla la lettre ; puis, Camille couché, il se rendit à la préfecture.

Juliette ne sortit qu’à la nuit venue d’une trépidation nerveuse par où finit son transport.

A la lumière d’une bougie, elle vit dans la glace le bouleversement de son visage, et resta dans la plus profonde surprise d’elle-même.

Cet impétueux mouvement de nature qui l’avait traversée comme une tempête ne s’expliquait pas à son esprit. Encore toute troublée et sans nulle expérience, comment eùt-elle pu pénétrer sur l’heure la loi de ce phénomène étrange, et saisir, sous la violence de l’explosion, la force impérieuse et sainte qui la poussait?

Ses habitudes de délicatesse en furent d’abord froissées. Elle ramena ses cheveux flottants et baigna sa tête en feu. En apprenant le départ de son mari, elle l’excusa presque. Une angoisse la prit à la pensée de l’abîme que cette minute venait de creuser entre eux. Les derniers liens de son amour pour elle, s’il l’avait jamais aimée, étaient rompus ! Elle devinait la profondeur de ressentiment que devait contenir une telle àme ainsi blessée. Elle voyait la destinée de sa mère, la menaçant elle-même, si elle se résignait; un

MADAME KRAINEX

sort plus redoutable encore peut-ôtre, si elle soutenait sa résistance; l’enfant qu’elle portait, venant au monde , et élevé entre deux volontés contraires; elle se demanda en frémissant quel pont pouvait maintenant se jeter sur un tel gouffre !

Au milieu de la nuit, sur le parquet de sa chambre, elle plia le genou, implorant de Dieu avec des mots et des pleurs d’enfant abandonné, la lumière qui lui manquait.

Le temps que dura sa solitude se passa dans toutes les craintes et toutes les douleurs de l’attente.

Frainex rentra au château conseiller général, après un vote presque unanime.

La préfecture, les chasseurs ses amis, le colonel Lamb, le clergé, l’abbé Balthazar, qui, bannière au vent, mena au scrutin son troupeau entier, avaient fait ce triomphe; seuls quelques gens de noblesse et la hautaine maison d’Oudenarde s’étaient abstenus.

En traversant rapidement le salon où se trouvait sa femme, il s’arrêta à deux pas d’elle, qui s’était levée, lui demanda froidement des nouvelles de sa santé, et passa, tandis qu’elle cherchait une réponse.

Ils ne se retrouvèrent que le soir à table.

Au début du dîner, Laurent, le valet de chambre favori, que jalousaient les autres domestiques, se fit sonner deux fois : il avait un démêlé à l’office.

— J’attends! dit Frainex, quand il parut.

MAbAME FRATNEX

— Je n’ai pu venir plus tôt, dit Laurent encore animé.

Le maître le regarda ; les domestiques devaient ne répondre qu’à ses demandes directes.

— Je ne vous interroge pas!

— Je...

— Vous n’êtes plus à mon service !

Comme le valet restait bouche béante, il lui montra la porte.

Il mangea bien, avec tranquillité, sans parler autrement que pour offrir de chacun des plats à sa femme, qui ne toucha presque à rien. Au rôti, le terrible silence fut interrompu par Camille, qui sentait la situation et qui, d’un ton pincé, dit à sa belle-mère ;

— Papa est conseiller général... à l’unanimité !

Elle balbutia quelques paroles de félicitation, sur lesquelles Camille fit entendre un murmure.

Frainex arrêta son fils avec un tel air, que celui-ci, fondant bruyamment en larmes, se leva et alla baiser avec une ferveur extraordinaire la main paternelle.

Comme le repas s’achevait :

— Sonnez les domestiques ! commanda-t-il au cocher qui servait.

Ils accoururent et se rangèrent à l’entrée de la salle.

— Je viens de chasser Laurent, leur dit-il. Je ne veux pas ici d’insubordination ! Qu’on se tienne pour averti !

Ils se retirèrent; il les suivit, après un regard

MADAME FKAINEX

de côté qui cherchait l’effet de la scène sur le visage de Juliette.

Elle semblait changée en statue.

— Madame, lui dit tout bas Camille, en passant ensuite auprès d’elle , n’êtes-vous venue ici que pour troubler notre maison?

Malgré un tel prélude, elle osa le lendemain aborder son mari ; sur le perron où ils se rencontrèrent, elle ouvrit la bouche.

— Plus un mot là-dessus ! dit-il brusquement. Il s’éloignait. Elle l’arrêta par la main et lui montra un visage si douloureux qu’il parut s’adoucir.

— Votre esprit est malade, Juliette, lui dit-il. Rentrez en vous-même. Permettez-moi une demande ; Depuis notre arrivée ici, avez-vous vu un prêtre?... non!... Vous en auriez sans doute quelque soulagement.

— Oui, peut-être! murmura-t-elle.

Il crut voir une interrogation dans ses yeux.

— Quant à cette lettre, reprit-il, mes prévisions ne m’avaient pas trompé. C’étaient contre vous et contre moi des injures à salir votre pensée. Je les ai jetées au feu.

Il marcha au-devant du professeur de Camille qui arrivait, et qu’il accompagna dans la salle d’études, tandis que Juliette s’en alla machinalement errer dans le parc.

Après deux minutes données à son fils, il se préparait à descendre au village pour y voir l’abbé Balthazar, quand on le lui annonça.

Le curé venait faire sa visite d’une des digestions les plus considérables et les plus heureuses de sa vie, et féliciter M. le conseiller général. Son compliment s’allongea en assurances infinies de dévouement et de respect. Il jetait en parlant de clignotants regards de côté, et il finit par demander des nouvelles de « madame. »

Depuis le déjeuner des chasseurs , Frainex s’était intérieurement réconcilié avec le bonhomme, dont il voyait les ridicules, mais qui lui semblait posséder à fond le véritable esprit du prêtre. La force, la justesse de sa réponse au colonel sur la question de l’autorité, sa logique, sa foi si énergiquement affirmée, l’avaient frappé beaucoup.

Juliette, à cause du voisinage, devait être naturellement sa pénitente. Frainex fit servir du malaga, et séduisit l’abbé par de gracieux témoignages de considération. Il le loua fort de sa tenue théologique pendant le déjeuner, le lança de nouveau sur la question de l’obéissance, et , traita lui-même cette question avec un si grand

poids que le bon prêtre transporté s’écriait eu heurtant ses mains rouges :

— C’est le Saint-Esprit lui-même qui parle par la bouche de monsieur le conseiller général !

Frainex répondit que toute bonne parole vient de Dieu comme toute puissance, et conclut que l’autorité est une et inviolable en ceux dans qui ,1e ciel l’a fait descendre.

— Prêtre ou mari, ajouta l’abbé Balthazar avec feu, nous sommes sacrés! Vos dii estis, dixit JDominus... Seulement le prêtre est encore plus sacré que le mari; cela s’entend de reste!

Frainex n’en disconvint pas, et, en accompagnant jusqu’à la porte le bonhomme qui allait déjeuner chez le vicomte, il lui dit négligemment ;

— Un de ces jours, je pense, vous verrez madame, qui me parlait tout à l’heure d’aller bientôt vous trouver.

L’abbé s’inclina très-profondément sur ce mot. Quand il se releva, il était fort ému; mais le châtelain, après un salut, lui avait déjà tourné le dos.

Le curé s’enfonça dans les bois qui menaient directement chez le vicomte. L’immobilité de sa tête, d’ordinaire aussi mouvante que celle d’un loriot, annonçait une méditation singulière. Sous le couvert des chênes, il entendit au loin une voix pleine et lente qui chantait la poétique chanson :

Voilà six mois que c’était le printemps :

Je promenais sur l’herbotto naissante Mon p’tit troupeau, ma famille bêlante ;

Je venais ben d’atteindre mes seize ans,

J’ignorais tout et j’étais innocente!

— C’est comme moi ! pensa-t-il sur ce dernier vers; — car depuis le lendemain du déjeuner, un souci le dévorait : cette pomme offerte par la brillante Parisienne et mangée par lui, sans penser à mal, ne lui était plus qu’un sujet de rapprochement terrible ; les images confondues de madame Frainex et de madame Lequilly dansaient obstinément devant ses yeux.

Un saint prêtre, et digne de ce nom, ne connaît au monde que deux infamies véritables : le jugement personnel et la concupiscence. Le curé pouvait, comme pas un, passer pour un saint; mais c’était de lapremière infamie seulement qu’il se défendait sans aucune peine. Et si la seconde eût eu pour objet le vin, par exemple, comme chez les fils du Prophète, l’abbé Balthazar qui, de nature, l’aimait, n’eùt pu voir un flacon de liqueur vermeille, sans la plus religieuse et la plus attractive épouvante.

Il arriva tard chez le vicomte ; sa préoccupation l’avait égaré à travers les bois.

Deux jours se passèrent encore pour Juliette dans une solitude absolue ; Frainex partant dès l’aurore pour la chasse et dînant dans les châteaux des environs.

Les dernières paroles de son mari, sa douceur subite l’avaient touchée; elle se résolut à suivre son avis. Mais aux genoux de quel céleste conseiller aller porter tant d’accablement et tant de trouble ?

L’abbé Bàlthazar, sous sa grosse enveloppe, lui semblait une bonne àme ; il s’était attendri devant elle en parlant d’André. Sa paysannerie même l’attirait par cet agrément des natures primitives qui n’est que l’aise et la facilité qu’elles répandent autour d’elles. Elle ne savait rien de ses propos et de sa tenue au repas des chasseurs. Cependant elle décida de se rendre plutôt auprès du curé de Terreblanche, un vieillard qui avait une réputation de sainteté. C’était, en outre, une promenade rafraîchissante à travers les montagnes, et l’occasion d’une visite aux Lequilly; elle partit dès sept heures du matin.

Élise la reçut sans ses démonstrations ordi-

iiaires. Elle était irritée contre son mari, qui ne se rendait pas sur l’heure à une de ses volontés de la veille.

— Ma chère, dit-elle à Juliette, l’air de province me suffoque, me fane. Voilà des siècles que ma souffrance se contenait. Il n’y a de convenable dans ce pays qu’une maison, celle d’Oudenarde, et qui reste vaniteusement fermée pour nous. Toi-même tu t’en retournes bientôt au paradis. Jq veux t’y suivre, vendre l’usine, vivre là-haut, y pousser Emile, le voir arriver comme tant d’autres ; il hésite ; il n’a pas plus de cœur que d’ambition !

— L’ambition coûte cher, dit Lequilly qui, en développant sa pensée, prononça le mot de conscience.

Mais Elise traita cette conscience de paresse à se servir de ses jambes, comme tout le monde, comme M. Frainex par exemple, et jura quelle passerait l’hiver à Paris.

Lequilly répondit par la solidité de sa position présente, par l’avenir assuré de ses enfants, par ses propres aptitudes, par d’autres sages raisons ; mais à la réplique retentissante d’Élise, il était facile de regarder l’usine comme déjà vendue.

L’ardeur de la querelle ne lui permit pas de remarquer la tristesse de Juliette qui s’occupait surtout des deux enfants placés auprès d’elle à table : deux frais garçons à l’air riant et doux. Après le déjeuner elle allait se rendre à l’église quand son amie lui apprit l’absence du curé parti pour un pèlerinage. Elle quitta Terreblanche presque aussitôt.

Elle avait hâte de recevoir les conseils, le soulagement désirés, et courait vers l’homme simple, dont la divine main gouvernait et pansait les âmes de Redon.

Le cocher, sur un signe, arrêta à quelques pas du cimetière. Elle y entra pour prier, et gagna ensuite l’église. ,

Le curé y était debout, à la droite de l’autel, battant à tour de bras deux vieux tapis qu’il laissa tomber en la voyant s’avancer.

Midi sonnait, l’église était déserte, et la chaleur ardente. Juliette demanda au prêtre de l’entendre. Elle avait les yeux brillants d’émotion attendrie ; sur les lèvres, ce sourire de confiance du fidèle en présence des hommes de Dieu. Il s’exhalait d’elle et de ses vêtements les fins parfums de la femme élégante.

Depuis trois jours qu’il l’attendait , l’abbé Balthazar n’était point sans souci.

— Quoi, se répétait-il, aurais-je le cœur de lui refuser le sacrement de la pénitence? de fuir les devoirs du saint ministère?

On lui avait conté qu’à Paris, c’est vêtu en belle dame que le diable va tenter les prêtres au saint tribunal. Ses digestions s’embarrassaient.

Il changea plusieurs fois de place les tonneaux de sa cave, commença le tressage d’une corde neuve pour sa cloche, dit nombre de chapelets, et ne décida rien.

Cependant il avait suffisamment compris Frai- , nex; il s’agissait de prêcher l’obéissance à sa femme. Un mandement épiscopal, traitant j uste de la question, se trouvait d’aventure sous sa

main. Il parvint au milieu de son trouble à s’en loger deux pages dans la mémoire.

Juliette le prit cependant comme à l’improviste; les pieds rivés au sol, il balançait par un mouvement lourd sa têteau-dessus d’elle, et soufflait avec force. Enfin, il lui indiqua de la main le confessionnal où il la suivit presque aussitôt.

Elle mit quelque lenteur dans les préambules, et après l’aveu de son éclat, s’arrêta toute tremblante devant la pensée tardive qu’elle commettait là une très-grave indélicatesse envers son mari.

Mais à la découverte qu’il avait, au moins de ce côté, deviné juste, l’abbé Balthazar récitait déjà le mandement en y juxtaposant avec assez de bonheur de personnelles réflexions inspirées par la circonstance.

— « Toute révolte, disait-il, vient d’orgueil ou de volupté. La vôtre fait frémir. Dieu et la loi ont attribué à la femme une place qu’une chrétienne accepte avec amour : celle de la soumission et de l’humilité. Ne nous infectons point de l’esprit licencieux de ce siècle : l’égalité terrestre entre les hommes — surtout entre la femme et le mari — serait d’un ordre antichrétien, et qui violerait de la façon la plus éclatante les saintes Ecritures. Dieu n’a-t-il pas dit à la femme en la chassant de l’Éderi : « Tu seras sous la « puissance de ton époux et il te dominera » ? Les deux et la terre passeront, nos très-chers fr..., la parole de Dieu ne saurait passer.

« Quelle est donc l’égalité qui nous fut apportée par l’Évangile? L’égalité en Jésus-Chri.st,

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c’est-à-dire devant la grâce, la divinité et la mort. Nous n’avons pas le droit d’en prêcher une autre.

« Esclaves, dit saint Paul, obéissez à vos maîtres selon la chair avec crainte et tremblement, dans la simplicité de votre coeur, comme à Jésus- Christ lui-même. « — « Esclaves *, dit saint Pierre,, soyez soumis à vos maîtres avec toute sorte de respect et de crainte, et non-seulement à ceux qui sont doux et bons, mais à ceux qui sont violents et durs, » — « Apprends à obéir, poussière que tu es, dit \ Imitation de Jésus- Christ. Terre et boue, apprends à t’humilier, à te courber sous les pieds de tous. Apprends à briser ta volonté et à te donner en toute sujétion. Révolte-toi contre toi-même et ne souffre pas que l’orgueil vive en toi; mais montre-toi si soumis et si petit que tous puissent marcher sur toi et te fouler aux pieds comme la boue des rues ! "

« Que la parole de Dieu, nos très -chers frères... ma fille! vous soit un mur d’airain.

« L’autorité réside dans le supérieur — par conséquent dans le mari — et toute autorité vient de Dieu. Elle communique un caractère... un caractère auguste à ses ordres. On ne lui résiste-»

* * De condamner l’esclavage, ce serait non-seulement condamner le droit des gens où la servitude est 'admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint- Esprit, qui ordonne aux esclaves py la bouche de saint Paul de demeurer en leur état, et n’oblige point leurs maîtres à les affranchir . — » Bossuet, V. Âvertisstmtnt aux protestants, g 50.

Depuis une trentaine d’années, le bruit court en France que l’Eglise a détruit l’esclavage.

rait pas sans crime. Ce que dit le supérieur est bien dit, et ce qu’il fait est bien fait ; car il ne parle pas, il n’agit pas au nom de sa vertu et de son génie, mais au nom d’un principe dans la splendeur duquel sa personne disparaît avec les imperfections qu’elle peut avoir. A moins que... à moins que... il ne s’appelle l’Église, il n’est pas infaillible, c’est vrai; mais d’abord l’inférieur l’est-il? Et la faillibilité de celui-ci vaut-elle mieux que la faillibilité de celui-là? Nos obligations ne se présentent à nous qu’avec des difficultés ; elles froissent l’orgueil de notre esprit.

« Tant que le maître ne nous commande pas de renier la Sainte-Église, qu’il ne fait pas obstacle à notre salut, notre devoir est de nous taire et d’obéir; et si nous le supposons coupable, de prier pour lui, après nous être mis à genoux.

» Humilité, obéissance, vénération envers quiconque porte en soi une parcelle d’autorité, voilà... voilà la loi, nos très-chers frères, et le chemin du ciel. Mortifiez-vous, méprisez-vous, abîmez-vous dans le sentiment de votre abjection! Vous parviendrez ainsi... ainsi à la vie éternelle. Telle est l’essence même de la morale et... et... et... de l’esprit chrétiens. »

Cette récitation ne s’était bien soutenue qu’au début ; les souvenirs du curé trébuchaient depuis longtemps.

— Et après? soujûra-t-il au bout d’un long silence.

Juliette, la tête dans les mains, appuyée contre la grille , ne répondit pas. Elle avait écouté ce

' MADAME FRAINBX

discours avec une attention aux idées qui ne lui permit même pas de remarquer que le prêtre parlait de mémoire : elle cherchait des objections et, oppressée, soupirait par intervalles.

L’abbé Balthazar répéta :

— Et après?

Elle se redressa enfin. Mais il avait déjà enfoncé plutôt qu’ouvert la porte du confessionnal, et debout, les yeux parfaitement égarés, il élevait son bras au-dessus de la tête de la pénitente avec un geste qui tenait à la fois de l’exorcisme, de la terreur et du désir. Puis, à travers l'église solitaire, il gagna rapidement la sacristie.

Il s’y battait la poitrine à grands coups, tandis que madame Frainex effrayée s’enfuyait de l’église.

La stupéfaction de Juliette céda vite au retour envahissant des idées que la parole du prêtre avait éveillées en elle. L’abbé Balthazar venait d’instruire sa pénitente, ainsi qu’il arrive parfois aux confesseurs.

Son mandement net et cru tombait comme un éclair sur les questions mystérieuses qui s’agitaient dans cette intelligence ; il y augmentait le sourd pressentiment du vrai : un surcroît de torture pour l’esprit ignorant qui cherche. Les discours de la doctrine ennemie le heurtent, le blessent : il n’y trouve pas de réponse ; il appelle le mot qui doit trancher l’erreur : le mot, le principe lui manquent. C’est le tourment du premier mathématicien pressentant la génération des nombres et leur harmonie infinie, avant qu’il

eût enfin trouvé la simple formule ; un et un font deux.

Que veulent dire au juste pour la plupart des lèvres qui les prononcent les termes de vérité, de conscience, de justice, de devoir? La légèreté, la sottise, l’hypocrisie s’accommodent de ces ombres qui désespèrent une âme bien faite, ardente à conquérir la règle de sa vie.

Ensevelie dans un coin de la voiture, Juliette se dit d’abord que ce prêtre avait exagéré son enseignement. Mais tous les souvenirs de son éducation religieuse, se dressant à la fois, lui crièrent que tous les prêtres, que ses confesseurs, que sa mère ne lui avaient point dit autre chose que de se résigner, de s’humilier, de souffrir, de porter sa croix, et sans murmure.

Le mot par lequel s’était déjugée la martyre mourante : « Trop résignée... trop soumise... » retentit plus fortement à ses oreilles.

— Quel est donc cet exemplaire proposé de vie cadavérique, qu’ils appellent chrétienne?... Je veux vivre, moi ! s’écria-t-elle intérieurement.

Mais elle arrêta son cri. N’était-il pas une nouvelle et bien autrement audacieuse révolte? et vraiment quelque démon ne parlait-il point par sa bouche?

Accoudée à sa fenêtre, elle regardait vaguement la campagne endormie sous un ciel sans étoiles. Il faisait nuit depuis une heure. Frainex ne devait pas rentrer; il chassait sur les terres du vicomte , qui lui avait obligeamment ménagé la rencontre des quelques gentilshommes opposés à son élection, et du premier d’entre eux, M. d’Oudenarde, le mari delà puissante marquise.

La vallée était dans l'ombre, et Juliette comparait l’état de son àme à cette lugubre obscurité des choses. Mille jugements oontraires, troubles, pressés, roulaient confusément dans sa tête perdue.

Il existe pour l’esprit des minutes lumineuses. Les tourments de la recherche ont précipité sa marche ; il l’ignore ; il ne sent que sa douleur et l’éloignement infini du but : soudain la nuit se dissipe, la lumière éclate ; la vérité est là debout devant lui.

Cette belle récompense des chercheurs et des âmes droites, Juliette la connut entière. La paix se fit tout à coup dans sa pensée ; une intuition claire chassa les ténèbres, et cette parole éclata en elle :

— Je suis un être libre et inviolable !

Ce fut sans métaphysique transcendante, sans invoquer l’absolu, ou la raison impersonnelle, ni la substance et le mode, ni l’abstrait et le concret; ce fut sans nuages, sans phrases, par un simple coup de bon sens que cette honnête intelligence trancha le nœud que la dialectique des docteurs les plus illustres a serré pendant des siècles autour des idées de bien et de justice.

Elle sentait en effet en elle ce que les docteurs ne sentent pas toujours en eux ; un être vivant et vivace. On a dit que les grandes pensées viennent du cœur'; nombre d’idées justes en viennent aussi. Sous la sourde révolte que commença le sentiment des iniquités commises envers sa mère et envers André, s’étaient produites les forces vives de sa propre personnalité.

La raison de son impétueuse révolte dans cette même chambre lui fut révélée. Elle répéta le cri inconscient jeté à son mari: « Vous m’avez dégradée! » C’était le même, mais poussé à temps, que celui de sa mère expirante ; c’était la forte protestation d’une grande loi de nature violée. Les tristes paroles de servitude entendues dans le confessionnal de Redon avaient germé en quelques heures et donnaient subitement leurs fruits ; la vie ou la mort, la dignité ou la dégradation, d’elle-même la question venait de se trancher.

Sa conscience vivait et voyait. Elle était élevée à l’état de créature morale, libre, l’égale de toute créature humaine !

Un naïf enthousiasme la prit de cet élargisse-

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ment subit de son être, où pénétrait en même • temps un sentiment d’une étendue immense ; elle pressait son sein comme pour y sentir la double passion qui venait d’y éclore, celle de son droit personnel et le fraternel sentiment du droit de tous, la fleur des saines et libres âmes, la justice ; comme si le cœur de l’humanité eût en ce moment passé en elle, elle entendit l’écho de toutes les tortures, de tous les gémissements, de tous les martyres auxquels la force a condamné le droit. Les larmes de l’indignation, les plus nobles des larmes, coulèrent de ses yeux.

Elle prenait enfln possession de sa dignité et de sa loi ; sa conscience lui devenait un sanctuaire désormais aussi inviolable que sa pudeur.

Elle comprit la liberté comme la condition indispensable, sacrée de la vie.

Les idées de Justice et de Bien, brillantes comme les rayons du jour, illuminèrent son esprit et lui révélèrent leur sens ; l’une, l’égalité dans le droit; la seconde, la conservation et l’épanouissement de la vie en soi et dans les autres.

Elle entendit la voix austère de la morale qui lui disait ;

— Il y a une juste, une vraie mesure du bien et du mal : elle est dans le respect ou la violation de la personne humaine.

— Respecter le droit dans autrui et le faire respecter en soi-même est le premier des devoirs.

— Donner de soi aux autres dans la large mesure de Injustice est le second.

Après une nuit paisible, elle se réveilla dès l'aube et monta à la chambre de Brigitte, vieille et honnête servante, qui était du pays même, et qui répondit clairement à ses questions touchant ses victimes, les destitués.

Sauf deux, un peu moins dignes d’intérêt et qui d’ailleurs avaient presque aussitôt trouvé une place, les autres étaient gens honorables; le troisième venait de se marier aux champs et cultivait son bien ; l’employé Martel et l’agentvoyer Armand restaient sans condition, chargés de famille et sans doute souffrant la faim ; le maître d’école Marchai était mort. M. Claude Hortan, « un jeune homme bien savant et bien humain *>, qui demeurait à la ville, avait recueilli son fils.

— Et que dit-on au Puy de ces destitutions?

demanda- t-elle. Ne craignez pas de me l’apprendre, Brigitte.

— Puisque madame le veut, répondit Brigitte avec embarras, on dit chez les pauvres gens que M.Frainex s’est montré un peu dur envers d'anciens ouvriers de ses mines qui n’auraient peutêtre pas voté pour lui, vu leurs opinions d’ou-

MADAME KttAINKX 133

vriers, mais qui ne lui auraient pas fait d’autre mal.

— Ils sont tous remplacés?

— Par des personnes dévouées à monsieur.

Elle revint sur ses questions, s’assura mieux encore de la véracité des réponses et dit à la domestique ;

— Accompagnez-moi à la ville. Je vous sais bonne et discrète.

Elles y descendirent vers sept heures à l’hôtel du Faisan, où, pendant que Brigitte allait chercher André et M. Hortan, Juliette s’assit dans la salle commune.

Frainex avait trop nettement exprimé sa volonté de ne plus s’occuper de l’orphelin pour qu’elle eût hésité devant qptte démarche, où la poussaient son cœur, son devoir et son droit.

A une heure si matinale, la salle de l’hôtel était déserte ; seuls les gens de service la traversaient par moments.

Claude entra le premier. Le regard de ses yeux francs et clairs plongea jusque dans la pensée de la jeune femme, tandis qu’il la saluait. Il était de bonne taille, d’allure simple, avec un visage irrégulier, mais où se réflétaient la lumière de l’intelligence et la droiture.

André, précédé par Brigitte, s’arrêta sur la porte, les bras pendants et le sourcil contracté. Son compagnon lui fit signe d’avancer; il s’y refusa.

— André, dit Juliette très-émue, ne voulezvous pas me donner la main?

Il répondit après un instant :

MADAMU KRAINUX

— Vous ne connaissiez pas mon père. Pourquoi donc l’avez-vous dénoncé comme un méchant, lui qui était si bon ?

11 y eut un moment de silence. Claude dit à l’enfant :

— Madame ne le connaissait pas non plus quand, l’autre jour, dans la montagne, elle l’a pleuré avec toi.

Il parut frappé, puis avec lenteur alla prendre la main quelle lui tendait.

— Monsieur, dit-elle 'ensuite à Claude, je me dois à l’avenir de cet enfant ; vous me laisserez prendre ma part de votre dévouement envers lui. Mon désir, comme le vôtre, est qu’il reçoive aussi largement que possible l’éducation qui convient le mieux à ses facultés. Y consentez-vous?

^ — Oui, madame, répondit Claude.

— Manifeste-t-il quelque vocation?

— André, dit Claude, va chercher tes sculptures !

André sortit.

‘ — C’est une nature d’artiste, reprit le jeune homme; il s’appelle déjà naïvement un sculpteur, et je croirais volontiers qu’il en promet un. Vous verrez ses petits ouvrages.

— Il faut donc qu’il aille habiter une grande ville... à moins que vous-mème, monsieur, n’y trouviez quelque empêchement?

— Je n’y trouve même pour moi qu’avantage, madame.

Et voyant une interrogation dans les yeux de la jeune femme ;

— Je suis indépendant, j’ai quinze cents francs

de rente et quelques besoins d’esprit qui ne se peuvent pas trop satisfaire au Puy, où l’habitude seule me retenait.

— Vous avez pu juger M. Marchai, demandat-elle après un silence ; vous le connaissez, monsieur, depuis longtemps?

— Je l’ai vu pour la première fois huit jours avant sa mort, trop tard pour le ranimer, assez tôt pour pouvoir vous répondre, madame, car c'était une nature à fleur d’eau autant que celle de son fils.

— Une intelligence distinguée?

— Distinguée par l’âme, qui, selon moi, est la première source de l’intelligence. 11 aimait les malheureux, la science et la liberté.

Claude raconta brièvement, avec feu, la vie et les luttes- de Marchai, fils de pâtre, pâtre luimême jusqu’à l’âge de quinze ans où il avait appris à lire par ses seuls efforts. C’était l’histoire d’une volonté pure et droite qui se heurte sans cesse, et finit par se briser aux obstacles de la vie, de la sottise ou de l’injustice humaine.

Elle écoutait, intérieurement occupée d’éloigner de ces idées et de ces figures nouvelles l’image de Frainex qui se dressait obstinément parmi elles.

Elle demanda, après une pause, et en contenant son émotion :

— Aviez ■ vous lu , monsieur , la lettre de M. Marchai qui m’est arrivée avec la vôtre?

— Non, madame, répondit Claude simplement.

André rentra. 11 tenait plusieurs morceaux de bois ouvragés an couteau : c’étaient des fleurs et

des feuilles ingénieusement entrelacées; des animaux paissant ou couchés dans les herbes.

Juliette fut frappée de l’expression de quelquesunes de ces sculptures.

L’enfant vit son étonnement et lui dit à demivoix :

— Je vous les donne.

— Il est tout adouci, dit en souriant la vieille Brigitte.

— Je les accepte, répondit Juliette attendrie; vous voulez être un sculpteur, n’est -ce pas, André ?

— Oui... et aussi un homme libre comme mon père et comme Claude ! répondit l’enfant sérieux.

— C’est bien dit. M. Claude vous choisira le lieu et les maîtres qui conviendront, et vous m’écrirez, n’est-ce pas, à Redon, ou à Paris, rue de Presbourg, 22?... Je suis, à partir de ce moment, votre amie... votre meilleure amie, ajoutat-elle les yeux humides; celui que vous avez perdu m’a chargée de vous continuer son amour... mon enfant, au revoir !

Elle l’embrassa.

— Oui, dit André que les larmes prirent, maintenant je vois bien que vous êtes bonne. Touchez aussi la main à Claude !

Il présenta lui-même à son compagnon cette main qu’il tenait et que Claude, un peu pâle, toucha en s’inclinant.

Juliette se fît conduire par Brigitte chez le garde -champêtre Martel et chez l’agent-voyer Armand. Elle les trouva tous les deux avec leurs

MADAME FRATNEX

femmes et leurs enfants dans un intérieur pauvre et sombre qu’elle éclaira dès ses premiers mots. Les malheureux ont la joie facile,

Elle leur remit à l’un et à l’autre, à tit^e de restitution, un billet de mille francs, et un mot pour Lequilly où elle le priait amicalement de trouver aussitôt pour eux deux emplois dans son usine.

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