‹ Madame FrainexChapitre 2 sur 4 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Frainex ne rentra à Redon qu’une heure après elle. Il la vit par la fenêtre de son cabinet traverser le jardin, et remarqua la tranquillité de son allure et de son visage.

Il se sourit à lui-même pour le succès de sa politique envers cette singulière créature, se renfonça dans son fauteuil, réfléchit un moment et la manda.

Son accueil, quand elle parut, fut libre, presque doux. Il lui jeta le regard satisfait du médecin sur son malade en voie de guérison, et l’invita à s’asseoir.

Il se sentait d’ailleurs en bonne humeur. La compagnie des gentilshommes qu’il quittait s’était montrée sensible à sa distinction autant qu’à la pureté de ses sentiments religieux et politiques ; M. d’Oudenarde, marquis datant de Philippe-Auguste, et personnellement homme de néant, tout entier perdu dans l’éclat de sa femme, avait à peine contenu devant lui quelques regards de bienveillante surprise.

Sur un mot du châtelain de Redon, il se rappela fort bien le nom de la fameuse baronne de

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Montmaur, que son grand-père, le lieutenant général d’Oudenarde, avait vue passer comme une belle étoile filante sous le ciel de lit de Sa Majesté le roi Louis XV.

Le marquis fut touché de cette filiation enviable qui relevait Frainex, et ne put se défendre de le laisser voir par quelques signes fort accentués de considération : plusieurs fois, de luimême, il lui adressa la parole, et, à deux reprises, lui céda le pas.

— Je tiens le département tout entier! se disait Frainex au retour de cette partie de chasse.

Après quelques mots de compliments, il montra à sa femme une feuille de papier, une plume, et la pria d’écrire ce qu’il allait lui dicter pour le ministre.

C’était l’épreuve qu’il tentait sur elle et dont le changement extérieur de Juliette venait de lui donner l’idée. .

Elle l’interrogea du regard.

— C’est, dit-il, un rappel à la mémoire de votre cousirrpour mon nom de Montmaur dont il me fait par trop attendre le parchemin.

Elle répondit avec un léger tremblement :

— Je venais vous trouver de moi-même si vous ne m’aviez appelée... car, pour votre dignité, pour la mienne, ce douloureux éclat...

— Je ne vous en parle pas! dit-il sévèrement.

— Je dois vous en parler !

— Non !

— Il le faut !

Il la regarda en face, mais sans parvenir à faire baisser ses yeux fièrement paisibles.

— Vous m’aviez, dit-elle, promis des éclaircissements.

Il se leva. ,

— Venez-vous répéter ici votre accès de folie, madame ?

— Je souffre infiniment, répondit-elle, mais je suis calme. Ecoutez-moi.

Elle entreprit de lui dire l’état nouveau de son esprit. Aux premiers mots de droit, de conscience, Frainex, l’œil irrité, l’interrompit sèchement :

— Des phrases! dit-il. Laissons ce romanesque. Vous refusez d’écrire?

— Entendez-moi d’abord !

Il alla tambouriner du bout des doigts sur les vitras de la fenêtre.

— Je viens de la ville ! reprit-elle après un moment... Mon devoir est de vous apprendre ce que j’y ai fait.

Elle le lui conta.

— ... Vous ne parlez pas sérieusement! dit-il ensuite en dominant un grand trouble. Il n’y aurait pas au monde de plus inqualifiable légèreté, et vous vous seriez compromise de la façon la plus grave... Quoi, dans une auberge... un jeune homme que vous y appelez!... — Il s’arrêta un instant. — Et vous a-t-il au moins répété les outrages à mon adresse contenus dans la lettre de Marchai?

— Il n’avait pas lu la lettre.

— Vous le lui avez donc demandé?

MADAME FRAINRX

— Oui.

— ... Tout cela est incroyable! Revenez à vous, je vous en prie! Vos paroles ne sont pas sérieuses.

— J’ai agi ainsi, répondit-elle, convaincue par vos propres déclarations que* vous n’agiriez pas vous-même.

— Mais c’est de la démence, madame! Pas une femme au monde ne divorcerait d’intérêts et de conduite avec son mari d’une façon si éclatante ! Du moins, l’autre jour, l’injure se contenait entre les murs de votre chambre. Mais aller prendre une ville entière pour témoin de vos extravagances !

— En supposant que la ville entière en ait été témoin, monsieur, elle ne verrait, dans ce que vous appelez mes extravagances, qu’une réparation de nos torts, et il ne vous resterait qu’à ne pas me démentir.

— Je rêve!... je rêve!... Mais vous ignorez donc qui je suis? reprit-il d’une voix sourde, en croisant les bras ; vous ignorez que tous mes actes sont médités, voulus, absolument personnels!... que je gouverne!... qu’une femme est solidaire de son mari !

— Je vous en supplie, dit-elle, comprenezmoi : c’est de la dignité de votre compagne que je vous parle!

— Votre foi envers moi, c’est votre dignité!

— Ah ! s’écria-t-elle. Dieu m’est témoin que j’achèterais de ma vie, à l’instant, la confiance des premiers jours ! J’y étais liée par toutes les

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racines de mon être ; j’en vivais, enivrée, orgueilleuse !... vous me l’avez arrachée !

Sur ces mots, les larmes lui échappèrent avec tous les signes d’un désespoir trop vif pour n’être pas de l’amour.

Elle se frappait le cœur, le front, de ses mains; elle les tendait tantôt vers le ciel, tantôt vers son mari.

Fratnex qui la regardait avec un profond étonnement, et le visage crispé, se détendit un peu devant ces pleurs.

— Voilà encore des paroles aussi coupables qu’extraordinaires, dit-il, et il faut trancher enfin l’intolérable situation que vous me faites. Vous convient-il de fermer vos lèvres sur le passé? de regretter votre violence de l’autre jour, et vos actes de ce matin que j’essayerai d’atténuer autant qu’il se pourra? A ce prix, j’oublie.

— Je voudrais, répondit -elle, avoir mérité votre indulgence.

— Acceptez- vous?

— Je ne puis.

— k.. C’est de la maladie! disait-il en parcourant le cabinet ; de la folie ! Mon repos , le sien, l’amour qu’elle vante, elle détruit tout!

— Ni la folie, dit-elle, ni le souci de mon repos ne me mènent; votre bonheur m’est cher... je vous aimais... je veux vous aimer... mais l’amour s’accompagne d’une autre règle de la vie.

— Et cette règle, c’est?

— La justice.

Il haussa les épaules; et comme elle poursui-

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vait , il l’interrompit pour lui dire avec force :

— Je ne laisse pas discuter mon autorité!

Avec l’ardeur d’une âme convaincue, elle continua cependant, tour à tour énergique et suppliante, pour emporter cette résistance.

Il prit alors une physionomie si dure, si hautaine que Juliette s’arrêta.

— Brisons là! dit-il avec solennité. Je vous ai entendue pour la dernière fois sur un tel sujet. Vous ne sortirez plus, je vous l’affirme, de la place que la Providence et la loi vous ont assignée dans ma maison! Vous êtes femme. J’ai mon droit. Vous le respecterez.

— J’ai le mien ; vous le respecterez aussi I

Et elle sortit k tête haute comme elle avait parlé.

Une expression de fureur bouleversa les traits de Frainex. Il n’entendit qu’après quelques secondes le bruit de ses propres pas rapides et sonores sur le parquet. Il arrêta aussitôt ce mouvement excessif où il venait de s’oublier.

— Mais, pensa-t-il, qu’a donc fait ce prêtre?

Le cocher lui avait appris déjà la visite de Juliette à Terreblanche et à l’église de Redon.

Il s’assit, et, après avoir assez longuement réfléchi, tira sa montre; elle marquait midi. Deux express pour Paris partaient de la gare de Pontdu-Lignon, l’un à cinq heures, l’autre à dix heures du soir.

Il écrivit au préfet et à Lequilly en termes dégagés, presque gais, qu’une affaire l’appelait à Paris avec madame Frainex. Il fit une seconde lettre, assez longue, pour M, Sandrié, et porta les

deux plis lui-même à Redon, où il arriva juste à temps pour les voir placer dans la carriole du facteur qui partait.

Sur la place du village, il avisa de loin l'abbé Balthazar.

L’abbé l’avait déjà vu, et prenait avec rapidité une ruelle pour échapper à la rencontre.

Depuis la veille, le pauvre homme vivait en plein feu ; tour à tour fier de sa victoire sur le diable, retrouvant l’ennemi dans tous les recoins de sa tête, l’abattant derechef ; puis, avec épouvante, se voyant traîner devant le tribunal ecclésiastique , renvoyé dans une misérable cure , interdit peut-être! Avait-il, en effet, gardé les convenances envers « une dame si riche, femme d’un conseiller général, apparentée à monsieur le ministre ? »

— J’ai eu un mauvais moment, pensait-il. Il me fallait imiter le calme du glorieux saint Antoine !

Dans la matinée, tout pas sonnant sur le caillou lui semblait être le pas de M. Frainex.

Quand celui-ci l’atteignit dans la ruelle, le curé chancelant dut s’appuyer du coude contre le mur.

Les préoccupations du châtelain donnaient une extraordinaire sévérité à son visage, comme elles l’empêchaient de remarquer le trouble du bonhomme.

— Vous avez vu madame hier? demanda-t-il.

Le prêtre répondit par un signe affirmatif.

— Que s’est-il passé?

— Monsieur... le... conseiller général!... balbutia l’abbé Balthazar.

— Rassemblez vos souvenirs, monsieur le curé. J’ai trouvé ma femme dans un état d’esprit singulier. . .

— Singulier !

— Un intérêt très-grave est en jeu. Nos principes, mon cher abbé, sont les mêmes; je m’occuperai de vous, et je ne vous demande d’ailleurs que votre impression générale, un mot.

Le prêtre alors seulement le regarda, et se douta qu’il ne savait rien. Son coude quitta la muraille , sa voix s’affermit.

— Quoi! s’écria-t-il, y songeons-nous? Et le secret de la confession, monsieur ! !

Il salua. “ Un malade l’attendait. » Frainex pensa que le bonhomme avait déjeuné dans les environs.

En rentrant au château, il prévint sa femme (le leur départ pour Paris par le train de dix heures.

Elle en demanda la raison.

Comme il semblait ne pas entendre :

— Et si je refusais de vous suivre? dit-elle.

— Une femme doit suivre son mari.

— C’est la loi?

— C’est la loi.

Juliette se rendit au cimetière. Exaltée, la main étendue sur la terre funèbre :

— Ma martyre bien-aimée, dit-elle, ils ne me verront pas mourir comme vous !

Puis elle éclata 'en sanglots. Perdue dans son désespoir, elle s’oublia là sous la pluie qui tombait, jusqu’à ce que Brigitte, inquiète d’elle, fût venue la prendre.

MADAME I-'RAINEX

Frainex laissait à Redon Camille et tous les domestiques. Il avait déjà envoyé l’un d’eux au Puy chercher le vieux professeur qui, pendant son absence, resterait au château auprès de l’enfant.

Afin d’éviter le tête à tête avec sa femme, il prit son fils en voiture jusqu’à la rencontre du courrier. Deux voyageurs s’y trouvèrent , avec lesquels il lia conversation, et qu’il suivit dans le wagon où ils montèrent au chemin de fer.

La voiture , qui prit les deux époux à la gare d’Orléans, les mena rue Saint-Honoré.

Ce fut alors seulement, et en montant l’escalier de l’appartement de son père, que Juliette eut l’idée nette de ce qui allait se passer.

— Monsieur, dit à l’ancien commerçant Frainex d’une voix grave, j’ai la douleur de vous ramener madame votre fille. Il y a entre nous incompatibilité absolue !

M. Sandrié attendait la démarche. Il avait reçu le matin môme la lettre qui la lui annonçait ; il s’était préparé à son rôle. Cependant son saisissement fut tel qu’il resta sans réponse. Quand il retrouva la voix, Frainex, le saluant cérémonieusement, prenait déjà congé.

Ce furent d’abord de brutales exclamations avec des roulements d’yeu^ terribles, après quoi il dit :

— Voyons, expliquez-vous, madame!

Juliette était assise dans une attitude de douleur et de fierté. Elle entendait à peine. L’idée d’un tel interrogatoire par cet homme, son père, qu’elle sentait encore plus loin de

ses pensées que ne l’était son mari, la surprise et le désespoir du moment présent lui fermaient les lèvres. Elle ne répondit qu’après un quart d’heure, pendant lequel M. Sandrié alla, menaça, cria, abattit et releva tous les fauteuils du salon.

Quand d’abord elle invoqua son indépendance, sa dignité, il ouvrit des yeux démesurément grands.

— Si tu n’es pas folle, dit-il, le clair de cette histoire, c’est que tu te révoltes contre ton mari. Te rappel les-tu que j’ai dù te corriger dix ou douze fois dans ton enfance? C’était cent fois qu’il le fallait faire ! Tu serais aujourd’hui réduite, et moi tranquille. Voilà mes derniers jours empoisonnés. Mariez, placez votre fille! Elle vous revient après la noce. Et quel mariage!

Il se lança dans un magnifique éloge de Frainex, et n’arrêta la louange que pour se demander comment un tel homme n’avait point su imposer à une femme. Il criait moins; la comparaison de cette rapide faiblesse avec la vigueur de sa propre autorité restée vingt ans inviolable venait de traverser son esprit et l’avait un peu apaisé. Il vanta « la pauvre Ernestine, avec qui il s’entendait si bien » .

— Je n’ai pas, dit-il, à lui reprocher même un regard de contradiction. Aussi a-t-elle fait mon bonheur comme j’ai fait le sien. Dieu me l’a providentiellement enlevée ; tu me la tuais aujourd’hui !

Consternée devant tant de mauvaise foi et de naïveté tout ensemble, Juliette ne répondait pas.

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Il poursuivit. Il ne pouvait se consoler de lui avoir adressé, à Redon, des compliments sur son zèle à édifier la fortune conjugale. Il lui reprocha de mettre sur les bras de son mari tous les vagabonds de la Haute-Loire.

— Il vous a parlé d'André? demanda- t-elle.

— En me reconduisant à la gare de Pont-du- Lignon. Il n’a rien à me cacher. Ses propositions à l’égard de cet enfant furent des plus convenables ; et tu veux ignorer que Marchai , longtemps avant de trépasser, était malade, et, qui pis est, révolutionnaire! Mais il est quelqu’un ici que cette mort et ta conduite vont mettre à l’aise : le jaloux ministre n’en pleurera pas !

Enfin, il lui déclara quelle devait retourner sur-le-champ auprès de son mari, et lui demander pardon.

Elle fit un geste négatif qui mit de nouveau lé feu aux poudres de M. Sandrié. Il jura qu’il allait partir pour la Belgique, et emporter la clé de son appartement.

Il n’était pas un acteur patient dans la comédie que lui faisait jouer Frainex, et sans son gendre, chez qui il alla, rue de Presbourg, trouver un peu d’apaisement, peut-être aurait-il effectivement gagné la Belgique le soir même. Il avait confié sa fille à une servante entrée dans la maison depuis une heure, et qu’il se proposait de congédier après le raccommodement des époux, pour supprimer tout témoin de ce triste éclat.

Juliette passa quatre jours dans son ancienne chambre, en proie aux combats de sa douleur, de sa fierté, de l’amour qui par moments la peignait,

et à la pensée de l’enfant qu’elle portait dans son sein. Elle regardait, touchait, comme sans les reconnaître, le petit lit, les meubles, les dessins tracés par ses doigts d’enfant sous les yeux maternels; elle songeait que de cette chambrette était sortie, il y avait huit mois à peine, une jeune fille , les yeux voilés de pleurs, un peu tremblante devant l’avenir ouvert sous ses pas, mais naïve, généreuse, et, comme elle le disait à la rieuse Elise , ardente à ouvrir, à donner, sans compter, tous les trésors de son âme à l’homme qui l’avait choisie ! Et ces trésors avaient été ainsi donnés! Aujourd’hui, dans ce même lieu, rentrait une Juliette inconnue à elle-même; les fleurs du printemps avaient été brusquement détruites par un orage; la confiance, les beaux rêves n’étaient plus que des cadavres ; la triomphante passion sans bornes , sans arrière-pensée, semblait vivre encore , mais toute meurtrie; dans le cœur qu’elle avait rempli tout entier se dressaient maintenant mille sentiments en lutte !

Cependant, M. Sandrié, énergiquement stylé par Frainex , fit paraître pour la première fois de la puissance sur lui-même. Devant sa fille, il se contenait; tantôt immobile d’accablement, tantôt les mains au ciel, avec des soupirs à fendre les murailles, répétant, comme il le pouvait, les leçons de son gendre, et outrepassant même l’émotion commandée, car sa personne tout entière offrit un attendrissement inouï le soir du quatrième jour, où il apprit à Juliette qu’après avoir enfin forcé la porte de l’hôtel de la rue de

Presbourg, il venait d’y contempler le plus douloureux des spectacles.

— Il m’a fait jurer de le taire, dit-il, mais je n’y tiens plus. Ton mari se désespère; il se tuera ! je l’ai vu, cet homme qui n’a jamais pleuré, verser des larmes grosses comme mon pouce !

Il se prit lui-même à sangloter avec des saccades qui l’ébranlaient de la tête aux pieds.

Juliette vaincue se jeta dans ses bras.

— Ah! venez, mon père! dit-elle.

Il l’emporta.

Ni empressé, ni réservé, ni ému, ni froid, dans l’attitude et la nuance justes que réclamait la circonstance, Frainex reçut cet hommage attendu.

Il l’avait fixé dans son esprit à l’échéance de quatre ou cinq jours : temps suffisant pour la leçon’à infliger. Il s’applaudit, sans soupçonner la poussée victorieuse de son beau-père.

Sa volonté n’eût jamais consenti à une séparation. Le pied du plus intrépide ambitieux se garde de fouler les convenances ; il évite le ridicule et le scandale. Son salon, mille devoirs réclament auprès de lui la présence d’une femme. Eût-elle quatre amants, pour peu qu’elle ait aussi le soin des apparences, il conserve la sienne, comme il conserve son argent, son habit, ses moyens de crédit et d’action; et c’est là, on le sait, une marqué assez considérable de/orc«.

La vivacité de l’entrée en sauva l’embarras.

M. Sandrié jeta sa fille dans les bras de Frainex. Nul mot d’explication, mais un soin réciproque d’étouffer le sujet brûlant, sous les prévenances.

SOUS l’effort des 'dsages et des manières, pendant la visite de l’hotel et le repas que servirent des domestiques d’occasion.

Après le dlneç, pour se mettre hors de portée de quelque nouvelle catastrophe, M. Sandrié tira rapidement vers le chemin de fer du Nord.

Juliette était brisée d’émotion, malade; elle se traîna jusqu’à sa chambre, au seuil de laquelle Frainex la laissa, en lui souhaitant une bonne nuit.

Le luxe de cette chambre, quelle vit alors mieux que dans la rapide visite de l’arrivée, l’étonna. Le goût y égalait la richesse dans le meuble de brocard, dans la tenture de satin rose, rehaussée de franges de velours, quelle se rappela avoir jadis rêvée devant son mari ; dans le tapis oriental où ses pieds enfonçaient; dans les statuettes, les vases sculptés, les fantaisies princières , s’éparpillant sur la cheminée et sur deux tables de marqueterie.

Elle respira autour d’elle une odeur légère de verveine, son parfum préféré, et se sentit touchée par cotte profusion de prévenances. Elle s’assoupit dans les larmes. Cette délicieuse fleur d’amour éclose à l’air des montagnes; sa vie, sa conscience , sa personne , qu’allaient-elles devenir dans ce lieu nouveau?

Sur la fin de la semaine, arrivèrent de’ Redon Camille et les domestiques, ignorants du drame qui venait de se jouer.

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Jamais peut-être Frainex ne fut à ses propres yeux plus maître de lui que vers ce temps.

La haine pour sa femme commençait à le travailler sourdement. Ce n’est pas qu’il ne prît en pitié cette incroyable sottise se refusant à comprendre son génie, sa destinée, le positif de la vie; ni qu’il eût perdu l’espoir de la ramener à l’admiration de sa personne, d’éveiller l’intérêt, l’avidité, l’ambition de l’épouse par les soins nouveaux qu’il allait prendre d’elle; mais, malgré tout, il ne pouvait se contenir au dédain. Au lieu de l’adoration et de l’encens attendus, sa divinité avait reçu les traits de ces paroles audacieuses, de ces regards égalitaires qui, partis de si bas, doublaient les blessures.

Cependant — et c’est ici que le spectacle de sa force le consolait un peu — il se montrait impassible devant sa femme, ou n’ouvrait son visage qu’à une politesse souriante. Parfois même il reprenait la physionomie des premiers temps de leur union ; l’air paisible, la démarche aisée, le ton de l’homme du monde avec cette hauteur de manières qui impose le respect.

Ses pieds ne franchirent pas le seuil de la chambre rose. Juliette souffrait de sa grossesse, et Frainex, comptant sur l’amour quelle ne pouvait manquer de lui garder encore , prétendait être attendu dans cette chambre, et même y être appelé.

Sans les soucis qui dévoraient son cœur, Juliette se fût doutée de cette prétention aux soins plus particuliers qu’il prenait de sa chevelure, de sa toilette, et à certaines amabilités qu’il laissait échapper comme par mégarde.

Quand pour la première fois après le départ de la campagne, il lui demanda le petit nécessaire où elle serrait son or pour y verser un quartier de pension, il trouva le coffret vide. Juliette, qui crut apercevoir sur son visage un mouvement de surprise, lui rappela quelle avait donné deux mille francs à Armand et à Martel.

— Je ne vous demande pas compte de l’emploi de votre argent, lui dit-il avec douceur, en remplissant le nécessaire jusqu’aux bords.

Elle lisait un jour un de ces livres sérieux que quelques mois auparavant il lui avait fait tomber des mains par un si dédaigneux sourire. Il n’eut pas l’air cette fois de s’apercevoir de cette lecture.

— Pourquoi l’en empêcher?... Pourquoi, se répétait-il, pour ne pas se dire: Comment? et afin de se distraire ainsi de l’humiliante pensée que les moyens lui en manquaient, et que peu à peu devant l’ennemi il repliait ses postes avancés.

Une nuit que, ne pouvant s’en défendre, il considérait cette incroyable reculade de sa vo-

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lonté, il lui passa un frisson de rage. Il ouvrit la fenêtre pour calmer sa tête au froid de l’air ; il s’indignait; il eut toléré, encouragé même des fantaisies ; mais comment souffrir dans ■ cette machine à sensations » une sorte de libre arbitre insultant, une ridicule prétention à une action personnelle ? Il maudissait l’absence des lois protectrices de son autorité, faites pour élever son cas à la dignité d’une de ces raisons d’Etat qui justifient tout, et se voyait condamné au respect forcé de la liberté et de la vie de sa femme.

Pendant cette nuit, il compléta son plan de politique nouvelle qui était de révéler à Juliette le monde dans la nudité, l’invariable turpitude, la loi fatale et universellement obéie des ambitions, des intrigues, des hypocrisies, des ruses où il le voyait lui-même, et d’élargir ainsi cette pensée étroite par l’éducation dont elle manquait.

En même temps l’inquiétude de son esprit le jetait dans des projets financiers grandioses. 11 avait attendu de sa femme et du ministre non pas seulement son élévation politique, mais aussi un magnifique accroissement de richesses ! Ses revenus, qu’il prodiguait, ne lui suffisaient plus et lui faisaient maintenant pitié.

Le département de la Haute-Loire avait sans doute admiré son train de maison ; mais c’était Paris et la terre qu’il voulait éblouir. Qu’était-ce pour cela que quatre millions et un titre de conseiller général ! Son nom de Montmaur même, cette bonne part de ses entrailles, il l’attendait

MADAME FBAINEX

encore ! Une misérable petite irrégularité dans ses papiers de famille, et qu’un œil bienveillant n’eût pas vue, faisait le retard et le tenait dans l’angoisse.

La réalisation des beaux plans préparés par son mariage avec Juliette, n’était évidemment que reculée. Cette entremetteuse volontaire, hardie, habile, infatigable, si adroitement choisie, comme conquise, qu’il avait rêvée auprès du ministre, pouvait-elle se dérober longtemps à ses fonctions, à ses devoirs?

Il alla tâter le terrain du côté de Lavonne, sous prétexte de lui offrir de vive voix ses remercîments de son élection au conseil général; il ne put le tirer du nuage des compliments , et lui trouva l’air fort dégagé et comme légèrement narquois.

Le ministre, en effet, se sentait quelque gaieté devant son cousin : il avait recula veille la visite de sa filleule.

Dans sa peine, Juliette avait couru à lui aveuglément, comme à un ami, par besoin de s’informer, de se consoler.

Elle fut reçue par un regard froid qui dès la porte du cabinet l’arrêta sur place.

— Eh bien, pourquoi pâlir, ma chère petite?

lui dit Lavonne en la faisant asseoir ; nous savons à quoi devoir de femme oblige !

Il eut un léger soubresaut, lorsqu’à travers les paroles pleines de réserve de Juliette, il devina la vérité des choses.

Cette droiture, cette élévation, cette conscience, ce détachement des intérêts d’un mari.

et d’un mari qui paraissait encore aimé, étaientce là ' des sentiments naturels et possibles ? Il a demeura fort surpris.

Une des faiblesses de cet homme infiniment plus puissant sur les autres que sur lui-même était le souvenir des injures et la durée de ses antipathies. Il ne pouvait, malgré son brillant mariage, oublier cette hypocrite manœuvre de Frainex qui lui fit manquer la main de la seule femme qu’il eût aimée.

Il s’était résigné pourtant à le servir, mais à petites bouchées, par convenance, par pitié pour madame Sandrié , par affection pour sa filleule, dont, entre les mains d’un tel homme, il attendait suppliques journalières, récriminations et assauts.

— Me voilà donc à l’aise ! pensa Lavonne.

Devant la réserve de Juliette, il ne franchit que de peu la ligne de la délicatesse : il lui dit en termes fort convenables, mais clairs, les causes de l’hostilité qui régnait entre son mari et lui depuis le collège ; c’était bien ce qu’elle avait entendu à Redon de la bouche de son père dans la visite au cimetière ; il lui échappa aussi quelques mots- sur la nature de son entretien avec madame Sandrié pendant le bal des noces.

Juliette ne répondit que par son accablement, se leva, et sur la porte demanda tout à coup d’une voix tremblante ;

— Au moins ne doutez-vous pas de son grand esprit ?

— Mais... il est fort intelligent! répondit le ministre.

André a madame Frainex.

• Paris, 15 novembre.

« Madame, je vous écris après ma première journée de travail, sans la moindre fatigue, et avec beaucoup d’amitié.

« Nous n’arrivons à Paris que d’avant-hier, et déjà ce matin j’étais dans un grand atelier plein de belles figures de plâtre et de marbre. Je suis tout réjoui de les regarder, et je vous aime parce que vous me faites sculpteur et que vous ne m’avez pas séparé de Claude.

« Claude aussi vous aime beaucoup.

« Paris est beau, et c’est une ville où mes yeux se divertiraient entièrement si le ciel n’y était pas si gris. Il pleut depuis trois jours, et cela me fait songer aux belles montagnes toutes claires de là-bas, et à d’autres choses aussi qui .sont tristes. Mais j’oublie ma peine, parce qu’il faut être brave pour travailler, et que je veux

VOUS faire bientôt une belle sculpture de ma main.

« Nous sommes logés chez mon maître, M. Duchêiie, qui a une femme bien bonne et deux petits enfants. Venez nous voir dans notre atelier ou dans notre chambre , et si vous ne le pouvez pas, écrivez à M. André Marchai, sculpteur à Paris, rue de la Pépinière, n® 95.

“ Je vous embrasse de tout mon cœur.

« André. "

L’écriture, libre et naïve, ressemblait à l’écrivain.

Juliette répondit sur-le-champ.

« Mon cher enfant, que je suis heureuse de ce que je viens de lire ! Demain dimanche, à deux heures, je serai chez votre maître. Je remercie M. Hortan. »

Elle fut reçue le lendemain au rez-de-chaussée du n° 95, dans un petit salon précédant l’atelier.

On l’attendait. André l’embrassa. Claude échangea avec elle un salut sympathique.

Madame Duchêne, toute jeune femme, avec un nourrisson aux bras, et son aîné accroché à sa robe, l’accueillit d’un air doux et aisé. Il se dégageait des êtres et des choses de cet intérieur un parfum sensible de simplicité intelligente et d’honnêteté. Le père, d’environ trente-cinq ans, était un ancien ouvrier, parvenu à force de volonté et de talent, à créer un atelier de sculp-

MADAME FBAINBX

teur ornemaniste. Un hasard lui avait adressé Claude presque au sortir du chemin de fer. Ils se plurent dès l’abord et arrêtèrent leurs conventions pour la vie en commun. Duchêne installa' ses deux pensionnaires au-dessus de lui dans deux petites chambres mansardées au cinquième étage, et se chargea de procurer à Claude un emploi que celui-ci cherchait.

Juliette passa une heure dans le salon ou dans l’atelier. Elle prit un moment à part le sculpteur, qui avec l’assurance de l’artiste, lui confirma les heureuses dispositions d’André.

Elle lui remit sa bourse que son tact l’avait empêchée de remettre directement à Claude ; c’étaient trois mille francs en or. Elle s’engagea pour l’avenir, et en s’éloignant promit de revenir au moins une fois par semaine.

A l’hôtel, elle trouva Élise riante et parée, qui lui sauta au cou. Élise avait fui la veille même de Terreblanche, emmenant ses deux fils, afin d’en arracher son mari, qui ne précipitait pas à son gré la vente de l’usine. Elle allait l’attendre patiemment chez sa mère, rue Vivienne.

« Enfin, elle respirait! elle humait l’air de son adorable Paris, infiniment plus pur que celui de toutes les campagnes du monde ; elle se disposait à courir les salons, les théâtres, les églises, les modistes, à bien élever ses enfants, et à pousser son mari. »

— Je compte sur le tien et sur toi-même, ma chère, lui dit-elle ; à nous trois nous ferons marcher ton ministre ! — Et voyant un pli sur le

front de son amie, elle ajouta; — Rassure-toi; je ne me servirai qu après tes provisions faites. Je soupçonne la raison qui vous a fait si brusquement quitter les champs et nous fausser compagnie.

Le mouvement de sa langue la ramena sur tous les détails de son voyage, puis à Terreblanche où elle voulait conserver un pied-à-terre pour la villégiature ; et de Terreblanche à Redon et à l’abbé Balthazar, dont elle portait des nouvelles. Le dimanche précédent, elle avait entendu le prône du bon curé qui traitait devant ses paroissiennes la question de la Saintevertu.

— Quel pittoresque, ma chère, quel montant!

qu’il fait bon entendre les gens parler la bouche ouverte, comme saint Paul ! Nous n’étions guère heureusement que des femmes. Il m’a reconnue, s’est embrouillé, tandis que de ses deux yeux, l’un me regardait avec complaisance, l’autre avec fureur ; après quoi il est reparti comme un orage, tonnant sur l’énormité des toilettes et des « parfumeries dont se couvre le sexe. » Mon projet est d’aller au beau temps, en grande tenue, lui demander quelques explications ; tu y viendras avec moi, et nous l’inviterons à un second déjeuner de chasseurs ; — tu manquais au premier. L’une y apportera les truffes et les flacons, l’autre les pommes.

Élise ne prenant pas haleine, Juliette n’avait pas l’embarras des réponse’s. Elle parvint cependant à apprendre de bonnes nouvelles de ses deux proÿgés. Martel et Armand, que déjà.

par une lettre de Lequilly, elle savait pourvus d’une position convenable dans l’usine de Terreblanche.

Frainex entra et s’élargit de la façon la plus gracieuse à la vue de madame Lequilly qui, aussitôt, fit feu de toutes ses pièces, raconta de nouveau en riant sa fuite, et demanda à visiter l’hôtel.

Il lui offrit le bras. Elle poussait des cris d’admiration devant l’éclatante fraîcheur de l’ameublement et des tentures, les fleurs et les statues, le sable brillant des allées du jardin, la ciselure des boutons de porte.

— Vous êtes né prince! lui dit-elle un moment qu’ils se trouvèrent seuls en avant. Mais qu’a donc Juliette? Au milieu de cetÉden, je la trouve triste et pâlie; il est vrai que la mort de sa mère... l’état intéressant...

Par propos interrompus, il parla doucement de la Mzarrerie maladive de sa femme, de ses idées romanesques, de l’hérédité particulière à cette sorte d’affection cérébrale dont était morte madame Sandrié.

Élise soupira.

— Oui, dit-elle, j’ai dû lui reprocher déjà son peu de tendance au positif de la vie.

— C’est à quoi il faut la tourner, reprit Frainex, persuadé qu’il y avait maintenant plus de profit que de danger pour sa femme dans le commerce de la légère madame Lequilly, même après son escapade de Terreblanche.

Il la pria de se dévouer à Juliette et à lui, de

XIADAME FRAINEX

ins

tout son bon sens, de toute son expérience du monde.

— Moi qui vous croyais heureux! murmura Élise dans la serre, tandis qu’il coupait, pour le lui offrir, le plus frais de ses camélias.

L’hôtel de la rue de Presbourg ouvrit bientôt ses salons par des soirées d’abord discrètes, en harmonie avec le deuil récent, mais où, par degrés, pénétrèrent le bruit et la foule : financiers, militaires, nobles étrangers, deux ou trois prêtres; parmi les noms bourgeois, quelques femmes titrées et des jeunes gens cravatés irréprochablement. Lavonne même, que M. Sandrié persécuta de ses instances, y parut une fois pour acquérir le droit de ne s’y plus montrer.

Cette apparition du ministre, le jeu, le buffet magnifique assurèrent aux jeudis de M. Frainex de Montmaur la fidélité des invités et quelque renom .

Il sut même parmi son monde trier des causeurs.

C’était autour de sa femme qu’il les rassemblait, et qu’en allant et venant il menait la conversation par un mot, de temps à autre, jeté là comme à l’aventure.

On n’y discourait pas seulement de chevaux, d’actrices, de duels, de scandales frais, mais aussi d’idées touchant d’ordinaire à quelque livre quelle lisait en ce moment.

L’entretien, en cas pareil, prenait des allures diverses. Le plus souvent il tournait au léger, et, sous le mot plaisant, écrasait, comme sans y penser, la chose elle-même. Le visage doux et grave, la jeune femme écoutait passionnément; parfois il lui arrivait de tenir tête avec chaleur; elle recevait alors d’équivoques compliments sur sa faculté d’enthousiasme. '

Après les idées et les livres, les écrivains avaient leur tour.

Juliette aimait quelques-uns de ces révélateurs à qui elle devait des pensées hautes, saines, des émotions célestes. Elle croyait à la noblesse de ceux qui répandent et communiquent la grandeur des sentiments et l’humaine bonté.

Elle les vit tous passer sous les verges de son salon et traités outrageusement : cet artiste de ■ fière et sereine allure, au cœur immense et si maternellement doux, se roulait dans toutes les débauches; celui-ci qui pleure si haut sur les déshérités de ce monde ne donna jamais un sou aux pauvres ; celui-là qui embouche la trompette d’airain pour appeler les hommes à la dignité et sonner la mort du despotisme, reçoit une pension de deux rois; A..., dont l’esprit exquis, aux formes souples et pures, pétille d’idées justes, saines, éloquentes, se moque le soir avec ses amis de ce qu’il a écrit le matin; L... vivait d’aumônes immondes; G... volait, et P... avait probablement empoisonné sa mère. On donnait des détails; on connaissait les gens; on était leur ami.

Juliette protestait avec indignation; sans pé-

MADAME KRAINEX

nétrer entièrement ce triste instinct qui porte les impuissants à salir quiconque s’élève, elle ne voulait pas admettre qu’il suffise d’être un grand esprit pour être un grand coquin.

Quoi qu’on fasse cependant, l’air ambiant agit sur nous; la fréquence, le ton de ces propos finissaient par la troubler.

C’étaient surtout les jeunes gens irréprochablement cravatés qui la frappaient par leur assurance , leur raillerie du coin des lèvres, leur visage correctement impassible et la tristesse de leurs observations. Elles étaient courtes et clairsemées, mais corsées en dédain des hommes et des choses, surtout de ce temps. Plus encore que leurs paroles tristes et rares, leurs longs silences glaçaient particulièrement la jeune femme, qui, portée à se répandre ingénûraent, se défia un peu de ses appréciations ardentes : elle avait vingt ans et de la modestie.

Une fois ou deux elle tenta de les pousser, de tirer d’eux des raisons, et n’obtint que la même ironique contraction du coin des lèvres. Comment eût-elle sitôt imaginé qu’ils ne contenaient pas autre chose ; que ces sourires, ces mots, cette tenue, cette glace et cette grimace se répétaient à la même heure dans une cèntaine de soirées; que, s’ils ne déclaraient pas d’idées, leur fortune, leurs relations, leur cheval, le nom de leur tailleur, leur savoir-vivre et leur savoir-faire leur en tenaient lieu, les rattachaient aux bons principes; que leurs visées modestes tendaient à un très- riche mariage, à une rosette de couleurs diverses, et qu’enfin elle n’avait sous les yeux

qu’une demi-douzaine de petits mannequins à ressort.

Auprès de cette belle jeunesse, des hommes mûrs, fort causeurs, sceptiques déclarés, riaient non sans esprit de ce siècle et des autres, des idées anciennes et des modernes, des savants et des ignorants, des probes et des vicieux, des enthousiastes et des politiques, de tout et de tous, excepté d’eux-mêmes.

Des personnes graves relevaient le gant. La vie, dans leurs phrases solennelles, reprenait son sérieux, et l’ordre social se présentait dans la majesté inviolable de quelques prédestinés menant le troupeau humain avec autant de douceur et d’onction que possible, sauf les cas de murmure. Ni honneur, ni vertu, ni société ne pouvaient exister hors d’un plan si noble.

Çà et là, dans les interstices du discours, apparaissait parfois , en brillant hors-d’œuvre, l’éloge du maître de la maison et de son génie.

Frainex avait choisi ces différentes espèces de causeurs et ces admirateurs, la plupart parmi les amis de ses premières heures de fortune ; il les t produisait ainsi dans leur naturél, sans les avoir mis dans le secret de ses desseins.

La confusion de tant d’idées disparates, l’ironie, la « connaissance des hommes et des choses » lui semblaient faites pour mettre en bonne voie la réflexion de Juliette, si, par une extraordinaire erreur de la nature, elle réfléchissait.

Entre les femmes qui lui furent présentées, madame Frainex en distingua deux : la première d’une amabilité, d’une conversation irrésistibles :

MADAME FUAINEX

la baronne Surot; l’autre, d’une tenue très-fière, qui ne pouvait qu’annoncer la plus enviable élévation de sentiments, et par intervalle, d’un séduisant abandon : c’était la comtesse de Renty, toute jeune et toute belle.

Elle les prit en affection, ne sachant qui, de la comtesse ou de la baronne, elle aimait, qui elle estimait le plus : Juliette s’attachait vite, et c’était une pente de son cœur que d’attribuer , d’abord des vertus profondes aux natures de surface attrayante.

Sans s’ouvrir à elles de ses souffrances, elle leur proposa un jour ses idées, nées de la dure expérience, et se vit fort applaudie par toutes les deux, dont une ne comprit absolument rien à ses paroles, et dont l’autre, madame Surot, crut à un plaisant paradoxe.

Ce fut peu de temps après cette ouverture que M. Sandrié et le colonel Lamb racontèrent devant elle de singuliers détails qu’ils venaient d’apprendre coup sur coup à leur cercle.

Mademoiselle Replat, de la maison Replat, dont le chef a fait une fortune immense dans la démolition et la reconstruction de Paris, avait eu, vers dix-huit ans, une faiblesse pour son professeur de danse, un svelte florentin aux yeux électriques. Le danseur ne se refusait pas à réparer ses torts; mais, sans y être autrement poussée par M. Replat, son père, la jeune fille, forte de la dot de trois millions qui l’attendait, mit de ses propres mains le professeur à la porte : elle voulait, avec sa famille, un nom sérieux comme son argent.

A un mois de là, le comte de Renty, homme de bonne maison et de sept mille livres de rente seulement, se chargea volontiers de régulariser la situation de mademoiselle Replat. Le comte avait un fort grand air qu’il communiqua d’abord à sa femme.

Pour la baronne Surot, le colonel Lamb la jugeait et plus brave et plus séduisante. Elle avait épousé un mari imbécile pour de gros héritages qu’il attendait et qui manquèrent. Sans fortune, tout à fait à terre, elle éleva seule la grande position industrielle, et jusqu’à la réputation d’esprit sérieux dont jouissait maintenant le baron. Le bruit de ses démarches et de ses sacrifices remplissait les antichambres de cinq ou six hommes considérables dans la politique.

Juliette s’éleva avec force contre de telles calomnies. Elle courut chez Elise, qui voyait aussi la comtesse et la baronne.

— Mais, ma chère, dit Elise, d’où viens-tu?

Quand il en serait ainsi, il n’y a pas eu d’éclat; et elles ont toutes les deux leurs couverts mis chez trois ambassadeurs !

Frainex ne disconvint pas que M. Sandrié et le colonel n’eussent dit vrai : il ne connaissait ces médisances, répondit-il aux reproches de Juliette, que depuis la veille. Puis, d’un air tout étonné :

— Mais c’est le monde tel qu’il est, et je ne saurais guère vous offrir que les mêmes personnages sous d’autres noms !

Elle pleura dans l’ombre des larmes brûlantes sur cette affection, cette estime qui lui étaient arrachées, sur cette désillusion nouvelle.

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Une irrésistible curiosité la prit de connaître ce monde et toute l’étendue de ces hontes si brillamment portées, si facilement absoutes.

Au Bois, où il la menait le plus possible, Frainex prévenait ses questions par le récit des intrigues, des scandales dont il prenait soin de se pourvoir ; les faiblesses, les légèretés, les trahisons, les brigues, les crimes, tous les péchés capitaux, en robe de velours ou en habit à plaques, s’étalaient sous leurs yeux.

L’ordinaire du spectacle était dans le défilé des femmes qui avaient bâti de leurs mains la fortune de leur maison. Frainex les désignait, mais avec quelque choix, ses révélations s’attachant de préférence à celles dont les pratiques pouvaient décemment se raconter ; ardeur infatigable, prodiges de finesse, de talent, d’activité, mines et contre-mines, et places, cordons ou titres enfin enlevés d’assaut. D’ailleurs, il en parlait sans empressement, avec tranquillité, comme de choses d’un usage universel et connues du monde entier.

— La vie, disait-il pour se résumer, est une course de Longchamp; on n’y a pas le prix sans monter à cheval et sans pousser sa bête.

— La vie, disait après lui M. Sandrié également désireux d’inculquer à sa fille les devoirs de l’épouse envers son mari et son ménage, la vie est une salle à manger où l’on ne s’assied pas sans jouer des coudes. T’imagines-tu, niaise, que les autres viendront te donner la becquée ? N’estu pas assez grande pour te servir toi-même?

Vois Elise ! Son gringalet de mari arrivera avant

le tien. Il est vrai que les hommes degf^nie sont toujours sacrifiés aux médiocrités; mais, au moins, n’est-ce pas par la main même de leur femme !

Élise, à son tour, la prenait au sortir de ces leçons. Elle se lamentait de ne point danser encore à la cour, comme deux de ses anciennes amies , très-petites personnes , qui connaissaient le second secrétaire du grand chambellan.

— Émile, depuis son arrivée, ajoutait-elle, ne va aux démarches que sous le bâton. Faut-il t’en donner aussi? Avoir un dieu pour parrain, et refuser de m’ouvrir le ciel !

Véritablement Juliette ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’elle dansât à la cour ; elle oubliait seulement, dans ses préoccupations, d’en parler au ministre, bien qu’elle lui eût déjà recommandé Lequilly et quelle eût obtenu en sa faveur l’offre d’une place de six mille francs, la meilleure dont Lavonne disposât en ce moment, et qu’Élise repoussa avec assez de vivacité, comme par trop mince.

Mais c’était surtout la passion de se voir au bal glorieux qui la possédait, la dévorait. Elle s’emporta enfin contre Juliette; elle lui reprocha à grands cris ses idées étranges, sa tète folle, sa tiédeur envers ses amis, envers un mari d’un inâppréciable mérite, dont elle faisait le tourment.

Dans un de ses accès de mauvaise humeur, elle lui rendit vertement les deux mille francs autrefois empruntés et parla même d’en payer les intérêts.

Le jour où elle se libéra envers son amie marqua dans la vie d’Élise:

Son admiration pour Frainex avait pris un caractère tendre que, depuis un mois, sa coquetterie laissait entrevoir. Les millions, les prodigalités de cet homme écrasaient à ses yeux de tout leur poids la petite fortune, la nécessaire économie de son mari, réduit à vingt mille livres de rente, et ce mari lui-même.

Descendant impétueusement de la chambre de luliette , elle traversa toute la largeur de l’hôtel pour aller frapper à la porte du cabinet de Frainex, la dernière pièce du rez-de-chaussée.

Elle entra vivement, s’assit sur le canapé, et commença à lui confier sa peine et sa requête.

— Quoi ! ne pouvoir aller, comme tant d’au- •tres, battre de ses chaussures de satin les parquets du paradis! — C’était de lui seul qu’elle attendait une si chère grâce, puisque Juliette, obstinée dans sa raideur, dans sa volonté égoïste, la lui refusait !

Elle était rouge, les yeux brillants, comme

Digilized by

afiblée, dans un de ces accès d’exaltation. féminine qui sont une si périlleuse faiblesse.

Frainex la regardait du chapeau à la pointe des bottines, songeant qu’une femme, la sienne, refusait à cette heure de plier sous sa supériorité virile.

Depuis quelque temps, les coquetteries et la gentillesse d’Elise lui causaient un peu d’émotion. Mais il gouvernait de très-haut sa sensibilité , et c’était avant tout d’une manifestation de sa force qu’il s’agissait ici.

Une image plus vive du bal rêvé dont elle parlait tira un plus long soupir du sein d’Élise.

— Pauvre petite, dit-il en s’approchant, ce soupir-là vaut bien que vos amis s’engagent, et que la cour se rende ! Vous irez !

Elle poussa un cri de joie, battit des mains, et en sautillant parcourut deux fois la longueur du canapé.

— Mais, reprit-il, à qui votre première contredanse ?

— A qui?... Et à qui la seconde, et la troisième, et le reste, et toute la fête?

— Dites-le.

— Au prince Charmant, répondit-elle avec une gaieté enfantine.

— Chère fée Gracieuse !

Il s’était levé de sa chaise, l’œil demi-clos, le regard obliquement souriant... la sauvage attaque et le triomphe ne furent qu’un instant ; la malheureuse femme n’eut pas le temps de se reconnaître.

Un quart d’heure après, elle s’éloignait au

Tn.

bras de son mari, venu avec ses deux fils pour la prendre. Sur la porte de l’hôtel, les enfants se disputaient gaiement, sous les yeux de Juliette riante, à qui donnerait la main à leur mère.

De lavoix, Lequilly encourageait cetaimable jeu.

Il avait rejoint sa femme à Paris, et déjà il souffrait de la transplantation et de l’oisiveté : non qu’il ne fût occupé et même d’une manière assez absorbante pour le dérober presque entièrement à madame Frainex, qui, dans ses incertitudes présentes, eût souhaité les conseils de cet honnête esprit : il sollicitait.

Son usine s'était vendue à perte; la fureur de plaisir et de toilette de sa femme lui faisait peur; les joues de ses enfants , vermeilles à Terreblanche, pâlissaient; ses longues veilles dans les soirées, les théâtres; le passage de sa vie paisiblement active au tumulte nouveau, troublaient sa santé et ses douces habitudes de méditation solitaire.

Ses journées s’écoulaient dans les antichambres, où le traînait sa femme. Il s’embarrassait dès l’exorde devant le fonctionnaire imposant, toujours plus grand que lui. L’homme solennel était debout, et les discours du timide solliciteur s’adressaient d’habitude à un gilet de couleur sombre ou , au plus haut , à une cravate blanche.

Il ne se ménageait pas le blâme pour tant de faiblesse et de lâcheté envers lui-même : il prenait des résolutions ; mais, devant les beaux yeux irrités ou tendres d’Elise, devant ses menaces ou

MADAME FRAINKX

ses caresses, la colère intérieure tombait, et le lendemain, il retournait à la meule.

A peine avait-il le temps d’échanger avec Juliette, dans le monde, quelques mots sympathiques, et de distinguer, sous le voile, un souci qu’il attribuait à la désillusion naissante de l’amour pour un homme qu’il jugeait.

Cependant la jeune femme, effarée, entendait la même maxime lui revenir de toutes parts : que l’humanité n’est qu’une pourriture, la société un champ de bataille ; que chacun n’y maintient sa vie que par un incessant attentat k la vie d’autrui, et qu’il faut agir comme tout le monde.

On le lui répétait à toute heure ; on le lui faisait voir, toucher.

Cette continuité de coups tombant sur un corps affaibli par la grossesse croissante, accabla Juliette. Elle retrouva les tortures morales des derniers jours passés à Redon.

— Serais-je vraiment folle ? se disait-elle. Justice, conscience, ne seriez-vous que des fantômes pareils à ceux de mes premiers songes ! Cet homme tombé de si haut à mes yeux, ceux qui le connaissent l’appellent grand et respectable; pour eux sa force fait sa vertu, et je devrais me regarder comme criminelle de ne point aider à sa marche, à sa fortune !

Elle ne trouvait quelque rafraîchissement d’esprit que dans ses visites à André.

L’enfant était heureux; sa verdissante jeunesse faisait à Juliette l’effet d’un printemps qu’elle eût elle-même créé. Il continuait de s’appeler « un homme libre » et un sculpteur ; c’étaient devant

elle des naïvetés touchantes et des tendresses délicates, qu’il mettait dans un regard ou dans un mot. Quand elle lui apportait un petit présent, il ne répondait d’ordinaire qu’avec ses beaux yeux subitement humides; un jour quelle lui donna une photographie de la Vierge au voile, il lui dit doucement :

— Vous êtes comme cela. •

Cette fraîcheur de sentiments, les mœurs simples de l’honnête famille du sculpteur, le dévouement de Claude à l’enfant la reposaient de tant de réalités douloureuses.

Sa pensée s’arrêtait plus souvent sur ce grave jeune homme et avec une curiosité de l’approfondir, d’autant plus vive qu’il semblait s’y dérober : Claude se retirait d’ordinaire presque aussitôt après l’avoir saluée.

Cette réserve, qui agréa d’abord à la jeune femme, lui paraissait maintenant un peu trop marquée.

— Pourquoi M. Hortan nous quitte- t-il si vite? demanda-t-elle un dimanche à André, qui répondit:

— Pour lire, je pense, car il passe même les nuits sur les livres.

Claude, en effet, lisait et méditait. Il n’en avait que trop le loisir, la position que lui cherchait Duchêne se faisant attendre. Mais une autre cause que les livres le tenait éloigné de madame Frainex. Il aimait pour la première fois avec toute l'ardeur d’une nature pure et forte; il aimait Juliette depuis le jour où elle lui était apparue sur la pelouse du bois des

chênes, au milieu de ce splendide paysage du Tulous.

Il eut le cœur brusquement envahi devant ce tableau de l’enfant pauvre et mal vêtu, mouillé des pleurs de la jeune femme élégante et riche ; le charme de sa beauté avait achevé en lui l’idéale figure que l’imagination de chacun de nous élève à la gloire de la femme adorée. Il vivait de la contemplation de cette image chère et sacrée, et, par peur de se trahir, il fuyait.

André lui rapporta la remarque de madame Frainex, et le dimanche suivant, le retint comme il s’en allait. Claude resta dix minutes. Elle lui parla de ses lectures.

Quelques-uns de ces jugements, pleins, lumineux, qui sortent naturellement d’un esprit personnel, et où elle reconnut le son de ses propres pensées, frappèrent Juliette.

Un très-vif intérêt l’attacha dès lors aux entretiens de Claude , qui finit par passer auprès d’elle et de l’enfant une grande partie du temps des visites.

La clairvoyance de l’amour lui découvrit les troubles de cette conscience. Il observa, écouta, il crut entendre comme un appel au secours, et livra ses pensées en commandant aux mouvements de son cœur et de son visage.

Quand il lui exposa sa conception de la justice, elle tressaillit : c’était presque les mots mêmes dont s’était autrefois revêtue sa vision.

Elle acheva d’ouvrir cette âme sympathique.

Elle voulut savoir quelle expérience il avait de la vie, quel état faisait de la réalité lugubre un

17iS MADAME EBAINEX

esprit en possession de tels principes, et si une lutte semblable à la sienne se livrait en lui entre ces principes et cette expérience.

Elle trouva dans ce cœur élevé plus de tristesse que d’indignation devant les misères humaines et encore plus d’espérance. Claude voyait l’avenir à travers le présent, et derrière cette ébauche de monde moral un édifice aux lignes nobles et lumineuses.

— Laissez à l’homme, disait-il, le temps d’achever sa propre création, et de purger d’abord l’atmosphère dans laquelle il étouffe. Ces institutions, ces lois malsaines, cet air de la tyrannie, ces castes, ces titres, ces rubans, toutes ces pestes que les maîtres du troupeau, avec leur misérable politique, répandent à pleines mains ; ce principe d’autorité qui est le vol par quelques-uns du droit de tous ; c’est-à-dire de la vie morale même et de l’honneur — quelle santé, quelle noble force pourraient se développer dans un tel milieu ? Il ne faut pas tenter l’homme : il est faible, en effet.

Il citait l’exemple de ces quatre sénateurs romains, dont parle Tacite, qui, pour se rendre agréables au Maître, passaient leur journée allongés entre un toit et un plafond, l’oreille, les yeux aux fentes, souillés de poussière, étouffant, afin de surprendre des soupirs, des plaintes, des larmes de victimes désignées qu’ils allaient ensuite dénoncer à l’empereur. — Qui créa ces cœurs de boue? disait Claude. La nature ou Tibère? Aux temps de Cincinnatus, qui ne donnait ni repas, ni villas, ni millions, ni titres, ni

costumes de parade, leur infamie, en la supposant native, eût-elle pris ce large? Parmi les quatre était un Porcius Caton!

Claude ajoutait qu’une bonne terre, du soleil, de l’eau, c’est de quoi faire des cèdres hauts de cent coudées, et que la liberté et la justice conquises, voilà l’homme aussitôt purifié et grandi.

Il parlait ainsi d’un accent mâle ; l’irrégularité de ses traits disparaissait sous la beauté de l’intelligence émue. Ses paroles relevaient l’esprit de Juliette.

Elle admirait surtout ce langage, au milieu de la gêne cruelle où, depuis quelques jo'urs, elle savait Claude réduit. Il venait, en eflfet, d’être entièrement ruiné.

— Vous partez pour la capitale, lui avait dit un notaire du Puy, et vous voilà chargé d’un enfant. Quinze cents francs de revenu ne vous suffiront pas là-bas. Aujourd’hui, personne ne vit plus de la terre trop ingrate. Votre bien-fonds vaut près de vingt mille écus; vendez-le, laissez m’en la somme, je vous en servirai trois mille francs de rente.

Claude confiant avait fait ainsi, et donné carte blanche au notaire qui vendit sans tarder et point trop cher, pour avoir de l’argent comptant, et qui, l’ayant, l’emporta aussitôt à l’étranger avec beaucoup d’autre.

Le jeune homme, ainsi ruiné, cherchait fièvreusement une position, et Juliette, sans lui en parler, l’avait déjà recommandé à Lavonne,

Ce même dimanche où son esprit s’était un peu relevé aux fortes paroles du jeune homme, il y avait réception intime à l’hôtel Frainex.

Entre propos sérieux, il fut question d’un journal que le père de la comtesse de Renty, M. Replat, venait d’acheter dans l’intérêt de ses affaires industrielles et du gouvernement. C’était un journal démocratique en pleine agonie; M. Replat le ressuscitait conservateur ; deux des anciens rédacteurs restaient attachés à la feuille transfigurée.

Quelqu’un se récria, et ce mouvement fit rire l’assistance.

— Ils sont, dit Frainex, payés deux sous de plus la ligne.

Il s’étendit sur le compte de quelques journalistes, et marqua chaque nom d’une bonne infamie, comme il avait été déjà fait pour les romanciers et les poètes; presque tous avaient grassement vendu leur plume; ceux que l’on regardait encore comme honnêtes étaient gens déjà suffisamment riches pour payer les annonces et le bruit de leur probité.

Juliette écoutait, pleine de tristesse. Vers minuit, comme la compagnie se retirait, quelqu’un, auprès d’elle, dit à son mari :

— On n’ignore pas que vous êtes un peu l’inspirateur de M. Replat, devenu journaliste. Avezvous encore une place de rédacteur pour un de mes amis qui quitte le Constitutionnel'?

— Non, répondil-il, celle qui restait sera remplie dès demain par un garçon arrivant de province et qui n’est pas, dit-on, sans mérite.

— Vous l’appelez?

— Un inconnu : Claude Hortan.

• Juliette jeta sur son mari des yeux stupéfaits. Un moment après, quand ils furent seuls, elle lui demanda :

— C’est de M. Claude Hortan, du Puy, que vous parliez?

— Oui.

— Et M. Hortan a accepté?

— Il acceptera.

— Il sait la couleur nouvelle de cette feuille ?

— Comment l’ignorerait-il ?

— Pourquoi vous occupez-vous de lui ?

— Mais... afin de lui être utile sans doute!

. Juliette chassa promptement ce souci : l’invraisemblance lui paraissait vraiment trop criante ; elle avait approché de si près ce cœur d’élite, qui pour elle tenait par une visible attache au monde pur de ses aspirations !

Le lendemain matin, à neuf heures, elle renouvelait les fleurs dans le grand salon sur lequel le cabinet de son mari avait une porte. La voix de

Claude répondant à celle de Frainex frappa son oreille.

Claude avait reçu un mot l’invitant à passer rue de Presbourg à neuf heures.

Il y arriva fort intrigué. En l’entendant annoncer, le maître de la maison passa en souriant la main sur sa moustache, et devant lui se leva avec des marques de considération.

Depuis peu, par des lettres de la Haute-Loire, il le savait ruiné.

La pensée du dévouement de ce jeune homme au fils de Marchai l’occupait parfois ; elle se liait pour lui à celle de la transformation de sa femme, et il voyait une véritable insolence dans cette réparation du tort qu’on lui reprochait.

Il savait Claude intelligent, occupé d’études politiques, et môme connaissait de lui quelques page fort hardies, et d’un style net et ferme, qu’un de ses collègues du conseil général lui avait communiquées.

Juliette voyait-elle Claude et André ? Sans s'en être encore assuré, il n’en douta pas plus que de l’estime qu’elle devait affecter pour « le protecteur de l’orphelin. » Mais il la jugeait trop bien élevée pour ne pas s’en tenir exclusivement à l’estime envers ce paysan , et pour se compromettre avec lui dans des questions sur le passé de son mari et sur la lettre enlevée de Marchai.

Une idée lui surgit après l’achat de la feuille démocratique par M. Replat, dont il avait un peu conduit, dans cette affaire, les démarches et la vanité. Il trouvait en effet dans ce journal un appui pour lui-même , ainsi que le moyen d’ins-

pirer derrière le rideau, et, sans tenir les cartesi de mener le jeu, car sa prudence lui défendait de s’afficher en prenant trop tôt parti : le gouvernement lui paraissait en ce moment un peu malade.

Grâce au désastre de Claude, il pouvait ici faire coup double. Il en avait vu de ces afiamés se rendre à merci, et dans toutes les attitudes : les uns se jetant sur le morceau avant qu’on l’eût offert, les autres détournant pudiquement la tète pour le prendre; et ceux-là, les meilleurs, éclatant en déclamations farouches sur la vertu, tandis qu’on le leur glissait dans la poche !

Frainex en ce moment découvrait à sa femme le monde dans sa réalité nue. Une belle matière d’enseignement s’offrait avec l’occasion de remettre spirituellement à sa place l’homme qui avait osé empiéter sur sa considération de mari et d’être incomparable; joignez-y qu’il n’avait à rien plus de goût qu’à préparer, lancer, frapper ces coups de haute politique.

— Monsieur, dit-il à Claude, avec une grâce parfaite, le riche M. Replat d’Issengeaux est, paratt-il, quoique de fort loin, le parent de votre jeune protégé. Il a des raisons de ne pas le voir encore ; mais il ne veut pas ignorer votre conduite envers lui ; il connaît aussi votre ruine récente et vos talents, et tient à vous témoigner son estime , en vous mettant aux mains les moyens d*élever convenablement cet enfant.

Ces mots furent prononcés d’un ton qu’on pouvait prendre pour l’aveu touchant et discret d’une faute personnelle | ils semblaient dire : • C’est moi-même ici qui répare mes torts. »

Frainex continua par la proposition d’une place de rédacteur principal dans le journal de M. Replat, avec un traitement de dix mille francs par an, dont cinq mille seraient comptés sur l’heure.

L’étonnement, le doute, la joie se peignirent tour à tour sur le visage de Claude.

— Est-ce là cet homme? se disait-il tout en écoutant... mais peut-être cherche-t-il à reconquérir l’estime de sa femme !

Cette idée le mordit au cœur, et fit bientôt place à une autre ; du bout des doigts, négligemment, Frainex étalait sur la table des billets de banque.

Claude commençait à souffrir horriblement de sa misère et des vaines recherches d’une position. Il mangeait le pain du sculpteur qui s’achetait en partie avec l’or de madame Frainex donné pour André; depuis deux jours il évitait de paraître chez Duchêne à l’heure des repas.

Ces cinq mille francs étaient la dignité, le repos, les dettes payées.

Frainex s’était levé et lui tendait les billets. Il les prit en tremblant un peu et ne trouvant à répondre que des paroles sans suite.

Le bienfaiteur le reconduisit par le salon. Juliette y était assise dans un angle que cacha la porte du cabinet en s’ouvrant. Claude traversa sans la voir.

— Monsieur, dit Frainex, veuillez passer aujourd’hui à deux heures au bureau du journal, pour vous entendre avec le rédacteur en chef.

Il l’accompagna et rentra au salon.

— J’espère, dit-il, qu’on sera content de lui.

Malgré la sueur froide perlant sur son front, Juliette présentait un visage assez ferme ; mais elle sentait en elle son esprit comme déraciné.

— Quoi, cette dernière confiance anéantie ! la

chute aussi prompte que la tentation ! des paroles sublimes et des actions repoussantes ! Honneur, désintéressement, vertu, simple fierté n’avaient plus d’asile autour d’elle !

— Monsieur Replat lui veut du bien, reprit Frainex; il se trouve par extraordinaire un peu le parent de ce jeune André.

— Monsieur Hortan savait cette parenté? demanda-t-elle après un instant.

— Il ne me l’a pas dit. En tout cas, un bienfait... Vous savez le proverbe ! •

Comme elle se levait de sa chaise pour quitter le salon, la porte se rouvrit. Claude rentra.

Il salua la jeune femme en rougissant.

— Monsieur, dit-il à Frainex, pardonnez-moi.

Vous m’appelez; vous me parlez avec beaucoup de politesse ; vous me remettez cinq mille francs; et c’est à peine, si, dans mon trouble, je vous ai répondu par quelques paroles insignifiantes. La réflexion m’a pris un peu tard, à quelques pas de votre porte. Je suis inconnu à Paris; surtout dans la presse. Vous m’offrez une place de rédacteur dans un journal, avec dix mille francs par an. Pourquoi? Et ce journal, quel est-il?

— Monsieur, dit Frainex, votre modestie est extrême. Et quant au journal, vous en savez le titre !

— Monsieur, dit Claude relevant la tête, je suis républicain !

— Deux de nos rédacteurs, dit Frainex en souriant, le sont aussi.

Lejeune homme le regarda fixement dans les yeux et fit un geste. Juliette crut qu’il allait éclater.

Il se contenta de rire : sa bonne figure exprima une gaieté dédaigneuse. Il plaça sur un guéridon les cinq billets de banque et se tourna vers Juliette. Les yeux de la jeune femme, épanouis comme deux fleurs, semblaient le remercier. Il s’inclina profondément devant elle, et oubliant de saluer Frainex qui n’eut pas le temps de saisir cette double émotion, il gagna la porte d’un pas chancelant : il se sentait ivre de bonheur.

— C’était trop peu, parait-il ! dit Frainex en emportant les billets.

L’homme fort est condamné au succès éternel.

La plus haute politique, la plus laborieuse, la mieux suivie, si elle manque une fois sa visée, se découvre, glisse, et la voilà par terre. Elle doit s’estimer heureuse lorsqu’on se contente d’en rire. Juliette, à la suite de cette scène, alla droit à l’observation. Elle eut vite fait de juger sa propre simplicité, et la tactique de son mari envers elle pendant ces derniers temps. Ce choix de discours corrupteurs, de légèretés, de hontes amassées sous ses yeux, cette poussée constante dans la bourbe qu’il lui donnait pour l’humanité véritable, lui révélèrent Frainex tout entier.

Les âmes passionnées ne semblent faites que pour changer de torture. De toutes celles quelle avait traversées, Juliette sentit alors la plus affreuse : la douleur du mépris pour cet être divinisé, il y avait quelques mois à peine. Sur le présent, sur le passé, sur tous les chefs d’accusation dressés contre lui, elle le condamna par un jugement irrévocable : le recueillement de ce front, ce beau génie n’étaient donc que calcul, hypocrisie, ruse animale, mépris des lois

du cœur et de la conscience, pour atteindre... à quoi? à des places, des honneurs, des hochets d’enfant! C’était pour ce maigre but de vanité qu’il l’avait épousée, trompée, se masquant devant elle de toutes les délicatesses, de toutes les grandeurs, du plus céleste sentiment de l’àme humaine !

L’horreur la prit du lien éternel qui les unissait : une horreur double ; car nul signe ne lui disait clairement que l’amour, qui avait résisté en elle à la force des premiers soupçons, ne tint pas encore.

— Le cœur serait-il si lâche ! s’écriait-elle. — Puis avec un accablement infini ; — Mais que me restera-t-il, si mon amour n’est plus!

Elle rassembla toutes ses forces pour ne pas tomber sous le coup ; elle se jeta dans la pensée de son enfant près de naître, commanda à son visage et se tut.

Une heureuse maladie de la baronne Surot et le départ prématuré pour les bains de la comtesse de Renty favorisèrent ce silence.

Frainex cependant attendait la levée de ses semailles. Il semblait tranquille et se laissait aller à des gracieusetés de plus en plus fréquentes envers sa femme.

Quelques jours avant sa délivrance, elle le trouva au salon dans la compagnie d’Elise.

Madame Lequilly était revenue, après quelques larmes répandues eu silence. Elle n’avait pu lutter contre son admiration pour cet audacieux qui, dans le monde où ils se rencontrèrent

deux fois, tandis qu’elle lui montrait un visage irrité, n’avait répondu que par une hautaine et magnifique froideur !

Cependant il lui avait obtenu et adressé l’invitation, qui lui était bien due, au bal tant désiré c’était le dernier de la saison!

Elle y parut, triomphante, traînant comme à la chaîne Lequilly en culottes courtes, et s’y sentit d’abord tout à l’aise ; le balancement de sa robe brodée de perles y frôla deux fois une robe auguste; elle y dansa avec des élancements de cœur vers celui qui lui procurait cette gloire ; et ce fut dans un tourbillon de valse entre les bras cramoisis d’un chambellan en grande tenue quelle pardonna définitivement.

A l’entrée inattendue de Juliette, Élise regardait avec Frainex dans un album; leurs cheveux se touchaient; elle se recula assez gauchement et resta une seconde embarrassée,

Juliette n’eut qu’un soupçon aussitôt chassé, mais dont la lueur rapide lui révéla la situation de son âme. Elle qui jusque-là n’avait pu, sans une contraction nerveuse, voir son mari sourire à une femme, venait de sentir en même temps que ce soupçon la surprise d’une indifférencé pleine et absolue. Il n’y avait plus là devant elle qu’un étranger.

L’amour qui a des issues diverses, tantôt s’abîmant soudain, tantôt restant debout, malgré les plus puissantes causes de mort, ou s’affaissant par degrés, mourait insensiblement dans ce cœur

délicat, depuis que l’admiration' à laquelle il tenait par ses racines s’y était flétrie.

Le divin sentiment l’avait déjà fuie qu’elle espérait et tremblait à la fois d’en être encore animée. C’en était fait de tous ses rêves. Elle 'touchait le fond de la plus aride réalité ; seule en présence de cet homme et de la lutte, écrasée par les mœurs, par les lois, parles doctrines régnantes, elle se demanda ce qui allait advenir d’elle.

Presque aussitôt l’enfant quelle attendait vint au jour.

Elle le tenait entre ses mains palpitantes, et baisait le cher petit être, quand Frainex appelé du dehors arriva, ébauchant un sourire et des félicitations : on lui avait déjà dit le sexe de l’enfant : il espérait un fils. C’était une fille que Juliette lui donnait comme par une nouvelle offense à ses désirs.

Aussi ardemment que le fait un fondateur de dynastie, il souhaitait un héritier. La sottise de Camille l’accablait. Il ne retrouvait pas sa race dans ce garçon flasque, fade, maigre de corps et de volonté que l’habitude de plier le dos avait encore comprimé. Sans se blâmer de son énervante discipline par laquelle il prétendait le mettre à néant devant la grandeur paternelle, il le jugeait incapable de continuer jamais l’autorité du sang et du génie des Montmaur. Il lui fallait un second fils à prosterner devant lui, mais qui saurait se dresser en maître au-dessus des autres.

Devant cette malheureuse fille, tout en sou-

riant à la mère, il fit ses comptes, et fixa à douze mois de l’heure présente l’avénement au monde d’un mâle de son nom.

M. Sandrié, débarqué du pays flamand oü il s’était rendu pendant les couches de sa fille comme autrefois pendant celles de sa femme, tint, en compagnie d’une vicomtesse, sur les fonts baptismaux l’enfant qui fut appelée Jeanne- Hermessinde. Hermesssinde était, l’on s’en souvient, l’un des petits noms de la grande baronne ; le jeune Camille portait l’autre'.

Malgré M. Sandrié, malgré Élise, le colonel et le docteur que Frainex lui amena, Juliette voulut donner le sein â sa fille. Elle se retrancha dans son devoir, son amour, la force qu’elle se sentait.

Ffainex, afin de se distraire de ce nouveau pas en arrière et attendre, pour reprendre possession de sa femme, l’heure qu’il s’était marquée, courut le monde.

Chez la vicomtesse de Nattan, la marraine de Jeanne, où son nom de Montmaur et son argent l’avaient d’abord fait accueillir, il rencontra madame d’Oudenarde, et se fit présenter à elle. Un salut gracieux dé la célébré marquise lui donna un battement de cœur : allait-il se voir enfin indemnisé à Paris de son humiliation de Terreblanche?

Une ardeur plus inquiète le poussait vers ce salon illustre où tant d.e grandeur et de puissance se rassemblait des meilleurs coins de l’Europe, et qui commençait à préparer sans bruit les mots d’ordre, les pesées, les coups souterrains,

192 MADAMK FRAINEX

les millions du denier, les fusils apostoliques, les oraisons romaines, les astuces puniques, tout cet immense réseau de politique sacrée, sous lequel à cette heure la France râle, et où un habile homme aujourd’hui attache sûrement sa fortune.

En môme temps, il ruminait un projet financier dépendant de quelques coups de bourse, pour le succès desquels il avait besoin de Lavonne et de l’intercession de Juliette auprès de son parrain.

Car comment accepter l’idée que la folie de sa femme restât incurable, surtout après l’application des topiques dont il la traitait depuis l’arrivée à Paris? Et que pouvait-elle enfin lui reprocher ! Que voulait-il que la fortune domestique portée au comble ? Que faisait-il , sinon se pousser vers sa destinée en écartant quelque peu les obstacles, pratique nécessaire et légitime de tout homme marqué pour le commandement?

Et quelle servante d’ambition plus fine, plus attentive, plus enflammée que la femme du grand homme par qui elle sent menée aux honneurs, aux diamants , aux robes lamées d’or, à la considération ?

Les services en retard qu'il souhaitait d’elle, le retour de la rebelle à ses devoirs, la reprise de sa marche interrompue, il remettait tout après leur réunion prochaine.

Mais à mesure qu’en approchait l’heure, il lui passait parfois des frissons.

Il observait Juliette à la dérobée.

Qu’y avait-il derrière ce front muet? Etait-elle absorbée dans son enfant? La maternité avait-

MADAME FRAINBX

elle divisé ou accrû son amour? Frainex ne pouvait le savoir : sa haute politique, son amourpropre offensé le tenaient à trop de distance.

Ce qu’il voyait le plus clairement c’est que la . maternité l’avait embellie ; chacun se récriait devant la plénitude- et l’éclat de fruit robuste qui enrichissaient la jeune femme; il lui en vint quelque émanation attractive, et il se surprit à la désirer.

Sous prétexte de caresses à l’enfant, il se rapprocha doucement d’elle, affina encore ses parfums, sa toilette, et lui fit une cour aussi digne que possible de lui et des circonstances.

L’échéance des trois mois approchait. Frainex, qui ne voulait pas accorder davantage à la volonté de Juliette, pratiqua plus vivement sous main l’entourage.

Depuis les couches, devant qui pouvait l’entendre, il ne cessait de trembler pour la mère et pour l’enfant. M. Sandrié tremblait sérieusement, et citait à Juliette les exemples de « nombreuses nourrices de la plus belle apparence, mortes d’épuisement foudroyant : aucun des nourrissons n’avait vécu ; il prétendait conserver sa petite-fille! *•

Le colonel parlait d’une statistique où la faiblesse des mauvais soldats est attribuée pour le plus gros à la qualité du lait qui les a nourris.

Le médecin, un jeune homme, venait en aide, et tant, qu’elle en souhaita un nouveau.

Frainex lui amena un vieillard, au front sévère, qui l’étudia beaucoup ainsi que l’enfant, l’interrogea, ferma quelque temps les yeux, et.

MADAMË FRAI N EX

sans se prononceri sortit ensuite avec gravité. Il revint, fit le même manège ; à la quatrième visite, ce fut très-brusquement qu’il lui dit :

— Madame, vous ne pouvez plus nourrir!

L’enfant sera malade avant trois jours. Les symptômes, que j’attendais, "sont aujourd’hui parfaitement caractérisés.

Il s’expliqua en mots techniques :

Frainex dit franchement au docteur qu’il souhaitait d’aller prendre d’autres avis.

— Allez-y donc à l’instant! répondit-il d’un ton qui décida tout.

Si Juliette eût eu quelque soupçon, il fût tombé devant tant de fermes et persistantes condamnations de sa volonté. Elle ne répondit que par ses pleurs. M. Sandrié présent lui enleva d’autorité Jeanne des mains. Une heure après, une plantureuse bourguignonne prenait possession de l’enfant.

La nourrice fut établie dans une pièce communiquant par un couloir et par une porte vitrée à la chambre de Juliette.

Pendant les premiers jours, Frainex, avant de se coucher, alla voir sa fille, et sortit par le couloir menant chez sa femme.

Son bougeoir à la main, il y causait deux minutes, libre en apparence, presque gai ; en réalité très-attentif à faire naître et à saisir un geste, un mot, un regard invitant.

Elle restait debout, grave, avec des réponses rares et brèves, sans ôter même une épingle de sa coiffure.

Il dut reconnaître là une situation plus délicate qu’il ne l’avait jugée, un accueil où l’amour se voilait au moins, et la nécessité humiliante de faire lui-même les premiers pas.

Mais toute considération, pensa-t-il, devait céder à son projet de paternité prochaine.

L’entrée la plus simple lui parut la meilleure.

Après quelques jours passés sans paraître chez sa femme, il attendit un soir que Juliette eût

commencé sa toilette de nuit, et se présenta en pantoufles et en robe de chambre.

Il alla s’asseoir tranquillement sur le fauteuil, au chevet du lit, comme à sa place de la veille.

Il était peigné, rasé de frais, et répandait une légère odeur d’héliotrope.

En s’asseyant, il étala ëon pied qu’il avait assez fin.

Juliette venait de renvoyer sa femme de chambre. Elle s’enveloppa rapidement d’un manteau, et gagna l’ombre projetée par l’abat-jour de la lampe.

— Elle est belle! pensait-il, en la voyant encore en pleine lumière telle qu’il l’avait surprise, les épaules nues.

Il la regarda d’un air doux.

— Vous prendrez froid, ma chère amie, à rester où vous êtes, lui dit-il.

— Je ne vous attendais pas à cette heure ! répondit Juliette d’une voix qui tremblait.

— Vous me pardonnez mon retard? demanda-t-il en partant de cette volontaire méprise pour s’excuser en phrases gracieuses, et qui durèrent tant qu’il s’y embarrassa.

Du fauteuil, il lui tendit la main.

Elle ne bougea pas.

Sans vouloir comprendre encore, Frainex se reprit à des banalités sur les caprices des jolies femmes et sur leur art à tripler leur prix. Sa parole allait avec une continuité étrange pour qui connaissait ce taciturne.

Enfin il se leva, la bouche en cœur, l’œii émerillonrié, les bras légèrement tendus vers elle.

qui recula dans l’angle le plus sombre. Il parlait toujours et s’était tourné aux compliments sur son teint plus lumineux et sur l’achèvement heureux de ses contours.

— Otez ce manteau, cruelle! ajouta-t-il pour terminer, en se sentant sonner faux et n’en pouvant vraiment plus de tant de fadeur et de contrainte.

Le désir, la colère l’agitaient à la fois; son impétueux triomphe sur Elise lui passa devant les yeux. Et celle-ci était sa femme !

— Otez ce manteau ! répéta-t-il.

Elle répondit avec un frémissement ;

— Je croyais tout brisé entre nous, monsieur !...

— Tout? dit-il.

— Et j’ai accepté pour moi, librement, absolument, cette situation nouvelle!...

— Que veulent dire ces paroles ?

— Je ne suis plus votre femme!... ou bien, reprit-elle mue par ce sentiment du noyé qui tend les bras vers la branche fantastique du salut; ou bien, ici même, à l’instant, j’aurai l’entière explication de tous vos actes, de vos mystères, de vos desseins sur moi, quand vous m’avez prise aux bras de ma mère ; de la terreur que la pauvre femme avait de vous et qui l’a tuée! de cette révocation d’un père de famille, et qui a tué ce père ! de ces hontes dont vous étaliez naguère le spectacle à mes yeux, et qui j/buvaient aussi me tuer !

Il s’appuya tout blême au dos du fauteuil, et ne

MADAME PRAINEX

répondit qu’après quelques instants, comme se parlant à lui-même.

— Qu’est-ce que cela? Ou la folie l’égare entièrement... ou Lavonne est ici entre nous!

— Je m’appartiens maintenant tout entière, et personne ne saurait plus faire de moi son instru-' menti... Parlez, défendez-vous!

— Il faut, pour se défendre, accepter le rôle d’accusé ! répondit-il avec une grande hauteur.

— Eh bien, sortez!

Il prit par la chambre un pas rapide, qu’il arrêta après une minute, en même temps que la fureur dont il se sentait déborder, et trouva la force de reprendre d’une voix presque douce :

— Mais si vous avez votre bon sens, ceci est la séparation, Juliette?

— Oui.

— La séparation devant les tribunaux?

— Oui !

— Et notre enfant?

Elle eut un tressaillement de la tête aux pieds.

— Car, reprit-il, je garderai ma fille, ma petite Jeanne !

Juliette s’élança vers la porte vitrée qui la séparait du bbrceau de sa fille ; mais il y fut avant elle, et lui barra le passage.

— Malheureux!.,, malheureuse! s’écria-t-elle en se tordant les mains.

Puis, se retrouvant :

— Mais il y a un coeur dans la poitrine des juges !

— Il y a la loi d’abord !...

— Qui me fera justice !

ino

— Laissons cela, dit-il; revenez à vous... Quel que soit le passé, oublions-le, et nos torts réciproques, si vous me croyez des torts. Cette enfant est plus forte que ma dignité et que votre folie.

— Hélas! répondit-elle avec un sanglot, en détournant la tête, vos sentiments paternels mômes...

— Oh! Juliette, interrompit-il avec reproche et d’une voix encore contenue.

L’effort était énorme pour cet orgueil ulcéré, mais qui voulait reconquérir le terrain perdu, et préférait tout à l’humiliation de sortir chassé de cette chambre.

— Entendez-moi ! reprit-il; mes paroles sont sincères, conciliantes ; reprenez les vôtres... reprenez-les !... Puis-je, dois-je y répondre?... J’ai un enfant... j’ai une femme... Vous êtes belle... j’aime ma fille... comme je... vous...

Là sa voix le trahit, et dit nettement faux.

Juliette sourit amèrement. Il changea de ton et d’aspect.

— ... Quand une femme, reprit-il, ose s’élever ainsi contre la personne d’un époux, au mépris de tout amour, de tout respect, de toute délicatesse, il faut qu’elle apprenne qu’un lien invincible la rattache encore à lui ; c’est le devoir !

— Le devoir, répondit-elle. Savez- vous bien ce qu’ihest?

— L’obéissance aux commandements du mariage que rien ne saurait prescrire ; l’obéissance à la loi, à Dieu, qui m’ont fait ici le maître !

— Rien, s’écria-t-elle, ne saurait obliger une conscience à s’avilir ; ni les lois, que vous invo-

quez, ni la menace, ni la mort, ni Dieu, surtout ! Je n’ai pas de maître ! Et l’enfant qui est là réclame avant tout la dignité de sa mère ! Il faut pour le mariage au moins ombre d’union dans les âmes; et il n’en existe plus entre nous!

— Des phrases... des phrases! Vous récites vos livres ! dit-il en haussant convulsivement les épaules.

Il se rassit, se leva, puis reprit d’une voix rauque :

— J’ai des droits, j’en userai ! J’ai une volonté !...

Il s’approcha jusqu’à la frôler, l’air oblique et menaçant:

— J’ai ma volonté aussi ! dit-elle.

Sur cette parole , l’être soigneusement enfoui fit irruption. L’écume aux lèvres, les traits hideux, il la ploya par une secousse furieuse , et la jeta sur les genoux, qui frappèrent rudement le marbre du foyer.

Elle se redressa, malgré la violence du choc, et se tint devant lui, bien en face, avec un regard de dégoût et de fierté superbe.

Il ne restait plus qu’à la tuer.

Peu à peu, il détourna d’elle son œil trouble, et reprit possession de lui-même; puis, après avoir fait très-lentement le tour de la chambre, il sortit.

Juliette courut à sa fille, et tomba éperdue sur le petit berceau.

La nourrice dormait.

Une partie de la nuit, par les portes laissées ouvertes, Frainex, à pas de voleur, alla prêter l’oreille et s’assurer que rien ne bougeait dans la chambre conjugale.

La situation ne pouvait être plus claire : sa divinité, ses plans, ses droits mêmes réduits en poudre, une femme victorieuse de lui, une muraille de bronze devant ses pas, et la nécessité de reculer.

Une fois évanouies les fumées de cette impardonnable colère, il se blâma rudement, réfléchit, et accepta la retraite, quelle qu’elle fût.

La lâcheté du politique s’appelle aussi prudence ; son orgueil, intraitable aux timides, peut fléchir devant les fiers ; il se relève à ses propres yeux par la considération de son intérêt et de son avenir mesurés au prix de tous les sacrifices.

Frainex, on le sait, ne perdait pas le temps dans la contemplation de ses désastres. Il tournait le dos sur l’heure, et, d’une souple énergie, se remettait à l’action.

MADAME FRAINBX

Tout eu guettant dans les ténèbres, il combinait.

Renouveler la comédie de rendre Juliette à son père n’était pas possible ; la lui rendre sérieusement ne l’était pas davantage.

S’il lui fallait renoncer à ce commode instrument de fortune et aux moyens directs auprès du ministre, les convenances, son salon, l’espoir aussi de venger cette terrible défaite, exigeaient la présence de Juliette auprès de lui.

Les voies de fait n’avaient pas eu de témoins ; mais sa femme outragée pouvait, ne fût-ce que pour une heure, quitter l’hôtel, emportant sa fille, et s’y faire ramener avec scandale !

Il l’entendit de bonne heure descendre au salon, et presque aussitôt Brigitte vint le prévenir que « madame » désirait lui parler.

Il reprit son masque pour se présenter devant elle.

La vaillante femme était calme.

— Monsieur, dit-elle, ine voilà prête à la séparation dont vous parliez hier.

— Ce que j’ai dit hier, madame, répondiUil, est sorti de ma mémoire.

Elle reprit :

— - Pour que cela sorte aussi de la mienne, monsieur, j’ai besoin d’une réponse précise de votre part. Mon enfant seule me retient ici; mais je veux y vivre respectée ! Puis -je être désormais assurée de respect sous votre toit?...

— Vous le pouvez, répondit-il.

— Et de l’entière liberté de ma vie?

— De votre liberté dans la mesure du devoir et de la loi , madame !

— A votre première tentative d’empiétement sur ma personne, monsieur, je me retire, quoi qu’il puisse arriver ! Tenez cette parole pour irrévocable !

Avec un léger frémissement, il acquiesça de la tête.

Elle le laissa presque satisfait; il tremblait de devoir descendre à plus de concessions.

Presque aussitôt, Juliette passa sous ses yeux dans le jardin, avec Jeanne entre les bras. La grâce de ce beau corps, les images de la veille et d’ardents souvenirs le ressaisirent.

Il se condamna de nouveau plus énergiquement encore pour son éclat de brute échappée. Une pensée enfin lui rendit un peu de calme ; il se faisait gloire d’être un flegmatique; la grande ressource des flegmatiques, le temps, lui était acquise.

Les convenances furent si scrupuleusement gardées, de part et d’autre, qu’à peine les domestiques soupçonnèrent-ils quelque nuage dans les relations des deux époux. Grâce à ses sentiments envers sa belle-mère, Camille seul flaira une portion de la vérité; Elise était trop au premier trouble de sa faute et à son ambition conjugale, pour regarder autour d’elle; quant à M. Sandrié, il se frottait les mains, en voyant la paix si heureusement rétablie.

Maintenant, réduit à lui-même, Frainex allait entrer dans la voie des démarches, personnelles

et décisives. Il lui fallait rester à Paris. Pour plus de liberté dans ses mouvements, il proposa à Juliette de retourner seule à Redon.

On touchait à l’été. Depuis les premiers soleils, elle soupirait après cette solitude, entre le berceau de sa fille et le tombeau de sa mère, en plein ciel des champs, parmi ces beaux et pacifiants paysages.

Élle fit ses adieux à ses amis de la rue de la^. Pépinière, et leur porta Jeanne à embrasser.

Claude, attentif, vit sur ce visage adoré les traces de la lutte. Assis à quelques pas, il contemplait à la dérobée ces traits douloureux et suaves comme s’il eût craint de ne plus les retrouver tels. — Il veut inflexiblement la salir, pensait-il ; elle a vingt ans, et il est son maître !

Son cœur éclatait. Il se leva , prit la petite Jeanne aux bras d’André, qui la faisait rire avec des caresses, et se mit de leur joyeuse partie.

Laj eune femme le questionna ensuite sur ses travaux. Claude était en ce moment le gérant d’une société coopérative. Une semaine après sa singulière visite à l’hôtel Frainex, cette place s’était enfin offerte en le retenant d’entrer dans les bureaux d’un ministère, comme le lui proposait Juliette au nom de son parrain.

Cette intelligence avait longtemps cherché sa voie. Que ferait-il de la vie ardente qu’il se sentait? Où se tourner? Il hésitait encore à vingtcinq ans. Le bonheur de la rencontre décida de la question. En entrant dans l’œuvre où on l’appelait, il en vit la portée immense : l’organisation du prolétariat et l’irrésistible levier de la

révolution. 11 s’était jeté avec transport dans les études d’économie politique.

Juliette dit adieu à André. En le quittant pour plusieurs mois, elle sentit combien cet enfant lui tenait aux entrailles, et le pressa contre son sein avec un tel mouvement de tendresse qu’ André fondit en larmes, et murmura ; « Ma mère ! «

— Oh oui! lui répondit-elle, et de toi je ne veux plus d’autre nom I

Ensuite, d’un geste touchant, sans parler, elle le poussa vers Claude.

Comme Claude, Lavonne, dont elle alla aussi prendre congé, observa Juliette ; et sans doute le politique y vit moins clair que l’amoureux; car, afin de se renseigner, il lui dit en la reconduisant :

— Tu n’as rien à me demander?

— Rien, répondit-elle.

Elle partit pour Redon avec Jeanne, la nourrice et Brigitte.

Madame la marquise d'Oudenarde, si sévère aux prétentions de Fraiuex, est une grande personne de quarante>six ans, de haute mine, le visage dur et beau; par le ton, par la dignité du maintien, par le nom, par l’esprit, reine de son entourage ; mais elle l’est surtout par la célébrité d’une dévotion incomparable qui a donné à son salon de la rue Bellecbasse l'apparence et le fumet des sanctuaires les plus courus.

Les académiciens d’église s’y pressent, et avec ces palmes vertes, des robes rouges et des violettes, des grands-cordons de tout pays, des titres indiscutables, des illustrations littéraires dûment estampillées : tout l’élixir de la catholicité européenne, qui, là, brasse, on le sait, ses plus célestes affaires.

Une réputation intacte, les restes présentables d’une remarquable beauté achèvent la marquise. On vante sa chevelure encore noire, et s(!S belles mains aux doigts longs et purs : des main» abbatiales, blanches à éblouir, — mais non point parfaitement nettes,

La noble femme aime l’argent. Elle joue de

MADAMK FRAINEX •

son vice aussi habilement qu’elle le dissimule, grâce à un extérieur si imposant qu’à peine quel* ques yeux hardis osent-ils traverser cette surface de formes augustes jusqu’au fond malheureux qu’elles couvrent.

Ses domestiques et ses fournisseurs euxmêmes ne savent tous qu’en penser. Elle paye moins que femme de France leurs marchandises ou leurs services; mais, leur mettant l’argent dans la main, elle le leur fait voir double, par un effet de la grâce qui la remplit.

De l’éducation, des maladies de ses enfants, elle vint à bout presque sans bourse délier : en docteurs, en professeurs, comme en fournisseurs, son choix, longtemps en suspens, tombait toujours juste sur des affamés; elle les découvrait aux quatre bouts de Paris, dans des rues sans nom, pendant ses courses de dame de charité.

Sa fortune, avant le mariage de ses deux fils et de sa fille, était de cinq cent soixante-dix mille livres de rente, qui, ses enfants établis, lui restent presque intacts. Par quel art, deux ans déjà passés, garde-t-elle encore la plus belle part des dots promises, en arrêtant les réclamations sur les lèvres des intéressés? — - à peine si son grand air et sa haute réputation pourraient l’expliquer.

Cette fortune lui appartient pour l’avoir faite elle-même : fille de bonne maison, mais pauvre, elle épousa le marquis d’Oudenarde, — huit cent mille francs, — et tôt partit de là, pour la conquête de la toison d’or, sous la conduite d’un vieil ami, le duc de C***, ancien grand -veneur

de la Couronne légitime, beau chasseur de raillions, expert en finances, en politique, en secrets do toutes sortes, et courant droit au gîte des meilleurs lièvres.

Elle le suivit d’un pas égal; elle spécula de la grande façon sur les fonds des deux continents : mines,’ chemins de fer, télégraphes, canaux, sur mille affaires de mille couleurs, jusqim sur la location des chaises dans les églises catholiques d’Angleterre, poussant de l’avant, sans trouble ni hésitation, ne regardant sous elle les ruines faites que pour mieux y poser le pied.

Elle s’arrêta lorsque son maître le duc de C‘**, * pris du désir de réchauffer sa vieillesse, et de

faire briller ses propres trésors au soleil d’Orient, voulut bien accepter une ambassade du côté de la mer Egée.

Mais dans ses belles mains la marquise tenàit alors fièrement cinq cent raille francs de revenu ; sa dot conquise, et sa situation de fille pauvre entièrement et magnifiquement relevée.

Son mari fit l’appoint avec sa fortune personnelle, et son traitement de membre du Sénat, où elle le porta, comme sur le bout des doigts, dès la première promotion.

Ceux qui, pénétrant la noble dame, jugent hypocrites sa piété et sa foi, se trompent. Elle y est aussi sincère que dans sa fureur d’acquérir, et possède presque autant d’imagination et de sensibilité que de revenu ; il y a un jeu de faculté mystique qui, dans certaines organisations, ne trouble en rien le jeu des facultés voisines.

Sévère à elle-même dans l’accomplissement de

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