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C’étaient là, au château, les seules communications entre les deux époux.
Le silence, le gouvernement absolu, la suppression d’argent, le mépris joué faisaient les armes de siège de Frainex autour de la révoltée. Il avait pour elle la convenance stricte devant les étrangers; des paroles rares, de nécessité, devant les domestiques, qui commençaient à voir un peu plus clair dans les dispositions du maître envers sa femme ; et quelques distractions dans la surveillance de Camille, qui y voyait en-
Djçjili^gd by Qgo;
core mieux, et affichait maintenant l’impertinence envers sa belle-mère.
Elle n’avait plus la disposition d’un centime ni le moindre commandement.
Cette démonstration répétée à toute heure, de sa suprématie légale contentait à peine le souverain, qui ne laissait pas d’en voir la petitesse, et d’évoquer à côté les souvenirs de. son ancienne grandeur si réelle, si aisément imposée, si librement reçue. Mais les dieux affamés d’hommages se prennent où ils peuvent, et celui-ci se donnait de la sorte des témoignages de son existence.
Il changeait ceux de ses domestiques qui paraissaient s’attacher à leur maîtresse ; il trouva un prétexte pour renvoyer la vieille Brigitte.
Il meublait, démeublait, faisait démolir ou construire, plantait la prairie, abattait le bois, comme si les yeux et le cœur de Juliette n’eussent eu rien de commun avec ces gazons, ces arbres, ces meubles et ces pierres.
Parfois, à table, en sa présence, cette immense hauteur s’abaissait : il allait jusqu’à demander conseil sur les travaux et les plantations à son nouveau valet de chambre : c’était un homme né valet, courtisan, d’esprit et de tenue aiguisés dans de grandes antichambres, entendant à merveille les avances de son maître, et qui savait ensuite prolonger l’insulte en demi-mots, en jeux de physionomie, mais avec cette mesure dans l’insolence qui ne permet que difficilement la plainte à l’offensé. Deux ou trois fois pourtant il l’avait franchie, et c’était à quoi répondait le dernier billet de Frainex à Juliette.
Les plus tristes heures du jour étaient pour elle ces repas coupés par la conversation du maître et du serviteur, ou entièrement muets.
Elle s’y asseyait avec répulsion, fixait son esprit sur quelque pensée, et mangeant vite, prétextait de quelque ouvrage pour quitter la table.
Souvent elle n’y paraissait pas. C’étaient des moments de fête ; chez elle ou dans le parc, elle dînait alors avec délices d’un morceau de pain et d’un peu d’eau. Résolue à tenir contre l’injustice ou la menace, sa volonté ne réclamait pas devant tant de petites et méprisables attaques ; elle obéissait ou se taisait avec une tranquillité irritante.
Les voluptés du dévouement la souteriaient ; elle souffrait pour son enfant ; elle lui sacrifiait avec amour tout ce qui peut se sacrifier de soiraôme.
— Cher petit être, qui ne peux même m’entendre, disait-elle en pressant Jeanne contre son cœur, quelle est donc ta puissance pour m’attacher sous ce toit honteux, où toutes les forces de la loi, de l’opinion, toutes celles du monde ne suffiraient pas à me maintenir un instant !
C’était par ces mouvements de vie morale quelle échappait aux manœuvres de Frainex. Il s’exaspérait de cette indifférence ; il y usait tous les jours un peu de sa ténacité ; et son supplice à voir cette révoltée muette, froide, que rien ne semblait plus troubler, à l’entendre fermer le soir au verrou cette chambre interdite, dépassait le supplice même de Juliette.
La leurrer par des apparences d’amour, de
souffrance, de douceur, il y avait songé; il pouvait se le commander, pour quelques jours, pour quelques mois. Mais quoi ! baisser pavillon, et surtout se contraindre pour la vie entière !
— Qu’eût fait ici Napoléon? pensait-il... Ah ! ah ! (il souriait) il lui a manqué de se trouver enchaîné à une Joséphine semblable à la mienne ! . . Et pour me débarrasser de cette étrange créature, je n’ai ni un préfet de police ni un pape à mes ordres !
Afin de se se distraire, tout en préparant sa fortune, il s’acharnait au travail.
Son tortueux esprit pénétrait plus profondément dans les secrets de la politique et de la langue qu’elle parle. Il apprenait à fausser les choses et les mots, à plaire aux habiles, à tromper avec solennité les bonnes gens ; à mentir sans parler, et à parler en mentant.
Un coup de son art dans la première session du conseil général où il avait paru, appela sur lui l’attention. Dans la seconde, il s’imposa.
11 s’agissait de trouver des fonds absents pour l’agrandissement de l’évèché ; on y voyait quelque embarras : il les fit prendre sur la construction presque décidée de quinze écoles de village. La religieuse gravité de sa parole fut irrésistible.
X — Personne, dit-ft, n’avait plus à cœur que lui l’instruction des enfants du peuple ; mais personne aussi ne mettait plus haut le principe sacré de l’autorité du père de famille.
« Craignons de toucher même indirectement à cette pierre angulaire que tant de mains ébran-
lent aujourd’hui ! Les pères villageois n’ont point demandé la construction des écoles. Si, ces écoles construites, ils négligent ou refusent d’y envoyer leurs enfants, les contraindrez-vous ? On vous a dit que vous contraignez déjà, et, sous peine de prison, ceux qui négligeraient de donner à leurs fils l’alimentation matérielle, et que vous imposez aux citoyens la conscription et l’impôt. Mais qui, sur des analogies sonores, prendra le change ? Qui se refusera à voir ici une question morale, et tenant par les plus inattaquables, les plus saintes racines aux droits de la conscience paternelle, à ceux mêmes de Dieu, père et souverain? »
Il plana uh moment dans la hauteur des considérations métaphysiques, et en descendit ensuite pour voir, dans l’espèce, un attentat du conseilgénéral à la majesté du chef de famille, une intervention étrangère dans une volonté auguste qui devait rester absolument libre, et dont il fallait attendre humblement l’expression.
— Que le peuple , ajouta-t-il , apprenne de nous le respect et le véritable usage de la liberté !
Il fit remarquer que, si les pères villageois ne réclamaient pas les écoles, l’évêque demandait positivement l’agrandissement de son palais, et il termina par quelques hautes réflexions sur la portée de ce religieux hommage de pierres de taille, quelque mince qu’il fût.
Dans une autre séance, un conseiller malavisé proposa de doter le département de bibliothèques communales, afin de distraire un peu le
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paysan cévenol du cabaret, où le sang coule assez fréquemment après le vin.
Frainex se leva de nouveau, et, plus grave encore, déclara que si, comme il Tavait déjà affirmé, personne plus que lui ne tenait à l’instruction populaire, personne aussi ne tenait moins à l'empoisonnement des âmes de la Haute- Loire : il aimait mieux le peuple ivre d’eau-devie que de lecture, et sanguinaire qu’impie.
— Les liqueurs fortes n’ont jamais mis en péril sa candeur d’esprit et sa foi, ajouta-t-il. Sans doute, on lui offrirait de bons livres ; les Pâmoisons de mademoiselle Alacoqne aux iras du céleste Epoux, le Vrai poste $ amour, la Tulipe mystique, les Parfums de saint Labre ; les admirables polémiques de M. Nicolas et celles de Louisot. Mais qui affirmera que les malhonnêtes gens, se glissant à la suite, ne lui présenteront point de leur côté Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Courier, George Sand, MM. Taine, Renan, About, Sainte-Beuve ? Que fera-t-on alors ? On se verra contraint d’adresser des pétitions au Sénat, de provoquer de périlleuses discussions ! On l’emportera sur les athées évidemment ; mais on aura parlé. Et, pour une politique de conservation, il faut avant tout conserver le silence ?
Le projet des bibliothèques communales fut abandonné comme celui des écoles. Frainex obtint aussi le virement au profit du palais épiscopal, et, du même coup, la faveur de l’évêque et de la majorité de l’assemblée.
Il y voyait d’autant plus de profit que le préfet
l’avait reçu avec quelque embarras, en laissant percer le mécontentement du ministre contre les petits coups d’Etat de son cousin.
Ce blâme cependant ne se répandit pas hors de la préfecture : grâce à la délicatesse un peu calculée du préfet.
Dans l’opinion, Frainex demeura l’homme en grâce, et son nom concédé de Montmaur sonna à grandes volées dans tout le département qui défila au château pour les félicitations. Le journal du Puy parla pendant une semaine de l’ancienne baronne de Montmaur et du conseiller-général qui, “ par la seule puissance du caractère et du talent, avait reconquis ce nom, un des plus antiques, sinon des plus connus de notre histoire. »•
Ce fut de Camille que Juliette apprit la glorieuse nouvelle.
Elle avait déjà remarqué un accroissement de solennité dans l’air du jeune homme, tandis qu’il descendait de voiture, à son arrivée de Paris. Le soir, dans la cour, elle émiettait, à son habitude, du pain aux petits oiseaux, accourus des premiers arbres du parc : Camille, placé comme p^ar hasard non loin d’elle, lisait à hâute voix à la femme de chambre l’acte de la chancellerie qui le déclarait Montmaur et qu’il avait, à Paris, copié de sa plus belle main. •
Seul, le bon abbé Balthazar ne put venir rendre ses devoirs à M. de Montraaur, ni étaler une seconde fois à cette riche table l’épanouissement de son estomac et de sa théologie.
Depuis cinq mois, il était en disgrâce dans une cure perdue des dernières montagnes, loin des châteaux, loin des villes,' à quinze lieues de ses vignes ; son évêque le châtiait.
Les notables de Redon avaient présenté requête contre les prônes éternels, et de plus en plus brûlapts de leur curé sur la Sainte-vertu. « Leurs femmes, se voyant condamnées à fuir de l’église devant cette parole de Dieu, ils s’étaient décidés avec peine à leur plainte contre un brave homme sympathique, mais qu’ils tenaient déjà pour fou, et d’une folie guérissable seulement à des remèdes qu’on préférait lui voir prendre ailleurs. »
L’évêque envoya secrètement l’écouter.
Devant le terrible auditeur blotti derrière un pilier, le curé prononça justement ce pittoresque discours qu’Elise entendit, et dont elle s’égayait
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quelques jours après, à Paris, dans l’hôtel Frainex.
Le désespoir de l’abbé Balthazarfut sans bornes.
— Qu’ai-je donc fait ? mais quel est mon crime ? répétait-il en heurtant ses larges mains.
Le maire, buvant le soir avec lui, essaya d’une explication.
Mais la tête déjà malade de l’abbé ne comprit pas plus le maire que l’évêque lui-même, quand celui-ci lui reprocha l’ardente coloration de ses discours. Comment, en effet, se serait-il condamné? Il luttait avec vaillance contre le diable ; il poussait éloquemment les autres à le battre du même courage ; sa conscience ne lui présentait que son devoir accompli.
Le trouble d’une si vigoureuse organisation comprimée se portait insensiblement depuis l’adolescence vers ce pauvre cerveau. Le voisinage des deux belles parisiennes, la pesée de l’impérieuse nature, et l’àge climatérique accrurent tout à coup la pente qui l’avait mené à la scène du confessionnal devant madame Frainex, et à l’extravagance de ces prédications.
— C’est monsieur le conseiller général qui me perd ! pensait-il abîmé dans la contemplation de son malheur. « Madame » lui a tout appris, et Dieu sait dans quels termes!... Eh bien! ^ — Il levait au ciel ses yeux mouillés — je lui pardonne! Pardonnez-lui aussi, Seigneur; ne irascaris ! et continuez-moi le secours de votre grâce efficace ! Mais combien c’est l’heure de répéter avec le saint apôtre : « La femme est pour l’homme la voie de perdition ! »
Il sonna ses cloches pour la dernière fois un dimanche, dit la messe d’une voix sanglotante, et à l'heure 'suprême, les manches retroussées, la jambe ferme et raide comme un pilier d’airain, il souleva deux de ses futailles pleines sur la charrette qui devait les emporter. Il avait vendu les autres !
Il lui faudrait vendre aussi ses vignes qu’il ne pouvait maintenant surveiller de Barbezat, la cure de pénitence! Quel vin boirait-il dans ce haut pays de neiges? A quoi désormais allait-il passer ses journées? Par quels exercices chasser le diable rouge ?
Précédé des futailles amies, il fit à ses paroissiens de larmoyants adieux. Des paysannes quelques-unes pleuraient, d’autres riaient, les plus jeunes s’informaient : il passait devant elles rapidement, les yeux à terre.
On l’escorta jusqu’au bout du village ; on lui serra la main; après le coup de l’étrier, coup interminable, car chacun lui offrait le sien, il partit, et avec ses tonneaux disparut en pleurant derrière les châtaigniers de la colline.
Un prêtre petit, maigre, atteint d’une gastrite chronique l’avait remplacé dans le presbytère de Redon, deux mois avant le retour de Juliette au château.
Durant toute cette villégiature, la maison d’Oudenarde ne parut pas à Terreblanche.
Elle courait grandement les eaux allemandes avec les trente mille francs provenant de la restitution, et dont Frainex eût souhaité un emploi plus national et plus à portée de ses plans.
Maintenant Montmaur déclaré, il avait compté sur la liberté des champs pour une entrée en relations plus simple et plus familière qui l’aurait porté de plaiii-pied du salon de campagne à celui de Paris. Il dut se contenter d’adre.sser à la marquise ses remerciments et ses hommages par écrit.
M. d’Oudenarde ne se montra pas même aux chasses de septembre, et à la session du conseil général.
— Eh quoil se disait Frainex, estimeraient-ils déjà mon billet d’entrée trop peu payé!
Mais la marquise ayant traversé l’Allemagne, le Tvrol, et, à toute bride, avec des sels sous le nez^ l’Italie révolutionnaire, s'occupait en ce moment de recevoir à Home les révérences attcn-
dues, et* d’y rendre les siennes, sans autre souci du châtelain de Redon.
Au mois de janvier seulement, la carte de ^ M. de MontmauT remise à l’hôtel de la rue Bellechasse lui rappela l’homme.
Ce fut le marquis qui insista pour répondre par l’invitation écrite. Madame de Montraaur n’y fut pas nommée.
Frainex, enfin, entra chez les dieux un soir d’hiver.
Il s’y vit d’abord anéanti. Jamais son obscurité sociale ne lui avait paru plus profonde que pendant un mois entier qu’il passa perdu dans l’éclat de ce salon ; jamais aussi l’intime sentiment de sa supériorité ne lui fut d’un plus grand secours > contre l’insolence des choses extérieures.
La marquise ne l’avait guère présenté qu’à un prélat romain, monsignor Bassi, de mince origine, et à Louisot, qui ne se montrait là qu’à bâtons rompus, et pour y lire les pages les plus fleurantes de son dernier livre en manuscrit.
Tous les deux lui firent bon visage ; le prélat romain, d’humeur liante, lui laissa voir une assez vive sympathie; et Louisot, qui le trouva orthodoxe de pied en cap, le tint d’emblée pour un homme de beau talent et de vertu considérable.
Ainsi découvert, Frainex respira un peu, et . promena autour de lui des regards plus libres.
Des femmes jeunes et des, femmes mûres faisaient là un double parterre de fières fleurs d'au-
tomne et de fleurs de printemps; elles balançaient sous les hommages leurs têtes exquises avec des sourires embaumés; c’étaient des fleurs très-particulières, et non point de celles qui, pareilles aux lys de l’Ecriture, ne filent pas : tous ces doigts divins travaillaient au milieu de la causerie ; ils agitaient l’aiguille et la laine grossière. Quelques-unes tenaient d’une sève royale ; toutes possédaient une fortune variant entre cent mille ’et huit cent mille livres de rente, accrues chaque année, ou du moins religieusement maintenues ; et sur leurs sièges dorés, dans la splendeur de leur toilette et de ce salon, leur âme, au bout de leurs doigts, s’élevait jusqu’aux pratiques les plus pures de l’humilité et de la fraternité chrétiennes ; elles tricotaient mystiquement des chaussettes pour les petits pauvres catholiques.
La coupe de leur robe, presque aussi montante que celle des prêtres environnants, laissait échapper ainsi que leur parole, leurs mouvements et leurs visages, un parfum sensible « de modestie, d’honneur, de vertu, de foi, de piété, de protestation contre la grande bacchanale des plébéiennes de ce siècle ; — toute la vie morale de la France est réfugiée ici ! » — disait Louisot à Frainex.
A une certaine heure, elles se levaient successivement, quittaient sur la pointe du pied le salon, doucement en fermaient la porte, et après quelques minutes, y revenaient, gracieusement sévères, avec un même air de satisfaction sur les lèvres, reprendre la fraternelle aiguille.
Elles se succédaient de la sorte dans l’oratoire
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de la marquise, pour s’y abîmer dans le sein de Dieu, et, à force d’aimables supplications, lui arracher, soit le triomphe du Temporel, soit le salut de plusieurs petits Chinois recommandés, ou la santé de quelque prince souffrant; et aussi pour elles-mêmes, la grâce de la persévérance dans ce train de vie convenable, et dans cette chrétienne confection de chaussettes. — Cependant, par intervalles, de la rue montaient confusément les accès de toux des cochers poudrés, galonnés, et transis sous la pluie d’hiver.
Les hommes, fleurs pures aussi, robes rouges ou violettes, rubans et cordons de toute provenance, dans une tenue pleine de dignité, s’entretenaient sans bruit, émettaient révérencieusement les mêmes idées, se caressaient de titres divers et imposants.
On n’avait là que les miettes des grandes affaires, des hauts secrets de la politique intérieure et extérieure dont un conseil privé s’était réservé le maniement dans l’ombre. On causait avec une aimable discrétion, et, d’habitude, autour d’un prélat de renom littéraire, et de langue intarissable : c’étaient de la plainte, de la mauvaise humeur, de la malédiction distinguées contre toute cette partie de l’humanité qui ne fréquentait point l’hôtel d’Oudenarde — et coup sur coup, des actions de grâces, de la douceur de l’onction, de la componction, dès que les langues se rabattaient sur cet hôtel et sur cet oratoire.
Le tricot en main, la marquise poussait l’entretien comme à coups d’aiguilles, et le bril-
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lant sourire approbateur des femmes traversait, comme une note de joie , cette triste musique.
Frainex affecta d’abord la réserve. Son art du silence le servit là comme ailleurs, et donna d’autant plus de prix aux rares paroles qu’il laissa tomber î paroles pleines d’à-propros et de poids, et qui lui échappèrent juste devant le duc de C... qu’il savait le créateur de la fortune de la marquise.
Le vieux duc était depuis peu revenu de son ambassade d’ Orient. Malgré l’âge et les rhumatismes croissants, il restait encore l’homme aussi répandu que le fluide de l’air, touchant à tout : au passé, au présent, à l’Église, à l’Opiéra, à l’opposition, au ministère, à la Bourse, chargé de merveilleux secrets et de ces nouvelles de primeur • qui valent des millions.
Ses façons dans le monde étaient fort particulières ; à denii-couché dans le plus large fauteuil du salon, la face aussi plissée qu’une collerette, l’air endormi d’un chat aux écoutes, il ne parlait guère que par syllabes énigmatiques, et ne souffrait de plus longs discours que de ceux qui pouvaient lui offrir du nouveau et du très-rare. Mais la promptitude d’esprit à déchiffrer ses énigmes lui plaisait à ce point qu’il s’ouvrait alors par des regards, par des sourires très-explicatifs, à qui avait des yeux, et qui savait le questionner.
Il remarqua Frainex alerte à le saisir au vol. Celui-ci tressaillit d’aise.
En enveloppant le duc de jirofonds et discrets honi mages, il crut presque pouvoir compjter sur
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l’inspirateur qu’à défaut de Lavonne, il cherchait pour ses jeux de bourse.
D’un autre côté, monsignor Basai, le prélat romain, avait déjà payé sa contribution, et sans tant de frais. C’était un petit homme fort gras, rond, apoplectique, presque aussi violet de teint que d’habit, très-humble, caressant, et comme ne demandant qu’à se bien employer.
Frainex, avec lui, ouvrit à peine la bouche ; il se contenta de lui remettre six mille francs, son denier de saint Pierre,
Deux décorations romaines presque aussitôt accordées, et la promesse que l’on tirerait de la marquise le ruhan rouge lui-même firent avec l’espérance fondée sur le duc, sa récolte de l’année.
Sans doute elle lui coûtait quatre-vingt mille francs d’engrais; elle n'avait ni l’abondance ni la douceur de celle qu’il s’était proposé de cueillir par les mains de Juliette et du ministre; nîais elle était plus glorieuse : Frainex y sentait sa souplesse et sa puissance ; il s’était suflS à luimême.
Il s’offrit une consolation nouvelle. La passion d’un siège au Corps législatif le dévorait; la Chambre était pour lui la plate-forme d’où il devait s’élancer d’un coup jusqu’au ciel espéré. Trois députés moururent presque au même moment, vers les dernières gelées, comme il venait de conquérir le duc et le prélat. La tentation était vive ; il eut le tact de la vaincre et le plaisir de s’admirer dans cette victoire : il ne fallait
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pas effaroucher le bienveillant mais ombrageux salon.
Ses calculs maintenant s’ordonnaient; il fixait à deux ou trois ans l’élévation d’une grandeur sous laquelle il écraserait son passé, ses déboires présents — et sa femme.
Car c’était elle, quoiqu’il tentât de se le cacher; c’était cette plaie saignante, plus encore que l’ambition peut-être, qui enflammait maintenant sa fièvre de grandir! Il brûlait de ployer de nouveau à ses pieds cette estime, cette admiration, qui prétendaient se refuser; il se voyait, une fois passé Dieu, recevant d’abord son hommage parmi tant d’autres, et la foudroyant aussitôt pour son irrémissible péché de révolte.
Mais il fallait en attendant courber le front. M. Replat venait de rompre avec lui : elle en était la cause.
La comtesse de Renty, la baronne Surot s’étaient dès le début du second hiver présentées à l’hôtel Montmaur; elles y posèrent à peine le pied; l’accueil glacé de Juliette les chassa aussitôt.
Frainex les vit gagner la porte dans une attitude de reines outragées : il les laissa partir. Par quelles excuses les rappeler, sans mettre à nu sa lutte domestique, sa honte ? 11 se tut.
Le lendemain, rue de Richelieu, il se heurtait à M. Replat qui ne lui rendit pas son coup de chapeau. Le journal conservateur vivait : il allait croître, fleurir, fructifier, conserver, mais non pas pour lui !
Cette pensée l’accompagna jusqu’à son hôtel.
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En y rentrant, il ne fut pas le maître de sa colère, et comme il arrive souvent en de telles circonstances, il la porta sur un autre sujet. Juliette était dans le jardin; il l’y rejoignit.
— Madame , lui dit-il soudainement , vous vous rendez, m’a-t-on appris, dans la maison de je ne sais plus quel sculpteur. Ma délicatesse, se fiant à la vôtre, s’était abstenue de vous reparler de M. Hortan. Je vous invite à vous souvenir désormais de ce que vous vous devez!
Elle rougit un peu et répondit :
— Je m’en souviens, monsieur, quand je vais voir André.
— Non! dit-il avec violence, et votre devoir est de ne fréquenter que des gens à ma convenance !
— Il est des obligations supérieures à celle-là, monsieur!
Il lui jeta un regard atroce; mais comme au bruit des voix Camille s’approchait, il la quitta.
Ce coup fut moins outrageant que douloureux pour Juliette. Sa conscience, sa fierté la défendaient contre l’injure ; mais elle se trouvait maintenant dans l’impossibilité de payer à Duchêne les frais de l’éducation et de l’entretien d’André.
Il lui fallait toute sa fière réserve pour que son père. Élise, Lequilly, le colonel, ne vissent pas son dénument au milieu du luxe qui l’environnait. Dans tout ce qui ne paraît pas, elle manquait de l’essentiel ; pour l’argent de poche, quand elle était réduite à le demander, Frain-ex ne lui donnait jamais plus de cinq francs.
Il se fortifiait surtout dans cette politique mi-
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sérable par le souvenir des cinq billets de banque refusés par Claude, et par la pensée d'André. Elle lui avait parlé, dans les premiers jours, des trois raille francs remis au sculpteur pour l’éducation du fils de Marchai ; il voulait qu'ils fussent les derniers.
Après déjà deux ans, cette somme était épuisée. Claude, Juliette le savait, gagnait peu, et payait lentement quelques dettes laissées au Puy. Elle se résignait à tenter auprès de son mari une prière ou une réclamation, quand elle s’en vit toute voie fermée par cette attaque inattendue, qui rompait en même temps ses douces et nobles relations avec Claude.
Demanderait-elle de l’argent au ministre? Il en remettrait avec promptitude, et sans doute avec trop de plaisir !
Elle se sentait comme enveloppée dans un réseau de délicatesses infinies, et se résolut enfin à attendre. Duchône allant peut-être au devant de ses craintes, lui avait dit la veille qu’il achetait des rentes.
Elle prit la plume et écrivit à André une lettre tendre, en le priant devenir désormais la trouver le dimanche vers deux heures au jardin des Tuileries, dans l’allée de Diane.
Cependant les soirées de l’hôtel Montmaur doublaient de bruit et d’éclat. Toutes les semaines des noms nouveaux et des figures inconnues venaient s’incliner devant Juliette.
Condamnée au rôle de maltresse de maison, elle s’y tenait strictement. On la trouvait belle, sérieuse et point spirituelle.
La conversation dont Frainex n’avait pas recueilli les fruits attendus, s’était éparpillée avec les railleries des causeurs et les diplomatiques sourires des jeunes gens graves.
La jeune femme se réfugiait de cette accablante compagnie dans les livres, dans l’amour de sa fille grandissante, qui annonçait une heureuse nature; dans les entretiens de Claude, et dans les tendresses d’André.
Pour répondre au désir de Lequilly, elle tâchait d’intéresser Élise à ses lefctures, à ses idées, de l’arracher à l’oisiveté, la plus terrible entre les maladies des femmes. Elle lui mettait en lumière son mari, elle s’attendrissait en parlant de ce diamant dédaigné.
Parfois, à ses paroles, une fugitive émotion, un soupir soulevait le sein d’Élise ; mais c’était le plus souvent la compassion mêlée de quelque embarras qui l’animait. Elle croyait sérieusement à la folie de son amie.
— Ne t’exalte pas, répondait-elle. J’entends dire que les femmes doivent mettre à leur imagination des brides comme à leurs chapeaux.
Songe à ta santé !
Ou bien se dérobant derrière un éclat de rire.
— Voyons, ma chère, un peu de prudence ! tu me cbarges-là de faire ta cour à mon mari !
D’ailleurs, Feprenait-elle, qui connaît mieux que moi ses qualités? Qu’il prenne seulement un peu d’ambition, qu’il se guide sur le tien, et il fera le meilleur des époux.
Mais Élise entendit plus respectueusement
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une courte exhortation de Frainex, à qui elle rapportait un jour en riant les paroles de Juliette. Il ne voulait pas de cette légèreté qui pouvait le compromettre.
— Madame, lui dit-il très-froidement, gardez, je vous prie, les conyenances avec votre mari, ou nous rompons !
Dès lors, à intervalles plus rapprochés, les prévenances et les amabilités d’Elise vinrent réjouir le cœur de Lequilly qui, avec effusion, en remercia madame Frainex.
La saison des champs fut courte cette année.
Le châtelain de Redon retourna de bonne heure à Paris, pour se rappeler à la mémoire du duc et du prélat.
Au 1®' janvier, M. Frainex de Montmaur, conseiller-général de la Haute-Loire, fut nommé chevalier de la Légion d’honneur.
La croix reçut à l’hôtel de la rue de Preshourg l’hommage consacré d’un dîner d’apparat, où Juliette subit les compliment que tous les invités crurent devoir à la femme d’un chevalier, filleule d’un ministre.
Les luttes intérieures n’avaient point transpiré au dehors ; personne ne douta de la participation de madame de Montmaur à la gloire de sa maison, pas même Élise et M. Sandrié, à qui Frainex, plus jaloux encore de ses secrets domestiques depuis son entrée dans le monde d’Oudenarde, donnait de meilleures nouvelles de sa femme.
— Écoute, ma fille, lui dit-il à part après le dîner, je suis content de toi : .te voilà rendue à te,; devoirs d’épouse ; j’ai cinquante-cinq ans de moralité, trente ans de commerce ; si tuas obtenu le ruban pour ton mari... ne t’en défends pas... laisse-moi parler... tu dois l’obtenir pour ton père! Sans sa mort prématurée, ta pauvre mère me l’eût donné déjà!
— Ma chère Juliette, vint lui dire aussitôt le colonel Lamb, l’œil éteint, je me sens aujourd’hui plus heureux que jamais de vous avoir mariée — plus heureux que si j’eusse obtenu la cravate de commandeur que j’attendais !
— Ma bonne amie, lui dit Élise, à couper pour * Emile un centimètre de ruban de plus, ton parrain n’aurait pourtant pas ébréché ses ciseaux!
Plusieurs femmes encore parlèrent fort vivement dans l’oreille de Juliette des droits de leurs époux à la croix ; et chacun des époux, sa femme ayant parlé, inclinait sa tête avidement souriante vers la filleule ministérielle.
Un moment après, dans un boudoir voisin, elle surprit Camille : un bout de papier rouge à la boutonnière, U se saluait dans la glace avec beaucoup de considération.
Frainex parut à tous fort au-dessus de son triomphe : il ne laissa voir aucun reflet de ce ruban sur son blême visage.
Cinq cent mille francs de gain qu’il conquit à la Bourse .en trois mois s’ajoutèrent à cette bonne inauguration d’année : il avait retrouvé le duc de C... dans des dispositions bienveillantes. Ce grand seigneur qui semblait content de la cour que lui faisait le plébéien, et de sa pénétration à saisir les énigmes, avait pourtant un motif plus grave de lui être agréable.
Voltairien à désespérer la marquise qui disait pour lui le quart de tous ses chapelets ; dans l’intimité railleur, à peine poli, des choses saintes, il était extraordinairement sérieux en matière poli-
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tique; il avait une foi ; c’était son horreur ducale de la démocratie, et sa passion d’en étouffer la croissance par toutes les voies. A ses yeux la vieille aristocratte se mourait, elle était morte ; contre l’invasion populaire il ne restait plus qu’un ennemi debout.
— Comptons avec le fait, se disait-il. A cette heure la bourgeoisie tend visiblement à reconstituer la noblesse; c’est sa loi fatale, son devoir; et ses ridicules disparaissent dans le mouvement de ce grand rôle. Les moyens, nos successeurs les entendent parfaitement : avec les titres, bonne source de respect, mais dont ils ne prennent pas vraiment assez, c’est la richesse, mère du pouvoir, ce sont des fortunes orientales, écrasantes, immuables qu’il faut élever par la grande industrie, et, avant tout, par quelques bonnes lois, telle que le droit de tester qui est le pur retour à notre droit d’ainesse.
Il appliquait sa doctrine. Tirer un homme de la misère et du néant lui paraissait le plus abominable des crimes; mais à un riche, il disait ; • Vous avez deux cent mille livres de rente, mon ami ; enrichissez-vous donc ! Ayez en tôt quatre cent, douze cent mille, tout le possible , *> et il le servait volontiers ; deux ou trois fortunes colossales lui étaient redevables d’une part de leur insolence.
Le descendant des Montmaur l’intéressa à première vue ; l'homme avait déjà quatre millions, une forte odeur d’ambitieux, et paraissait construit pour la marche. Sans prendre la peine de lui donner ses raisons, il l'obligeait. Celui-ci, en
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empochant le bienfait, se croyait simplement séduisant et habile.
A ses questions finement posées touchant les actualités diplomatiques , le duc avait souri d’une finesse égale, incliné imperceptiblement la tête à certains mots, et Frainex, muni de la sorte, avait joué. Non pas qu’il n’y eût mis du sien, quelque divination, quelque audace ; mais si ce n’était pas là absolument jouer à coup certain, comme sur avis de ministre, ce n’était pas non plus braver trop insolemment le hasard.
Devant ce demi-million et son ruban, il se rit un peu de Lavonne, qui, en lui refusant ses épaules, avait cru le tenir anéanti. Un duc, une marquise l’avaient pris sur les leurs.
Il savourait le charme de se sentir ainsi porté, quand tout à coup, il se vit par terre.
Un des députés de la Haute-Loire, celui de Brioude, était mort le matin.
— Me voilà à la Chambre! pensa Frainex.
Il ne s’agissait plus de discrétion : des premières grâces de madame d’Oudenarde à celle-ci l’intervalle était suffisant ; la circonscription de . Brioude, vraiment choisie par le ciel : le château de Terreblanche n’ayant qu’à étendre les mains pour la prendre, la donner; les semailles enfin qu’il faisait lui-même au chef-lieu depuis près de trois ans, — bonnes œuvres, nominations de créatures, conseil général, discours agréables, grand train de maison, renom de talent, parenté ministérielle, — devaient lever. Quelle que fût l’attitude du ministre et du préfet, la victoire ne pouvait manquer avec l’appui de la marquise.
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Le liant prélat Bassi, homme d’action, se chargea des ouvertures, prit madame d’Oudenarde au petit lever, et se vit de haut renvoyé à ses propres affaires ; huit jours entiers on lui battit froid.
Elle était marquise jusqu’au bout des ongles et éprouvait un éloignement insurmontable pour Frainex dont elle n’avait bien éclairci les origines que depuis peu.
— 11 est peut-être Montmaur! lui disait son mari.
— Mais très-assurément fils d’employé de bureau! répondait-elle; et son grand-père était revendeur aux Halles !
Quelque jalousie des libéralités du duc envers lui la piquait aussi.
Ce parvenu, d’ailleurs, possédait une singulière façon de s’ouvrir les portes malveillantes. Sans doute, la marquise qui se sentait vaguement pénétrée jusque dans ses abîmes d’avarice, s’élevait fort au-dessus de l’opinion qu’un Frainex pouvait concevoir d’elle ; aux colonies, les belles blanches se mettent fort tranquillement au bain sous les yeux de leurs nègres. Mais c’étaient surtout cette tête apprêtée, impassible, d’expression parfois hautaine, ce ton parfait d’un homme de rien qui la blessaient dans sa propre dignité.
— De quel droit une si belle surface sur un si méprisable fonds? pensait-elle. Avec le parchemin Montmaur et le ruban rouge, elle le crut grandement remboursé de ses quatre-vingt mille francs. Elle se souvenait d’un de ses aïeux qui, ayant rendu à Louis XIV un service des plus in-
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times, n’avait reçu du roi que le cordon du Saint- Esprit, et s’en était fort bien contenté.
— Dites à M. Frainex, répondit-elle vertement au prélat, que je ne saurais en ce moment m'occuper de politique! D’ailleurs le vicomte deLaurangon, notre ami, va probablement nous demander notre aide dans la Haute-Loire, en même temps qu’il aura celle du gouvernement.
Frainex pâlit sur cette réponse, rapportée par Monsignor Bassi. Il la médita, l’approfondit, s’en tortura un jour entier, et baissa la tête ; le duc, qu'il venait quelques jours auparavant de tâter sur la députation, lui avait répondu avec un de ces regards par lesquels on rappelle à l’ordre un obligé trop avide, « que c’était là affaire àmadame d’Oudenarde. « Il fallait se résigner et attendre, car de présenter sa candidature, d’engager la lutte, le bon sens le lui défendait ; c’était la rupture avec le salon de la rue Bellechasse, et une humiliation presque assurée devant sa femme , devant Lavonne', devant la Haute-Loire et devant la France ! c'était peutêtre le retour de .sa déveine du passé. Il s’abandonna à cette reculade de joueur tremblant.
Un moment il pensa à tourner tête , à revenir à la démocratie , celle de sa jeunesse. Et si quelque succès eût pu s’en attendre, la volte-face était faite. Mais il présentait depuis trop longtemps le dos à la démocratie pour être connu d’elle.
Ce jour-là, son titre de descendant de la baronne , son génie même lui parurent choses presque misérables.
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— Un nom ! un nom ! s’écriait-il tout frémissant, c’est là le trône !
Il se, désespéra a\issi d’«n être encore seulement aux pourparlers avec le fameux Crédit'*' et de ne pas tenir en main une de ces immenses fortunes , grâce auxquelles on abat à ses pieds le sort , les .électeurs , les ministres et les marquises.
Le lendemain, il avait retrouvé son sang-froid : madame d’Oudenarde était une conquête k reprendre. Sa froideur envers lui ne lui avait pas échappé : mais trop paisiblement il s’était confié pour l’adoucir à sa force et au temps.
— Peut-être attendait -elle une suite aux quatre-vingt mille francs de l’entrée ? Il était tout prêt à laisser tomber sur le parquet de ce salon, pour ces nobles mains rapaces, quelques diamants de son manteau , à la façon de Buckingham ; mais encore l’exécution de cette bonne idée avait-elle sa difficulté : il y fallait trouver une enveloppe qui valût pour le moins celle de l’intendant concussionnaire. Et le' duc de C..., depuis son retour d’Oriept , ne s’était-il pas d’ailleurs remis à parler à son amie la riche langue de ses sourires et de ses regards qu’elle ■comprenait depuis si longtemps ?
Il chercha patiemment une seconde 'brèche à la place, et .un matin, quand elle lui apparut, il s’étonna de ne l’avoir pas découverte plus tôt : il se frotta les mains ; le glorieux salon de la rue Bellechasse feignait d’ignorer l’existence. de madame de Montmaur; il allait l’y introduire, et
par ce coup même conquérir la sympathie effective de la marquise !
Le plan lui semblait aussi brillant qu’aisé : il voyait aux mains de Juliette les livres les plus agressifs contre les doctrines de l’hôtel d’Oudenarde, et, sans connaître autre chose de ce singulier esprit, il imagina de tirer le bien du mal, et le plus riche parti de ces lectures qu’il ne pouvait plus empêcher. Le don d’observation ne lui manquait pas. Si la nature trop haute de sa femme échappait à sa vue, il pénétrait comme chez lui dans celle de la marquise, et il y avait reconnu, après l’avarice, cette pente des ardents de toute religion à « sauver des âmes. »
Madame d’Oudenarde ne s’y ménageait guère; c’était là, après l’interminable exhaussement de sa fortune, le premier de ses soucis. Active, remuante , prêcheuse , avide d’influence, chargée d’une grande réputation à soutenir ; convaincue aussi, elle « sauvait des âmes » avec d’autant plus d’aise , elle les invitait d’autant plus vivement aux spectacles , aux festins du ciel que les places ne lui en coûtaient ni un centime de ses millions, ni un plat de ses dîners : Dieu faisant seul toute cette dépense.
Frainex allait remettre l’âme de Juliette entre ces mains bénies.
Malheureusement l’heure était déjà trop avancée pour entrer en campagne. Les salons se fermaient, et la marquise se proposait, sans toucher à Terreblanche, de partager la belle saison entre les châteaux de ses trois enfants ; l’un au fond
de la Bourgogne, les deux autres en Bretagne, non loin d’Auray.
A Redon, Frainex eût entendu de trop près le bruit de l’élection de Brioude. La Bourse, l’affaire du Crédit, d’autres soins le retenaient à Paris. Il, 'y fit rester toute sa maison.
Un manieur de millions se voit parfois en disette d’un billet de mille francs. Deux fois déjà, avant son premier succès de bourse, Frainex, grâce à son luxe , s’était trouvé contraint à la gène d’un emprunt, lorsqu’il tenait en portefeuille les trois cent mille francs de la dot de sa femme.
La sollicitude paternelle et fort bourgeoise de M. Sandrié, qui, par la facilité de son gendre, resta maître de la rédaction du contrât, avait séparé et immobilisé cette dot par une clause qui en soumettait le déplacement à la signature de sa fille, et sauvegardait ses'trois cent mille francs, tout en lui réservant ses droits sur la fortune de son mari.
C’était l’effet d’une observation de son notaire, qui regardait tous les hommes supérieurs comme des casse-cou. Certes, M. Sandrié ne distinguait pas clairement cette tare au génie de son gendre, qui avait eu la sagesse de devenir millionnaire; mais l’observation le toucha; il se prémunit.
Frainex lui avait laissé tout l’espace et toutes les satisfactions possibles; il ne songea que
peu à cette clause dès les premiers temps de son mariage : le caractère de Juliette s’annoncait si bien !
Maintenant il s'exaspérait comme d’une nouvelle luuniliation contre ce lien blessant pour son autorité, et dont sa femme pouvait faire une arme; il souhaitait avec passion le libre maniement de cet argent.
Un jour, ganté, en tenue de cheval, l’airpressé, avec l’indifférence d’un homme qui attend si peu que rien, il présenta poliment à Juliette un papier à signer ; elle le lut ; c’était un acte par lequel sou mari prenait la disposition de sa dot.
Sa surprise fut grande : elle comptait donc pour quelque chose sous ce toit ! Sans doute elle n’avait pas le droit de signature sans l’autorisation de son mari ; mais celui-ci pouvait avoir besoin de l’autoriser et même de l’inviter à signer !
— Pourrais-je apprendre quel est le but de cet acte, monsieur? denianda-t-elle.
— Simplement, madame, de faire valoir un capital jusqu’ici resté à peu près en friche.
— Permettez-moi d’y réfléchir.
Il n’insista pas. *
A ce moment, Camille tomba gravement malade. Quatre jours elle le veilla en mère jusqu'au péril passé. Frainex lui en fit ses compliments.
— Voilà, dit-il en montrant le lit du malade à Lequillv qui entrait , voilà la vraie place de la femme !
— Bon, répondit celui-ci, mais quand nous nous portons bien?
Il rendit la main pendant deux mois, par un effort considérable sur lui-même. Juliette trouva de l’or sur sa cheminée, une sorte de dégel autour d’elle, et même tout à fait monté en politesse le jeune Camille qui lui servait spontanément de thermomètre.
Elle s’empressa d’envoyer l’or à Duchêne.
Un mî^tin de ce beau temps, la petite Jeanne jouait dans le jardin auprès de sa mère. Frainex se montra, prit l’enfant, et, en la caressant, la porta jusqu’à son cabinet. Jeanne appela sa mère, qui suivit.
Après quelques mots de haute politesse, il lui présenta de nouveau l’acte de cession. Elle dit n’avoir pas encore pris de décision.
— Je le regrette, reprit- il; je suis pressé d’accroître la fortune de mes enfants.
— Ils ont déjà chacun cent mille francs de rente, monsieur !
Il réprima un mouvement d’impatience, et se plaignit avec douceur d’une dureté obstinée qui le réduisait aux représailles.
Il lui rappela sa belle conduite auprès du lit de Camille.
— Votre dévouement, ajotita-t-il, a donc deux mesures ?
— Oui, répondit-elle.
— Si vous croyez pouvoir vous occuper de ma demande, — que ce soit prudemment, je vous prie, et sans faire entrer grand monde dans ces questions intimes.
— Pourquoi cette prière ? dit-elle ; vous connaissez mes habitudes de silence !
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- • Oui, et je vous en remercie. Lorsque vous aurez pris une détermination, si elle n’est point contraire à mon désir, vous trouverez cette pièce à signer dans le tiroir que voici.
Il mit l’acte dans un tiroir de sa table de travail. Juliette se retira.
Les idées de politique intérieure fourmillaient dans la tête de Frainex. Sauf celle du respect pour les droit d’autrui, qui eût été la bonne, sauf l’idée de la loyauté, il les avait toutes. Ainsi, depuis quelque temps il observait Juliette, et les jeunes gens qui , dans le monde, tournaient autour d’elle.
Un double sentiment le poussait par toutes les racines de son amour-propre il tenait à son honneur conjugal ; mais la passion du commandement, son intérêt mêlé de ce honteux désir de voir notre ennemi se dégrader, lui faisaient souhaiter malgré lui quelque intrigue de sa femme qu’il saurait surveiller, arrêter à l’instant juste, tourner à son propre avantage.
Son attention avait redoublé depuis ce dernier refus d’une signature qu’il voulait maintenant avec fureur.
C’est ainsi qu’un dimanche, errant à la découverte, il aperçut dans le jardin des Tuileries André et Juliette. L’enfant avait grandi au point qu’il le prit de loin pour Claude, Il eut un moment d’émotion.
Presque aussitôt il reconnut son erreur. Claude lui-même le frôla sans le voir, et se masqua derrière un arbre ; il était pâle,- ses yeux se fixaient
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ardemment sur l’allée de Diane où se trouvait la jeune femme. ^
— Elle est aimée, se dit Frainex; aime-t-elle?
Il avait jusque-là parfaitement méprisé ce jeune homme pour la bassesse de son origine et pour son extérieur qu’il trouvait champêtre. Sans l’humiliation des cinq mille francs refusés par lui en présence de Juliette, il eût fini peutêtre, malgré l’adoption d’André , par oublier son nom. Mais pette humiliation lui tenait au cœur; et ce nom , il le savait, commençait à percer.
Claude avait écrit, dans un grand journal, deux articles d’économie politique fort remarqués pour la hardiesse et l’originalité des vues. Frainex en’ souffrait vaguement depuis trois semaines qu’il les connaissait ; en ce moment il ne put se défendre d’une douleur plus vive : il songeait à la folie féminine, à cette bizarre mademoiselle de la Chaux, dont il avait lu l’histoire dans Diderot, et qui se passionna jusqu’à en mourir, pour la grossièreté, la laideur et l’hébreu de Gardeil.
Comme quatre heures sonnaient, Claude sortit du jardin, se dirigea vers le Palais-Royal. Juliette et André prenaient en même temps la route opposée par la place de la Concorde.
Depuis que madame Frainex avait cessé ses visites chez le sculpteur, Claude allait ainsi aux Tuileries le dimanche rassasier secrètement sa soif de la voir. Son amour s’enflammait. Ni les v travaux littéraires, ni les premiers succès, ni les occupations de sa gérance, un labeur énorme, ne parvenaient à l’en distraire.
Parfois, jetant là livres et pensées, il allait, à la nuit tombante , errer aux abords de l’hôtel Fraiuex. De folles idées de tomber aux pieds de Juliette, de l’attendrir, de l’arracher sur l’heure à sa chaîne, obsédaient son cerveau brûlant. Elle passait; la pudeur, la dignité, une paix souveraine s’exhalaient d’elle ; et, sans être aperçu, il s’éloignait, apaisé jusqu’au lendemain.
Juliette ne soupçonnait ni cette passion, ni ces poursuites; mais les entretiens élevés de Claude lui manquaient; avec André elle parlait de lui, de ses travaux ; elle se laissait aller plus librement à sa sympathie pour cette nature douce et puissante , cet esprit viril et ce cœur d'enfant, pour ce dévoùment sans effort, pour toutes ces beautés jadis placées et chéries dans un autre, et qui n’avaient vécu, hélas ! que dans sa propre imagination.
Rien dans les allures de Frainex ne trahit sa découverte ; il suivait diplomatiquement une piste qu’il avait vainement cherchée dans les salons et qui pouvait le mener à ressaisir une partie du terrain perdu.
Le dimanche suivant, après déjeuner, il se préparait à sortir. Élise lui avait donné un rendez-vous et demandé quatre mille francs dûs à sa modiste ; elle l’attendait dans un petit appartement de la discrète rue Pigalle, où ils se voyaient d’ordinaire; il passerait une heure avec sa maîtresse ; puis, pour juger du point où en étaient son honneur de mari et les affaires de Claude, il rabattrait de la rue Pigalle sur les Tuileries, à son poste d’observation. De toute la
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semaine, il le savait, Juliette, uii peu souffrante, n’avait point mis le pied dehors.
Comme il prenait ses gants, il la vit dans le jardin de l’hôtel lire un mot qu’un domestique venait de lui remettre. Elle montra aussitôt une vive agitation, se fit apporter son châle et son chapeau et sortit.
Il alla après elle ; elle monta dans un fiacre ; il en prit un lui-même et donna ordre de suivre.
Elle descendit devant le numéro 95 de la rue de la Pépinière. •
Le logement des deux amis se composait de deux chambres au cinquième étage : celle de Claude à l’entrée.
Au rez-de-chaussée, dans le salon du sculpteur, Juliette ne trouva que l’aîné des enfants, qui lui apprit que son père et sa mère étaient dehors, l’un pour une affaire pressante, l’autre pour un achat de remèdes.
Elle monta palpitante les cinq étages : Claude lui ouvrit la porte; elle courut au lit d’André. Il était dans le délire d’une fièvre cérébrale, qui s’était déclarée le matin ; le mal avait déjà bouleversé ce beau visage.
Elle l’entoura de ^es bras, en larmes, avec toute l’agitation de la douleur maternelle , et le tint ainsi un moment contre son cœur.
A ce contact, l’enfant peu à peu s’apaisa, fixa sur elle ses grands yeux, qui semblèrent sourire dans le rêve, puis il s’assoupit.
— Il reposera quelque temps, dit-elle à Claude qui pleurait aussi. Oh! Dieu nous le rendra! Je cours chercher mon médecin.
Ils passèrent dans la première pièce.
— Jusqu’à mon retour, ajouta-t-elle, continuez à lui tenir de la glace sur la tête.
En parlant ainsi , sa main qui s’agitait un peu fébrilement frôla celle du jeune homme.
Il frémit de tout son corps, et s’appuya contre un meuble comme si les jambes lui eussent manqué. Elle s’arrêta avec quelque trouble.
— Oui, murmura Claude, par mots entrecoupés, en se parlant à lui-même ; hier, je me suis résolu... à quitter mon cher André... à partir pour d’autres pays... pour l’Allemague... afin... d’y étudier.
Tout à coup, sans transition, pressant ses mains sur sa poitrine :
— Je souffre ! dit-il avec un cri étouffé. Et ses yeux révélèrent tout.
Le front de Juliette se colora d’une rougeur de pourpre ; ses paupières s’abaissèrent comme un voile ; elle demeura quelques secondés interdite.
La porte était restée entrebâillée : un pas s’entendit dans l’escalier ; Frainex entra.
Il examina la chambre et les personnages, puis , dans une attitude de juge, dit à Juliette :
— Vous ici, madame!
Revenu le premier de cette surprise, Claude, tournant le dos à la jeune femme, s’avança sur lui, les yeux chargés de mépris et de fierté. Cet honnête regard suffit à tranquilliser le mari dont le visage ne sourcilla pas.
— Monsieur Hortan, dit Juliette, obligez-moi d’aller prendre mon médecin, M. Hardy, rue
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Taithout, G. — Et se tournant vers Frainex ; — — Vous avez bien fait de venir : André est malade.
Son ton, en prononçant ces mots, fut si simplement assuré, que Claude, après un moment d’hésitation, s’éloigna.
Elle entra dans la seconde pièce, Frainex l’y suivit, parut regarder l’enfant avec attention et revint silencieusement sur ses pas.
— Madame, dit-il enfin très-gravement, je devais m’attendre à ceci; il y a de la logique dans les choses. De cet hôtel du Puy où vous fîtes autrefois appeler ce jeune homme, à cette chambre où il vous appelle lui-même, il n’y avait qu’un pas, et vous l’avez franchi... Vous ne me comprenez pas, reprit-il à un geste de sa femme; si je ne vous croyais encore digne de mon nom, ce n’est point à des paroles que j’aurais recours! Il s’agit surtout ici de votre considération, et vous voilà compromise pour la seconde fois. Avec une sollicitude dont votre cœur ni vos yeux ne paraissent se douter, j’ai pu dérober au monde les déplorables luttes de mon foyer. Vous, madame, vous prenez soin d-e les afficher ! Que, sans tenir compte de votre mari, vous ayez cru pouvoir vous charger de cet enfant, cela est inouï ; mais que par suite d’une si grave légèreté, vous vous trouviez dans cette chambre — une indiscrétion de concierge suffit pour vous perdre et pour souiller mon nom !
— Monsieur, répondit-elle, le jugement du monde n’ajoute et n’enlève rien au véritable honneur; cet enfant a des droits sur moi; je
l’aime; et, vous l’avez vu, il est peut-être en danger de mort.
— Madame, il ne manque pas de garde-malades à Paris. Une femme soucieuse de sa considération y eût pensé... ou bien, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, et dlin ton très-imprévu, si un trop vif désir la pressait de courir ellemême auprès de son protégé, elle eût d’abord prié son mari de l’accompagner.
•hiliette demeura très- surprise.
— Monsieur, dit-elle après un moment, voilà une bonne pensée que je regrette infiniment de n’avoir pas'eue, et dont je profite p^||^ vous prier de m’accompagner ici quand je devrai m’y rendre ; car M. Hortan, dès la convalescence d’André, si le pauvre enfant se rétablit, quitte Paris pour l’Allemagne.
Il mit quelques moments à inspecter la chambre.
— Comment n’être pas malade dans un lieu si peu aéré? dit-il. Ne trouverait-on pas dans la maison un logement plus sain ?
— Probablement ; mai's ni André, ni son pro • tecteur... ni moine sommes assez riches...
— Allons ! interrompit-il avec un accent brusque qui semblait vouloir dérober un mouvement de sensibilité , il fallait ne pas me faire mystère de vos bienfaits !
Elle répondit après un silence ;
— Je vous remercie pour ce bon sentiment..
Autoriseriez-vous André à venir, après sa guérison, me voir quelquefois à l’hotel?
— .,. S’il est de manières convenables!
Le médecin se présentait accompagné de madame Duchêne et de Claude. ' ,
Devant le visage de Juliette, animé d’une expression paisible, qui lui parut de la joie, Claude fut pris d’une violente palpitation de cœur, et se retira auSsitôt.
Le soir, après être rentrée chez elle sur la foi du docteur, Juliette reçut par sa petite Jeanne une enveloppe contenant six mille francs en billets de banque que lui envoyait Frainex.
— Quelles émotions et quelles surprises !
Quoi ! ^t homme avait manifesté un bon mouvement oTme !
Elle éprouvait mille sentiments divers ; la pensée de l’amour de Claude la troublait, inquiétait sa conscience, sa pudeur, lui grandissait l’action de son mari, dont la dureté, d’ailleurs, semblait depuis quelque temps s’adoucir.
Elle voulut le remercier, et entra dans son cabinet dont la porte était ouverte ; il ne s’y trouvait pas. Le tiroir de la table, où naguère il avait devant elle renfermé l’acte de cession, frappa sa vue. Elle l’ouvrit, y prit l’acte et fiévreusement, avec cette irréflexion propre aux natures généreuses, le signa.
Frainex ne parla pas de cette signature, si habilement amenée; il avait repris son masque d’indifférence. Le silence lui semblait plus de mise que jamais après un coup si bien porté, et qu’il fallait abandonner à ses suites naturelles dans cet esprit qu’il sentait touché. Il la tenait par la reconnaissance, pensait-il, si elle aimait
réellement André ; que sa tendresse pour cet enfant me fût qu’affectation et arme de combat, il lui avait politiquement saisi cette arme entre les mains; et la signature lui était acquise!
Il escorta tous les jours Juliette auprès d’An- dré. Claude, avant leur arrivée, sortait. A peine si d’une rue voisine il entrevoyait la rapide silhouette de celle qui faisait toute sa vie. qui savait maintenant son amour, qu’il avait offensée sans doute, qui allait l’oublier, et que son mari paraissait avoir reconquise !
Un matin qu’elle était venue seule , Claude se trouva devant elle sur le palier du premier étage; il descendait, une valise à la main.
Comme il s’était arrêté et ne parlait pas, elle lui dit d’une voix un peu tremblante :
— Comment l’enfant a-t-il passé la nuit ?
— Bien, répondit-il; il est hors de danger... maintenant vos mains seules, votre cœur s’occuperont de lui; je vous aurais écrit... Je pars !
Elle s’inclina avec un attendrissement pudique.
Il la laissa passer. Quand elle eut disparu dans les détours de l’escalier, il s’agenouilla, baisa la place où ses pieds s’étaient posés, puis descendit en comprimant ses sanglots.
Un moment après, André pleurait dans les bras de Juliette.
— Vous m’avez sauvé la vie, ma chère mère!
lui dit-il; mais Claude aussi était mon père... et pourquoi nous a-t-il quittés?
Elle lui dit ce quelle put en le calmant par des tendresses.
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On l’avait déjà transporté dans une chambre spacieuse et gaie du second étage.
Lorsque, entièrement rétabli, il dut se montrer pour la première fois à l’hôtel Montmaur, Juliette prépara doucement son beau-fils Camille à cette visite. Frainex venait de quitter Paris pour la Haute-Loire, où l’appelait la session du conseil général.
Camille était déjà un assez grand garçon, vêtu et peigné d’une façon irréprochable, tout composé de bonne tenue, de silence et d’airs glacés. Depuis peu, U pariait quelques louis sur le turf, et commençait à fumer des londrès, tout en continuant de baiser la main de son père.
— Traitez André afifectueuseraent, lui dit-elle. II vous aimera beaucoup.
— Un va-nu-pieds! murmura le jeune descendant de la baronne.
— Nous le chausserons! répondit Juliette; mais, mon ami, appliquez-vous à regarder les gens surtout à la tête et au cœur.
Le plus surpris des hommes fut M. Sandrié, quand il trouva le petit Marchai chez sa fille.
— Je commence, dit-Il au colonel, à ne plus rien voir dans la manœuvre de mon gendre. Il ne se présente pas à la députation de Brioude, que, de son château, il pouvait enlever haut la main, et il passe son temps à ramasser ici les petits gueux de la rue. Qui gouverne donc chez lui?
— Ce n’est pas au chemin qu’ils prennent que doivent se juger les politiques. Attendez-les au but! dit le colonel, qui n’avait pas cessé d’admirer son homme for4.
La fin de l’année fut encore plus indulgente à Frainex que ne l’avait été le début : il conquit trois millions à la Bourse, Le due , en effet ,
était resté à Paris. Malheureusement cette main
bienveillante, qui lui passait sous la table les bonnes cartes du jeu, allait quitter la partie.
Une paralysie surprit l’ancien ambassadeur après le sourire qui venait de compléter le troisième million de son protégé.
Il s’alita avant que celui-ci lui eût révélé ses projets sur le Crédit ***.
Ce fut une douleur tempérée pour Frainex. Il voyait l’opération enfin mûre, bonne û cueillir, et sa haute prudence se trouvait avec plaisir affranchie du soin d’en parler aux seules oreilles qui eussent le droit de la connaître.
Quelque orgueil l'agitait à contempler dans sa réalité sonnante le profit qu’il avait su tirer d’un homme de ce nom, de cette situation, de cette finesse, et sans rien donner de lui-même! Car c’était là la fleur de la force à ses yeux : se garder tout entier, en contraignant les autres de se livrer de la tête aux talons. De son côté, M. de
C..., la veille encore de sa paralysie, riait tout seul de la force de Frainex qu’il connaissait des talons à la tête.
L’opération financière fut enfin réalisée.
Elle ne sortait pas de ce procédé vulgaire et presque toujours heureux, grâce à l’aveugle avidité de l’argent : ramasser peu à peu et dans les ténèbres le plus grand nombre des actions dépréciées, surprendre au bon moment les détenteurs des autres par un beau dividende inattendu, lancer de nouveau l’affaire à bruit de trompe, et revendre cher ce que l’on a acheté bon marché : Frainex jugeait inutile d’y dépenser plus de génie.
Avec sa fortune et ses gains de bourse, il atteignait maintenant à la taille d’un homme de huit millions, et se voyait plus haut du quintuple au terme de six mois, qui, d’après ses calculs, lui étaient nécessaires pour relever le Crédit.
Tout ce qu’il possédait y fut engagé avec l'audace des joueurs en veine, et avec ce respect pour eux-mêmes des gens qui ont longtemps médité leur volonté qu’ils estiment infaillible. Il signa, en outre, pour deux millions de billets.
Cent mille francs furent seuls distraits au profit du prélat romain, alors en quête de fonds pour l’établissement d’un couvent de Thaborites, le seul des couvents en ites qui manquât encore à Paris. Mais, eu remettant au prêtre un bon sur la Banque, Frainex qui, entre autres services, voulait pour Juliette cet introducteur indirect dans le salon de la rue Bellechasse, exprima
pour la première fois son très-\if chagrin de se voir méconnu par madame d’Oudenarde. *
Monsignor Bassi, qui le sentait venir, s’agita un peu sur son fauteuil de tapisserie, bel ouvrage de madame d’Oudenarde elle-même dans les instants de liberté que lui laissait la confection des chaussettes pour les petits pauvres catholiques. Depuis l’échec de sa tentative pour faire de Frainex le député de Brioude, il éprouvait quelque poltronnerie devant la hautaine marquise •, il répondit avec douceur :
— Elle est vraiment par trop grande dame.
' Nous lui prêcherons l’humilité chrétienne et le respect du talent.
— Je sais, reprit Frainex, que M. de Clairvault,
^ le député d’Auray, pense à donner sa démission.
— C’est un saint! Le)bruit court, en effet, de quelques pourparlers pour faire de lui un colonel de l’armée pontificale; il a, paraît-il, inventé un petit canon-revolver qui tuerait ses quarante hommes par minute, répondit le prêtre.
Il s’étendit beaucoup sur le péril du temporel et sur le providentiel perfectionnement des canons et des fusils, juste à l’heure oü l’on ne pouvait sauver que militairement le spiritualisme de l’Église éternelle.
— Il faut être aveugle comme un impie pour ne pas voir là le doigt de Dieu! continua-t-il.
. Frainex impatienté le ramena.
— Ce n’est point dans les casernes de Rome, dit-il, que se tranchera la question, mais dans le Palais-Bourbon de Paris. Il vous y faut des hommes.
MADAME FRAINBX
• , — Ah! ah des hommes, mon bon monsieur!
Oü cela se trouve-t-il, je vous prie, par ce temps de peste morale? Nous connaissons bien certaines gens, moitié souris, moitié oiseaux, qui veulent relever de nous pour le principe sacré de conservation; — j’entends conservation de leur pou- • voir, de leurs palais, de leurs écus, de leurs broderies, de leurs danseuses ; — mais des hommes entiers, véritables, maniables, des hommes de Dieu seul, qui donc nous en fera? disait monsignor Bassi, se refusant encore à comprendre.
Frainex mit bas les formes.
— Il en est de tout faits ! répliqua-Ml trèsvertement. En voici un et prêt à tout pour la cause! La marquise, par ses deux enfants, gouvernera Auray et l’élection : vous ne l’ignorez pas !
Le prélat caressait entre ses doigts le bon de cent mille francs ; il était fils d’un troisième majordome de cardinal, et avait été élevé dans la crainte du Seigneur. Ce ton de maître le subjugua net; il parut aussi jeter le masque.
— Caro mio, s’écria-t-il avec une familiarité obséquieuse, è %na donna ierribile \ Elle m’a déjà rudement mené à votre sujet, mais je vous aime... je vous dis que je vous aime! Je retournerai à l’assaut. De votre côté, qu’on s’ingénie!
— 'C’est (ait, et nous en reparlerons, dit Frainex qui ne crut pas devoir aller plus loin dans ses épanchements, ni dévoiler ses projets sur sa femme.
Tous ces soins l’éloignaient de chez lui. Ju-
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MADAMH KKA1NEX
liette le vo)-ait à peine un instant à taMe , quand, par aventure, il mjingeait à l’hôtel Montinaur. Il la laissait fort tranquille et semblait ne l’observer qu’en passant. Claude était bien réellement parti pour l’Allemagne. Après s’en être enquis, et sans crainte de ce côté, il attendait sans trop d’impatience les fruits de sa sagesse nouvelle. ,
Sa pratique présente envers sa femme croissait en douceur. Il lui avait rendu la pension annuelle, et depuis son jeu de grandeur d’âme envers André, il croyait remarquer un peu do trouble et d’attendrissement sur le visage de Juliette.
Elle en avait éprouvé en effet durant les premiers jours de la maladie de l’enfant; depuis, elle ne pouvait se défendre de penser à la concomitance de cette générosité et de ce désir de la signature qu’elle lui avait si vite donnée, après leur rencontre dans la chambre de Claude ; elle attendait pour se prononcer de nouveaux actes de son mari.
Assez satisfait de ce côté, Frainex n’était pas sans souci du côté d’Élise, dont le temps semblait précipiter les imprudences.
Il tremblait d'une légèreté qui le dévoilerait à Lequilly et pourrait entraver d’un scandale sa marche présente.
Elise venait de se remettre à sa poursuite, après une quasi séparation de trois mois, pendant lesquels elle avait mené, grâce à luij une vie charmante. En prince, dépossédé de sa couronne et réfugié à Paris, cherchait un secrétaire ;
Frainex le sut, Élise aussitôt que lui, et Lequilly se vit porté dans le cabinet du monarque qui, dès l’abord, étonna le philosophe ; loin de ses anciens sujets, il se livrait à des accès de libéralisme théorique faits pour toucher un cœur moins naïf.
— J’apprécie vos idées françaises, monsieur, lui dit-il de l’air le plus galant; je les aime. Obligez-moi de vous répandre en ma présence ; vous êtes ici chez vous.
La méfiance naturelle d’un esprit sensé devant les princes les plus aimables abandonna Lequilly, qui devint conseiller intime.
Il se sentait presque à l’aise; il vantait assez librement le pur amour de la liberté, le devoir du respect aux vœux des peuples, la sagesse de Dioclétien plantant ses choux à Salone; le prince lui donnait poliment carrière , s’emparait de quelques-unes de ses idées et de son style pour en faire montre, et lui accordait trois mille écus de traitement.
A défaut du pactole attendu. Élise avait là du moins la gloire de dîners et de bals princiers. Elle ne connaissait plus au monde que chambellans, aides-de-camps, valets de chambre, et de tout costume, titres interminables et culottes courtes ; ses toilettes avaient dù s’élever à la hauteur de cette royale société.
Elle travaillait dans l’ombre à obtenir pour la poitrine de son mari une brillante surprise , la plaque du prince, lorsque le prince, après quelques mois, partit tout à coup pour la Russie. Son libéralisme lointain touchant peu ses sujets qui con-
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tinuaient à se passer de sa personne, il allait à Saint-Pétersbourg essayer d’une autre amorce et d’une aide plus effective.
Frainex paya une partie des splendides parures étalées par Élise dans les salons du roi, et voulut à ce propos rompre définitivement ce coûteux et périlleux lien de trois années ; il n'y parvint pas : elle avait un impétueux besoin d’argent et de tendresse ; elle pria , pleura , éclata; elle eût commis une extravagance. Il se rendit. Le raccommodement fut célébré par une grande soirée, rue Vivienne, chez Lequilly.
Élise s’y montra pétillante de boivheur, d’esprit, d’entrain, et intéressa d’abord ses invités avec l’histoire de l’abbé Balthazar, dont elle savait depuis le matin les dernières nouvelles.
Le bon abbé était à cette heure descendu des montagnes neigeuses de Barbezat dans la plaine regrettée, mais non pas, hélas! pour y surveiller ses vignes, ses vendanges, pour y rebattre ses tonneaux. On lui avait fait franchir la plaine, puis le sud du département natal, traverser le pays de Languedoc, et enfin gravir une des Alpines, qui font la plus riante ceinture à la jolie ville provençale de Saint-Remy. Là, sous un admirable ciel, parmi les mûriers, les platanes, les aloès et les eaux fraîches, s’élève une villa que l’ignorant voyageur contemple de loin avec envie.
Depuis quinze jours dans la villa, qui est une ‘maison de fous, était renfermé l’infortuné et magnifique paysan que la nature avait créé pour enrichir de plantureux enfants et de sueurs fécondes le terroir de son village. Déjà les gardiens l’avaient lié six fois, tandis qu’avec des fu-
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reurs et des cris à faire écrouler sa geûîe, l’athlète les prêchait sur la Sainte^vertit.
Une partie des invités rit au récit d’Élise; plusieurs se sentirent touchés ; quelques-uns raisonnèrent.
On jugea que les lois et les droits de nature ne se laissent pas impunément violer ; qu’ils constituent nos premiers devoirs, et que le pauvre curé pouvait finir plus tristement encore.
On admira aussi l’entraînante sottise de certaines doctrines; leur puissance, qui repose pour le plus gros sur cette sottise même; et, en même temps, l’honnêteté, la candeur touchantes de la conscience humaine qui ennoblit les idées et les pratiques les plus funestes.
Lequilly fit remarquer que la France, à cette heure, voit décroître sa population, tandis que se maintient l’armée des couvents et des deux cent raille Français hommes et femmes, tous voués, comme l’abbé Balthazar, à la Saintevertu.
Frainex cependant gardait dans le débat le majestueux silence d’un politique au milieu de gens candides.
Il vint après dîner une compagnie nombreuse. Vers minuit, Juliette se trouvant gênée par la chaleur, Lequilly loi otîrit son bras, et pour lui faire respirer un peu d’air, traversa avec elle deux pièces jusqu’à un assez long couloir qui menait à une chambre de bonne.
Au bout de ce couloir, à peine éclairé, un homme et une femme, qui semblaient n’attendre là personne, disparurent soudain.
Lequilly, dont la vue baissait depuis un an, ne distingua de l’homme que l’habit noir, mais il crut reconnaître sa femme, ou plutôt il la devina.
Juliette avait clairement vu Frainex et Élise; elle se détourna et parvint à cacher son émotion à Lequilly, qui, froid comme un cadavre , resta deux secondes fixé en place. L’arrivée de quelques personnes cherchant aussi de l’air, et qui avaient trouvé la porte du couloir ouverte, le ranima. Il ne put devant elles échanger un seul mot avec madame Frainex qu’il ramena au salon. '
Avec quelque animation. Élise y causait dans un groupe. Un regard qu’elle jeta sur eux lui apprit qu’elle était découverte ou au moins soupçonnée. Elle contint supérieurement son trouble, tandis que Frainex , à l’autre bout de la pièce, s’entretenait gravement avec deux vieillards; bientôt il prit congé et emmena sa femme.
Élise fit paraître la plus vive surprise, lorsque, tous les invités partis , Lequilly frémissant s’avança vers elle et prit la parole pour l’accuser; puis elle se mit à rire : l’infortuné avait écarté la crainte du péril en s’écriant d’ abord :
— Le nom de l'homme !
— Tu ne parles pas sérieusement ! dit-elle; vingt-deux femmes se trouvaient ici toutes vêtues de blanc comme moi ; tu n’y vois plus trèsclair ; tu rêves d’ordinaire tout éveillé ; mais enfin tu es jaloux, et je t’aime bien pour cela.
— Juliette...
— Juliette ! mais je vais t’accuser moi, pour
être sorti à son bras ! Que t’a-t-elle dit? Rien ! Tu ne réponds pas. L’aurore s’avance; le sommeil m’accable ; laisse-moi me coucher !
Les yeux de Lequilly étincelèrent.
— Le nom de cet homme ! répétait-il d’une voix sourde. J’ai vu !
' Elle changea d’attitude : elle entra dans la plus violente émotion, fondit en larmes.
— Ainsi, vous acceptez ce que vous croyez avoir vu, plutôt que ce que je vous dis! Je ne suis plus aimée !
Cette bonne réponse une fois rencontrée, elle s’y tint , la répéta sous mille formes, à coups de voix éclatants, se désespérant, s’arrachant les cheveux, tombant en syncope, n’entendant plus rien; elle rendit l’interrogatoire impossible.
Lequilly, ébranlé, épuisé, s’arrêta :
— Quel lendemain que celui de Ti.veu qu’il réclamait ! Il frémit, il pleura. Son amour, sa pitié pour cette enfantine créature, la pensée de ses deux fils, se réveillaient en lui. Il renvoya l’explication et battit en retraite dans le salon, où il s’étendit sur un canapé pour ne s’endormir qu’au jour naissant.
Elise, levée sans bruit, de bonne heure, courut à l’hôtel Montmaur, y vit Frainex quelques minutes et entra chez son amie.
— Que .venez-vous faire ici , madame ? dit Juliette sévère.
Élise se mit à, genoux.
— Ne me chasse pas ! s’écria-t-elle le visage inondé de larmes. Je ne suis pas encore coupable. Renvoie-t-on qui vient vous demander secours,
is'
MADAMF, FRAINKX
faire sa confession à vos pieds? Jusqu’à ce moment j tu n’es offensée, je te le jure, qùe par des enfantillages ! Je suis une enfant ! tu le sais bien , Juliette ! Ah ! po'urquoi le ciel ne m’a-t-il pas donné ta grâvité native !.•*. Écoute-moi, écoute la vérité du bon Dieu î Ton mari quittait la table de whist ; il me rencontre dans le couloir, m’adresse quelques compliments sur ma ton létte , presse entre ses doigts la longue boucle d’oreille que voilà et la baise galamment, en homme du monde , en ami. T’a-t-il dit autre chose? — Elle venait d’apprendre qu’il n’j avait pas eu la moindre explication entre lui et sa femme. — Premier baiser, je te l’affirme, et sur une boucle d’oreille!,.. Dieu merci, tu l’as vu! me voilà sauvée !,.. car, apprends tout : ma légèreté coquettaitavec lui depuisdeux mois.., oui; et c’est mon crime... Ah! que le bon Dieu est bon de m’avoir accordé Cette grâce que tu m’aies vue !... Seulement, j’ai eu tort de m’enfuir, de l’entraîner...
En parlant de la sorte , les pleurs la suffoquaient.
— Maintenant, reprit-elle avec la plus grande humilité, impose-moi ta loi; je l’accepte !
Juliette était combattue; la fuite rapide des deux coupables ne lui avait pas permis d’en Voir assez pour répondre. La première circonstance où, trois ans auparavant, elle les avait surpris . dans le salon de Redon, penchés sur un album, leurs cheveux se frôlant , lui semblait aussi peu précise que celle-ci. Élise se leva, se jeta sur le sein de son amie si passionnément, avec de tels
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madame FKAINR^
sanglots, qu’elle lui arracha enfin des larmes.
— Mais ton mari ? demanda d’abord madame Frainex.
— Il n’a pas reconnu le tien; il ne le soupçonne pas; à peine m’a-t-il reconnue moi-même. Chère et délicate amie, combien ton silence en ce moment a été beau ! Que devais-je faire ?
Mentir honteusement, mais nécessairement ; il est jaloux! Sa vue faiblit; je lui ai soutenu qu’elle l’avait trompé. Songer, mon Dieu, qu’ils eussent pu se couper la gorge... deux maris si bons !
— Elise, dit Juliette, Élise ! tu tiens entré tes mains un cœur infiniment tendre. Prends garde; tu l’as déjà bien froissé I
— Va, je le sais !
— Retourne à l’instant auprès de lui. Jette à ses pieds ton ambition , ton vaniteux amour de Paris. Ramène-le àTerreblanche. Rends-lui son usine* sa vie laborieuse et paisible parmi ses ouvriers; rends-lui ses enfants! Toi-même, travaille à» ses côtés, apprends à le seconder, et, s’il le faut, à tenir ses livres. Nous autres femmes, c’est l’oisiveté qui nous déprave. Lé premier .souffle d'air emporte les choses vides. Et les hommes prennent soin de nous laisser vides la tête et les mains : ils se croient plus en sûreté par cette politique.
— C’est bien vrai, dit Élise, que le mot de travail frappait désagréablement... Mais tu ne travailles pas, toi, Juliette, et cependant...
— Ce que je serais devenue sans les circonstances, sans les livres, le sais-je? s’écria ma-
dame Frainex au sentiment réveillé de ses souffrances et de ses luttes. Laquelle de nous peut répondre d’elle-même, s’enorgueillir de savertu, lapider les autres ?
— Ah , comme je t’aime ! dit Élise en retombant dans ses bras.
Juliette la tint un moment serrée contre elle avec le plus noble mouvement de cœur. Elle reprit :
— Le courage est facile à qui sait ce que coûte 4 la faiblesse. Va donc vite vers ton mari, et deviens l’épouse, la mère que tu peux être !
— J’y cours, mon amie ! répondit Élise.
Au bout de la rue de Presbourg, elle rencontra Frainex qui l’attedait, et lui dit en passant :
— Juliette est un cœur d’or. Tout est arrangé.
Lequilly, qu’en rentrant elle réveilla sur le canapé du salon, se crut encore en plein rêve devant la transfiguration de sa femme.
— Il fallait me conter plus tôt toutes tes souffrances, mon Émile, lui dit-elle en l’étreignant, et ne pas en laisser le soin à Juliette que Je viens de voir. Que souhaitais-je en te menant ici? Ton bonheur. Tu ne l’y trouves pas ? Partons ! Rachète l’usine de Terreblanche , je t’en supplie ! Nous y courrons aussitôt pour ne plus la quitter. Je te dédommagerai, je travaillerai! je tiendrai tes livres !
— Toi ! répondit-il quand il put retrouver la voix, c’est toi qui parles de la sorte ?
— Et aussi sincèrement que je te parlais hier, et que je t’aime !
A son accent tendre et décidé. Élise en ce mo-
ment se trompait la première. Elle présentait ses yeux mouillés aux lèvres de son mari. Il s’abreuva de ces larmes, de la douceur des beaux yeux qui les répandaient.
— Non, disait-il en lui rendant sps caresses, le mensonge ne saurait avoir cette persuasion ! Ce serait horrible ! Ah ! chère et folle enfant, ne me tue pas ! *
Il lui parla de ses angoisses, de ses deux fils qu’il adorait, qu’il voulait instruire lui-même et qu’il avait dû abriter dans un collège contre l’insouciance de leur mère; il lui fit promettre tout ce qu’il souhaitait d’elle ; du bon sens/ de la modestie dans ses toilettes, de l’économie.
Mais, dit-elle, à toutes tes recommandations d’économie n’ai-je pas déjà cent fois répondu? Un mari fait rire s’il veut juger de nos dépenses par nos toilettes. Tu en raisonnes plus mal qu’aucun. A Paris, femme qui sait s’y prendre s’habille en reine à rien ne coûte. — Et, de nouveau, elle lui en étalait le mystère : fonds de magasins, bijoux d’occasion, contrats soumissionnés avec les tailleurs et les modistes, — tout en l’embrassant pendant le discours.
Lequilly eut quelques jours de rafraîchissement. Il entra en pourparlers avec les acheteurs de son usine, qui lui en demandèrent un prix énorme. Il tourna de plusieurs côtés, hésitant entre le nord et le midi.
— Prends bien le vent! lui disait sa femme.
Ne montre pas de précipitation. Tu serais trompé.
A quelques jours de là, pour l’anniversaire de la naissance de Juliette, Frainex lui fit remettre une magnifique parure de perles; c’était depuis trois ans son premier cadeau.
Il gardait le silence sur la scène du couloir et - paraissait presque gai. Il l’était en réalité : eetto aventure lui donnant l’espérance d’échapper enfin aux persécutions de madame Lequilly.
Comme luiy Juliette se tut. Elle voulut croire à la sincérité d’Élise. Un âouci plus haut l’agitait en ce moment.
Ses dernières attaches à la religion de sa jeunesse se rompaient. Autrefois avec Claude y et pendant cette année avec Lequilly, elle s’était entretenue de ses doutesv Le tourment de la recherche emportait cet esprit vivace, et si loin, qu’elle se trouva un jour aussi nettement séparée de sa foi, et par le même travail intérieur, qu’elle l’avait été autrefois de son amour.
Déjà son cœur avait condamné la doctrine avilissante de l’obéissance et de l’humilité. Sa droite intelligence, une fois en possession des simples
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et lüiniueuses lois de la pensée , repoussa enfin le système entier d’affirmations incompréJiensibles, centradictoires, souvent odieuses, toujours imérififfMes. Elle s’assura qu’en une matière de cette sorte , le bon sens , le devoir commandent au moins l’abstention au jugement; et ce fut avec une grande paix que sur des principes et des faits prétendus qui écliappent à-toute observation, elle s’abstint désormais d’affirmer, comme d’une sottise et d’une malhonnêteté.
Sa bravoure d’àme accepta toutes les consé- .quences de cette situation ; sa foi détruite, elle n’entra plus dans les églises.
Tout en cherchant avec -andeur une doctrine religieuse conforme à la raison , à la dignité humaine, elle vécut de sa foi à la Justice, idéal qui de plus en plus élevait et passionnait -son âme, à ces chers principes, sortis un jour du plus pur de sa pensée, brillants de clarté et tout à portée de main.
— Comment! s’écriait en riant Lav-onne à qui lOlle expo.sait un matin ses idées hardies, comment ! ne plus aller à la messe ! et par principes!... une femme-! Encore si c’était par dissipation ! Tu deviens personne à signaler.
Ce même matin, Erainex envoyait précipitamment monsignor Bassi chez la marquise.
Le .député d’Auray, oomiue on s’y attendait, venait de donner sa démission. C’était un ancien militaire, dressé au service, d’une foi inflexible comme la discipline, et très-soucieux de son salut. Il échangeait ses broderies législatives contre la livrée militaire pontificale sous laquelle
il comptait d’être reçu au ciel avec beaucoup plus d’égards.
On lui avait déjà adressé de Rome des paquets d’indulgences, comme à l’inventeur de ce providentiel canon-revolver dont parlait monsignor Bassi, et qui devait tuer quarante hommes par minute.
La marquise d’Oudenarde, comme pour servir Frainex, se trouvait d’aventure à Paris avant l’hiver. Elle y était accourue afin de fermer les yeux au duc de C**’, et lui ouvrir le paradis.
Deux jours avant que la paralysie lui gagnât la tête, le vieux diplomate se montrait encore fort persifleur des choses saintes, et menaçait de mourir comme il avait vécu : il mourut convenablement.
C’était en ce moment dans le monde un bruit d’autant plus vif que le duc laissait le plus clair de sa fortune à la marquise, qui avait ainsi sauvé une âme de première classe, et trompé, par surcroît, l’avidité d’une nuée de petits-neveux.
Monsignor Bassi la prit au milieu des joies de ce double triomphe.
— Madame la marquise, lui dit le prêtre, dont le couvent thaborite élevait déjà son rezde-chaussée avec les cent mille francs de F rainex, — Dieu vient, par vous, de l’endre ses bonnes grâces à M. le duc. Refuserez-vous de rendre les vôtres à M. de Montmaur, qui souhaite de vous parler ?
— Je suis en deuil pour un mois encore, répondit-elle assez doucement. Vous me persécutez de cet homme.
— Dites que vous le persécoutet ! reprit monsignor Bassi avec un rire de càlinerie romaine, en employant la prononciation dont se divertissait parfois madame d’Oudenarde ; vous lui avez déjà refousé Brioude. Et, par vos deux enfants, vous êtes, madame la marquise, bien pouissante à Auray... toxiiQ pouissante, comme l)iou et sainte Anne !
— Mais quel besoin a-t-il de moi? Il est cousin d’un ministre... Et puis, je voudrais croire à la sincérité de ses sentiments religieux !
— Des diamants ! s’écria le prélat, des diamants ! je les ai maniés. Ils attendent leur monture de vos nobles mains. L’homme est d’un esprit, d'une volonté à nous servir. Il vous vénère, et a, je crois, un aveu à mettre à vos pieds.
— Quoi ?
— Vous le saurez de sa bouche.
Elle se défendit quinze jours.
Frainex enfin put se présenter devant elle.
Ce fut dans une attitude propre à surprendre : plus de réserve, plus de diplomatie, plus d’air compassé; mais une franchise, un abandon d’enfant ; il mit à nu ses principes purs comme l’or, son dévouement à la cause ; et surtout son passé de misère et de lutte, l’abaissement de sa famille, l’inexplicable persécution de Lavonne ; il s’abîma devant la grandeur de celle qui l’écoutait. Le discours fort préparé joignait la force à la délicatesse. Jamais la marquise ne savoura mieux les délices de sa supériorité sociale. Elle paraissait touchée d’une humilité si profonde, si inattendue, dans un homme, qui, pensa-t elle en ce moment,
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n’était vraiment pas vulgaire. Mais elle se refroidit d’une manière visible, quand elle l’entendit prononcer le nom de madame de Montmaur.
Frainex était à cette minute qui allait décider de sou dernier plan; se servir de la marquise par sa femme et de sa femme par la marquise. Il reprit la parole. Après son passé, il toucha quelques mots de son présent douloureux. Il la vit intriguée, et attendant l'aveu promis par le prélat italien. Il saisit l’instant.
Avec un admirable jeu de physionomie et d’accent, il exposa ses souffrances conjugales par le coté présentable. Il vanta les vertus, le cœur, la distinction de madame de Montinaur; mais en gémissant sur le tour déplorable de cet orgueilleux esprit, sur ses lectures de livres infectés de mauvaises doctrines. Aussi parfaitement qu’un naturel du lieu, il parla la langue sacramentelle, et poussa une note si juste en disant : « Il faut sauver cette âme ! j’implore votre secours! » que la marquise rendue répondit spontanément :
— Amenez-la moi un de ces mardis !
Le mot était lâché.
Frainex courut chez monsignor Bassi.
—“Obtenez du gouvernement, lui dit-il, qu’il abandonne à elle-même la circonscription électorale d’Auray. On eu connaît l’excellent esprit. Trouvez des noms de candidats. Je ne me porterai qu’à la dernière heure. Voici dix mille francs pour votre Denier.
Lavonne donna dans la chausse -trape. On était dans un moment d’ama’oilité tout à fait
tendre pour l’Église. Il accéda, lorsqu’il entendit nommer les deux rivaux de l’élection d’Auray : le baron de Karouët et le vicomte de Kardec, tous deux gens inoffensifs , d’un légitimisme fort déclaré, mais très-accommodant, et qui, à Vannes, fréquentaient sans répugnance les autorités impériales, faute de mieux.
Pendant ce temps, Frainex voyageait sans bruit en Bretagne. Il y vit plusieurs prêtres, et, chez l’un de ceux-ci, se rencontra, coinme par hasard, avec les deux messieurs d’Oudenarde fils, dont il fut content.
De retour à Paris, il fit part à Juliette de l’invitation de la marquise.
Il ignorait absolument le prodigieux chemin parcouru par la pensée de sa femme, et sa rupture récente avec les temples. Il en eût ri comme d’un ridicule sans la gravité des intérêts dans lesquels il la faisait entrer : c’était simplement, à ses yeux, de lectures singulières pour une femme qu’il s’agissait ici, de quelques idées vaporeuses et de mauvais ton, qu’en ce moment il voyait même avec plaisir, puisqu’elles allaient donner prise au zèle de madame d’Oudenarde.
De l’intérêt céleste que Juliette inspirerait à l’ardente marquise dépendait presque assurément l’élection d’Auray sur laquelle elle ne s’était pas encore prononcée.
Il en augurait bien , en jugeant sa femme adoucie, plus souple sous sa main, très-inférieure par l’intelligence, par l’art, la dextérité, les manières, à madame d’Oudenarde, et surtout faite pour éprouver une immense satisfaction d’amourpropre de son entrée dans un monde si envié.
Juliette parut un mardi à dix heures du soir dans le salon de la rue Bellechasse.
Sa coiffure à bandeaux encadrait son visage pur et paisible ; s\ir une simple robe de velours noir se détachait vivement la blancheur de son teint.
La marquise la regarda s’approcher d’un œil inquisiteur que sauvait le plus savant sourire. La flère simplicité de la jeune femme qui ne sut pas devant elle s’incliner en bourgeoise flattée, son calme égalitaire, choquèrent d’abord madame d’Oudenarde.
Les tricots allaient déjà bon train entre les plus nobles doigts du monde.
— Pour mes petits pauvres ! lui dit gracieusement la marquise, en lui présentani des aiguilles et de la laine bleue.
Juliette déjà avertie de cet usage par son mari, ôta ses gants et se mit à tricoter.
Elle embrassait des yeux le magnifique salon, ce soir-là dans sa gloire. Un prince étranger, de passage à Paris, y trônait. Comme une garde d’honneur, les cordons et les ordres, arborés pour cette fête, l’environnaient de loin : c’étaient trente poitrines à plaques, quatre robes rouges, sept violettes, la nonciature au complet, le prélat d’académie, le député démissionnaire d’Auray dans son habit neuf de colonel pontifical. Louisot seul manquait; mais il était attendu.
Un murmure de conversations discrètes s’élevait comme un encens; des présentations et des saluts de la plus rare espèce courbaient sans cesse des dos et des têtes; mais la courbure se mesurait si juste à la qualité des habits, des cordons et des titres, que Juliette entendit là clairement toute la gamme du respect hiérarchique depuis
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la génuflexion jusqu’à la parfaite indifférence.
De son pas de reine, la marquise tricotant, allait çà et là dans les groupes, et distinguait d’une révérence, d’une parole, d’un regard, ou même ne voyait pas du tout avec une égale et admirable aisance. Celle du prince était aussi noble et plus uniforme. Du haut de son grand fauteuil , surmonté d’une couronne pour la circonstance , il paraissait ne distinguer personne.
On annonça Louisot.
Quelques-uns se retournèrent. Juliette vit une face de dogue d’attaque ; le front hardi, l’œil vif, le reste du visage désolant; la structure solide, tassée et commune; il saluait les grandeurs de ce salon avec une sorte de voluptueuse humilité ; quelques grains d’un chapelet pendaient de sa poche comme une enseigne.
Madame Frainex connaissait déjà l’homme intérieur par la lecture de plusieurs ds ses ouvrages, et par un jugement motivé de Claude qu’elle eut plaisir à se rappeler en ce moment. Dans ce spectacle monotone imposé à ses yeux depuis une heure, ce lui fut une distraction un peu longue peut-être, et que je supplie mon lecteur de lui pardonner.
— Il se rencontre par le monde, lui avait dit Claude, des gens qui n’entretiennent pas de danseuses, qui « n’ivrognent » pas, qui ne volent ni à la Bourse, ni ailleurs, ne quémandent pas le ruban, ne se vendent point ; qui savent vivre d’un travail honnête, et, par quelque énergie d’intelligence, tendent au bien. Les appellerezvous des hommes? Fi ! Des libres penseurs? Vous blasphémeriez. Ces gens-là sont purement des Louisots : de beaux chérubins aux ailes blanches teintées de bleu, planant bien au-dessus de ce globe et de cette humanité qu’ils voient d’en haut comme une immense ordure.
Cependant, savez-vous le vrai lieu où fleurit l’infection ? Eux-mêmes prirent soin de nous l’apprendre par le plus humble aveu ; c’est leur coeur ; ils sont nés impudiques, menteurs, meurtriers, faussaires, haineux, jaloux, traîtres, fourbes, méchants, hommes enfin ! Ils sont devenus anges ; c’est leur second aveu; chacun sait comme? Par l’usage répété du purgatif romain qui a parfaitement nettoj’é ces entrailles d’élus.
Ils expulsèrent douze démons vraiment, qui
les poussaient, l’un à de continuelles indigestions de vin, l’autre à se vendre à l’enchère ; celui-ci à tuer leur père , celui-là à voler les femmes de tous leurs amis; et nul à dire le chapelet, cela s’entend.
Mais depuis lors, faisant comme Dieu l’homme à leur image, ils voient cette infernale douzaine plus noire encore dans quiconque refuse leur médecine. Et c’est le monde entier qui la refuse aujourd’hui ! Comment leur pharmaceutique vertu n’éclaterait-elle pas contre le monde, où d’un pôle à l’autre, comme vous le savez, le libre penseur ne dégrise pas, où il se propose en vente à la criée, trempe aux fonds secrets, à tous ses amis enlève tranquillement leùrs femmes, et laisse le chapelet aux chastes gardiens du sérail ! Les Louisots s’indignent ; ils saisissent le fouet ; ils en marquent çà et là des épaules d’imbéciles ou de dégradés ; chacun applaudit. Mais voici sur leur chemin des créatures naturellement saines, belles, fières, robustes, qui se passent de médecine ; c’est là-dessus qu'ils s’exaspèrent et rassemblent leurs coups !
Car cette terre maudite , qui porte naturellement des fleurs et des hommes, ne saurait aussi naturellement porter le bon sens, le génie, la vertu, la fierté, l’amour, la justice, l’idéal. Ce sont là fruits venus d’autre lieu, et que leurs mains choisies ont seules le privilège de toucher et de vendre. En voulez-vous? Voulez-vous, par exemple, de leur dignité triomphante et bruyante? Ils vous la présentent fièrement, étendus à piaf ventre devant des hôtels d’Oudenarde, devant
des projets de restauration de noblesse, de roture, de droit d’aînesse, devant des gants violets et des pantoufles blanches.
Quand elle passe par là, la Démocratie, bonne créature, qui voudrait à ces lys pudiques un autre maintien, leur crie d’une voix maternelle : « Eh ! « tiens-toi debout, malheureux; tu seras toujours « assez près de terre ! « — Elle ajoute ; •* Voilà déjà quatre-vingts ans, depuis la Rédemption, la bonne, que toi et la marquise, Garo et son curé, le grand lama et son faiseur de pantoufles, pouvez vous prendre amicalement, religieusement *, bras dessus, bras dessous , sans façon, ne vous devant l’un à l’autre que le mutuel : ni un grain de respect de plus, ni un grain de respect de moins. -
Rien n’y fait. Ils restent sur leur ventre ; et de là vous méprisent magistralement, vous et la Démocratie.
Plus magistralement encore, ils vous prêchent. Vous riez, vous battez des mains, quand le français est bon ; vous appelez cela jeu de clown à la parade, devant la galerie!... Ah! bonnes gens, que vous y êtes peu ! Lorsqu’ils vous paraissent le plus prçdigieuseraent plaisants, les Louisots sont le plus sérieux. Oui, dans cette attitude de chien couchant, non-seulement ils se voient sur leurs jambes, mais ils se sentent voler par les airs à grands coups d’ailes blanches ; effet du purgatif !
Et si leur dignité ne vous plaît, voulez-vous
* De rtligio, religo, qui lie, qui unit.
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de leur idéal, de leur spiritualisme ? C’est l’unique, et le moule en est brisé. Prétendriezvous leur opposer le vôtre, ignares qui ne savez pas qu’à l’établissement d’un spiritualisme bien conditionné, il faut pour premières assises quelque bonne idole de chair et d’os, de bois ou de cuivre luisant, et aussi quelque pantoufle à baiser avec transport ! Hors de là tout est matérialisme, idolâtrie de sauvage ; et vous voilà justement méprisés.
Vous leur proposez l’idée pure. Que leur chaut de votre idée pure? autant que de vous, penseurs et curieux maudits ! autant que de toi, patiente et douloureuse humanité ! Il est, en enfer, des chaudières éternellement bouillantes ; et c’est à quoi il faut d’abord songer quand on a la peau tendre et l’imagination suprà-spiritualiste.
Cet Homme qui à travers le sang, les larmes, la mort et les grands lamas, marche bravement en avant; ce corps qui ne compte pas une jouissance contre cent tortures ; cet esprit, qui, dans l’immense nuit dont il est enveloppé, doit se faire à lui-même sa lumière et sa route ; ces penseurs, ces savants, ouvriers superbes et résolus ; ces tâtonnements, ces défaites et ces triomphes — tout cela n’excite guère dans les chastes chérubins que le ricanement ou la fureur. Les chercheurs ont encore trouvé si peu ! Du principe des choses, de la destinée, de la vie, de la mort, de l’absolu, du transcendental, ont-ils dit le mot ? Pas plus que des quatre têtes de Brahma, ou des célestes méditations du bœuf Apis,
Ils cherchent, ils pensent ! Mais sans tant
chercher, et sans tant penser, eux, les Louisots, ils ont trouvé ! Et les voilà bien contents ! Tous les Louisots du monde trouvent et se contentent ainsi ; il leur suffit de mettre la main dans la poche d’un fakir, d’un muphti, d’un talapoin. Puis cette humilité qui a trouvé, siffle, méprise et damne cet orgueil qui cherche : Louisot, lui, le piétine, le salit avec volupté, et, tout ensemble, roule amoureusement l’homme dans la boue.
Et ne les accusez pas de manquer d’entrailles, comme de sens commun ! Ils sont, à leurs heures, doux, tendres, caressants, fondants, ils sont suaves ! Mais tandis que vous vous abandonnez à des sentiments humains, ils brûlent, eux, d’un amour supérieur.
Leur charité, haineuse envers l’homme, se maintient pure, éthérée, quand elle a affaire à Dieu, qui ne les coudoie pas dans la rue , et qui n’est pas libre-penseur.
On. a toujours assez de cœur, se disent-ils, quand on est orthodoxe, et sensible aux jouissances du chapelet. Leurs mystiques effusions les rassurent sur la bonté de leur âme ; et lorsqu’ils viennent de s’échauffer l’haleine à l’outrage envers l’humanité, ils poussent des soupirs si tranquillement tendres, si ardemment directs vers Dieu, que peut-être Dieu se détourne-t-il un peu de ces chaudes exhalaisons.
— Eh bien, avait dit Claude en terminant, on en pensera ce que l’on voudra, mais j’ai un faible pour Louisot.
Cet avilisseur, malgré tout, est un brave II
attaque à front levé, sans forfaiture à ses principes. Il a de la sincérité, de la flamme et du sang.
Je souffre à l’entendre traiter de farceur qui a transporté la religion de Boniface VIII sur le tréteau de Galimafré; de coquin trop intelligent pour ne pas rire de son éloquence et de ses planches.
Il faut connaître mieux l’espèce, et aussi le pays le plus accidenté du globe en bosses et en creux, le plus hospitalier aux choses incompatibles, qui rassemble fort bien le talent et la bêtise, la belle lumière et les ténèbres ; je veux parler de la cervelle humaine.
Oui, Louisot n’a jamais rien appris , rien su que son français; mais, je vous en prie , regardez -le comme un garçon sérieux que Boniface baiserait sur les lèvres. Je l’appellerais un Père de l’Eglise , si les Pères n’étaient pas morts depuis longtemps, et pour peu qu’il eût l’habit voulu, les doigts huilés et des idées. Mais, s’il n’est pas un Père, tenez-le du moins pour un... Oncle de l’Eglise, et estimez que si l’Eglise a aujourd’hui un tel oncle , c’est affaire à elle , qui s’en accommode, et au temps, qui transforme tout, le Chypre en vinaigre et saint Basile en saint Louisot !
Aussi légitimement que pas un, l’Oncle explique, régente, inspire, commande en père ; il veille au grain, à l’entretien de la maison, des miracles, de l’ignorance, de la vermine monacale, à la pureté de la doctrine ; les politiques manœuvres des siens, leurs serpentines caresses à l’esprit nouveau, tout ce déluge d’hypocrisie où se noient l’honnêteté de la langue et celle du ju-
MADAME V'RAINEX
gement, lui soulèvent le cœur de dégoût presque autant que la philosophie, la physique et la propreté. On l’a vu, indigné, en plein soleil, retrousser des robes sacro-saintes et fonailler ferme ! Puissance, récompense de la droiture de Louisot ! De ses glorieuses mains, il a chassé d’ici Bossuet et son pâle compromis de courtisan. Devant ce paletot de coutil ultramontain se courbaient naguère soixante soutanes du plus gallican satin violet — et toutes s’y courbeî’ont ! Déjà les troupiers de Mentana accourent saluer filialement ce promoteur des œuvres apostoliques de leur siècle.
— Vous qui ne l’aimez pas, et qui ne lui rendez point justice, trouvez-moi, disait Claude, une autre âme de ce pur métal romain, une figure qui représente aussi juste celle de l’intolérance expirant dans ses dernières et homicides convulsions ! Ne vous paraît-il pas que cette immortelle doctrine de mort et de servitude devait finir dans la peau de cet ange enragé ? — Mort pittoresque et tout à fait logique.
Juliette, tricotant sa laine bleue, rêvait du portrait devant l’original.
L’entretien avait pris feu. Le présent s’y anéantissait sous le poids de la gloire, de la dignité, de la vertu, de la science du passé.
Elle se réveilla sur un murmure excité par le pontifical commandant qui venait de jeter un nom dans la conversation.
C’était un nom italien, et celui d’un homme que Juliette admirait aussi simplement que s’il fût mort le contemporain de Fabricius ou de Jeanne Darc. C’était son âme sublime qui la touchait, et elle l’eût saluée dans tout autre parti; elle retrouvait en lui, mais ennoblis encore par le progrès des âges, tous les traits de la grande lorraine ; il était le beau chevalier de la Justice !
Cette splendeur d’héroïsme et de désintéressement réjouissait, ranimait l’humanité présente : il courait à travers le monde au secours des opprimés ; il se donnait depuis sa jeunesse, naïvement; il venait d’aider à la délivrance de son peuple ; conquérant d’un royaume, il avait quitté
MADAMF l'R.MNfeX
ce royaume avec trente sous dans sa poche ; il avait refusé les souscriptions des siens et des Anglais lui offrant des millions ; refusé aussi les dotations sur la cassette, refusé les rubans; et, comme aux richesses, tourné tranquillement le dos aux titres et aux rois.
A ce nom, il s’entendit comme un bruit de grands-cordons qu’on froisse, un cliquetis de toutes les plaques, de toutes les âmes présentes, qui rendirent leur véritable son. La marquise soupira avec force, les yeux au ciel; Frainex et quelques autres s’écrièrent dédaigneusement que ce n’était point là un politique ; le prince daigna agiter sa majestueuse personne; l’Oncle fit feu de ses meilleurs outrages ; mais l’honneur du mot fut pour son cousin, le prélat d’académie.
On connaît ce littérateur : c’est la feuille de vigne de Louisot et des Syllabus ; il a autant de circonspection que de fougue, et dans la fougue comme dans la circonspection, autant de littérature que d’arrogance po'ntificale. Contre le fauxfuyant, contre la basse.sse des idées et des sentiments modernes, Dieu l’a suscité , Dieu l’a huilé. Dieu l’a breveté pour l’enseignement des gentils et surtout pour l’éducation des filles. Ne lui en disputez pas une ! Le feu de sa mission divine le brûle et le trop-plein de son infaillible sens moral l’étouffe. Au nom de l’Italien, ce cri du cœur lui échappa :
— Laissez, dit-il fort solennellement, laissez cet homme ridicule !
Juliette, près d’éclater, s’apaisa soudain dans une pitié profonde.
MADAME FRAINBX
— Qui sent ainsi , se dit-elle , doit être bien malade.
Et à l’instant, ce beau salon changea d’aspect à ses yeux. Il lui parut véritablement une salle d’hôpital, et l’assepiblée, une foule de malades qui se seraient levés durant la nuit dans leurs chemises de toutes couleurs, — fiévreux, étiques, ophthalmiques, poitrinaires, enragés, — pour mêler là leurs douleurs, leurs impuissantes colères contre la santé et la vie passant sous les fenêtres; les grands cordons n’étaient plus que des bandages sur de tristes plaies; même les rafraîchissements que les laquais offrirent lui semblèrent avoir un goût de tisane, et souffrante elle-même, elle ne tricota plus pour les petits pauvres catholiques qu’avec des doigts troublés.
La marquise, qui l’observait par intervalles, vint presque aussitôt la prendre et la conduisit à l’oratoire : c’était son tour; l’ordinaire procession des dames se succédait depuis quelque temps.
Madame d’Oudenarde entra la première dans un boudoir disposé en riche chapelle et s’agenouilla devant une statue habillée de dentelles de Malines.
Comme Juliette restait sur le seuil, elle l’appela deux fois par un signe, puis alla vers elle.
— Nous sommes dans mon oratoire, madame!
— Oui, madame, répondit Juliette.
— Ah! pauvre enfant! s’écria la marquise, en lui prenant les mains, et avec un regard presque tendre, où en êtes -vous donc?
Simplement, clairement, et de la façon la plus
brève comme la plus convenable, Juliette dit où elle en était. La marquise s’attendait i\ du trouble, à des soupirs, à des vapeurs, à tout ce qu’il est si flatteusement doux de consoler; elle se trouva devant des idées, l’horreur et la haine de ceux qui n’ont que des habitudes. Et quelles idées, et quelles habitudes, et quelles âmes en présence ! Le coup fut senti dans toute sa force et dans toutes ses pointes; la grande dame pâlit, reprit soudainement son visage de marbre, et en silence ramena Juliette vers le salon.
Sur la porte, Frainex épiait leur rentrée.
Là, les lèvres pincées, la voix modulant juste chaque syllabe, la marquise prit la parole :
— Mais, madame, dit-elle, vous nous resterez bien jusqu’au thé?
A cette exquise insolence, Juliette sourit.
— Vous le voyez, madame, répondit-elle, mon mari s’impatientait à m’attendre.
Elle sortit aussitôt. La marquise gagna rapidement la ch’enlinée. Frainex dut suivre sa femme.
En route, il l’interrogea. Tandis qu’elle racontait, il crispait ses ongles dans le satin de la voiture : un moment il crut défaillir.
La plus habile, la plus fine, la plus féconde de ses combinaisons était peut-être détruite ! Jamais, depuis la scène de la chambre conjugale, son empire sur ses émotions ne fut plus près de lui échapper. Ses regards seuls, obliques et exaspérés, mais que la nuit dérobait, répondirent à Juliette. Il eut la force de ne pas articuler un mot, de ne pas faire un geste.
Il entretenait à Auray un chargé d’affaires électorales, qui avait ordre de travailler sous terre. Il passa le reste de la nuit lui écrire ses instructions, qui débutaient ainsi :
“ Monsieur Radec, sortez à découvert, et poussez ferme. Ci -joint un bon de trente mille francs... »
La marquise resta six jours invisible. Il la rencontra enfin seule au Bois, descendant de sa calèche, et l’aborda, malgré sa glaciale froideur.
— Je ne puis, dit-il d’un air douloureux, vous faire des excuses pour moi-même. Vous présenter madame de Montmaur, c’était évidemment ignorer toute la gravité de son état mental. Que votre indulgence, que votre charité chrétienne oublient cet acte de folie ! Tout espoir de la ramener, de la convertir, n’est sans doute pas perdu !
— Parfaitement perdu, monsieur, répondit-elle.
Elle salua et remonta en voiture.
Son irritation était extrême contre l’intrigant, auteur propre de la blessure faite à sa race, à ses
MADAME FBAINEX ‘
sentiments de toute sorte, par une femme de rien, à qui elle avait fait l’honneur immense de la recevoir, et quelle jugeait n’être point du tout folle, mais orgueilleuse et insolente à l’infini.
Presque aussitôt un autre nuage creva sur la tête de Frainex : son chargé d’affaires à Auray lui écrivit :
X Monsieur le baron,
« J’ai suivi vos derniers ordres en affichant immédiatement votre candidature.
« Les deux fils de madame la marquise d’Oudenanle, maîtres du pays, m’ont reçu d’une façon fort civile. Les prêtres et les paysans se sont engagés nous avec plaisir, car j’ai libéralement écoulé les trente mille francs, en me conformant à vos habitudes de générosité. La préfecture, en voyant surgir à l’improviste votre nom, s’est émue; mais son opposition même ne pouvait que nous servir. Tout allait au mieux, lorsque hier au soir plus de trente personnes m’ont abordé pour me dire ce que je dois vous transmettre dans toute sa rudesse et qui déjà ce matin s’est répandu comme une inondation ;
“ — Serait-il vrai que M. de Montmaur affecte des sentiments religieux pour le besoin de son élection? Ses sentiments réels, assure-t-on, auraient tellement éloigné de Dieu et si profondément perverti l’esprit de madame de Montmaur qu’on le défie de la conduire au /*«r<^owd’ Auray. »
« Les plus fortes inepties, monsieur le baron,
MADAME FRAINHX
ont chance de succès sur les esprits stupides de nos contrées. J’ai répondu très -énergiquement à celle-là. Vous-même et surtout madame la baronne de Montmaur, par sa présence ici, y répondrez mieux encore. D’où sort l’attaque?
Je cherche.
« Radec. »
Frainex fut attéré.
Il alla forcer la porte du prélat italien, qui se dérobait comme madame d’Oudenarde.
Pris entre les cent mille francs de l’ambitieux et le crédit de la marquise, monsignor Bassi poussa d’abord les hauts cris devant la lettre, puis la relut en sautillant de sa grosse petite personne à travers la chambre, s’assit ensuite gravement, et enfin éclata de rire.
— Q.uestapoièunafar$al...unafarsal criait-il en frappant comme un sourd sur le papier.
Frainex ne put le tirer de là.
— Allez en paix, signor, ajoutait-il. Madame d’Oudenarde ne pense encore que du bien de vous, — je le sais; — le vicomte de Kardec s’est déjà désisté suivant les conventions. Le baron de Karouët sera seul dans la lice , en présence de votre force, de votre talent! Povero Karouët ! Povero! Prions seulement Dieu que le gouvernement, fidèle à ses promesses, ne se mêle point à la bataille !... Ah ! ah ! um farsa !
Une visite en survenant mit fin au rire de l’abbé et à l’entretien.
MADAME FRÂINBK
Le coup partait-il bien des mains de la marquise ou de celles de Lavonne? Était-ce simplement le baron de Karouët, qui, instruit de l’esclandre de Juliette à l’hôtel d’Oudenarde, en tirait cette mouture?
En s’adressant ces questions, Frainex partit le jour même pour la Bretagne, et dès le débotté commença sa tournée électorale.
La calomnie qu’il entendit de tous côtés remplissait véritablement la ville et gagnait la campagne. C’était une inondation, comme l’avait écrit M. Radec, et entretenue par les mains les plus savantes. L’esprit de ces contrées naïves était en garde.
MM. d’Oudenarde, qu’jil vit en belle compagnie, le retinrent peu, et lui parlèrent surtout des dernières courses de la Marche.
Dans de grandes affiches jaunes, Frainex répudia énergiquement la calomnie et déclara le nombre exact et la pureté de ses principes ; une dernière phrase ajoutait que la sainte baronne de Montmaur, deux mois avant sa fin, avait fait un pèlerinage à Auray, comme pour y affirmer la religion de son descendant fidèle. Sur ses pas il répandit de l’argent, et devant les autels, en plein jour, ses prières ; mais il s’assura que, malgré tout, la présence de Juliette à Auray était indispensable.
— Comment! se disait-il avec fureur dans l’express qui le ramenait à Paris, j’en suis là! Elle me refuse le service qu’elle me doit à tous les titres, pour lequel je l’épousai, et après tous mes prodiges de volonté pour me passer d’elle , ma
destinée se voit soumise au caprice, à la folie de cette créature !
Il agita la question de renoncer à l’élection d’Auray, comme il avait déjà renoncé à celle de Brioude. Mais, après quatre ans déjà perdus pour son avenir, pouvait-il remettre éternellement?
A Paris, il vit Lavonne , qui lui affirma son ignorance des bruits répandus en Bretagne et sa parfaite résolution de neutralité.
Le mardi, il parut chez la marquise. Elle se laissa saluer, et de toute la soirée ne sembla plus s’apercevoir de sa présence. Monsignor Bassi était parti : il tirait à cette heure vers l’Espagne avec des instructions pour la sœur Patrocinio.
Frainex, chez lui, se montra silencieux et tranquille, jusqu’à la veille de son troisième départ pour Auray, où il parla pour la première fois à sa femme de l'oratoire d’Oudenarde. Le Pardon se célébrait le surlendemain ; l’élection avait lieu deux jours après.
— Madame, dit-il, lorsqu’une femme a prêté aux adversaires de son mari des armes contre lui, pensez-vous qu’elle puisse décemment réparer le mal ?
— Elle le doit, répondit-elle.
— Par votre attitude, par vos paroles chez la marquise, le monde a pénétré le secret de notre séparation i
Et il ajouta que les plus noires calomnies couraient sur lui, que son compétiteur à l’élection d’Auray le présentait comme un homme tellement perdu de mœurs qu'il le mettait au défi de
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se faire voir à Auray en compagnie de madame de Montmaur.
— Monsieur, dit Juliette, je vous suivrai demain en Bretagne.
Le lendemain, de fort bonne heure, M. Sandrié entra comme un orage dans la chambre de sa fille.
— Ton mari dort encore, lui dit-il. Tiens, lis ceci!
Il lui présentait un jounal du matin, à l’entrefilet suivant :
•* Nous ne parlons qu’après tout le monde de la singularité qui marquerait la bataille électorale d’A... Madame *** paraîtra-t-elle à la procession de Sainte-Anne ou non? Y fera-t-elle ses dévotions ou non? Les électeurs veulent le voir avant de se décider pour ou contre le mari. »
— Comment es -tu mêlée là-dedans? reprit M. Sandrié, car il s’agit évidemment de toi.
M. de Karouët est garçon, et l’autre candidat s’est désisté-.. Si, tu paraîtras à Auray!... Mais j’y ferais mes dévotions à ton coté, s’il était nécessaire ; comme je tuerais les misérables auteurs de ce bruit!
Au coup d’une sonnette qui annonçait le réveil de Frainex, il .s’élança avec le journal chez son gendre. •
Le départ était fixé pour midi. Après avoir calmé et renvoyé son beau-père, Frainex donna ordre de descendre les malles de « madame. »
C’était l’appeler elle-même. Il lui tardait de la voir paraître pour juger de l’effet produit par la malencontreuse visite de M. Sandrié. Il tenait le journal à la main.
— Vous m’aviez fait entendre toute autre chose hier, dit-elle en descendant. Si ce journal dit vrai, il est sans doute inutile, monsieur, que je vous accompagne !
— S’il disait vrai, madame, il vous révélerait du moins les conséquences de votre conduite à l’hôtel d’üudenarde.
— Je regrette pour vous ces conséquences, monsieur, sans pouvoir regretter ma conduite elle-même.
— Ce dommage, qui est votre œuvre, vous ne le réparerez pas ?
— Quelle réparation voulez-vous ?
— Vous refuseriez de paraître au Pardon d’Auray, d’y remplir vos devoirs religieux?
— Je refuse d’être un instrument entre vos mains.
— Dites plutôt que, par un nouvel acte de folie méchante, vous refusez d’accomplir un acte simple, juste, respectacle, sacré; un devoir qu’accomplissent toutes les femmes, depuis les plus vertueuses jusqu’aux plus dégradées! Ainsi votre révolte est parfaite ; elle s’est élevée jusqu’à ,Dieul... N’est-il pas de vous, reprit-il sourdement, ce coup qui veut abattre mon élection?... Vous ne répondez pas ?... C’est du moins avec tranquillité d’âme que vous voyez égorger votre mari !
— Vous voulez de moi une comédie abominable, et pour obtenir quoi? Il n’est certainement pas d’obligation que vous soyez élu député, monsieur!
Frainex devint menaçant. L’entrée de la petite Jeanne qui cherchait sa mère arrêta l’orage.
MADAME FRAINBX 313
— Vous allez me suivre à Auray ! reprit-il après une pause.
— A quoi bon ?
— ^.Vous m’y suivrez, dussé-je vous y faire traîner par la loi !
— Loi, loi, loi ! gazouilla l’enfant de sa voix d’oiseau en jouant avec les cheveux de sa mère.
— Je vous suivrai, monsieur, répondit Juliette qui avait repris son calme.
— Maman, moi aussi ! chanta Jeanne.
Ils partirent tous trois, Camille restant sous la garde de M. Sandrié.
Frainex, pendant le voyage, s’ensevelit dans ses méditations.
A Auray, dès l’arrivée, il promena solennellement sa femme sous les regards curieux et parmi les chuchottements do la ville.
Une proclamation nouvelle qu’il lança, une belle couronne de rubis qu’il offrit à sainte Anne et de l’argent aux diverses églises firent ses derniers apprêts d’assaut. j
On s’en émut. Le baron de Karouët, moins libéral, n’avait donné qu’une couronne d’or assez mince, et fâcheusement étroite pour la tête sainte.
Juliette, après son exhibition, se retira dans sa chambre. Depuis le matin, elle remarquait un singulier changement dans l’extérieur de son mari : il avait une attitude amère et mélancolique.
MADAME ERAINSX
Le lendemain, jour de la fête, il vint de bonne heure frapper à la porte de sa femme, déjà levée, et demanda la permission d’entrer. C’était pour l’avertir que la voiture qui devait les conduire jusqu’à la chapelle de Sainte- Anne , située à quatre kilomètres de la ville, était avancée. La petite Jeanne dormait encore.
— Madame, ajouta-t-il avec sa politesse des beaux jours, et d’un ton particulier, voulez-vous me faire la grâce de m’accompagner à la chapelle et... de vous y confesser?
— Monsieur, dit-elle, je vous ai suivi jusqu'ici, ne voyant à cela ni mal ni bien ; mais vous auriez dû, dans votre propre intérêt, me laisser à Paris.
Comme sous le coup d’une baguette magique, l’air, le regard, la voix de Frainex changèrent : il se transfigura. Il attacha un moment sur elle des yeux pleins de tristesse, puis dit d’un accent profond, avec lenteur ;
— Juliette, voici la paix; je suis à bout ; cette lutte me tue I . . . Et vous ne vous en douteriez pas, si je ne l’avouais ! Serait-ce un cœur farouche et implacable que cache la beauté de ces formes touchantes?... Ah! vraiment, chère et orgueilleuse enfant, il me faut être ici le premier à m’attendrir I .. . Eh bien ! ainsi que vous, je suis un orgueilleux, un insensé ! et j’aurais dû depuis longtemps me rendre , comme le font les forts : voilà mon crime. Ma conduite envers vous fut celle d’un homme violemment tiré de la plus douce existence, et que la misère présente irrite, exaspère, affole !... Juliette! voulez-vous me pardonner ?
MADAME FRAINBX
Il s’approcha. Il était fortement ému, l’air suppliant et noble encore ; ses paroles semblaient sincères.
Juliette devant une émotion si inattendue, devant cette brusque évocation de son passé, de son amour, se troubla. Un voile humide couvrit ses yeux
— Oui, vous êtes toujours bonne, reprit-il, et je suis coupable d’avoir méconnu cette bonté! C’est elle désormais qui m’accompagnera dans ma route... Répondez-moi, Juliette! Est-il impossible, n’est-il pas juste que nous marchions ensemble ?
— Oui, dit-elle, dans les chemins honnêtes.
— Les plus honnêtes sont ceux qui mènent à Dieu. Venez donc !
— Où?
— Au Pardon, répondit-il vivement.
— Mais, dit-elle avec douleur, ne vous ai-je pas répondu ?
— Je vous en supplie, chère enfant, chassez les vapeurs mauvaises qui troublent votre tête. N’écoutez que votre cœur... Non, ne parlez pas!...
Il tomba à ses genoux.
— C’est mon amour, c’est ma destinée, ce sont mes fautes elles-mêmes qui vous implorent 1
— Mais ma conscience... ma conscience! ditelle.
— C’est le père de votre petite Jeanne , qui dort là ! Vous sauveriez un étranger et ne pouvez vouloir me perdre, moi ! Une femme est solidaire de son mari! Comment une idée si simple, ac-
MADAME PUAINEX
cèptée de tous, n’a-t-elle pu encore s’établir dans votre esprit!... Non, encore une fois, ne me répondez point!... Mon avenir est en péril. Je suis seul contre une armée ; j’appelle au secours. Ma femme m’entend, elle me voit, et refuse son aide !
Il tendait les bras ; elle recula avec un geste triste.
— Eh quoâ !... vous pleurez et vous me repoussez !... Non !... vous ne croyez plus en moi ! Vous ne céderez pas!!.. Eh bien! dit-il comme transporté tout à coup d’un sentiment héroïque, je vous vaincrai, Juliette !...
Là où vous refusez de venir, je n’irai pas moimême ; retournons à Paris !... Vous avez raison. L’ambitieux, malgré moi, parlait encore à vos genoux. Mais connaissez-moi tout entier. La passion que nous faisons éclater au dehors n’est pas toujours celle qui véritablement nous anime. L'amour, l’amour pour vous, voilà l’àme profonde, unique de ma conduite, et qui passionnait jusqu’à mes rigueurs et mes violences ! La grandeur, la fortune, la gloire si ardemment voulues, ces prix de la force et du génie que je sens en moi, n’étaient que des vêtements splendides qui devaient revêtir cet amour et le rendre plus beau pour vos yeux !
C’est vous, c’est mon idole que je souhaitais d’élever comme une reine au-dessus de toutes les femmes jalouses. A l’homme qui l’aime ainsi, un cœur féminin dit : Vous êtes mon Dieu ! ou il pardonne quand il a à pardonner ! Profondeur, énergie de l’âme, non il n’est pas de plus triste
présent du ciel !... Ah ! Juliette, quelles tortures m’ont rongé durant ces quatre ans! Hélas! je te meurtrissais, et je t’adorais! Oublions! Mon ambition ne vous plaît pas? Tenez-la pour morte ! Courons chercher la vie... la vie de nos premiers jours de tendresse ! De ces actes dont mon orgueil irrité vous refusa l’explication, vous saurez tout... et, mon amie , vous pleurerez alors pour m’avoir jugé si coupable et rendu si malheureux !
Elle rougissait et pâlissait tour à tour sous ses coups précipités. Ce vaillant sacrifice, cette passion, cet homme jadis tant aimé à ses pieds, bouleversèrent son cœur. Frainex se leva.
— Eh bien !... soupira-t-elle palpitante, ignorant ce qu’elle allait dire et faire.
Il lui prit les mains et les serra avec force, comme pour peser magnétiquement sur elle.
En même temps, son regard partait comme une flèche du côté de la pendule : l’heure du départ était passée de deux minutes.
Ce fut le regard avide et furtif de l’animal sur la proie qu’on lui fait attendre. Il lui était échappé ; Juliette l’avait surpris.
A son changement de visage, Frainex vit perdue une partie si habilement conçue et si bien engagée .
— Eh bien ? demanda-t-il frémissant.
— Partons pour Paris ! répondit-elle en dégageant ses mains.
Il recula jusqu’au bout de la pièce, garda quel-
MADAME FHAINEX
ques instants le front dans ses niaiiis ; puis, le regard hardi, le ton bref, il reprit la parole.
— Voyons, que voulez-vous?.:. Concession pour concession. La liberté? je vous la donne absolue. Je mets dès aujourd’hui vos droits à la hauteur des miens. Votre cassette, votre toilette, votre conduite, tout vous appartiendra Désormais nous régnerons ensemble, et quant au -passé, je jure de l’oublier!,.. Quoi! ni cela non plus? ajouta-t-il avec une imprécation.
— Allons, monsieur ! cria du dehors la grosse voix du cocher breton, nous manquerons la fête?
— Restez dans votre chambre ! reprit Frainex avec une horrible expression de rage. Soyez -y malade tout le jour. Ce soir vous repartirez pour Paris ; vous y attendrez mes volontés !
Il gagna la porte.
Brisée par tant d’émotions , Juliette n’avait pas besoin d’ordres pour garder la chambre.
Le soir, elle prit avec Jeanne la route de Paris.
M. de Montmaur parut à la procession. Il porta un beau cierge tout au côté du baron de Karouët : il accomplit avec solennité toutes les génuflexions et dévotions d’usage; mais le bruit courait déjà d’une très-vive querelle entre lui et sa femme, qu’il n’avait pu , malgré de terribles menaces , contraindre à le suivre.
Deux jours après, le scrutin donnait quinze ■ mille voix au baron, et trois cent bulletins seulement à Frainex.
La marquise, M. de Karouët d’un côté, La-
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vonne de l’autre, qui, à l’heure oü se démasqua la candidature de son cousin, se vit joué par le prélat d’Italie, avaient, sans s’entendre, profité de la scène de l’oratoire et contribué au désastre.
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D’Auray, directement, Frainex alla enfouir son humiliation et sa colère dans les brouillards de Londres. Sous prétexte d’affaires, il y passa un mois. Son orgueil, en ce moment, eût trop souffert des regards de la France qu’il croyait pleine de son nom, et il tremblait de ne pouvoir rester maître de son ressentissement en présence de sa femme.
La solitude le rafraîchit. Cette volonté souple et tenace, qu’il nommait son génie, se redressa; l’espérance revint le hanter en compagnie des plans nouveaux , des rêves de gloire et de commandement qui poussaient dans cette tête dru comme l’herbe en bonne terre.
Un soir, dans un cabinet de lecture, il tomba par hasard sur des Mémoires oubliés d’un seigneur anglais qui, vers 1748, traversa la cour de France.
L’écrivain y avait vu la baronne de Montmaur ! Il lui avait parlé ! Il consacrait quelques lignes au portrait de cette « belle, grande, charmante, and so distinguished persan, qu’il l’avait prise pour une princesse du sang ! »
Frainex fut saisi. Au milieu de l’accableraent présent, en pays étranger, c’était là un sourire de la Providence, comme un présage. Son illuminisme de nature lui échauffa, lui dilata le cerveau et les yeux. Pendant quelques minutes, il vit à la place du livre la baronne elle-même, en paniers, solennelle, les mains pleines de promesses et de triomphes.
Comme il rentrait à son hôtel par le pont de Westminster, une étoile solitaire lui apparut à travers une déchirure des brumes qui couvraient le ciel.
De vagues bruits de guerre, venus des rives de la Baltique, hâtèrent son retour.
L’affaire du Crédit faisait maintenant son dernier enjeu. Abandonné de la marquise d’Oudenarde, comme du ministre,’ c’était sur l’argent qu’il allait asseoir cette grandeur politique que les hommes et le sort jaloux s’acharnaient à reculer.
Il s’agissait maintenant pour lui ou de l’anéantissement, ou de se voir le maître d’une fortune princière , d’acheter un département avec les électeurs, les journaux, les urnes de scrutin, d’entrer à la Chambre sur un trône d’or, et de s’imposer à elle ainsi qu’à la France comme l’homme d’État nécessaire, et dont il se sentait le génie.
Sur les bords de la Tamise, il s’était fixé à deux mois l’heure de lancer son Crédit.
En mettant l’avenir au pis, la guerre vaguement annoncée ne pouvait pas éclater, pensait-il, avant le printemps prochain.
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Il ne se troubla donc pas.
La mer était bleue et douce pendant la traversée du détroit, le ciel éclatant, Frainex en bonne santé, dispos, et avec l’imagination si heureuse qu’il se demanda un moment si, après le triomphe, il n’écraserait pas Juliette sous la magnanimité de son indifférence.
Je reviens de l’île d’Elbe! se dit-il en mettant à Boulogne les pieds sur la terre française... mais jè n’aurai pas de Waterloo !
A Paris, son premier soin fut d’étudier les dépêches télégraphiques qui inclinèrent par degrés à la paix , et de mettre précieusement de côté le plus gros de l’argent liquide qui lui restât , les trois cents mille francs mobilisés de la dot de Juliette, pour servir le dividende de neuf pour cent, la grande tentation aux actionnairees du Crédit tombé, 'et au public.
Il se tapit dans son cabinet de la rue de Presbourg, caché pour toutes les visites qui ne regardaient pas ce grand intérêt. Il ne voulait pas entendre parler de sa campagne d’Auray.
M. Sandrié l’avait déjà blessé par une double indiscrétion. L’ancien commerçant ne venait que d’apprendre par hasard toute l’importance des relations de son gendre avec le Crédit; il ne l’y avait cru jusque-là engagé que pour quelques centaines de mille francs seulement. Sa dignité de beau-père, sa timidité de marchand en furent touchées au vif. Il demanda à Frainex des explications sur cet acte d’audace, ainsi que sur la conduite de Juliette, dont plusieurs journaux avaient parlé avec des réticences transpa-
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rentes. Il ne revenait pas de surprise ; quel était donc le gouvernement de son gendre? Comment pouvait-il ainsi laisser flotter les rênes jusqu’à se voir mené à ce fait inconcevable d’Auray, à ce refus de Juliette de paraître au Pardon, qui avait causé la victoire de M. de Karouët? Le cœur de M, Sandrié saignait, et sa foi à <• l’homme fort » était violemment ébranlée.
Celui-ci s’attacha à la relever en faisant miroiter pendant l'entretien les magnificences promises à l’opération. Il se moqua des bruits de guerre qui effarouchaient M. Sandrié.
— Enfin ! dit le beau-père, qui ignorait la signature donnée par Juliette , la dot de votre femme, grâce à moi, reste à l’abri. Et si le ridicule Lavonne voulait seulement nous glisser à l’oreille quelques mots de ses négociations secrètes, il n’y aurait rien de perdu; peut-être même tout serait-il gagné.
— Pour tirer parti de cet homme, j’avais compté sur votre fille, qui malheureusement est tout à fait folle.
— Folie de femme se guérit vite. Ernestine n’a jamais été folle avec moi ; mais vous êtes faible, mon gendre! Comment un mari conservateur peut-il souffrir une femme révolutionnaire ! Que nous n’accompagnions pas toujours madame à confesse, soit! mais qu’elle refuse de s’y rendre quand l’envie nous prend de l’y envoyer, voilà qui passe le jugement et les habitudes!... J’ai fait à cette païenne, à son retour de Bretagne, la scène qu’elle méritait.
— Que vous a-t-elle répondu?
— Quelques grands mots où je n’ai rien compris.
— Que dit le monde?
— Eh... le monde vous trouve encore plus singulier qu’elle!
Frainex n’adressa d’abord la parole à sa femme que devant les domestiques. Juliette se tenait préparée à tout. Assurée maintenant de toute l’astuce de ce caractère, où, malgré tant de motifs de défiance, sa simplicité avait failli se laisser prendre, elle suivait de l’œil ses mouvements silencieux. Elle sentait cette misérable et infatigable politique aux prises avec quelques ténébreux objet. Où allait-il? où allait-elle elle-même au milieu de ces mystères, de ces soubresauts, de cette lutte? Son cœur, en garde, tremblait' au pressentiment d’une catastrophe prochaine.
André venait fréquemment à l’hôtel Montmaur.
il y travaillait au buste de sa « chère mère; » c’était dans le jardin, parmi les fleurs ,' le dimanche, ou, pendant la semaine, au sortir de son atelier. Il apportait les lettres que Claude lui écrivait d’Allemagne : des lettres fraternelles et émues, où le nom de celle qui les écoutait lire, se trouvait, comme un diamant, enchâssé aux meilleures places. Le fugitif y disait aussi ses travaux et ses courses : à Francfort, à Munich, à Berlin, àVienne, il étudiait les institutions économiques de ces pays; il se plongeait dans le travail consolant.
André, depuis peu, sentait vaguement une cause délicate à l’absence de son ami, et il évitait de demander, comme aux premiers temps, les
raisons de son départ ; mais il parlait librement de lui; elle répondait avec la même liberté.
Aimait-elle Claude? Elle ne s’adressait pas cette question, et sans doute elle n’y eût pas trouvé la réponse. Tant de sentiments roulaient à cette heure pêle-mêle dans son cœur! L’amour lui semblait si bien déraciné en elle par l’impitoyable expérience !
Sa pensée s’arrêtait sur lui avec un attendrissement doux, mais sans trouble. Elle se réjouissait de continuer son œuvre envers l’orphelin.
André était déjà, quoiqu’il eût à peine quinze ans, un grand garçon presque achevé de taille, robuste, resté enfant, et qui s’appelait encore « un homme libre. » Cette tête où la vie débordait , l’ardeur des yeux, les hardis mouvements d’une intelligence primesautière , ses progrès, tout eu lui la rendait fière : cet artiste prédit était son œuvre. Déjà l’art entrevu le passionnait; il brûlait de faire « œuvre d’ouvrier, » suivant son expression.
— J’ai toute taillée dans la tête, lui disait-il, en la regardant avec tendresse, une belle statue... la statue de... l’Amour maternel. Eton l’en verra sortir un jour!
Son maître, le sculpteur Duchêne, qui depuis longtemps avait senti cette flamme, le préparait au concours d’admission de Técole des Beaux- Arts.
A plusieurs reprises, pendant le séjour en Angleterre de Frainex, André avait dîné à l’hôtel Montmaur. Le jeune Camille, tenant son rang, ne se montrait pas alors à table ; noblement aussi
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il s’éloignait du jardin, quand il l’y voyait paraître.
C’était à l’ombre d’un haut magnolier que s’ébauchait le buste de Juliette, tandis que la petite Jeanne riait ou sommeillait sur les genoux de sa mère.
Celle-ci lisait parfois tout haut durant le travail; puis on s’entretenait des lectures; on s’entendait, comme il arrive d’ordinaire, en matière d’idées, par le cœur. La nature, son père et Claude avaient admirablement préparé l’esprit de l’enfant à recevoir, toutes portes ouvertes, les opinions de celle q«u’il aimait filialement.
Mais la jeune femme le contenait. Son sentiment de la justice, en lui inspirant le plus religieux respect de l’intelligence d’autrui, lui avait révélé la loi première, et encore si peu connue, de l’éducation.
— Je te donnes mes idées, lui disait-elle, parce que je les crois vraies. Je peux me tromper; mais si tu ne les juges pas maintenant, — car à ton âge on ne tranche pas les questions, on les étudie, — tu dois en réserver le jugement pour l’avenir. La foi, qui n’est qu’habitude d’enfance et d’irréflexion, crée en nous la plus mortelle des maladies morales. Ni ton affection pour moi, mon André, ni la chaleur de mes opinions, ne doivent altérer la liberté de ton esprit .et son naturel amour pour la vérité. Tu veux, je pense, rester un homme libre? ajoutait-elle en souriant.
— Toujours!
— Oui, la liberté et la vérité sont les biens
célestes auxquels tout doit se subordonner, la tendresse comme la peur, comme la paresse, comme l’intérêt, comme la vie ! et nous devons tous marcher à cette conquête avec nos propres forces. Tu es un souverain en matière de juge- , ment; chacun l’est comme toi, et l’harmonie des doctrines ne peut se faire qu’à la condition de cette souveraineté de chacun de nous; car les esprits affranchis de préjugés se donnent naturellement la main.
Frainex, de son cabinet, dont les fenêtres s’ouvraient sur le jardin, entendit un jour ces paroles.
— Madame, lui dit-il, quand André fut sorti; en me demandant l’autorisation de recevoir ici cet enfant, vous avez négligé de me soumettre votre programme d’enseignement. Vous proposez-vous de tenir les mêmes discours à Jeanne, quand elle sera en âge de vous entendre?
— Oui, monsieur, répondit Juliette; elle est née femme, et il faut la prémunir contre les misères de sa condition.
— Je ferai l’éducation de ma fille! reprit-il avec hauteur.
— De moitié avec moi, monsieur!
— C’est de l’orgueil que vous voudriez infuser dans cette jeune tête?
— S’il vous plaît de le nommer ainsi !
— D’ici là, pensa Frainex, je t’aurai jetée dans quelque cabanon!
Pendant plu-sieurs jours, il s’occupa de Jeanne, Comme elle lui parut d’une liberté d’allure détestable, il prit avec elle le ton’ du commande*
ment. Jeanne, faite à entendre avec son cœur s’enfuyait vers sa mère;
Il était indigné de ce mépris du droit paternel. On l’eût fait rire à lui présenter le droit de sa fille comme aussi respectable que le sien. Il se * plaignit avec vivacité à Juliette et leva les épaules quand elle essaya de lui faire comprendre que les droits des parents sur les enfants consistent surtout à préserver et à développer la liberté de ces vies naissantes, et qu’il y a dans la pesée d’une force tyrannique sur ces âmes délicates un étouffement moral aussi grave que le serait l’étoufFement physique d’un petit être sans défense entre les mains d’un éducateur dénaturé.
Soudain les bruits de guerre reparurent comme un retour d’épidémie, mais inquiétants cette fois : la panique, dès les premières heures, fut à Paris.
Frainex passa quelques nuits horribfts. On était au mois de juin. Devait-il croire ceux qui reculaient les hostilités jusqu’à l’automne, ou même jusqu’au printemps prochain, et avancer l’heure de lancer son dividende? La terreur de l’avenir l’invitait à réduire ses grandes espérances, et à sauver au moins le vaisseau. Il en avait d’autres motifs : le besoin d’argent pour faire face à la première et prochaine échéance de ses engagements, et le soupçon né depuis peu qu’un financier de ses amis se préparait dans l’ombre à étrangler ce renouveau du Crédit pour le ressusciter lui-même plus tard, à moins de frais encore.
Tourmenté, le nez au vent, il flairait tour à tour la Bourse, l’air, les journaux. Les regrets de la mort du duc attendrissaient pour la première fois ses préoccupations. Il songea un moment à Lavonne. Mais le vieil ennemi avait
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sans doute travaillé au lacet où s’était prise sa candidature de Bretagne !
Une après-midi, poussé par son trouble à cette démarche absurde, il alla jusqu’à l’antichambre du ministre. Là, seulement, il s’arrêta à la voix de son amour-propre et devant l’impossibilité de tirer d’un tel lieu le merveilleux secours qu’il lui fallait.
Si la porte du cabinet de Lavonne se fût ouverte en ce moment, il y eût vu Juliette, que le ministre venait de mander par un billet.
Elle était assise auprès dé lui et l’écoutait parler avec une curiosité ardente. Il lui expliquait ia nature de l’opération financière imaginée par son mari.
— Maintenant, ajouta-t-il après cette explication, apprends pourquoi je t’ai fait appeler. Mes sentiments à l’égard de Frainex doivent céder à mon affection pour toi. Je ne veux pas voir la ruine de ma chère Juliette. Toute votre fortune jusqu’au dernier centime, je le sais, est engagée sur cette carte. C’est aujourd’hui mercredi. Ton mari n’a pas quinze jours pour vendre !
Elle ne répondit pas et parut accablée.
Il la regardait attentivement, comme pour pénétrer le fond de cette nature et la raison de ï’étonnahte singularité de sa conduite à Auray. Il ne lui en avait parlé que vaguement ; soit par désir d’en découvrir lui-même le mystère, soit par réserve délicate. Il était observateur en son particulier, et peut-être dans l’ouverture grave
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qu'il faisait en ce moineiit, son goût d’observation entrait-il pour une bonne part.
— Mais, demanda enfin la jeune femme, ces actions... que vaudront-elles entre les mains de ceux qui les achèteraient?
— Ah, ah, répondit-il en riant, peut-être trois sous la livre de papier!... Elles peuvent se relever plus tard... un peu tard! Les affaires, ma chère enfant, ne sont qu’un échange de mauvais j)rocédés.
— ... Vous proposez-vous d’avertir aussi mon mari?
— Puisque te voilà avertie toi-même !
En rentrant vers six heures à l’hôtel Montmaur, elle trouva de la compagnie.
Frainex, tout en continuant de se cloîtrer, recevait parfois à sa table des gens de Bourse qu’il avait besoin de s’attacher et de réunir.
On ne causait sérieusement, à l’habitude, que pendant le café, après que Juliette s’était retirée.
Ce soir-là un dçs convives n’attendit par l’heure pour jeter sur le tapis l’appréciation d’une belle manœuvre de bourse accomplie la veille. Il s’agissait de dix millions spirituellement prélevés par deux illustres financiers sur la candeur d’un millier de pauvres diables laissés sur le carreau. Le détail en fut long, précis, avec des clartés sinistres, et accompagné d’observations aussi tranquilles que celles de médecins autour d’un cadavre. On analysait, on appréciait, on étudiait, on riait.
Sur cette pente, quelqu’un d’emblée parla à Frainex de son Crédit et d’un espoir de paix que
le dernier télégramme du jour venait de donner. Frainex assez vivement détourna le sujet.
Après le départ des invités, elle aborda son mari, et lui demanda une explication des paroles entendues.
Il ne lui répondit que par un air de surprise d’autant plus glacé qu’elle tremblait visiblement.
— Vous ne voudriez pas, j’aime à le penser, dit-elle, de dix millions obtenus par les pratiques que l'on vantait tout à l’heure ici.
— Madame, répondit-il, vous avez perdu tout droit à vous immiscer dans mes affaires!
— Il eut été peut-être bon que la mère de votre fille connût votre façon de les gouverner. — Il prit un air de suprême dédain. — Je vous ai donné, monsieur, une signature pour disposer de ma dot. Puis-je au moins apprendre ce que vous en avez fait?
— Non, madame !
— r Répondez- moi... Restez! s’écria -t- elle comme il la quittait. Je vous en conjure !
Il s’éloigna en sifllant.
Le lendemain, le télégraphe fit briller sur Paris une seconde lueur pacifique. Frainex commanda à ses irrésolutions.
Le samedi, avec la dot de sa femme, il comptait à ses actionnaires un beau dividende de neuf pour cent.
Les journaux, des intéressés bruyants joignirent leurs sonneries de prélude pour annoncer à la Bourse la résurrection du Crédit ’** et la magnifique curée prochaine.'
Quinze jours après, un mercredi matin, à huit heures, Élise déjà debout, se préparait à sortir. Elle glissait silencieusement sur le parquet de sa chambre pour ne pas éveiller l’attention de Lequilly, qui lisait dans un boudoir à côté. Elle soupirait. Ce riant visage était fort assombri, malgré le fard et la fraîcheur de la toilette ; on eût dit, à ses regards inquiets et à son effarement, d’une jolie bête aux abois.
L’élection d’Auray, les affaires, et l’indifférence lui dérobaient son amant depuis un temps infini.
I Elle ne l’apercevait que çà et là, en compagnie, pour une seconde. Depuis trois jours elle faisait des prodiges pour le joindre.
L’argent quelle recevait dé lui n’avait été matière qu’à profusions et à dettes nouvelles. Avec cinq cents francs, par exemple, qu’il lui donnait pour s'acheter un bijou, elle en prenait un de mille, payait comptant deux ou trois cents francs, et ne songeait au surplus que sous la menace du vendeur. Le reste à l’avenant.
Il lui fallait pour ce jour même, à une heure,
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trouver dix mille francs ou voir porter à son mari les notes du joaillier et du tailleur.
De départ pour la province, d’usine à acheter, elle n’en parlait plus que pour rompre les chiens ; c’était tantôt l’élévation du prix, tantôt le mauvais air du lieu que deux épidémies avaient autrefois visité.
Lequilly lui vantait les avantages d’un établissement aux environs de Marseille. '
— Y penses-tu, mon ami! dit-elle. Est-ce à mon âge que l’on apprend le provençal? Mènemoi au Japon.
Le malheureux se désolait, s’efforçait en vain de se résoudre. Ses tourments secrets étaient au comble : depuis quelques jours ses soupçons s'éclaircissaient : Elise avait vivement fait disparaître une enveloppe de lettre où il avait cru lire le nom de Frainex; de vagues traits épars prenaient forme : les longues visites champêtres à Redon, la taille de l’homme entrevu dans le couloir, les variations d’humeur de sa femme suivant la présence ou l’absence du mari de Juliette. Il connaissait la nature du personnage, mais se défendait encore de le soupçonner devant l’énormité de la trahison.
Quelque bruit s’étant fait entendre chez sa femme, qu’il croyait encore au lit, il entra du boudoir dans la chambre. Elise mettait son chapeau. Sur la table de toilette étaient ses gants et son porte-monnaie ouvert avec quinze francs.
Lequilly, dont maintenant les yeux observaient tout, remarqua ces quinze francs.
Elle ferma le porte-monnaie, le mit dans sa
poche, prit ses gants, et, sur un meuble voisin, un livre de messe.
— Où vas-tu? demanda- t-il.
— Au bal, répondit-elle en riant, et laissant voir le livre.
Il alla après elle, mais point à temps pour la suivre, et, comme fatalement, gagna les Champs- Élysées et la rue de Presbourg.
Après une assez longue attente dans l’avenue de l’Impératrice, il vit sortir Elise de l’hôtel Montmaur.
Elle arrêta un fiacre qui passait. Comme elle allait monter en voiture, ouvrant la bouche pour jeter une adresse au cocher, Lequilly se présenta.
Elle poussa un petit cri, accompagné d’un éclat de rire.
— Comment, dit-elle, tu me suivrais? Nous recommencerions! Je ne vous souffrirai pas en voiture auprès de moi, monsieur I
— Où allons-nous? dit Lequilly qui entra le premier.
— Mais chez nous ! Cocher, rue Vivienne, 25.
La voiture roula.
— Tu me vois ravie ! reprit-elle aussitôt avec volubilité. Je t’ai dit tout à l’heure que j’allais au bal. J’y vais véritablement, mon Émile. Je danserai ce soir, avenue Montaigne, , dans les jardins de la princesse Bibesco, grâce à la parure de perles de Juliette que je viens de lui demander ; ces étoiles aux feux doux que tu aimes. Elle me les enverra. C’en était fait pour moi de reparaître chez la princesse, où l’on m’a déjà vue deux fois
avec ma dernière toilette ; et ton Élise ne voulait pas t’en réclamer une nouvelle. Est-ce discret? Es-tu content? J’avais une telle passion de ce bal, mon ami, que je suis entrée à la Madeleine pour prier Dieu de m’en accorder la grâce!... Et l’on vous attend ce soir à nous voir sous ces perles !
Elle montrait un épanouissement plein de contraste avec l’air soucieux dont elle avait quitté sa chambre. Sa joie ne pouvait se contenir : elle était sauvée !
Frainex, sur son premier mot, quoiqu’avec un visible froncement de sourcils, venait de lui remettre deux billets de banque de cinq mille francs.
— Tu n’as pas vu Frainex? dit Lequilly après un assez long silence.
— Non, il était sorti à cheval de fort bonne heure.
A l’entrée de la rue Vivienne, sans anrièrepensée, il demafida à sa femme de la monnaie pour payer le cocher : dans son empressement à la suivre, il avait oublié sa bourse.
Elle pâlit un peu, et chercha dans ses poches.
— Mais, dit-elle, comme toi, j’ai oublié aussi mon porte-monnaie !
— Tu l’as pris sous mes yeux ; il contenait quinze francs.
— Vraiment!... Eh bien, si je l’ai pris, je l’ai perdu? reprit-elle. Mon Dieu, où ai-je pu le perdre ?
Elle se baissa, chercha à ses pieds, se leva, le fit lever lui-même, renversa les coussins. En
riant, elle se recommandait à Saint Antoine de Padoue.
Sa poche de droite qui touchait au genou de son mari était un peu entrebâillée.
Tout à coup avec un visage et une rapidité de mouvement qu’elle ne lui avait jamais vus, Lequilly plongea la main dans cette poche, et en retira le porte-monnaie.
Elle se jeta impétueusement dessus ; mais sous le regard par lequel il lui commandait, ses mains tombèrent. Il retira les deux billets de banque, de couleur rose.
— Eb bien oui! dit-elle en pleurant, pardonne-moi mon mensonge ; je dois cet argent. Juliette vient de me le prêter.
— Descendez, madame ; nous sommes arrivés dit Lequilly si imposant qu’elle eut peur.
Il la mena sur la porte de leur appartement, où elle s’attacha à lui en criant jusqu’à l’arrivée de sa femme de chambre.
Il redescendit et se fit conduire rue de Presbourg.
— Vous savez la nouvelle, Lequilly? s’écria M. Sandrié, qu’il trouva sortant de l’hôtel Montmaur. La guerre est déclarée. Je le tiens de Lavonne lui-même, que j’ai rencontré allant de son ministère au château. J’ai couru ici pour l’annoncer à mon gendre. Mon cher ami, je tremble la fièvre!... Eh bien! vous voilà pâle aussi ! Joueriez-vous à la hausse?
— Votre gendre est-il là ? demanda Lequilly.
— Bon ! il vient de sortir devant moi, comme
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une tempête!... Ah! cette opération financière !... Je m’en doutais... La ruine peut-être !
— Madame Frainex est visible?
— Elle promène depuis une heure Jeanne dans le bois. Quand la maison brûle, les femmes vont prendre l’air.
Ils redescendirent ensemble les Champs- Elysées jusqu’au rond-point, où Lequilly, sous un prétexte, abandonna M. Sandrié, qui ne tarissait pas de malédictions contre la guerre, contre la Bourse et contre son gendre.
Après la grande nouvelle apportée par son beau-père, Fraitiex avait couru chez son banquier, qui la lui confirma. Il déjeuna dans un café. La Bourse ouverte, il s’y rendit.
La dépréciation des valeurs y était énorme ; les groupes recueillis s’entregardaient d’un œil éteint; le triomphant aboiement des agents de change s’était tourné au sanglot ; la veille encore on luttait contre l’alarme.
Adossé à une colonne, il suivait à la fois des yeux ce spectacle, et les lignes nettement inflexibles de sa situation.
Avec la terre de Redon et l’hôtel, il lui restait près de cent mille francs comptant. Toute sa fortune liquidée était déjà aux mains des vendeurs du Crédit. Il avait en outre, on se le rappelle, souscrit pour deux millions de lettres de change, dont la première de cinq cent mille francs devait être présentée dans huit jours.-
La faillite lui laisserait à peine ses vêtements; et de M. Sandrié il ne pouvait guère espérer que le mépris indigné du marchand envers les dissipateurs.
Que faire? quitter la France? attendre un miracle du ciel? s’appuyer encore sur lui-même, sur les ressources d’un génie si cruellement déçu?
La tête et les jambes appesanties, il agitait ces pensées en retournant instinctivement chez lui.
De la porte de l’hôtel, il gagna rapidement son cabinet : il avait aperçu la silhouette de sa femme à travers les rideaux légers d’une des fenêtres du premier étage ; il baissa la tête avec une imprécation.
Après avoir fouillé dans les tiroirs de sa table de travail et de son secrétaire, il brûla des papiers ; et pour chasser la fumée, ouvrit une des fenêtres, à ras de sol du jardin, en laissant retomber le large rideau de velours qui masquait la vue.
Camille entra, et lui tendit un billet qu’il venait, dit-il, de trouver.
Il reconnut l’écriture de Lavonne, et lut :
« Ma chère Juliette, viens me voir aujourd’hui pour affaire importante.
« Mercredi, 5. ,
« Li.
C’était le mot du ministre que quinze jours auparavant, on avait remis à Juliette au jardin. Dans son empressement à se lever, elle l’y avait laissé tomber entre deux géraniums, où Camille, très-fureteur de nature, venait de le découvrir.
Frainex lut plusieurs fois le billet; cette date, cette • affaire importante »* ne lui appre-
naient rien, sinon qu’on lui laissait ignorer quelque chose.
— Priez votre belle-mère de descendre, dit-il à son fils, et pressez-vous de vous rendre vousmême au lycée. Il est temps.
Camille monta chez Juliette qu’il trouva en compagnie de Jeanne et d’André, lui transmit l’invitation, et se retira.
Elle ne savait pas son mari rentré.
Bien qu’elle attendit l’heure d’une explication solennelle — car M. Sandrié revenu un moment à l’hôtel Montmaur lui avait appris le grand événement du jour — une émotion très-vive se peignit sur ses traits. Elle se leva de son fauteuil avec quelque effort, et demeura pensive un instant.
Sa résolution de laisser s’achever la ruine de sa maison n’avait eu à vaincre que la pensée de l’avenir des enfants : de sa petite Jeanne si doucement élevée, d’André déjà fait aux habitudes délicates, de Camille enfoncé dans la vaniteuse paresse ! L’attendrissement domestique qui pousse aux actions douteuses l’avait envahie pendant quelques heures.
Mais elle était déjà montée à cette hauteur d’àme d’oü, par une pente naturelle, le devoir s’accomplit comme de nécessité; car la faute écraserait le coupable sous le mépris de lui-même.
Nous nous étonnons trop devant les natures héroïques ; le bien, l’honneur, le respect de soi, dont elles ont goûté les suprêmes délicatesses, les lient d’une toute-puissante attache. Qui pourrait se figurer par exemple, Socrate ou Jésus
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rachetant leur vie par une abjuration entre les mains des prêtres qui les tuaient? John Brown, en présence de la corde, criant : Vive l’esclavage! — ou Garibaldi se courbant, pour une place au ciel, devant la pantoufle que baise Louisot? Une idée, une fierté vigoureuses plantées dans une conscience — et voilà l’homme fatalement moral. Le grand point, c’est que l’idée soit juste.
Si en se déterminant, Juliette avait songé à la fortune de son père, ce n’avait été qu’avec la pensée de pouvoir un jour en indemniser Camille.
Elle restait immobile au milieu de la chambre. André l’observait tout en paraissant jouer avec Jeanne.
Il était venu à l’hôtel, comme il y venait depuis plusieurs jours , inquiet de l’expression empreinte sur le visage de la jeune femme, et averti par le pressentiment du cœur devant le péril des êtres aimés.
— Je reviens, mon André, dit-elle enfin à demi-voix. Occupe Jeanne.
Elle souleva sa fille, la tint longuement embrassée ; puis descendit.
Frainex qui tenait ouverte la porte du cabinet, la referma sur elle dès qu’elle y fut entrée, et reculant pour placer Juliette en prleine lumière, lui tendit le billet de Lavonne.
— .... Eh bien, c’est la vérité! dit-elle, croyant qu’il savait tout.
Ils étaient à deux pas de distance, et aussi pâles l’un que l’autre.
Elle ajouta :
— J’ai pesé et accepté toutes les conséquences de ma résolution.
— Ah ! dit-il sans comprendre... votre résolution ! Il m’en faut prendre é£?alement une à cette heure. Car je suis ruiné !
— .le savais que nous devions l’être !
Il la regarda d’un air stupide pendant quelques secondes.
— Vous saviez!... Depuis quand?
— Depuis ce mercredi. — D’un signe elle indiqua le billet.
— Par Lavonne?
— Oui.
— Et vous vous êtes tue !
— J’ai dù me taire!
11 s’appuya en vacillant sur la tablette du secrétaire, et balbutia avec une convulsion des lèvres :
— Allons, vous n’avez pas fait cela !
— Je devais choisir entre notre ruine et celle de cent familles.
— Vous n’avez pas fait cela! répéta-t-il plus haut.
Il se prit la tête entre les mains, parcourut pesamment le cabinet et revint à sa première place, les yeux fermés.
Comme il demeurait ainsi, Juliette crut à un commencement d’accablement ému. Palpitante, elle attendit avec anxiété un signe plus visible de cette émotion, tandis que Frainex s’abimait dans une dernière contemplation de lui- même. La suite, la profondeur de sa politique, ses beaux
assauts à la fortune, les premiers rayons de sa gloire , les deux un moment touchés de la tête, la mystique figure de la grande baronne, passèrent en rapides images devant ses yeux.
— Les hommes ne croient qu’au succès ! Ils se rient maintenant de moi, se disait-il. Qu’est-ce pour eux que la force abattue?
Comme pour sentir les palpitations de cette force, il posa la main sur son front.
— J’en avais, pensa-t-il, et de celle qui porte loin !
Et certainement sa puissance de volonté, son astuce patiente, son mépris des hommes et de tout scrupule eus’sent porté Frainex aussi loin que tant d’autres de sa race ; il n’en faut guère davantage à ceux quî s’établissent les maîtres du troupeau. Mais la fortune avait posé en travers de sa route un obstacle que ne rencontrent pas d’ordinaire les hommes forts, et qui les empêcherait de passer. C’est l’obstacle de l’intrépide conscience supérieure à toute leur énergie , qui n’est faite en réalité que de la lâcheté de ceux qu’elle accable.
J uliette cependant , les yeux pleins d’une flamme généreuse, avait fait un pas vers lui. Elle joignait les mains, et disait :
— Vous trouverez en moi un dévouement absolu à tous vos efibrts honnêtement tentés dans la voie nouvelle que le malheur vous ouvre.
Donnons à nos enfants l’éducation robuste de la pauvreté et du travail ! Vous êtes homme d’énergie... vous êtes père !
Il sé réveilla. Il la vit, la meurtrière de sa des-
tinée, celle qui depuis quatre ans, lui faisait boire l’humiliation comme l’eau! Une seconde fois, comme jadis dans la chambre conjugale, le politique laissa échapper la brute : il proféra un rauque blasphème , et, la face subitement homicide, saisit dans son secrétaire un revolver.
Elle était à bout portant, et ne recula pas. Sa bouche seulement poussa ce cri étouffé :
« Jeanne ! »
Le rideau, qui, devant la fenêtre ouverte, cachait la vue du jardin, s’écarta, et André bondit sur Frainex. La balle détournée par ce mouvement, au lieu de frapper Juliette au front, lui brisa l’épaule. Juliette tomba.
Avec la force du désespoir, le jeune.homme, muet et farouche, arracha le revolver aux mains troublées du meurtrier, et l’ajusta.
— André ! supplia-t-elle ramassant toutes ses forces dans ce mot.
Il abaissa lentement le pistolet et se rapprocha de Frainex. ‘
— Elle après mon père! lui dit-il, le regard étincelant.
Les domestiques accoururent.
— Je me suis blessée en maniant cette arme, murraura-t-elle devant eux.
Une pâleur de mort couvrit ses traits; elle perdit connaissance.
Tandis qu’ André en larmes, et les serviteurs l’emportaient :
— Que l’on coure chercher mon médecin ! leur dit Frainex à qui cette dernière déclaration de Juliette avait rendu un peu de sang-froid.
De l’air le plus conforme à la circonstance, il suivit le cortège, aida à poser délicatement sa femme sur son lit, et dirigea les premiers soins ; puis, soit gêne devant le regard fixe d’André, soit besoin de reprendre entièrement ses esprits, il regagna son cabinet.
Le valet de chambre l’y rejoignit presque aussitôt pour lui remettre un paquet de lettres.
— Monsieur Lequilly, dit-il, prie monsieur d’aller le trouver sous le vestibule où il l’attend... Il refuse d’entrer.
Frainex prit machinalement son chapeau, et, chemin faisant, décacheta les lettres.
Elles étaient d’Élise, qui, depuis le matin, les lui adressait heure par heure. La dernière, répétant les autres, disait :
» Je suis dans un état affreux; ma vie s’en va. Hélas, il n’a pas encore reparu! Niez, je vous le répète ; je n’ai pas fait d’aveu. Juliette m’a prêté cet argent, il faut s’en tenir là. Sauvez-moi ! S’il venait se plaindre à vous, ne lui faites pas de mal; il est si bon ! je l’aime tant! comme je vous aime! »
Toute diversion est la bienvenue dans les situations désespérées. Frainex eut un rire nerveux et hâta le pas vers le vestibule.
Depuis le matin Lequilly courait après lui. Il venait à cette heure d’embrasser ses deux fils au lycée.
— Combien vous dois-je de ces billets? demanda-t-il en jetant au visage de l’ennemi les. deux papiers roses. Et depuis quand suis-je votre débiteur?
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— Vous voulez vous battre? demanda Fraiiiex glacial.
— Je veux vous tûer, et sur l’heure! répondit Lequilly, avec un regard aigu, et une résolution effrayante qui transformait entièrement l’homme indécis et doux. Nous nous passerons des formes en usage. Mes témoins sont devant la porte avec des épées; allons chercher les vôtres!
Frainex prévint le concierge qu’il allait au devant du docteur, et, accompagné, se rendit chez le colonel Lamb. Le prétexte du duel fut une querelle de jeu, suivie d’insultes, qui n’admettaient ni arrangement ni retard.
Le colonel venait d’apprendre la ruine du '' grand homme ; il se montra froid, presque haut. Non-seulement il n’avait rien tiré de son enthousiasme, ni cravate rouge, ni épaulettes étoilées, mais encore un homme à terre n’existait plus à ses yeux.
— Je le croyais plus fort! dit-il au second té- • moin et au médecin que l’on prit en route.
Son admiration paissa à Lequilly : ce fut pour le colonel comme un changement de gouvernement.
— Comment, lui disait-il, calme comme vous voilà, et vous n’avez jamais touché une épée ! —
Il ajouta mentalement : Eh!... à novice, duel heureux! Mais qui l’eût cru un brave?
On s’arrêta dans les bois de Ville-d’Avray, au fond d’un chemin creux. Lequilly reconnut à côté une petite pelouse, .où, deux ans auparavant, il ‘ s’était assis avec ses deux fils et elle, par un jour , splendide, l’àme pleine de son double amour. Il
y fit quelques pas pendant les apprêts; il vit flotter devant ses yeux les trois chères images, il leur tendit les bras ; leur dit adieu ainsi qu’à la douce nature qui l’environnait. On le rappela.
Le combat dura à peine quelques secondes. Frainex avait une pratique convenable de l’épée. Tout son sangfroid lui était revenu avec sa souplesse à former des projets nouveaux : il blesserait sans gravité son adversaire, et partirait pour l’Egypte, où son intelligence et sa résolution lui donneraient ce que la main de Juliette venait de lui arracher : une de ces fortunes avec lesquelles on retourne en roi dans sa patrie ingrate.
Il se mit en garde, l’œil et la main fermes; mais Lequilly, d’un élan sauvage, se rua sur lui, le perça d’outre en outre, et, s’enferrant luimême du coup, tomba en même temps.
Les témoins se précipitèrent. Le médecin se penchait vers Lequilly, placé de son côté, quand Frainex se soulevant d’un mouvement galvanique, lui dit impérieusement ;
— Occupez-vous de moi !
Une convulsion le rabattit . sur l’herbe. Il était mort.
Un quart d’heure après, le mari d’Élise, que l’on transportait dans une maison de campagne, murmura : « Mes enfants! ♦> et expira.
A six mois de là Juliette, Jeanne et André habitaient un quatrième étage, au Marais.
Après huit jours de danger mortel, et une longue convalescence, la vaillante femme était enfin rétablie de sa blessure.
La terre de Redon et l’hôtel Montmaur vendus, tous les engagements de Frainex payés, il resta cinquante mille francs, aussitôt partagés entre Jeanne et Camille.
Lavonne, qui, à défaut de M. Sandrié absent, dirigea la liquidation, prétendait sauver gros du naufrage, et le pouvait. Mais il dut renoncer à toute sa diplomatie devant l’inflexible naïveté de sa filleule à qui les créanciers allaient de préférence. Elle lui répéta, elle finit par lui persuader que la pauvreté n’était pas seulement pour elle une obligation morale, mais aussi une consolation.
— Ah, misérable politique ! Il existe donc de ces cœurs parmi nous! se dit-il le jour où, rassemblant tous les traits de cette conscience, il la vit complète et en pleine lumière. .
M. Sandrié voyageait; il avait renié sa fille,
malgré le Soup de revolver ; et, exaspéré, il voulait même trouver sa main dans le fatal duel de Lequilly et de Frainex.
• — Ruiner son mari, répétait-il, ses enfants, de propos délibéré, lorsqu'elle n’avait qu’un mot à dire pour devenir trente fois millonnaire ! Si cet acte n’est pas d’une folle, les tribunaux se montrent bons de ne pas s’en occuper! Et ce pauvre diable de Frainex, qui n’a pas su la brider!... Je me mettais bonnement pour la force au-dessous de lui! Ernestine elle-même l’eût fait marcher!
Il interdit sa porte à Juliette, augmenta son train de dépense, courut la Belgique, l’Italie et la Savoie, où venait de se fixer son ami le colonel Lamb, mis à la retraite et marié à une veuve d’Annecy ; se donna du bon temps, et remit dans sa poche une pension de six mille francs que le ministre lui avait arrachée pour sa fille, et dont celle-ci ne voulut pas.
Son dernier étonnement fut d’apprendre quelle s’était faite « maîtresse d’école «.
Il existe à Paris, dans la rue de Turenne, un établissement sous le titre ÿ Enseignement professionnel des fenmes. Des mères de famille, qui ont aussi des entrailles pour les idées , le fondèrent en 1856.
Les élèves s’y groupent le matin dans les classes, et le soir dans les ateliers : l’intelligence ayant l’honneur du pas.
Toutes les religions y sont admises, mais les catéchismes de ces religions n’y entrent point. On inspire là une morale saine, claire, forti-^
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MADAME FRAINRX
fiante ; ce n’est ni l’humilité, ni la résignation, ni l’infériorité de la femme ; mais sa liberté, son droit, son devoir dft s'affranchir elle-même par le travail et la volonté. Les jeunes filles s’y tiennent debout ou assises, jamais à genoux. On y fait avec des esprits justes des âmes aussi fières qn’il se peut : ces sortes d’âmes ayant la propriété de ne tomber que rarement, e\, en tous cas, de se relever toujours.
Cet établissement se vit d’abord, chacun le sait, dénoncé, vilipendé, menacé dans son existence par les manœuvres orthodoxes du salon d’Oudenarde, au nom de ce principe, que les hommes, et surtout les jeunes filles ne peuvent s’élever ni bien marcher qu’à deux genoux. Mais il tint ferme contre l’armée d’Oudenarde qui, à l’intérieur, n’écrase que les gens qui ont peur d’elle ; aujourd’hui il grandit, il fleurit presque à l’aise.
C’est là que Juliette s’était réfugiée avec sa petite Jeanne, pour y faire énergiquement sa part d’œuvre humaine. '
Sur ce dernier coup , presque .toutes les anciennes relations de l’hôtel Montmaur, jugeant comme M. Sandrié, taxèrent madame Frainexde très-particulière extravagance.
On parla d’elle aussi dans le salon de la rue Bellechase, fort expert en matière de devoir et de sacrifice, par le monopole qu’il en fait. Mais que pouvait être, malgré les apparences, un sacrifice dont la matière n’avait pas été fournie par la noble maison? Comment une femme, remplie jusqu’à en déborder de l’idée de son droit s’élè-
verait-elle seulement à l’idée du devoir? Qu’estce qu’une vertu sans dogme, sans prêtre, et qui est enseignée dans une simple maison de la rue de Turenne? On en levait les épaules.
— L’orgueil, dit un homme en robe de pourpre, constellée de trois brillants crachats, l’orgueil prend tous les costumes, même celui de la misère.
— Elle a détruit dans la personne de son mari un politique d’assez belle venue, murmura monsignor Bassi à l’oreille de son voisin.
La marquise, que le nom seul de Juliette impatientait, répéta l’admirable mot du prélat littéraire sur l’homme d’Italie.
— Laissons, dit-elle, je vous prie, cette femme ridicule!
Cependant dans le noble cercle, deux ou trois personnes qui avaient de la bonté, et une propension naturelle à l’hérésie, hasardèrent un mot d’estime en faveur de madame Frainex.
D’autres, sur la proposition de Louisot, dans un attendrissement de charité chrétienne, s’engagèrent à réciter quelques chapelets à l’intention de « cette malheureuse. «
On fit tout à côté l’éloge du jeune Camille, entré chez les jésuites de Vaugirard par un coup de la grâce qui suivit celui de sa ruine.
Camille avait voulu finir là ses classes, et promettait déjà d’y finir sa vie. Les Pères l’aimaient. Jamais fils de bonne maison ne s’inclina plus profondément devant leurs soutanes, ne leur demanda plus de bénédictions, ne baisa plus humblement leurs paternelles mains. Cette soif
d’humilité, une réserve rare à son âge dans la parole, le regard, la physionomie, un goût naturel et très-cultivé d’obéissance leur donnaient l’espoir de l’employer bientôt efficacement. Outre les minces vingt-cinq mille francs du jeune de Montmaur, ils croyaient, sur la parole qu’en avait donnée sa belle-mère, pouvoir attendre quelque part dans l’héritage de M. Sandrié.
La veille de l’installation de Camille aux Jésuites, André entrait après concours à l’école des Beaux-arts.
Une pauvre petite chambre auprès de celle de Juliette remplaçait pour lui l’atelier fleuri de la rue de Presbourg. Mais quelles fleurs de tendresse, d’espérance et de courage embaumaient la petite chambre! Ce cœur doux et fort exhalait une fraîcheur de vie, qui avec celle de Jeanne grandissante égayait peu à peu le front assombri de Juliette. Les deux enfants s’adoraient, et Jeanne appelait André « mon petit mari ».
Les lettres de Tarai d’Allemagne étaient plus fréquentes.
— Bonne nouvelle , ma mère chérie ! s’écria un jour André, Claude arrive! Il revient pour la seconde édition de ce fameux ouvrage que voilà, et qui a fait sa réputation.
Juliette rougit.
Sa riche jeunesse abattue se redressait peu à peu ; l’idéal qu’elle avait cru pour jamais détruit dans la tempête fleurissait de nouveau. Cette tendre et inconsciente sympathie pour Claude prenait son véritable nom; c’était lui, sans doute,
c’était ce noble esprit qu’elle avait autrefois aimé sous la figure d’un autre! Quatorze mois s’étaient déjà écoulés depuis son désastre. M. Sandrié lui faisait en ce moment offrir un négociant de ses amis, un peu âgé, mais convenablement riche.
Il appuyait sa proposition de l’exemple d’Élise.
Pour la première fois, depuis la catastrophe, Juliette entendait parler de son ancienne amie.
Devant le cadavre de Lequilly, quand on le lui rapporta, des cris, des pleurs, des spasmes terribles avaient d’abord fait craindre pour la santé d’Élise. Trois jours durant, la maison retentit de son désespoir. Elle forma le propos d’abandonner le monde et même ses enfants, d’aller s’anéantir au fond d’un cloître, pour s’élancer de là au plus vite, et toute purifiée vers le ciel. Après le bout de l’an, elle épousa le second chambellan en retraite du prince étranger dont Lequilly avait été le secrétaire. C’est M. de Sch..., fort connu à Paris, comte • du Saiiit- Empire, quinquagénaire assez délabré, mais que capitonnent quatorze croix, quatre-vingt mille livres de rente, et l’habitude de ne se coucher qu’à six heures du matin; en bon chambellan rompu au service, il escorte tous les jours la jeune comtesse dans les plus nobles bals de Paris. Il a fait transporter du lycée dans une institution de prêtres les deux fils de son prédécesseur.
Elise ne pense pas sans larmes à Juliette dont la singulière conduite l’étonne moins que personne ; car elle se rappelle le jugement de Frainex sur l’état cérébral de sa femme.
MADAME FRAINRX
— Du moins, pense-t-elle, cette consolation me reste que la pauvre amie était déjà folle avant notre double malheur !
. Claude arriva un soir de mai; André, radieux, le mena à Juliette.
Au regard de sollicitude infinie par lequel ils se demandèrent d’abord l’un à l’autre ce qu’était devenu leur cœur pendant ce temps de séparation et de douleur, Juliette se sentit aussi ardemment adorée; Claude tressaillit; il interrogea avidement ces beaux yeux; mais ils s’étaient déjà détournés.
La conversation fut gênée, coupée par des silences. André alla chercher Jeanne, qui, au premier étage, jouait avec les petites filles d’une nouvelle amie de Juliette.
Ils restèrent seuls. Par la fenêtre ouverte, les ' rayons du soleil, enveloppant la jeune femme, dessinaient ses lignes délicates. Claude s’enivrait d’elle; il ne répondait que par monosyllables, et les battements de son cœur auraient pu s’entendre.
I^lle sentit le danger, et fit un mouvement pour se lever. Il lui prit la main, qu’elle dégagea aussitôt ; mais au contact de cette inain , la volonté avait abandonné Claude ; son visage s’anima ; toute sa passion se répandit brusquement à fiots pressés ;
— Je vous ai trompés , vous et l’enfant ! Depuis de longs mois je vis ici auprès de vous, caché, vous voyant tous les jours, attaché à tous vos mouvements, à votre ombre... passant des nuits entières sous vos fenêtres!... memou-
rant!... Là-bas, à Francfort, à Berlin , partout,
^ j’ai vécu par la chère idole q^ue ,j avais emportée dans mon cœur. Elle a vu, elle a consolé mon désespoir ; elle a pardonné ce cri de douleur qui sans doute vous blessa jadis dans la chambre de notre André malade ! elle versait de ses douces mains l’apaisement dans mon esprit ; j ai écrit mes pensées les plus fortes à la clarté de ses yeux; un jour sa voix m’a dit de revenir ! J ai obéi : c’était courir au- devant du malheur ! Car vous étiez là, non plus en rêve, mais vousmême, et cependant plus loin de moi que jamais! Aujourd’hui, madame, j’ai osé me découvrir, vous approcher... j’espérais être plus fort... Hélas ! j’aime, je souffre... ayez pitié de moi !
Elle s’était levée, et reculait profondément émue, avec un geste qui semblait conjurer ces brûlantes paroles ;
Ah ! s’écria-t-il, je suis condamné ! Et l’êtes-
vous aussi? Tous vos pleurs que j’ai comptés, tous vos cris de détresse que j’ai entendus, le bonheur, l’idéal que j’ai vus s’écrouler à vos pieds, n’est-ce pas là le prix assez cher d’.une vie nouvelle? Et pour vous, mon unique amour, pour moi, c’en est donc fait de l’espérance..-, de la jeunesse?
Elle se taisait.
Hélas ! ajouta Claude , l’implacable expérience a tué votre foi dans la vie et dans l’amour !
Non! dit-elle avec une expression sublime.
Je le savais! s’écria-t-il. Une âme grande
échappe au cercle étroit des hontes dont elle a souffert ; elle garde dans leur pureté, elle étend
aux autres les sentiments supérieurs quelle sent palpiter en elle-même : la bonté et la noblesse humaines !...
— Je crois à la vie... je crois à vous! ditelle avec douceur; mais je crois aussi que la solitude est maintenant un devoir pour moi !
André rentrait avec Jeanne.
A partir de cette première visite, Claude ne parta plus d’amour; mais il revint , et peu à peu son mal s’adoucit sous la main enchantée de cette jeunesse et de cette espérance qu’un moment il avait cru mortes pour lui et pour elle. Devant ce puissant amour contenu, la jeune femme, malgré sa réserve, eut parfois des regards, des accents, des échappées d’âme par où il entrevoyait, dans un éclair, le lumineux avenir.
Une autre force le soutenait : il était célèbre.
Son livre. De l'Association, avait été salué comme un pas en avant de l’économie politique. »
Lavonne, qui tenait compte de lui pour cet ouvrage ; André qui souflFrait, qui s’était promis l’union de son ami et de sa mère, le servaient auprès d’elle. Cependant, deux ans entiers, soutenue par son labeur, par ses sentiments maternels , elle tint contre le bonheur qui l’appelait.
Au bout de ces deux ans, le concours de sculpture courMniât André. Il sortit de loge grandprix de'RSBé“^’était sa première bataille ; une seule partie de sa composition, mais hors ligne, lui avait valu la palme.
« Andromaque, captive, tenant Astyanax dans ses bras, » tel était le sujet proposé.
André avait exécuté cet Amour maternel « déjà taillé dans son imagination, » et dont il parlait souvent à celle qui l’avait fait son flls : c’était Juliette que couvrait le péplum d’ Andromaque. L’art véritable sort des entrailles : André avait mis là son cœur. La passion, le mouvement trouvé de cette figure firent oublier, par accident, aux juges du concours les académies moins incorrectes des rivaux plus âgés.
Le soir, Juliette pressait entre ses bras le glorieux enfant que Claude lui avait ramené.
— Oui , je suis bien heureux, et surtout de votre bonheur, dit André, mais je n’irai pas à Rome!
— Quoi! dit-elle étonnée.
— Je ne vous laisserai pas seule ici, ma mère chérie, sans joie et sans affection qui vous soutienne, et qui vous récompense I
Ils se regardèrent tous les trois. Claude surpris par cette audacieuse inspiration d’André, pâlit, puis tomba à genoux devant Juliette : elle lui tendait les mains, et de ses yeux attendris tout son amour enfin s’échappait.
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