‹ Madame FrainexChapitre 3 sur 4 · V -Olivaie · texte numérisé non relu

V -Olivaie

pieuses pratiques, très-ombrageuse de conscience sur les questions supérieures qu’elle agite avec son confesseur, — ni sa fortune, ni sa rapacité, ni son oubli des droits d’autrui, ni ces naïfs meurtde-faim cherchés, choisis, attelés à sa meule, et payés en sourires, ne lui sont du poids d’un fétu.

Son éducation, son monde l’ont prémunie contre la doctrine infâme de l’égalité, contre les Droits de l'homme; ils lui ont enseigné d’autres droits beaucoup moins terrestres dont elle s’accommode mieux, et aussi des devoirs quelle accomplit extatiquement en promenant ses beaux doigts purs sur de petits grains d’ivoire, tous les jours, et, le vendredi, en mangeant du pâté de saumon ou de la carpe à la cardinale.

ii’rainex se voyait encore à mille lieues du salon d’Oudenarde malgré ses parties de chasse avec le marquis, et le salut gracieux que la marquise lui avait adressé chez la marraine de Jeanne, — lorsque quelques médisances vinrent lui donner la clé des instincts de la dame.

Il fallait au piédestal qu’il se dressait quatre marches nouvelles ; le nom de Montraaur, le ruban rouge, un siège au Corps législatif et des conseils pour se conduire sans trop de péril à la Bourse vers des prises qui lui mettraient aux mains, par le succès de sa combinaison financière, une richesse énorme.

Cette combinaison n’avait rien que de simple: la fameuse et bruyante société du Crédit *** commençait à chanceler. Frainex» au guet, con-

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vaincu de la viabilité de l’opération, avait mis là de magnifiques espérances : il prétendait laisser mûrir cette première chute ordinaire à tant d’affaires qui s’en relèvent souvent jusqu’à une prospérité éclatante, se mettre en mesure d’en ramasser les débris à terre, et reconstruire seul ce temple de Plutus.

Pour avoir attendu les services de Juliette, il lui en coûtait déjà une perte de six mois de temps.

Le jour même du départ de sa femme, il tenta, pour s’éclairer, une démarche considérable : il vit Lavonne, et sentit vite que toute voie était décidément fermée de ce côté. Il exposa une partie de ses vœux, sollicita, implora môme, en termes aussi décents que l’exigeait sa dignité. Lavonne l’invita à un peu de mesure. Son élévation au conseil général, lui dit-il, était encoré si récente, et toute son activité dans la Haute-Loire peut-être exessive !' Certainement on étudierait de nouveau les papiers de famille pour cette collation du nom de Montmaur depuis si longtemps sollicitée; mais le ruban rouge était rare à cette heure, et la Légion d’honneur de plus en plus désireuse de se faire mériter. Quant à la députation, la Chambre se voyait au complet et dans la plus belle santé du monde.

Il ne put être après cela question de la Bourse. En môme temps qu’un peu de moquerie ( Lavonne en lui parlant lui prodiguait le mot : vion cousin), ces réponses sentaient une connaissance plus ou moins claire de ses luttes domestiques. Juliette avait-elle ouvert ou laissé devi-

MADAME KRAINBK

ner son cœur? Le ministre était-il l’auteur ou le complice de la révolte ? Ce n’était ni le lieu ni le temps de l’apprendre. Et à quoi bon le chercher?

Il fallait avant tout s’ouvrir une autre route.

Une heure après, il était à l’œuvre.

— Pourquoi, se disait-il en caressant sa moustache, ne sais-je que d’hier le péché de la âère marquise ?

Madame d’Oudenarde se trouvait Justement retenue à Paris par la maladie d’une de ses filles.

Frainex écrivit au marquis qu’il tenait à sa disposition une somme de trente mille francs restituée par le fils d’un homme jadis attaché au service de la maison d’Oudenarde, et qui ne voulait pas se faire connaître.

Quelques heures après l’expédition de la ' lettre , il rencontra au Bois le marquis sur un cheval anglais. Frainex était lui-même à cheval . *

Ils s’abordèrent.

— • Je viens à l’instant de répondre à votre mot, monsieur, dit M. d’Oudenarde du meilleur de sa courtoisie.

Il ajouta qu’aucun souvenir ne se rattachait pour lui à ces trente mille francs, mais que la marquise croyait se rappeler avoir jadis entendu son beau-père parler d’un intendant fort voleur • qu’il avait dû chasser.

Frainex sourit imperceptiblement comme pour donner prise à cette croyance, et appuya sur son devoir de respecter le mystère du restituant. Puis, tandis qu’ils chevauchaient de conserve, il mena le discours sur leurs dernières parties de

MADAME PRAINEX

chasse, puis sur le conseil général de la Haute- Loire dont était le marquis, sur la politique, le ministre son cousin, la Bourse, et sur le passetemps qu’il pourrait s’y donner, s’il lui plaisait*, de quelques gains de jeu.

La délicatesse de son langage, en parlant de la sorte, son ton, sa tenue étaient accomplis. On connaissait, à l’hôtel de la rue Bellechasse, la valeur du château de Redon, celle de l’hôtel des Champs-Elysées, le train de maison et les idées de l’homme ; il montait un admirable cheval. Le marquis, moins hautain que sa femme, par besoin de tirer d’autrui quelques idées à son usage, se sentit presque entièrement gagné. Il ne le quitta qu’à l’heure de dîner, avec un rendezvous au Bois pour le lendemain, et l’espérance d’une réponse touchant ces trente mille francs.

Ils se retrouvèrent. M. d’Oudenarde avait pris 'les ordres de son gouvernement. Un souvenir assez vague lui était revenu, comme il le dit, de l’intendant concussionnaire. Il demanda en grâce son nom dit à l’oreille, tandis que Frainex se rejetait inflexiblement dans son mystère.

La conversation se rengagea sur les affaires politiques et financières, tourna, s’entrecroisa comme les allées vertes qu’ils suivaient. Le marquis, dans la .phrase la plus nuageuse, finit par hasarder la pensée d’offrir au pape un cadeau digne des malheurs présents de l’Eglise de Dieu : or monnoyé ou objets guerriers en nature : tentes, mulets, habits militaires, canons chrétiens. Frainex aussitôt de mettre la main sur l’insinuation, de la tirer à lui, de l’offrir comme sienne.

Il fut convenu qu’il garderait la • restitution pour Taccroitre au profit et à la gloire de l’Église de Dieu.

Le temps juste d’une opération de ce genre, et un autre mot prévenait M. d’Oudenarde que quatre-vingt mille francs attendaient ses ordres.

Cette fois le marquis vint de sa personne chez l’ancien petit industriel de Pradelles. Les billets de banque offerts dans un galant portefeuille et reçus noblement, il emmena Frainex pour le présenter à la marquise qui, •« près de partir pour les eaux avec sa fille convalescente, ne tenait à rien tant qu’à le remercier. »

Elle fut charmante devant lui, avec des regards qui cherchaient sous l’écorce : mais l’homme était préparé; il demeura impénétrable. La marquise parla obligeamment de l’illustre baronne de Montmaur, et apprit aussitôt que Frainex était en instance pour obtenir ce nom, dont, malgré le ministre, son cousin, des négligences de chancellerie retardaient la concession. Elle sourit avec bonté, ainsi que le marquis-sénateur; ils étaient justement apparentés, dit-elle, avec un des dispensateurs de ces sortes de grâces.

Elle prolongea l’entretien un quart- d’heure, et enfin mit au bout de toutes ses douceurs l’invitation aux mardis du noble salon pour l’hiver prochain. Il n’avait été en rien question de madame Frainex.

Le soir même, la restitution mise intégralement sous clé, la marquise portait cinquante mille francs au nonce apostolique : et ce fut, on s’en souvient, un bruit retentissant dans Israël.

Il en coûtait net quatre-vingt mille francs à Frainex, qui avait imaginé ce conte de restitution et du coup de bourse, pour enfoncer dignement la porte orgueilleuse.

Ce premier succès releva quelque p6u son âme. Toutes les nuits, dans la solitude, l’exaspération de son désastre domestique le ressaisissait comme une fièvre.

Sa pensée se surprenait alors franchissant la distance de Paris à Redon, furieuse, fondant sur cette femme pour supprimer d’un coup la révoltée et la révolte : « Pourquoi le principe d’autorité se voyait-il si amoindri dans ce siècle? Pourquoi l’imbécile loi liait-elle ainsi les mains? Pourquoi la nature, féconde en maladies, en accidents, ne le débarrassait-elle pas de cette humiliation inouïe? Quoi, se voir même chassé de ce lit ! contraint de renoncer à un nouvel héritier de son nom !

Parfois le désir du fruit interdit s’ajoutait.

Par surcroit de douleur, il se perdait à rechercher la cause de l’étonnante transformation d’un être primitivement si timide, si aimant, si volontairement effacé ; la conscience n’est qu’un mot pour la plupart des esprits étroits, malsains et de troisième ordre que l’on nomme les grands politiques; l’homme ne voit, ne sent au dehors les choses supérieures qu’à la condition de les porter déjà en lui-même. Frainex n’avait jamais été plus naïf que dans sa réponse à Juliette revendiquant son droit et sa personnalité. Il se la répétait encore ; « Des phrases, des phrases ! *> et ne sentait que l’accablante pesée d’une force inconnue.

MADAME KfiAlNBX

Il se tenait pour victime.

— J’ai prodigué pour elle les bontés, l’argent, pensait-il; je lui prépare la plus haute fortune. Mille femmes à sa place me demanderaient mes ordres à genoux; madame d’Oudenarde, Élise, me suivraient en baisant la trace de mes pieds! Que veut-elle donc? Quel démon la pousse? Elle n’aime ni Claude , cette informe moitié de paysan, ni personne; se donnant un amant elle serait restée ma femme I

Il s’arrêtait de préférence à la taxer d’un orgueil délirant.

— - Allons, finissait-il par conclure, une fois maître de ma destinée, je l’enferme comme folle! N’y pensons plus.

Élise ne lui servait que de distraction légère; il était de ces gourmets qui, dans leurs fêtes, ne boivent pas volontiers deux fois du même vin ; et la malheureuse femme, la première honte franchie de sa trahison envers un mari infiniment bon, envers ses fils, envers une amie d’enfance, s'offrait déjà trop souvent. Elle l’aimait maintenant, et, les yeux fermés, roulait toutes les pentes de l’adultère.

C’était à lui qu’elle confiait le soin de pousser Lequilly, de lui offrir quelque grande place financière, une concession de chemin de fer, et plus tard la députation et la croix. Elle l’entretenait de ses maigres vingt mille livres de rente, et, par échappée, des exigences de ses fournisseurs.

Tout entier à ses propres affaires, Frainex répondit par des promesse s aux confidences d'Élise.

Il lui avait déjà offert l’invitation au bal de la cour; il lui fit accepter une autre réalité : six mille francs qu’elle devait en secret à son tailleur. Élise les prit avec quelques façons sous la clause de « les rendre avant peu, » dit-elle.

Si elle parla de Juliette, ce fut en courant, un peu de rouge au front, et pour apprendre de Frainex qu’elle marchait décidément à la maladie cérébrale de madame Sandrié.

— Pauvre amie ! pauvre amie ! murmurait Élise, son mouchoir aux yeux.

On atteignit ainsi le mois d’août, où , par un beau jour, Frainex reçut de la chancellerie le dis plôme qui lui accordait enfin le nom de Montmaur.

Il tressaillit de joie; la maison d’Oudenarde acceptait donc de lui servir de marchepied !

Sa campagne de l’année lui parut suffisante ; il remit à l’hiver la reprise de ses conquêtes, et, avec Camille, partit pour Redon.

Presque aussitôt Élise lâcha la bride à son mari, qu’elle maintenait rue Vivienne. La famille Lequilly arriva à Terreblanche , dans la petite villa qu’elle s’était conservée près de l’usine vendue.

A Redon Juliette avait à peu près muré sa vie.

Quelques propos que le vent apporta du cheflieu lui apprirent que si la ville s’était occupée de sa démarche auprès de ses destitués et de son ■ départ subit, personne ne semblait douter de la parfaite communauté d’action entre elle et son mari; Frainex, comme elle le pensa, s’était depuis longtemps prémuni à cet égard.

Tout entière aux émotions de la maternité, à la lecture de quelques bons livres, elle tournait le dos aux pensées lugubres. Les naturelles joies d’une conscience vaillante, d’un esprit qui s’ouvrait tous les jours plus d’espace, les joues fermes et roses de la petite Jeanne, la beauté des campagnes lui auraient fait presque oublier Frainex sans la nécessité fréquente de lui écrire. Depuis deux mois il ne lui adressait que cent francs par cent francs, et la tenait réduite aux demandes pour les plus minces dépenses.

Elle ne recevait plus de pension. Sa table, pendant le temps de sa solitude, fut d’une frugalité qui ne la blessa que par la contrainte. La comparaison' avec les profusions passées était

criante, et indiquait une tactique nouvelle de son mari. .

Laissée une fois près d’une semaine sans argent, elle fit vendre loin d'elle, à Saint-Étienne, quelques bijoux.

Ce fut, quand ils se retrouvèrent, le premier sujet de leur entretien. Dès le débotté, il réclama les comptes, et y lut cette vente; à quoi il se récria contre une action incroyable, qui, dit-il, ne devait plus se renouveler; et, comme Juliette semblait étonnée d’une telle audace dans un si grand oubli des plus simples devoirs, il lui apprit la loi qu’elle ignorait : que le mari est le seul dispensateur de la fortune matrimoniale ; qu’il en use, la distribue, l’accroît, la diminue, la perd à son gré, sans droit d’intervention de la femme, laquelle ne saurait de son côté manier un centime que par grâce, et sous la condition d’en expliquer l’emploi, à l’heure et à la volonté du maître.

Le soir, sur la table du salon, entre plusieurs livres qui sortaient des malles de Frainex, Juliette trouva le Gode., que les femmes connaissent de nom. Elle l’ouvrit; elle y vit la profondeur de son incapacité devant la loi ; de corps et d’âme, elle n’était que l’esclave de l’homme qui l’avait épousée.

A peine avait-elle en se mariant, comme toutes les jeunes filles, une idée de cette législation que les mœurs générales, que l’amour, la bonté, la faiblesse personnelle de l'époux, la crainte du scandale adoucissent, mais qui, dans les cas de lutte, apparaît dans toute sa rudesse. Elle

MADA.ME FBAINEX

employa deux jours à lire, à comprendre; elle frémit. Sauf la tuer ou la frapp er,^ son mari pouvait tout ; il pouvait se servir dVlle à sa guise, l’affamer, la ruiner, l’enchaîner à son lit par la main même des gendarmes.

Pour se distraire d’une telle lecture, elle prit un livre voisin apporté aussi par Frainex et placé en vue. C’étaient les conférences prêcliées à Notre-Dame de Paris par un moine à la mode, le Père Tubéreuse.

Le premier discours traitait de « l’Affranchissement de la femme par le christianisme et de l’égalité des deux sexes devant Dieu. »

Juliette parcourut des traînées de phrase d’un romantisme fané, d’un délire très-particulier, d’une doctrine oblique, d’une expression osée, souvent choquante, comme le doit être celle d’un moine qui se permet de célébrer en public la beauté féminine, le lit conjugal, la joie des noces, 'que ces noces se passent au ciel ou sur la terre.

Tout auprès, le Code était resté ouvert. Elle ne revenait pas d’étonnement de ce moine, de cette conférence, de cet affranchissement de la femme par le christianisme, de cette égalité devant Dieu, et de ce langage. ...

Les paroles de l’abbé Balthaz; sur la femme affranchie et sur son égalité chrétienne, ces paroles, un des éclairs qui lui avaient autrefois déchiré les nuages, et quelle gardait au plus profond de la mémoire, étaient du moins claires et précises ; au nom de l’Esinât-Saint, elles condamnaient la femme à un éternel servage social : “ Tu seras sous la puissance de ton mari, et il

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te dominera. • Mais la flottante littérature du Père Tubéreuse n’effleurait qu’imperceptiblement la condamnation pour s’espacer tout à l’aise en dithyrambes sur la céleste égalité.

— Eh quoi! pensait Juliette, antérieurement au christianisme, la femme ne possédait donc pas cette égalité devant Dieu ! Dieu s’entendait donc alors avec les hommes pour la traiter encore après la vie, en esclave, en créature inférieure! Que prétend cet affranchissement chrétien? Quelle si grande différence nous sépare des matrones païennes? Ce n’est pas le Code que voilà! Est-ce la dignité morale? Lufcrèce, Cornélie, Portia, Eponine, Arrhia, Hypatie se voient-elles bien au-dessous d’une châtelaine du moyen âge, ou d’une marquise du roi Louis XIV? En fierté, en pudeur, en honneur, en vertu, ces nobles âmes sont-elles tant dépassées par les affranchies de ce moine?

Elle présenta quelque temps après ces considérations à Lequilly qui reprenait à l’air des champs quelque disposition de son temps et de sa pensée.

Ils marchaient ensemble sous les grands marronniers du parc. Lequilly, ce jour-là, semblait sous le poids d’une accablante tristesse.

Il releva sa tête méditative, et écouta avec étonnement l’exposition des pensées hardies de lajeune femme.

Élise l’avait déjà entretenu de la folie qui couvait dans le cerveau de Juliette.

— Ah ! soupira-t-il en regardant sa femme qui

passait au bras de Frainex à l’autre bout du parc, cette folie fùt-elle la tienne, créature légère et désolante !

Puis Juliette, attendant sa réponse, vit dans sës yeux des larmes qu’il essayait de dérober. Devant l’air attendri de la jeune femme, elles coulèrent malgré lui ; il s’abandonna, il prit les mains quelle lui tendait.

— Mon amie, dit-il, je suis malheureux! Ma vie est brisée. Où va Élise dans sa course folle? Je tremble, je n’ose y regarder... AhI que vous dites vrai I Quelle justesse dans votre répulsion pour toute rhétorique I dans vos plaintes contre votre servitude ! C’est une esclave que j’ai épousée, avec toutes les ignorances, tous les vices, toutes les 'faiblesses de sa condition... Élise est née légère; mais combien la société, la loi et les moines ou leurs pareils , appliqués ensemble à l'entraîner sur sa pente, l’emportent sur elle en ' légèreté! Ceux-ci me l’ont soumise, dès l’enfance, à d’extravagantes formules qui ne touchèrent à sou esprit, que 'pour en immobiliser le ressort, et qu’elle appelle encore sa foi.

Des études, des idées qui eussent pu la pénétrer, l’ennoblir, l’éducation lui fit la plus ridicule mesure ; des mots au lieu de choses, une pratique mesquine, peureuse, imbécile, à la place du sentiment et de la vie que tout enseignement doit renfermer! Elle est née légère; elle est née femme, répète-t-on. Mais mon second fils est né plus délicat que son frère ; c’est à lui que j’ai prodigué mes veilles et les énergiques fortifiants. Sommes-nous à Sparte pour dé-

truire ceux que nous appelons les faibles? Et l’est-elle née tant que cela, vraiment? Vous connaissez cette intelligence vive et fine, ces jolies lueurs de vie native, cette justesse dans la repartie, cet instinct charmant,' ce...

Il s’arrêta : son cœur s’animait devant la chère image évoquée. Il reprit ;

— Qu’a-t-on fait de ces trésors de nature? ' La loi, .s’ajoutant à l’éducation, m’a donné une inférieure. Ah! éducateurs et loi m’eu.ssent-ils’ associé une égale 1 je serais mon maître; avec le sentiment de ses véritables droits, elle respecterait les miens. Ma dignité abaissée, ma femme qui m’échappe, ma fortune qui s’en va, la raison . de mes enfants faussée pour toujours peut-être par les principes contradictoires que nous y jetons, elle et moi, — jugera-t-on cette horrible situation la suite de ma faiblesse de caractère? Est-ce donc la cravache qui fera la décence et la règle du foyer domestique? Car d’en appeler à sa raison, de l’élever moi-même, je l’ai, tenté longtemps avec amour : peines perdues sur cette tête moins vide encore que détériorée !

Je paye comme tant d’autres pour notre longue vanité virile.

Les farouches ennemis de la justice saventils bien, tous, ce qu’ils font? Savent-ils qu’il ne saurait sans elle exister de vertu que par sublimité de cœur, chose rare? C’est une aussi grande raillerie de demander la dignité morale à dés esclaves que de la demander à leurs maîtres.

Vous les avez rendus les uns et les autres à l’état animal : ceux-ci par une autorité qui n’est

MADAME KRAINEX

que la libei^ de mal faire, ceux-là par une sujétion qui les réduit à la dégradation ou à la révolte,

— On prêche la charité aux uns ; la résignation > l’humilité, l’obéissance aux autres, dit J.uliette.

— Oui, répondit-il, la charité en Dieu, comme l’égalité en Dieu : c’est celle de la marquise d’Oudenarde, ma voisine de Terreblanche. Mais consultez l’histoire et la nature. Quelle charité que celle qui, pendant quatorze siècles, tomba du cœur des nobles de France, tous chrétiens, sur le dos des dernières classes prosternées ! C’est qu’on ne s’aime bien comme on ne se respecte bien qu’entre égaux ; c’est que rien ne se produit sans les conditions préalables de son être : ni la tige sans la racine, ni la fraternité sans la justice.

Quant à la résignation dont vous parlez — seule, la plus flagrante violation de terme a pu l’appeler une vertu, — elle ne saurait être qu’une nécessité. L’homme se résigne de lui-même, simplement, à la maladie, à la mort, à la force aveugle des choses. Et encore que dis-je ? Même à cela il ne doit pas se soumettre ; paf un de ses plus beaux privilèges, il a puissance sur une partie de ces forces; il les arrête, les recule, les brise, les transforme. Mais qu’il se résigne à la volonté d’un homme, qu’il la laisse empiéter, déborder, c’est lâcheté, c’est crime, c’est trahison envers la multitude de ceux qu’il livre ainsi après lui- même! Un fauve se rue sur le droit humain ; sens moral, pudeur, pitié, pleurs et sang de victimes, lois, foi jurée, il franchira tout; mais une conscience

révoltée se lève, lui barre la routent sauve la justice !

C’est là l’épée de diamant qui seule fait reculer le mal ; c’est elle que la tyrannie prudente a toujours soigneusement éloignée de nos mains.

Résignation, humilité, obéissance, — il ’ne s’est jamais entendu au monde plus audacieux enseignement de mort! Si la robuste nature ne possédait pas une puissance supérieure à celle des croyances les plus despotiques, c’en serait fait depuis longtemps de la virilité et de la conscience humaines. Et, — abîme d’hypocrisie ou de sottise, — on a pu nommer religion et morale cette politique d’attentat à tout ce que nous portons en nous de divin!

La plante monte, s’épanouit dans la liberté de ses fores natives ; l’animal se meut vigoureux et beau par la jouissance de son être entier; mais l’homme a reçu une volonté pour ne pas vouloir, une intelligence pour ne pas penser, une personnalité pour la détruire, des pieds pour ne pas faire un pas ! La doctrine infaillible le lui a déclaré ; en le mutilant de ses forces vives, elle lui a présenté la mutilation comme la vie même et le salut. Et le malheureux, avec une enfantine naïveté, qui attendrit et qui indigne, s’est livré, spontanément pendant des siècles, aux mains fatales!

Admirera-t-on jamais assez la terrible dérision qui l’a taxé d’orgueil, ce pauvre être humain, si défiant de lui-même, si naturellement humble, si rapetissé , si écrasé , si volontairement rampant devant tant de maîtres!... D’orgueil, hélas!

entre toutes les vertus celle-là surtout lui a manqué !

L’ouvrier auquel est proposée une œuvre infinie : la terre a transformer, la science à conquérir, la société à fonder sur la justice, pâlit et s’affaisse sans un très-haut sentiment de lui-même, et sans l’intégrité de sa tête et de ses mains.

Nous voici enfin, nous hommes, presque en possession de tout notre être. C’est dans le libre jeu de toutes nos forces que nous plaçons à cette heure notre grandeur et le ciel promis. Mais on ne se sauve plus tout seul comme autrefois. Aujourd’hui le despotisme damne les maîtres aussi bien que les esclaves. Et il n’y a peut-être pas de péril plus grand pour nous en ce moment que la subordination de la femme, toute aux mains des implacables ennemis du droit et de l’avenir. Aveugles instruments, nos filles, nos épouses, nos mères creusent sans trêve sous nos pas le sol que nous avons conquis et la liberté qùe nous voulons affermir.

Rien n’est plus logique que cela, comme rien n’est plus singulier que l’homme. Il rirait de luimême si, connaissant les vertus du diamant et de l’or, il les laissait dormir dans les profondeurs de la terre. Il a sous la main une des plus admirables énergies de la nature: le cœur féminin, la tendresse, l’enthousiasme, le dévouement infinis, une intelligence rapide et fine au service de ces grands sentiments que les meilleurs d’entre nous n’atteignent point ; il ne songe pas à donner de l’air à toute cette belle vie; il l’étouffe et la déprave dans l’ignorance et la servitude.

Après les âges d’écrasement, qui ne lui ont

MADAMK FRAJNRX

fait de la femme qu’un composé de folie, de superstition, d’adultère, de prostitution, de sottise, de ruse animale, il hésite encore ; l’appellera-t-il au partage de sa propre liberté, de sa science, de son honneur? — ou lui déclarera-t-il enfin nettement qu’elle n’appartient pas à l’humanité?

En se taisant, Lequilly rougit ; Juliette ne répondait pas.

— J’espère, lui dit-il avec un mélange de candeur et de hardiesse, que, si votre mari m’entendait, il ne m’en voudrait pas trop !

— Je me suis réservé, répondit-elle la liberté de mon jugement.

Ils avaient atteint, en parlant ainsi, l’autre partie du parc où se promenaient un peu auparavant Elise et Frainex, et ne les y trouvèrent plus. Lequilly appela plusieurs fois. La voix claire dé sa femme répondit enfin de loin.

Elle-même parut ensuite au fond d’une étroite allée de bouleaux. Tandis qu’elle s’avançait à petits pas :

— Je vous en prie, mon amie, dit-il à Juliette d’une voix touchante; parlez-lui; élevezla jusqu’à vous ; ramenez-la-moi !

Élise les aborda en chantonnant.

— Et ton compagnon? demandèrent Lequilly et madame Frainex.

— Adressez-vous aux journaux du matin. C’est pour eux que, voilà une heure, il m’a délaissée au fond des bois. Homme aimable !... Ah! que je suis lasse de vous chercher! ajouta-t-elle en se laissant indolemment couler sur l’herbe.

De Juliette à Frainex.

2 septembre. r

« Monsieur,

« Ma fille a besoin de chaussures. Je souhaiterais de pouvoir donner vingt francs à la mère Catherine convalescente, et trois au vieux Legris qui passe ici demain.

De Frainex a Juliette.

4 septembre

« Madame,

« Les chaussures de Jeanne sont commandées.

L’aumône à la mère Catherine est faite. Le vieux

MADAME FBAINEX

Legris est arrêté pour vagabondage depuis avanthier.

« F. DK M. »

Dv, même à la même.

8 septembre.

« Madame,

« Vous me faites’ entendre que mon valet de chambre aurait l’air de méconnaître vos ordres et d’oublier qui vous êtes ici. Je me loue de ce domestique; mais je le chasserais sur l’heure s’il l’avait mérité. Il m’a donné des explications satisfaisantes. Je crains que vous ne l’ayez mal jugé et que vous ne vous échauffiez la tête sur des vétilles.

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