‹ Madame FusterChapitre 10 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les Nadalewski et les Reiss, qui se rencontraient autrefois à de rares intervalles, se voient très assidûment aujourd'hui. Il ne se passe guère de semaine où les premiers ne viennent rue Joubert, à moins que les seconds n'aillent à Bellevue. Au mois de mai dernier, une belle calèche attelée de magnifiques chevaux bais remontait le boulevard Haussmann. Sur les coussins de ce splendide huit-ressorts étaient installés deux femmes, deux hommes, puis deux charmantes petites filles luxueusement vêtues. C*étaient M'"®» Nads^lewska et Reiss, Stéphane Nadalewski et Georges Reiss, Louise David et Henriette Brenner.

— Au parc Monceau ! glapit M°*® Reiss de sa voix criarde.

Le cocher obliqua à droite et s'engagea dans la rue de Messine. On allait au pas sous le soleil déjà très chaud.

— Regardez donc î s'écria Stéphane tout à coup.

— Qu'y a-t-il? demanda Georges Reiss.

— Vous ne reconnaissez pas ce religieux?

Un moine, mince, efflanqué, de taille incommensurable, après avoir refermé, non sans précaution, sourdement, une immense porte cochère sur là rue de Messine, se dirigeait vers le haut quartier des Ternes.

— Mais c'est le R. P. Barandon, chanta M"™^ Reiss... Halte I

La voiture s'arrêta. Nos promeneurs descendirent et

rejoignirent Je prêtre au moment où il franchissait une des portes du parc Monceau.

— Vous, monsieur Barandon, vous! lui dit Stéphane l'abordant à brûle-pourpoint.

— Ah I mon Dieu , quelle heureuse rencontre ! fît le premier Assesseur du Jugement-Dernier, ébahi et distribuant indistinctement des poignées de main à tout le monde, même à Henriette et à Loulou... Eh! vous allez bien? vous allez bien? répétait-il.

— D'où sortez- vous?

— Je sors du couvent des Carmélites de la rue de Messine, où je prêche une retraite... Je puis dire, comme dans l'hymne de la fête du Saint-Esprit : — « /n labore requies... »

— Pourriez-vous, mon Révérend Père, me donner des nouvelles de ma cousine Fuster? demanda M"® Reiss.

— La sœur Thérèse est toujours à notre noviciat de Lormières, madame. Nous devons rester où Dieu nous place...

— Mais la baronne Fuster est montée en grade, sans doute, dans votre Institut? interrompit Nadalewski.

— La sœur Thérèse, en effet, a été élevée à la dignité de Supérieure. Elle gouverne aujourd'hui la Congrégation des femmes du Jugement-Dernier.

— Peste I elle a fait un fameux chemin I sonna Georges Reiss de sa voix de cor de chasse.

— C'est vrai, insista Stéphane avec amertume, mais ses galons nous ont coûté cher.

— Moi aussi, mesdames et messieurs, dit le premier Assesseur, j'ai obtenu de l'avancement en religion. Le Révérendissime Père Général de TOrdre, car, par une bulle en date du 15 octobre 1873, Notre Saint-Père le Pape conféra le titre de Général à notre Fondateur, m'a élevé aux fonctions insignes de Provincial de la province de Paris. La France a été divisée en trois provinces : celle de Rennes, celle d'Aix, celle de Paris. «A Rennes, nous avons le R. P. Miquelard; à Aix, le R. P. Ganîlrot; quoique mdigne parmi les indignes, dans ce partage de

MADAME FUSTEa 525

notre pays très chrétien, c'est la province de Paris qui m'est échue.

— Et M. Phalippou, où est-il? interrogea Nadalewski, revenant à la charge.

— Le Révérendissime Père Général habite Assise, en Ombrie. Le Saint-Siège nous ayant rattachés à l'Ordre célèbre des Frères-Mineurs de saint François, nous avons acheté une maison à Assise...

— Vous êtes donc riches ?

— Hélas! monsieur Nadalewski, nous manquons de beaucoup de choses... Eh! tenez, le monastère que j'ai mission de bâtir près d'ici , rue Prony, s'élève avec une lenteur désespérante... Je n'ai pas pu encore m'arranger seulement une cellule dans cette maçonnerie toute fraîche... En attendant, je loge chez les Frères du Golgotha, rue Rennequin-Sualem, aux Ternes... Je suis seul.

— Et M. de la Livinière, qu'en faites-vous? demanda Stéphane, poursuivant son enquête avec obstination.

— M. le vicomte Eustazade ne se montra jamais plus zélé à nous rendre toute sorte de services. Sans parler de notre Ordre, pour lequel il obtiendra prochainement l'existence légale en France, il s'occupe beaucoup de la construction de notre couvent de la rue Prony. C'est lui qui voit les entrepreneurs, fait les achats et sollicite, en sa qualité de directeur suprême du Tiers-Ordre du Jugement-Dernier, des secours auprès des âmes charitables. Puis il s'occupe de notre laboratoire d'Aix...

— Vous avez un laboratoire?.,.

— Vous n'ignorez pas sans doute, mesdames et messieurs, dit le moine gravement, qu'à toutes les époques, les Ordres monastiques, sans cesser un instant de prodiguer leurs soins à l'âme du chrétien fidèle, se sont préoccupés de son corps. C'est h cette sollicitude touchante, pieuse, que nous devons certains médicaments, certaines recettes, certaines liqueurs, certains élixirs...

— Je pense que vous comprenez dans cet éloge la chartreuse du P. Garnier, par exemple I s'écria Reiss, un peu porté sur les alcools.

o2G MADÀMK FUSTKK

— Vélixir végétal des HR. PP. Chartreux opère des miracles dans les cas d*apoplexie. C'est comme la muscii- Une, préparée au monastère de la Trappe de Notre-Dame des Bombes, à combien de gens affaiblis n*a-t-eHe pas rendu la vigueur! Et l'eau de Mélisse des Carmes déchaussés^ de la rue Vaugirard , ainsi que celle du frère Ma- Ihias, de Marseille, à combien d'estomacs débilités n'ont-elles pas restitué les forces perdues! Et les gouttes de Grâce de Saint-Antoine des-Neiges, dans les Cévennes...

— Alors, rOrdre du Jugement-Dernier aura sa bénèdictine, sa trappistine?,,, insinua Stéphane.

— Non ; rOrdre du Jugement-Dernier aura sa pommade antirhumatismale,

— Et c'est M. Canitrot, sans doute, qui contresignera les étiquettes?

— Ah! monsieur Nadalewski, quel médecin aurait été le R. P. JVovincial Canitrot, s'il lui eût été permis d'étudier!

— Comment! il n'a pas étudié?

— Jamais de la vie !... Figuréz-vous qu'il a inventé sa pommade contre les rhumatismes, les lumbagos, les névralgies et je ne sais combien d'autres douleurs...

— Sans savoir ce qu'il faisait?

— Vous avez deviné.

Georges Reiss pouffa de rire, et de la plus inconvenante façon.

Barandon , plutôt surpris qu'offensé, s'inclina.

— Comment! vous nous quittez déjà? lui dit Nadalewski, essayant de le retenir.

— Les Frères du Golgotha m'attendent à cinq heures pour le chapelet, or il est quatre heures et demie.

Il s'éloigna. Nadalewski eut un geste d'emportement. •

— On a vendu l'hôtel Trémière, gronda-t-il, on a tout vendu, et pourquoi? pour que M. Canitrot fabriquât do la pommade antirhumatismale à Aix !

Les enfants, qui jouaient à cache-cache à travers les

MADAME FUèTER 527

allées du parc, s'abattirent en se bousculant dans ses bras.

— Mon pauvre Daniel ! ma pauvre Madeleine ! gémit-il, arrosant de grosses larmes les têtes folâtres de Louise David et d'Henriette Brenner.

riN

SCEAUX. — IMPRIMBRU CHARAIRB BT FILS

Page 1