‹ Madame FusterChapitre 9 sur 11 · PRÉFECTURE DE POLICE · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DE POLICE

Cabinet de M, le Préfet.

« M. le Préfet de police invite M. Stéphane Nadalewski « à passer à son cabinet, mercredi 27 décembre, entre « deux ou trois heures, pour affaire qui le concerne. — ( Communication du rapport du commissaire spécial de « police Berlet. »

Madeleine, pensive, replia la feuille de papier.

— Sûrement, on a découvert Gruchette, et nous allons retrouver ta filleule, dit Stéphane.

— Je n'espère plus, murmura-t-elle.

Et, lui montrant les petits assistés que, là-bas, dans les cours boueuses et froides, les Sœurs de charité alignaient sur deux rangs, au moment de les faire monter pour la cérémonie :

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— Voilà mes enfants désormais, articula-t-eile.

— Monsieur Nadalewskil sœur Madeleine! appela la supérieure Bénédicte.

La porte de la salle Saint-Landry s'étalait grande ouverte, et les escaliers sonores retentissaient du bruit des pensionnaires de THospice accourant à la fête de l'Enfant- Jésus.

Au dix-septième siècle, vers 1638, il y avait, à Paris, rue Saint-Landry, une maison dite Maison de la Couche. Là, chez une veuve, en de misérables chambres, étaient entassées des bandes d'enfants trouvés. D'après les rapports du lieutenant du Châtelet, le nombre des malheureux petits êtres que recevait la Couche Saint-Landry ne s'élevait pas à moins de trois ou quatre cents chaque année. Vincent de Paul connaissait la Maison de la Couche; il y allait souvent et, touché par les souffrances de tant d'infortunés auxquels, eussent-ils été mille, devaient suffire les soins de la maîtresse du logis et de deux servantes, cent fois il avait caressé l'espoir de créer un jour un hospice où les enfants trouvés seraient recueillis, soignés, aimés par de vraies mères que le ciel leur enverrait. Mais l'argent manquait.

En attendant que la charité publique, qu'un génie particulier, un génie divin lui permettait d'émouvoir, lui apportât les ressources nécessaires à l'édification d'une maison de refuge pour l'enfance, Vincent de Paul, de temps à autre, enlevait de la Couche Saint- Landry un, deux, trois enfants, et s'en allait les loger où il pouvait, chez les riches, chez les pauvres, le plus souvent chez les Pilles de la Charité, encore dénuées de tout. Il n'est pas de lecture plus attachante que celle du journal où les premières Sœurs notaient, avec leurs propres impressions, les expéditions de leur Fondateur à la maison de la Couche Saint-Lan'fry,

iî)4 MADAME FUSTER

« 2-2 janvier. — M. Vincent est arrivé vers les onze « heures du soir; il nous a apporté deux enfants; l'un « peut avoir six jours, l'autre est plus âgé. Ils pleurent, t les pauvres petits !

< 25 janvier. — Les rues sont remplies de neige, nous « attendons M. Vincent; il n'est point venu ce soir.

« 29 janvier. — Le pauvre M. Vincent est transi de t froid; il nous arrive avec un enfant; il est sevré, t celui-là. »

La salle Saint-Landry, àTHospice des Enfants- Assistés, avait été bouleversée de fond en comble. Les couchettes des nourrissons, refoulées contre les murailles, cédaient la place à de longues rangées de bancs symétriquement alignés des deux côtés. Un passage étroit serpentait vers le centre, à travers des chaises destinées aux invités. Déjà, par-ci par-là, on percevait le froufrou d'une robe de soie et Ton distinguait la mine froide, encadrée de favoris grisonnants, de plus d'un fonctionnaire plein d'importance et de majesté. Les plus osés parmi ces curieux franchissaient chaises, bancs, tabourets, et, tournant le grand poêle en faïence qui ronflait à toute gueule au milieu de la salle, se dirigeaient vers le fond avec un empressement marqué. Là, en effet, s'était porté tout l'effort décoratif des Filles de la Charité, car là elles avaient édifié la crèche de l'Enfant Jésus.

Qu'on se figure une large, une très large toile peinte en ocre très foncé, d'un ton terreux, en maints endroits presque noir ; par places, un pinceau brutal, écumeux à force d'être empâté, a étalé de lourdes taches vertes. Celte immense loque, enluminée à Épinal, avait été rejetée plutôt que tendue sur une armature faite de tables, de deux ou trois fers de lit négligemment superposés, de quelques matelas entassés au hasard, de mille objets disparates, appelés tous à donner à l'énorme tenture des reliefs qui lui communiquassent l'apparence de quelque roclier colossal de la Judée, servant d'abri au Sauveur des hommes, né sans maison, pour se conformer aux pro-

phéties. Certes, les saillies de cette roche singulière ne faisaient pas illusion, et il eût fallu des prodiges de bonne volonté pour assimiler une minute ces plis mous, épais, ces angles, ici bizarrement aigus, plus loin amortis jusqu'à représenter des aspérités rondes comme des têtes, aux cassures si vives, si pittoresques de la pierre. Les barbouillages verts eux-mêmes n'avaient rien de commun avec les mousses, les lichens, les moisissures vivantes dont les parois humides des grottes se trouvent tapissées. Mais dans cet arrangement naïf, une chose touchait jusqu'aux larmes : la présence de Dieu enfant, tapi en une cavité du bloc. Ce trou apparaissait orné d'une profusion de branchettes de buis, de rameaux de laurier, au milieu desquels brillaient, pareils à de grands yeux doux, quatre ou cinq bouquets de violettes de Parme, offrande de quelque visiteur généreux.

— Gomme ce petit qu'on vous a porté ce matin est beau! dit Madeleine à la Sœur-PJconome.

— Voulez-vous lui attacher le crucifix?

— Quel crucifix?

— Tenez !

Elle lui remit une petite croix en bois noir, fort légère, ayant huit centimètres environ.

Devant la grotte, se développait un marchepied de trois marches recouvert d'un vieux tapis. Notre petite mère, suivant la Sœur-Économe, gravit les degrés vers l'Enfant Jésus. Quand elle fut en face du baby qui dormait, couché sur une boule d'eau tiède capitonnée avec soin, elle n'osa pas le toucher.

— Prenez-lui les mains, et, avec ce fil que vous lui passerez entre les doigts, assujettissez le crucifix.

— Je vais le réveiller.

— Ne craignez rien : il a teté de si bon appétit I Notre postulante réussit à fixer la mignonne croix

aux menottes du baby.

— Allons ! dit la Sœur-Économe.

Et elle toucha Madeleine, qui demeurait immobile, plongée dans une sorte d'extase.

— Voyez-vous, dit-elle, redescendant le marchepied, les enfants ont été là passion de ma vie... Trois cents voix chantèrent ;

« — Dans cette établè, Que Jésus est charman'!

Qu*il est aimable Dans son abaissement! *

Madeleine, en toute hâte, gagna, non loin du poêle, la place réservée aux Sœurs.

Le cantique continuait :

c — Que d'attraits à la fois!

Tous les palais des rois N*ont rien de comparable Aux beautés que je vois Dans cette étable, »

— Charmant! charmant! dit la supérieure Bénédicte, félicitant la Sœur-Économe.

— Distribuez les oranges, ordonna celle-ci.

Une cliquette retentit. Les assistés, qui, demeurés debout, tout en chantant dévisageaient de leurs yeux agrandis de surprise et d'admiration la caverne où sommeillait TEnfant Jésus, se turent et s'assirent sur les bancs. La petite m(?re observait. De sa place, entre la Supérieure et la Sœur-Èconome, elle pénétrait les lignes profondes des garçons. Un grand mouvement eut lieu, et sur les faces ternes de ces enfants, un peu gênés dans leurs blouses neuves, un peu ahuris par la fête, passa comme un coup de soleil. Ils avaient vu des montagnes d'oranges que les Frères de la doctrine chrétienne et les Pilles de la Charité s'apprêtaient à distribuer. Ce fut un sourire glouton d'un bout de la salle à l'autre. — Pauvres petits! pensa Madeleine. — Le hasard voulut que son regard, errant à travers tant de figures inconnues, les effleurant au vol, tombât sur la tignasse rousse de Pierre Terrassier. Elle remarqua un pétillement joyeux sur ses

traits. La satisfaction épanouissait à ce point ce visage, tout à l'heure jugé si laid, qu'il lui parut beau. — Qu'était- il arrivé à Pierre Terrassier? Avait-il appris que sa mère était sauvée? — Pierre Terrassier se prit à rire. Ce rire, plissant ses lèvres fort désagréablement, s'adressait au F^rère qui tenait la corbeille aux oranges et qui ne lui avait pas permis d'y puiser de ses dix doigts, à sa fantaisie. La corbeille passa. Alors, des yeux de Pierre jaillit un regard atroce de haine, de vengeance, de fureur. Puis, comme s'il ne pouvait supporter la pensée humiliante qu'on le crût privé d'oranges, de ses mains ardentes, de ses griffes, il écarta le devant de sa blouse jusqu'à la déchirer, et montra deux fruits vermeils magnifiques, d'un geste d'emportement et de défi. — L'exécrable enfant I se dit Madeleine.

Tandis que notre petite mère, inclinée, honteuse du trouble que Pierre Terrassier faisait naître en son esprit, se laissait gagner à une mélancolie où s^infîitra doucement le souvenir de Louise David, de cette enfant si pure, de cet ange si profondément aimé, les chants interrompus recommencèrent. Elle osa relever le front. Dans la salle Saint-Landry, le spectacle était nouveau. Madeleine éprouva un étonnement indicible, en avisant les singuliers acteurs qui venaient d'entrer en scène. Devant la crèche, à genoux sur les degrés inférieurs du marchepied, un groupé de fillettes et de garçoiinèts chantaient. Ces enfants ne portaient ni la blouse ni la robe de l'Hospice. Les uns avaient une culotte bleu de ciel, une jaquette de soie rouge soutachée de galons d'or; les autres, une jupe rose relevée aux côtés, bouffante, des bas blancs bien tirés, un toquet de paille planté coquettement sur leurs cheveux longs dénoués. Chacun tenait à la main une houlette enrubannée. C'était un tableau de Watteau plein de grâce, de charme, de fraîcheur, de vie.

Les petites filles, au bas de ce rocher, où le creux pratiqué vers le milieu pouvait simuler le réservoir de quél-

que source perdue dans l'aridité d'un désert de la Judée, les petites filles, posées là pour boire, sifflaient d'une voix claire ;

« — Notre divin Maitre, Bergers, vient de naître; RassembleZ'VO'us, Volez à ses genoux, »

Les petits garçons, avec des trilles de chardonnerets altérés devant les fontaines découvertes sous bois, répondaient joyeusement :

« — Noire divin Maître, Pour nous vient de naître ; Rassemblons-nouSf Volons à ses genoux! »

Madeleine était heureuse. Une chose la transportait d'aise : l'Enfant Jésus, réveillé par le bruit des cantiques, immobile sur la boule d'eau tiède, ne pleurait pas. Sa mignonne tête relevée par un traversin microscopique, le baby regardait curieusement et ne s'effrayait pas le moins du monde du vacarme qu'on faisait en son honneur. Madeleine crut à un miracle. Dieu permettait que l'enfant réprésentant Jésus dans sa crèche eût cette sérénité divine. Elle s'approcha pour mieux le voir, mieux l'admirer. Mais elle s'arrêta. Pierre Terrassier, qui avait changé de place et s'était faufilé jusqu'au marchepied, lui barrait le passage.

— Que fais-tu là, drôle? lui dit-elle, irritée.

— Tiens! et si je veux parler à cette gamine, moit Elle est la plus gentille de la bande.

Et il tira furtivement la robe à la plus petite des bergères. L'enfant, que la main impure de ce rôdeur de barrières, de ce fils d'assassin avait touchée, se retourna.

— Ma filleule I ma filleule I s'écria Madeleine.

Elle repoussa d'un élan féroce Pierre Terrassier, qui

alla s'abattre à dix pas, et enleva Louise David dans -ses bras, répétant, la tète perdue :

— C'est elle! Je l'ai retrouvée! C'est elle!...

La fête de l'Enfant-Jésus s'acheva au milieu du bouleversement, du tumulte. En une minute, sur un signe de la supérieure Bénédicte, les assistés, filles et garçons, quittèrent la salle Saint-Landry. Madeleine, retenant Loulou de toutes ses mains, demeurait immobile devant le rocher de la crèche ; ses yeux, grands et secs, ouverts sur sa filleule, elle la regardait insatiablement. L'enfant, de son côté, contemplait de ses prunelles élargies celle qui la pressait avec fureur; mais, dans l'expression de ses traits tendus, de sa physionomie un peu hagarde, il y avait plus de saisissement que de joie. L'air figé de cette enfant semblait dire : — « Je ne comprends pas. »

— Vous la voyez, dit Madeleine, c'est elle! c'est ma fille !... Elle aura bientôt cinq ans I

Et, s'adressanl à Louise impassible :

— Tu ne me reconnais donc pas?

— Petite mère! répondit-elle.

Sous la cornette de la sœur de Saint-Vincent, elle n'avait pas d'abord retrouvé le visage de Madeleine ; mais la voix inoubliée de sa marraine venait de lui ouvrir en même temps et la mémoire et le cœur.

— Oui, ta petite mère^ ta petite mè.,.

Elle éclata en sanglots, et Loulou se prit à pleurer. On se retira dans la pièce où l'on s'était arrêté avant la fête de l'Enfant-Jésus.

— Mais enfin, demanda la novice, comment se fait-il que ma filleule se trouve aux Enfants-Assistés?

— Les livres de la maison nous révélerons ce secret, ma chère enfant, lui répondit la Supérieure.

Et, se tournant vers la Sœur-Économe, elle ajouta :

— Moi, j'arrive à peine et je ne sais rien...

— Je puis vous éclairer, Mère Supérieure, articula la vieille Pille de la Charité. Un jour du mois de février, durant l'armistice, vers les dix heures du soir, un gardien

de la paix nous amena une petite fille qui disait s'appeler Loulou, Cette petite fille avait été découverte, le matin même, blottie en un coin de la grande salle de départ du chemin de fer Montparnasse. En vain le chef de gare, le commissaire spécial de police avaient-ils accablé Tenfant de questions, on n'avait pu lui arracher d'autres renseignements que ceux-ci : son nom était Loulou et elle attendait Cruchette, qui allait venir la chercher. — Cruchette? — Aucun des employés de la gare n'avait ouï parler de Cruchette. On garda Loulou toute la journée. On la soigna. Le chef de gare, voyant une enfant charmante, ne doutait pas que quelqu'un ne se présentât pour la réclamer. A neuf heures, personne n'avait encore paru. Le commissaire spécial de police rédigea alors son procèsverbal, et Loulou nous fut envoyée...

— Affreuse Cruchette ! s'écria Madeleine. La Sœur-Économe poursuivit :

T- Loulou, qui avait dû passera Parislesmois du siège, était pâle, chétive, d'une faiblesse extrême. Je jugeai que l'air de la campagne lui était nécessaire, et j'obtins de notre Mère Supérieure qu'elle fût dirigée sur notre Orphelinat de Saint-Maur, dont elle est encore pensionnaire aujourd'hui.

— 0 Sœur-Économe, que je vous remercie! murmura Madeleine.

La supérieure Bénédicte avait l'œil et l'oreille à tout. A certains mots, à certains gestes, à certains regards échangés entre Madeleine et les Nadalewskî, elle devina leur intime désir de se trouver seuls; elle prétexta ses occupations nombreuses et se retira avec la longue file des sœurs.

— Eh bien! que vas-tu faire maintenant? se hâta de deoiander notre philosophe à sa fille ?

— Oui, que vas-tu faire? insista M°*« Nadalewska.

— Je vais être heureuse, répondit-elle.

— Pas ici, je suppose, dans un hôpital? continua Stéphane.

— Pourquoi non?

—r Je pense que tu n'as pas rintention de laisser ta filleule aux Enfants- Assis tés?

— J'y suis bien, aux Enfants- Assistés, moi I

— Un grand devoir nous incombe à tous à l'égard de Louise David. Si, pour obéir à M. Phalippou, tu déclinais ce devoir, ma femme et moi nous saurions Taccomplir jusqu'au bout.

— Voudriez-vous me faire entendre que vous pourriez m'enlever ma filleule ? Je vous en défie bien !

Elle allait d'un pas effréné à travers la pièce. Ses bras retenaient toujours Loulou, dont la mince toilette de soie, fragile comme ce qui est théâtral , se froissait, se déchirait, se trouait.

— Voua, lui dit-elle, s'adressant à Nadalewski, je vous comprends : vous habitez un foyer vide, et vous réclamez ma filleule pour égayer votre foyer. Et moi, croyez-vous que je sois moins seule rue d'Enfer que vous ne Têtes rue Barbet-de-Jouy? Dieu nous a frappés tous en nous enlevant Daniel. Mais il serait trop cruel de m'imposer tout le poids de Tépreuve. Que voulez-vous que je devienne, si vous m'arrachez Louise? Vous n'avez donc pas compris que je n'étais pas faite pour être religieuse, que j'étais faite pour être mère, et que ma filleule me procure Tillusion de la maternité que je devais connaître, si mon Daniel eût vécu ?

D'un mouvement passionné, elle délia les bras de sa filleule noués autour de son cou, et la mit debout au milieu de la pièce.

— Ma Loulou, lui dit- elle, veux-tu aller chez maman Nadalewska, rue Barbet-de-Jouy?

— Non ! non I glapit-elle s'élançant vers sa marraine.

— Vous voyez ! conclut celle-ci.

— Madeleine, tu ne m'as pas compris, lui dit Stéphane. Ce n'est pas sur Louise David que je compte pour combler ce vide effrayant dont tu parles, c'est sur toi. C'est toi qui nous préoccupes et dont nous appelons la présence rue Barbet-de-Jouy, à Bellevue, partout.

La Supérieure et la Sœur-Économe rentrèrent; la première tenait à la main un marteau, la seconde, la petite croix de TEnfant Jésus. En chancelant, Madeleine marcha jusqu'à la Sœur-Économe et colla ses lèvres sur le bois noir :

— Seigneur, soyez mon soutien 1 soupira-t-elle.

— Ma chère enfant, lui dit la Supérieure, cette chambre va devenir votre chambre; elle est spacieuse, et Ton pourra y installer deux lits, un pour vous, l'autre pour Loulou, dont vous auriez... je crois,,, beaucoup de peine à vous séparer désormais.

Ce dernier membre de phrase avait été articulé très lentement : on eût dit que la sœur Bénédicte voulait se donner le temps d'en observer l'effet sur sa novice.

— Merci... ohl merciL.. balbutia-t-elle.

La Supérieure, d'un coup de marteau, planta la croix au-dessus de la cheminée.

Une servante entra, portant la blouse bleue de Loulou avec les autres pièces de son pauvre costume de tous les jours. Comme cette femme dégrafait le corsage de soie du baby, Madeleine, d'une voix suppliante :

— Je la déshabillerai moi-même, lui dit-elle.

Elle se livra à cette besogne avec un frémissement des mains qui souvent l'obligea de s'y reprendre jusqu'à trois fois pour chasser un bouton de sa boutonnière ou un crochet de son agrafe. La sœur Bénédicte continuait à l'observer. Comme la petite mère se tenait baissée, presque à genoux devant sa filleule, la Supérieure se pencha à l'oreille de Stéphane et lui chuchota ces paroles :

— Monsieur Nadalewski, avant peu Madeleine aura quitté cette maison. Elle aime trop Louise David pour aimer assez nos enfants. Je vous la rendrai.

La sœur Bénédicte ne s'était jamais fait grande illusion sur Madeleine Fuster. La connaissant dès l'enfance, elle la savait trop ardente à tout ce qu'elle entreprenait, pour la supposer capable de ces résolutions suivies, de cet abandon absolu de soi que réclament les engagements religieux. Quand elle avait reçu des mains de la baronne notre petite mère, comme elle n'ignorait aucun des détails de la longue crise qu'elle traversait, depuis la mort de Daniel Nadalewski jusqu'à la disparition de Louise David, elle ne douta pas qu'après quelques semaines de recueillement, de repos en Dieu, elle ne réussit à guérir la jeune fille de ses velléités de vocation et à la renvoyer doucement aux devoirs plus faciles du monde, surtout à l'affection des Nadalewski, pour lesquels vivre sans leur fille, c'était mourir.

Quelques jours après la fête de l'Enfant-Jésus, la supérieure Bénédicte et la Sœur-Économe, dans les bureaux du rez-de-chaussée de l'Hospice, s'entretenaient à voix basse de Madeleine.

— A mon humble avis. Mère Supérieure, disait la vieille Fille de la Charité, nous devons d'abord nous appliquer à éloigner d'ici la petite Louise David.

— C'est à quoi mes soins sont employés.

— Une fois Louise David dans la famille Nadalewski, il est impossible que M"« Fuster ne se hâte pas de la rejoindre,

— Je l'espère comme vous, ma sœur. Toutefois, bien que je n'aie jamais beaucoup compté sur la vocation de Madeleine, je doute que nous parvenions à la détacher sans difficulté de notre Compagnie. Cette malheureuse jeune fille a cruellement souffert, et tout lui devient sujet d'irritation et de scrupule, Hierj mettant à profit l'indis-

position de Loulou, qui n'est qu'enrhumée, j'ai abordé avec notre postulante le chapitre d'une adoption possible par elle de sa filleule ; elle s*est récriée aussitôt et m'a fait remarquer, avec une exaltation où se mêlait une sorte de crainte religieuse, que la famille Nadalewski seule était en position d'adopter Louise David. — f Quant à moi, a-t-elle conclu d'une voix énergique, je suis par la grâce de Dieu fille de Saint-Vincent, et j'entends demeurer fille de Saint- Vincent... » — Je n'ai pas insisté, de peur de l'affliger dans la fièvre où je la voyais; seulement, j'ai tout de suite écrit à M"' la baronne Fuster, à Lormières, pour la supplier d'intervenir.

— D'ailleurs, Mère Supérieure, permettez-moi de vous faire observer que les faveurs dont vous avez cru devoir accabler la postulante Madeleine, lui permettant d'habiter une chambre à part, l'autorisant à garder avec elle une pensionnaire de l'Hospice, créent à votre protégée une situation qui pourrait susciter la jalousie.

Le ton de la Sœur-Économe était aigre.

— Ces faveurs dont j'ai accablé Madeleine sont autant de gages de mon empressement à lui faire comprendre que sa place n'est plus parmi nous... Sœur-Économe, je ferai dans cette maison, où mes Supérieurs, mes Supérieures m'ont envoyée, ce que je croirai devoir faire. Nulle jalousie, si tant est que la jalousie ose souffler son venin parmi les servantes des pauvres, ne m'empêchera d'agir dans la pleine liberté de ma conscience et de mon cœur. En adoptant vis-à-vis de M"* Fuster une ligne de conduite qu'on semble blâmer, que vous-même peutêtre voua n'approuvez pas, j'accomplis une œuvre de charité. Voulez-vous qu'au lieu de recourir à mille moyens ingénieux pour détacher peu à peu ma pauvre Madeleine de notre Compagnie, je la tue en la chassant de cet Hospice?

— Ohl Mère Supérieure, de quoi m'accusez-vous?...

— Je vous accuse de voir trop la lettre de notre règle, de n'en pas assez pénétrer l'esprit. La charité ne consiste pas seulement à donner du pain aux pauvres, à

soigner les infirmes, à secourir la détresse des prisonniers ou des fous; la charité est plus grande, plus généreuse, car elle embrasse toute la créature de Dieu, son âme d'abord, et puis son corps. Or, il est arrivé ici une jeune fille dont l'âme déchirée par les ronces de toutes les douleurs humaines offre aux yeux le spectacle d'une affreuse plaie. Et quelqu'un me blâmerait des soins qu'il me plaît de prodiguer à cet ange! Je voudrais que vous l'eussiez vue tout à l'heure, quand, après un effort sur moi-même, j'ai trouvé le courage de lui insinuer que, Louise David étant retrouvée, elle serait si bien désormais avec sa filleule, soit auprès de M"' la baronne Puster, à Lormières, soit rue Barbet-de-Jouy, auprès de la famille Nadalewski! Elle n'a pas répondu un mot; mais, élevant jusqu'à sa bouche la manche de sa robe, elle y a collé ses lèvres, puis, avec un torrent de larmes, elle a balbutié : — ( Saint habit que j'ai revêtu d'un cœur si joyeux, on veut donc que je te quitte! » — Je me suis sauvée; les sanglots m'étouffaient.

— Cette extrême sensibilité est peu naturelle.

— Quoi! vous ne trouvez pas ce mouvement admirable?

— Je le trouve maladif, riposta-t-elle avec la froideur des vieillards. Madeleine Fuster est malade.

— Malade?

— Vous savez que, pour ce rhume de la petite David, elle n'a pas eu confiance dans les médecins de la maison?

— Eh bien?

— Eh bien, le docteur Guibal, qu'elle a fait appeler, m'a dit : — « Ce n'est pas Louise David qu'il faut soigner, c'est M"* Puster. Vous ne la conserverez pas longtemps... »

La sœur Bénédicte planta là la Sœur-Économe et s'élança vers le premier étage de la maison.

La Supérieure des Enfants-Assistés trouva Madeleine assise dans f embrasure de la grande fenêtre qui éclairait sa chambre jusqu'au fond. Louise David jouait à ses

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pieds avec une petite orpheline triée sur le volet parmi les orphelines les plus sages de THospice. Il faisait, ce jour-là, un de ces clairs soleils un peu humides, un peu tièdes, comme en amène souvent le mois de février, quand, neiges et glaces fondues, on devine que la bouche propice du printemps s'ouvre sur le monde et que tout dans la nature va renaître, va reverdir, va aimer.

— Vous, ma mère Bénédicte! s'écria Madeleine.

— Oui, moi, qui viens prendre des nouvelles...

— M. Guibal est parti très rassuré. Il paraît toutefois que ma pauvre Loulou a les bronches fort délicates...

— Et vous, vous n'êtes pas souffrante, au moins?

— Moi!...

Elle reprit vivement :

— Cette petite Henriette Brenner qui s*amuse avec ma filleule est charmante. Elle est née en Alsace, n'est-ce pas? Je l'aimerai. Mon père était de Mulhouse...

— Je ne vous trouve pas très bonne mine, ce matin. La sœur Bénédicte, que la pâleur de la novice n'avait

jamais inquiétée, venait d'être frappée de certains tons noirâtres, violacés, terreux qui lui rayaient la face par-ci par-là. Aux tempes, vers le haut du front, à la commissure des lèvres particulièrement, on eût dit qu'une main légère avait promené la pointe molle d'un crayon de fusain et y avait décrit des ronds, des losanges, des carrés à rinfmi. Madeleine, effrayée du regard profond qui la fouillait, courba la tête.

— Méchante! lui dit la Supérieure. Vous ne voulez donc pas que je vous voie?

Notre postulante se jeta dans les bras de la sœur Bénédicte.

— Ma Mère, ma Mère, ahl que je vous aime!

— Et moi aussi je vous aime, chère enfant! Comme elle la retenait enfouie dans son sein, elle lui

palpa la taille.

— A quoi songeait-on, rue du Bac, de vous donner une robe si large? lui dit-elle.

— Elle nf allait hien pourtant, lu jour de la véture.

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— Alors, vous avez singulièrement maigri, ma mignonne... Vous vous ennuyez, sans doute?

— Jamais, maintenant... Comment trouvez-vous ma fille? demanda-t-elle, donnant à l'entretien un tour qui rejoignait d'elle-même.

— Ravissante.

Et, s'adressant à l'enfant, richement vêtue de velours et de soie :

— Oh! que tu es belle!... Qui t'a donné cette jolie robe?

— Petite mère,

— Non, intervint Madeleine, maman Nadalewska.

— Maman Nadalewska, répéta Louise.

— Et tu n'es plus malade maintenant?

— C'est petite mère, . .

— Loulou ! lui cria sa marraine sévèrement.

— Laissez-la parler, je vous prie, dit la Supérieure d'un accent où perça quelque autorité.

Louise David, eiïrayée, n'articula plus une parole; mais elle faufila ses doigts fins dans les plis de la jupe si ample de Madeleine et, riant comme si elle faisait une niche, tira à elle un mouchoir de batiste qu'elle secoua joyeusement. Des taches rouges criblaient le chiffon. ^

— Du sang! s'écria la sœur Bénédicte.

— Ce n'est rien.

— Eh quoi! vous avez craché du sang?

— Oh! si peu...

— L'avez-vous avoué à M. Guibal?

— Il ne me guérirait pas.

— Et pourquoi ne vous guérirait-il pas?

— Dieu seul peut me guérir.

— Dieu ordonne qu'on se soigne, quand on est malade. Ne passons-nous pas, nous autres, notre vie à soigner les pauvres? Combien mourraient, si nous n'accourions pas à eux pour les sauver!

— La mort, oui, voilà qui serait doux !

— Eh quoi, vous voudriez mourir?

— Oh! oui!...

Ses yeux allèrent droit au ciel et semblèrent y frapper un coup. Puis, montrant d'une main amaigrie le petit crucifix appendu au-dessus de la tablette de la cheminée, elle articula d'une voix vibrante :

— Si mon sang coule, bonne Mère, ne vous en effrayez pas, car, moi aussi, j'ai eu le flanc percé comme le divin Sauveur,

La Supérieure garda son secret deux jours; mais le troisième, elle ne sut cacher aux Nadalewski la découverte qu'elle avait faite. Ces pauvres gens furent consternés.

— Dans le fâcheux état où se trouve cette chère enfant, ma position est des plus délicates, dit la sœur Bénédicte. Malgré l'affection dont elle est entourée ici, il est évident que notre Hospice n'est pas le meilleur endroit qu'on puisse choisir pour la soigner. Que faire? que faire?

— C'est bien simple, répondit Stéphane, il faut, dès ce moment, nous confier Madeleine.

— Bien que ni M"^® Fuster, ni le R. P. Phalippou ne m'aient laissé ignorer vos malentendus mutuels, monsieur Nadalewski, ma première pensée, en voyant Madeleine souffrante, a été de la remettre entre vos mains. Moi, je ne suis pas une savante, je n'ai pas lu ce que vous avez écrit dans vos livres, mais je crois avoir lu ce que Dieu a écrit dans votre cœur, et je sais que notre postulante peut aller demeurer dans votre maison. Veuillez remarquer, du reste , que M™® Fuster, à laquelle je me suis adressée à plusieurs reprises, à laquelle , il y a un mois environ, j'ai annoncé la si heureuse rencontre par sa fille de Louise David aux Enfants- Assistés, s'obstine dans un silence qui me dégage envers elle absolument. Deux fois j'ai reçu quelques lignes. Encore, dans ces courts billets, n'est-il question que de l'Ordre du Jugement-Dernier. Voici les dernières nouvelles :

€ Les travaux du noviciat vont bon train... J'ai pris l'habit religieux le 14 septembre, jour de l'Exaltation de la Très Sainte-Croix... Vers le printemps, j'accompagnerai le R. P. Supérieur à Rome, où nous comptons fonder une Résidence qui pourra devenir plus tard la maison mère de l'Ordre... »

— Et elle ne vous parle pas de Madeleine? interrompit M™« Nadalewska.

— Fort peu.

— C'est épouvantable ! s'écria Stéphane.

— M°®Fuster*croitque sa fille a touché le port du salut et ne s'inquiète plus délie. Pour la sœur Thérèse du Jugement-Dernier, — tel est désormais le nom de M"® la baronne, — sa fille n'est pas à l'Hospice des Enfants- Assistés, elle est au ciel.

— Si vous étiez mère, agiriez- vous avec cette cruauté?. .. Enfin, je vous remercie de nous rendre notre fille. Soyez tranquille, nous la guérirons. Qui n'a pas un peu craché le sang dans sa vie! Pauvre Madeleine I assassinée par les siens...

Il s'arrêta court et pleura. M""® Nadalewska demeurait pétrifiée sur une chaise. Ses lèvres remuaient pourtant. Qui sait? peut-être la femme du terrible auteur de VEssais su?' les Miracles priait-elle. La sœur Bénédicte allait de l'un à l'autre.

— Mes bons amis, du courage ! leur répétait-elle.

— Ce soir même, nous partirons pour Cannes, Nice, Menton... dit Stéphane.

— C'est cela. Du reste, M"® Fuster n'ayant pas répondu à ma dépêche d'avant-hier, où je ne lui cachais rien, et la Supérieure Générale, que j'ai vue ce matin, m'ayant laissé toute liberté d'action, dès aujourd'hui Madeleine vous appartient.

Comme notre philosophe, dans un transport violent de reconnaissance, saisissait les mains de la Fille de la Charité et osait les presser dans les siennes, la porte du

5f0 MADAME KUSTKK

cabinet s'entr'ouvrit. Dans rentre-bâillement passèrent deux têtes ravissantes, Tune brune, Tautre blonde. Les visages avaient un air à la fois souriant et mutin.

— Bonjour à tout le monde! chantèrent ensemble deux fauvettes.

C'était Louise David et Henriette Brenuer.

— Entrez I entrez! leur dit la bonne Mère... Monsieur Nadalewski, poursuivit-elle, on répète de toutes parts, à Lormières principalement, que vos livres contiennent beaucoup d'erreurs...

— Mais, madame... interrompit l'auteur de VBssai sur les Miracles.

— Oh ! ne vous fâchez pas... Admettez, pour me faire plaisir, que le R. P. Phalippou ne se soit pas trompé, et qu'en effet il se trouve dans vos écrits plus d'une ligne qu'on pourrait en retrancher.

— Eh bien?

— Eh bien, je veux vous proposer de réparer d'un seul coup tous les torts que vous avez envers le ciel.

Elle lui montra Henriette Brenner.

— Vous voyez cette enfant?

— Elle est adorable.

— C'est une orpheline de la guerre. Elle a huit ans. Son père, parti avec les mobiles parisiens pour le camp de Châlons, n'est pas revenu; il a été tué à la bataille de Saint-Privat. Sa mère, qui avait beaucoup soufiFert durant le siège, est morte à l'hôpital Beaujon,il y a six mois. Vous êtes riche, monsieur Nadalewski, surtout vous èle.s bon : pourquoi n'adopteriez-vous pas Henriette?

— Et Louise David, madame?

— Loulou î ma Loulou ! appela une voix faible. Stéphane s'élança vers la porte et se trouva nez à nez

avec sa fille.

— Ohl pardon, ma bonne mère Bénédicte, articn'a Madeleine, essoufflée... Figurez-vous que les enfants m'ont échappé. Je m'étais mise à genoux pour faire ma méditation, et, comme j'avais négligé de fermer la porte, elles se sont envolées à travers les corridors.. *

MADAME KUSTKK 3il

— J'avais vu M"« Nadalewska par la fenêtre, moi, dit Henriette.

, — Moi aussi, je l'avais vue, maman Nadalewska, ajouta Loulou.

Stéphane, attentif à la respiration courte de la petite mère, sentit une inquiétude poignante lui parsemer le front de gouttelettes de sueur glacée.

— Assieds-toi, lui dit-il.

Madeleine s'assit.

— Devine, reprit notre philosophe, devine la proposition que nous faisait M*»« la Supérieure quand lu es entrée ?

— Quelle proposition ?

— Elle nous proposait d'adopter Henriette Brenner.

— Et ma filleule? s'écria-t-elle.

— C'est justement ce que je viens de lui répondre. — « Et Louise David ? » — Mais la bonne Mère a insisté, prétendant que Loulou est ta fille, et que c'est toi, toi seule qui dois l'adopter.

— Comment, moi, postulante de Saint- Vin cent, adoptcrais-je une orpheline? Est-ce que, en revêtant le saint habit que je porte, je ne les ai pas adoptées toutes?

— Ma chère mignonne, intervint la Supérieure, réfléchissez-y, rien d'irrévocable ne vous enchaîne à notre Société. Vous n'avez pas été même autorisée à faire les premiers vœux intérieurs.

— Dans ma situation de postulante...

— Dans votre situation de postulante, je ne vois aucune raison à de vains scrupules, et vous offenseriez Dieu si, en dépit des épreuves dont son amour ne vous accable que pour vous éclairer, vous vous obstiniez à rester dans une voie ou peut-être il ne vous a pas appelée.

— De quelles épreuves entendez-vous parler, Mère Supérieure?

— Je n'en citerai qu'une : votre santé momentanément ébranlée. Croyez-vous que si Dieu vous réservait aux durs labeurs de Fille de la Charité, il vous eût ainsi, goutte h goutte, privée de vos forces? En rendant à votre ten-

512 MADAME FUSTRR

dresse Tenfant que vous aviez perdue, Dieu, manifestement, vous appelle hors d'ici pour élever cette enfant, vous occuper d'elle, vivre pour elle. ^

— Que voulez-vous que je fasse alors? demanda la jeune martyre, épuisée, vaincue.

— Vous devez quitter THospice et suivre la famille Nadalewski. Rue Barbel-de-Jouy, dans la paix des plus douces affections, vous rétablirez votre santé; puis, après la saison mauvaise, quand vous irez tout à fait bien, s'il vous plaît de revenir auprès de moi...

Elle l'embrassa. Mais, tout à coup, la novice se prit à trembler comme un oiseau pris au piège.

— Qu'as-tu, ma chère petite? lui dit-elle, la tutoyant.

— Je pense à ma mère... Si elle allait désapprouver ma sortie de l'Hospice?

— En te retirant rue Barbet-de-Jouy, chez les amis les plus anciens de ta famille; ce n'est pas au penchant naturel qui t'entraîne vers eux que tu obéis, tu obéis à ta Supérieure, à celle qui seule a le droit de te commander depuis que tu portes Thabit de fille de Saint- Vincent.

— Alors, cet habit de fille de Saint- Vincent, je ne le quitterai pas, vous me le laissez? s'écria-t-elle en proie à des inquiétudes religieuses déchirantes.

— Qui est plus digne de le porter que toi !

Un éclair passa sur les traits creusés de noirepetite mère. Elle arrêta sur les Nadalewski muets des yeux où s*aUuma une dernière flamme de jeunesse.

— Eh bien, vous autres, leur dit-elle, vous voilà immobiles comme des pieux I Vous n'êtes donc pas contents que votre fille vous revienne? Réjouissez-vous : Tenfant prodigue frappe à la porte de la maison I — Allons, Loulou, allons, Henriette, embrassez la bonne Mère Supérieure, car nous partons toutes trois.

Hs quittèrent le cabinet de la Supérieure et traversèrent le vestibule, heureux à ne pouvoir articuler un mot, ravis au point qu'ils furent obligés de faire de nombreuses haltes pour se remettre de tant de contentement et respirer.

MADAME FUSTER 5i3

Au moment ou la sœur Bénédicte allait ouvrir la petite porte sur la rue d'Enfer, iMadeleine, qui s*appuyait au bras de Nadalewski, se pencha vers lui.

— xMon père Stéphane, mon bon, mon excellent père Stéphane, je ne sais que vous dire...

— Dis-moi alors que tu m'aimes.

-r I) y a au ciel, car les héros vont au ciel, quelqu'un que j'aime plus que vous...

Tandis que la petite mère et notre philosophe échangeaient ces paroles, la porte de THospice, sur la rue d'Enfer, avait été ouverte. Tout à coup une voix retentit sonore, ferme, vibrante.

— Maman ! voilà maman ! s'écria Madeleine. Stéphane, abasourdi, regardait. Une grande femme,

vêtue d'une robe de bure, sur laquelle flottait un scapulaire noir, la tète enveloppée d'un voile de même couleur que le scapulaire, avait saisi notre petite mère et la serrait contre sa poitrine avec des bras qui frémissaient le long de la taille de la jeune postulante de Saint- Vincent, comme si ces bras rapaces redoutaient de ne serrer jamais ni assez étroitement, ni assez fort.

— M'"® Fusterl grommela Nadalewski avec rage... Madeleine est perdue.

Un long moment on se regarda en silence ; puis on chuchota quelques paroles. Les paroles entre la baronne et la sœur Bénédicte furent aimables, affectueuses ; celles entre la baronne et les Nadalewski furent réservées, simplement polies.

— 0 ma fille, que tu es belle avec cet habit! dit M"'e Fuster.

— Vous-même, chère maman, que ce costume du Jugement-Dernier vous va bien î

51i MADAME FIÎSTKH

— Ah î si le R. P. Supérieur pouvait te voir avec la cornette de sœur de Saint-Vincent ! s'écria la religieuse de Lormières.

El, rendue sensible, maternelle par la joie de découvrir son enfant dans la robe grise de Fille de la Charité, ne remarquant pas sa mine défaite de mourante, encore une fois elle Tétreignit. Mais notre novice, à bout de force, h bout de vie, comme sa mère murmurant une oraison jaculatoire, la conservait transportée en Dieu contre son sein, notre novice fléchit soudainement dans ses bras et s'évanouit.

— 0 ciel! s'écria M""® Fuster.

Nadalewski voulut lui arracher Madeleine, mais elle la retint violemment, et rentra dans l'Hospice des Enfants- Assistés.

Après quelques jours passés au lit, entourée de ceux qui l'aimaient, même de Georges et d'Angélica Reiss, Madeleine put se lever encore, marcher dans sa chambre et jouir des jeux de Loulou et d'Henriette Brenner. Malheureusement, il était manifeste pour tous que, dans cette crise, notre postulante de Saint-Vincent avait perdu sa dernière énergie, et, comme elle le disait elle-même avec un sourire où le ciel mettait un reflet divin, sa dernière goutte de sang.

Cependant Stéphane, qui ne voulait pas se résigner à perdre sa fille, n'attendait qu'une lueur de relèvement pour l'emporter vers le Midi.

— Vois-tu, ma chère enfant, disait-il à Madeleine un matin qu'il était seul avec elle, la baronne ayant quitté un moment THospice pour courir à travers Paris aux mille afl'aires dont l'avait chargée Phalippou, vois-tu, le temps est un peu humide encore, mais il va changer. Nous aurons un mois d'avril magnifique. Au lieu d'aller jusqu'à Nice, nous nous arrêterons à Cannes, qui est plus près...

— Non, non, mon père Stéphane.,. Je n'en puis plus... Je ne sais pas si je suis nmre pour le ciel, mais assurément je suis mftf'e pour la mort...

MADAMK FUSTKll 515

Elle courba la tête, se recueillant en elle-même. Puis elle laissa couler son âme.

— Qui eût dit pourtant que ma vie finirait ainsi!... Par quels chemins rudes Dieu conduit ceux qu'il aime !.., Hélas! que de supplices j'ai endurés, moi, depuis deux ans... Quand je pense que je suis si jeune encore!... Vous souvenez-vous, mon excellent père de Bellevue, comme 'fêtais étourdie, folle autrefois !... C'est la mort de Daniel qui m'a rendue grave, c'est cette mort héroïque qui m'a dépouillée de ma jeunesse... Je n'avais guère de piété à l'hôtel Trémière... Vous seriez bien surpris si je vous avouais que c'est de la mort de Daniel que me vient toute ma religion... Daniel mort, je n'ai vu que Dieu...

La porte de la chambre s'ouyrit, et la sœur Bénédicte entra, amenant Louise David et Henriette Brenner. Derrière la Supérieure, parurent d'abord M"® Nadelewska, puis Georges et Angelica Heiss. Madeleine embrassa sa filleule; puis elle la caressa de regards longs, douloureux, attentifs. Gomme si elle comprenait, Loulou ne dit pas un mot et pleura. La petite mère l'étreignit de nouveau.

— Mon père Stéphane, ma mère Nadalewska, dit-elle, vous l'adopterez, n'est-il pas vrai?

— Elle est notre fille, répondirent-ils ensemble.

— Je veux qu'elle s'appelle désormais Louise David- Nadalewski.

— Nous te promettons qu'elle s'appellera désormais Louise David-Nadalewski.

Elle promena un œil inquiet à travers la chambre, cherchant quelque chose ou quelqu'un.

— C'est singulier, murmura-t-elle, comme ma vue a baissé... Maman est-elle rentrée de chez M. Roussîllon- Barbotte ?

— Le notaire de M. Phalippou? gronda Nadalewski.

— Elle n'est pas encore rentrée?

— Non, répondit la sœur Bénédicte.

— Hélas I reprit-elle, tournée toujours vers notre philosophe de Bellevue, lu'lasl c'était seulement pour vous

dire combien je suis malheureuse de n'avoir rien à donner à ma filleule. Maman ne me l'a pas caché, je pourrais revenir sur la donation que j'ai faite au chevet de mon père mourant. Mais reprendre à Dieu mon offrande pour en enrichir Louise David, ce serait exposer à la fois el mon salut et le salut de mon enfant...

Nadalewski, révolté à la pensée que M'»^ Fuster n'était pas venue à Paris pour y assister sa fille, mais pour y protéger jusqu'à la fin les intérêts du Jugement-Dernier, allait répondre, quand sa femme, passant devant lui, se pencha vers la petite mère :

— Nous sommes ri^^?s, ma mignonne, lui dit-elle, et si jamais — ce qui n'arn ; i. .i,'^l *j|^'.i venais à manquer à ta filleule, tu le sais, elle est notre fille, et tout ce que nous possédons... - .,

— Ma mère m'a pris tout... Elle aura beau me répéter que Dieu me comble de ses grâces en m'accordant de

.mourir dans un hôpital, au milieu des pauvres et des orphelins, elle a bien fait d'arriver de Lormières pour remonter mon courage, car sans elle...

— Sans elle, continua Nadalewski, nous aurions connu la joie de te soigner chez nous.

— Oui .. rue Barbet-de-Jouy, dans la chambre de Daniel... Quel chagrin tout de même de n'avoir pas un sou pour mes enfants!... Encore si ma cousine Reiss se chargeait d'Henriette, qui est Alsacienne comme elle!...

— Je me charge d'Henriette avec bonheur, interrompit Angélica.

— Merci!.

Ses yeux se fermèrent, et elle s'affaissa sur la chaise longue. Sa respiration était à peine perceptible. Nadalewski, devant sa fille anéantie en une syncope, s'arrachait les cheveux à poignées, criait :

— Sa mère l'a tuée! sa mère Ta tuée!

M"»® Fuster parut. Nadalewski se rua vers elle, et, d'un mouvement d'âpre rage, posant sa main sur le scapulaire noir de la religieuse du Jugement-Dernier, à l'endroit où

flamboyait la légende de l'Ordre : « Exspecto resurrectionem », et la secouant à la renverser :

— Ahl si vous n*étiez pas une femme I hurla-t-il avec un grincement de dents terrible.

La sœur Thérèse, impassible, dure comme la pierre, n'eut pas un mot.

Désormais, il fut impossible de se faire la moindre illusion, et les Nadalewski eux-mêmes, si acharnés dans Tespérance, désespérèrent. L'affreuse perspective d'une perle inévitable rasséréna tous les caractères. La baronne se tut. Stéphane et sa femme se p**" Cmèrent. La mort, cette pacificatrice hautaf '' iT"^' V ilsërables querelles, opère de ces prodiges : il avait suffi' à la camuse hideuse de montrer son profil sinistre, et, dans les cœurs, un grand apaisement s'était fait. L'épouvante inclina, infléchit à ce point les âmes, raidies par la colère, que, dorénavant, au chevet de la postulante de Saint-Vincent, il y eut des paroles échangées, des compliments échangés, des poignées de main échangées entre M'"« Fuster et les Nadalewski. L'inimitié paraissait petite devant une catastrophe imminente, et il n'y avait plus de place ici que pour le pardon et pour la paix.

De quelle joie cette concorde inespérée parmi ceux qu'elle aimait fit tressaillir notre petite mèrey épuisée de sensations, épuisée de viel Assise sur son séant, entre des coussins, dans sa couchette étriquée d'hôpital, elle ne se lassait pas de promener ses yeux bleus, devenus déjà plus vastes pour considérer bientôt les horizons si vastes du ciel, sur le groupe afl*ectueux qui l'entourait. C'était sur sa mère et sur les Nadalewski que son regard, encore lumineux, s'arrêtait avec le plus de complaisance. Il allait à la baronne d'abord, puis à Stéphane, puis h ^me Nadalewska, et revenait pour recommencer. Quelquefois, cette sainte, qui touchait à la porte rayonnante derrière laquelle elle découvrirait son Daniel, son époux, celui dont la mort l'avait plus tuée, plus profondément et plus sûrement tuée que la disparition de sa filleule,

oiH MADAME FUSTEK

que les cent coups de poignard du Jugement-Dernier, quelquefois, ne rêvant plus qu'union, alliance, amour éternel, elle trouvait la force de sourire aux siens, d'appeler pour ainsi dire jusqu'à ses lèvres le suprême battement de son cœur.

Un soir, vers minuit, après le départ des Reiss, la retraite de la supérieure Bénédicte, Téloignement de Louise David et d'Henriette Brennèr, Madeleine fit un signe. Sa mère, Stéphane, M™« Nadalewska, postés en divers coins de la chambre, accoururent.

— C'est une grâce que je veux vous demander, leur souffla-t-elle.

— Nous te les accordons toutes d'avance, lui dit Nadalewski.

— Et vous aussi, maman?

— Oui, maiille, oui, toutes, répondit la baronne.

— Eh bien, embrassez- vous.

M"° Fuster et M"*^ Nadalewska tombèrent dans les bras l'une de l'autre.

— Et lui, le meilleur des hommes, le père de mon Daniel? dit-elle, désignant Stéphane à sa mère.

La sœur Thérèse du Jugement-Dernier, héroïque, se pencha vers l'auteur de ï Essai sur les Miracles, qui lui effleura le front du bout des lèvres.

^ — Oh ! comme je vais bien dormir à présent ! soupira Madeleine.

Notre petite mère avait à peine fermé les yeux, que la baronne attira Stéphane vers le point de la pièce le plus éloigné du lit.

— Monsieur Nadalewski, lui chuchota-t-elle, nou:* nous sommes donné le baiser de paix. Après tant et tie si pénibles malentendus, veuillez croire que rien ne pouvait m'étre plus agréable que cette réconciliation.

— Madame, Madeleine a parlé, j*ai obéi.

— Gela veut-il dire, monsieur, que votre cœur?...

— Mon cœur n'est pour rien en tout ceci.

— Vous me croyez alors de grands torts?

MADAMK FUSTKR 519

— Si vous n'aviez que des torts envers votre fille !

— Il ne s'agit pas de ma fille en ce moment.

— Pour moi, c'est toujours de votre fille qu'il s'agit.

— Je ne vous comprends pas.

— Gomment! vous ne comprenez pas que c'est noire immense tendresse pour Madeleine qui seule nous a mis constamment, ma femme et moi, à votre merci! Croyezvous que nous eussions supporté vos affronts, si nous avions pu nous résigner à vous abandonner notre enfant, oui, notre véritable enfant? Au fait, nous avons eu beau faire, vous triomphez, et votre œuvre sera bientôt ac-» compile.

— Vous êtes toujours Satan.

Elle voulut s'éloigner; mais Nadalewski, la retenant par la manche de son habit :

— Qu'êtes-vous venue faire à Paris? lui demanda-t-il, essayant de vains efforts pour voiler sa voix qui commençait à gronder.

— Vous le savez.

— Je sais que vous êtes venue ici, non pour soigner votre fille, non pour l'assister à sa dernière heure, qui vous comble de joie, mais pour l'empêcher de léguer sa fortune à Louise David,

— Je suis venue à Paris pour sauver ma fille de vous. Elle s'arracha des griffes qui l'avaient saisie.

Le jour commençait à faire trembler de premières blancheurs aux vitres de la chambre, et Madeleine reposait encore. C'était à peine si, durant la nuit, elle avait éprouvé deux ou trois soubresauts nerveux suivis d'une toux très faible. M"* Nadalewska et la baronne, prosternées devant la petite croix de bois noir de la cheminée, se levèrent. Stéphane marcha vers la fenêtre de plus en plus claire et regarda stupidement à travers les cours, où, de temps à autre, passaient dans des vapeurs rosées une fillette, un garçonnet... Que volontiers il fût descendu là-bas et, lui aussi, eût couru dans l'air humide du matin î Il n'osa pas quitter la chambre. La tête lui tournait. Il

eut peur de tomber. Le soleil parut et vint accrocher des plaques d'or aux carreaux des fenêtres. Les arbres de THospice des Enfants-Assistés, auxquels le printemps avait donné des feuilles menues, tendres, lustrées de gommes brillantes, frissonnèrent. Ce fut comme un frémissement de joie de ces belles branches, heureuses de retrouver leur parure, ravies d'étaler leurs panaches, allant de droite et de gauche en des balancements désordonnés, ivres sans doute de la sève, qui, des entrailles de la terre en gestation, montait par tous les canaux, par tous les ûis capillaires et les inondait de vie. Nadalew^ski gardait une immobilité d'idiot.

Cependant Madeleine, caressée par un chaud rayon, avait rouvert les yeux.

— Ma Loulou; je veux lavoir, murmura-t-elle... Ahî je crois que je vais mieux...

— Dieu s'occupe de toi, ma chère enfant, lui dit sa mère.

L'aumônier de l'Hospice, qui, chaque matin, revêtu du surplis et de l'étole, venait donner la communion à la malade, entra, précédé de la supérieure Bénédicte, de la Sœur-Économe et de quelques orphelines récitant à mivoix le pater» La cérémonie dura une minute à peine, puis le prêtre et son cortège se retirèrent à pas lents. ivoire petite mèrCj après l'action de grâces, que M"® Fuster récita à haute voix, eut la force de lever une main et de faire signe à la Sœur-Économe.

— Ma sœur, lui demanda-elle d'un ton où reparut un souffle d'énergie, Pierre Terrassier est-il encore dans la maison?

— Oui, ma sœur...

— Voudriez-vous me permettre de lui parler? La sœur-Économe sortiL

— En entrant ici, reprit notre petite mèref s'arrêtant une seconde après chaque mot, je ne connaissais pas les enfants assistés. Il en est un que j'ai maltraité.,. J'ai eu tort de...

Le jeune Terrassier parut; la tête basse, l'œil aux

aguets, il avança traînant les pieds, timide et précautionneux... Qu'allait-on lui dire? Qu'allait-on lui faire?

— Pierre, me reconnais-tu? lui demanda Madeleine.

— Je crois bien que je vous reconnais! répondit le gamin, tortillant sa casquette.

— Je t'ai fait beaucoup de mal, n'est-ce pas, le jour de Noël, à la fête de l'Enfant-Jésus?

— Vous ne m'avez pas fait du bien, vrai !

— Si je te demandais pardon, me pardonnerais-tu?

L'enfant releva la tête, surpris, ahuri; puis, un brouillard passa sur ses yeux de chat, phosphorescents et rusés.

— Cette bêtise, si je vous pardonnerais!... dit-il à la fois, défiant et ému.

Et, pour s'arrachera un malaise insupportable, il bredouilla :

— Vous savez, la mère Terrassier? Eh bien, elle en a pour ses vingt ans... Ça lui apprendra à jouer du couteau...

— Pierre Terrassier, je vais mourir et je te demande pardon, reprit l'agonisante.

— Fichtre ! îe vous pardonne, allez I mâchonna-t-il.

— Et voudrais- tu m'embrasser, à présent?

— Oh! ma sœur... C'est trop, ça, vrai!... Je ne vaux pas une chique, moi...

Le rouleur parisien, pleurant, recula. Mais la Supérieure Bénédicte le saisit et l'amena jusqu'à notre petite mère qui se pencha vers lui, le baisa sur les deux joues. Pierre Terrassier poussa un cri douloureux et s'échappa.

— Madeleine ! Madeleine ! cria la voix désespérée de Nadalewski.

Bousculant choses et gens, il s'élança vers le lit et s'empara' des mains de la jeune martyre jointes sur sa poitrine, silencieuse déjà et refroidie.

— Elle est morte! sanglota-t-il, éperdu, écrasé.

M™« Fuster, son long voile noir ramené sur le visage.

'^n MADAME FUSTKR

alla vers la cheminée presque à tâtons, décrocha la petite croix de TEnfant-Jésus et, la glissant entre les doigts de sa fille :

— Elle vit au ciel! dit-elle.

Elle se précipita à genoux. Chacun limita, même Stéphane Nadalewski,

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