PREMIÈRE PARTIE
Au mois d'août 1868, le général baron FusLer, commandant la quatorzième division militaire dont le siège était Bordeaux, fut mis au cadre de réserve de Tétatmajor de Tarmée. Une affection rhumatismale contractée dans les tranchées boueuses de Sébaslopol coiidamn^iit ce brave soldat à accepter une retraite déguisée, bien avant l'heure que les règlements assignent aux officiers supérieurs. Certes, sur le point d'informer le ministre de la guerre de Tétat déplorable où le jetait la maladie, Fuster avait hésité plus d'une fois. Lui, si beau à Inkermann, si héroïque à Solférino, sombrer piteusement à cinquante-cinq ans, au moment où une dernière action d'éclat allait Félever au suprême échelon de la hiérarchie !.. Être maréchal ! Il ne le serait jamais.
La vie civile apparaissait à Fuster comme un gouffre d'autant plus noir qu'il y entrait seul, sans le cortège des affections de famille qui en éclairent les perspectives sereines et la rendent à tant d'autres douce, enviable, sacrée. Il possédait bien une femme, en son hôtel de la
rue Vaneau, à Paris ; une pnfant, chez les Dames de la Légion-d'Honneur, à Saint-Denis. Mais c'était tout au monde si M™« Fuster, depuis dix ans, avait fait deux ou troîs apparitions sur les divers points où le général exerçait son commandement. Quant à Madeleine, il y avait bien cinq ans que son père ne l'avait embrassée.
Cependant, les crises se succédaient toujours plus violantes et à des intervalles plus rapprochés. Il devenait impossible au général de demeurer à la tête de sa division. Écrasé par le sentiment de son ambition déçue, déprimé par des tortures qui ne lui laissaient plus de repos, Fuster écrivit à sa femme, comme le noyé s'accroche de toutes ses griffes à une dernière branche de salut. Cette lettre, exempte de récriminations, avait dix pages. Le général y parlait tout au long du méchant état de sa santé, de la nécessité où il allait se trouver réduit de résigner son commandement. Sans formuler des excuses sur des légèretés qu'en maintes occasions on lui avait reprochées avec amertume, il laissait entrevoir qu'il n'était pas loin de se repentir, et, recourant, non sans finesse, à une expression religieuse capable de toucher ^jmo Poster, qu'il pourrait bien t dépouiller le vieil homme et revêtir l'homme nouveau ».
M"® Fuster répondit fort laconiquement à ces épanchements inattendus. Dans ce billet, qui trahissait chez son auteur des préoccupations supérieures à la terre, on se réjouissait de voir le général déplorer ses désordres anciens, de le voir surtout disposé à entrer dans UQe voie où les bons guides ne lui manqueraient point...
Mais, avant de nous aventurer plus loin, fournissons au lecteur quelques renseignements nécessaires.
André-Louis-Eugène Fuster, né à Mulhouse en 1812, était le fils unique de Théodore-André Fuster, un des industriels les plus considérables de l'Alsace. Jusque vers 1825, il demeura au pays natal, défrichant le De viris. Vers cette époque, Théodore Fuster fut envoyé à la Chambre comme député libéral. La situation que ses
connaissances spéciales ne tardèrent pas à lui créer le déterminèrent bientôt, sans abandonner ses fabriques de toiles peintes, dirigées par un associé intelligent, Zacharie Reiss, à se fixer à Paris. Il y appela sa femme, et plaça son fils au lycée Louis-le-Grand. A dix-huit ans, Andjé franchissait le seuil de l'École de Saint-Cyr. Il en sortait, au mois de juillet 1832, avec le grade de sous-lieuLenant au 4® régiment de dragons, juste le jour où son père, devenu le baron Fuster, allait occuper à la Chambre des Pairs le siège que venait de lui octroyer le roî. Notre soldat resta quatorze ans en Afrique sans désemparer, se ( signalant comme un officier plein de bravoure. Deux fois il mérita de voir son nom cité à Tordre du jour de Tarmée, et, après la bataille d'Isly, où ses hommes, un moment noyés dans les flots de la cavalerie ennemie, se dégageant à sa voix, avaient infligé les plus rudes pertes aux Marocains, il eut Thonneur, devant les lignes^ d'être embrassé par le maréchal Bugeaud et de recevoir Tépaulette de commandant.
Fuster rentra en France. Mais il était en garnison k Lunéville depuis six mois à peine, lorsqu'il dut partir pour Saint-Pétersbourg en qualité d'attaché militaire pn^s do notre ambassade.
On se souvient de l'attitude hautaine gardée longtemps par l'empereur Nicolas vis-à-vis du gouvernement de Juillet. Le commandant Fusteç mena à Saint-Pétersbourg une vie pleine de réserve. Peut-être même, en vertu d'un sentiment de fierté bien légitime chez un soldat, son épaulette l'obligea-t-elle à paraître un peu fiirouche. Quoi qu'il en soit, il restreignit ses relations au cercle étroit de ses compatriotes de l'ambassade. Parmi ces compatriotes se trouvait le comte Raoul Trémière de la Sylve. M. de la Sylve, notre ambassadeur à Saint- Pétersbourg en 1846, était un ancien député liljéral — nuance Martignac — de la fin de la Restauration, Il avait connu, à la Chambre, Théodore Fuster, et, bien que le fabricant de Mulhouse, incHnant vers la démocratie, eût une conception de l'État qui froissait bon nombre de ses
k MADAME FUSTER i
préjuges héréditaires, il ne lui en avait pas moins accordé son estime, et plus tard son amitié. On devine quel accuei fiiL fait à notre attaché militaire à Saint-Pétersbourg. AïKJré Fuster, peu habitué aux douceurs de la vie de famille, prit à la longue tant de goût aux causeries affectueuses que, sous un prétexte ou sous un autre, il avait ringéniosité de provoquer avec Tami de son père, qu'il ne savait passer un jour sans venir à Thôtel de la Perspective-Newski.
11 le reconnaissait pourtant avec douleur, sa loyauté allait lui imposer le devoir de s'interdire des visites de plus en plus délicieuses, il est vrai, mais aussi plus difficiles et plus dangereuses. N'était-il pas évident qu'il aimait AP'* de la Sylve, que le charme qui l'attirait résidait moins dans la conversation, d'ailleurs très attachante de l'ambassadeur, que dans les beaux yeux de M**® Thérèse, des yeux incomparables, bleus comme le ciel, profonds comme lui?... Il réfléchit... M. de la Sylve lui accorde mit- il la main de sa fille? M. de la Sylve était pauvre, ce qui l'obligeait, lui qui posséderait un jour une fortune évaluée à six millions, à la plus grande cir- | conspection. Puis, suprême difficulté! en dépit de son j alliance avec le parti libéral de la Restauration, n'élait-il pas manifeste que le vieux diplomate demeurait attaché ! à certaines idées de caste, qu'il ne marierait sa fille qu'à un genlilhomme?
Que faire?... En attendant de prendre un parti, Fuster, malgré la résolution énergique d'arracher Un trait cruel, ne discontinuait pas ses assiduités à l'ambassade, attentif à saisir au vol les plus futiles prétextes d'amalgamer pour ainsi dire sa vie à la vie de celle qu'il aimait. Aujourd'hui, c'était une course en traîneau surlaNewa; I demain, une chevauchée dans le parc de Tzarskoë-Sélo ; une autre fois, un bal au palais d'Hiver, où M"® de la Sylve, éclatante des fulgurations radieuses de la jeunesse, recevait les hommages de toute la cour, depuis le plus mince chambellan jusqu'au grand-duc héritier et à l'Empereur.
Mais ce que Fuster préférait aux fêtes bruyantes, d'un caractère presque asiatique, de Taristocratie moscovite, c'étaient ies réunions intimes de Thôtei de la Perspectii^e- Pîewski, ou mieux encore les courtes promcntides à travers Saint-Pétersbourg, quand, le dimanche, il accompagnait M. de la Sylve et sa fille à Téglise catholique de Saint-Michel. Notre commandant n'avait pas, en matière de religion, des idées bien arrêtées : Hionneur tel qu'on le comprend à Tarmée, Thonneur dans son intégrité rigide et noble, constituait toute sa morale. Pourtant il ne pouvait s'empêcher d'être touclié lorsqu'il voyait, prosterné sur les dalles nues de la chapelle Saint-Michel, M. de la Sylve, les mains joitïtes, priant avec simplicité, et qu'à deux pas, également agenouillée, il avisait M'^® Thérèse fondant son âme en adorationa.
Un dimanche, dans le quartier de TAmiraulé, au sanctuaire des Dominicains, absolument fasciné, il fut bien surpris de trouver sur ses lèvres les paroles sacrées du Pater. Il eut le courage dé les réciter jusqu'à la dernière. Ce jour-là, — le 15 octobre 1847 — eut lieu le court entretien suivant entre l'attaché militaire et l'ambassadeur :
— Vous écrivez souvent à votre père? loi demanda M. de la Sylve.
— Assez souvent.
— Chaque jour, depuis quelques mois ?
— Chaque jour, en effet.
— J'ai reçu plusieurs lettres de mon vieil ami Fuster*,,
— Alors, mon père vous a dit?...
— Hélas! vous êtes si riche I...
— Grâce, monsieur le comte, grâce...
— Que voulez-vous? Cela permettra à Thérèse de faire beaucoup de bien.
Deux mois après, le mariage de M. le chef d'escadron André Fuster avec W^^ Thérèse Trémie re de la Sylve était célébré en l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, à Parts.
C'est au moment où l'ambassadeur de France près la cour de Russie, décidé à abandonner la carrière dîplo-
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matîque et à vivre entre ses deux enfants, allait reprendre la route du Nord pour remettre ses lettre^ de rappel, qu'éclata la révolution de Février. Le comte avait alors soixante-deux ans. Il reçut un tel contrecoup des événements, que sa santé, atteinte aux sources, déclina désormais à vue d*œil. M. de la Sylve s'éteignit quelques semaines avant Texpiration du congé de semestre qu'à Toccasion de son mariage le ministre de la guerre avait accordé au commandant Fuster.
Cette eataslrophe troubla notre officier supérieur, mais elle fut pour sa femme un véritable écrasement. M^appgtg,. idolâtrait son père. Orpheline de mère depuis Vàge de dix ans, c'était son père qui avait pourvu à son instruction, N'était-ce pas à son père aussi qu'elle devait r in estimable bienfait d'une piété qui, à cette heure même, lui rendait possible la résignation? Qiiand une perle irréparable s'imposait à elle, M"^Fuster se corn* plaisait d'autant plus à se précipiter dans les exercices de piété qu'autour d'elle on s'occupait moins de Dieu. L*îndiiïérence religieuse, à laquelle elle s'était heurtée partout dans les familles Fuster et Reiss, n'avait provoqué chez elle ni la colère ni l'indignation, mais un indicible étonneinent. Cette âme d'élite, qui jusqu'alors s'était épanouie dans la serre chaude d'une éducation créée tout exprès pour elle, repliant comme une fleur ses folioles délicates au moindre vent, était surprise que l'atmosphère extérieure existât. Quoi ! le monde ne ressemblait pas au salon étroit où elle avait grandi 1 Quoi! le monde n'avait rien de commun avec la chapelle des Dominicains du quartier de l'Amirauté!
La première fois que Fuster, lequel, en plus d'une circonstance dojà, s'était piqué à la dévotion de sa femme, s'y déchira la peau jusqu'au sang, ce fut à Toulouse, vers 1851, Le commandant venait de passer lieutenant-colonel, et le 10® régiment de chasseurs avait orgcinîsé une fête au théâtre du Capitole. Quand les commissaires délégués par le corps des officiers, vinrent chercher M. et M™® Fuster en leur hôtel, le colonel
se déclara prêt à les suivre; mais sa femme, qui d'ailleurs aurait pu, pour ne pas (juitter la maison, se réclamer d'un commencement de grossesse fort pénible, ne vit là qu'une occasion propice de donner aise à des pensées trop longtemps refoulées. Après un sermon à ces soldats impatients, M"*° Fuster conclut par quelques mots indiquant que son mari, avant de Tépouser, avait pris envers elle des engagements formels, entre autres celui-ci : de ne la contraindre jamais à engager le pied dans une salle de spectacle ou tout autre lieu réprouvé par la religion.
Les blessures à Tamour-propre se supportent malaisément. Celle-ci fut cruelle : elle entama le cœur de Fuster. Dans son désespoir, il se demanda quelle religieuse étrange et farouche il avait accueillie à son foyer. En rintimité du mariage, à ces heures discrètes et voilées qui sacrent les époux, reposant sa tête sur le sein virginal de la bien-aimée, il avait reçu de ce contact une horrible impression de froid. Il n'en douta plus» ce n'était pas lui qui habitait en cette poitrine toute de glace sous ses baisers; c'était un autre, un rival inaccessible, réfugié dans la hauteur des cieux, et qu'il n'atteindrait jamais.
Six mois après un enfant naquit. Devant le berceau de Madeleine, les deux époux s'embrassèrent en pleurant. Il y eut comme un rajeunissement subit de leur existence. Mais l'émotion généreuse, provoquée ehea M"*® Fuster par le déchirement de ses entrailles, devait être de courte drfrée. Bientôt cette femme, au lieu de se tenir à son foyer, d'en être le lien, comme elle pouvait en devenir le charme et les délices, reprit ses courses dévotes à travers la ville. Dame patronnesse de plusieurs bonnes œuvres, il ne se passait pas de jour où sa présence ne fût nécessaire dans quelque|comité. Fuster, trouvant sa maison désertée, son enfant toujours seule avec la nourrice, éclata plus d'une fois en paroles amères. Alors il parlait de demander qu'on le renvoyât en Afrique ; là, du moins, il lui serait loisible de se faire tuer.
— Si vous devez me quitter et mourir, lui répondit un soir sa femme, j*ai une prière à vous adresser : au nom de votre salut éternel, réconciliez-vous avec Dieu avant de paraître à son tribunal.
Cette oraison funèbre sans pitié fut le coup de hache qui sépara ces deux cœurs. Puisque la vie en commun devenait impossible, le soldat, prompt à exécuter ses desseins, décida que sa femme, à laquelle il servirait une rente de cinquante mille francs, — la moitié du revenu que son père lui avait constitué en le mariant, — irait avec son enfant habiter Thôtel Trémière, rue Vaneau, et, la proposition ayant été acceptée sans débat, coup sur coup il expédia son monde à Paris.
Fuster, en saluant sa femme pour la dernière fois, fut bouleversé de fond en comble. Le pauvre homme! en dépit de certaines distractions extra-conjugales, il aimait celle qu'il avait librement choisie. A cette époque, du reste, Thérèse de la Sylve, à peine âgée de vingtdeux ans, était dans la fleur fraîche épanouie de sa beauté. Élancée sans être très grande, ses bras mignons ramenés par une attitude pudique qui lui était familière, toutes les lignes de son corps, un peu grêle, comme chez les statuettes gothiques du moyen âge, offraient une parfaite harmonie. Son visage allongé, se terminant par un menton peut-être trop aigu, réalisait ce type de finesse et d'aristocratie que trouva souvent le pinceau délicat de François Clouët, le peintre des êtres exquis de la Renaissance. Le ton de la peau était pâle, atteignant par places la blancheur de l'ivoire fraîchement poli. Les yeux grands, doux quoique froids, avaient la transparence agatisée de Teau dans les coins retirés d'un lac où le soleil fait boire ses rayons. Sa chevelure blonde étalait d'incomparables richesses. Sous cette enveloppe fluette, menue, idéale, presque angélique, quelle âme pouvait donc résider?
Fuster, un instant détourné de sa carrière par les faiblesses d'un cœur trop tendre, ne songea plus qu'aux devoirs de son métier de soldat. Le délaissement où il
tombait éveilla en lui l'ambition. Il partit pour TAfrique, se battit contré les Kabyles et enleva les épaulettes de colonel. C'est d'Alger qu'il s'embarqua pour la Crimée, d'où il revint général de brigade. Enfin, après la bataille de Solférino, Napoléon III, qui l'avait distingué depuis le commencement de la campagne, lui conféra le grade de général de division.
Le 15 août 1859, ce jour de triomphe national où Paris en fête reçut l'armée d'Italie au milieu d'enthousiastes acclamations, le général Fuster eut la douleur de ne voir aucun des siens sur les gradins populeux de la place Vendôme, devant lesquels il défilait à cheval. 11 découvrit pourtant le vieux Zacharie Reiss, accouru d'Alsace avec son fils Georges. Alors, il pensa à son père, mort quelques mois auparavant, et sentît aes yeux s'emplir de larmes. On devine dans quelles dispositions, après cette solennelle promenade des troupes victorieuses, il rentra chez lui, rue Vaneau. Comme sa femme, pour justifier son absence d'une cérémonie où sa place était marquée, se réclamait de la fête de l'Assomption, le général s'emporta aux dernières violences de langage.
— Quand cesserez-vous, s'écria-t-il, de jeter Dieu entre vous et moi? Ne voyez- vous pas que c'est une impiété? Entrer en mariage, ce n'est pas entrer en religion^ madame. Du reste, je n'entends pas vivre seul comme un pestiféré, sans femme, sans enfant, et, quel que soit le commandement où m'appellera l'Empereur, je vous en préviens, vous m'y suivrez.
La maison Fuster fut à Lyon ce qu'elle avait été à Toulouse, un foyer sans flammes, sans rayonnements. Sa situation obligeant le général à recevoir, il y eut d'abord affluence dans ses salons; mais bientôt ils se vidèrent, et il ne parut guère plus à l'hôtel de la Division que les officiers ou les fonctionnaires civils. Certes, la baronne Fuster était charmante, pleine de distinction et de cette grâce un peu raide, privilège désespérant de beaucoup de femmes bien nées ; mais elle manquait de cette dou-
ceur de paroles, de cette souplesse de manières, de ces chiittorifis séduisantes qui sont Tapanage presque exe lu sir de la Française. Pour ne point faire le désert autour de lui, après une tentative aussi humiliante qulnfroctueuse» à Lyon d'abord, à Tours ensuite, le général se vit contraint de rendre la liberté à sa femme et de reprendre la sienne propre. La seule condition qu'il imposa, h riieure de cette séparation nouvelle, ce fut qu'au Jien de placer Madeleine au couvent du Sacré- Cœur, comme M*"* Fuster en avait annoncé rintention, l'enfant commencerait et achèverait ses études chez les Dames de la Légion-d'Honneur, à Saint-Denis. La jeune mère (it valoir de nombreuses objections contre une éducation qui lui semblait trop mondaine; on y coupa court par ces mots d'une rondeur toute militaire : — J'ai assez d'une religieuse à la maison.
ATépoquo où Fuster se maria, l'hôtel Trémière, dont les lignes superbes rappellent les belles proportions de rhùtel de Gastrios, offrait l'aspect d'une ruine. Non seulement les galeries en pierres de taille courant autour des tottâ s'étaient écroulées, cassant les ardoises, entamant les charpentes; mais de nombreuses lézardes sillonnaient les murs, et, en maints endroits, sous de hautes giroflées épanouies, on découvrait des trous béants. Seules, Jes colonnes du péristyle, en marbre rougeâtre des Pyrénées, continuaient à se tenir fièrement debout, intactes, sans la moindre écornure soit à la base, soit au fût. En fintérieur, c'était le même spectacle de désolation et de pauvreté ; tout gémissait, tout se plaignait : les parquets, Jes vieux fauteuils à attitude raide, les meubles à filets de cuivre, dont les tiroirs rebondis avaient perdu lu urs poignées. Il existait un coin, dans le grand salon
du rez-de-chaussée, où les panneaux des boiseries, renflés par rhumidité, avaient si bien joué dans les mortaises trop larges, qu'ils s'en étaient échappés. Mais l'argent venu d'Alsace eut bientôt remis toutes choses en êLat
Le mercredi 16 septembre 1868, il y avait afûuence de voitures le long des trottoirs de la rue Vaneau. De temps à autre, un nouvel équipage arrivait, et un homme, le plus souvent une femme, venait soulever le lourd marteau de l'hôtel Trémière. La porte s'entrebâillait, et ces personnages aux allures discrètes se faufilaient d^ms la vaste cour. Une fois, comme dix heures sonnaient, nn ecclésiastique, allant à pied celui-là, se présenta poui" s'introduire à son tour dans l'hôtel. Son costume était étrange : Ichapeaa à ailes très larges, presque flottantes; longue barbe, à la façon des missionnaires ; froc de grosse bure, surmonté d'un scapulaire noir sur lequel, aux environs de la poitrine, éclatait, taillée dans du drap blanc et cousue à même, une tète de mort posée sur deux tibias en sautoir. Une légende semblait brodée autour de cea ossements. Que disait-elle? Le moine, un petit homme maigre, marchait d'une allure trop pressée pour qu'il fût possible, au vol, de lire l'affiche incrustée dans son habit.
Que se passait-il à l'hôtel Trémière?
Tout à coup, un hennissement formidable partit de la rue Bellechasse. Un de ces forts chevaux percherons gris pommelés, comme en emploient les administrations des chemins de fer, franchit au galop la rue de Varenne et enfila droit la rue Vaneau, traînant un léger omnitius marqué des 0 de la Compagnie d'Orléans. Le pei chcron s'arrêta au n° 29, devant l'hôtel Trémière. Au même instant, la portière du véhicule s'ouvrit, et un jeune homme sauta sur la chaussée. La taille élancée, bien prise de ce nouveau venu, sa moustache blonde relevée, sa barbiche en pointe dénonçaient un militaire. Il prit Je marteau et frappa un coup retentissant.
— Que voulez-vous? demanda un individu à physionomie blafarde.
— Tirez les deux battants de la porte cochère.
— Poiirqiioi?
— David ! appela une voix énergique de Tintérieur de l'omnibus.
EL une tète pâle, à impériale grisonnante, parut à Tune des fenestrelles du véhicule.
— David n*est plus là, monsieur, répondit Thomme aux allures de sacristain.
— Ouvre donc, animal, puisque je suis ton maître.
La porte cochère grinça de toutes ses ferrures, et l'omnibus roula jusqu'au péristyle de l'hôtel.
— Mon général, appuyez- vous sur moi, dit le jeune officier, se plantant à la portière.
Fuster saisit une longue béquille, en fit porter le bout sur le sol, après en avoir affermi le coussinet sous Taisselle gauche, et posa la main droite sur l'épaule de son compagnon, un aide de camp sans doute.
— Prévenez madame la baronne, dit-il au concierge.
— Madame la baronne est à la messe, général.
^ Général!.*. Est-ce que vous avez été soldat, vous?
— Je suis le frère Unigenitus, de l'Ordre du Jugement- Dernier.
— Eli bien! vous m'appellerez monsieur le baron.., A-t-on jamais vu un ignorantin de cette espèce 1
Poster, toujours soutenu, traversa le grand vestibule aux larges pavés de marbre, et entra dans une pièce spacieuse qui servait de petit salon. Une bergère profonde et molle était là, tendant ses bras avec grâce ; le malade s y laissa couler.
— Mon pauvre Daniel, dit-il, je vous fais faire un singulier service ï
— Cette crise sera comme les autres, mon général ; elle aura un terme.
Fuster regarda tristement le jeune homme.
— Daniel Nadalewski, articula-t-il, me voilà sorti de Tarmée. Je le sens, je suis un homme mort; on ne me verra plus à cheval. Encore si, à la ruine de ma santé, de mon ambition, quelque chose survivait où je pusse atta-
cher une espérance!... Rien, rien. Autour de ma vîe défaillante, l'immense Sahara désormais... Vous voyez, j* arrive, et personne sur le seuil pour me recevoir,
— Aussi, mon général, pourquoi, lorsque hier au soir j'ai envoyé de Tours une dépêche à ma famille, ifavoivous pas voulu me permettre d'en adresser une également à M"® Fuster? Si madame la baronne eût été prévenue...
— Malgré les relations fort anciennes qui existent en lie votre père et moi et qui vous ont fait, tout jeune, l'ami de la maison, vous ne connaissez pas ma femme, mon cher enfant. Retenez ce conseil : si vous vous mariez jamais, n'épousez pas une dévote... Mais, j'y songe, on vous attend à Bellevue. Partez vite !
— Mais, mon général...
— Ordre militaire.
— Ce sera la première fois que je vous désobéirai. . . Je reste jusqu'à l'arrivée de madame la baronne.
Fuster, tout entier à des pensées pénibles, laissa échapper un long soupir.
^ Ah ! murmura-t-il, si lé ciel, au lieu de me donner une fille, m'eût accordé un fils tel que vous !
— A propos, s'empressa de dire Daniel, vous n'avez rien mangé depuis Tours...
— Au fait, tu as raison. — Je puis bien recommencer à te tutoyer, puisque je ne suis plus ton chef. — En attendant qu'il plaise à ma femme de finir ses dévolions, rien ne s'oppose, je pense, à ce que nous déjeunicms. Nous allons voir si Tarabel a un menu présentable. Sonne, mon ami.
Il sonna. Une grande femme, tout de noir habillée, avec une pèlerine aux épaules, une croix en laiton sur la poitrine, parut.
— Une singulière dame de compagnie I grommela Fuster. — Prévenez Tarabel que je suis arrivé et qu'il monte tout de suite.
— Monsieur le baron, personne ici ne s'appelle Tarabel.
— Comment! Tarabel aussi, comme David!.., Que le chef vienne me parler, quel qu'il soit.
SI
M MADÂ3IË FUSTER
— Il n'y a plus de chef dans Thôtel.
— Oiiï fait la cuisine, alors?
— Moi, mon.'^ieiir le baron.
— On vous nunime?
— Sœur Euphrasie, de TOrdre du Jugement-Dernier.
— Encore le Jugement-Dernier!
Et, comme la cuisinière demeurait fixe, tortillant le cordon de sa croix luisante :
— Oii^Ycz-vous à nous donner pour déjeuner, à M. Nad a le w ski et à moi?
— Si mousieur le baron veut que je lui serve de la purée de pommes de terre, des goujons frits, des œufs, des tomates panées...
— Jiltes-vous folle, par exemple! interrompit Fuster, défonçant le p-virquet d'un coup de béquille.
La graude lemme à pèlerine s'esquiva.
— Mou cher Daniel, reprit le général, encore une corvée pour loi : saute dans une voiture et cours chez Bignon. Commande un déjeuner pour quatre personnes, sorlout qu on l'envoie immédiatement... Qui sait en quel état se trouve la cave!... Au fait, Bignon a du châteauyqucm excellent, demande-lui-en quelques bouteilles...
Son aide de camp n'avait pas franchi les degrés du péristyle j que Fuster crut entendre du bruit dans la pièce faisant suite à celle où il se trouvait. C'était comme uu remue M uru âge de chaises; puis, dans le silence qui reuvel()|i|vait, il perçut des chuchotements à peine distincts. Gcitsunement, on jasait à deux pas de lui. Curieux de savoir, il avait ramené sa béquille et tentait de se mettre debout, quand une sonnette retentit soudain* On eût dit les trois coups de ï Élévation dans une église, Fuster, qui avait réussi à marcher jusque-là, d'un poignet nerveux saisit le bouton de cuivre de la porte du grand salon et le fit tourner. Ciel ! là-bas, devant lui, un prêtre, revêtu de la chasuble, élevait un calice d'or im bout de ses doigts. Cinquante personnes courbaient la téie^ dans l'attitude de l'adoration. Il discerna sa femme, tout en haut , prosternée au pied de
MADAME FUSTER îîi
l'autel. Il referma la porte et regagna son fauteuil. Il demeura anéanti du coup. Quoi! sa maison était devenue une communauté ! Quoi! sa femme, après avoir transformé le grand salon de Thôtel en chapelle, y avnit appelé des prêtres, le public ! Et tout cela à son insu. [ Une telle audace, un sans-façon si cruel lui communiquaient les tremblements d'une colère terrible. Il étrcignit la béquille de ses dix doigts et eut envie de s'en faire une arme pour chasser de son domicile ceux qui l'avaient envahi : prêtres, béguines et dévots. Il ne sentait plus son mal. Par la force unique de son indignation, il se replanta debout, prêt au combat qu'on lui proposait. Il fit quelques pas à travers le petit salon, surpris de l'élasticité de ses jambes, de l'énergie de sa machine. Il alla ainsi, heureux, rajeuni par sa fureur, jusqu'à la haute porte vitrée donnant sur le jardin. Quelle dù^olation ! les herbes folles envahissaient les allées, et des branches, détachées dans le courant des années, jonchaient le sol de débris.
Le général tourna l'espagnolette et se hasarda à descendre le perron de cinq marches. Il respira délicieusement l'air imprégné de soleil, de senteurs parfumées. Ces effluves vivifiants lui arrivaient des serres du due de Gailiera, des vastes parterres de la maison-mère des Sœurs de charité, des plantations d'arbres des rues Babylone, Ghanaleilles, Barbet-de-Jouy... Il s'arrêta... En un coin retiré, contre le fût lisse d'un jeune marronnier, il avisa deux chaises. Les dossiers d'ébèiie â filets d'or prévenaient que ces meubles délicats venaient d'être portés là depuis peu, car il n'était pas admissible qu'on les eût laissés dans le jardin durant la nuit. Évidemment, Madeleine et sa mère avaient causé en cet endroit écarté. Par une aberration du cceur, faiblesse qu'au besoin expliqueraient, chez un homme voué à l'existence violente du soldat, les ravages de la maladie, Fuster chercha à deviner quel était, de ces deux sièges, celui où son enfant s'était assise. Probablement sa femme se tenait adossée au marronnier, et Made-
leine était devant elle. Cette démonstration lui paraissant concluante, il choisit la chaise de sa fille et s'y laissa aller doucement. Four 1^ première fois, le général, somlîiinement envahi par une sorte de paix intérieure, pea^ra qu'il ne serait pas aussi malheureux à Fhôlel Trt^rnière qu'il l'avait craint tout d'abord. Pourquoi ne pas supposer que l'expérience sérieuse de la vie eut apporté quelque apaisement aux ardeurs religieuses de celte Thérèse qu'il avait tant aimée, qu'il aimait tant encore peut-être? L'épouse, attirée à Dieu, s^était montrée implacable; mais qui sait si la mère, plus rapprochée de l'humanité, ne capitulerait pas?
Tandis que Fuster se complaisait à se dorer l'avenir, la chapelle installée dans le grand salon de l'hôtel Trémière se désempiissaît peu à peu. Lui, pourtant, n'entendait rien. Tout à coup, il perçut un frôlement à l'épaule. L'aile d'une hirondiilte l'avait effleuré sans doute. 11 releva sa tète inclinée et d'un élan se mit debout.
— Chère amieï murmura-t-il, chère amiel Il élreignit sa femme étroitement.
— Je pensais à vous, dit-il avant qu'on pût lui adresser un mot.
— - Votre santé?
— Toujours plus mauvaise.
^- Nous vous soignerons.
Elle s'assit.
— Et Madeleine? s'informa le général.
— Elle est à Bellevue. M"^® Nadalewska me l'a demandée pendant les vacances, et je n'ai pas su la lui refuser.
— Vous avez bien fait. M"® Nadalewska ne rendra pas notre fille maliieureuse...
— Elle la gâte trop.
— La gâtez-vous assez, vous?
— Madeleine est d'une incroyable légèreté. Je suis oblïg^^e de la tenir.
La baronne avait prononcé ces mots d'un ton bref qui choqua le général.
— Ses maîtresses m'ont écrit plus d'une fois à Bordeaux, dit-il. Elles paraissaient fort satisfaites de la petite mère, comme on appelle Madeleine à Saint-Denis.
— Ah! oui, la petite mère. C'est, en efTet, le surnom que lui a mérité son étourderie.
— Son bon cœur, ma chère. Si les élèves plus jeunes que Madeleine ont reconnu en elle une mère, c'est qu'elle leur a témoigné une affection, une tendresse qui sont à son honneur.
— Et que diriez-vous si je vous avouais que ces sentiments, dont vous semblez touché, elle les étend jusqu'à sa poupée Catherine?
— Je dirais que le cas ne me paraît pas pendable.
— Moi, cela me révolte. Sans compter que cette enfant...
— Que notre enfant, si vous voulez bien...
— ... A contracté, auprès de ces Dames de Saint- Denis, des habitudes d'une vulgarité affligeante. Vous vous souvenez sans doute de David?
— Si je me souviens de David I A la prise de la tour Malakoff, cet homme, brave comme un lion, me sauva la vie.
— Eh bienl voici un mois, j'ai dû le renvoyer avec sa femme et son enfant.
— Vous avez renvoyé David !
— Il a quitté cet hôtel. J'omets ses peccadilles, bien qu'il s'en trouve de fort lourdes dans le nombre : n'ai-je pas, un matin, surpris David balayant la chapelle en fumant la pipe!
— Un troupier n'est pas un bedeau, madame.
— Je pardonnai cette suprême inconvenance, ce sacrilège. Mais, dès le commencement des vacances, il fut évident que la famille David ne resterait pas dans ma maison. L'année passée déjà, j'avais vu avec peine les
. manèges de Madeleine pour attirer, dans l'intérieur de nos appartements, la petite fille du concierge. Je ne traversais pas une pièce que je n'y découvrisse Madeleine déshabillant, habillant sa filleule, car par votre volonté
i8 3IADAME FUSTER
elle fut ïBiirrainf^ de cette mioche, allant jusqu'à lui laver k\ fi^ur^ ni les mains. Un jour, la sœur Euphrasie ne trouya-t-fillo pas une brassière de Louise David étalée sur raceoinloîi de mon prie-Dieu!
— Pauvre pettfû mèrel
— Je sijp|KKse que des façons aussi communes, chez une cnfnuL bien née, vous indignent comme moi.
— Oh! en \U\\\i de mon titre de baron, je m'appelle simplement Fiir^ter.
— Jp m'apiH^lIp Trémière de la Sylve.
— lleverj(M^^ ;'i David.
— Cette arifiee, quand je supposais Madeleine guérie de àon rtnmi^n^ [inission, les ehtrevues ont recommencé de pi 115 ÏK/tle, Si'tilement, au lieu de recevoir sa filleule dan^ j'iiulel, h\ marraine, profitant des heures où quelque devoir [liiiix: m'obligeait à sortir, allait la voir, catiser^ f^^niiu^^ri' avec elle dans la loge. Vous conviendrez que la f^îkiidiofi devenait intolérable, et, pour couper court ri <î*is eniHiiss sans cesse renaissants, j'ai dû signifier leur ron^^''' h <m^3 ^i,^ens-là.
— Ili'kï^! v<Mi- me causez un chagrin réel. Au moment 011 les iiilirmitr^ iq accablent, où je me sens déjà si seul, la pciisre lii' (nniver ici un homme dont j'ai pu apprécier le fJL'Viuirnieiit m était comme une douceur... Connaissezvous ai) mnin:^ lin tresse de David? Qui sait s'il ne manque de rien/.-. JJ w i que la pension de sa médaille militaire» . .
— tj<^ ÏL W l*f(fUippou s'intéresse à lui; il compte, par la proteiîliun de M, de la Livinière, un de nos amis, le faire adïrtellre au ministère des Cultes en qualité de gfirrmi dn bureau.
— Le It. P. Pfialïppou?...
— Trnc/, le v<>ici!
Km elTet, un ecclésiastique — celui que nous avons vn bcnrtcrâ la inyrte de l'hôtel Trémière — descendait !e^ (ïcjiïn^s de T escalier du jardin. Il s'avançait furetant de I ri.'ll à ta rurirlo, avec des mines efl'arouchées. Quand il décoin rit le gt-nêral, demeuré immobile sur sa chaise,
.^-^JP^
bien qu'il fût à cent pas, ce prêtre menu se courba pour le saluer, La baronne, à l'allure circonspecte du moine, devinant je ne sais quelle. hésitation, s'empressa d'aller au-devant de lui. Elle lui parla à voix basse; puis tous les deux, continuant à chuchoter de ce ton distinct, bien que très assourdi, dont prêtres et dévots contractent l'habitude au confessionnal, se hâtèrent lentement. Le sans-façon d'une pareille intimité, en dépit d'une connaissance parfaite de la haute moralité de sa femme, ne laissa pas que d'offusquer le général. Il est sot de se montrer jaloux, et certes Fuster, après les traverses de son mariage, était incapable de commettre cette sottise; néanmoins, il lui parut que ce long aparté de la baronne avec ce prêtre constituait un manque d'égards blessant, et il allait se lever, prêta interrompre un téte-à-lêle ridicule, quand sa femme, s'inçlinant devant son interlocuteur :
— Révérend Père Supérieur, je vous présente le baron Fuster, mon mari.
Le général eut un soubresaut, et, sans quitter son siège, avec indignation :
— Je suis ici chez moi, madame, et peut-être eùt-it été selon les bienséances, au lieu d'intervertir les nMes, de me présenter monsieur l'abbé, qui se trouve dans ma maison et que je ne connais point.
— Monsieur le général a raison, madame, intervint le R, P. Phalippou d'une voix merveilleusement douce; en outre des titres nombreux qu'il a à mes hommages, à mon respect : sa fortune, son grade conquis sur le champ de bataillé, la haute considération dont il jouit dans Tarmce et dans le pays, il en possède un tout à fait supérieur à mes yeux : il souffre.
— Monsieur... murmura Fuster, apaisé.
— Je racontais àmadamelabaronne qu'un denos Pères du Jugement-Dernier, le R. Ps Ganitrot, après avoir longtemps subi la torture de douleurs rhumatismales, a réussi à s'en débarrasser à l'aide d'une pommade de son invention. Il fait infuser des plantes dans de Thuilc
^AD'^^^ .^^.^-.lùon plusieurs
mi'i^ ^ ''^^% rsni^''^^ rue Oudinot,
jV r€*^P'*' ^ - ^ue vous vous occupiez?
^'''^ *j',^' ^^^^'''^ l'^fTiî't iimqueà "lad^f^ï^l^ baronne : —- ^ ].Jonn^i^^ \os éclatants services vous aient "^1 *f ^y/'j"' ^'^^ ^^L elie veut que vous deveniez ^'^ ''timv.i ./^ ^^'^''''^'''
"'^ Bl^f'^^'r'^^^^^^'gfjuet le forent; Forey, Niel, Canrobert ____ F^^^^^^^^^l^^i i\% m sauvèrent pas l'armée, comme
''^''^ Comment, vous savez cela:
^ jg Je sais avec toule la France, j^^cç lïiaiade se souleva sur ^a béquille, et, par une ■ nols^on venue du cœur, tendant sa main droite au
moine :
^ Mon Révérend Père, je ne vous dissimulerai pa3 (|ue vos paroles me toucbent infiniment. Peut-être ne suis-je pas sans nourrir certaines préventions à Tendroit des ^ens d'église; maiSj je le devine^ si tous les prêtres vous ressemblent, je ne tarderai guère à devenir leur ami,
— Oh ! je ne doutais pas que la lumière céleste n'éclaîrat un jour sa belle âmeî s'écria M""" Fuster,
Et, chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années, malgré la réserve imposée par la présence du religieux, elle embrassa son mari* Le général sentit un nuage passer sur ses yeux* Aveuglé, il fut contraint de se rasseoir,
— Et moi qui redoutais de me trouver avec ma femme, avec mon enfant l balbutia-t-il k mots entrecoupés.
— Général, dit le R. P. PhaltppoUj le mariage fut une sainte et gmnde chose ài't^rigine du cliristianisme ; malheureusement, depuis que, dans la dépravation des moeurs contemporaines, il est devenu comme un marché au bénéfice des plus hideuses passions : Tavarice, la luxure, il est bien rare qu'il ne soit pas suivi d'inquiétudes, de
tiraillements, de malentendus. Mais, après les fiançailles iiumaines, dont les conséquences furent, pour madame la baronne comme pour vous, si amères,Dieu, par 1 émuLion dont il vous pénètre, montre manifestement qu'il vous accorde la faveur des fiançailles célestes, et celles-ci ne laisseront après elles que délices et consolations. Désormais, vivez en un calme parfait d'esprit. Vous Tapprécierez bientôt, tout ici vous est ami. Dans la sérénité de votre vie nouvelle, entouré des soins d'une femme admirable, d'une enfant que vos conseils feront semblable à sa mère et à vous, enveloppé de toutes parts de la sollicitude pieuse des habitués de votre maison : le sénateur général de Roquebrun, le colonel de la Livinière^ le vicomte Eustazade son fils, le duc de Vialemont, M. de Kermareck, M. Darnétal, M^* la marquise de Mûrirons, vous sentirez, après votre âme guérie par nous, votre corps lui-même se dégager jour à jour de ses souflrances, la santé redevenir entière, tout votre êtrte, enfin, se redresser dans la force, parce qu'il se sera redressé danis Dieu.
— Et je pourrai remonter à cheval?
— Vous y remonterez I
Jamais Fuster n'avait ouï parole si ardente, si inspirée. El puis quelle voix pleine de vibrations sympathiques sortait de la bouche de cet homme, que sa taille ridiculement mesquine lui avait fait tout à l'heure méprisable I A présent, dans son imagination de malade, le R. P. Phalippou grandissait de dix coudées.
— Alors, insista-t-il obsédé, vous êtes convaincu que bientôt je serai mis à même de revendiquer mon rang dans Farmée?
Le moine lui montra les paroles brodées sur son long scapulaire noir.
— Lisez ! lui dit-il.
— Exspecto resurrectionem^ épela le général.
— J^attends la résurrection. Ces paroles sont extraites du Credo.,. Attendez la résurrection, mon fils : Dieu mo le promet, vous ressusciterez î
â> MADAME FUSTER
L'assaut tenté contre le général avait réussi au HeîA tle l'ospérance des assaillants. Surpris eux-mêmes de Leur siircès, ils se préparaient à harceler plus avant rennnmi, lorsque, tout en haut du jardin, parut Daniel Kadalewsld. Le Supérieur du Jugement-Dernier fronça le .soiirtil; quant à la haronne, dont les traits rigides avaient revêtu une expression de délicat attendrissement, elle recouvra soudain l'impassibilité glaciale de ga physionomie. L'aide de camp accourut, présenta ses hommages à M™* Fuster et s'inclina devant le prêtj'û.
— Mon cher Daniel, dit le général avec bonhomie, tu fais Lien ^î'arriver, car j'avais besoin de renfort. Encore cinq minutes, et tu me trouvais confessant mes péchés et récitant force actes de contrition. Ma foi, ton père en pensera ce qu'il voudra : je suis entamé.
— Pas profondément, je suppose, repartit le jeune homme,
— Yons seriez donc contrarié, monsieur, si mon mari formait le bon propos de ne négliger désormais aucun de ses tlevoirs religieux? demanda la baronne.
— Moi, madame!...
— Peut-être monsieur votre père approuverait-il moins facilement que vous la conversion de M. le baron Fusier? insinua Phalippou.
Daniel reçut une pincée au cœur.
— Monsieur l'abbé, dit-il, mon père, qui est un grand et vaste esprit, a écrit des livres qui n'ont pas obtenu l'approbation du clergé* mais tout est noble en lui et il n'a pas Taffection égoïste. S'il plaît au général d'aller à confesse, son vieux ami Stéphane Nadalewski ne gênera nullement sa liberté.
11 salua la baronne, et, avec une familiarité qu'autorisait un attachement sans bornes, tendit la main à Fuster pour prendre congé.
— Tu l'en vas?
— On m'attend à Bellevue.
— Haile-là, capitaine! •
Le jeune homme s'arrêta court. Fuster alla jusqu'à lui, et, d'une voix rendue chevrotante par l'émotion qui lui faisait trembler les lèvres :
— Mon cher enfant, dis à ton père que mon amitié pour lui n'a d'égale que mon estime; que ses ouvrages de libre recherche, je les admire ; que c'est sur lui surtout que j'ai compté pour m' aider à supporter la solitude où je sombre piteusement... A présent, pars, s'il te déplaît de déjeuner avec nous.
L'aide de camp, saisi, demeura fixe. La grande femme noire, qui remplaçait Tarabel, s'avança parmi les herbes à pas étouffés.
— Madame la baronne est servie î glapît-elle* On entra dans la salle à manger.
— Eh ! bon Dieu! qui a fait servir ces viandes? s'écria ^jme Fuster, reculant avec effroi.
— Je suis le coupable, gémit le général.
— Gommentî du rosbif, de la galantine de volaille, du pâté!...
— Sommes-nous au mercredi des Cendres, par hasard ?
— Nous sommés au mercredi 16 septembre, monsieur, riposta-t-elle 5 et c'est aujourd'hui jour maigre. Vous n'avez donc jamais entendu parler des Quatre- Temps?
— Si peu ! murmura Fuster, s'asseyant.
La conversation tournait à l'aigre. Le général, chez qui le laisser-aller de la vie militaire n'avait pas entamé l'homme de bonne compagnie, s'efforçait de se contenir; mais il ne pouvait répondre absolument de rester maître de ses nerfs. Le ton de sa femme, presque tendre avant l'arrivée de Daniel, devenu soudain agressif, l'exaspérait dans le fond. Fuster releva la tête hardiment. Il vit la baronne qui, penchée sur son assiette, portait de temps à autre à ses lèvres, avec le bout de sa fourchette, de menues becquées de pommes de terre en purée. Ses mouvements', bien que raides, étaient empreints d'une grâce charmante. Il parut au général que la main de sa femme avait maigri et qu'en se desséchant elle laissait trop
truij?pfiraîirn les os. Pourtant, quelle blancheur! Comme le bout des doigts était fin! Gomme les ongles, encore roses, miroitaient aux reflets des porcelaines et des cristaux! Il observa le visage. Il n'avait rien perdu de sa supprbe cou|mj aristocratique. Le nez seulement, par ruiïiiïî^emf'iit des joues, semblait plus long. La bouche, mignonne, conservait son dessin ferme et droit. Il ne put voir les yeux, constamment voilés par les paupières. Les tempes^, si fraîches autrefois, jaunissaient, et cette teinte jainie dùpbiisaiite avait envahi le sommet du front. Ce fiont, d'une ligne trop inflexiblement perpendiculaire, éclal;inL jadi^ eomme la neige de la Perspective- Newski, !ie remijruïUFi^ait, se ridait imperceptiblement. Sans doute e'iUait à eet endroit obscurci, où les cheveux du reste appai ais:s:iient plus rares, qu'en tombant dans Tâme de Thérèse de la Sylve, avait fait brèche le feu du ciel.
Au nioaieul où ces pensées cruelles agitaient Fuster, son aiil s'arrrla sur le R. P. Phalippou. Il s'accrocha à Un avec une incroyable ténacité. Cette minute, du reste, était on ne peut plus favorable pour observer le religieux. <Jt:ciipé à disséquer de petits poissons de rivière, que d"n litres easîienL avalés d'une bouchée, il portait à cette bo^o^ne une attention des plus soutenues. Évidemment, ïl réim^nait > ce saint homme d'aventurer une arête en son gns,iei\ Tout à son œuvre, la fourchette et le couteau alliiient^ de ci, de là, à travers son assiette, sans bruit, par ces minivements mesurés dont l'ecclésiastique contracte rhaliitiide en de multiples cérémonies. Ce qui frap|)a d'abind le général, ce fut la tête de Phalippou. Tout à rbeure, dans le jardin, il n'avait guère aperçu ÏVi reli^ncnx t^ne de profil; maintenant, il le voyait de tiice, et il ln'r^itait à croire que ce fût là le même Immnic, ijiuùl ce gnome possédait cette tête puissante! Jîjinois il n'avait été donné à Fuster d^observer crâne si niHgiuiîijuement développé, d'une forme si ample, si niaj^nîlrale ; ciî qui surtout contribuait à faire éclater son ajchitecUije souveraine, c'est que, tout fraîchement rasé, lisse comme la main, il apparaissait dans toute la ron-
deur de ses lignes, d'une franchise superbe, sans l'entrave que les cbeveux opposent souvent à la vraie beauté.
— L'adversaire est redoutable, songea-t-il.
Il n'en douta plus lorsque le Supérieur du Jugement- Dernier, ayant Qni son travail compliqué sur les poissons, releva le front et le regarda. Il se sentit inondé de lumière. Les yeux de ce moine, grands et noirs, lui avaient envoyé des rayonnements qui l'aveuglaient.
— Je suis sûr, mon Révérend Père, dit-il, tentant un effort pour échapper à la fascination, je suis sûr que vous m'en voulez de manger gras aujourd'hui?
— Moi, vous en vouloir !
— C'est votre métier d'être prêtre, comme le mien d'être soldat, et il ne fait pas bon voir les infractions à la discipline.
— Général, on a pu dire le noble métier des armes, mais personne jusqu'ici ne s'est avisé de dire le noble métier des autels,
— Qu'est-ce que cela prouve?
— Cela prouve que, s'il existe des mots pour traduire les choses qui sont de la terre, il n'en existe point pour traduire celles qui sont du ciel.
— On est fier dans votre arme !
— Nous avons une bonne raison pour cela, gonêral : Dieu nous commande.
— Allons, il ne nie reste qu'à me convertir?
— Si vous vous laissez jamais toucher de la grâce » vous comblerez de joie votre maison. Mais, dans la conjecture qu'il vous plaît de nous faire entrevoir, oubliez les vôtres pour vous occuper de vous-même exclusivement.
— Vous consentiriez bien à me montrer la porte du bercail, si je me décidais à y entrer?
— Nous sommes les collaborateurs de Dieu. Dei adjutores sumus,
Fuster ne put s'empêcher de considérer le religieux avec un étonnement où se mêlait peut-être aussi quelque
vagîie admiration. Phalippou, pour échappera cet examen, se leva ; puis slnclinant :
— Certains devoirs me réclament rue Oudinot, et si madame la baronne le permet...
— Vous êtes libre, Révérend Père Supérieur, lui répondit M"'* Fuster.
— Ma foi! poursuivit le général quand le religieux fut sorti, ce peLil homme me va. A quelque catégorie sociale qu'ils appartiennent, j'aime les gens de cœur, et voilà certes un pèlerin qui n'a pas froid aux yeux. Dans mes diverses garnisons, il m'est arrivé souvent de recevoir des ecclésiastiques à ma table, et je me souvicu5 que plus d*un prêtre n'eut pas le courage de se montrer prôLre d'un bout à l'autre du repas. Celui-ci s'eirorçait de prendre des airs dégagés pour singer rhomme du monde ; cet autre, embarrassé de son personnage au milieu de militaires au verbe un peu rond, affeclait de a^inLcresser à des propos qui blessaient son caractère ; un Iroîsième, au café, pour se donner une contenance, allumait un cigare, avalait la fumée et se retirait plus pâle que le liseré de son rabat. Tout cela me faisait pitié.,»
— Le R. P. Supérieur du Jugement-Dernier a, de la situation du prêtre dans le siècle, l'idée très haute qu'en ont CGtiservée les Ordres religieux, ditM""^ Fuster.
— Eh bien ! tant mieux pour lui, tant mieux pour TÉglise, et tant mieux pour moi aussi, puisqu'il vous a pîu de me ménager des relations avec ce moine très ilislingué.
Comme on était à la fin du déjeuner, la baronne fit deux pas ver^ son mari, et, par un mouvement de touchante sollicitude j le saisit au bras et l'aida à se remettre sur pieds. Celui-ci lui sourit.
• « ■y-.-^ij;:!':-
— Général, murmura Daniel Nadalewski, si voua voulez bien m'y autoriser...
— Pars, mon enfant, et recommande à ta mère de me ramener Madeleine au plus tôt.
Quand ils furent seuls dans le petit salon, le baron et la baronne s'assirent sur un canapé, bien élroitemenL Tun contre l'autre, et, les mains entrelacées, restèrent un long moment silencieux.
— Enfin, nous voilà réunis, murmura Fuster,
— Et pour toujours, je suppose.
— Alors, Tespoir d'une longue cohabitation voua rend heureuse?
— Très heureuse.
— J'ai été un si mauvais mari !
— Vous deviendrez un mari excellent.
— Et mes fredaines?
— On vous les pardonne toutes.
— Hélas! cela va vous paraître étrange : il n'en est pas moins vrai que, si j'eus des maîtresses...
— Ne prononcez jamais ce vilain mot de maîtresse; ce mot impur salit les lèvres chrétiennes.
— Je ne suis pas encore un parfait chrétien.
-^ Quelle joie, le jour oii le R. P. Supérieur vous aura converti !
— Ce jour-là, je ne serai pas plus heureux qiren ce moment... Thérèse, je suis vieux, je suis makide, mais.,, je t'aime !
— Et moi aussi, je vous aime. Dieu, noua rapporte saint Alphonse de Ligori, préfère l'état de chasteté à l'état de mariage ; pourtant il n'a pas maudit le mariage.
— Laissons Dieu, je t'en prie, et essaie de me parler ainsi que tu me parlais autrefois dans cette maistm, aux premiers temps que nous l'habitâmes. Quelle époque t...
L'émotion lui coupa la voix.
— Vous souffrez? lui demanda-t-elie.
— Oui, beaucoup.
— Nous aurons ce soir la pommade du R. P. Canitrot. Le timbre pur d'une' pendule sonna deux heures*
Comme si les deux coups renfermaient un appel pour elle, la baronne se planta debout.
— A deux heures et demie a lieu, tous les mercredis, aux Dames de la Solitude^ une réunion dont je suis présidente, et je vous demande la permission de vaquer à un devoir qu'il m'est impossible de renvoyer. Je vouspromets de me dégager au plus vite. Reposez-vous sur ce canapé. J'ai donné des ordres pour votre appartement. On vous prépare la chambre des Tapisseries.
Elle se sauva.
Pauvre Fuster I il avait beau travailler à prolonger son jllusion, essayer de croire que désormais, entre sa femme et lui, ce serait la paix; hélas! c'était la guerre, toujours la guerre. Il se fit en lui comme un écroulement : les magnifiques palais de fée, édifiés sous les arbres du jardin, s'abîmaient. Et pourtant, depuis quelques heures, à queïïes concessions n'était-il pas descendu ! Égaré dans un méandre de réflexions de plus en plus attristantes, il sei^taft son cerveau s'obscurcir, et allait s'étendre sur le canapé du salon pour y chercher un peu de sommeil, quand [jlusieurs voix, parmi lesquelles il crut reconnaître celle de son aide de camp, éclatèrent dans le vestibule sonora de l'hôtel. Il se souleva avec eflort. Au même instanti un être charmant, délicat, mignon, s'élança vers lui, et, sans égard pour sa faiblesse, au risque de le renverser, les deux bras ouverts, lui sauta au cou.
— Te voilà, mon père, mon cher petit père 1
— Toi, toi, ma fille ! balbutia-t-il.
— Nous n'avons reçu la dépêche de Daniel qu'à neuf heures. Moi, je ne voulais ni déjeuner, ni m'habiller pour te voir plus tôt. Mais maman Nadalewska, si bonne d'ordinaire, s'est montrée particulièrement méchante, ce matin... Je lui ai si bien obéi que nous avons manqué le train... Enfin, nous partons tous. En sortant de la gare Montparnasse, qui apercevons-nous au coin de la rue de Rennes? Daniel. Nous l'avons ramené avec nous, et nous arrivons au grand complet, la bande de Belle vue...
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La fauvette, sur la branche d'un églantier, n'a pas de plus joli ramage. Le général regardait son enfant, ébdii»
— Ah 1 mes amis !... murmura-t-il.
— Et maman ? demanda Madeleine.
— Je suis seul, répondit Fuster. Ici, c'est comme à Bordeaux.
— Avec cette différence que je suis là, moi, ta fille I
— Que nous sommes tous là, appuya Stéphane. 11 y eut un nouveau silence.
— Eh bien, ma chère madame Nadalewska, reprit Fuster, que me rapportez-vous de Madeleine ? Avez-vous été contente d'elle?
— D'abord, père chéri, maman Nadalewska ne te dira point la vérité, interrompit la jeune fille. Elle m'aime à la folie.
Et, faisant le geste d'effeuiller une fleur, elle chantonna :
— Je t'aime passionnément... à la folie... pas du tout...
— Ce qui ne m'empêche pas d'avouer, mignonne, dit la mère de Daniel, que tu vas un peu la tète au ven t,
— Si ce n'est que çal... J'ai de plus gros péchés sur la conscience...
— Celui, entre autres, de jouer à la poupée comme un baby, ajouta le général.
— Je vois que maman m'a dénoncée.
— Elle ne veut pas que tu continues à faire la petite mère, à Paris comme à Saint-Denis.
Madeleine rougit jusqu'au blanc des yeux.
— Gomment ! murmura-t-elle honteuse, maman t'a raconté aussi que mes compagnes m'appellent, la petite mère? Est-ce ma faute, après tout, si l'on m'a donné ce surnom?...
— Et pourquoi te l'a-t-on donné? demanda Fuster.
— Un jour, une Grande, sans rime ni raison, avait pincé une Petite jusqu'au sang. J'avais vu la chose. Je ne pus me contenir, et, avant que la Petite poussât un cri, la Grande avait reçu, surla joue, un magnifique soufflet,..
Tu comprends, ce soufflet, appliqué de main de maître, fui un événement à la Légion-d'Honneur. J'eus une punition. Je la fis sans me plaindre, et, au lieu de m'humLlier à demander pardon, je déclarai que j'étais fière de mon coup... Songez donc, ma protégée avait neuf ans à peine; depuis un mois, elle était orpheline, car son père, chef d'escadron au 3® spahis, venait de mourir dans une expédition en Kabyliel... Quand, mes cinq jours d'arrêts finis, je reparus dans la cour, toutes les jpetites coururent après moi, répétant : — Petite mère I petite mère! — Elles m'avaient rebaptisée...
— Orna fdle ! ô mon sang I s'écria Fuster.
— Alors, tu me pardonnes?
— Ce n'est pas assez d'un soufflet pour châtier une licheté : il fallait en administrer deux.
— Si maman t'entendait t
— Elle t'a donc blâmée?
— Elle m'a punie à son tour... Depuis un an, on me promettait de me laisser aller chez maman Nadalewska, si j'étais sage. Ce fameux soufflet a jeté de l'ombre sur mes bulletins, et c'est à la fin des vacances seuletnent qu'on m'a autorisée à partir pour Bellevue.
— Tu y retourneras, parbleu!
— Et Saint-Denis?
— Tiens-tu beaucoup à Saint-Denis?
— C'est que maman me placerait au Sacré-Cœur, et, ma foi, la messe chaque matin, les litanies de la Sainte Yierge, le chapelet chaque jour...
— Tu n'es donc pas dévote, toi?
— J'aime bien les offices le dimanche, mais la semaine!..*
— Elle a raison, la semaine est faite pour travailler, non pour réciter des patenôtres, intervint Stéphane.
— Taisez-vous, impie î lui cria sa femme. Madeleine, assise sur le canapé, quitta sa place et se
planta entre les parents de Daniel.
— Yoyons, dit-elle avec un sourire moqueur qui laissa voir ses dents de chat, je ne veux pas qu'on se chamaille !
Vous n'êtes pas honteux, des personnes de votre âge î Elle se sauva à travers le salon, sautant, voltigeant, bousculant chaises et fauteuils. '
— Gamin ! s'écria Stéphane, la poursuivant.
Daniel, qui se trouva sur le passage de la jeune fille, la saisit et la retint.
— Ce n'est pas de jeu ! ce n'est pas de jeu î fit-elle, ae dégageant.
Fuster ne revenait pas de sa surprise. Était-il possible, quand il possédait cette enfant adorable, qu'il se laissât aller au découragement I Dans ses appréhensions de malade, de soldat sans commandement, il avïiit pensée qu'il ne trouverait pas une religieuse seulement t\ l'hôtel Trémière, mais deux, prêtes à s'acharner contre lui. Quel réveil après ce Cauchemar! Une choï=e qui le touchait, le bouleversait jusqu'au fond des entraillegj c'était qu'il se reconnaissait lui-même, tout lui-même, en son enfant. Les gamineries étincelantes de Madeleine, son parler franc, ses gestes aussi prompts à la riposte que sa langue, lui rappelaient l'étourderie que^ dans son enfance» on lui avait reprochée tant de fob, les audaces terribles qui lui avaient valu plus d'une correction. Muet, ravi, noyé dans une mer de jouissances, il s'abandonna à l'examen minutieux de l'être qui lui était si cher. Sa taille le frappa d'abord : à la fin de sa dîxseptième année, Madeleine paraissait à peine avoir quinze ans. Elle était petite. La jeune fille n'avait pas encore supplanté la fillette. Pour le moment, elle était vêtue d^un costume de piqué blanc où éclatait une ceinture lIc ruban bleu de ciel, dessinant ses formes juvéniles, d'une grâce, d'une élégance parfaites. Une chose admirable, c'était sa chevelure, un véritable nuage d'or pâle, frisant naturellement ses boucles transparentes sous un chapeau de campagne à la Daphnis et Chloé, qu'elle avait oublié de quitter. D'ailleurs, ce capelet-bergère, légèrement rejeté sur les épaules, n'empêchait pas de voir son front, lequel, était large, trop large peut-être, sillonné de veinules bleuâtres, comme cela arrive fréquemment chez certains
sujets très délicats- La ligne du nez, après s'être renflée imperceptiblement, se recourbait aux environs des narines pjir un contour souvnnt observé dans le type Israélite, et qui communique au visage une expression tout ensemble dînai térable douceur et d'idéale beauté. La bouche, meublée de perles fines, souriait fraîche comme une rose, — la rose Irémière inscrite sur champ d'azur au blason de ses ancêtres maternels. L'œil, fendu en amande, d'un bleu profond, avait cet éclat bruyant, intense de lumière, des premières années de la vie, où la malheureuse et noble créature humaine, asservie à tant de misères, ignore encore que les yeux furent enchâssés sous les arcades sou rci Hères beaucoup moins pour voir que pour pleurer. Ajoutez à renchantement de tant de séduclioiis réunies la splendeur d'une peau éblouissante en son ton légèrement bistré, la souplesse d'un cou bien rend, em]>ellï de ces deux lignes parallèles, collier naturel dont les anciens ne manquaient jamais de décorer les statues dos nymphes et des déesses, et vous aurez une idée, peut-être, de la fille du général baron Fiister.
Madeleine, qui, devant la porte vitrée du jardin, s'entretenait vivement avec Daniel et M"° Nadalewska, se détacha du groupe et courut à son père.
— Devine, lui dit-elle, comment m'appelle ton aide de camp?
— Petite mère^ sans doute.
— Pas du tout; il m'appelle mademoiselle Madeleine,
— Eh bien?
— Pourquoi pas mademoiselle Fusier tout de suite?
— Et quand cela serait?
— Si ça Tamuse, je le veux bien ; mais qu'il ne s'attende pas à ce que je lui donne du monsieur^ au moins.
— Cepeiïdant...
— Les façons de Daniel me paraissent ridicules... Ne refuse- l-il pas de l'aire une partie de volant !
— Pour un officier.,,
— Tu l'es bien officier, toi, et d'un grade un peu plus
relevé que le sien ; tu jouerais pourtant avec moi si tes jambes te le permettaient.
— J'arrive en parlementaire, fit M°« Nadalewska avec une révérence comique, et voici nos propositions : Daniel jouera au volant; mais, en raison de l'âge de mon JUs, Madeleine lui dira monsieur,
— Jamais ! cria là jeune fille. Daniel n'a pas trente ans, et j'en ai dix-sept.
— Alors, on ne jouera pas.
— Tant pis, on ne jouera pas !
— Capitaine, dit Fuster, vous allez vous battre au volant avec ma fîUe. Tout le temps que durera rengagement, Madeleine aura le droit de vous tutoyer et vous serez autorisé à user du même privilège. Mais^ les
• épées remises au fourreau, on se dira vous de part et d'autre, ainsi qu'en usent les grandes personnes et les gens bien élevés.
Madeleine sauta vers un joli meuble Louis XV, ouvrît un tiroir brusquement, au risque d'en détacher les mosaïques écaillées en maints endroits, et ses mains parurent armées de deux superbes raquettes. D'un bond, elle s'élança dans le jardin, où la suivirent Daniel et M^* Nadalewska.
— Vous marquerez les points, maman de Bellevue, lui répétait la petite folle, vous marquerez les points.
Les relations entre André Fuster et Stéphane Nadalewski remontaient à l'époque de la Restauration. Vers 1826, ils s'étaient rencontrés au lycée Louis-leGrand et s y étaient unis d'une étroite amitié. Doués d'aptitudes diflérentes, ils avaient suivi des carrières diverses. Tandis que Stéphane, sorti do TLcole polytechnique, se lançait à corps perdu dans le mouvement industriel, le mouve-
■^* MADAME FUSTEU
ment le plus caractérisé du siècle, qu'il s'affiliait par des services éclatants anx compagnies de chemins de fer naissantes, André, frais émoulu de l'École de Saint-Cyr, baUiillait sans relâche contre les Arabes d'Abd-el-Kader. Pourtant les ri eux condisciples n'avaient garde de s'oublter. L'ingénieur avait -il découvert quelque nouvelle combinaii^on de mécanique applicable aux locomotives, aux wagons, au système de la traction en général, qu'il en écrivait à son ami ï Africain ; et celui-ci, à son tour, ne manquait jamais, après une action chaude avec l'ennemi, d'adresser à son camarade le Parisien un récit complet des faits et gestes de l'armée, où il marchait obscur sous-lieu tenant de dragons.
En 1838, Fus ter rendit à Nadalewski un de ces services qui lient deux hommes pour toujours. Après avoir introduit, dans resploitation des voies ferrées, des améliorations très avantageuses pour les compagnies, ses calculs uniquement tournés du côté de la mécanique avaient mis Nadalewski sur la piste d'une découverte des plus importantes. Évidemment, la machine qu'à bout d'efforts il venait de réaliser dans son cabinet constituait un énorme progrès sur les machines actuellement en exercice, et là j'ésîdait pour lui la source d'une immense fortune. Mais comment dresser sur ses roues la locomotive-Nadalewski? Problème ardu. Marié depuis plusieurs années, père de famille, de graves obligations pesaient sur lui, et, comme il l'avait entendu répéter tant de fois aux hommes si âpres du capital^ il devait songer à tirer son épingle du jeu. A quoi se résoudre ?
Stéphane pensa à recourir à ses compatriotes slaves. Mais, en serrant de près ce projet, il en toucha les inconvénients, les impossibilités. Gomme les natures dont le sentiment est le ressort principal, il se découragea... C'est dans Tenfer de cette torture, connu de tous ceux qui ont souffert i'agonie d'une idée, que le nom de Fuster lui vint sur les lèvres. D'abord, il repoussa la tentation de s'adresser à son ami, à son frère : l'argent, quelle pierre de touche t..» V Africain prêta deux cent mille francs.
MADAME PUSTER 35
Dix ans après, la locomotive-Nadalewski dévorait l'espace sur toutes nos voies ferrées, et son inventeur, las du tracas des affaires, attiré vers la retraite par la pensée touchante de s'y consacrer à l'éducation de son fils Daniel, vendit pour douze cent mille francs la nue propriété de ses découvertes, et se retira aux environs de Paris, àBellevue. Stéphane, ,acquis jusqu'alors à la science proprement dite, eut la curiosité, maintenant que le problème décisif de T existence des siens était résolu, d'ouvrir d'autres livres que ceux où s'était complu son esprit. C'était le moment où l'on commençait à s'occuper chez nous d'études de critique religieuse. Il suivit avec entraînement les questions très vivement discutées en Angleterre, en Allemagne, et eut l'honneur, à plusieurs reprises, de correspondre avec l'illustre docteur Strauss. La Vie de Jésus de M. Ernest Renan parut. Nadalewski, dégagé de ses devoirs de précepteur, — Daniel venait d'être admis à l'École polytechnique, — se lança, vent en poupe, pour défendre un livre qu'il trouvait admirable de tous points. Dans les journaux, dans les revues, partout où il lui fut permis de glisser la plume, il dressa un argument sur pieds.
Il publia en outre des brochures, une entre autres : — A propos de Jean ie Précurseur; — il imprima enfin un Fssai sur les Miracles, gros tome dont la première partie fourmillait de renseignements sur la magie, sur les hermétiques Raymond Lulle, Paracelse, Nicolas Flamel, dont la seconde renfermait une analyse détaillée, minutieuse, patiente du système nerveux. Dans ce travail, qui, par des difficultés sans nombre, avait exigé une grande intrépidité d'esprit, Stéphane Nadalewski, physiologiste pénétrant, mais peut-être plus ingénieux que solide, faisait découler la vision, l'extase d'un état morbide de la machine humaine, et considérait le prodige comme la vibration baroque de cette machine détraquée. Saint Siméon Stylite, debout sur sa colonne; saint François d'Assise, vivant une semaine du chant d'une cigale; sainte Thérèse, s'entretenant en pleine réalité avec Jésus-Christ, étaient
des fous, c'est-à-dire des malades, comme les religieuses de Lûudun, comme les convulsionnaires du cimetière Saint- Médard... Somme toute, il n'existait que des muscles, des nerfs, du sang. Il n'était rien, absolument rien, en dehors de ces trois facteurs de la vie.
Nadalewski envoyait ses écrits à Fuster, et celui-ci les lisait avec un intétôt passionné. Mais, rarement, Tofficier de cavalerie partageait les idées de l'ingénieur-critique. Des lettres arrivaient à Bellevue qui renfermaient des réfutattans fort vives. Un jour, l'auteur de V Essai sur les Miracles en reçut une datée de Bordeaux, où le général, en termes assez durs, reprochait à son vieux Stéphane de faire bande avec les ennemis de l'ordre social. — « Lui, plus que personne» disait-il, avait souffert de la religion, en souffrait encore ; mais sa main se dessécherait avant de jeter une pierre contre un édifice qui, après avoir abrité l'enfance de l'humanité, était bien près, au milieu du désarroi de nos temps, de devenir son dernier refuge. 11 déclarait, du reste, loyalement que l'armée, où il vivait et où le devoir apparaissait tout simple, avait singulièrement modifié son être moral, pétri par son père, le plus honnête des hommes, mais sceptique et fort peu préoccupé de prémunir contre toute atteinte ce grand ressort des gouvernements, la religion... » ê
Pourtant, leur divergence d'opinions n'avait porté nulle atteinte à leur amitié. Une preuve, c'est que, dès le jour où le général avait ressenti la première morsure de la maladie, Ncldale^v"ski avait été tenu au courant de tout ce qu'on tentait pour conjurer le mal envahisseur, et quand, après des années de lutte, Fuster, à demi paralysé du bras droit, menacé de voir l'ankylose lui nouer les genouXj réduit par le rhumatisme rongeur à une faiblesse qui avait entraîné plus d'une fois la défaillance de Tespritt dut se retourner vers Paris, c'est Stéphane qui fui d'abord informé. L'auteur de V Essai sur les Miracles eut k ces nouvelles funestes un ébranlement profondj mélange singulier de douleur et de joie : la douleufj l'ami là ressentait en face d'un ami dont la vie
se trouvait à jamais détraite; la joie, le père égoïste l'éprouvait par Tespérance de récupérer son enfant. Outre qu'en dépit de ses ancêtres, mêlés à toutes les guerres de son pays d'origine, Nadalewski n'avait jamais conçu une admiration bien vive pour la fonction du soldat, la nature de ses éludes spéciales lui ayant démontré le danger absolu des armées permanentes chez les peuples libres, il en était arrivé à détester la carrière où, dans le passé, s'étaient illustrés les siens, où son fils peut-être s'illustrerait à son tour. Homme moderne, il était désespéré de voir Daniel englobé dans une organisation barbare. Cette organisation maintenue au profit de quelques ambitieux pour perpétuer dans le monde la violence, la brutalité, la sauvagerie des hordes primitives, constituait selon lui une des aberrations les plus effroyables de nos temps.
Fuster suivait des yeux, a travers la porte vitrée, les volants de Madeleine et de Daniel.
— Ah ! mon Dieu I soupira-t-il .
— Qu'as-tu? lui demanda Stéphane.
— Regarde Madeleine... Mon brave Stéphane, prends pitié de moi : lorsque, il y a plus de vingt ans, je vis pour la première fois Thérèse à l'hôtel de la Perspective-Newski, elle avait autour du front les cheveux de Madeleine.
— Ah ça! tu aimes donc ta femme?
— Je l'aime. C'est un peu ridicule, n'est-ce pas, à mon âge, et quand j'ai rôti le balai à travers tant de garnisons?
— Alors, tu viens à Paris, à cinquante-cinq ans, pour y filer le parfait amour?
— Ne te moque pas d'un vieux barbop comme moi... Qu'y faire, si, refusant d'imiter mes jambes, mon cœur n'a pas voulu prendre sa retraite ?
— Espères-tu arracher ta femme à cette religion cruelle qui l'a séparée de toi?
— Je n'espère rien... Ah! si, ajouta-t-il d'un accent
presque tragique, j'espère que le rhumatisme, après avoir envahi le côté droit de mon corps, se décidera à entamer le côté gauche, et que mon cœur rebelle finira par capituler.
— Ce serait la mort, malheureux !
— Ce serait le repos.
Un coup de sonnette retentit, et des voix chuchotèrent dans Tantichambre.
— Voici Thérèse ! dit le général.
On continuait à parler bas, et personne ne pénétrait dans le petit salon. Nadalewski entendit enfin quelqu'un s'avancer. Ne doutant pas que ce ne fût la baronne, il alla à la porte et l'ouvrit. Le Supérieur du Jugement-Dernier parut.
— Pardon, messieurs, murmura-t-il, faisant mine de se retirer.
— Entrez donc, Révérend Père, lui dit Fuster.
— Ne vous dérangez pas, je vous prie, messieurs. Puis il ajouta, avec l'humilité particulière aux gens
d'église :
— J'attendrai dans la loge du concierge.
— Dans la loge du concierge I s'écria le général stupéfait.
— Tu ignores, mon ami, intervint Stéphane, que ton portier actuel est un religieux.
— En effet, je l'oubliais... Le frère Unigenitus?
— Madame la baronne, pour de graves motifs qu'elle vous fera connaître, avait renvoyé David, dit le moine. Cependant, l'hôtel Trémière, habité seulement par une femme et une enfant, ne pouvait rester sans gardien. Jusqu'à ce que madame la baronne ait trouvé un nouveau serviteur, j'ai mis à sa disposition un de nos Frères du Jugement-Dernier.
— Grand merci! Peut-être, avant de chasser David, a;urait-on dû me consulter... A présent^ mon Révérend Père, je vous laisse libre d'en user à votre convenance, de vous retirer chez votre Frère du Jugement-Dernier ou 'dattendre dans ce salon*
— Madame la baronne ne peut tarder à rentrer, articula le prétrè, qui, sur un geste poli du général, prit un siège et s'assit.
— Alors, vous êtes fixé positivement sur l'heure où ma femme réintégrera le domicile conjugal? Vous en savez plus lon^ que moi.
— Nous devons chanter vêpres à cinq heures.
— Monsieur l'abbé a raison, mon ami, dit Nadalewski : les devoirs religieux ne sauraient souffrir de retard ; ils ne ressemblent pas aux devoirs de famille, qu'on peut différer sans inconvénient.
Ces paroles, où sifflait une ironie mordante, atteignirent Phalippou; il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup, et, jeune, intelligent, courageux, souple, Tesprit armé, il songea, en cas de lutte, à se montrer très patient, très doux, mais aussi très ferme, très décidé. Si M. Nadalev^ski, cet ennemi de Dieu, se hasardait à le provoquer trop directement, il se défendrait. Puisqu'il devait y avoir bataille entre Tauteur de VFssai sur les Miracles et le fondateur d'uti nouvel Institut monastique, V Ordre du Jugement' Dernier y sa création à lui, autant que cette bataille fût livrée aujourd'hui que demain.
— Monsieur, dit-il, s'adressant à Stéphane, la religion ne traite pas les devoirs de famille aussi légèrement que vous paraissez le croire. En mêlant à ces devoirs le nom de Dieu, elle en relève, au contraire, Taccomplissement, elle les rend plus nobles et plus sacrés.
— Mais aussi plus égoïstes et moins humains.
— Je n'entends pas clairement votre pensée.
— Je veux dire que les devoirs où la religion se trouve amalgamée sont des devoirs auxquels nous nous plions non pour autrui, mais pour nous-mêmes.
— Dans ce cas, vous niez les prodiges de la charité chrétienne ?
— Je vous l'avouerai tout de suite : sainte Elisabeth de Hongrie, lavant et baisant la tête d'un lépreux, me touche médiocrement. En se livrant à cette besogne répugnante, elle s'occupait de son salut.
— Avez-vous lavé et baisé beaucoup de têtes de lépreux?
— Jamais, monsieur.
— Ni moi. Il y a quelques années pourtant, Dieu m'en- TOya une belle occasion de me montrer égoïste.
— Contez-nous ça, demanda le général.
— Je préchais une mission à Valrond, petit village de TAiivergne, à deux lieues de Saint-Flour. Il y avait là, vivaaL en une hutte, sur le fumier comme Job, un paralytique que les siens avaient abandonné. Ce malheureux, du nom de Jeantet, se traînait avec Tunique jambe que le mal n'avait, atteinte qu'à demi, à travers un étroit enclos, recueillant des raves, des choux, des navets qui l'umpéchaient de mourir de faim. Ma parole produisait (|nt'lque bien à Valrond, et j'étais bien près de m'enorgueitiir, quand Dieu jugea à propos de me rappeler à toute la profondeur de ma misère et de ma chétivité. Une vieille femme, voisine de Jeantet, vint me prévenir que cet homme, auquel on avait parlé de moi, désirait nie voir, m'entretenir... Messieurs, rien ne vous dira ce qu'était la maison du paralytique, de quelles odeurs je f tia xsuffoqué dès mon premier pas. En un coin de la hutte, sur la terre battue, quelques brassées de paille étaient épîirpillées, et, des lambeaux d'une couverture, loque injmonde, humide de moisissure, s'échappaient des membres humains tuméfiés et, çà et là, particulièrement aux articulations, entourés de linges sanguinolents.
* — Vous voulez vous confesser, mon ami? demandai-] e,
< — Ma foi, non! répondit l'homme... Je vas vous dire, monsieur le curé. Un médecin de Saint-Flour est venu tâter le pouls à un richard du pays, il y a des jours cL dos mois. Il faisait un beau soleil d'avril, et je m'étais ai=sis sur le pas de la porte. Le médecin me regarde en passant ; moi, je le lui rends. — « 11 faut vous tenir plus proprement que cela, mon brave, me dit-il. Lavez- « vous de pied en cap ; toutes les croûtes qui vous i couvrent la peau tomberont, et vous vous en trouverez t mieux... » —J'essayai; mais je n'ai qu'une jambe, et,
dans un mouvement maladroit, je m'étalai les quatre fers en l'air. Des voisins accoururent à mes cris. On me releva. Cependant, j'eus beau réclamer l'assistance des amis, personne ne voulut faire pour moi ce que le médecin avait ordonné... Monsieur le curé, le mal empire, et peut-être que, si une âme charitable nettoyait mes plaies... »
€ Je ne pus me défendre d'un frisson d'horreur. Je m'étais penché sur le malade pour l'écouter. Je me redressai et regardai la porte entr'ouverte. Toute ma nature se soulevait de dégoût.
« — Peut-être n'avez-vous pas le temps en ce moment? me dit le paralytique.
« Les exercices de la mission étant finis pour la journée, je pouvais disposer de plusieurs heures.
c — C'est vrai, lui répondis-je, on m'attend à l'église.
€ — Eh bien! ce sera pour demain, monsieur le curé, si vous voulez m'accorder cette bienfaisance...
c Cédant à l'impulsion de tout mon être, je m'élançai vers la porte et m'esquivai... Messieurs, c'est quand, rentré au presbytère, je me retrouvai seul avec moi-même que j'endurai un supplice atroce. Il me sembla que, dans mon entrevue avec l'infortuné que je venais de fuir, j'avais perdu mon caractère de prêtre. — « Je suis un lâche, me répétais-je en sanglotant, je suis un lâche I » — Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Quand le jour parut, la fièvre durait encore. Essayant d'oublier Jeantet, je passai la journée dans un fauteuil, en un état de somnolence, d'anéantissement indeseriptible... De temps à autre, dans les brumes de mon cerveau qui s'abîmait, passait l'image du paralytique. Je le voyais me tendant les bras, je l'entendais me criant : — « Sauvez-moi, la vermine me € ronge, je vais mourir... » — Le soir, on sonna la cloche. On m'appelait. Comme j'en ai conservé l'habitude, avant de monter en chaire j'ouvris l'Évangile pour y prendre un texte. Mes yeux tombèrent sur le récit de la Passion de Notre-Seigneur selon saint Mathieu, et lurent ces simples mots: « — Semper pauperes habebitis vobiscum. Vous « aurez toujours des pauvres parmi vous. » — Je reculai
d'épouvante. Effaré, je cours à Téglise. Jamais je ne Tavais vue plus remplie. Qu'allais-je dire à cette foule, moi qui ne possédais pas la charité? J'escalade la chaire en tremblant. Enfin il me vient un peu de force, et, sur ce peuple que j'essayais de conquérir à Dieu, je laisse tomber ces paroles : — « Semper pauperes habebitis vo- € biscum. Vous aurez toujours des pauvres parmi vous. » Phalippou s'interrompit une minute.
— Messieurs, conlinua-t-il, en prêchant, je m'étais converti mol-même. Mon parti fut vite arrêté : j'irais le lendemain chez Jeantet, et je nettoierais ses plaies, et je les panserais, et je les guérirais. Ma nuit fut calme. Au point du jour, je recueillis ce que je pus réunir de linge dans ma valise, et m'échappai du presbytère. Je soulevai lé loquet de la porte de Jeantet. Le pauvre homme, la tête vers la muraille, demeurait immobile. Il dormait. J'allai vera le foyer. Le paralytique, qui m'attendait la veille, avait tout disposé : de l'eau en un pot de grosse terre et des bruyères sèches avec des branchettes de châtaignier sur deux pierres hautes servant de chenets. Des allumettes avaient été placées bien visiblement à portée Je ma main sur une escabelle. Le feu pétille , flambe. Enfin tout est prêt, ^t il ne reste plus qu'à éveiller le vieillard endormi.
ï — Jeantet! Jeantet ! ^ 1 Pas de réponse, i — Jeantet, me voici !
1 Ni parole, ni mouvement. Je saisis un des bras du vitaux paysan... Messieurs, mon paralytique était mort!
— Vous aviez trop attendu, dit Je général.
— Que ne lui prodiguiez-vous vos soins sur l'heure, quand il vous les demandait? ajouta Stéphane.
— Vous dites vrai, messieurs : moi seul fus coupable. Mais ma faute vint de ce que je n'étais pas assez religieux. Si la religion eût pénétré, dominé mon âme tout entière, au lieu de demander du temps à ce malheureux qui m'implorait, je me serais précipité pour le servir.
-^ A prendre tout ceci à la lettre, il faudrait donc
vt^
considérer comme une héroïne la dernière des filles de Saint- Vincent? interrogea Nadalewski.
— Et pourquoi ne la considéreriez-\ous pas comme une héroïne?
— Niez-vous qu'il y ait de sa part une sorte de spéculation, et, passez-moi le mot, un placement de sacrifices à gros intérêts entre les mains de Dieu?
— Je le nie absolument. — € La religion, un grand « philosophe Ta écrit, est une croyance par amour • , — et la première qualité de Tamour est le désintéressement. L'amour, sous peine de neplusélre l'amour, n'argumente ni ne spécule... Il existe un proverbe qui dit : — « Là € OÙ la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. » — Je dis, moi : — € Là oh la créature humaine est plantée^ il faut € qu'elle aime, » — Seulement, je crois qu'on aime d'autant plus qu'on fait plus abstraction de soi, et la religion marche à ce but sublime : nous arracher à nous-méme pour nous acquérir à autrui. Ces trois mots résument tout le christianisme : Dieu est charité, Deus cantas est.
— Monsieur l'abbé, reprit Stéphane, vous venez de nous rapporter des choses tout à fait touchantes. Néanmoins, permettez-moi de vous l'avouer, je ne suis pas convaincu. Avant que ces trois mots latins existassent : Deus caritas est, il en existait trois autres dont je préfère l'expression et le sens : Caritas generis humani. Non, la charité ne vient pas du ciel; elle vient de l'homme, exclusivement de l'homme. Tous les siècles ont connu la bienfaisance, et Marc-Aurèle, qui persécuta les chrétiens, disait comme Jésus : — « C'est un devoir de secourir ses « semblables, > — Mais laissons Marc-Aurèle, et touchons un sujet plus immédiat. Répondez-moi loyalement. Vous, le directeur, le dépositaire des secrets de M™® Fuster, ne pensez-vous pas que, si la baronne s'était montrée un peu moins préoccupée de son salut et beaucoup plus de son mari, le général et son enfant en eussent été plus heureux?
— 11 est possible, monsieur, que l'amitié qui vous lie de longue date à M. le baron Fuster vous autorise à toucher
un sujet des plus délicats; quant à moi, je ne saurais...
— Voyons, monsieur Tabbé, pas de subterfuges ! dit Fuster.
— Général, répondit le Supérieur du Jugement-Dernier avec un grand calme, ma langue ne connaît pas les subterfuges, parce que mon cœur ne connaît pas la crainte. Il dépend des hommes de m'affliger, mais il ne saurait dépendre d'eux de me faire manquer à mon devoir.
— Il ne s'agit pas, bien entendu, de nous répéter ce que M"® Fuster a pu vous confier au confessionnal, dit Nadalewski.
— Messieurs, s'écria Phalippou ouvrant ses bras par un élan indigné et les étalant comme Jésus sur la croix, regardez-moi et dites si vous me croyez capable d'une infamie... Je n'ai rien à vous révéler ni sur M"' la baronne Fuster, protectrice de l'Ordre que je fonde, ni sur M°** la baronne Fuster, ma pénitente : je suis galant bomme et je suis prêtre.
Le général laissa échapper un mouvement de dépit. Nadalewski, observant le moine, reprit :
— J'ai peur, monsieur, que vous ne vous soyez mépris sur la portée de la question que j'avais l'honneur de vous adresser. Je n'ai point songé à vous tendre le moindre piège dans le dessein d'éprouver votre foi. Je vous tiens pour ce que vous êtes, pour un bon prêtre et pour un honnête homme... Nous touchions des idées générales, et, peu à peu, de lui-même, l'entretien s'est infléchi à des choses plus intimes. Naturellement, moi, qui vois un frère dans le général, en le retrouvant malade et déjà abandonné, je perds un peu la tête et je vous demande à brûle-pourpoint si, au heu de courir aux réunions des Dames de la Solitude, M°* Fuster n'eût pas mieux fait de rester auprès de son mari ; si le premier devoir d'une épouse n'est pas de ne se séparer jamais de l'époux?
— Mon ami Stéphane a raison, c'est de la religion trop exaltée de ma femme qu'ont découlé les malheurs de ma vie.
— Ce dont je puis répondre, général, dit le prêtre, c'est que cette religion n'a pas altéré ses sentiments pour vous. Madame la baronne reçut des blessures en plein cœur ; mais elle vous pardonna vos maîtresses et ne cessa pas de vous aimer.
— Mes maîtresses ! Le soldat ne fait pas vœu de chasteté, monsieur, et si ma femme n'eût converti notre chambre à coucher en une cellule de couvent, je ne l'eusse pas désertée. Il faut vivre, que diable ! et c'est uniquement parce qu'on m'a trop serré le licol chez moi que je suis allé paître chez le voisin.
Le Supérieur du Jugement-Dernier, voyant la conversation glisser sur une pente où son. caractère lui interdisait de la suivre, était au moment de se lever pour battre en retraite vers la chapelle, quand, par la porte vitrée du jardin, se précipita dans le petit salon, avec force fracas, Madeleine, riant et sautant.
— Eh bien? demanda le général.
— Gagné ! gagné ! j'ai gagné 1 s'écria-t-elle, fermant la bouche à son père par un baiser.
Et s'adressant à Daniel :
— Allons, monsieur^ vivement, accompagnez- moi rue Saint-Placide.
— Rue Saint-Placide? interrogea Fuster.
— Puisque maman n'est pas là, je m'échappe pour aller voir Louise David, ma Loulou. C'est un amour d*enfantl
— Quoi ! mon vieux David demeure rue Saint-Placide?
— Numéro 9, au cinquième, sur la cour.
— Va, mon enfant, va, et annonce mon arrivée à ces braves gens... Mais si M"® Nadalewska était de la partie ?
— Certes, elle est bien obligée de venir !.. Colonne, en avant!
46 MADAME FUSÏER
Madeleine, M"* Nadalewska, Daniel venaient de sortir, quand, dans là cour de Thôtel Trémière, s'ébranla une cloche qui remplit le salon de vibrations bruyantes et prolongées.
— Quel est ce bourdon? demanda Fuster.
— Parbleu ! c'est le frère Evariste qui secoue la cloche de ton clocher, lui répond it Nadalewski.
— Mon clocher ?
— On appelle les voisins aux vêpres.
— Général, dit le religieux, vous arrivez à peine, et beaucoup de choses ici vous surprennent. Votre fatigue rend le moment peu propice à des explications qui seront entières, définitives. Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous voir demain et de vous éclairer sur des changements qui vous étonnent à bon droit. Madame la baronne n'a pas jugé à propos de suivre mes conseils, et je le regrette, car pas un clou n'eût été planté à Thôtel Trémière sans qu'au préalable vous en eussiez été informé. Dieu sait quelles instances furent les miennes pour qu'on vous écrivît à Bordeaux, lorsque, frappée de l'exiguïté du local où prend naissance la Congrégation du Jugement-Dernier, M"* Fuster m'offrit de loger temporairement quelques
■ Frères et quelques Sœurs...
— Et quelles furent les raisons de ma femme pour se dispenser de m'écrire ?
— Elle me dit que, malgré de pénibles malentendus, vous vous étiez montré toujours parfait pour elle, que vous trouveriez bien ce qu'elle faisait, parce que...
Il s'interrompit.
— Parce que?
— Général, pour un prêtre, il est des mots difficiles à articuler...
— Je vous en prie, mon Révérend Père... Parce que?
— Parce qu'elle vous aimait.
Fusler se passa une main sur le front et demeura silencieux. Le Supérieur du Jugement-Dernier en savait assez sur son compte. U devenait manifeste que cet homme de guerre, qu'on lui avait fait si rude, si violent, presque terrible, aimait sa femme, et que cet amour tenace, surnageant au-dessus d*une vie ouverte à tous les désordres des amours faciles, le mettait à la merci de M** Fuster. On verrait plus tard le parti à tirer, pour la plus grande gloire de Dieu, de ce cœur où la baronne régnait encore. Pour le moment, il convenait de courir au plus pressé : battre en retraite, afin de ne pas engager plus avant, avec M. Nadalewski, une lutte où d'immenses intérêts risquaient de se trouver compromis. Il se leva, et, laissant Fuster à son trouble indicible, Stéphane à son impuissance indignée, il marcha vers le grand salon. Malheureusement, les efforts qu'il tenta pour en ouvrir la porte furent inutiles.
— Poussez donc ! lui dit le général.
Rien n'y fît : la porte résista.
— Madame la baronne a fermé à clet sana doute, murmura le religieux, contrarié.
— A clef! s'écria le général. C'est impossible : la porte du grand salon n'eut jamais de serrure.
— Elle en a reçu une depuis que le grand salon a été converti en chapelle.
U saisit le cordon d'une sonnette et le tira. Une petite femme, jeune encore, au visage blafard, vêtue d'une robe noire à pèlerine, le crucifix du Jugement-Dernier ballant sur la poitrine, entra.
— Sœur Bernardine, donnez-moi la clef de la chapelle.
— Elle n'est point ici, Révérend Père Supérieur: Madame la baronne l'a emportée.
— Alors, dit Fuster goguenardant, la cuisinière de ma femme, sa lingère, sa camériste, sa dame de compagnie, comme son concierge, appartiennent à votre congrégation?
— Ma maison trop étroite de la rue Oudinot... Les éclats de la cloche interrompirent le moine.
— Donc mon hôtel est devenu un couvent?
— On appelle l'hôtel Trémièrc la Paroisse du Jugement- Dernier^ mon cher, dit Nadalewski.
Le religieux, dont toute l'âme angoissée appelait du secours, tourna un regard vers la porte du petit salon accédant, au vestibule. Son ouïe, aiguisée par le péril, tivail-elle perçu un son libérateur? La porte, en effet, céda sous une pression venue du dehors, et, dans Tentrebâillement, passa, mince, élégante, légère, M"*" Fuster. Le sourire aimable épanoui sur les lèvres pâlies de la dévote s'éteignit dès qu'elle aperçut Nadalewski. Néanmoins, elle s'informa de lui, de M™« Nada- Jewska avec une exquise politesse; puis alla vers son mari, auprès duquel elle s'assit, non sans avoir salué le R. P. Phalippou. Tandis qu'elle respirait un peu, Fuster lui conta l'arrivée de Madeleine et sa visite, accompagnée de M"™® Nadalewska et de Daniel, chez David.
— Notre fille, observa le général, aura beaucoup de peine à se détacher de sa filleule Loulou.
— Il faudra bien qu'elle s'en détache. En vérité, je ne sais quelle éducation ces Dames de la Légion-d'Honneur ont faite à Madeleine : elle ne se plaît qu'avec des gens de la classe infime.
— Elle suit en cela l'exemple des saints, qui n'aimaient que les petits, chère madame, intervint Stéphane.
La baronne feignit de ne pas entendre.
— Du reste, reprit-elle, David sera casé prochainement, et là où je compte le placer, il ne sera pas facile à Madeleine de l'aller voir.
— Où le placerez-vous? demanda le général.
— Les Frères de la Doctrine Chrétienne dirigent, à Issy, un vaste établissement en tout semblable à celui de Saint-Nicolas, rue de Vaugirard. David, qui est forgeron de son état, pourra y être occupé.
— N'espériez-vous pas le faire admettre au ministère des Cultes en qualité de garçon de bureau?
— Les démarches de M* de la Livinière n'ont pas abouti.
— Alors, vous avez vu M. de la Livinière?
— Je l'ai vu.
— C^est donc une Dame de la Solitude, ce monsieur ? demanda Nadalewski, narquois.
— C'est un homme pieux, comme on en rencontre encore de par le monde, malgré le nombre toujours croissant des méchants écrits, riposta-t-elle.
— Pour mon compte, ma chère amie, dit Fuster, la piété de M. de la Livinière m'importe peu. Ce qui me préoccupe, c'est l'avenir de David, de sa famille, et vous prierez votre ami de me laisser ce souci tout entier.
— Je pense qu'il ne peut entrer dans vos projets de rouvrir à votre dragon la porte de mon hôtel?
— Je ne sais encore.
— Vous le rappelleriez icil... Cela n'arrivera pas.
— Madame, j'ignore ce que prescrit la religion pour la reconnaissance des bienfaits, mais je sais ce que prescrit le cœur.
Un bruit confus de voix pénétra jusqu'au salon. Tout à coup, ces mots éclatèrent bruyamment :
— Je veux voir le général et je le verrai!
— Voilà David 1 cria Fuster.
— Comment ! cet homme a l'audace 1... dit la baronne, frémissante.
— Ma chère amie, David ne vient pas ici pour vous, il y vient pour moi. Souffrez donc que je le reçoive. Si a vue de ce soldat que j'aime vous est trop pénible, je ne vous interdis point de vous réfugier dans votre chapelle.
La porte s'ouvrit avec fracas, et deux hommes se précipitèrent accrochés vigoureusement l'un à l'autre. C'était David, en effet, à la blouse duquel le concierge de l'hôtel Trémière se tenait agrippé de ses dix doigts.
— Que signifie?... gronda le généraL
— Madame la baronne, gémit Unigenitus, ce n'est pas ma faute si David a pénétré jusqu'ici. J'ai fait ce que j'ai pu...
— Ah! mon général, quel bonheur de vous revoir! articula l'ancien dragon, prenant les mains pâles de Fuster et les pressant dans ses mains rudes et calleuses.
Puis, attentivement, curieusement, il regarda de la tête aux pieds celui qui avait été son maître.
— Comment me trouves-tu, mon vieux?
— Pas aussi vaillant ni aussi droit que par là-bas, en Grimée, quand nous envoyions la pointe de nos lattes au dos des Russes. Cela ne pouvait pas durer, et vous êtes malade à présent, à ce que raconte M"® Madeleine. Tonnerre de Brest ! un général comme vous !...
Avec ces derniers mots, de grosses larmes étoilèrent ses prunelles troubles.
— Ah çà! mais ces douleurs, reprit-il, on ne pourra donc pas vous en délivrer les membres? Le major de Bordeaux est un âne sans doute. Il y en a tant comme ça dans l'armée!... Quel dommage, mon général, que je n'aie pas eu la sagesse de garder la place que vous m'aviez . donnée ici ! Je vous aurais frictionné à tour de bras, et peut-être... J'ai eu un camarade. — Il tient à présent une vacherie aux Batignolles... Mais pardi 1 vous vous rappelez bien Merlot, troisième escadron, premier peloton. — Eh bien! c'est lui qui en avait ramassé des douleurs à l'Aima, à Traktîr et devant Malakoff I En revenant, en pleine mer, il geignait comme une bête qu'on étrangle. Avec du suif fondu, autrement dit de la chandelle, sauf le respect de la compagnie, je lui travaillai si rudement le cuir, que je le remis sur ses quilles, où il est resté.
— Nous verrons pour ta chandelle, dit Fuster... Et que fats-tu à présent? Il me semble que tu as les mains bien noires.
— Pardon, excuse, mon général... Quand ma femme, qui avait laissé la gamine aux mains de M^^^ Madeleine, est venue me prévenir que vous étiez arrivé, j'ai un peu perdu la boule. J'ai détalé de la forge sans penser à rien... Pardon, excuse, si je n'ai eu le temps de me bouchonner ni la frimousse ni les harpions...
— Tu travailles?
— Pas loin d'ici, là, rue Traverse, chez la veuve Bernard, avec Kraft. — Vous avez bien connu Kraft, au 4* dragons? Une pratique d'Alsacien qu*on surnommait Avale-sa-Lattèf à cause de son appétit de trente mille hommes...
— Alors, tu es redevenu forgeron ?
— Vous savez, mon général, il faut manger chaque jour; puis je ne suis pas heureux du côté de Rosalie...
— Comment?
— C'est-à-dire que Rosalie tousse, et voilà longtemps que ça dure. Le médecin écrit un papier chaque fois, et moi, je cours chercher deshouteilles]chez le pharmacien... Satanée vie!...
— Tu gagnes?
— La besogne ne va pas fort en ce moment-ci; mais, tout de même, on se flanque des journées de trois francs cinquante ou quatre francs. Ensuite... Mon général, je ne puis pas vous dire...
— C'est un secret?
— Ohl comme ci comme ça... Mais peut-être M'^<^ Madeleine...
— Je t'ordonne de parler.
Le dragon rougit, et coula un regard timide du côté de la baronne, laquelle, prenant forl peu d'intérêt à cette scène touchante, s'entretenait à voix basse avec le R. P. Phalippou.
— Parleras-tu I insista Fuster.
— Voici l'histoire, mon général, puisque vous tenez à la savoir... C'est M"® Madeleine qui, tout dernièrement, a voulu payer notre terme avec ses économies... Est-ce clair?...
— Elle !
— Oui» mon général... Il faut voir comme Mademoiselle aime notre petite!... Moi, — vous me connaissez — je n'entendais pas de cette oreille-là... J'ai du mal, sacrédié! j'ai du mal, mais je m'en tire... Alors, Mademoiselle, qu*a-t-elle fait? Elle a logé cinq louis dans un
pH de la robe de Loulou et les y a cousus. Non, jamais on ne vit sous la roue du soleil rien de plus beau, de plus doux, de meilleur que Mademoiselle. Elle vous ressemble, quoi!... Puis elle est si gaiel... Je vous flanque mon billet que, lorsqu'il m'a fallu déguerpir avec ma couvée, c'a été dur. Je pensais à Mademoiselle... C'est bète comme tout, je pleurais autant que Rosalie et que Loulou... Enfin...
— Enfin, quoi?
— Enfin, il ne m'était pas possible de faire l'affaire de maiJame la baronne... Pardonnez-moi, mon général, mais je vous l'avouerai franchement, je n'aime pas les curés. G*est une idée... A présent, vous comprenez que dans une maison où, du matin au soir...
La baronne tourna vers son mari un visage dont l'extrême tension nerveuse attestait une irritation profonde.
— Quand finirez-vous, mon ami, de vous montrer attentif aux sornettes de cet homme? dit-elle. — David^ vous pouvez vous retirer.
Ce coup de massue étourdit Fuster. Il considéra sa femme, qui osait le braver d'une façon si directe, avec stupeur. 11 eut envie I... Il se remit, et, réprimant la fureur qui lui embrasait le sang :
— Reste, toi, dit-il au dragon.
Puis, s'adressant à la baronne :
— Quand vous avez rejeté David hors de l'hôtel Trémière, connaissiez-vous l'état de sa femme?
— Est-ce un interrogatoire ?
— Veuillez me répondre.
— Je me tais.
^— Je conclus de votre silence que vous connaissiez cet état, et j'ajoute que vous, adonnée aux œuvres pies, vous en avez accompli une, ce jour-là, qui manquait de charité.
— Général... hasarda Phalippou.
— Monsieur, le point que je discute avec ma femme est délicat, et je n'ai pas eu l'honneur de solliciter votre avis.
Le moine se leva; la baronne, croyant qu'il s'en allait, trembla qu'en un jour de Qualre-Temps les vêpres ne fussent pas célébrées à Tbôtel Trémière, et, retirant une clef de sa poche, la tendit au Supérieur du Jugement-Dernier. Celui-ci s'achemina vers la chapelle. Comme il allait en ouvrir la porte, Fuster, le cœur criblé, ne se contint plus.
— Monsieur l'abbé, dit-il, si je refuse de vous voir intervenir dans un débat tout intime, je ne vous autorise pas davantage à en user si librement dans ma maison. Les clefs de cet hôtel m'appartiennent, et moi seul ai le droit d'y toucher.
— Et moi donc? s'écria la baronne, se dressant de toute sa taille.
Superbe d'enthousiasme religieux, elle courut vers la porte de la chapelle et l'ouvrit à deux battants. L'autel, avec ses nappes brodées étincelantes de blancheur, ses bouquets de fleurs inondant les gradins, son tabernacle en malachite, son exposoir à colonnettes d'or, à chaperon capitonné de soie pourpre, apparut dans le fond.
— Madame ! madame 1 s'écria Phalippou, que faitesvous? Pensez-y, ilyadeà hosties consacrées dans le saintciboire. Vous allez provoquer un sacrilège 1
Ces paroles horribles comblèrent la mesure. En dépit de l'infirmité qui lui raidissait les membres, le général, touchant à peine à sa béquille, ne fit qu'un bond du canapé à la porte de la chapelle, et, se plantant devant le Supérieur du Jugement-Dernier, ses cheveux courts hérissés, l'œil en feu, tout le visage tragique :
— Monsieur, je ne reçus jamais affront pareil à celui que vous venez de m'infliger, et il est fort heureux que l'habit ecclésiastique vous recouvre et vous abrite, car vous tiendriez déjà le châtiment que vous méritez... Certes, je n'ai pas vu sans dépit que vous vous fussiez emparé de l'hôtel Trémière; mais apprenez que je u'ai nullement Tintention de porter les mains sur votre saintciboire et d'en disperser les hosties au vent... Pour qui me prenez-vous? Qui vous a-t-on dit que je suis? J'ai
5i MADAME FUSTER
passé ma vie au service de mon pays, et nul au monde, excepté vous, né croit le général Fuster capable d'une lâcheté... Ne redoutez donc rien, il ne sera fait nulle offense à votre Dieu. Je vous invite seulement à choisir un autre endroit que ma maison pour y réunir les fidèles de la Paroisse du Jugement-Dernier. Dans quelques jours, je mettrai les tapissiers à la pièce que vous occupez indûment et la ferai rendre à son ancienne destination. Vous êtes averti.
La cloche, qui déjà avait été ébranlée dans la cour, retentit une troisième fois. Au même instant, une foule^, au milieu de laquelle se trouvaient confondus sans doute là marquise de Mérifons, le sénateur général de Roquebrun, le colonel de la Livinière, le vicomte Eustazade son fils, le duc de Vialemont, M. de Kermareck, M. Darnétal, envahit le petit salon. Le général, ne voulant rien voir, se retourna vers David, lequel, charmé mais un peu confus, était resté là au port d'armes, fiché dans le parquet.
— Toi, lui dit-il, va chercher ta femme, ton enfant, et reviens l'installer dans l'hôtel. Monsieur l'abbé, en se retirant, remmènera ses Frères et ses Sœurs.
— Mon général...
— Il faut que tu sois à ton poste ce soir.
— On y sera, mon général.
— Je m'y oppose formellement ! s'écria la baronne. Fuster ramena les deux battants de la porte de la
chapelle, en ferma la serrure à double tour, en mit la clef dans sa poche.
— Alors, on ne chantera pas les vêpres aujourd'hui? demanda Phalippou, dont la voix se IH humble comme l'attitude.
— Non, monsieur, on ne chantera pas les vêpres, lui répliqua Fuster.
— Mais les personnes qui viennent d'entrer...
— Je ne les connais pas.
La baronne, rigide et muette, contemplait son mari avec effarement.
— Mon Dieul mon Dieu! fit-elle levant ses bras au ciel, quand mon épreuve sera-t-elle finie? quand vous plaira-t-il de me rappeler à vous?...
Ce cri bouleversa Fuster. Il éprouva une torture intime indicible. En essayant un pas vers sa femme, il laissa tomber sa béquille... Il cbancelait... Nadalev^^ski le saisit dans ses bras... Le général pencha la tête sur la poitrine de son ami et s'évanouit.
La crise fut terrible. La révolution que les médecins avaient appelée vainement, des souffrances morales la déterminaient tout à coup. Anéanti par la violence du mal, Fuster ne parlait ni ne bougeait, supportant avec un stoïcisme farouche les assauts du rhumatisme déchaîné. De temps à autre seulement, il arrêtait sur sa femme un regard qui lui disait merci pour les soins dont elle ne cessait de l'entourer. Depuis l'heure où le général était tombé sans connaissance dans les bras de Nadalewski, la baronne ne l'avait pas quitté une minute, attentive atout, courant atout. Tandis qu'en un coin de la vaste chambre préparée à la hâte pour recevoir le malade, Madeleine, terrifiée par la première vue des poignantes misères d'ici-bas, se répandait en sanglots; que les serviteurs se troublaient; que David, dont il avait fallu accepter le secours, perdait la tête. M""" Fuster, ferme et droite au chevet de son mari, gardait la pleine possession d'elle-même, donnant des ordres, écoutant les médecins, exécutant leurs ordonnances, et tout cela avec une grâce discrète, une résolution ingénue qui communiquaient je ne sais quel charme sublime à son dévouement.
Les nuits surtout étaient pénibles. Le malade, en proie au délire provoqué par une fièvre persistante, réclamait une vigilance assidue. La baronne n'avait voulu s'en
remettre à personne pour cette partie si accablante de ses devoirs. Forte comme la femme de TEvangiie, elle avait décliné toutes les offres de service, et, ayant installé David et Pierre Marchand — un domestique arrivé de Bordeaux — dans une pièce à côté pour les trouver sous la main en cas de besoin, elle s'était établie dans la chambre des Tapisseries. Madeleine suivit Texemple de sa mère et s'accoutuma à prendre de temps à autre quelques heures de repos dans un fauteuil. Certes, M"*' Fuster ne fît rien pour stimuler le zèle ému de sa fille, mais elle ne fît rien non plus pour y mettre obstacle. Cette femme aux qualités viriles était heureuse de voir son enfant Citmmencer sa lutte contre les amertumes de la vie. Qui sait? Peut-être Madeleine, si légère, si frivole, mise en contact avec les douleurs humaines, recevraitelte une leçon capable de la modifier complètement. A travers la maladie de son mari, laquelle ne pouvait manquer d'entraîner son salut, elle se plut à espérer le salut de sa fille. Enfin, Dieu avait exaucé ses prières; il allait prendre pitié des siens.
Cependant, Tétat de Fuster demeurait grave. En vain Nadalewski avait-il consulté toute la Faculté de médecine; en vain l'Empereur avait- il dépêché l'un de ses mt'^decins ordinaires, le docteur Guibal, vers l'hôtel Trémière : on ne pouvait rien, il fallait attendre. Le trouble était grand parmi les éminents praticiens. On craignait que Ilnflammation, dont les rayonnements funestes avaient gagné tout le côté gauche, n'eût une répercussion au cœur, auquel cas le malade était perdu. En apprenant que, d'une minute à l'autre, son mari pouvait lui être enlevé, M"*® Fuster, loin de se laisser abattre, ne songea qu a s'armer d'une plus énergique résolution. Son devoir, du reste, se trouvait lumineusement tracé devant elle : puisqu'on devait renoncer à sauver le corps du général, il laîlait s'occuper de sauver son âme à tout prix.
Plus d'une fois, dans ses courtes stations avec son mari à Toulouse, à Tours, la baronne avait caressé le
rêve d'un mariage mystique. Ce mariage, que Vangélique viduilé décrite par saint Paul élève si haut, il naîtrait de la mort, qui serait une résurrection. Mais pour que cette alliance, où son âme avait entrevu les plus pures délices, fût nouée en la céleste demeure^ il fallait d'abord que la porte de cette demeure fût ouverte à l'époux. Elle n'eut qu'une idée désormais : amener le général à se confesser, à recevoir le saint viatique avant de mourir. Gomment aborder avec lui un pareil sujet? Le temps ne laissant pas une minute à l'hésitation ; la baronne, calcinée par le feu du ciel, se sentit capable de toutes les audaces. Sans prendre la peine de trouver un prétexte pour éloigner Nadalewski, lequel peut-être attaquerait son plan et le ferait échouer, elle plia les genoux et se prépara par une longue prière au grand œuvre qu'elle méditait d'accomplir...
Deux heures du matin venaient de sonner, et c'était à peine si les lueurs amorties d'une lampe dessinaient les objets dans la chambre des Tapisseries. Sauf le chant d'une bouilloire, un vaste silence enveloppait l'hôtel Trémière, perdu déjà dans la paix des derniers j ardins de Paris.
— Mon ami, articula une voix douce en le recueillement lugubre de la chambre à coucher.
Nadalewski releva légèrement l'abat-jour de la lampe. Dans la lumière subitement accrue, se détacha le lit à l'un des angles de la pièce, et, du milieu des ^tentures ' sombres, émergea avec un relief surprenant le visage pâle, émacié, réduit du moribond.
— Mon ami! répéta la baronne.
Le général souleva ses paupières appesanties.
— Quoi? murmura-t-il.
— Mon ami, vous souvenez-vous de la chapelle des Dominicains, à Saint-Pétersbourg?
— Si je m'en souviens!
— Nous nous sommes aimés là bien tendrement.
— Oui, oui.
— Il faut recommencer à nous aimer comme à cette époque bénie.
Fusler retira ses deux bras enfouis, eUes tendant à sa femme :
— Je vais mourir.
— Vous ne mourrez pas, mon bien-aimé.
A ce mot, des pleurs rares humectèrent les prunelles arides du général.
— Non, vous ne mourrez pas, continua- 1- elle... D'ailieurs, en quoi la mort nous empêcherait-elle de nous aimer? Ne vous rejoindrai-je pas bientôt au ciel... où vous irez?
— Au ciel?...
— Là, plus de malentendus possibles; là, union «ntière ; là, amour qui ne connaîtra ni la tristesse, ni Tamertume, ni les découragements des amours d'ici-bas; là, une Perapective-Newski éternelle.
— Chère Thérèse, adorable Thérèse!...
— Dieu veut que nous ne nous séparions plus.
— Plus jamais.
— Ni dans ce monde, ni dans l'autre.
Nadalewski crut sa présence indiscrète... Il se leva...
Marchant sur la pointe des pieds, il était parvenu à la porte de la chambre des Tapisseries, et, Tayaut entrebâillée doucement, il se disposait à la franchir, quand FusLer, avec un effort :
— Stéphane !
Nadalewski s'approcha du lit.
— Ne t'éloigne pas.
— Monsieur Nadalewski, invervint la baronne^ nous n'avons rien à dire, mon mari et moi, que vous ne puissiez entendre. Du reste, vous êtes notre meilleur ami, et vous avez acquis le droit de voir nos cœurs ouverts à tous, ici.
— Madame, vous me comblez...
— ^0 Thérèse! interrompit le général, comme je t'ai méconnue I
La baronne pencha son beau visage au profil de camée sur son mari et baisa sa joue creuse. Comme si cette caresse inespérée avait soudain enrichi la vie défaillante du
fnoribond, sa face blême se colora légèrement, puis il laissa échapper ces mots :
— Je suis heureux.
— Il dépend de toi de le devenir davantage, mon André, lui dit-elle, le tutoyant paur la première fois depuis des années... Le veux-tu?
— Je veux tout ce que tu veux, Thérèse. -^ Même te confesser?
— Il faut donc que tu en arrives à tes fins!
— Si Dieu, m'infligeant une épreuve cruelle, te rappelait à lui avant moi, je t'en supplie, toi le seul être que j'ai aimé ici-bas, laisse-moi la certitude de te re^ trouver.
C'était à son lit de mort que Fuster entendait les plus douces, les plus tendres paroles qu'il eût jamais entendues. Il reçut un tel coup, qu'il resta un moment sans répondre, arrrétant sur la baronne immobile des regards efiFrayants de tristesse et d'amour. Elle, froide en dépit des mots brûlants tombés de sa bouche, lui prit les mains dans les siennes, et, les enveloppant par une étreinte passionnée :
— Me permets-tu de faire prévenir le R. P. Phalippou?
Il demeura morne. On eût dit, à une contraction de sa face, qu'il désapprouvait une proposition si inattendue. Ses bras se raidirent. Cela n'était pas douteux, il tentait un effort pour dégager ses mains de l'étreinte où elles se trouvaient despotiquement retenues. Mais la baronne, dont les doigts grêles, fuselés, avaient acquis, par la violence du sentiment religieux qui les pénétrait jusqu'au bout des onglesj. l'âpre rigidité d'une serre, refusa de lâcher prise. Le général, laissant retomber sur l'oreiller sa tête qu'il avait soulevée à demi, ne fit pas entendre un mot. Il respirait bruyamment.
— Réponds-moi, mon ami, veux-tu? reprit-elle, in-» capable de se déprendre de son idée.
— Plus tard.
— Mais les médecins croient...
— Les médecins croient, interrompit Nadalewski, que ton étal n'est pas bien grave...
— Pourtant, ils nous ont avoué... continua la dévote impifo>ahle.
— Pour tant, ils nous ont avoué, interrompit de nouvel;! n Stéphane, que, si tel était ton désir, mon cher Anrhéj ïh ne voyaient aucun inconvénient à ce que tu n^çiî^ses lea sacrements de l'Église.
— Je suis donc perdu? demanda Fuster... Mon Dieu! mon Dieul
— 0 André, dit la baronne saisissant à la volée le (ierrïif?r mot de son mari, ô André, Dieu t'occupe... Alil ^i tu lui permettais, à ce Dieu que tu invoques, de venir i loi, de se donner à toi, quel soulagement t'apporteniît sa présence! Ne me refuse pas la faveur de voir Dieu iians cette chambre. Je veux qu'il vienne, et te touche, et te guérisse.
— Que Dieu vienne à moi, Thérèse, et me touche, et me guérisse!
Cette fois, les larmes jaillirent des yeux secs de M^^Fusler et coulèrent, rondes, brillantes comme des perles, le loJie lie &^es joues. Ainsi que l'amour, la religion a'^ des secondes de volupté que la créature humaine ne sait traduire au dehors que par des pleurs. A soninsu, la baronne &Vtait jetée à genoux de nouveau, et, prosternée au pied du lit, elle priait.
— Stéphane! dit Fuster.
Nadalewski accourut.
— Voilà où l'on en arrive, mon ami, murmura le général. Thérèse veut que je passe par son chemin, et j'y passe,.. Mais voyons, toi, toi dont la maladie n'a pas etitamé le cerveau, je te prends pour mon guide à cette heure suprême et je mets ma dignité sous la protection de ton bon sens. Si le malheur voulait que tu fusses à ma place, c]ue ferais-tu?
— Même dans ce cas, nos situations n'auraient aucun point de ressemblance. J'ai derrière moi des œuvres que,
malade corame tu l'es, il ne me serait pas permis de déserter; toi, tu es libre.
— Tu penses, alors?...
Il ne put ou n'osa achever. Manifestement, ce soldat, si robuste dans le péril des champs de bataille, défaillait, quand la mort se présentait à lui dans la paix auguste, les afiTections discrètes, toutes les joies de la famille retrouvée.
— Tu penses alors?... répéta-t-il.
— Je pense que, s'il t'est agréable de t'entretenir avec le R. P. Phalippou, tu ne dois pas hésiter à le faire appeler.
— Tu as raison, le R. P. Phalippou est un esprit supérieur. Je le verrai avec plaisir...
Il ajouta à voix très basse :
— Quelle misère, mon ami, que nos débats sur Dieu, l'âme immortelle, la vie future! C'est triste à dire : toutes les bonnes raisons que nous trouvions l'un et l'autre contre les religions ne me sont d'aucun secours en ce moment.
Gomme Stéphane regagnait sa place près de la table, la baronne l'arrêta.
— Monsieur Nedalewski, lui dit-elle, vous venez de vous conduire noblement. A présent, ne me refusez pas d'aller prévenir le R. P. Supérieur.
— Il me semble que David suffirait, madame.
D'une main crispée, elle saisit sur le dossier d'une chaise un manteau dont elle se couvrait pour courir d'une pièce h l'autre, et se le jeta sur les épaules.
— J'irai, moi! dit-elle se redressant.
— Vous irez à travers l^aris à trois heures du matin?
— Je veux que mon mari soit sauvé.
— Restez ! Je cours rue Oudinot.
Stéphane sorti, la baronne alla vers le général sommeillant, puis écouta. La respiration du malade était faible, mais régulière.
— Pauvre ami, murmura-t-elle avec attendrissement, reposez en paix, je vous prépare le ciel.
Elle marcha vers la cheminée et, secouant Madeleine endormie :
— Levez-vous, ma fille, et priez !
L'enfant ouvrit les yeux, regarda autour d*elle. Voyant sa mère :
— Quoi, maman ?
— Cette nuit est une nuit de bénédiction : votre père revient à Dieu.
— Vous le trouvez mieux ?
— De l'âme, oui; du corps, non. Mais le corps importe si peu 1
— ^ Mon père est plus mal?
La baronne la prit par la main et la mena au chevet du général.
— Ma fille, lui dit-elle tout bas, il est des mères qui, prenant compassion de votre âge, vous éloigneraient de ce m ; moi qui n'ai rien négligé pour faire de vous une chrétienne, je vous y conduis au contraire, afin que vous puisiez, auprès de votre père mourant, un enseignement eu même temps qu'un exemple.
— Mon père ! mon père!... sanglota Madeleine.
— Votre père fut un homme noble, généreux, loyal. Il lui manquait de connaître Dieu, et Dieu va accourir pour se donner à lui.
— Mon père mourra donc ?
— Pour vivre de la vie éternelle.
— Moi qui l'ai connu à peine!
D'un irrésistible élan, elle se coula entre sa mère et le bois du lit. M"*® Fuster, redoutant une imprudence, la retint dans ses bras.
— Qu'allez- vous faire?
— Je veux embrasser mon père.
— Votre père dort.
— Et s'il venait à mourir durant son sommeil? Il faut que j'aie son dernier baiser et qu'il en emporte un de moi.
— Tout à l'heure.
Le silence, une minute troublé dans la chambre des Tapisseries, se rétablit, et la bouilloire de nouveau fit
entendre ses susurrements plaintifs. Madeleine regarda du côté de la table.
— Comment ! dit-elle avec surprise, M. Nadalewski nous a abandonnées ?
— Il reviendra bientôt.
— Quand je songe que nous sommes seules, en un pareil moment!... Cependant, nous avons des parents dans Paris. Les Reiss, les Bernheim, de Mulhouse, sont nos cousins... Je ne sais pourquoi personne ne vient à l'hôtel Trémière... Il nous restait les Nadalewski, et voilà qu'ils nous délaissent à leur tour... Si Daniel n'avait pas été obligé dé retourner à Bordeaux, il ne nous aurait pas quittées, lui.
— Daniel?
— Oui, maman, Daniel, Daniel Nadalewski.
— Eh quoi I ma fille, vous pensez à ce jeune homme?
— Je crois bien I
— Savez- vous que ce n'est pas convenable, cela?
— Que voulez- vous? Daniel est si bon I Vous ne vous figurez pas son chagrin quand il vit mon père malade. Je lui promis de lui envoyer des nouvelles, mais je n'ai pas eu le temps encore...
— Je vous défends d'écrire à M. Daniel Nadalewski, mademoiselle... Maintenant, vous allez me remplacer ici. J'ai à vaquer à certains préparatifs. Le paroissien que vous voyez sur cette table est ouvert aux Prières pour les Agonisants; lisez-les !
Madeleine demeura immobile à sa place, fichée dans le parquet. Elle n'osait ni faire un pas de plus vers le lit, ni aller vers la table, où étincelait, dans le rond lumineux décrit par l'abat-jour de la lampe, la tranche dorée du paroissien. Les yeux attachés sur la face blanche du général, dont les traits, dépouillés de toute boursouflure, apparaissaient dans la beauté d'un dessin large, énergique, puissant, elle regardait encore, elle regardait toujours. — Sa mère n'étant plus là, si elle réveillait son père?... si elle le baisait au front?... si elle lui parlait?...
Elle ne savait à quoi se résoudre. Soudain, par la force unique de la torture qu'elle subissait, ces paroles tombèrent de ses lèvres :
— Mon père, je ne veux pas que tu me quittes avant que je t'aie dit que tu es tout pour moi... C'est bien extraordinaire que, te connaissant depuis un mois à peine, je t'aime comme si je t'avais toujours connu... Que faire à cela ? C'est que personne aussi, si j'en excepte la petite fille de David, ne m'avait aimée jusqu'ici comme toi... Moi, je suis malheureuse d'avoir ce caractère : il faut qu'on m'aime î Toi. tu me dis tu, et je te dis tu. Ce n'est rien cela, .et cependant c'est beaucoup... Ah! que je regrette de ne pas mourir avec toi, pour m'en aller au ciel avec toi... A présent, il faut que je t'embrasse...
La tête égarée, elle se jeta plutôt qu'elle ne se pencha sur son père, et lui couvrit le visage de larmes et de baisers.
— C'est toi? soupira le général.
— Oui, c'est moi, moi, ta Madeleine. Comment te trouves-tu, mon père?
— Mieux, bien mieux. Des élancements se font de nouveau sentir aux jambes; c'est bon signe.
— Il faut bien que tu vives, pour que tu aies le temps d'apprendre combien je t'aime.
— Ma fille unique et chérie I... Tu sais, je vais me confesser...
— Oh ! que tu fais bien !
— Il m'est doux de me conformer au désir de ta mère.
— Ma mère est une sainte. . . Que je voudrais être pieuse comme elle!... Je ne peux pas... Je suis si légère, si étourdie, si...
La baronne rentra, parlant à voix basse avec Nadalewski. Derrière eux, se glissèrent à pas de fantôme trois Sœurs du Jugement-Dernier. Une de ces femmes avait ses bras chargés de diverses pièces de linge; les deux autres portaient des flambeaux surmontés de bougies qu'on n'avait pas encore allumées. M"" Fuster leur désignant la table, au milieu de la pièce :
— Arrangez-la, elle servira d'autel.
Elle alla vers son mari.
— Mon cher André, lui dit-elle, le R. P. Phalippou sera ici dans un instant. Recueille-toi dans le sentiment de tes fautes et demandes-en pardon à Dieu... Te souviens-tu de ton acte de contrition?
— Mon acte de contrition?... Ma mère m'enseigna cela, et je l'ai su avec tous les enfants; mais...
— Je vais te le rappeler ; tu le répéteras après moi. Elle articula d'une voix solennelle :
t — Mon Dieu, j'ai un extrême regret de vous avoir offensé, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable, et que le péché vous déplaît... » — A toi !
€ — Mon Dieu, balbutia-t-il, j'ai un extrême regret , de vous avoir offensé, parce que vous êtes infiniment bon, infiniment aimable... »
Tandis que le général, fort ému, — peut-être pensait-il à sa mère, à son enfance à Mulhouse, — redisait ces dernières paroles, le Supérieur du Jugement Dernier, revêtu de Tétole et du surplis, surgit dans la chambre des Tapisseries. 11 s'avança vers le lit gravement; puis, avant de proférer une parole, par un geste d'une emphase magistrale, il fit signe à chacun de se retirer.
— Mais, mon Révérend Père, dit le malade, je puis me confesser devant ma femme, devant Stéphane...
— Mon fils, répondit le religieux, l'Église, qui, dans les temps primitifs, imposa la confession publique à plus d'un coupable, s'est à la longue départie de sa sévérité envers les hommes et leur a permis de déplorer leurs erreurs dans la seule intimité de Dieu... — Sortez tous !
En descendant, avec M"^ Fuster et Madeleine, le vaste escalier en pierre de taille qui, du vestibule, développe ses marches monumentales jusqu'au deuxième étage de l'hôtel, Nadalewski ne fut pas peu surpris de trouver là, en train d'aligner des vases de fleurs contre les murailles, une vingtaine de Sœurs et autant de Frères du Jugement- Dernier. Que signifiait cette invasion? Le R. P. Phalippou
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ne s'était donc retardé rue Oudinot que pour avoîr le temps de mettre debout son armée? M™<^ Fusteret sa fille entrèrent dans la chapelle resplendissante de la clarté de mille cierges, et Nadalewski, s*arrétant dans le petit salon, se laissa tomber dans un fauteuil. Accablé par la certitude de perdre l'homme qu'il aimait le plus au monde après son fils, il céda à son cœur, rendu faible par Famertume d'une séparation inévitable, et pleura... Comme si son cerveau, assiégé par une trop grande multitude de pensées, refusait d'en accueillir aucune, Stéphane demeura un long moment dans un état d'hébétation complète, n'ayant la perception nette de rien. Un bruit le frappa : on chantait. Il releva sa tête abattue, et fut ébloui par l'éclat des lumières qui étincelaient de toutes parts. La chapelle ouverte, le petit salon où il se trouvait, l'escalier de la maison recevaient les reflets d'une illumination splendide. La vue de Phalippou, qui passa devant lui, tenant en ses mains un ciboire, le visage austère et recueilli, les lèvres murmurantes, le ramena au sentiment de la situation actuelle. D'un œil plein d'un vague eff'arement, il suivit cette procession nocturne qui, d'un pas majestueux et lent, s'acheminait vers la chambre des Tapisseries.
Le long défilé prit fin; puis brusquement le chant des terribles versets du Miserere cessa. Stéphane, seul, à son tour, s'engagea dans l'eFcalier d'honneur, où, sous le jour aveuglant des candélabres, venait de pousser comme par miracle un parterre de fleurs, et parvint au palier spacieux au fond duquel, entre deux colonnes solennelles de marbre blanc, se dressait la haute porte de l'appartement du général. Il vit tout le monde à genoux, récitant des prières à mi-voix. Quoique de petite taille, au milieu de ce peuple courbé, Phalippou, debout devant le ciboire déposé sur une table, paraissait grand. Il demeurait là, immobile, les mains jointes, la tète légèrement inclinée sur la poitrine, pieusement absorbé.
En dépit de mille preuves authentiques que les lieux
MADAME FUSÏER C.7
n'avaient pas été changés, Stéphane, qui avait pénétré dans la chambre des Tapisseries, se demandait s'il ne venait pas d'entrer dans une église. Était-il croyable qu'en si peu d'instants on eût pu convertir en une sorte de sanctuaire cette immense pièce délabrée, inhabitée depuis longtemps, où sans doute le général n'était resté que parce que le mal, soudainement devenu grave, n'avait pas permis de le transporter ailleurs? Une chose mettait le comble à sa surprise, c'était qu'on fût parvenu, en moins d'une heure, à retirer du jardin de lourdes caisses d'orangers, dont les pieds étaient enfouis dans le sol des allées, et à les disséminer de côté et d'autre de façon à cacher les meubles, à faire disparaître ces témoins de la misérable vie d'ici-bas. Où ces religieux, ces religieuses avaient-ils trouvé des muscles pour soulever ces énormes masses ? Rendu froid, presque dédaigneux par les motifs de prosélytisme grossier qu'il supposait à cette foule, s'élançant à un moribond comme à une proie, dans l'acte imposant qui s'accomplissait sous ses yeux il refusa de voir autre chose qu'un spectacle où deux acteurs admirables se donnaient la réplique : la baronne Fuster et le R. P. Phalippou. Parti de cette idée, Stéphane remarqua avec quel art merveilleux on avait disposé le décor pour la représentation. La table, en vulgaire acajou, qui, un moment auparavant, occupait le milieu de la pièce, avait été poussée vers le fond, contre le mur faisant face au lit, et était devenue un autel somptueux, avec nappe, dentelles, candélabres et fleurs. Le ciboire d'or éclatait là comme un soleil, et, au-dessus, se déroulait une vaste tapisserie des Gobelins qu'on n'eût pu rêver mieux appropriée à la cérémonie : la Dernière Communion de suint Jérôme^ du Dominiquin. Évidemment la baronne, éclairée par Phalippou, avait prévu que la cérémonie des derniers sacrements deviendrait nécessaire, et, sans parler de la Communion de saint Jet âme, dont l'aspect serait saisissant, il fallait de la place, beaucoup de place pour accueillir les habitués de la Paroisse^ prévenus de se tenir prêts à t^t événement.
Phalippou, debout au chevet du général, lisait une oraison latine dans le rituel, qu'un Frère, transformé en pupitre, soutenait de ses deux mains largement développées. Il referma le gros livre et se recueillit de nouveau ; puis, ayant promené un long regard sur l'assistance, il tourna ses beaux yeux noirs, pleins de rayonnements, vers Fuster, et, pendant une interminable minute, les laissa peser sur lui.
— Mon fils, dit-il enfin, dans les souffrances qui vous accablent, je vous conjure de ne pas désespérer, car Dieu vous aime. Je ne veux pas d'autre preuve de sa sollicitude envers vous que l'affluence chrétienne dont, à cette heure suprême, il a pris soin de vous entourer. Malgré la nuit, une foule est accourue, et toutes les lèvres prient afin que vous obteniez miséricorde : Fiat misericordia tua. Domine, super nos!
ï Quant à moi, j'ai grande confiance que vous passerez encore de longues années sur la terre, pour Tédification de votre femme, pour celle de votre enfant, pour Tédificalîon de nous tous, et que le saint viatique, qui ouvre à d'autres les portes du ciel, ne sera pour vous que Tinitiatian à une vie nouvelle, la vie de la connaissance divine, de la piété simple, de l'humilité douce : Qui se h um Iha t exaltabitur,
i Formez donc le bon propos, général, d'être désormais tout à fait à Dieu et, s'il vous permet de reparaître dans les armées, de rester fidèle aux résolutions que vous aurez prises devant la mort. Promettez à Celui que vous avez appelé, et qui, par un effet de son immense amour, va s'unira vous si étroitement, de ne plus l'abandonner, de préparer devant vous les voies du Seigneur et, sous son œil qui ne vous quittera plus, de suivre le droit sentierdu salut : Parais viam Dorniniet rectas facite mnilas ejus, »
Fuster se secoua, et sa tête eut un redressement. Ses yeux éteints parurent se ranimer dans leurs orbites
creux et noirs; ses lèvres blanches, glacées, s'agitèrent; puis il sembla faire un effort pour parler.
— Mon ami, lui murmura la baronne, Tinstant solennel est arrivé. Dieu marche vers vous. Le voici!
En effet, le Supérieur du Jugement-Dernier était debout devant Fuster, tenant entre le pouce et l'index de sa main droite l'hostie consacrée, au milieu de laquelle se détachait en relief l'ombre du divin Crucifié. Chacun courba la tète. Le général baron André Fuster communia. Gela eut quelque chose de grand, et, sauf pour Nadalewski, demeuré froid au milieu de la célébration de si touchants mystères, pour tout ce peuple à genoux, Dieu, en toute réalité, fut présent durant plusieurs minutes dans la chambre des Tapisseries.
Quelques semaines après cette terrifiante cérémonie des derniers sacrements, la chambre des Tapisseries, où Fuster respirait encore, avait absolument changé d'aspect. Outre que les grands orangers du jardin n'étaient plus là, que les meubles, un moment voilés devant la majesté du Très-Haut, avaient repris leur place, on devinait, à je ne sais quel désordre très apparent des choses, le mouvement, la renaissance et, comme eût dit le R. P. Phalippou, la résurrection, La haute fenêtre à l'exposition du midi, jusque-là hermétiquement close, s'étalait désormais ouverte à deux battants, et par la baie très large pénétrait un joyeux soleil d'automne, dont les reflets faisaient resplendir les vives arêtes des boiseries, allumaient des éclairs fugitifs aux cadres dorés de quelques rares peintures, animaient des chaudes couleurs de la vie l'œuvre sublime du Dominiquin. Au milieu de ce soleil inondant les murailles jusqu'au plafond, une jeune fille, gracieuse, menue, allait, venait, preste et légère
comme un oiseau. Tantôt, assise devant un petit bureau en bois des îles, elle écrivait, attentive, appliquée; puis, tout à coup, bondissant de son tabouret vers un fauteuil, où se trouvaient entassés dans un effroyable pêle-mêle des chiflbns de toutes sortes, de toutes couleurs, elle en saisissait un, et ses doigts, armés d'une aiguille et d'un dé, pratiquaient dans l'étoffe une série de points fermes et vigoureux. Il fallait voir avec quels airs de tête dépités, boudeurs, cet être charmant, rayonnant des grâces exquises de l'enfant gâtée, abandonnant soudain la dernière besogne choisie, retournait à pas lents vers le bureau où l'attendait une longue page commencée. Évidemment, la plume était plus lourde que l'aiguille à sa main fluette, toujours remuante, comme enfiévrée. Une fois, après une méditation éternelle de cinq secondes, Madeleine Fuster, d'un mouvement brusque, referma un livre ouvert devant elle et, par un élan de papillon, se remit debout. Elle regarda dans le jardin les arbres dépouillés (mr les premiers froids; puis, ramenant ses beaux yeux limpides à l'intérieur, elle les promena vaguement à travers l'espace, examinant ceci, examinant cela, enfin les arrêta sur le lit de chêne à colonnes torses qui encombrait tout un coin de la chambre des Tapisseries. Madeleine hasarda deux pas sur la pointe des pieds. Elle se pencha, tendit l'oreille. Dans le silence de Thôtel Trémière, pareille au bruit monotone et régulier d'une source qui coule au loin, détonna la respiration du général. Fuster dormait; il dormait de ce sommeil intense, réparateur, connu de ceux qui ont échappé aux rudes assauts de la mort.
Madeleine, l'esprit enlevé par un flux de pensées heureuses, contemplait son père endormi dans un recueillement ému. Un guéridon, placé à portée de la main du malade, était encombré d'objets divers. La jeune fille ouvrit un gros tome; elle lut : Traité des grandes opéralions mililaires, par Jomini. Elle referma le gros tome. Une mignonne glace biseautée, encastrée dans un treillis d(* sarments de vigne embelli de feuilles et de fruits,
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éclatait au milieu des livres et des papiers épars. D'un mouvement hardi, elle saisit le miroir; mais, comme si ses doigts avaient louché le feu, elle le déposa aussitôt. Elle prit alors un petit volume égaré dans ce fouillis et en épela le titre : Introduction à la Vie dévote. Elle parcourut distraitement ces lignes : — « Si vous attendez c l'établissement d'un mariage, conservez avec un grand € soin votre premier amour pour la personne que le ciel f vous destine, i — Elle fît une délicieuse moue d'enfant, et, rejetant l'œuvre de saint François de Sales, elle murmura :
— C'est à maman, ça.
Madeleine demeurait debout au chevet de son père, l'out à coup, ne résistant plus à quelque désir cuisant, par un geste délicat de chatte qui s'émancipe, elle s'empara de nouveau du miroir, au milieu duquel, sans plus ample délibération, elle plongea sa tête complaisamment. Quel minois ravissant en son espièglerie! Quels yeux languissamment allongés! Quel front lumineux! Quelle abondance de cheveux fins, frisottants, dorés! Et partout, épandus par les grâces divines de la jeunesse, quelle fraîcheur! quel éclat! quel esprit !
— Ne vous dérangez pas, mademoiselle, dit Puster.
— C'est que... murmura-t-elle, honteuse.
— Faut-il que je me rendorme?
— C'est que... je voulais voir...
— Si vous êtes jolie sans doute?
— Non...
— Si vous êtes laide, alors?
— Non... Si... si je te ressemble... Je serais si contente !
-^Eh quoi! tu serais contente de ressembler à ton vieux barbon de père, rôti au soleil de l'Afrique...
— Si moi, je t'aime ainsi?
— Aime-moi, chère enfant, aime-moi bien ; mais ne t'avise pas de me ressembler.
— Tiens I regarde ton nez.
Elle lui tendit la glace* Le général jeta un coup d'œil*
— Eh bien? demanda-t-elle.
— Eh bien, je distingue une montagne, puis de nombreux ravins, puis deux cavernes pour respirer...
— Ce qui me manque, reprit-elle, toujours à son idée, ce sont les moustaches... Ah ! si j'avais des moustaches!
— Pour le coup, je voudrais voir çal
— Je serais ton portrait vivant.
— Et ceci? dit Fuster montrant une balafre qui lui couturait la joue gauche.
— Ce coup de sabre I... Moi, je trouve qu'il te va très bien. II faut que les soldats aient des blessures.
— Ce n'est pas absolument nécessaire.
— Ceux qui n'en ont pas ne se sont jamais battus. Crois-tu, par exemple, que ton coup de sabre ne serait pas d'un noble effet sur le visage de Daniel?
— Daniel !
— Mais non, pas la moindre égratignure... C'est bête...
— Il est brave, cependant.
— On le dit.
— On l'a vu au feu, et je sais, moi, comment il a gagné sa croix en Kabylie.
— Pour mon goût, je préférerais une bonne estafilade sur sa ligure à la croix d'honneur sur son uniforme.
— Tu aimes donc Daniel?
— Pas le moins du monde!... Autrefois, c'était bon, quand il me traitait en petite fille. Maintenant, il m'appelle mademoiselle et ne m'aborde pas sans se courber jusqu'à terre. Ses grands airs m'impatientaient au point, quand il t'a ramené de Bordeaux, que j'ai manqué...
Elle leva la main.
— Une affaire !
— Crois-tu que je le craigne, par hasard?
— Et si Daniel t'avait rendu ton soufflet?
— Par exemple I
— Quel garçon tu me fais !
— Voilà que tu parles comme maman à présent, murmura-t-elle, boudeuse... Si je joue dans le jardin avec Loulou, je cours comme un garçon; si je récite
MADAME PUSTER 73
V Histoire de CÉglise, que me fait apprendre le R. P. Supérieur, et qui m'ennuie ! je bégaye comme un garçon ; si j'écris, je barbouille comme un garçon; si je mange, j'avale comme un garçon... A la fin !
— A la fin, cette comparaison...
— ...M'exaspère, et je te promets bien qu'à la première occasion...
— Tu partiras en guerre.
— Parbleu !
— Contre ta mère?
Elle demeura muette.
— J'étais sûr que tu n'oserais pas...
— Il est possible, en effet, que je n'aie pas le courage de me révolter contre maman; mais contre toi, c'est autre chose,..
Une voix claire retentit à la porte de la chambre des Tapisseries :
— David, monsieur le baron est-il levé? Madeleine sauta d'un élan vers le tabouret^ près du
pupitre, et se mit à écrire fiévreusement. M™® Fuster entra.
— Quoi I la fenêtre ouverte I se récria-t-elle.
— C'est l'été de la Saint-Martin, murmura le malade.
— Non! non!... Alors, vous avez été paresseux, ce matin comme hier? demanda-t-elle, s'asseyant au chevet du lit, après avoir fermé la fenêtre.
— Un moment, j'ai pensé à essayer mes forces; puis ce grand air, que j'ai respiré avec trop d'avidité, m'a grisé pour ainsi dire, et j'ai dormi délicieusement. Je dormirais encore si Madeleine...
— Ne vous avait réveillé... Ah f la mauvaise enfant I
— Ne la blâmez pas. J'ai éprouvé tant de plaisir à babiller avec elle !
— Babiller, c'est le mot. Elle ne cause pas, elle babille comme une pie.
. — Mais, maman... hasarda Madeleine.
— Plaît-il, mademoiselle?... Avez-vous fini votre rédaction, au moins?
— Non, mamaa. C'est si long, si long !
— Puis, je lui ai volé plus d'une heure, moi, interrompit le général.
— Cette enfant me désole, mon ami, et, avec son ignorance, la triste éducation qu*on lui a faite à Saint-Denis, elle va devenir pour nous un terrible embarras. Je m'entretenais d'elle avec le R. P. Supérieur...
^ Vous avez vu le R. P. Supérieur déjà, ce matin?
^ A propori, vous savez, la maison de la rue Saint- Séverin dont je vous ai parlé?
*— La rue Saint-Séverin ?
—^ La maison des Sœurs du Jugement-Dernier, fondée par le R, P. Supérieur dans le quartier populeux de la place Mauberl?
-^ Aht oui... Eh bien?
— Elle réussit au delà de toute espérance. Ces bonnes Sœurs vont veiller les malades, les soigner, les convertir... C'est admirable 1 Le R. P. Supérieur croit que, très prochainement, il faudra installer là deux ou trois religieuses de plus pour s'occuper des enfants de nos pauvres. Non s aurons notre orphelinat.
— lyotre orphelinat!... Vous êtes donc pour quelque ehose dans la fondation de cette maison?
— Est-ce que cela vous contrarierait, si j*y étais pour beaucoup?
— Pouvez- vous le penser !
— Vous ne l'avez pas oublié sans doute : mon père vit tout d'abord un obstacle à notre mariage dans votre fortune, et, s'il consentit à vous donner sa fille, ce fut par la pensée que vos richesses la mettraient à même de faire du bien. •
— Vous me rappelez un de mes plus chers souvenirs... Faites du bien, ma bonne Thérèse. Toutefois, surveil'îz votre charité et tâchez qu'elle ne vous entraine ; is trop loin.
— Qu'entendez- vous par là ?
— Rien qui doive vous offenser, ma chère. Seulement, vous êtes une sainte, et je ne voudrais pas que v^tie
MADAME FUSTBR 75
sainteté vous amenât à confondre la terre, où l'on vit de. pain qui coûte de Fàrgent, avec le ciel, où Ton vit de grâce qui ne coûte rien.
— Alors, s'il me prenait fantaisie de me dépouiller pour vêtir les pauvres, ces membres vivants de Jésus^ Christ, vous en seriez désolé?
— J'en serais effectivement désolé,
— Me direz-vous pourquoi?
— Assurément, ce n'est pas pour moi, ma sublime Thérèse. Estrce que j'ai des besoins, moil Je n'en ai qu'un, celui de vous voir heureuse, de vous obéir sur un signe... Mais j'ai une fille...
— Cette enfant?
— Oui, cette enfant, Madeleine Fuster, votre fille.
— Puisque vous me mettez sur son chapitre, nous parlerons d'elle, si vous le voulez bien.
— Je vous écoute.
Madeleine, qui suffoquait, dont les pieds labouraient le tapis avec rage, rejeta sa plume, lança, comme un chiffon, son cahier au fond du pupitre, dont le couvercle retomba bruyamment, et se leva.
— Que signifie ce vacarme, mademoiselle, et où allez- vous, je vous prie? lui demanda sa mère.
— Je descends.
— Vous avez donc terminé vos devoirs?
— ^ Oui, madame.
— Madame ! ^'écria Fuster.
— Galmez-vous, mon ami. C'est une convention passée entre mademoiselle et moi. 11 ne lui est permis de m'appeler maman que lorsque je suis contente d'elle, et elle devine que je suis loin d'être satisfaite. — Montrez-moi votre travail, mademoiselle.
Madeleine produisit deux pages maculées d'encre, d'une écriture microscopique.
— Mais ce n'est pas lisible, ce grimoire, dit M™« Fuster irritée... Voilà toute l'histoire delà Troisième Persécution?
— Oui, de la Troisième Persécution, sous Trajan.
— Et vous oserez présenter ces feuillets au R. P. Su-
périeur, qui daigne vous consacrer, chaque jour, quelques minutes de son temps si précieux?
— Il faudra bien que je les lui présente.
— Je veux vous épargner cette honte.
Elle déchira les pages en mille morceaux. La jeune fille s^clança vers la porte et prit son vol.
Fuster, harassé, ferma les yeux. Il ne vit pas d'autre moyen d'échapper à une scène violente que de [feindre le sommeil. Une fois isolé dans cette nuit volontaire, il fît des réflexions douloureuses. Il devenait évideiil pour lui que sa femme n'aimait pas Madeleine, qu'elle détestait cet être délicat, folâtre, pétri de toutes les grâces, de tous les charmes. De quel ton dur elle lui parlait! Lui, capable de gâteries, de faiblesses sans fin, ne comprenait guère que Tâme chrétienne de Thérèse se fût laissé gagner à des sentiments qui lui semblaient monstrueux. Allons, Madeleine, comme lui, tomberait victime d'un Dieu cruel etjaloux!... A cette pensée, le généra l^ prêt à commencer la lutte pour défendre son enfant^ ouvrit les yeux.
— Mon.ami..., lui dit la baronne avec douceur.
Il baissa les paupières de nouveau et ne répondit pas. Chose incroyable, quand on songe à la longue série d'infortunes qui avait accompagné son mariage, il ne pouvait entendre la voix de sa femme sans en être troublé. Cette voix, parcourant toutes les notes du clavier, si elle n'avait aucune peine à lancer le son tranchant et bref de l'ironie, savait aussi trouver les vibrations émues de Tamour. Après un mouvement d'énergie pour arracher sa fille à une destinée qu'il devinait déjà pitoyable, Fuster, ramené à des inquiétudes où il se complaisait à attacher nous ne savons quel espoir d'inavouables jouissances, sentit mollir ses résolutions. Il pensa qu'il s'exagérait singulièrement les choses. Non, Madeleine n'était point malheureuse. Si la mère se montrait sévère, trop sévère quelquefois, c'est qu'en eff'et l'enfant, d'un caractère volontaire, avait besoin d'être réprimée.
Tandis que tant dldées disparates bouleversaient et rassérénaient tour à tour le général, la baronne, assise à son chevet, s'abandonnait à une méditation dont Tobjet précis la captivait tout entière. Elle, comme son mari, se préoccupait de Madeleine, avec cette différence pourtant que ses préoccupations, au lieu de se volatiliser en des colères impuissantes, des espérances éternellement déçues, avaient un but marqué vers lequel elles tendaient inflexiblement. Ce but était l'éducation de sa fille, dont il fallait à tout prix s'occuper. Puisque Madeleine se montrait bizarre, indisciplinée, capricieuse, futile, c'était que les Dames de Saint-Denis avaient négligé leur devoir. Si, dès les premiers jours, on s'était appliqué à mater ce caractère violent dans sa légèreté, plein de révoltes brusques, impatient de toute règle, elle n'aurait pas à déplorer les égarements étranges où elle voyait se perdre son enfant. Pourquoi, à force de compression, de rigueur, n'avait-on pas fait rentrer les angles saillants de cette nature indomptable, ductile alors et malléable, si difficile à plier aujourd'hui?
Avec tous ceux à qui les accablantes amertumes de la vie ont enseigné le mépris de la misérable humanité, M"® Fuster croyait à la force comme moyen supérieur, décisif, d'éducation. Chez elle, pourtant, cette idée ne naissait pas des dures leçons de l'expérience; elle était la résultante de tout son être moral, imbibé dès le berceau aux théories absolutistes de la religion. A la baronne, l'homme, qui a désobéi à Dieu, apparaissait ainsi qu'un assemblage de mauvais penchants, une lèpre vivante marchant dans la bassesse et dans la honte du péchaoriginel. Cette conviction de l'intime abjection humaine avait à ce point pénétré l'âme, les nerfs, le sang de l^me Fuster, qu'elle rayonnait de sa personne à toute heure et à propos de tout. Ce n'était pas de sens délibéré qu'elle prêchait, sermonnait, prédiquait; c'était d'instinct, naïvement, poussée par ce besoin irrésistible qu'ont les idées religieuses de se répandre pour enrôler des prosélytes, préparer dea élus.
78 MADAME FUâTER
Cependant, elle ne désespérait pas de réduire la foule des démons à laquelle elle jugeait sa fille en proie. Lès désobéissances continuelles de Madeleine, ses étourderies, sa paresse, tout cela, c'était le mal, c'était le péché originel sans cesse renaissant. Si, par un effort suprême, • elle parvenait à éveiller en l'âme de son enfant les sentiments pieux dont Dieu n'avait pas manqué d'y déposer le germe, son enfant serait sauvée. Depuis le commencement des vacances, elle s'était employée avec zèle à cette œuvre sacrée, sans grand résultat, il faut le reconnaître. Mais aujourd'hui, secondée par le R. P. Supérieur, elle attendait ce miracle de son éloquence, de sa sagesse, de sa sainteté. Puis elle caressait encore cette, pensée : qui sait si, la conversion de Madeleine obtenue de Dieu, elle n'obtiendrait pas de son mari que leur enfant achevât ses études au couvent du Sacré-Cœur? Exaltée par le sentiment d'une victoire certaine, M™« Puster se sentit ' touchée de tout le bien qu'il lui était permis de faire aux siens, de tout celui qu'elle espérait réaliser encore, et arrêta sur le général endormi des regards voilés de mélancolie.
— Il est bon, murmura-t-elle.
Puis elle balbutia :
. — Gomme nous allons nous aimer en Dieu f La porte de la chambre des Tapisseries s'entfebâilla. David s'avança sur la pointe des pieds.
— M. le R. P. Phalippou attend madame la baronne dans le petit salon.
— Je descends... Vous, veillez sur votre maître. Le vieux soldat eut un signe de tête affirmatif.
VIÏI
L'ancien cavalier du 4« dragons ne portait pas la livrée aux armes des Fuster écartelées de celle des Trémière de la Sylve. — t J'aurais honte d'estampiller un ^Idat de
\rmr^iSr'-^ X
cette valeur » , avait répondu le général à safemme, entichée dlmposer le iiième uniforme bleu, relevé de parements jaunes, à tous ses gens. David était vêtu d'une veste longuB de drap noir, d'un gilet montant de môme étoffe, d'un pantalon de sergette vert-bouteille. Quant à Tallure, lui seul marchait de ce pas fier et crâne, où un léger dandinement dénonçait lé dragon. Du reste, droit et fixe comme un I.
La baronne avait quitté la chambre des Tapisseries sans en refermer la porte; David la poussa, puis alla s'asseoir sur une chaise devant la grande fenêtre, qu'il entr'ouvrit avec précaution. De là, il lui était permis de temps à autre de plonger un regard dans le jïirdin de l'hêtel, où Madeleine jouait au cerceau avec Loulou,, qui la suivait comme un petit chien.
— Pas comme ça ! criait la jeune fille.
Et, prenant la menotte du baby, elle affermissait, entre ses doigts menus comme des fils, le bâton qui devait pousser le cerceau.
— Essaie encore, lui disait-elle.
Louise frappait un coup*
— Maladroite 1 maladroite! lui répétait Madeleine. Tiens! je ne veux plus jouer avec toi.
L'enfant pleura. David se leva et se faufila sur le balcon. Mais déjà Loulou, que Madeleine portait dans ses bras, était consolée.
— C'est gentil de pleurer, quand votre marraine s'amuse avec vous, lui disait la jeune fille.
Baissant et relevant tour à tour sa blonde tête ébouriffée, avec la grâce d'un oiseau picorant un. fruit, elle baisait les joues roses du baby. Et Loulou de rire gentiment.
— Ma...rraine, bégaya-t-elle.
— Eh bien, mauvaise, est-ce que je m'appeDe ainsi? ' — Le cerceau ! balbutia-t-elle.
— Lorsque tu m'auras appelée autrement. Gomment m'appelle-t-on à Saint-Denis?
— Denis?.,. Le cerceau I... le cerceau!...
— Tu ne l'auras pas... On m'appelle?
— Tite mère,
— A la bonne heure.
Comme Loulou, cahin-caha, se disposait à prendre son élan à travers les allées, le grincement d une espagnolette se fit entendre. Le dragon, attentif, pencha la tête. La baronne et Phalippou descendaient le perron du jardin.
— Mademoiselle ! appela M"»« Fuster.
La jeune fille, penaude, marcha vers sa mère.
— C'est ainsi que vous repassez votre Histoire Sainte!, . . La savez-vous ?
— Je le pense, madame.
— Nous allons nous en convaincre, intervint le moine d'un ton sévère. — Emportez cette mioche I ajouta-t-il, s'adressant à la sœur Bernardine, qui marchait dans son ombre.
— Sacré Jésuite ! grommela David.
— Eh bien! à qui en as-tu, toi? lui demanda Fuster.
— Comment, mon général I...
— Parbleu, ne te gène pasi... Tu traites gentiment mes amis.
— Vos amis, mon général!... Je ne savais pas que M. le R. P. Phalippou fût votre ami, quoi !
— N'est-il pas l'ami de ma femme, imbécile?
— Vous aimez donc les cagots, à présent, mon général?
— Il le faut bien, puisqu'on m'a converti.
— La bonne farce I
Il pouffa dans sa moustache.
— La farce n'a pas été gaie toujours, articula Fuster.
— Pour ça, je le croîs, mon général. Comme je vous ai vu souffrir I... Quand je vous entendais vous plaindre, j'aurais préféré recevoir trente- cinq millions de pointes dans le dos... Tonnerre ! si quelqu'un m'avait embêté !...
— Mais personne ne Vembêtait, je suppose ?
— Pardon, mon général.
— Qui osait?,.*
— Vous, sapristi! vous... Ce n'était pas drôle d'être sûr et certain que, d'un moment à l'autre, vous pouviez descendre la garde...
— Et qu'il te faudrait faire ton paquet?
— Vous croyez donc que je pensais à moi, quand vous battiez de l'aile dans ce coin ? s'écria-t-il avec une sourde colère. Par ma foi, mon général, je ne m'attendais pas à ça de vous... Nom de Dieu I
Il porta sa main crispée à sa tête et s'arracha une touffe de cheveux gris.
— David ! dit simplement Fuster.
— Voulez- vous savoir à qui je pensais, mon général ?... Je pensais à M"® Madeleine.
— A ma fille?
— Elle n'est déjà pas si heureuse de votre vivant!... Qu'aurait-ce été, si on vous avait emballé pour l'autre monde?... Enfin, il lui serait resté M. Nadalewski...
— Et toi.
— Moi!
Ce fut un cri.
— Moi, je ne suis qu'un domestique, reprit-il.
— Toi, tu es un honnête et vaillant soldat qui a suivi son général dans sa retraite. Tu n'es pas à mon service ici, tu es au service.
— Merci, mon général, merci tout de même.
Après un long silence, Fuster, du bout de ses doigts, toucha le ruban jaune qui décorait la boutonnière de David.
— Si le mal m'emportait, lui dit-il, non sans quelque solennité, ce chiffon te confère le droit de te joindre à mon ami Stéphane pour veiller sur ma fille et la défendre au besoin. Cette médaille, tu Ja méritas pour m'avoir sauvé la vie ; elle te donne, dans ma famiJle, un rang qu'à l'avenir personne ne te contestera, pas plus ma femme que mon enfant.
— Je sais que madame la baronne est la bonté même.
— Bonne!... Elle est bonne à ce point que, tout à l'heure, je lui reprochais d'en prendre trop à son aise
avec notre fortune, et, pour vêtir les pauvres, de nous dépoli m er un peu tous^
— Si ce n'était qu'elle 1 Mais il y a M. le R. P. Phalippou,
— Un excellent homme, occupé, lui ausï^i, d'œuvres cLari Subies.,.
— Gela n'empêche pas qu'une fois établi dans l'hôtel, avant de songer aux autres,il a commencé par se requinquer ki-même. Quelle misère, quand il vint ici, dans les temps t Sa soutane avait plus de taches que mon tablier de loi'geron, et son chapeau rougeâtre était ras et pelé comme un vieux sou. Par exemple, il n'y avait rien adiré de sa politesse. Dès son entrée dans la cour, il se pliait en deux et s'avançait ainsi courbé jusqu'aux colonnes du perron* Moi, je ne m'en cache pas, je voyais ce petit honinie avec plaisir, et, les jours même où madame la baronne avait la migraine, je m'arrangeais pour qu'il pût Ini parler... Une fois, comme Rosalie toussait, aux premiers mois de l'hiver, il voulut la guérir et me demanda de le suivre jusqu'au couvent du Jugement- Dernier, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont. Il devait me donner une tisane excellente, que fabrique le R. P. Ganitrot. En voilà un bon vivant !... J'y allai. Quelle baraque, mon général I Une allée étroite, où des plâtras se détachaient partout des murailles ; puis un jardinet aussi grand que la main, au milieu duquel était bâtie une petite chapelle en planches de sapin, avec une clochette grosse comme une prune. Deux ou trois curés, aussi pauvrement ïiipp^s que M. le R. P; Phalippou, allaient et venaient dans rhumidité, car il faisait un coquin de brouillard, ce joiir-là!...
— Et la tisane ?
— Pour mauvaise, elle ne l'était point. Mais elle passa comme une lettre à la poste, et le rhume, que ma pauvre femme tient depuis ses couches, resta... Quand je sus le chemin du couvent du Jugement-Dernier, il ne se passa gLièje de semaine que madame la baronne ne m'y envoyât, tan LUI chargé de paquets, que dans la matinée on avait
apportés ici, soit du Bon-Marché, soit du Petit-Saint- Thomas, tantôt avec une lettre seulement que je devais remettre en mains propres à M. le R. P. Phalippou...
— Des lettres?
— Attention au commandement, mon général... Un soir, M. le R. P. Phalippou, sans y penser, décacheta devant moi une de ces lettres, et j*en vis sortir plusieurs billets de banque...
Un coup sec retentit à la porte de la chambre des Tapisseries. David, désarçonné, regarda son maître.
— Ouvre, lui dit celui-ci.
— Et si c'est M. le R. P. Phalippou, faudra-t-il le laisser entrer?
— Certainement.
— Alors, vous n'aurez pas la fin de l'aventure? -r- Un peu plus tard... -
Un second coup se fit entendre. Le dragon, grommelant entre les dents ce mot qui lui était cher : Jésuite ! se leva et ouvrit la porte. Le Supérieur du Jugement- Dernier parut. Il se dirigea vers Puster et s'informa de sa santé.
-^ Je vous remercie, répondit le malade ; je vais de mieux en mieux, et demain je compte essayer de me remettre debout.
-r- Quand je vous disais que la grâce divine opérerait !
Il prit un siège et s'assit. David se rapprocha du lit à son tour.
— Faut-il s'occuper de votre dîner, mon général? demanda-t-il.
— Ferme la fenêtre et préviens Tarabel de se tenir sous les armes. Je sonnerai. — Quel homme I articula-t-il, suivant des yeux son serviteur qui s'en allait.
— S'il avait un peu de religion, insinua le moine, David serait un homme parfait.
— Quel cœur !
— C'est vrainient dommage que ce cœur refuse de connaître Dieu.
— Vous avez donc essayé de convertir mon soldat ?
— Depuis trois ans, il n'est rien que je n'aie tenté dans ce but.
— Et vous n'avez obtenu aucun résultat ? Vous avez le droit d'en vouloir à David.
— Lui en vouloir! Pourquoi lui en voudrais-je?... Général, la religion plane bien au-dessus de nos misères humaines. Elle seule a le droit d'indulgence et de dédain, car elle est plus grande que tout ce qui est.
— Avouez que vous êtes venu plus facilement à bout de moi.
— S'il m'a été si commode de vous conquérir à Dieu, c'est que, chez vous, tout avait de longue main préparé ma conquête : votre instruction très vaste, votre caractère droit et noble, toute votre vie offerte en holocauste à l'idée simple et grande de la patrie d'ici-bas, laquelle est l'image imparfaite de la patrie d'en haut.
— D'après vous, il serait alors plus aisé d'amener aux pratiques religieuses les gens instruits, vivant dans un milieu social supérieur, que ceux qui ont été privés de toute culture intellectuelle et dont l'existence se passe dans les soucis du travail et de la pauvreté?
— Pas plus aisé peut-être, mais plus profitable. Il se peut, en effet, que les masses ignorantes se laissent plus vite entraîner, quand l'orateur est chaud, coloré, enthousiaste. Mais il arrive généralement que si, dans votre foule de simples, il ne se trouve pas des hommes que leur cerveau, éclairé par l'étude, a mieux disposés à recevoir, à comprendre votre parole, vous avez semé sur la pierre, et le champ ne portera pas de moisson. C'est à ces esprits clairsemés , à ces soutiens , comme les appelait saint François-Xavier, que l'apôtre des Indes confiait le devoir de maintenir les néophytes dans la foi. Ces aides manquaient-ils, il avait eu beau administrer le baptême à des milliers de créatures humaines momentanément illuminées. Tenu de se séparer des convertis pour aller plus loin, il les retrouvait le plus souvent, au retour, replongés dans leur idolâtrie. Savez-vous quels sont les endroits de la Chine demeurés fidèles au catho-
licisme? Ceux dont nous sommes parvenus à conquérir les mandarins. Général, c'est à Tintelligence que Dieu accorde les triomphes certains et définitifs.
— Je prends ma part des choses fort élevées que vous me dites là, Révérend Père, et je ne me sens point humilié de passer du coup mandarin. Il ne faudrait pas cependant trop compter sur moi pour battre en brèche l'indifférence religieuse de David.
— Ne dites pas un mot à David, général; continuez seulement à vous montrer bon et fervent catholique, ainsi que vous l'avez promis.
— Vous croyez donc que mon exemple?...
— L'exemple est plus éloquent que toute parole.
— ;J1 me semble pourtant que l'exemple de ma femme n'a guère opéré sur mon dragon.
— Trouvez-vous qu'il n'ait profité à personne ici? Cette question embarrassa Fuster. Le moine leva les
yeux sur lui, et le pénétra d'un de ces regards vifs, intenses de pensées, qui, la conversation s'échauffant, jaillissaient comme à son insu de ses prunelles enflammées.
— Général, lui dit-il, quand, accablé de maux, sondant le néant de la vie, vous avez appelé Dieu à votre aide, l'exemple que vous donnait 'madame la baronne depuis des années trouva sa récompense et sa sanction.
— Je conviens, en effet, que c'est pour ma femme que je me suis converti.
— Je ne comprends pas.
— Mon Révérend Père, ceci est le complément de ma confession. Tiraillé par d'horribles souffrances, troublé par l'idée de la séparation dernière, je ne pus que vous avouer certaines peccadilles sans importance. Mes maitresses, c'était le gros paquet. Souvenez- vous-en, du reste, tout le temps que dura cet entretien suprême, ne trouvant presque rien à vous dire, je me contentai de répondre à vos questions. Aujourd'hui, avec de vagues symptômes de rétablissement, je rentre en la pleine possession de moi-même, et j'aurais honte de vous cacher désormais l'énorme, le monstrueux péché...
— Parlez, mon fils.
— Mon Révérend Père, à mon lit de mort, je vous ai reim avec satisfaction. Je veux être loyal pourtant : (]ïmnd je vous demandai, ce n'était pas le prêtre que j'appelais, c'était l'ami, l'ami de ma femme, l'ami de mon enfant, l'ami de ma maison.
— Mais alors, si je pénètre le fond de votre pensée, votre communion a été une communion sacrilège 1 s'écrial-il avec épouvante.
— N'exagérons rien, monsieur Tabbé.
— Sans doute, M. Nadalewski...
— Veuillez me permettre, puisque vous voilà de nouveau mon confesseur, de vous amener plus avant dans ma situation intime. Vous connaissez M. Nadalewski ; les éludes, les observations de sa vie l'ont poussé plus d'une fub à des attaques contre l'Église que je regrette. C'est vous prévenir tout de suite que je ne partage aucunement ses opinions. Je vous avouerai même, si cela doit arranger mes affaires, qu'il m'est arrivé de les combattre, et avec quelque opiniâtreté. Malgré des luttes, dont l'amitié tempérait singulièrement la violence, cela veut-il dire qu'en retournant de Bordeaux, je fusse dans des dispositions à m'approcher des sacrements ?^I1 me répugnerait de vous le laisser croire... Mon Révérend Père, si vous êtes venu, si Je me suis confessé, si j'ai communié, c'est uniquement que ma femme désirait tout cela.
— Donc, vous ne pensiez pas à vous-même, à Dieu?
— Ni à moi, ni à Dieu ; à elle seulement.
— Mon fils, cette désertion de votre être moral, à une mmate si capitale poui' la sanctification de votre âme, constitue une véritable impiété.
— J'en suis coupable.
— Est-ce volontairement que vous vous êtes ainsi abstrait des préoccupations saintes qui auraient dû vous remplir l'esprit, ou bien vos souffrances ne vpus pefmettaient-elles pas le recueillement réclamé par la cérémonie ?
— Mes souffrances, fort apaisées, laissaient toute liberté ii mon entendement, et c'est de mon entière volonté que.
durant votre instruction, je ne voyais que Thérèse, je ne pensais qu'à Thérèse, je ne m'occupais que de Thérèse. Le Supérieur du Jugement- Dernier, ses deux mains passées dans les manches de son ample habit monastique, gardait l'attitude de la méditation.
— Les confidences qui sont tombées de ma bouche, poursuivit Puster, sont le triste témoignage de ma faiblesse. Qu'y faire ? Il n'est permis à personne de sortir de la nature humaine, et le général qui a commandé des armées n'en est pas moins bâti avec les nerfs et les os que le Créateur tira du limon de la terre et laissa sujets à toutes les défaillances, à toutes les infirmités. En dépit des vicissitudes d'une union qui ne me donna pas les joies espérées, j'aime ma femme. Privé des satisfactions légitimes du mariage, j'ai pu méconnaître mes devoirs d époux. Mais l'épouse, bien qu'attirée plus haut quand je tombais si bas, ne fut peut-être pas, elle aussi, sans reproche. Je n'admettrai jamais qu'il soit entré dans les vues de Dieu de lier deux êtres l'un à l'autre pour qu'ils aient le droit de se délier, même en son nom.
— Mon fils i...
— Vous, qu'une faveur supérieure a préservé des morsures de la femme, vous ne comprenez pas la frénésie d'amour où me jeta la privation de l'être aimé.
Phalippou se mit debout.
— Mon fils, dit-il gravement, si, par un effet de la grâce divine, j'ai été préservé de la femme, il n'entrait pas dans les plans de Dieu de me préserver de la connaissance entière de sa créature, de l'homme et de la femme soumis au péché. J'ai quarante-cinq ans à peine; mais les réflexions d'une longue solitude, les rudes travaux du tribunal de la pénitence, des lectures sévères ont vite mûri mon esprit. Tout ce que vous venez de me dire, je l'ai entendu, et tout ce que, par une pudeur dont on ne réussit jamais à se dépouiller complètement, même dans la sincérité la plus absolue, vous avez jugé à propos de me cacher, je l'ai pénétré. Yotre femme mérite le culte que vous lui avez voué. C'est par ce culte, quel-
que enchevêtré qu'il soit de motifs humains, que vous vaincrez. Sans parler de Tâge, qui va imposer le calme aux impétuosités de votre sang, Tisolement pieux où vous êtes, les conseils qui vous viendront d'une bouche chérie vous dégageront à jamais des liens de la chair.
— Hélas ! mon Révérend Père, vous me dites que vous m'avez entendu; je crains que vous ne m'ayez pas compris. Vous autres prêtres, vous parlez éternellement delà chair; entre un homme et une femme, vous ne voyez que la chair...
— Les appétits de la chair tiennent aux fondements de la nature humaine, et peut-être plus qu'un autre, mon fils, vous trouvez-vous à la merci des âpres désirs qu'ils suscitent.
— Me prenez-vous pour un maniaque ou pour un foui s'écria Fuster avec fureur. Quoi! lorsque je manifeste la volonté de rentrer avec ma femme en l'intimité du mariage, vous vous imaginez que c'est uniquement pour revendiquer certains droits imprescriptibles du
.mari!
— Général...
— Croyez-vous par hasard, monsieur, qu'en vous montrant à nu mon cœur torturé de mille angoisses, j'oublie mes cinquante-cinq ans, ma tête ravagée par la guerre et par la douleur, mes membres où réside la paralysie I Vous et votre Dieu, vous vous êtes emparés de ma femme, vous me l'avez ravie ; et si, vous l'ayant laissée de longues années, je vous la redemande enfin, ce n'est pas pour en faire le jouet de toutes les impuretés où s'est arrêtée votre pensée, mais pour l'aimer par ma soumission et par mon respect. Je suis un vieillard abandonné de tous dans sa propre maison. C'est horrible! On fait le désert autour de moi, sous prétexte d'établir ici le royaume de Jésus- Christ. Je ne veux pas de ce royaume desséché, aride, m'entendez-vous? et malgré la honteuse faiblesse où vous m'avez entraîné...
— Général, la faiblesse où vous êtes tombé, puisqu'il
HÀDÂME FUSTER 89
VOUS plaît d'appeler faiblesse ce que j'appelle courage, est née de vous-même...
La porte de la chambre grinça, et dans l'entrebâillement passa la tête curieuse de David.
— Entre, toi, lui dit Fuster, qui s'était soulevé sur son séant, les bras et la poitrine nus. — J'avais tort, mon Révérend Père, de me croire abandonné : j'ai mon soldat qui vient de me préparer la soupe.
Le Supérieur du Jugement-Dernier demeurait fixe, regardant le général avec cette pitié hautaine où se complaisent les gens fermement convaincus. Ceux qui se croient en possession de la vérité ont de ces attitudes impitoyables. Enfin, le moine fit une légère inclination de tête et se retira.
— Ah! s'il ne fallait qu'un poignet robuste pour jeter cette prêtraille hors de la maison! grommela David.
— Puisqu'il est parti.
— Gomme un chat après un mauvais coup, avec des pas de velours... Et l'appétit, mon général?
— - Penh I
— Vous savez, mon général, pas de bêtises. Vous ne pouvez pourtant pas demeurer au lit pour l'éternité.
— Où serais-je mieux qu'entre les draps?
— Avec les autres, pardi î
— Les autres?
— On ne pense donc plus à l'armée ?
— L'armée I
— Dieu de Dieu! moi je pense toujours à mon régiment. La vie était si bonne avec les camarades!... Nous en parlions encore l'autre jour. Kraft et moi, en sifflant une bouteille chez la mère Bernard... Vous souvenezvous d'Inkermann? Tonnerre ! quelle fricassée de Russes!
Tarabel déposa un plateau sur le guéridon et disparut.
— Alors, c'est toujours du filet? dit Fuster.
— Pour le coup, vous êtes bien malheureux, mon général : du filet, du vieux bordeaux, puis, pour finir, un verre de sherry!... Aimeriez- vous mieux revenir à la viande crue délayée dans du malaga? Puisqu'il vous faut
des toniques^ voyons, çomnie dit ce farceur de R. P. Ga nitrot.
David servait le général, qui s'était mis à manger indolemment.
— Où as-tu pris que le R. P, Ganitrot fût un farceur? demanda-t-il. .
— Tiens I et sa tisane pour Rosalie...
— Si sa tisane n'a rien fait à ta femme, sa pommade a guéri mon genou.
— Vous croyez ça, vous, mon général?
— Regarde donc!
• D'un mouvement emporté, il venait de rejeter les couvertures et de mettre à nu son genou gauche.
— Miséricorde! mon général, que je suis contentl Un genou qui était plus gros qu'une enclume I.
— Voilà.
— Et les os ne vous font pas mal?
— Rien... M. Guibal était d'avis d'immobiliser le membre avec un appareil. Je l'aurais écouté, que je serais boiteux aujourd'hui.
— J'aurais bien voulu voir ça !
— Tu l'aurais vu, ça, si lé R. P. Ganitrot ne se fût trouvé là pour masser mon genou, l'assouplir avec sa pommade.
— Et M. Nadalewski qui contait que c'étaient les vésicatoires de M. Guibal qui vous avaient tiré d'affaire f
— ^G'est la pommade... Je t'engage donc, quand tu rencontreras ces messieurs du Jugement -Dernier, de te montrer, envers eux tous, plein de politesse...
— Puisque ce sont eux qui vous ont arrangé les mem bres... Suffit.
— Mon sherry !
David, un peu étourdi des reproches discrets du général, atteignit une bouteille large à la base, mince au goulot, et versa le vin d'Espagne. Puster but. Puis, d'un geste empreint d'une cordialité brusque, tendant son verre au soldat :
-^Atoi!
— A moi? balbutia David, reculant.
— Le sherry n'est pas du vin de troupier, mais il n'en vaut pas moins pour ça. Allons^ à ma santé, mon vieux camarade... comme à l'armée, quand on se passe la gourde.
Le tapis absorba plus d'une goutte de la liqueur dorée, car, en la versant, les mains du dragon tremblaient. Il avala le vin sans en sentir le goût.
— Maintenant, lui dit Fuster, tu vas m'achever l'histoire duR. P. Phalippou... Donc, de temps à autre, tu portais des lettres dans la rue Neuve-Saint-Étienne-du- Mont?
— Et je vous réponds, mon général, que, moyennant ces lettres, nos conscrits du Jugement-Dernier changèrent bientôt de mine... Vous connaissez le R. P. Canitrot? En a-t-il une tête, grosse comme une lune ronde ! Si vous l'aviez vu à cette époque!... Et M. le R. P. Phalippou, aussi petit, aussi dur qu'une noisette, croyezr vous qu'il eût cette face tranquille et reposée?...- Par exemple, pour le R. P. Barandon, il n'a pas changé, lui, et rien n'a fait à sa maigreur. — J'ai connu au régiment un homme du nom de Kraft... Mais diable! je vous ai parlé de mon ami Kraft. Justement, il est de votre pays, de l'Alsace. Je vous avouerai même, en passant, qu'il vit avec une maîtresse qui s'appelle Gruchette...
— David !
— Eh bien I ce gaillard-là vous aurait englouti l'ordinaire d'un régiment à lui tout seul sans qu'il y parût...
— Laissons Kraft... Après?
— Après, toute l'escouade déménagea et vint habiter la rue Oudinot. Pour le coup, ayant changé de visage, ce fut le tour.de changer d'habit. D'un jour à l'autre, les chapeaux crasseux disparurent, les soutanes tachées qui riaient aux coutures s'en allèrent on ne sait où et, petit à petit, nos pauvres gens du Jugement-Dernier se trouvèrent luisants comme des mousquetons au râtelier. Moi, naturellement, je pensais bien que madame la baronne avait fait le miracle. Néanmoins cela, je n'en soufflais .tiiot à personne, pas même au vieux papa Tarabel de.
la cuisine,, qui enrageait assez comme ça sur ses fourneaux...
— Pourquoi Tarabel se permettait-il d'enrager?
— Parbleu ! parce qu'il lui semblait que M. le R. P. Phalippou gouvernait trop en votre absence.
— Le R. P. Phalippou le commandait donc?
— Et d'un ton qui n'admettait pas de réplique. En voilà un poulain qui n'est pas commode à. brider I... Dans le Tait, madame la baronne permettant cela, Tarabel ne se serait pas gendarmé contre. Mais ce qui le mettait hors du fourreau, c'était de ne pouvoir pas faire son métier comme il l'entendait... Presque plus de gibier, ni de volaille, ni de pâtisserie dorénavant à l'hôtel Trémière; beaucoup de légumes, d'herbages, de pommes de terre. Vous comprenez si le chef se trouvait humilié!... Ala fin, il n'y tint plus, et madame la baronne lui ayant demandé trois fois de suite des laitues cuites à l'eau, il ne dit rien et servit bravement une douzaine de cailles, mais des cailles ! Je ne vous dis que ça !... Vous entendez la scène. Justement c'était un vendredi. Tout le monde se lève de table: madame la baronne, les Révérends Pères, une volée de Frères et de Sœurs...
— Alors, ces messieurs prenaient leurs repas ici?
— Tarabel sauta le pas...
— Réponds à ma question : ces messieurs et ces dames du Jugement-Dernier prenaient-ils leurs repas ici?
— Pas toujours, mon général, mais le plus souvent possible... Ils venaient prier le bon Dieu, puis demeuraient à dîner. Du reste, je dois vous prévenir que plusieurs Révérends Pères, plusieurs Sœurs et plusieurs Frères habitaient l'hôtel depuis qu'on y avait établi la chapelle, et que ceux-là mangeaient d'ordinaire ici. Ils sont fins, allez, ces Jésuites!... D'abord, comme .on se touchait trop les coudes rue Oudinot, et que la bande, bien nourrie, bien habillée, augmentait à vue d'œil, M. le R. P. Phalippou demanda à madame la baronne de la place pour loger deux Frères... Deux, bon... Mais bientôt il en parut deux autres, puis des Sœurs, puis enfin le R. P. Ba-
randon, qu'on appelle Assesseur ^ je ne sais pas pourquoi, avec de nouvelles recrues... Au bout d'un an, l'hôtel Trémière n'avait plus une pièce où l'on ne rencontrât le Jugement-Dernier, une fenêtre où Ton ne vît le Jugement-Dernier... Il va sans dire qu'à part moi, qui me cramponnais à la caserne où vous m'aviez mis en faction, l'arrivée d'une pareille troupe fit déguerpir tous les domestiques de madame la baronne. Ah bien ! oui, des domestiques qui n'allaient pas à la prière du soir et ne récitaient pas le chapelet!... Pourtant mon tour arriva, à la fin des fins, de changer de garnison...
La cloche de frère Évariste remplit l'hôtel de ses éclats retentissants.
— On va donc dire la messe ? demanda Fuster.
— Non, mon général, ce n'est pas la messe, c'est la Bénédiction.
— La bénédiction de quoi?
— Je ne sais pas, mon général. Tous les jeudis, les dévots de la Paroisse du Jugement-Dernier viennent à 1 Bénédiction.
— Au salut, sans doute.
— Si j'étais à votre place, c'est moi qui prierais ces gens-là de me laisser la paix !
— Ils ne me tourmentent guère.
— Êtes- vous bon enfant, mon général! Quoi qu'il en soit, tenez-vous ferme sur les étriers, car ils pourraient bien essayer de vous décoller de la selle, tout bon cavalier que vous êtes.
— Vieille bête!... Donne-moi ce livre et va me chercher une lampe.
Le dragon tendit au général le volume de Jomini et sortit.
Le lendemain fut un grand jour pour Puster : il se leva. Après trois mois d'immobilité, de tortures, il connut enfin la joie de retrouver le mouvement. L'audace de ses premiers pas, il la commit devant sa femme, sa fille, les RR. PP. Phalippou, Ganitrot, Barandon , plusieurs Sœurs et quantité de Frères du Jugement- Dernier. Il n'était pas jusqu'à Rosalie et à Loulou qui, derrière David, ne se fussent faufilées dans la chambre des Tapisseries. Sauf M°»« Puster, qu'un bouleversement profond rendait silencieuse; sauf Madeleine, dont une émotion subite à la vue de son père debout avait pour ainsi dire figé la gaieté enfantine, tous les assistants de cette scène parlaient, se réjouissaient, s'exclamaient d'aise. Le plus joyeux, sans contredit, était Ganitrot. Ce gros bonhomme, pansu, rubicond, dont l'énorme visage disparaissait sous une barbe rude à reflets rougeàtres, à chaque enjambée du général, criait miracle.
— Est-ce possible î est-ce possible ! répétait-il.
— Vous doutiez donc de votre pommade? lui demanda Puster.
— Pas le moins du monde, monsieur le baron ; mais vous étiez si malade I
Puster, précédé du Supérieur du Jugement-Dernier, lequel allait à reculons pour suivre de l'œil les pas du convalescent sur le tapis; entouré de sa femme et de sa fille, la première calme, la seconde palpitante; légèrement soutenu par les RR. PP. Ganitrot et Barandon; enveloppé par les regards anxieux de David, fit deux fois le tour de la vaste chambre des Tapisseries, puis s'arrêta.
— Encore un peu ! lui dit l'insatiable inventeur de la pommade antirhumatismale.
— Non, soupira Puster.
Et il se laissa couler sur une chaise longue.
— Éprouvez-vous une grande fatigue? s'informa Ganitrot.
— Ma fatigue est extrême.
— Nous avons sauvé les articulations, c'est l'important. M. le docteur Guibal vous a prédit cet état de faiblesse, peu inquiétant.
— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur, vous qui avez une santé superbe.
— Je ne me porte pas mal, en effet, dit le corpulent Ganitrot, éclatant de rire.
— J'ai fait, moi, le tour de cette pièce, et le souffle me manque... Je ne me relèverai jamais...
— Mon père, mon père chéri I s'écria Madeleine. Elle tomba devant la chaise longue; puis* se penchant
vers le général, elle Tembrassa.
— Ghère enfant 1 balbutia-t-il.
La jeune fille demeurait la tête appuyée sur les genoux de son père.
— Madeleine 1 intervint la baronne, laquelle, trouvant peu convenable une posture si abandonnée, allongea la main pour saisir l'enfant.
— Laissez-la moi, dit Puster.
— Gependant...
— Je veux la garder ! riposta-t-il, farouche. Il l'enveloppa de ses deux bras.
— Messieurs, dit-il, s'adressant aux prêtres du Jugement-Dernier, le R. P. Ganitrot vient de me rappeler les prévisions de M. le docteur Guibal. Une énorme faiblesse était, paraît-il, inévitable. Je vous prie de me pardonner tous les efi'ets de cette faiblesse...
— Général, interrompit Phalippou, vous rentrerez dans la plénitude de vos forces»
— Qu'en savez- vous?
— Je sais que Dieu...
— Ne parlons pas de Dieu.
. — Je sais que Dieu a promis t la résurrection et la vie^ resurrectzo et vtta^j à qui croit en lui, l'aime et le
prie; or, vous croyez en lui, vous le priez et vous Taimez.
— C'est ma femme qui l'aime.
Ces paroles avaient jailli tout d'une pièce, liées étroitement les unes aux autres de façon à ne former qu'un mot, qui fut un cri. Dans l'abattement d'un premier jour de convalescence, le général mettait à nu sa plaie intérieure, le chancre de jalousie qui le dévorait. Puster était jaloux de Dieu.
Madeleine conservait sa position immobile. Affaissée contre un des pieds de la chaise longue, elle avait incliné la tète, et ses cheveux dénoués coulaient sur les genoux de son père, qui, distraitement, en enroulait les anneaux brillants autour de ses doigts. Le spectacle de cette grande jeune fllle à demi-couchée, encore qu'on la sût folâtre et légère, ne laissait pas d'être un embarras pour les RR. PP. du Jugement-Dernier. Quant à la baronne, en face de Madeleine étalée à l'autre bout de la chaise longue, elle partageait les ennuis des Révérends Pères: ses pudeurs de femme se trouvaient froissées par ce qu'elle jugeait l'abandon de toutes les bienséances, et ses instincts de dévote, si précautionnée en fait de modestie, se révoltaient. Elle trépignait de pieuse colère.
Madeleine releva sa blonde tête lumineuse; son visage était plus pâle que de coutume, et ses traits, où voltigeait encore le sourire ailé de l'enfance, parurent empreints de mélancolie.
— Qu'as-tu? lui demanda son père.
— Et toi, qu'as-tu? riposta-t-elle. Tu sais, si tu étais triste, il faudrait me l'avouer, car je te consolerais.
— Quelle prétention I
— Tu me prends donc pour une sotte, toi aussi?
— Je te prends pour une étourdie au moins.
— Et moi, pour une folle, dit la baronne.
— Et vous. Révérend Père Supérieur? interrogea la jeune fille.
— Moi, je n'ai le droit de vous prendre que pour une mauvaise élève, répondit Phalippou.
— Et toi, là-bas, dans ton coin, qu'est-ce que tu penses de la petite mère?
Pareil à une flèche, son regard rapide alla frapper David en faction à Textrémité de la chambre des Tapisseries.
— Mais, mademoiselle... balbutia le dragon.
— Taisez-vous, David ! interrompit M™'^ Fuster. Madeleine se redressa sur pieds.
— Pourquoi lui imposer silence? dit-elle. Craignezvous, madame, qu'il ne fasse mon éloge, lui?
— Quel caractère indomptable I murmura le R. P. Barandon, happant à la volée Toccasion de placer un mot.
Le général lança à ce moine effilé comme une gaule un coup d'œil qui le traversa d'outre en outre; puis, d'un accent de voix rude :
— David I appela-t-il.
— Mon général?
— Réponds à mademoiselle, puisqu'elle te parle. Astu peur?
— Peur !... Vous me la baillez belle, mon général...
— Mademoiselle te demande ce que tu penses de la petite mère,
— Eh bien I je pense qu'il n'existe pas dans le monde entier une autre personne aussi gentille que Mademoiselle, pardi ! Aussi, mon général, s'il vous faut un conseil...
— Un conseil I se récria la baronne. J'espère que vous dispenserez David de vous honorer de ses conseils.
— Parle, mon vieux, dit Fuster avec bonté.
— Voilà ce que c'est. Mademoiselle n'a pas bien fait ses devoirs hier, et, à ce que raconte Rosalie, M. le R. P. Phalippou, pour la punir, doit l'enfermer au couvent du Sacré-Cœur... Vous comprenez que ça ne nous va pas, à nous autres, que Mademoiselle quitte la maison...
Le Supérieur du Jugement -Dernier quitta son siège et fit un léger signe aux RR. PP. Canitrot et Barandon.
Ceux-ci, par un mouvement où Ton devinait cette obéissance passive qui constitue la principale force des corporations mpnastiques, à leur tour se mirent debout. Les trois religieux s'inclinèrent, puis marchèrent processionnellement vers la porte.
— Comment! messieurs, leur criaPuster, vous entendez éclater une amorce et vous fuyez !
Phalippou demeura fixe.
— Général, riposta-t-il, la bataille ne m'effraye en aucune façon. Seulement, il me conviendrait de connaître l'ennemi. Si c'est contre David que je dois combattre, je n'éprouve aucune honte à lui abandonner la victoire ; si c'est contre vous, je suis prêt à vous la disputer.
Ce langage orgueilleux toucha Fuster.
— Mon Révérend Père, dit-iJ, je vous conjure de rester : c'est moi qui suis l'ennemi. — David, tu peux te retirer.
— Si' je me retirais aussi, moi? demanda Madeleine. Le jeune fille et le soldat se rencontrèrent à la porte
de la chambre des Tapisseries avec Canitrot et Barandon, que le Supérieur du Jugement-Dernier, se jugeant capable d'engager seul la lutte, venait de congédier bravement.
Le général, la baronne, le moine échangèrent un coup d'oeil furtif et se turent. Chacun se recueillait, ramassant ses forces, échafaudant ses arguments, préparant ses armes. De temps à autre, Fuster, à qui son épuisement ne permettait pas une longue concentration morale, échappait à la pensée de la situation présente, et promenait ses yeux au hasard, de la Dernière Communion de saint Jérôme à je ne sais quel portrait obscur de femme — peut-être le portrait de sa mère — appendu non loin de la cheminée. Le plus souvent ses regards s'arrêtaient aux vi-
très de la grande fenêtre donnant sur le jardin. Hier, un suprême adieu du soleil d'automne les pénétrait, les imbibait, les incendiait; aiyourd'hui, le ciel brumeux n'avait pas le moindre sourire de lumière, et le général, suivant les ondes blanchâtres, vaporeuses, qui se déchiraient comme des toisons aux branchages dénudés des arbres, laissait errer ses esprits vagabonds à mille lieues et se disait à lui-même : — « Quel triste jour pour essayer mon premier pas ! »
— Est-il vrai, monsieur, demanda-t-il enfin à Pha-. lippou, que vous ayez menacé ma fille du couvent?
— Gela est vrai, général.
— Ne trouvez-vous pas qu'avant d'épouvanter Madeleine, il eût été convenable de me toucher un mot de vos résolutions?
— Veuillez me permettre de vous faire remarquer, général, qu'en tout ceci il n'y avait aucune résolution arrêtée, et que, lorsque j'ai parlé du Sacré-Cœur à M"® Fuster, je n'ai songé en aucune façon à usurper votre pouvoir paternel. J'eusse développé les motifs qui militent en faveur de mon opinion, et c'est toujours vous qui eussiez décidé en dernier ressort.
— Cette opinion, oserais-je vous demander de me l'exposer clairement?
— Mais, mon ami, intervint la baronne, laquelle, ayant négligé de se concerter avec le Révérend Père, croyait avoir intérêt à gagner du temps, si l'on renvoyait à un autre jour un entretien qui pourrait devenir fatigant pour vous?
— Ce sujet m'est cher entre tous, et j'exige qu'il soit abordé incontinent.
— Vous exigez? dit-elle avec une mordante ironie... Mon ami, moi, je puis recevoir des ordres de vous; quant au Révérend Père Supérieur du Jugement- Dernier!...
— Madame, dit le moine, le général a le droit de parler haut dans sa maison, et, pour mon compte, s'il lui arrivait de commander, je serais loin de voir là une offense ;
yy verrais au contraire la réalisation des vœux que nous avons adressés au ciel : la guérison de notre cher malade. N'est- il pas évident que, lorsque le général aura retrouvé la fermeté de sa voix, la hardiesse martiale de son allure, il sera sauvé et qu'il ne nous restera qu'à nous réjouir?
— Je vous remercie de vos souhaits cordiaux, mon Révérend Père... Vous plairait-il de revenir à l'objet de cet entretien? Je suis prêt à entendre ce que vous avez à me dire de ma fille.
— Général, le lendemain du jour où Dieu vous accorda la grâce de vous unir à lui dans l'effusion céleste de l'Eucharistie, il vous plut de me charger de m'occuper de M"® Fuster, de l'engager à rouvrir ses livres, ses cahiers...
— Et Madeleine n'a pas répondu à vos efforts ?
— J'arriverai bientôt aux considérations que m'a suggérées une observation minutieuse du caractère de M'»*' Fuster.
— Si nous arrivions à ces considérations tout de suite?
— Procédons par ordre, général, et, soyez sans crainte, chaque chose aura son tour, dit le moine, obstiné à ne pas se départir de ses habitudes de déduction scolastique. J'hésitai d'abord à me charger de la mission que votre confiance voulait m'imposer. Destiné, par le but de rOEuvre que j'ai fondée, à la prédication dans les campagnes, je me sentais inapte aux devoirs de précepteur. Pourquoi vous cacherais-je, d'ailleurs, que l'opposition, muette il est vrai, mais visible de M. Nadalewski...
— Mon ami Stéphane ne fit pas entendre un mot.
— J'aurais mieux aimé qu'il parlât, qu'il prît une attitude plus nette dans une affaire où son afiTection pour M"* Fuster l'obligeait à ne pas se désintéresser si coniplètement.
Le général recommençait à se tenir sur ses gardes. Le religieux reprit :
— Votre insistance, général,- me désarma de mes scru*
MADAME FUSTER iOl
pules, et je me mis à la besogne vaillamment. Dès la première leçon, il me fut faciJe de constater que M"* Fuster ne savait rien ou à peu près rien. Presque pas de grammaire, point d'orthographe par conséquent ; quant à l'histoire, la géographie, le calcul, je m'aperçus vite qu'ils avaient été fort négligés. Vous le devinez, mon étonnement fut au comble. Mais mon étonnement devint de la stupeur quand, portant mes investigations sur l'instruction religieuse, j'eus le regret de me convaincre qu'elle était nulle absolument. V Histoire Sainte, cette première assise des études chrétiennes, on eût dit que M'** Fuster n'en avait jamais ouï parler, Croiriez-vous que l'adorable récit de Joseph vendu par ses frères, elle l'écouta comme l'entendant pour la première fois et qu'elle en fut touchée jusqu'à verser des larmes!...
— Quelle honte! interrompit la baronne.
— Gomment! vous trouvez honteux de pleurer quand ses frères enferment Joseph dans la citerne? se récria le général.
— Ces larmes, Madeleine aurait dû les répandre à dix ans ; à dix-sept ans, c'est trop tard, insista la dévote.
— Voulez-vous dire que c'est ridicule, ma chère?
— Peut-être n'en serions-nous pas à regretter l'ignorance de Madeleine, si vous m'eussiez autorisée à la diriger à ma guise, dit-elle.
— Une fois mon inspection terminée, s'empressa de poursuivre le moine, j'entrevis la grandeur de ma tâche : il ne s'agissait de rien moins que de réaliser ce que Saint-Denis n'avait pas encore tenté, l'instruction complète de M"* Fuster. Avec le temps qui m'était laissé, les faibles moyens dont je disposais, l'œuvre était immense. Je l'entrepris néanmoins. Naturellement, avant de songer à aborder avec mon élève les matières classiques proprement dites, je dus me préoccuper de rallumer en elle le sentiment religieux à peu près éteint. Nous reprimes V Histoire Sainte à la première pag«, nous lîmes des lectures assidues dans les excellents livres de Ms' Gaume,
i02 MADAME FUSTER
surtout dans son Catéchisme de Persévérance^ et, depuis quinze jours environ, nous avons abordé V Histoire de l'Église de Lhomond, annotée par M. Tabbé Drioux.
— Voilà bien des Histoires I s'écria Fuster... Enfin, ê'tes-vous satisfait de Madeleine?
— J'aurais mon programme d'enseignement à vous exposer.
— * Après les indications que vous venez de me fournir : M*' Gaume, Tabbé Drioux, ce programme, je le devine...
— Et peut-être ne Tàpprouvez-vous pas entièrement? demanda Ja baronne.
— Vous l'avez dit, ma chère amie, je ne l'approuve pas entièrement... Mais, voyons, mon Révérend Père, parlons de Madeleine. Comment a-t-elle répondu à vos soins?
— Les premiers jours, M"' Fuster mit beaucoup de bonne volonté à satisfaire son maître, et comme elle a rintelligence vive et prompte, nous marchâmes à pas de géant à ti^vers l'histoire du peuple de Dieu. Je n'avais pas tant espéré, et je ne sus résister au plaisir de le lui laisser voir. Ce fut une faute; car, dès ce moment, mon élève se relâcha de ses devoirs. Un matin, les analj/«es du Catéchisme de Pe^'sévérance étaient bâclées ; un soir, aucune leçon n'était sue. Vous comprenez que, plus d'une fois, irrité dé tant de négligence, de tant de paresse, je dus ne pas ménager les reproches. Malheureusement, affligée d'une indépendance de caractère incroyable, d'un esprit de riposte qui anéantit le respect, M"® Fuster me condamna à la plus extrême réserve, sous peine d'éveiller des querelles où j'étais sûr de ne pas avoir le dernier mot. Un trait entre mille qui vous édifiera sur cette nature bizarre, sujette aux plus étranges intempérances de langage...
Ce réquisitoire impitoyable avait failli tirer Fusler du mutisme qu'il s'était imposé héroïquement. Il se contint. Toutefois, il se sentait à bout de patience, et, par un regard qui s'adressait autant au moine, pérorant avec calme, qu'à sa femme, dont l'attitude approbatrice le
blessait; il indiquait que le père offensé ne se maîtriserait* pas longtemps. Mais le religieux, soit qu'il ne crût pas avoir dépassé la mesure, — le célibat a de ces cruautés aveugles, — soit qu'il sacrifiât au besoin de pousser à bout sa démonstration, habitude invétérée de théologien et de sermonnaire, poursuivit :
' — Certainement, général, vous n'avez pas oublié le voyage du jeune Tobie chez Gabélus, à Rages, ville des Mèdes?
— Gabélus?... Rages?... Les Mèdes?... articula Fuster, abasourdi.
c — Que pensez-vous du jeune Tobie, partant pour c aller réclamer dix talents à Gabélus? demandai-je à * M"^ Fuster. — Je pense, me répondit-elle, que lejeune « Tobie était un poltron, et qu'il n'aurait jamais été à € Rages s'il ne se fût trouvé là tout exprès un ange du t Seigneur pour l'y conduire. » — Et comme je lui faisais remarquer que ce n'était pas avec cette irrévérence qu'il convenait de parler des faits de l'Écriture Sainte : € — Que voulez-vous? me répliqua-t-elle. Ce n'est pas « ma faute si votre jeune Tobie, avec son histoire de € poisson sorti du Tigre, tne semble un parfait imbé- € cile... > — Voilà le ton.
— C'est un scandale ! s'écria la baronne.
— C'est de l'enfantillage, dit le général, s'efforçant de garder son sérieux.
r— Les choses en sont venues au point, reprit Phalippou, qu'il m'est à peu près impossible, désormais, d'obtenir le moindre travail de M"® Fuster. Tout lui sert de prétexte à justifier sa paresse. Savez-vous ce qu'elle me répondit hier, quand je lui reprochais sa rédaction pitoyable de la Troisième Persécution contre les chrétiens? « — ' Il me fallait bien coudre la blouse neuve de Loulou ; € c'est un cadeau de moi. » — Je n'ai pu me maîtriser, et c'est aiguillonné par une sorte de dépit que je l'ai menacée de la faire entrer au Sacré-Cœur.
— Vous voyez, André, vous voyez ! articula la baronne.
— Oui, ma chère amie, je vois.
i04 MADAME FUSTER
— Et que comptez-vous faire?
— Je réfléchirai.
— Attendrez-vous, pour plier le caractère de cette enfant terrible, qu'elle ait mis le feu à la maison?
— Il n'y a point péril en la demeure.
— Mais alors vous n'eii croyez pas le témoignage du R. P. Supérieur?
— Jt' ne songe pas à élever le moindre doute sur la siiin îil<' parfaite du R. P. Supérieur. Toutefois, qu'il veuille bien me permettre d'en appeler de son jugement.
^ Et à qui, s'il vous plaît?
*— A vuus, au R. P. Phalippou lui-même...
— On ne vous comprend pas.
— ^ Ayez l'obligeance de sonner.
— Il vons faut donc le secours de quelqu'un pour nous éclaire ir ce mystère?
— Sonnez, je vous en supplie.
EIK -aisit le gland de soie d'une sonnette et le tira. Uavi^l f:ntra.
— Préviens mademoiselle que je l'attends, qu'elle vienne ici tout de suite, lui dit Fuster.
La baronne croisa sur sa poitrine, pour y refouler des col(>res prêtes à déborder, ses bras charmants, et, allon^^n;mt un pas vers son mari :
— Nous sera-t-il permis de savoir dans quel dessein il vous prend fantaisie de nous confronter avec la coupable?
A ce coup, le général se mit debout, comme rejeté en uvanl [Kir un ressort invisible. Sa face pâle s'était colorée subitement.
— Madame!... s'écria-t-il.
An riïéme instant pénétrèrent, en l'intérieur de la fibnrnbre des Tapisseries, les éclats d'une voix fraîche, snnore, joyeuse, claire comme les notes du cristal. Un rossignijl sans doute qui, chassé du jardin par l'hiver, s^t'itait réfugié en un coin de l'hôtel Trémière. Non, c'était Madeleine. En montant les marches du grand escalier, la Jeune lilledétaillaitgentimentrairdes/ymns, du Premier
jour de Bonheur, opéra d'Auber qui faisait courir tout Paris. Elle entra, le gosier vibrant encore et disséminant des perles vocales au hasard.
— GhutI lui dit son père.
— Pourquoi m'empêches-tu de chanter le Premier four de Bonheur? C'est en pensant à toi que je le chante. N'est-ce pas notre premier jour de bonheur à tous, depuis ton arrivée?
— Bien, bien... Sache que je ne suis pas content de toi.
— Voilà du nouveau.
— On m'apprend que tu ne travailles pas le moins du monde.
— Il est trop difficile de satisfaire maman,
— As-tu fait ce qui dépendait de toi?
— Non.
— Pourquoi?
— Parce que je préfère vivre ici avec toi, causer avec toi, te soigner, que passer mes journées le nez fourré dans les livres... Avec ça qulis sont amusants, les livres du R. P. Supérieur I Histoire Sainte par-ci, Histoire de r Église par- là...
— Petite sotte! sifflèrent les lèvres crispées de la baronne.
— En dehors de la négligence que tu apportes à tes devoirs, continua le général, j'ai un autre reproche à te faire, et celui-ci est beaucoup plus grave.
— Voyons !
Elle ramena son bras droit, posa dans la paume de sa main son menton blanc gracieusement arrondi et, dans cette altitude mutine, attendit. Fuster eut envie de la saisir et de la dévorer de baisers. Mais la vue de sa femme, rigide, froide, de Phalippou, sévère, recueilli, suffit à lui communiquer la force de poursuivre son enquête sur le caractère de son enfant.
— On me rapporte que tu n'as pas pour les choses saintes que Ton t'enseigne le respect convenable...
— Je comprends, il s'agit du jeune Tobie.
— Justement,
— J'ai eu tort de le traiter d'imbécile. . . Aussi pourquoi n'allait-il pas seul à Rages, chez Gabélus?... J'y serais allï^e, moi! ■
— Enfin, tu regrettes de t'étre servie d'une expression déplacée?
— Je crois bien que je le regrette, puisque cela a fait tir Irt peine à maman !
— Et à moi aussi.
— Oh! à toi!...
— Tu penses sans doute, parce que j'ai la faiblesse de te gâter un peu...
— Beaucoup...
— Tu penses sans doute que tes incartades ne doivent pîi3 me toucheip?
— Je pense que celle à propos du jeune Tobie t'a été j n \\ 1 1 i ment moins désagréable qu'à maman.
— La raison?
— Maman est pieuse comme un ange, et toi, tu n'as prf^sque pas de religion, méchant!
La baronne et le moine, jusque-là assez indifférents à ce bavardage entre le père et l'enfant, regardèrent MadeLîne.
— Sais-tu, reprit le général, que, sur le chapitre de la dévotion, c'est comme sur les autres chapitrés, et que le 11, P, Supérieur est loin d'être enchanté de toi?
— \assi parle^t-il de m'enfermer au Sacré-Cœur. Gela ne [7 l'amuse pas.
— Tu préférerais rentrer à Saint-Denis?
-- Ni à Saint-Denis, ni ailleurs.
— Te juges-tu assez instruite pour planter là tes études?
— Non, mais il m'en coûte joliment de m'en aller... Tu es m, loi, à présent.
Le général, malgré toute sa nature qui se soulevait enivrée, réprima ses transports intimes et osa adresser à Marleleine cette parole terrible :
— L'année passée, ta mère était ici, si je n'y étais pohii. Tu trouvas le courage de la quitter, pourtant, à la lin des vacances.
— Maman et toi, ce n'est pas la même chose.
— Mon ami, il me semble..., interrompit la baronne, en proiç à un étrange malaise.
— Non, ma chère, j'irai jusqu'au bout.
— Général... balbutia Phalippou.
— Non,' monsieur I
Et, se tournant de nouveau vers Madeleine :
— Tu dis que ta mère et moi ce n'est pas la même chose. Veux-tu nous faire entendre par là que tu m'aimes plus que tu n'aimes ta mère?
La jeune fille perdit son petit air hardi, provocateur, mutin ; une pâleur subite envahit son visage, qu'elle inclina doucement sur sa poitrine.
— Ma mère est sévère, murmura-t-elle, mais c'est pour mon bien, et je l'aime autant que toi... Seulement... je n'ose pas le lui dire.
Le général voulut parler, mais il ne trouva nulle voixt Ses yeux brillaient de grosses larmes. Ne résistant plus aux sentiments qui le secouaient comme la tempête fait un roseau, il étreignit Madeleine contre sa poitrine, longuement. La baronne, atteinte, s'était rapprochée du groupe que formaient sa fille et son mari.
— Chère enfant! balbutia-t-elle.
 son tour^ elle embrassa Madeleine.
•>- Merci, maman I sanglota-t-elle.
Le général tendit encore une fois les bras pour la saisir ; mais elle se redressa effarouchée et s'élança d'un bond hbrs de la chambre des Tapisseries.
Pusler retomba sur la chaise longue et y demeura muet. Enfin, relevant son visage blême, où les pleurs avaient laissé des traces luisantes :
— Eh bien, Thérèse, avais-je tort d'en appeler à vousmême de votre jugement? Êtes-vous sûre désormais que
Madeleine vous aime? Nous voilà renseignés : c'est vous, avant moi, qu'elle chérit, qu'elle...
— Il me semble, André...
— Non, non, vous avant moil N'est-ce pas juste, d'ailleurs? Quand je courais la carrière des armes, la carrière de mon ambition, qui veillait ici sur notre fille? Qui développait en elle tant de qualités charmantes et fortes? Qui lui parlait de son père à peine entrevu? Vous, chère et noble Thérèse, vous seule.
— Mon ami, en inspirant à Madeleine les sentiments qu'elle fait paraître, j'ai accompli le plus simple devoir d'une mère chrétienne.
— Thérèse, je n'étais pas digne de vous. Pourquoi n'ai-je pas eu la sagesse de subir votre joug? Mais il y a je ne sais quoi de bourbeux amalgamé aux passions que la religion ne purifie pas, et c'est cette bourbe attachée à mes flancs qui vous a éloignée de moi...
Le Supérieur du Jugement-Dernier se leva.
— Pourquoi vous retireriez-vous? Ne connaissez- vous pas tous nos secrets, à ma femme et à moi ?
— Dieu seul les connaît.
— Mon Révérend Père, je vous en conjure, restez. N'étes-vous pas mon ami?
— Général, Tamitié n'est durable que placée sous la protection du ciel; comptez sur la mienne à jamais : je suis votre ami en Notre-Seigneur Jésus-Ghrist.
Il reprit la place qu'il venait de quitter. Après une pause, Fuster poursuivit :
— Il ne peut entrer dans mes intentions, mon Révérend Père, de toucher aux détails que vous redoutez. Toutefois, laissez-moi vous avouer que souvent, au milieu du bruit, des splendeurs, des succès d'une existence abandonnée aux plaisirs faciles, je sentis mon affreuse misère et j'enviai une place à l'hôtel Trémière, entre ma femme et mon enfant. Je me disais : — c Pourquoi « n'ai-je pas vécu avec celle que j'ai aimée, que j'aime, que * j'aimerai toujours? • — L'image de Madeleine endormie dans son berceau ou penchée sur son pupitre à Saint-
MAbAMË l^USTER i09
Denis me passait aussi devant les yeux. J*ai quelque honte à Tavouer pourtant : ma femme me préoccupait plus que ma fille. Je suis ainsi fait, mon Révérend Père. A cette époque, la religion n'avait pas pacifié mes sens, et la béte, fière et démuselée, n'avait pas encore subi le joug de la maladie.
— André! murmura la baronne, qui rougit.
— C'est terrible, n'est-il pas vrai, l'aveu d'un homme qui veut absolument racheter son passé?
— Vous n'avez aucun aveu à faire : tout vous a été pardonné, mon ami.
— 11 faudra des années avant que je me pardonne moimême, et je ne sui^ pas sûr do ne point vous importuner de mes regrets toutes les fois que, comme aujourd'hui, il me sera donné d'admirer notre enfant.
— Chère petite !
— Madame, articula le Supérieur du Jugement -Dernier, comme vous, votre fille a été élue pour les grandes œuvres de la religion.
— Comment Tentendez-vous? demanda Fuster.
— Je veux dire que M"* Madeleine, en fait de vertus chrétiennes, rivalisera plus tard avec sa mère.
— Permettez-moi de vous avouer, mon Révérend Père, que, relativement aux vertus chrétiennes, je serais désolé que ma fille allât au delà de la baronne.
— Le chemin de la perfection est infini, et...
— Non!.,. Que Madeleine atteigne le point où en est arrivée sa mère, c'est bien. Au delà, il y aurait péril.
— Péril, André, à devenir peut-être une sainte !
— Péril, général, à s'approcher de Dieu de plus en plus ! Enlacé de toutes parts, Fuster eut un mouvement de
révolte.
— Mon Révérend Père, dit-il, je regretterais de vous voir caresser la moindre illusion sur mes dispositions intimes... Au point de vue des concessions où je devais condescendre en réintégrant la vie de famille, ma femme et vous, vous avez obtenu de moi tout ce qu'il m'était pos-
Ho MADAME ruSTEK
sible de vous accorder. Sans parler de ma conversion que vos soins achèveront jour à jour, je me suis à peu près soumis aux exigences qu'il vous a plu de mlmposer. Vous avez désiré que Fhôtel Trémière conservât sa chapelle, il Ta conservée; il a été agréable à M"® Fuster qu'en attendant une décision définitive Madeleine fût instruite par vous, Madeleine vous a été confiée; il vous était commode que des Frères et des Sœurs du Jugement- Dernier trouvassent leur logement dans ma maison, je leur ai livré ma maison...
— Mais je crois, interrompit la baronne, qu'en fait de sacrifices...
— Certes, ma chère amie, vous vous êtes montrée généreuse : vous m'avez permis de rappeler les David et de reprendre Tarabel. Il y a donc entre nous trois échange de services...
— Des services! dit le moine; j'en ai reçu de vous de nombreux, général, mais vous n'en avez jamais reçu de moi.
— Et mon sauvetage?
— Général, le mot de service, qui peut convenir aux vulgarités terrestres, n'est pas applicaj^le aux choses trop élevées du salut.
Fuster se cabra à la fin.
— Ah çà I s'écria-t'il, croyez-vous par hasard que je vais parler tout d'un coup votre langage entortillé ! Où diable voulez-vous que je l'aie appris? A l'armée, on s'exprime rondement, et tant pis pour les oreilles trop délicates. En vérité, c'est à décourager ma piété naissante! Quoi! j'estime qu'un homme que je tire de son lit, qui accourt à mon appel au premier mot, me rend service, et vous, monsieur Phalippou, pénétré de la grandeur de votre ministère, que je suis loin de ne pas priser très haut, vous trouvez mes expressions peu séantes, et vous m'infligez une leçon !
—• Général...
— Revenons à Madeleine... Après tant de précautions oratoires fort puériles, car un père a le droit d'exprimer
MADAME FUSTER iii
nettement sa pensée quand il s'agit de son enfant, ma conclusion est qu'ayant tout accordé à ma femme et à ses amis, il est une chose que je vous refuserai avec la dernière obstination. Et, comme je ne veux aucunement prendre Thabitude d'aller à mon but par quatre chemins^ je vous avouerai tout de suite qu'il s'agit de la direction de Madeleine.
— Eh bien? interrogea la baronne.
— Eh bien, en retour des preuves de condescendance que je rappelais, je sollicite de vous, ma chère, l'autorisation de m'occuper à peu près exclusivement de Made* leine.
— Gomment, vous songez à soustraire notre fille à rinfluence maternelle?
— Yous calomniez le général, madame, insinua le Supérieur du Jugement-Dernier.
— Vous avez raison, monsieur, dit Fuster, irrité d'une intervention où Thostilité à ses desseins perçait à. travers des ménagements trop habiles, je ne veux pas arracher Madeleine à la sollicitude, à la tendresse de sa mère. Ce que je réclame, c'est le droit de me mêler de l'instruction de mon enfant. Je le reconnais avec vous, les^ Dames de la Légion-d'Honneur n'ont point retiré de cette nature, profonde d'intelligence et de sensibilité, ce qu'on en devait attendre ; aussi, me voyez-vous décidé à ne pointreyivoyer Madeleine à Saint-Denis.
— Vous optez décidément pour le Sacré-Cœur, mon cher André? s'écria la baronne, heureuse.
— M'en préserve le ciel I
— Alors?...
— A-t-il fallu vous tenir des années au couvent, vous, pour vous inspirer des sentiments pieux?
— Mon père a suffi à cette tâche supérieure.
— Qui vous dit qiie, dans la voie nouvelle où je suis entré, je n'y suffirai pas à mon tour pour Madeleine?
— Vous I
Il est difficile d'exprimer ce que ce monosyllabe, parti comme un trait en sifflant, contenait d'incrédulité, d'in-
fia MADAME FUSTÉR
solence, peut-être de mépris. Fuster, touché à Tâme, eut un haut-le-corps formidable. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang. Puis, après une minute de silence effaré, il articula d'une voix calme :
— Assurément, ma chère Thérèse, je n'aurai garde d'entamer avec Madeleine un cours complet de théologie, ce dont M. de la Sylve eût été fort capable. Mais, sans parler du secours que, pour les cas compliqués, pourra me prêter le R. P. Supérieur, ou, à son défaut, tel autre ecclésiastique de Saint-Thomas d'Aquin, vous êtes là, vous; puis, qui sait? peut-être vous étonnerai-je par mes aptitudes à faire réciter le catéchisme et à fournir des explications. D'ailleurs, pourquoi vous cacher ma pensée? Je ne compte pas élever notre fille comme M, de là Sylve vous éleva.
— Vous trouvez sans doute que mon père ne comprit pas ses devoirs envers moi?
— M. de la Sylve ne mérite aucun blâme, puisqu'il fit de sa fille la plus noble des femmes.
— Pourquoi n'ajoutez-vous pas la plus dévouée des épouses?
— Parce que, dans le mariage, le dévouement ne compte pas.
— Ah I soupira-t-elle, troublée.
— Deux amis se dévouent l'un à l'autre; deux époux font mieux que cela : ils s'aiment.
— Je vous aime.
— Vous aimez Dieu.
— Général, la religion ne saurait mettre obstacle à la tendresse de l'épouse.
— Mon Révérend Père, quand la religion touche chez nous à certaines profondeurs, elle tarit la source des sentiments humains. Pour celui qui est fermement convaincu de la hauteur de vos doctrines, rien n'existe que le ciel. En voulez- vous un exemple? Voyez ma maison. Croyez-vous qu'il y ait, à Paris, dans le monde, beaucoup de ménages sen^blables au mien? La religion; cetlc foudre, e^l tombée sur mon bonheur et l'a brûlé.
J'ai beau me cramponner de temps à autre à je ne sais quelles espérances fugitives, un mot sec, affilé comme le tranchant d'un glaive, coupe aussitôt ces fils par lesquels je voudrais me rattacher à la vie, et je retombe dans ma solitude et mon désespoir. Je ne veux pas qu'un autre ait à endurer mon martyre.
— Un autre? demanda la baronne.
— Madeleine se mariera un jour, je suppose.
— Madeleine se mariera !
— Comptez-vous faire d'elle une religieuse?
— Où serait le mal, si jamais... ?
— Le mal ne serait pas pour vous; mais il serait pour notre enfant, il serait pour moi.
— Général, vous vous alarmez à tort, quand vous redoutez pour M"" Fusler la vocation religieuse; sa légèreté...
— Monsieur, moi aussi, j'ai étéléger; mais Tinfortune où je me vis de bonne heure muré m'a rendu grave, grave au point que j*en suis venu à appeler votre Dieu par qui je souffre, à le prier, à l'invoquer. . En dépit de ma lutte contre la maladie, elle me tient et peut m'entrainer d'un jour à l'autre. Or, moi disparu, qu'arriverait-il si la religion, dont j'aurais laissé Madeleine s'imprégner trop abondamment, se présentait àelle comme son unique appui, son unique consolation? Je veux précautionner mon enfant contre cette terrible ennemie. Voilà pourquoi, dans le plan d'éducation que j'adopte pour ma fille, les études religieuses, auxquelles vous avez attribué une si large place, se trouveront contenues dans un cadre plus étroit.
— Auriez- vous le dessein de faire de Madeleine ce qu'on appelle, je crois, une Uhre-penseuse? s'écria la baronne avec une hauteur indignée qui, lui redressant la taille, lui animant le visage, la montra dans tout l'éclat de son allure impérieuse et superbe.
— Quelle folie I
— C'est que, dans ce cas, vous ne me trouveriez pas résignée*
iU MADAME FUSTER
Par un long regard, le général ne put s'empêcher de jouir de Tincomparable beauté de sa femme.
— Ma chère Thérèse, dit-il d'un ton d'extrême douceur, si vous me voyez prendre certains arrangements pour éviter que, chez Madeleine, la religion ne devienne une passion dominante, ne redoutez aucune entreprise contre sa foi. Vous êtes catholique, je suis catholique, notre fille sera catholique. La seule modification apportée dans le programme de son instruction, c'est un plus grand développement donné aux matières classiques proprement dites.
Il sourit, et, comme la baronne s'était rapprochée de la chaise longue , disposée au combat , il essaya de lai saisir la main pour la presser. Mais Thérèse de la Sylve, vibrante du souffle de la tempête, recula loin de toute atteinte, et, arrêtant sur son mari des yeux enflammés :
— Enfin, qu'allez- vous faire?
— Rien de bien extraordinaire. Au lieu de renvoyer Madeleine à Saint-Denis ou de la placer au Sacré-Cœur, je la garde à la maison. Je lui donnerai des professeurs, des maîtresses...
— Et vous vous figurez que je négligerai les œuvres charitables, qui me réclament, à certains jours fixes, sur divers points de Paris, pour surveiller les leçons de ma fille 1
— Les œuvres charitables devraient pouvoir attendre. Mais ne vous mettez pas en peine : j'assume les soins de l'éducation de notre fille.
— Dois-je comprendre, général, que ma mission aaprès de M"® Fuster cesse dès aujourd'hui? s'informa le Supérieur du Jugement-Dernier.
— Dès aujourd'hui, c'est aller un peu vite. Madeleine continuera à recevoir une instruction religieuse solide ; seulement, une leçon d'une heure par semaine sur cette matière suffira jusqu'à nouvel ordre. Nous avons beaucoup de choses à apprendre, et je ne suis pas d'avis que nous nous attardions plus longtemps sur Joseph ou sur Gabélus. Pour cet office, qui devient de médioere
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importance, je n'oserais, mon Révérend Père, recourir à votre zèle, et M"*® Fuster saura découvrir, dans le clergé de Saint-Thomas d'Aquin, un vicaire que nous pourrons charger de ce devoir délicat. Toutefois, si vous ne trouviez pas votre beâogne trop réduite et s'il vous convenait de la juger encore digne de vous..,
— Général, j'étais et je reste à votre disposition.
— Votre intention, je présume, n*empèchera pas Madeleine de suivre des exercices réguliers de piété? dit la baronne.
Chacun de ces mots, animés du feu de son âme, s'était détaché net, acéré comme une provocation.
— Qu'appelez-vous exercices réguliers de piété?
— J'appelle ainsi la messe tous les matins, la récitalion des Petites Heures chaque jour...
^— J'en ai un regret bien vif, mais je ne puis entrer dans vos vues. Madeleine assistera à la messe le dimanche seulement. Pour les Petites Heures^ en considération des travaux dont notre pauvre enfant va se trouver surchargée, vous voudrez bien lui en faire grâce.
— Vous m'obligez à vous dire que si, relativement à Madeleine, il vous a plu de prendre vos résolutions, j'ai pris les miennes de mon côté...
— Que vous me sacrifierez très gracieusement.
— Vous vous trompez.
— Alors, nous allons nous disputer notre fille?
— Nous nous la disputerons 1
— C'est une lutte impie que vous me proposez là.
— Dieu me voit et m'absout.
— Remarquez-le, je vous prie, mon Révérend Père, c'est toujours Dieu.
Il eut un geste effrayant. Puis, par l'effort d'un emportement qui exaltait toute sa machine, se dressant sur ses jarrets, il s'avança vers sa femme.
— Madame, prenez garde à vous ! lui cria-t-il.
La baronne ne recula pas d'une semelle. Elle attacha sur son mari un regard fixe et froid, et d'une voix âpre, stridente :
— Général, quand le R. P. Supérieur du Jugement- Dernier demandait à se retirer, vous n'auriez pas dû le retenir. Vous accusez les religieux de nourrir des préventions contre le mariage ; il était au moins inutile de montrer à un religieux à quels éclats déplorables le mariage peut aboutir.
L'appel au moine était direct; il ne put s'empêcher de l'entendre. Il eût préféré ne pas intervenir dans le débat. Il n'était pourtant pas homme à hésiter.
— Madame, dit-il d'un accent sévère, vos paroles sont mauvaises ; je les condamne absolument. Il ne vous appartient pas, à vous simple fidèle, membre du corps enseigné, non du corps enseignant de l'Église, de connaître et de discuter ce que les religieux pensent ou ne pensent point du mariage.
— Il n'en est pas moins vrai, riposta-t-elle, qu'il existe un état plus parfait que l'état de mariage...
— Je vous cite le texte même de l'apôlre saint Paul, madame : — « La femme doit se taire dans TÉglise, taceat mulier in Ecclesia. »
Ces quatre mots latins produisirent sur la baronne un eiïèt immense : son front altîer se courba, ses yeux grands ouverts, pétillant?, embrasés, se voilèrent à demi sous les paupières, toute son attitude de combat fit place à quelque chose de résigné, presque de tremblant.
La sœur Euphrasie entrant tout à coup :
— Madame la baronne, M. le vicomte de la Livînière vient prendre des nouvelles de monsieur le baron-,
^me Fuster fit un pas vers son mari étendu sur la chaise longue dans une posture accablée.
— Mon cher André, lui dit-elle avec une nuance d'humilité singulière, je vous ai entretenu souvent de M. le vicomte Eustazade de la Livinière. Depuis le commencement de la crise dont vous relevez, il ne s'est pas passé de jour que M. de la Livinière ne soit venu s'informer de votre état. Le vicomte a un désir : celui de vous être présenté...
MADAME FUSTER ii7
— Je regrette qu'une extrême fatigue ne me permette pas de le recevoir aujourd'tiui.
— Alors, vous le recevrez demain?
— Rien ne presse.
— Général, intervint le Supérieur du Jugement-Dernier, M. de la Livinière est d'une famille d'épée. Le maréchal de camp Albert de la Livinière se fit tuer à la bataille de Denain, et le père du vicomte, Marc de la Livinière, aujourd'hui en retraite, a commandé le 7* régiment de chasseurs. Vous le connaissez peut-être...
— Pas le moins du monde.
— Ah ! c'était un rude soldat.
— Donc vous ne verrez pas le vicomte? demanda la baronne , qui venait de reprendre ses grands airs dominateurs.
— Je ne le verrai pas.
— Afin que le coup lui soit moins sensible, insista le religieux, veuillez m'autoriser, général, à me rendre auprès de M. de la Livinière.
Fuster lui ayant répondu par un geste d'acquiescement, Phalippou salua de ce long mouvement cérémonieux familier aux ecclésiastiques, habitués à se courber souvent devant Fautel, et marcha vers la porte. Au moment de rouvrir, il se retourna. Peut-être, cédant à cette manie d'obséquiosité où tombent de nos jours prélats et simples desservants, recrutés parmi les classes infimes de la société, allait-il adresser quelque nouvelle politesse au général. Mais celui-ci, la face au feu, ne pouvait le voir. Le regard du moine ne rencontra que la baronne, droite et fixe, ses grands yeux bleus luisants attachés sur lui. Il eut un mouvement de tète imperceptible, puis se retira.
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Comme s'il était sûr d'être suivi, le prêtre attendit la baronne, planté au milieu du vaste palier dans les bascôtés duquel s'ouvraient les embrasures de plusieurs portes enrichies de magnifiques pilastres de marbre blanc. Elle parut, en effet. Il se remit en marche; mais, au lieu de tirer à gauche vers le grand escalier, il tira à droite tout à coup. Devinant à quelles préoccupations obéissait le. R. P. Supérieur, M°»« Fuster se précipita en avant, et, posant la main sur un bouton de cuivre , dont le point lumineux s'éteignait dans l'obscurité envahissante, poussa le battant d'une porte. Le religieux, soit qu'il ne jugeât pas à propos de faire honneur à une femme que la dévotion mettait à sa merci, soit que, trop absorbé, il oubliât les plus simples notions du savoir-vivre , passa le premier rondement.
La pièce où ils entrèrent était exiguë, assez chétivement meublée. Des fauteuils dépareillés; des chaises de cuisine ; ô surprise ! un banc de sapin ; puis au milieu une louï'de table à pupitres, comme on en voit dans les écoles ^ abliques. Cette table grossière, à laquelle l'encre débordant des godets de verre avait imprimé ses stigmates, formait un singulier contraste avec les boiseries de teinte grise, encadrées de moulures légères lançant leurs feuillages délicats de haut en bas des panneaux, entourant l'unique fenêtre de festons déliés, gracieux, qui aboutissaient, aux angles, à des médaillons fourmillant de nids de fauvettes et de rossignols. Évidemment, aux siècles passés, cette chambrette, où tout était mignon, galant, exquis, avait une destination appropriée au luxe qui la décorait. Aujourd'hui, elle servait de salle d'études à Madeleine, ainsi qu'aux Frères et aux Sœurs du Jugement-Dernier, pauvres gens sans culture, voués aux gros ouvrages de la Communauté,
MADAME FUSTEfe lift
et auxquels la baronne ne dédaignait pas de faire déchifrer une page de TÉvangile ou tracer des bâtons sur le papier.
Ji|me Faster, toujours empressée, poussa un fauteuil au-devant du moine. Celui-ci demeura debout, tète baissée,' en proie à une méditation tenace qui ne lui perniettait de rien voir, de rien comprendre, de rien juger autour de lui. La baronne se sentit gagnée par une terreur inexprimable.
— Ce qui vient de se passer sans doute. Révérend Père Supérieur?... articula-t-elle péniblement.
Il leva les yeux sur elle et la brûla de son regard.
— Ce qui vient de se passer me désole, répondit-îl.
— Je n'ai rien dit pourtant...
— J'éprouve un grand ennui... Vous perdrez tout.
— Tout?
— Oui : les vôtres, vous-même, TOrdre du Jugement- Dernier.
— Ah ! mon Dieu !
— Les vôtres, parce que vous ne saurez les conquérir à Dieu; vous-même, parce que vous ne pourrez conserver longtemps l'esprit de charité dans les luttes violentes où je vous vois engagée; l'Ordre du Jugement-Dernier, parc^ qu'après tant de vicissitudes diverses votre appui est devenu' sa ressource unique et que votre appui va lui manquer.
— Jamais il ne lui manquera.
— Toujours la passion.
— Révérend Père Supérieur, il est des passions saintes. Malgré son entier dévouement aux pauvres, l'austérité
de sa vie, l'anéantissement, croyait-elle, de son être, cette femme indomptable se révoltait contre un prêtre; elle aurait ouvert le feu contre Dieu lui-môme, si Dieu eût posé le doigt sur la fibre trop sensible de son orgueil. Phalippou eut un geste découragé. Puis, du fond de son âme s*échappèrent ces mots amers :
— On n'arrachera point la créature humaine à l'humanité.
— L'humanité? interrogea-t-elle, curieuse de pénétrer, fût-ce à son dommage, une pensée dont elle n*avait point saisi l'étendue.
— Je dis que vous n'avez pas vaincu Thumanité, qu'elle est toujours vivante en vous. Vous ne l'ignorez pas cependant, l'humanité a été maudite parce qu'elle est le mal, parce qu elle est le péché. Vous avez été comblée de la faveur céleste, et vous possédez le sentiment des choses divines. Mais prenez-y garde, la grâce n'a pas soumis votre nature tout entière : il est des endroits de vous-même qui restent la conquête du Démon. .. Depuis Tarrivée du général, je vous observe.
A ce mot, M"*® Fuster, qui essuyait patiemment le courroux du moine, les yeux au sol, releva la tête d'un mouvement altier.
— Oui, madame, je vous observe. Et n'en ai-je pas le droit? Ne suis-je pas le juge de votre conscience? Qui sait, du reste, si, plus d'une fois, pénétré des élans de votre charité admirable, je ne caressai pas quelque cher projet? A la naissance des grandes Fondations monastiques, le nom d'une femme se trouve généralement associé. A côté de saint Bazile, sainte Macrine; de saint Augustin, sainte Monique; de saint Benoit, sainte Scholastique; de saint François d'Assise, sainte Glaire; de saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantai. Peutêtre Dieu, prenant pitié de mes efforts, m'avait-il conduit vers M°^« Fuster, née Thérèse Trémière de la Sylve, comme il conduisit saint Vincent de Paul vers M"*" Legras, née Louise de Marillac. Ne vous ai-je pas nommée déjà directrice du Tiers-Ordre du Jugement-Dernier? Qui sait si dans la suite... ?
— 0 mon Révérend Père, je vous implore les mains jointes, acceptez- moi pour coopératrice de votre œuvre!
Éblouie par la vision sublime que les noms de tant de saintes évoquaient, elle avait senti un frisson électrique lui parcourir les jambes, les lui couper, et elle était tombée à genoux I
xMÀDAME FUSTER i2i
— Relevez-vous, lui dit durement î j religieux.
— Non... Flagellez-moi jusqu'au sang,
— Je vous le répète, relevez-vous !
Elle se souleva, et, brisée, pantelante, s'appuya contre la table. Phalippou, la voyant anéantie, terrassée, fut envabi par une soudaine pitié.
— Asseyez-vous, madame.
Et lui-même il lui tendit un siège.
— Êles-vous disposée à poursuivre cet entretien, ou devons-nous en remettre la suite à un autre jour?
— Parlez, Révérend Père Supérieur ; votre servante vous écoute.
— ' L'arrivée du général étant un fait énorme dans jtre vie, et par contre-coup dans la vie si précaire de
l'Ordre du Jugement-Dernier, mes observations ont dû porter sur la nature de vos relations avec votre mari... Élevez-vous, et ne vous épouvantez point d'entendre la vérité : ces relations ont été constamment embarrassées, souvent acerbes, quelquefois empreintes d'une amertume qu'aucune faute du général ne saurait à mes yeux justifier. Après tout, quels sonl les manquements si impardonnables de M. Fuster? Il vous a quittée, il a mené la vie à grandes guides de tous les officiers riches? Expliquons-nous loyalement, madame : à l'époque où vous viviez avec votre mari, le rendiez-vous heureux?... Répondez !
— Il y avait, entre M. Fuster et moi, incompatibilité absolue d*huméur.
— Madame, TÉglise a fait du mariage un sacrement, et à tout sacrement elle a attaché des grâces spéciales. Celui-ci, qui lie un être faible à un être fort, sans autre défense que le cœur du bien-aimé^ pour me servir du langage si doux du roi Salomon, remplit la femme de résignation aimable, de douceur pénétrante, d'affection persuasive, et, pourquoi ne pas prononcer le mot qui
présume tout et que Dieu n'a pas interdit aux lèvres pieuses? d'amour... Madame, avez- vous aimé votre mari?
i22 Madame î^ustér
— Je le crois, Révérend Père Supérieur.
— Quoi! vous n'en êtes pas certaine? C'est qu'alors vous ne Tavez pas aimé.
— Je vous assure...
— Non ! non !
— Seulement...
— Seulement?
Comme si Taveu qu'elle avait à faire soulevait ses pudeurs intimes, son visage pâle se colora d'une nuance rosée, puis tout à coup elle le couvrit de ses deux mains.
— Ayez pitié de moi, murmura-t-elle, ayez pitié de moi...
— Madame, vous n'êtes pas ici au tribunal de la pénitence, et rien ne vous oblige à vous confesser. Quand, enhardi par vos bienfaits, j'ose vous interroger sur les choses si secrètes de votre cœur, ce n'est pas le directeur qui vous parle, c'est l'ami... La maladie condamnant M. Fuster à réintégrer le domicile conjugal, je crus que cet homme, éprouvé par tant de chagrins, écrasé par la catastrophe finale de sa carrière anéantie, allait vivre paisiblement à l'hôtel Trémière , et qu'il ne nous serait pas difficile de l'attirer au grand Œuvre du Jugement-Dernier. Mais je ne vous connaissais pas assez, et j'eus tort de ne point compter avec votre caractère irritable, impérieux, où l'orgueil, cet alliage bourbeux, se mêle à l'or des plus solides vertus... Madame, savez-vous ce qui, chez la femme, dompte l'orgueil mieux que la prière, la retraite, le cilice, les plus cruelles austérités de la vie chrétienne? C'est l'amour. Si vous eussiez aimé votre mari, si vous l'aimiez encore, votre voix serait plus douce, votre humeur plus conciliante, votre volonté moins absolue; si vous eussiez aimé votre mari, si vous l'aimiez encore, vous n'auriez pas conservé cette inflexibilité d'attitude qui parfois a poussé le général à des paroles extrêmes, et, en une minute, nous a ravi les bénéfices d'une conversion que nous n'avions pas espérée.
MADAME FUSTER iâ3
— Mais, Révérend Père Supérieur, un pareil langage...
— Un pareil langage vous étonne. Je sais que tous les prêtres ne s'expriment pas avec cette liberté sur Tamour humain, que beaucoup d'entre eux le considèrent ou comme méprisable ou comme dangereux. Pour moi, quand je vois la femme s'unir à l'homme, loin d'éprouver aucun sentiment de mépris, d'être envabi de je ne sais quels dégoûts, de je ne sais quelles appréhensions funestes, je me sens pénétré d'allégresse. Jq ne songe point à deviner, moins encore à salir les mystères d'où naîtront les enfants qui, aux termes de TÉcriture, entoureront, « comme de jeunes plants d'olivier, la table du père de famille, sicut novellx olivarum in circuitn mensœ tuse » ; j'honore ces mystères sacrés, je pense à ma mère, dont Dieu daigna bénir les entrailles, afin que je vinsse à la lumière pour le prier, le bénir, le publier jusqu'à la fin.
— Ahl Révérend Père Supérieur, vous ne connaissez pas ce que l'amour, tel qu'on l'entend chez les hommes, peut contenir d'impuretés, de bontés, de servitudes abjectes et répugnantes.
— Madame, l'épouse, fût-elle païenne, adonnée à la plus basse idolâtrie, a un moyen de se faire respecter par l'époux.
— Quel moyen?
— Son amour! répondit énergiquement le religieux, qui, dans la solitude de sa cellule, avait entrevu le fond de la nature humaine.
— Son amour? balbutia-t-elle, interdite.
— Croyez-vous que le général, qui vous aime avec des transports dont la chaleur demeure encore si vive, eût été capable, à l'époque où vous viviez l'un près de l'autre, de vous refuser le réfrènement de ses passions , si vous aviez jugé ses passions en quoi que ce soit alarmantes pour les légitimes pudeurs de Tépouse?
— Je le crois.
— Je pense le contraire.
— Je lui parhi de Dieu, de ce qu'il permet, de ce qu'il ne permet pas...
— Vous parlâtes trop, et, je vous le répète, vous n'aimâtes pas assez. Dans des épanchements que la nature autorise et que le ciel n'a pas réprouvés, vous vous réclamiez trop souvent de votre foi et marquiez d'un mot trop inflexible le point que vous n'entendiez pas dépasser. Vous n'aviez pas été émue, vous aviez épousé M. Fuster sans amour.
— 11 fallait donc m'abandonner à cet homme, dont la dépravation pouvait me perdre, et oublier Dieu qui me jugera?
— Madame, il fallait avoir le cœur plein de tendresse, et opposer cette tendresse abondante à ces débordements condamnables. Je vous le jure, ils n'eussent pas franchi cette digue.
— Qu'en savez-vous? s'écria-t-elle relevant la tête par un mouvement d'incomparable fierté.
— Dans ce cas, Dieu qui vous jugera se fût montré plein de miséricorde, car, la tempête des sens essuyée, vous fussiez arrivée à son tribunal, tenant par la main le principal auteur de votre faute, sauvé par votre généreuse faiblesse, par votre amour.
Elle n'eut pas un mot.
— D'ailleurs, poursuivit-il, pourquoi s'obstiner à croire à de pareilles fureurs? Encore une fois, ces fureurs, si vous Les avez connues, ce sont vos refus qui les ont provoquées, et c'est toujours vous qui êtes la cause du mal.
— J'aime Dieu!
— Si vous aimez Dieu, montrez-vous plus attentive aux devoirs que cet amour impose.
— Mon premier devoir est de l'aimer, lui, par-dessus tout.
— Et votre second devoir est d'aimer votre prochain comme vous-même.
— C'est à quoi je me conforme fidèlement.
— Vous vous aimez mieux que vous n'aimez votre mari.
— Moi!
— Yous vous aimez mieux que vous n^aimez votre enfant.
— Moil
— Madame, je suis prêtre de la sainte Église, et je vous le dis en vérité, votre religion m'épouvante : j'ignore si elle ne vient pas toute de l'aridité de votre cœur.
— Révérend Père Supérieur, vous me forcez à vous avouer que l'homme, avec ses penchants grossiers, sa violente et sotte nature, ses sauvages appétits, où la créature de Dieu cède la place à la héte immonde de l'Écriture, que l'homme enfin, l'homme me fait horreur.
— Mais votre enfant?
. — Pourquoi me rappeler mon supplice de tous les jours, ma pureté perdue?
— Vous voyez hien que je ne me trompe point, que vous n'aimez personne que vous ! s'écria le moine pénétré d'effroi.
Il fit trois pas vers la porte.
Quand la baronne vit le R. P. Supérieur battre en retraite, elle éprouva un sentiment d'angoisse horrible. Affreuse torture I il lui sembla que la grâce, si précieuse, s'en allait d'elle. Dans la surexcitation de son cerveau, une idée se dégagea avec une netteté surprenante ; elle avait dépassé la mesure. Un remords cuisant l'envahit tout entière, et ses yeux, qui ne connaissaient pas les larmes, se mouillèrent.
Cependant le R. P. Phalippou s'éloignait. Elle s'agita sur sa chaise et se leva. Un soupir s'échappa de sa poitrine, long, déchirant comme le cri de détresse d'un naufragé roulé dans la houle des flots. Le moine se retourna. 11 la vit se soutenant à peine, appuyée contre la table à pupitres. Il la considéra une seconde , tout en maintenant un de sesbras tendu vers le bouton de là porte. Elle ne sut dominer le tumulte de ses émotions, et, se voilant la face avec V Histoire Sainte de sa fille, ouverte à portée de sa main, elle éclata en sanglots. Le reli-
126 MADAME PUSTER
gieux laissa retomber son bras et demeura immobile. — Devait-il sortir ? devait-il rester? — Ces larmes qui coulaient lui devenaient un embarras cruel. 11 poussa la porte entr'ouverte et, rétrogradant vers la baronne, cet homme, que le caractère sacerdotal n'avait pas diminué, comme cela arrive à tant d'êtres misérables ou petits imprudemment voués aux autels, dont il avait au contraii^e agrandi la nature nativement supérieure, articula ces paroles :
— Madame, je ne devrais pas voir vos pleurs peutêtre, mais c'est ma parole qui vous a touchée, et j'étouflfe de vaines délicatesses pour demeurer témoin de ma victoire. 11 fallait vous ébranler jusqu'aux entrailles. Dieu m'a accordé le pouvoir de le faire. Que Dieu soit béni ! Désormais, ce sera à Thôtel Trémière une vie nouvelle.
— Que voulez-vous de moi? balbutia-t-elle.
— Je veux que l'épouse que vous ne fûtes pas, vous la deveniez.
— Je gravirai mon Calvaire.
— Je veux que la mère que vous ne fûtes pas, vous la deveniez.
— Que Dieu féconde ma poitrine, dure comme le roc, du don de toutes les affections de la terre I
— Ma fille, pour les saintes résolutions que vous formez, je vous bénis au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Il dessina un signe de croix dans l'espace , puis se retira lentement»