DEUXIÈME PARTIE
Le Supérieur du Jugement-Dernier s'engagea dans le grand escalier monumental de Thôtel Trémière. Il en descendit les marches une à une, s' arrêtant de temps à autre. La tête inclinée, les yeux recueillis, il réfléchissait. C'était bien la première fois qu'il pénétrait M"**Puster à fond. Retenu dix fois immobile par sa pensée inquiète^ il toucha enfin à la porte du petit salon.
— Mon cher vicomte, dit-il en entranti.. Ahl mon Dieu! s'écria-t-il.
Madeleine, qui, nous le savons, venait de confectionner elle-même un trousseau à Louise David, était là, en train de lui essayer une chemisette. Loulou, à moitié nue, se trouvait installée sur les genoux de M. Eustazade de la Livinière, lequel faisait les plus consciencieux efforts pour tenir les bras joueurs du baby, tandis que la marraine, affairée, fronçait une coulisse trop large autour de son cou mignon.
— Vous voyez, Révérend Père Supérieur, à quel office m'emploie M"« Fuster, dit le vicomte,
— Et si, un jour, vous avez des enfants!... répliqua Madeleine avec Taudace de l'innocence.
— Mademoiselle a raison, conclut le moine, que le spectacle ravissant de Louise David, dont les petits pieds frôlaient de temps à autre les joues de Madeleine baissée, tenait pour ainsi dire en arrêt.
— Finiras-tu, méchante guêpe, finiras-tu de me piquer 1 chantait la jeune fille, charmée de cette familiarité enfantine.
— Jlfa/^/ iHa/eV... balbutiait Loulou, répétant un abréviatif du nom de Madeleine tout à fait de son invention.
— Votre Malé ne vous aime plus.
Les yeux de Louise se gonflèrent, et de grosses gouttes d*eau claire arrosèrent ses joues de pommes d'apL
— Mais, Révérend Père Supérieur, le général m'attend peut-être? s'informa M. de la Livinière.
— Le général ne peut vous recevoir aujourd'hui. Nous sortirons ensemble.
Madeleine noua un jupon chaud de finette autour de la taille de Loulou. Le Supérieur du Jugement-Dernier regardait. Lui qui n'avait vu la fille du général Fuster que dans la salle d'études du premier étage, accoudée sur son pupitre devant ses livres efl*ondrés, en proie au plus accablant ennui, ne revenait pas de sa surprise, en lui découvrant, quand elle s'occupait de Louise David, tant de grâce, tant de joie, tant de dévouement maternels. — « Quelle sœur de charité admirable! » pensa cet homme, dont toutes les idées aboutissaient à la religion. — Une chose le toucha particulièrement, ce fut lorsque, robe de flanelle et blouse passées, Madeleine se mit à genoux devant sa filleule pour la chausser de petits bas de laine blancs et de microscopiques souliers de maroquin bleu. Elle déposa un baiser bien tendre sur chacun des pieds de Loulou, qui, agréablement chatouillée, recommença ses rires éclatants et appela à plusieurs reprises, ouvrant son bec d'oiseau :
-- Malé I Malé!.,.
— Que me veux-tu?
— Prends Loulou, prends !
Elle l'enleva et la serra contre sa jeune poitrine avec un élan dont son visage reçut comme le reflet enflammé.
— r Quel cœur pour diriger un orphelinat! » rêva Phalippou*
M. de la Livinère, libre de toute charge, se mit debout. C'était un homme grand, sec, maigre. Le visage, d'un ton blafard, parsemé de taches terreuses, avait une coupe allongée, fine, presque aiguë. Les yeux, très enfouis, ne laissaient pas facilement deviner leurnuance. Les joues étaient creuses, les lèvres minces. Le nez, droit, renflé, à narines égales bien ouvertes, ofl'rait un obstacle sérieux à des lunettes enchâssées dans des fils d'or. Pas de barbe, pas de moustaches, peu de cheveux autour du crâne à arêtes saillantes; mais en revanche, ce peu de cheveux, d'un noir de jais.
— Mademoiselle, dit M. de la Livinière en grimaçant un sourire, je m'explique à présent qu'à la Légion-d'Honneur on vous ait appelée petite mèt^e.
— ... Tite mère,.., balbutia Loulou.
— Il me semble que vous, monsieur, vous mériteriez qu'on vous appelât petit père, lui ripostà-t-elle.
— J'aspire à devenir père... sans épithète. -^ Vicomte! intervint le religieux.
— Vous comprenez bien, mademoiselle, que je me marierai un jour ou l'autre, poursuivit M. de la Livinière.
— Voulez- vous épouser ma filleule?
— Louise David !
Puis, après cette exclamation, il ajouta finement, d'un ton melliflu :
— Encore s'il s'agissait de sa marraine!
— Moi?
Elle eut un éclat de rire si bruyant, où retentirent tant et de si folles notes moqueuses, que le chef de bureau des Cultes ne sut que courber la tête et tortiller entre ses mains aux doigts secs les grandes ailes de son chapeau. Madeleine nouait les cordons de Loulou. Soudain elle leva la tête.
— Quel âge avez-vous, monsieur? demanda- t-elle hardiment au vicomte.
— Je crois...
— Je crois que vous êtes bien vieux.
130 MADAME PUSTER
— Vieux I... C'est à peine si j'ai trente ans.
— Moi, j'en ai dix-sept; mais le R. P. Supérieur vous dira que j'en ai dix pour le bon sens. Vous voyez quel ménage serait le nôtre!... D'ailleurs, je suis promise.
— Vous, promise ?
— Certainement.
— Et qui vous a promise, mademoiselle? interrogea le religieux.
— Par exemple!... Je me suis promise moi-même, voilà.
— A qui, mademoiselle? demanda le vicomte.
— A Ddniel Nadalewski, parbleu 1 A qui voulez-vous que ce soit?
— Charmant I charmant!
— Mademoiselle, trêve de folies; dit Phalippou. Voici rheure où, chaque jour, vous préparez vos devoirs. Renvoyez cette enfant à Rosalie et remontez dans la salle d'études.
Le moine et le vicomte allèrent vers la portes Au moment de sortir, M. de la Livinière se courba de toute sa longue échine pour saluer. Le religieux, raide et morne, ne se retourna même pas.
Encore qu'un peu abasourdie, Madeleine ne songea plus qu*à obéir à Tordre reçu. Elle sonna et remit Loulou à sœur Euphrasie. Une nuit glaciale d*hiver avaitenvahi le petit salon. Elle alluma un flambeau, chercha un chaud mantelet fourré qu elle se jeta sur les épaules. Les brandebourgs de ce vêtement apparaissaient effilochés parci par-là ; elle les noua, et, ne pensant pas à emporter la bougie, qu'elle laissa brûler dans le désert, svelte, légère, sautillant, chantonnant, elle s'élança à travers les ténèbres du grand escalier.
« C'est égal, se disait à elle-même cette tête de linotte^ c'est égal, l'ourlet du jupon est trop étroit, et ce n'est pas joli. 11 faudra reprendre ça, car je veux que Loulou soit habillée tout entière de mes mains, qu'elle soit belle par moi seule... Et cet autre avec son mariage ! Est- il assez bête, je vous prie!... » •
MADAME FIJSTER i3i
Encore une fois elle eut un rire éclatant; puis, tapageuse et folle, entra dans la salle d'études. L'obscurité était profonde.
— Tiens, pas de lumière! dit-elle. David ne veut donc pas que je travaille ce soir? Le brave hoaime! .
Elle allait ressortir pour monter à la lingerie de Tbôtel, où sœur Ëuphrasie avait dû déposer Loulou, quand deux bras, dans Tombre, la saisirent brusquement. Elle poussa un cri.
— C'est moi, ma petite Madeleine, c'est moi. — - Vous, maman?
— N*aie pas peur.
— Au contraire, chère maman, je suis contente. Et tout heureuse, en effet, elle ajouta :
— Je suis si contente, maman, que, si vous le permettez, je vous embrasserai.
— Ma fille!... ne put que balbutier la baronne, étreignant -son enfant et lui donnant peut-être le premier baiser maternel.
— Vous pleurez, maman? dit Madeleine, qui avait senti des gouttes chaudes lui brûler les joues.
— Je t'aime !
Puis, d'un accent étouffé par le tressaillement de ses entrailles :
— Viens!
Elle Tattira vers un canapé et l'assit sur ses genoux. Madeleine ne savait plus se tenir, ne savait plus parler. Cette enfant vivej alerte, babil larde, était paralysée par un saisissement qui ne lui laissait la liberté ni du geste ni de la voix. — Sur les genoux de sa mère, où elle ne se souvenait pas de s'être jamais posée I — Elle crut que son cœur cessait de battre, qu'elle allait mourir. En cette angoisse horrible et délicieuse, Madeleine, peu habituée aux tendres cajoleries, se demanda si, dans les ténèbres, c'était bien sa mère qui la retenait, si quelqu'un, caebé là, ne se faisait pas un jeu... Elle sentait une sueur glacée lui perler aux tempes, au front, partout. — Et sa nière qui se taisait, qui se contentait de la
132 MADAME FUSTEK
palper affectueusement et de soupirer! — Enfin son ouïe, aiguisée par son désespoir intime, perçut un bruit très distinct. Le pas de David. La porte s'ouvrit, et une lumière blanche s'infiltra dans la pièce doucement... 0 bonheur î c'était sa mère.
David portait une lampe à chaque main ; il posa la plus petite 5ur la table à pupitres et se retira.
M™° Fuster était fort pâle ; elle regardait sa fille avec des yeux dilatés, humides des larmes répandues.
— Vous m'en voulez peut-être, maman? demanda Madeleine, qui parvint à délier sa langue.
— T'en vouloir, chère enfant !
— Je suis si étourdie, je travaille si mal, et puis... j'ai si peu de religion...
— Tu es un ange.
— Allez, maman, je me corrigerai. Dès ce moment, je m'eflorcerai de vous ressembler en tout... Du reste, vous verrez comme le R. P. Supérieur sera satisfait de moi,
La baronne lui prit les mains dans les siennes par un mouvement brutal à force d'être passionné.
— Tu me promets de faire ce qui dépendra de toi pour répondre aux soins du R. P. Supérieur?
— Oh ! oui, je vous le promets.
— Si tu es fidèle à ta parole, tu me rendras la plus heureuse des mères.
— Et vous, m'accorderez-vous quelque chose?
— Tout.
Madeleine lui passa câlinement ses jolis bras de fillette autour du cou; puis, se penchant à son oreille avec un abandon enfantin des plus gracieux, elle lui chuchotta :
— Me permettrez- vous de vous dire tu?
— Certainement, je te le permettrai.
— 0 maman, que tu es bonne I que tu,.,
— Il faut que j'aille voir ton père, à présent.
Madeleine tressaillit d'aise: après son bonheur, le bonheur de son père. Tandis que sa mère se dirigeait vers la porte de la salle d'études, elle marcha vers son tabouret
d'écolière, et reprit sa besogne de la journée interrompue.
Gomme la baronne, audacieuse dans le bien, rajeunie par des sensations ineffables, traversait le palier, David, qui avait déposé sa seconde lampe, sortait de chez le général. En apercevant M^° Fuster qui se disposait à entrer dans la chambre des Tapisseries, le soldat n'en referma pas la porte et se hâta de descendre l'escalier. Elle avançait bravement, le cœur et l'esprit assiégés. Soudain elle s'arrêta. Par le battant entre-bâillé, des voix lui arrivaient. — Il y avait donc quelqu'un chez le général? Qui osait la venir déranger dans l'œuvre sublime de la régénération de son mari? — On parlait assez haut pour qu'elle pût distinguer les paroles. Elle fit deux pas de plus, hautaine, irritée, superbe. Elle tendait le bras pour écarter l'ample courtine qui drapait la porte de ses plis épais et lourds^ quand elle demeura immobile, frappée en pleine poitrine par ces paroles :
— Ta femme est une bigote, et toi, tu es un cagot. C'était la voix de Nadalewski.
— Suppôt de Satan! murmura-t-elle.
Une clarté molle, venue de l'intérieur, louchait ses pieds. Le front haut, l'œil fixe, la lèvre dédaigneuse, raide et glacée, elle resta debout dans cette bande lumineuse, écoutant, se morfondant de honte tout ense«ible et de dépit.
— Ta naïveté me confond, repartit Nadalewski.
— Je voudrais bien t'y voir, toi î dit Fuster.
— D'abord, je ferais place nette de ces gens-là.*
— Gomment! tu ferais place nette de ma femme?
— Que le diable t'emporte! Tu m'opposes ta femme à tout propos. Est-ce que je m'occupe de ta femme! Débarrasse ta maison de la vermine du Jugement- Dernier, et sois sans inquiétude: puisque ta femme est si nécessaire à ta vie, une fois seule à Thôtel Trémière, elle subira ton joug.
— Elle, un joug!
iU MADAME FUSTEA
— Ne subit-elle pas celui de M. Phalippou?
— Écoute-moi, Stéphane; tu me jugeras après. Tu railles parce que tu n'aperçois que la moitié de mon malheur; m'aimant comme tu m'aimes, lu plem*eraissi tu voyais mon malheur tout entier. Tu l'as dit: ma femme est nécessaire à ma vie. C'est étrange, la puissance de Thérèse sur moi! Je m'emporte, révolté de ses exigences, et tout à l'heure, ici, tu aurais été satisfait de m'entendre. Eh bien! même dans ces sorties, où les expressions n'ont pas toujours la délicatesse convenable, je sens que je lui appartiens, qu'elle me gouverne, qu'il ne faudrait qu'un mot de ses lèvres pour me mettre à sa merci.
— Alors, tu es décidé à avaler le calice de la religion jusqu'à la lie?
— Le Supérieur du Jugement-Dernier, me croyant disposé à éclairer ma foi, m'a apporté quelques livres l'autre semaine. J'en ai ouvert un seul...
— De quel livre s'agit-il ?
— Ou Pape, par le comte Joseph de Maistre.
— Et tu as eu l'héroïsme de lire ce gros tome?
— J'eusse préféré Xénophon, César, Jomini; mais enfin je suis allé jusqu'au bout.
— Et qu'as-tu rapporté de ta lecture?
— J'en ai rapporté cette citation terrible : — t L*un « deï plus habiles médecins de l'Europe dans l'art de « traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le doct leur Wilhs, a écrit qu'il a trouvé deux genres de folies « constamment rebelles à .tous les efforts de son art : « la folie d^orgueil et celle de religion. »
— Quand je te disais que la dévotion de ta femme est une folie.
— Peut-être le docteur Willis n'a-t-il pas eu recours à une médication dont j'ai le dessein de faire l'essai.
— Voyons ta formule.
— Elle est simple : pour guérir l'exaltation religieuse de Thérèse, je deviendrai religieux.
— C'est cela : il faut hurler avec les loups.
— Tu comprends, je n'irai que jusqu'où il me plaira d'aller,
— A dévot, dévot et demi.
— Ceci t'explique pourquoi, tout en m'exprimant d'une façon très nette sur mon plan d'éducation pour Madeleine, je me suis gardé de rompre avec le Supérieur du Jugement-Dernier. Durant notre entretien orageux, j'ai conservé quelque sagesse. Que m'importe qu'on chante la messe, les vêpres dans ma maison, que vingt pauvres diables picorent à ma table ! J'ai arraché ma fille aux griffes vofaces du R, P. Phalippou, et je me déclare satisfait.
— Tu t'abuses. Tant que M. Phalippou et sa bande n'auront pas vidé l'hôtel, nous courrons les plus grands dangers. Je dis nous parce que je ne suis pas le moins exposé. S'il te plaît, dans l'espoir de récupérer ta femme, de jouer un rôle, c'est moi qui payerai les frais de la comédie. Comprends-tu?
— Pas le moins du monde.
— Je précise. M. Phalippou me hait, la baronne ne m'aime guère, et quand, empêtré dans la fausse dévotion que tu te flattes un peu naïvement de jouer sans subir l'atteinte de la vraie, on te tiendra garrotté, écrasé sous le poids de quatre genoux, le premier sacrifice qu'on t'arrachera sera celui de ton amitié.
— Stéphane I
— Je tremble. Peut-être exigera-t-on de toi que tu renies l'homme qui est ton frère, et peut-être seras-tu capable de commettre cette lâcheté...
— A la fin 1
— Indigne-toi. Mais, je t'en préviens, avant de te voir entrer dans la voie tortueuse où je puis te perdre, je veux des garanties.
— Tu déraisonnes.
— J'aime ta fille. N'est-elle pas un peu notre enfant, à ma femme et à moi?
— Certes !
— Tu m'as annoncé, comme j'entrais ici, que désor-
mais réducatîon de Madeleine dépendait de toi seul. Je demande alors que tu me comptes parmi ses professeurs. Voilà la garantie que j'exige, avant tes capucinades. Je te proposerais mieux si tu voulais m'entendre.
— Et ce mieux?...
— Sauf pour les arts d'agrément, il s'agirait de n'appeler ici aucun professeur, de nous charger, à nous deux, de l'instruction de Madeleine. Souviens-toi donc du lycée Louis-le-Grand et de tes triomphes en histoire, littérature... N'obtins-tu pas un prix au Concours Général?
— Oui, de version grecque.
— D'ailleurs, cette besogne remplirait tes journées, maintenant que le rhumatisme va te laisser le temps de t'ennuyer.
— C'est une idée, ça...
Un profond silence régna dans la chambre des Tapisseries. La baronne pencha la tête et coula un regard. Elle vit les deux interlocuteurs dans l'attitude du recueillement. Son mari surtout paraissait absorbé. — Pourquoi s'était-il interrompu à l'instant décisif? — Elle eut une minute d'angoisse. Impatiente d'intervenir, elle écartait déjà la portière, quand le général, relevant son front chargé de soucis :
— C'est impossible, mon brave Stéphane.
— Dis que tu n'as pas le courage de vouloir.
— Je n'ai pas le courage de déplaire à Thérèse.
— Mais, que tu enseignes l'histoire à Madeleine, que je lui enseigne l'arithmétique...
— Et que fais-tu du R. P. Supérieur?
— Je lui laisse le département du catéchisme.
— Vraiment I s'écria-t-il, joyeux.
— A quand ma première leçon?
— Tu me permettras de respirer, j'espère.
— Je m'en garderai bien ! Si tu respires, tout est perdu. Du reste, laisse-moi te dire que si, par hasard, tu redoutais le moindre conflit fâcheux entre ta femme et moi, c'est qu'une longue séparation t'aurait fait oublier quel fut autrefois mon caractère et quel il est encore
aujourd'hui. J'ai voué un absolu respect à M"*® Fuster, et je ne me départirai pour rien de ce respect.
La baronne entra. D'un mouvement affectueux, elle tendit la main à Nadalewski, familiarité délicate qu'elle oubliait depuis longtemps; puis, non seulement elle prit des nouvelles de M'"® Nadalewska, mais s'informa de Daniel avec un vif intérêt. Stéphane ne songea pas à chercher la raison d'un revirement si subit; il en fut touché et éprouva le plus grand plaisir à entrer dans quelques détails sur son fils. — Le général Dubosc, qui avait remplacé Fuster dans le commandement de la quatorzième division militaire, avait voulu garder Daniel, et le traitait comme un fils... Daniel était heureux... Daniel...
— Et c'était pour raconter le bonheur de M. Daniel qu'on vous enlendait crier si fort? demanda la dévote.
— Nous nous entretenions de Madeleine, chère rmie, répondit le général.
— A quel propos, André?
M"* Fustep avait prononcé ce dernier mot d'un ton si emmiellé, si caressant, que le général en tressaillit d*aise. Il ne sut pas résister à l'envie confiante qui l'en traînait, et, d'une langue rapide, il raconta les projets de son ami pour Tinstruclion de Madeleine. La baronne laissait échapper, de temps à autre, de petits gestes qui étaient autant de marques non équivoques d'approbation.
— Eh bien, Thérèse, conclut-il, que penses-tu de ce magnifique programme d'enseignement?
— Je pense qu'il faut le mettre en pratique.
— Tu consens?
— Pourrions-nous découvrir, pour Madeleine, des professeurs plus dévoués, plus habiles, plus circonspects en toutes matières, que son père et le meilleur de nos amis?
— Tu entends, Stéphane?
— Madame, dit Nadalewski ému, vous me témoignez une confiance qui me touche au delà de ce que je pourrais exprimer. Je prends l'engagement solennel de ne pas la trahir«
iî.
Et comme, toute gracieuse, toute charmante, elle lui tendait encore une fois la main, il la saisit et la baisa respectueusement.
Ce ne fut pas sans de sérieuses difficultés qu'on parvint à mettre quelque régularité dans les habitudes de Madeleine, Pourtant, à la longue, cette nature vagabonde se laissa couler dans Tobéissance ainsi que dans une eau propice où son âme ardente se rafraîchissait délicieusement. Tout le commencement de cette année 1869 fut, pour les hôtes de l'hôtel Trémière, comme une fête. Fuster crut faire un voyage à travers le ciel, — ce ciel éblouissant que la baronne lui montrait du bout de son doigt levé. Tandis que, jour à jour, il sentait ses membres se redresser, son sang appauvri regonfler sa veine, il s'abandonnait au^ consolations du présent et caressait les plus flatteuses espérances pour l'avenir. Il n'en doutait plus, sa femme revenait à lui. Dans les paroles, l'attitude, les moindres gestes de cet être passionnément aimé, il se plaisait à découvrir les indices encore voilés, mais certains, d'un retour que rien ni personne ne sauraient empêcher. — Pourquoi Thérèse, opiniâtre dans ses idées jusqu'à la fureur, descendrait-elle à tant de concessions successives, si elle devait se refuser à la dernière, qui serait l'oubli de leurs torts mutuels, le rapatriement de leurs cœurs, l'amour? — Se préoccupant peu des maux qui l'accablaient, dans les illusions de soii cerveau grisé par une vitalité d'heure en heure plus abondante, le général se revoyait debout, revêtu de son uniforme, prêt à reparaître aux Tuileries pour y solliciter nn commandement. Il serait maréchal î
Tandis que Fuster se laissait bercer aux rêves fous d'une renaissance, Nadalewski, blotti dans les communications les plus intimes avec Madeleine, s'abandonnait, en vrai Slave à qui la mécanique n'avait pas tout à fait coupé les ailes, aux plus étranges imaginations. Maître, possesseur de cette enfant qu'on s'était obstiné à lui dérober, il éprouvait à l'instruire une joie profonde. Avec
une méfiance qui venait non du général, non de sa femme, d&plus haut, dePhalippou, on avait confiné ses attributions à Tarithmétique et à la géographie. Mais, dans iSon enseignement, les chiffres acquéraient de la sensibilité, et Madeleine ne nommait pas une ville, que son professeur, par quelque récit curieux, n'essayât de la toucher. Un matin, Nadalewski, à qui son élève venait de réciter le bassin du Rhin, pour intéresser la jejyme fille à la ville de Metz, dont il se réservait de lui parler longuement, lui esquissait à larges traits la biographie du maréchal Fabert...
— Tiens! n'est-ce pas à Metz qu'était Daniel, il y a plusieurs années? interrompit-elle.
— Daniel? demanda Stéphane, qui tressaillit... En effet, Metz fut la première garnison de Daniel. Ton père a commandé là.
— Vous ne vous souvenez donc pas que Daniel m'envoya de Metz une poupée superbe?.,. Vous savez bien, Catherine, ma Cathe?,,,
--- Une poupée?
— Voilà bien les hommes: ils oublient tout.
— Alors, tu n'as pas oublié cette poupée, toi?
— J'étais bien petite; mais je vois encore Daniel déballant son cadeau dans le salon, et j'entends encore mes cris de joie... Il était gentil à cette époque, Daniel!
— 11 ne l'est donc plus, à présent?
— Depuis qu'il a ramené mon père, il a fait chez nous trois apparitions... C'est peu... Puis il ne m'a rien apporté de Bordeaux.
— Et tu voulais une poupée?
— Pas pour moi, pour Loulou.
— Faut-il écrire à Daniel?
— Non \ non I s'écria-t-elle en se levant et de sa petite main fermant la bouche à Nadalewski.
Cependant, si le général et son ami, enlevés au-dessus de la situation présente par l'essor de leurs désirs, se repaissaient gloutonnement d'idées heureuses, il s'en fai-
lait que M"*® Fuster goûtât les mêmes délices. Pour cette femme, dont l'illusion ne \isitait le cerveau que lorsqu'elle se rapportait aux choses divines, tout déploiement d'ailes était impossible ; elle ne voyait que la réalité, et la réalité lui apparaissait désespérante. Certes, elle se soumettait sans murmure au plan caché du R. P. Supérieur, la sainteté du personnage dissipant les scrupules quelconques de sa conscience. Mais, si elle était tropfière pour se plaindre, pour se dérober à l'obéissance, elle ne pouvait parfois s'empêcher de gémir dans l'angoisse trop douloureuse de l'épreuve. Chez les natures les plus intelligentes, les plus nobles, la dévotion, quand elle est poussée très avant, opère des dépressions singulières. Nous avons constaté en maintes rencontres la sécheresse, la dureté d'âme de M*"" Fuster; la terrible fièvre religieuse s'était également attaquée aux facultés mentales et les avait racornies en les brûlant. Comment expliquer autrement les aberrations de cette femme de race qui avait besoin de faire un effort pour tendre la main à Nadalewski, quand celui-ci, ses devoirs accomplis auprès de son élève, s'avançait pour prendre congé de ses amis? C'était seulement du bout des doigts que la baronne frôlait les doigts de Stéphane, bleuis, calcinés pour elle du soufre de l'enfer.
Mais la baronne, qui, dans l'acharnement de la bataille où son directeur l'avait conviée pour ses péchés, sentait s'exalter le sentiment de sa sûreté personnelle, autrement dit de son salut, dut se détourner de Nadalev^ski pour faire face à un nouvel ennemi. Cet ennemi, le plus redoutable de tous, était le général. Après un hiver d'atroces souffrances, un printemps passé dans les alternatives de la fièvre et de l'abattement, l'été apparaissait dans sa gloire, et le dernier rhumatisme du malade semblait devoir fondre à ses rayons. Décidément, son mari redevenait ingambe, il se relevait. Tant qu'elle le vit aller et venir à travers la chambre des Tapisseries, les membres raides, s'appuyant sur une canne, elle ne conçut pas de trop vives alarmes. Mais
MADAME FUSTER i^i
la face blême de son cher André se colorail chaque jour davantage, la lumière éclatait plus intense dans ses yeux, et, le 5 juillet, secouant le joug des médecins, envoyant à tous les diables la pommade du Jugement-Dernier, il voulut descendre au jardin, où il arriva sans peine, et où il s'assit dans une attitude de force, de crânerie militaire, qui ne laissaient plus de doute sur sa prochaine guérison.
La baronne trembla. N'étaii-il pas évident que le général, en revenant à la santé, y revenait avec les instincts de corruption, de désordre, de dépravation qu'elle lui avait connus, dont elle avait tant souffert, qui l'avaient poussée à se séparer de lui ? Certes, la grâce avait opéré chez cet homme depuis ces temps à jamais déplorables ; mais, dans ce redressement miraculeux de ses membres, dans celle renaissance physique universelle, que vaudrait la grâce? Si la faible lueur céleste allumée dans l'âme de son mari y tremblotait encore, le flot de sang qui montait ne pouvait manquer d'en avoir raison. Et elle^ que deviendrait-elle devant cette résurrection de la béte? Se laisserait-elle dévorer tranquillement ou, encore une fois, tenterait-elle de fuir? Où fuir? Au Pertuis, sa terre de la Touraine? On l'y suivrait.
Les sept glaives qui transpercèrent le sein de la Vierge divine. M"® Fusler, à la pensée d'une chute possible, en sentait les pointes aiguës s'enfoncer dans sa chair. Ce déchirement de sa poitrine, dont elle percevait la douleur bien nette, était atroce. Dans ces courts instants, sa beauté, sa fatale beauté qu'elle connaissait bien, qu'elle avait toujours considérée comme une pierre d'achoppement de plus dans le rude sentier du salut, elle la maudissait et demandait à Dieu la suprême faveur de quelque horrible maladie propre à la défigurer. A l'exemple de certaines mystiques, volontiers elle se fût déchiré le visage de ses propres ongles, si, au lieu d'être condamnée à vivre dans le monde, à y faire figure, il lui eût été permis de goûter la solitude heureuse d'une cellule en
quelque clottre retiré. Quelles délices à se martyriser, et, dans la céleste extase, à baigner de son sang les pieds de TÉpoux ! Parfois, en ses lancinantes angoisses, elle avait des rêves qui, grandis par la surexcitation de gon cerveau, affectaient le caractère de la vision. Des Bienheureux, des Bienheureuses s'étaient montrés à elle rayonnants à travers l'obscurité de la nuit, et elle éprouvait, durant plusieurs jours, une langueur qui lui procurait comme Tavant-goût de la quiétude sereine du paradis.
Une sainte particulièrement l'obsédait : sainte Thérèse-, sa patronne. Un soir qu'elle était prosternée dans la chapelle, au moment où s'éteignaient aux vitraux les derniers reflets du ciel, elle entendit la porte du tabernacle s'ouvrir avec fracas. Elle regarda, et vit sa sainte favorite debout sur le marche-pied de l'autel. Son corps lumineux était engouffré dans les vastes plis d'une grossière robe de bure; sur sa tête, le voile noir; à ses reins, la corde blanche; à ses pieds, les sandales ouvertes de la carmélite. Sainte Thérèse, ainsi que dans le tableau célèbre attribué à Zurbaran, développait son bras droit en avant et présentait sur sa main une maison dont les murailles percées de fenêtres étroites et nombreuses, dont les toits hérissés de clochers, dont toutes les lignes architecturales dépouillées d'ornements indiquaient un monastère, vraisemblablement le monastère de l'Ordre du Garmel, à Avila. La baronne, l'âme tout entière dans les yeux, demeura longtemps ravie. La terre était morte ; il n'existait plus que le ciel. Dans un effort, il lui sembla que sa langue paralysée se déliait, et elle osa demander à sa patronne si elle avait à lui ordonner une entreprise quelconque. Les bras levés, elle attendit une parole. La sainte tourna vers elle une face auréolée de rayons ; puis, ses lèvres s'entr'ouvrirent et ces mots, fragment du Magnificat ^ en tombèrent très distinctement un à un : — c Ecce enitn i ex hoc Beatam me dicent omnes generationes ; c'est pour € cela que toutes les générations me proclameront Bien-
« heureuse. — t Le tabernacle se referma et le prodige s'évanouit.
Pour M"** Pusler, aucun doute n'était possible. Manifestement, Dieu avait des desseins sur elle. Ah! si, un jour, quand le R. P. Phalippou serait Général des prêtres de son Ordre, elle, dépouillée de la tyrannie des affections dlci-bas, pouvait être élevée au rang suprême de Supérieure des Sœurs du Jugement-Dernier !.. .
Pourtant, en dépit des secousses violentes qu'elle recevait dans les profondeurs de son être, en dépit de certaines idées si ardentes, si chaudes qu'elle en éprouvait à la chair comme des brûlures, la baronne n'ouvrait jamais la bouche à son confesseur de ses éblouissantes conceptions. La domination ne va pas sans terreur, et, le Supérieur du Jugement-Dernier la dominant, elle n'osait pas. Du reste, elle avait raison de se taire. Il est certain que Phalippou, sévère jusqu'à la dureté, n'eût pas plus souffert les affolements de sa pénitente dans la dévotion qu'il n'avait supporté ses répugnances dans le mariage. Pour ce prêtre d'une tête solide, bien établie^ c'était avilir la religion que de la ravaler aux égarements de l'enthousiasme et du délire. Il ne niait pas qu'à certaines époques le ciel n'eût choisi des âmes toutes de feu pour les consumer visiblement de sa grâce aux yeux de tous. Mais c'était là d^s prodiges fort rares, et nul n'avait le droit de prétendre avoir été élu pour l'autel des holocaustes. Selon lui, pieu voulait être aimé simplement, naïvement, avec tran-* quiiiité.
C'est à la force de ces. doctrines, dont le physiologiste Nadalewski découvrait le secret dans l'équilibre des facultés physiques du moine, dans sa santé cérébrale
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vigoureuse, que Phalippou, au milieu de la crise où tout le iDonde se débattait à Thôlel Trémière, devait la sérénité parfaite de sa parole et de son maintien. Le général était anxieux, troublé; Nadalewski sombre, perplexe; la baronne découragée, tremblante; lui allait enveloppé d'une paix magnifique, ne s'étonnant de rien, n'éprouvant nulle déception parce qu'il ne s'était grisé à nulle espérance, heureux, certes, de la confiance qu'on lui témoignait, mais détaché des Fuster comme de toutes les relations si imparfaites d'ici-bas, et très capable de se détourner d'eux sans le moipdre déchirement, le jour où il lui serait démontré qu'ils ne pouvaient plus servir à l'édification de son Œuvre, laquelle était l'GEuvre de Dieu.
En vérité, si une pareille indifférence est atroce, pour ceux qui voudront descendre au fond des choses elle deviendra facilement explicable, elle leur apparaîtra même comme une inévitable nécessité. Dès le lendemain de son ordination, le prêtre se trouve environné de dangers. Hier encore, dans l'étroite cellule du séminariste, en proie à Dieu, il édifiait des projets sublimes : il se dévouerait à ses frères, il les aimerait jusqu'à la mort. Aujourd'hui, le voilà jeté dans une paroisse, en pleine agitation mondaine, en pleine complication dlntrigues, d'intérêts, de passions qu'il ignore complètement. Il avait cru son ministère aisé, il se hérisse de difficultés insurmontables. Pauvre jeune homme I il a vingt-cinq ans à peine. Il interroge son doyen. Son doyen lui répond : — t Je connais cela. Il n'est qu'un remède : « soyez réservé •. — Rarement, le malheureux est admis à confesser son angoisse à quelque haut dignitaire du diocèse. — t Soyez froid et sachez vous taire », lui riposte un chanoine métropolitain. — Une fois dégagé des premières souffrances de sa vocation, des premières ténèbres de ses relations sociales, le prêtre, assis enfin sur la pierre angulaire de l'Église, contre laquelle les portes de l'Enfer ne prévaudront points entrevoit le but où doivent tendre ses efforts. Ce but est
grand : traverser les hommes et les sauver, sans se mêler à eux pourtant dans la crainte de recevoir leurs souillures. Celui-ci, tendre, affectueux, sensible jusqu'à la faiblesse, ne voit que consolations à répandre. S'il appartient au clergé séculier, il se ruine en bonnes œuvres, et, comme Vincent de Paul, ouvre son cœur à tout venant. S'il est engagé parmi les réguliers, il implore la grâce de partir pour les Missions, et meurt là-bas avec la naïveté d'un martyr des premiers temps. Celui-là, de tempérament froid, de nerfs rassis, initié par une connaissance précoce de soi aux défaillances, aux dégoûts, aux lâchetés de la nature humaine, croit que, pour acheminer ses semblables au salut, il n*est rien de tel que de les dominer. Armé de ses vertus rigides comme d'autant de glaives, il pique à droite, il pique à gauche, poussant les hommes au ciel ainsi qu'on pousserait un troupeau vers les bergeries ouvertes, faisant son chemin en faisant faire du chemin à autrui. Simple desservant, il deviendra, par l'obstination de son esprit dans l'idée du commandement, doyen, chanoine, grand- vicaire , évèquel Simple prot'ès dans un Ordre religieux, il ne tardera pas à s'élever au rang de père, de prieur, de provincial et, qui sait? peut-être un jour de général I
Vers 1854, le lendemain du jour où il avait reçu la prêtrise, l'abbé Grégoire Phalippou fut attaché en qualité de vicair.e à Tune des paroisses du diocèse de Toulouse. Mais il ne resta pas longtemps dans cette situation subalterne. Admirateur convaincu des réguliers, qui, durant des siècles, ont peuplé l'Église, l'ont gouvernée, *se sont battus pour elle au premier rang de la milice sacrée, une idée fixe le hantait : entrer dans un Ordre religieux. — Quel Ordre? — Après plusieurs mois d'hési tation, il se décida pour celui de saint Dominique. N'était-ce pas là qu^avait brillé saint Thomas d'Aquin, dont l'œuvre colossale l'éblouissait, dont tant de fois il avait admiré avec dévotion le chef sublime dans la crypte de Saint-Sernin ? Son exeal du diocèse de Toula
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louse obtenu, Phalippou partit pour Rome. On lit cette sentence dans Y Imitation ; — t Celui qui chérit sa celc Iule y trouvera la paix •. — Il n'en alla pas ainsi pour notre jeune ecclésiastique français au monastère de Frosinone, où il tentait son noviciat. Soit que la discipline de saint Dominique lui pesât aux épaules, soit qu'il se fût mépris sur sa vocation, il était agité. Il passa deux ans à Frosinone dans d'incroyables troubles de conscience, toujours sur le point de rentrer en France pour aller se jeter aux pieds de son archevêque et lui demander la faveur de desservir le dernier des hameaux pyrénéens.
Cependant, notre novice demeurait, retenu autant par un dépit contre lui-même que par un goût décidément très prononcé pour la vie des réguliers. Peu à peu, après certaines épreuves courageusement supportées, il acquit la certitude qu'en venant à Rome il avait suivi la voie où Dieu voulait qu'il marchât; seulement, peut-être s'était-il trompé en frappant à la porte des Dominicains, et était-ce vers les Théatins, les Jésuites, qu'il aurait dû diriger ses pas. Comme le monient approchait où il devait prononcer ses vœux, Phalippou, se figurant avoir entrevu la fin de ses inquiétudes dans le choix d'un nouvel Institut, sollicita la permission de quitter Frosinone et s'en alla. Durant six mois, notre régulier sans règle vagua à travers Rome, voyant ce qu'il n'avait pu qu'apercevoir à son arrivée, les basiliques, les musées, les grandes œuvres de la religion et de l'art. Sa messe dite de bon matin en l'église Saint Louis des Français, que Son Eminence le cardinal Maffeï, à qui il avait été recommandé, lui avait ouverte obli-* gearament, il passait ses journées en un isolement absolu, faisant de longues promenades solitaires dans la ville, à travers la campagne romaine, plus attentif à lui-même qu'aux choses qui l'entouraient, se demandant sans cesse si le moment n'était pas encore venu de prendre un parti, s'il n'était pas encore mûr pour le couvent où il devait couler sa vie. Parfois, se croyant très résolu,
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la tête pleine de la grandeur des Jésuites, de leur influence sur le monde, il s'avançait jusqu'à la porte du Gesh; mais, au moment d y heurter, une paralysie subite engourdissait sa main, et il fuyait à toutes jambes. Un soir, après avoir longtemps flairé la tanière fascinatrice, il s'y glissa et*., fut pris.
Phalippou, très sensible au charme de Rome, avait caressé Tespoir de passer là les années de son noviciat. Tout au plus Fenverrait-on vers les jolies résidences d'Albano ou de Velletri. Dans tous les cas, il ne quitterait pas ritalie. Le premier ordre qu'il reçut de son supérieur fut un ordre de départ pour Anvers. C'était dans une maison noire, sur les bords de FEscaut, qu'il devait commencer la pratique de la règle de saint Ignace et s'exercer à l'obéissance pour franchir lentement et successivement les degrés de novice, de frère temporel formé, de scolastique, de coadjuleur spirituel formé, de profès des trois vœux, de profès des quatre vœux... Il fut consterné, mais il courba la tête et partit.
Phalippou, sans grande chaleur dans l'àme ni dans les nerfs, était un esprit remuant, plein d'entreprise. Le cœur, chez lui, demeurait immobile, mais la tête allait avec une effrayante activité. Heureux d'avoir pu, sans murmure, se résigner à sa déportation en Belgique, il se plut à augurer favorablement de lui-même, et s'enfonça dans l'obéissance avec un contentement qui lui fut une première récompense, une première consolation. Pourtant, tout en vaquant à ses devoirs quotidiens avec une méticuleuse exactitude, il songeait. Parfois, en un coin de la vaste cour des novices, la cour dite des BénédictionSy on le surprenait assis à l'écart, les yeux aux nuages, absorbé en une méditation indéfinie. A quo pensait-il? Regrettait-il le cloître de Frosinone, au penchant des montagnes? On ne l'interrogeait pas; on le laissait se mouvoir dans la pleine liberté de sa fantaisie. Mais souvent il se trouva décontenancé, au retour des voyages lointains de son imagination, d'apercevoir un œil brillant qui l'épiait. Il se rabattait alors vers la
réalité et, écoulant les carillons d'Anvers mis en train à la cime des clochers, il soupirait.
A la longue, éclairé par des souffrances de tous les instants, Phalippou acquit la certitude qu'il n'était point fait pour la Compagnie de Jésus. Chez les Dominicains, il lui avait paru que la discipline le serrait trop étroitement aux reins ; ici, il lui sembla qu'elle l'étreignait au col à l'étrangler. Énergique dans un- corps malingre, l'âme se cabra et lança de timides ruades. Les bons Pères comptèrent les coups et se turent. Notre jeune Toulousain faisait des réflexions sérieuses. Comme il devenait de jour en jour plus évident que l'Ordre des Jésuites n'était pas celui où il devait consommer son salut, il éprouvait des tristesses qui l'affectaient jusqu'à la douleur. Dans le fond, ce prêtre, qui s'était séparé du clergé séculier, le jugeant voué à des besognes vulgaires indignes de son intelligence supérieure et de sa haute piété, se trouvait humilié de n'avoir pu se résoudre à prononcer des vœux à Frosinone et de ne pouvoir pas davantage s'y résoudre à Anvers.
Que voulait-il? Quel était son but ? Prétendait-il se marchander éternellement à Dieu? Oserait-il apporter, dans la vie sacerdotale, l'indécision que certains laïques tatillons, sans caractère, apportent dans le choix des carrières civiles? Quand finirait-il de ravaler la religion au niveau dégradant d'un métier? Était-il sûr, d'ailleurs, s'il désertait la Compagnie de Jésus, qu'il lui fût jamais permis de franchir le seuil d'aucune autre maison monastique? Et qui sait si l'archevêque de Toulouse, irrité de tant d'incertitudes, consentirait à le reprendre dans son diocèse et voudrait lui confier le moindre poste à desservir?
La perspective effroyable de ne tenir désormais à l'Église que par le lien de son honnêteté sacerdotale, laquelle était demeurée intacte dans l'angoisse de ses doutes, communiquait à notre novice une fièvre qui le desséchait, le tordait, le tuait. Décidément, il auraii voulu s'en aller; mais franchir la porte du noviciat
d*Anvers, c'était se lancer dans l'inconnu, et Tînconnu lui était plus redoutable que la mort.
Le 5 mai 1856, vers les six heures du matin', comme il remontait de la chapelle après la prière et la méditation, on prévint Pbalippou que le R. P. Recteur le demandait. Dès les premiers mots qu'on lui adressa, le novice comprit qu'on l'avait fouillé jusqu'aux replis les plus enfouis du cœur, [qu'il n'était pas un de ses soupirs qui ne fût connu.
— Mais, pourtant... balbutia-t-il, anéanti.
Le R. P. Recteur, un petit vieillard maigre et pâle, poursuivait sans l'entendre.
— Ah I mon Dieu ! cria Phalippou.
Le R. P. Recteur lui prit la main avec bonté, le rassura. Il lui fit remarquer que, pour être un bon prêtre selon l'esprit de Dieu, il n'était pas absolument nécessaire d'appartenir à la Compagnie de Jésus; que , dans les rangs du clergé séculier, on rencontrait des ecclésiastiques du plus grand mérite, des saints dont c la récompense serait abondante au ciel, merces copwsa in cœlù; » qu'il avait reçu, comme prédicateur, des dons peu ordinaires et qui trouveraient leur emploi...
— Alors, -vous me renvoyez de celte maison?
— Vous l'aurez quittée dans une heure.
— Que vais-je devenir?
— Vous êtes prêtre, monsieur, lui dit sévèrement le R. P. Recteur, et l'on ne jette pas un prêtre à la rue Voici deux lettres. Toutes deux témoignent non seulement de votre excellente conduite dans notre noviciat, mais aussi de votre talent d'orateur. L'une est adressée à M»*" l'archevêque de Toulouse, l'autre à Son Éminence le cardinal Maffëï. Emportez-les.
— Enfin, je m'en vais, mais j'ignore le vrai motif de mon expulsion.
— Vous voulez le savoir?
— Il me semble que c'est mon droit strict.
— Personne n'a de droits ici que moi, monsieur.
— Vous refusez donc ?. . .
— Monsieur Grégoire Phalippou, la Gompagniede Jésus vous repousse parce que vous êtes orgueilleux.
Gomme on ne se corrige guère dés travers, des vices, lesquels, étroitement amalgamés à nos qualités, deviennent notre chose, notre bien, la marque que nous donnons au monde de nous-mêmes, le jeune défroqué des Jésuites, redoutant un accueil peu bienveillant de son archevêque, ne songea pas même à paraître à Toulouse. Pourtant, de tristes circonstances, — la mort de son père arrivée un mois auparavant, — l'obligation de régler certaines affaires, eussent expliqué son arrivée dans le Languedoc. Avec ce détachement de la famille, caractère essentiel du prêtre, qui ne doit pas plus avoir de père et de mère qu'il n'a de femme et d'enfant, il crut que rien ne l'obligeait à aller s'agenouiller sur une tombe, dans le cimetière de sa ville natale, et, ayant écrit de Marseille à un notaire de Muret chargé de réaliser sa fortune, — trois cent mille francs environ, — il s'embarqua pour Gività-Vecchia.
Le cardinal Maffeï fut réservé jusqu'à la froideur. Très au fait de tous les symptômes de la vocation religieuse, laquelle, chez certains individus, affecte les formes d'une grave maladie. Son Ëminence, ne se souciant guère d'aller plus avant dans la protection, invita l'abbé Phalippou au repos dans la placidité de la Ville Éternelle. Puisque des ressources personnelles le mettaient à l'abri du besoin et le dispensaient de remplir un poste quelconque au diocèse natal, il lui donnait le conseil de vivre à Rome de la vie qu'il y menait avant sa folle entrée dans la Société de Jésus. Surtout il devait éviter de retomber t en tentation du cloître », pour lequel, de toute évidence, il n'était pas fait.
il y avait du ressort en cette nature de Toulousain et, après trois mois d'abattement, notre homme osa relever la tète et regarder sa situation en face. 11 ne la trouva pas si désespérée. M?' Maffeï avait raison : malgré un goût très vif pour la vie des réguliers, il se garderait
de frapper pour l'instant à la porte d'aucune communauté. Mais, parce qu'il n'avait pu s'accommodernidelarèglede saint Dominique, ni de celle de saint Ignace, fallait-il inférer de là qu'il fût incapable de subir aucun joug? Qui sait? Peut-être les Franciscains, les Barnabites, les Capucins, convenaient-ils à sa nature franche, simple, délibérée? Du reste, s'il n'existait aucun Ordre où pussent être utilisées, pour le salut des âmes, ses forces virtuelles, pourquoi hésiterait-il à réaliser l'idée qui le harcelait depuis des années, l'idée d'une Fondation monastique nouvelle, tout à fait arrangée pour les besoins du siècle et ses propres besoins? Avant de créer la si glorieuse Compagnie de Jésus, saint Ignace n'avait-il pas été sur le point d'entrer chez les Théatins? Comme saint Ignace, il se dégagerait des ténèbres et arriverait à la lumière.
Une Fondation I Quel grand mot t Quel mot énorme t A quelque extrémité que, par l'élévation ou la dureté des doctrines religieuses, on ait essayé de réduire l'homme, aucune violence exercée, soit sur son âme, soit sur son corps, n'a pu abolir en lui le désir de se survivre. Ce désir si âpre le tient aux entrailles, aux origines de son être, et on le supprimerait avant de lui ravir l'espoir d'une sorte de permanence ici-bas. Le laïque, à qui la terre appartient, obéit au vœu secret de la nature en quelque sorte à son insu : ses enfants perpétueront lui et son œuvre à travers les générations. Le prêtre, dont le ciel doit rester la préoccupation suprême, qui ne connaîtra pas la femme, ne laisse pas d'héritier de son nom, de ses travaux, et la tombe le réclame tout-entier. Qui oserait affirmer que, lorsque saint Benoît, saint Bruno, saint Dominique, saint Ignace de Loyola éparpillèrent à travers le monde des légions innombrables de Bénédictins, de Chartreux, de Dominicains, de Jésuites, une pensée égoïste ne se trouva pas amalgamée à la pensée très haute d'où naquirent ces agglomérations de clercs redoutables comme des armées? Le pape Innocent III écrivait à saint François d'Assise : — « Nous entendons que
f VOS moines soient comme vos enfants, et qu en toute € occasion vous les traitiez avec une douceur paternelle. »
Avant de se lancer dans la voie nouvelle dès longtemps entrevue, avant de s'ouvrir à âme qui vive de projets qui le flattaient dans ses intimes instincts de domination et raffermissaient dans le sentiment de sa supériorité, Phalippou résolut de quitter Rome et d'aller faire une retraite chez les Dominicains de Frosinone. Cette épreuve serait décisive : si, après un mois de claustration étroite, le pieux dessein qui l'avait visité persistait à s'imposer à lui, coûte que coûte il Taccomplirait. Naturellement, le dessein, où tout ce qui était lui-même se complaisait, persista, et dès ce jour il s'y jeta à corps perdu. Afin de donner à son idée le temps de se formuler nettement, de se manifester sous une forme saisissante et palpable, il résolut de voyager. Il visita un à un les sanctuaires, berceaux des Ordres primitifs. Il alla s'agenouiller, à Subiaco, dans la grotte de saint Benoît, puis au célèbre monastère du mont Cassin ; en Galabre, il suivit les traces partout visibles de saint Bruno à travers le désert de la Torre; il passa plasieurs jours à Assise, en Ombrie, et courut invoquer saint François dans sa retraite favorite du mont Alvorne. Il revint à Rome chargé de pensées, comme un bel arbre en automne de fruits mûrs. Dans sa chambrette de la rue Aidabrandini, il réfléchit encore, combina, pria...
Un fait singulier que nous ne devons^ pas négliger de noter, c'est que, dans ses plus ferventes exaltations, dans ses plus violents enthousiasmes, il ne se produisit jamais, pour Phalippou, le moindre cas de vision. Tous les Fondateurs, toutes les Fondatrices des grandes œuvres monastiques ont vu Dieu, lui ont parlé, ont vu des samts, rtes saintes, leur ont parlé ; lui ne voyait personne, n'entendait rien. Parfois, un peu humilié, un peu effrayé aussi de cette absence de prodiges, il s'accusait de sécheresse, en venait jusqu'à douter qu'il eût été élu pour la providentielle mission de créateur d'un Ordre nouveau. Ah I dans ces moments où l'angoisse parsemait
son front des gouttes d'une sueur glacée, avec quel élan, si Dieu lui eût envoyé un ange, comme à saint François le Séraphique, il lui eût tendu les mains, le flanc, pour y recevoir les stigmates sacrés ! Mais l'esprit déter Hiiné du jeune prêtre avait vite raison des inquiétudes de son cœur, en lui montrant ses hésitations comme autant de pièges du Démon. Quand un miracle serait nécessaire, Dieu ne le refuserait pas à son entreprise. Il s'agissait d'aller en avant, et des plis, des replis, des obscurités des premières conceptions, de faire jaillir enfin une tige capable de porter au loin ses rameaux.
La première fois que Phalippou, en balbutiant, toucha un mot de son projet au cardinal Malîeï, Son Éminence haussa les épaules et ses lèvres ébauchèrent un sourire d'une cruelle ironie. Pourtant, lorsque notre jeune homme, piqué au jeu, d'une voix décidément ferme, eut déclaré qu'il était prêt à dépenser trois cent mille francs pour asseoir les bases de sa Fondation, Monseigneur ne songea plus à le traiter légèrement et lui prit les deux mains par un mouvement empreint de la plus vive affection. Il faut avoir vécu au Vatican, avoir frayé avec la grande prélature romaine, pour deviner la valeur, au delà des monts, de -ce simple mot : régulier. Ce mot seul, dans les malheurs gui accablent la papauté, évoque ridée de salut. Certes, l'Eglise, où tous les vents qui soufflent du cerveau humain émancipé font brèche, ne méprise pas le secours qui pourra lui venir du clergé séculier; mais il est évident que c'est sur le clergé régulier qu'elle compte. Tandis que le premier, pauvre, empêtré dans la vie laïque par des contacts journaliers, opprimé par les nécessités du pain quotidien et les tyrannies de l'ambition, se trouve asservi aux gouvernements, le second, puissant par l'influence de sa richesse énorme, dégagé des nécessités morales et matérielles par la prévision d'une règle admirable, discipliné comme une armée rangée en bataille, « sicut actes ordinata •, n'a qu'un chef effectif, le pape; un souverain, le pape ; et, depuis la pro-
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clamatioQ du dogme de rinfaillibilité, un Dieu, le pape. De là, raccueil empressé, fait à Rome, à toute proposition, tendant à Faugmentation des recrues du Saint- Siège. On n'ignore pas les répugnances des divers États à se laisser envahir par les congrégations ; aussi agit-on avec une extrême réserve, une prudence très diplomatique pour autoriser la formation de nouveaux régiments. Mais, enfm, il faut se défendre, et on ne se défend qu'avec des soldats. Cette phrase pittoresque de Tabbé Gombalot trouve ici sa place naturelle : — t Le clergé < séculier, c'est la garde nationale de l'Église ; le clergé € régulier, c'est sa troupe de ligne. »
— Et quel nom pensez-vous donner à votre Fondation? demanda le cardinal.
— Je cherche, répondit Phalippou.
— J'attache au titre quelque importance.
— Si Votre Éminence voulait bien m'aider à le trouver...
— J'y songerai.
Un titre I Depuis trois mois, c'était la préoccupation de notre Fondateur. Il lui était venu cinquante légendes à l'esprit, qui, toutes, eussent au besoin convenu à son Œuvre ; mais aucune ne la caractérisait nettement, aucune ne mettait dans un relief assez accusé l'idée mère de sa conception. Au fait, quelle était cette idée? Phalippou voulait fonder une Société religieuse rustique, simple par la parole, modeste par l'habillement, sobre par ses habitudes, se rapprochant des hommes voués au dur métier de la culture, s'identifiant avec eux pour les sauver. Mais quel serait le nom de cette Société? Il ne découvrait rien... Un soir, comme il sortait de la ville par la porte du Peuple et gagnait la campagne, il aperçut, s'avançant vers lui, un de ces antiques carrosses qu'on dirait contemporains des apôtres et tels qu'on en rencontre à Rome seulement. Vieilles roues, vieux chevaux, vieux laquais, vieux habits, vieux galons; mais tout cela splendide au soleil couchant. Il
reconnut l'équipage du cardinal Maffei. Il allait se précipiter pour saluer Son Éminence, quand deux paysans qu'il entendait se chamailler depuis un moment au beau milieu du chemin, pareils à deux bêtes enragées, fondirent l'un sur l'autre soudainement. Un couteau, un éclair, passe dans un rayon de lumière. Phalippou s'élance. Trop tard, hélas ! Un de ces hommes a le flanc percé et s'affaisse sur le sol. Tandis que le meurtrier s'éloigne, sans qu'aucun des campagnards dont regorge la route veuille lui faire obstacle, Phaiippuu relève e b.esse et appelle du secours. M»' Maffeï a entendu.
— Eminence I Éminence ! implore le moribond, lequel, en voyant le cardinal dans sa pourpre, trouve la force de se mettre à genoux.
— Vous venez d'offenser Dieu gravement, lui répond le prélat.
— J'ai peur, bredouille l'homme, dont la bouche se remplit de sang, j'ai peur du jugement dernier...
Il expire.
Le cardinal invita Phalippou à monter dans son carrosse. Les chevaux allaient au pas.
— Ces paysans sont tous les mêmes, dit Monseigneur: toujours la préoccupation et la terreur de l'enfer. Chez ces êtres rudimentaires, vous l'avez vu, l'idée du châtiment s'éteint seulement avec la vie. Cette peur qui, à des degrés différents, travaille tous les hommes, mais à laquelle la culture intellectuelle, par l'énergie qu'elle surajoute au caractère, nous rend peut-être moins accessibles que les gens de la campagne, pourrait être merveilleusement utilisée aujourd'hui pour le salut du genre humain. Certes, l'Église atiré parti de cette peur, laquelle n'est au fond que la crainte salutaire de Dieu, « timoi^ Domini », et les Ordres monastiques, celui des Frères mineurs de saint François particulièrement, eurent des prédicateurs naïfs pour parler aux grands^ surtout aux petits, des colères divines et des feux éternels. De nos jours, la chaire, faite pour proclamer la rudesse des vérités catholiques, est devenue d'une timidité sin-
gulière : on célèbre les louanges de la Vierge Mar e et Ton se tait sur les violences sacrées de la religion.lll y a une autre plaie : c^estla manie de la philosophie, de la politique, de la littérature, qui a envahi l'esprit peu apostolique des orateurs chrétiens. Nos prédicateurs ne prêchent plus Dieu; ils se prêchent eux-mêmes. C'est plus qu'un abaissement, c'est une trahison.
On était arrivé à la porte du palais Gandia, demeure du cardinal. Le vieux prélat gravit les degrés de marbre du grand escalier avec Télan, la légèreté d'un jeune homme. Phalippou, tête basse, très absorbé, cheminait derrière lui.
— Voyez-vous, mon enfant, lui dit Son Éminence, se laissant couler dans un fauteuil dont la soie riait par-ci par-là, voyez-vous, mon enfant, vous qui parlez avec aisance et sans la moindre prétention littéraire, ne sacrifiez jamais aux usages dépravés de ce temps. Dans votre France si noble, demeurée si religieuse à la barbe de si insolents détrousseurs de la foi, ressuscitez Bourdaloue, le plus parfait modèle de l'orateur chrétien. Si Dieu permet que vous augmentiez notre armée d'un bataillon capable de lui faire honneur, en pliant vos soldats aune discipline sévère, obligez-les, quand ils prêcheront Dieu dans les campagnes, à la plus entière simplicité de langage. Les rhéteurs païens étaient passés maîtres dans l'art de bien dire; ce furent les apôtres pourtant, pauvres gens sans culture, qui subjuguèrent le monde... A propos, avez-vous trouvé le nom dont vous baptiserez votre réunion de clercs réguliers?
— Grâce à vous, Éminence, je le trouve à l'instant, ce nom.
— Grâce à moi?
— Ce meurtre près de la porte du Peuple, la peur du jugement dernier chez ce paysan de la Sabine mourant, vos réflexions surtout, vos réflexions si éloquentes, si profondes, tout cela m'a été comme un rayon de lumère, et je tiens mon titre.
— Voyons I
— Sauf votre agrément, mes prêtres s*appelleront les AR. PP. du Jugement' Dernier t s'écria Phalippou avec les tressaillements de l'inventeur.
— V Ordre du Jugement-Dernier/.., Mon enfant, l'idée est excellente, elle vous est venue du ciel. Demain je verrai le Saint-Père, et, en attendant que votre requête soit accueillie à la Révérende Chambre Apostolique, j'obtiendrai pour vous une autorisation provisoire qui vous mettra à même d'entrer immédiatement en mission.
Un mois après, Phalippou rentrait en France revêtu du costume monastique et portant le titre de Supérieur de VOrdre du Jugement-Dernier.
Grâce aux recommandations expédiées de la curie romaine par les soins du cardinal Maffeï , Phalippou fut accueilli partout à bras ouverts et put, sur l'heure, commencer ses prédications. Certains évêques lui ayant ouvert les grands séminaires, il commençait à recrutçr son personnel, et bientôt une vingtaine de jeunes gens se trouvèrent groupés autour de lui. Il devenait urgent de posséder une maison pour y recueillir ces adhérents, les y instruire, les y appliquer à la pratique de la règle dont les articles nombreux étaient l'incessante préoccupation de son esprit. Où établir celte maison? Certes, au Nord comme au Midi, il avait été l'objet, de la part des diverses autorités ecclésiastiques, d'égards exceptionnels. Mais il passait; Quel évêque consentirait à le recevoir à demeure? Il écrivit au cardinal Matfeï, implorant son conseil, son secours. La réponse ne se fit pas attendre. En une lettre fort longue, remplie d'observations judicieuses sur les prélats français, Son Éminence, en invitant Phalippou à agir avec tous les ménagements possibles, lui indiquait le diocèse pyrénéen de Lormièrcs
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comme devant se prêter favorablement à ses desseins. Certes, Mfif de Roquebrun, évéque de Lormières, avait accueilli déjà bon nombre de congrégations; mais il tenait ses prêtres d'une main énergique et l'établissement de TOrdre du Jugement-Dernier ne provoquerait pas un murmure. Toutefois, il était d'importance, d'importance capitale, qu'en cette affaire il mît dans ses intérêts le R. P. Trézel, de la Compagnie de Jésus, supérieur, là-bas, du collège de Saint- Stanislas- Kostka. Le R. P. Trézel, ancien sous-directeur au collège de la Propagande, à Rome, était un des membres les plus distingués de son Ordre, et c'était à lui plus qu'à M«' de Roquebrun que, sans s'en douter, le diocèse de Lormières obéissait...
«... Remarquez, mon cher enfant, poursuivait le car- € dinal, qu'en allant vous jeter aux pieds du R. P. Trézel « pour solliciter un appui auprès de M^*" de Roquebrun, « vous n'abaissez en aucune façon le caractère de Pon- € dateur d'un Ordre nouveau, caractère que j'ai été le € premier à vous reconnaître et que le Saint-Père lui- « même vous a reconnu. Si ce n'était presque un devoir « de vous humilier devant un religieux qui plie moins c sous le poids des années que sous le faix des services « rendus à l'Église, il y aurait de votre part de l'habileté « à le faire. Il serait puéril de croire qu'un Ordre nou- « veau, de quelques bénédictions qu'il plaise à Dieu de « le combler, soit en mesure de naître, de se développer t contre l'hostilité apparente ou cachée des Jésuites, et, « si le ressentiment que vous avez rapporté d'Anvers « vous donnait cette confiance, soyez détrompé tout de « suite. La Compagnie de Jésus, si puissante par la dis- « cipline, l'intelligence, les richesses, des contacts quoti- « diens avec le monde entier, qu'elle infléchit obstiné- € ment à sa volonté, est non seulement la plus grande € gloire du catholicisme, mais elle est devenue, en nos « tristes jours, comme sa force essentielle, sa réserve
« dernière dans le suprême péril de nos incessants com- € bats. Je vous le dis tout bas, ]es larmes aux yeux : c malgré les promesses divines, je doute que TÉglise c vécût sans cette phalange sacrée de saint Ignace, tou- € jours armée pour la lutte, se battant toujours au pre- € mier rang et victorieuse toujours.
« Partez donc pour Lormières, allez rendre vos devoirs € auR.P. Trézel. Avec TenquêtequelaCompagniede Jésus € tient ouverte sur le monde, il n'est pas permis de suppo- € ser qu'elle ignore votre œuvre et les vicissitudes qu'elle € traverse. Le R. P. Trézel est instruit. Ne rusez pas « avec ce religieux très éminent. Qui sait si vous n'allez c pas trouver chez le supérieur de Saint-^tanislas-Kostka c un secours inespéré? Vous seriez absolument perdu, si c les lettres qu'on ne peut manquer d'envoyer ici ne c vous étaient pas favorables.
€ Surtout, Phalippou, qu'un sentiment de fierté léc gitime, puisé aux meilleures sources du dévouement c évangélique, n'éveille pas en votre esprit le plus petit c soubresaut de révolte devant- l'humilité que j'exige de « vous. L'Ordre du Jugement-Dernier, encore seul et € petit, € croîtra et multipliera »; mais, deviendrait-il, c dès les premiers jours, aussi c nombreux que les grains c de sable de la mer et les étoiles du firmament », il € est de première nécessité qu'il rende hommage aux c Jésuites et reconnaisse leur suprématie. Les rivalités € célèbres des grands Ordres religieux, des Franciscains c et des Dominicains échangeant des violences et des c menaces dans les assemblées ecclésiastiques du moyen c âge, ne sont plus de notre époque, où l'Institut de c saint Ignace, pour une fin qu'il plaît à Dieu de nous c cacher, a absorbé le catholicisme tout entier, où le € GesU est devenu l'Église.. .
« + Emanuele, cardinal Maffei. »
Le Supérieur du Jugement-Dernier, la tète pleine de
ces lumineuses instructions, marcha sans broncher dans la voie qu'on lui indiquait ; il fit tant et si bien que, six mois après, quinze prêtres frappaient à la porte du noviciat du Jugement-Dernier, à Lormières. Il y eut une sorte d'inauguration, que présida M^' de Roquebrun, assisté du R. P. Trézel. La présence de ce religieux fut féconde en heureux résultats pour la nouvelle Société, Outre que les Jésuites accueillirent les RR. PP. du Jugement-Dernier et leur obtinrent des BetràùeSy des Avents, des Carêmes à prêcher, un jour — jour glorieux entre tous I r— Phalippou, par Tintermédiaire de Tévêque de Lormières, reçut un pli de Rome lui annonçant que, la Révérende Chambre Apostolique ayant conclu à la reconnaissance de l'Ordre, du Jugement-Dernier, le Saint-Père venait de signer le bref qui lui conférait définitivement et à jamais, m perpétua, la dignité de Supérieur de cet Ordre, et qu'il envoyait à son cher fils Grégoire ses abondantes bénédictions.
Ce n'était point parmi les heureux du monde ecclésiastique que Phalippou avait recruté son personnel de la première heure. Ceux à qui il a été donné de pénétrer la vie sacerdotale à une certaine profondeur connaissent combien est extrême la répugnance des prêtres à s'engager dans des compagnies de fraîche date et n'offrant pas encore, au double point de vue des intérêts matériels et moraux, toutes les garanties désirables de sécurité. Dans le sanctuaire, une sorte de déchéance, presque de flétrissure, s'attache aux changements de situation, et personne n'aime à s'aventurer. Pour ne pas avoir à lutter contre cette méfiance, au fond de laquelle on démêle, bien que très enveloppée, l'invincible préoccupation du pain quotidien, le Supérieur du Jugement- Dernier ne se montra pas trop difficile sur le choix de ses novices. Pourvu qu'un ecclésiastique se présentât à lui muni d'un certificat de son évoque constatant sa moralité, il était admis.
Cependant, des dépenses de toutes sortes : l'achat de la maison, d'un mobilier décent, la construction d'une cha-
pelle dédiée à saint Grégoire de Nazianze, patron du Fondateur, avaient non seulement absorbé les trois cent mille francs de Phalippou, mais aussi quantité de dons particuliers et les modestes deniers de quelques séminaristes venus à Lormières le gousset garni. Deux ans après sa naissance, l'Ordre du Jugement-Dernier en fut réduit à vivre du revenu de ses prédications.
« Seigneur, murmurait Phalippou, délivrez-nous de nos nécessités, Libéra nos, Domine, a necessitatibus nostris! »
Après de longues et laborieuses tournées à travers les départements, le Fondateur, fier de la sympathie que lui avait marquée Tépiscopat, osa lever les yeux vers Paris. Déjà il avait autorisé deux ou trois Pères à franchir le seuil de la grande ville et à hasarder la parole dans quelques communautés. Il recevait de ces pionniers parisiens de fort rassurantes nouvelles. Le R. P. Barandon, ayant donné une retraite au couvent des Dames zélatrices de la Sainte-Eucharistie, écrivait qu'il avait reçu des félicitations de Tarchevèque, que Monseigneur avait daigné s'informer de l'Ordre du Jugement-Dernier, et qu'il ne serait pas impossible que, prochainement, il demandât à entendre dans son diocèse le Supérieur du nouvel Institut. Prêcher peut-être à Notre-Dame! Paraître dans une chaire illustrée par Ravignan, Lacordaire, Hyacinthe, Félix {...Phalippou fut ébloui. . L'année suivante, en effet, le Supérieur du Jugement- Dernier, mandé à Paris par l'archevêque, fut chargé de la prédication del'Avent à Saint-Thomas-d'Aquin. Phalippou, plein d'ardeur, d'une ambition mal définie, reportant tout, pour se décharger, à l'œuvre immense de sa Fondation, eût préféré la chaire de la métropole à celle d'une simple paroisse. Mais, en réfléchissant que Saint-Thomas-d'Aquin était l'église où affluait l'élite de la société parisienne, la noblesse surtout, la noblesse pour laquelle, en véritable prêtre roturier, il se sentait un faible inavoué, il se résigna. Cette station de l'A vent à Saint-Thomas-d'Aquin fut le point culminant de sa
carrière apostolique. Sa prédication, où les habitudes déclamatoires de la province étaient trop visibles, eut plus d*un éclat criard; mais elle charma par Tabondance, la simplicité, un mouvement très particulier du geste, une intonation singulièrement douce de la voix. Le Supérieur du Jugement-Dernier n'avait pas prêché deux fois qu'un courant de sympathie, dont il recevait délicieusement le contrecoup, là-haut, dans la chaire de Vérité^ lui apprenait qu'il était maître de son auditoire, qu'il le tenait. Un soir qu'un souffle d'inspiration passait dans ses cheveux pareil à une flamme, il acheva de s'emparer de tant d'âmes avides de sa parole en les entretenant de l'Œuvre qui absorbait sa vie. La conviction indomptable que son Institut était appelé à rendre des services éclatants; la certitude que le Jugement- Dernier, environné de périls, pouvait être sauvé par quelques mots tombés de ses lèvres qui iraient réveiller des charités endormies; une sorte de désespoir divin qui pénétra chacune de ses phrases, quand il effleura les souffrances de ses novices de Lormières; ce cri qu'il ne sut retenir dans un élan passionné : t Esurivi^ j'ai eu faim ! » tout cela, dit, gémi, lancé avec une rare éloquence, émut, bouleversa, vainquit. Ce fut de l'engouement, dans le faubourg Saint-Germain, pour le Fondateur d'un Ordre spécialement destiné à retenir, à museler le paysan, cette bête redoutable entre toutes si elle venait à sortir du bois.
Avec l'argent tombé des mains pieuses, non seulement Phalippou secourut sa maison de Lormières et quatre ou cinq Pères en mission dans le Dauphiné, mais il acheta, pour trente mille francs, dans la rue Neuve- Saint-Étienne-du-Mont, un immeuble où il se fixa. Il vécut là seul durant des mois, retournant lui-même son lit, préparant lui-même sa nourriture, composée de légumes bouillis à l'eau, étudiant, spéculant, rêvant. Parfois, une idée ambitieuse traversait son esprit : il se recueillait, il priait sur la colline de Sainte-Geneviève,
comme, trois siècles auparavant, sur la colline de Montmartre, s'était recueilli, avait prié saint Ignace de Loyola. Folie de l'orgueil humain I Cette assimilation, où il se complaisait, le grandissait à ses propres yeux et décuplait son énergie,
A Tépoque de ses grands succès oratoires de Saint- Thomas-d'Aquin, Phalippou avait fait la connaissance de plusieurs nobles familles du faubourg Saint-Germain. Dans Téloignement où le retenait la gestation de vastes projets, il n'avait jamais cessé de voir le duc de Vialemont, ancien ministre plénipotentiaire, rue de la Chaise; M. de Kermareck, conseiller référendaire à la Cour des comptes, rue Saint-Guillaume; le colonel de la Livinière, surtout le vicomte Eustazade, son fils, chef de bureau à la division des Cultes, rue Rousselet; le sénateur général de Roquebrun, frère de M»' de Roquebrun, évoque de Lormières, rue de Tournon; M. Darnétal, ancien président au tribunal de première instance de la Seine, place Dauphine, et de rendre des devoirs attentifs, rue de Babylone, à la vieille marquise de Mérifons, dont tout Paris connaît Tinépuisable charité.
Il était une autre maison où le Supérieur du Jugement-Dernier aimait à se produire de préférence : l'hôtel Trémière. Là, il lui était permis de se présenter à toute heure de la journée; là, il n'avait jamais fait antichambre; là, on Taccueillait avec une distinction, des égards que le prêtre seul lui paraissait mériter. Mais ce qui l'attirait plus que toutes les prévenances, c'était la piété enthousiaste de la baronne Fuster. Durant les pérégrinations de sa vie apostolique, il lui était arrivé plus d'une fois, dans les épanchements du confessionnal, de voir des cœurs enivrés de la grâce se répandre à ses pieds; jamais il n'avait entendu parler du ciel avec cette ardeur, cette force, cette éloquence, cet entraînement qui avait quelque chose d'effréné.
A la longue, cédant à la pente des préoccupations qui l'obsédaient, Phalippou s'ouvrit à M™® Fuster de ses desseins. La baronne but ses confidences avec Tavidité
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d'une âme inquiète, « d'une âme altérée des sources éternelles ». Des premiers temps de cette liaison toute céleste, embellie des douceurs mystérieuses que la religion verse avec abondance à ses élus, date la création des Frères et des Sœurs du Jugement-Dernier. Un jour, les Frères du R. P. Pbalippou, comme les Frères du Bienheureux de la Salle, pourraient, dans les plus pauvres hameaux de France, ouvrir des écoles, enseigner le catéchisme. Quant aux Sœurs, elles soigneraient les malades de la campagne, si dénués de ressources, si délaissés aux dernières heures de la vie.
Un matin, M"* Fuster, ayant reçu la communion des mains du R. P. Supérieur à Saint-Médard, demanda, la messe finie, à entretenir sans retard son directeur. Phalippou vola rue Vaneau. Il trouva la baronne très agitée, l'œil fixe, possédée de Dieu. Il n'avait pas articulé quatre paroles, que, l'interrompant. M"® Fuster lui dit qu'elle avait fait, elle aussi, de longues réflexions relatives toutes à la Compagnie du Jugement-Dernier, et qu'elle désirait sur l'heure lui en communiquer le résultat important. — Non seulement, croj'ait-elle, pour l'influence que l'Institut devait acquérir dans les campagnes, il était d'une suprême habileté de lui adjoindre des Frères et des Sœurs, lesquels, par leurs habitudes simples, leur éducation rudimentaire, se rapprocheraient plus des paysans que les Pères; mais, afin que l'Institut pût vivre, se développer, il convenait de lui ménager partout des appuis. Elle était donc d'avis que, dès aujourd'hui, le R. P. Supérieur se préoccupât de la création d'un Tiers-Ordre. Des laïques des deux sexes qu'il planterait ainsi que des jalons lumineux aux coins et aux recoins du monde, envahi par les ténèbres de la libre-pensée, pourraient devenir de solides étais pour le monument qu'il édifiait. Dans tous les rangs de la société, ces hommes et ces femmes porteraient son idée, l'expliqueraient, la feraient éclater comme un rayon. Quels énormes bénéfices la Compagnie de Jésus
n'avait-elle pas retirés de ces bataillons occultes, auxquels le mépris de ceux qui ne veulent rien comprendre aux luttes de Dieu contre l'esprit du mal a infligé le surnom de « Jésuites en robe courte »? A l'instant, elle était à même de lui désigner Thomme qu'il pouvait placer à la tête de cette corporation nouvelle.
— Quel homme? interrogea Phalippou.
— M. le vicomte Eustazade de la Livinière.
Le Supérieur du Jugement-Dernier demeura silencieux. Il éprouvait un vague malaise. Les inventeurs ont de ces froids à Tâme, quand un profane, même pour la servir, s'immisce trop avant dans leur invention. Il est des ressorts de leur idée qu'ils n'ont crééa que pour eux, et je ne sais quelle pudeur orgueilleuse les pousse sans cesse à les cacher à autrui.
— Après avoir découvert l'homme qui conviendrait au Tiers-Ordre, avez-vous également découvert la femme? demanda-t-il d'un ton rogue.
— Oui, Révérend Père Supérieur. La marquise de Mérifons.
Il la regarda avec une surprise qui n'allait pas sans un miélange d'admiration.
— Donc, en tout ceci, vous n'avez aucunement songé à vous? s'informa-t-il,
— M"*' de Mérifons a tant de bonnes œuvres derrière elle I Elle est si répandue I Et puis elle est si sainte I
— Elle est bien âgée.
— Elle redeviendra jeune, dès qu'il s'agira du Jugement-Dernier.
— Alors, vous ne voulez rien être, vous, dans l'organisation que vous me proposez?
— Votre servante en Notre-Seigneur Jésus-Christ... Du reste, ajouta-t-elle, saisissant sur une table quatre feuillets de papier noircis d'une belle écriture penchée, s'il vous plaît de parcourir ces pages où j'ai essayé de fixer mes idées, vous verrez que je ne suis pas dans les conditions voulues pour occuper le poste élevé de directrice du Tiers-Ordre... M"*® de Mérifons est veuve et sans
enfants... Vous le savez, j*ai une fille, j'ai un mari... Puis elle murmura très bas ce mot unique :
— Hélas I
Sans entendre les dernières phrases de la baronne, surtout le soupir désespéré qui en avait été la conclusion, Phalippou s'était emparé des papiers et les parcourait avidement.
— Mais c'est une règle complète, merveilleusement appropriée aux gens du monde! dit-il. Dans quel ouvrage avez-vous puisé d'aussi fécondes inspirations?
— Je n'ai ouvert aucun livre,
— Quoil cette science de la vie religieuse, ces ingéniosités pour que le Tiers-Ordre chemine sans se briser aux obstacles de la route, ces finesses pour attirer des adeptes, ces pratiques moitié pieuses, moitié mondaines pour les retenir, ce plan qui rappelle par ses divisions, parles cas particuliers qu'il définit, les régulateurs incomparables des Ordres monastiques et de la vie chrétienne, tout cet ensemble parfait, admirable, a jailli de votre cerveau ?
— J'avais prié.
— Madame, Urbain VIII appelle sainte Thérèse t un docteur de l'Église ». Vous n'êtes pas indigne de porter le même titre que votre sainte patronne. Le Tiers-Ordre des femmes du Jugement-Dernier est dès à présent fondé, et je vous en nomme directrice générale.
— Comment!...
— Courage! La couronne d'épines est la couronne du salut.
Après ces indispensables développements rétrospectifs, revenons au général.
Fuster passa les grands jours de Télé dans son jardin, à l'ombre des charmilles, causant, rêvant. Les médecins parlaient de Tenvoyer à la campagne, l'air des champs devant être plus favorable au relèvement de ses forces; mais il faisait la sourde oreille, et ces messieurs n'insistaient pas. Où irait- il? La seule pensée de reparaître au Pertuis, dans ce château acquis par lui à l'époque d'un long commandement en Touraine, et qu'il avait fait le théâtre de ses désordres, lui serrait le cœur. Oserait-il promener sa femme, le lys de l'Écriture, à travers les allées de ce parc où les traces de tant de pieds impurs n'étaient pas encore effacées? Non, non, jamais!
Dès les premiers jours où il avait été permis au général de descendre au jardin, Nadalewski, à l'affût de ce qui pourrait rendre la santé à l'être moral de son ami, aussi profondément ébranlé que son être physique, pensa que le moment était venu d'ouvrir la porte de l'hôtel Trémière aux visiteurs qui y frappaient vainement depuis plusieurs mois. Des gens du monde avec lesquels Fuster entretenait un commerce de relations agréables, des officiers pour lesquels il conservait de l'attachement, avaient été constamment repoussés par la consigne des médecins. Pourquoi cette consigne rigide, absolue? Qui sait si la baronne, si Phalippou?... Comme, à l'hôtel Trémière, Stéphane sentait à chaque pas le terrain fuir sous ses pieds; comme tout, par une influence secrète, s'y compliquait pour lui de difficultés insurmontables, avant de conseiller à Fuster d'ouvrir à tout venant la porte cochère de la rue Vaneau, il crut habile de s'entretenir de cette grosse affaire d'abord avec Phalippou, puis avec M"* Fuster.
A sa très grande surprise, Nadalewski trouva le religieux on ne peut plus accommodant. Non seulement il
approuvait le générai de recevoir ses amis, mais il n'oublia pas de faire remarquer que, préoccupé d'une solitude dangereuse au malade, il lui avait déjà présenté M. le vicomte de la Livinière, un homme instruit, du meilleur monde, et le comte de la Livinière, son père, un colonel en retraite, lequel, par Téclat de ses services, ses habitudes militaires, était particulièrement propre à intéresser le général, à lui plaire, à l'attacher. Quant à la baronne, sondée à son tour, elle opposa quelque résistance. Elle ne comprenait pas que cette maison calme, recueillie, que Dieu habitait, on voulût la transformer en une maison de bruit, où les sabres traîneraient sur les parquets, où retentiraient les éperons. Pour elle, elle n'aimait pas l'armée, violente dans ses allures, peu réservée dans ses propos. Sans parler de la sollicitude des siens, dont le général se trouvait entouré, comme enveloppé, il connaissait par le R. P. Supérieur les distractions touchantes de l'amitié. Puis, dans ces derniers temps, n'avait-elle pas ménagé à son cher mari la connaissance, précieuse au point de vue de son avancement spirituel, du duc de Vialemont, du général de Roquebrun , de M. Darnélal, de M. de Kermareck, de la marquise de Mérifons, laquelle, à près de quatre-vingts ans, avait conservé les grâces d'un esprit vif, charmant, si lumineux dans les matières delà foi?... Nadalewski, déçu, songea à s'adresser au général luimême, à affronter avec lui une explication.
— Alors, tu vas continuer à vivre ici comme un ermite? lui dit-il.
— Quand le diable se fit vieux...
— Je ne t'aurais point cru d'humeur si plaisante.
— Voudrais-tu que je pleure, parce que, la maladie, leR. P. Phalippou, ma femme aidant, me voilà pris dan.s ma maison comme une souris dans la souricière I
— La souris, du moins, tente des efforts pour sortir de sa prison, tandis que toil...
•— Ohl moi...
11 avait levé ses bras au dessus de sa tète, puis les
avait laissés retomber lentement. Ses mains, d'une couleur blafarde, se crispèrent sur ses genoux. À travers €e& gestes d*ane violence contenue transparaissait un morne désespoir.
— Mon cher André, balbutia Stéphane^ ce ne sera jamais malgré toi qu'on ouvrira les portes de l'hôtel Trémière : sois-en certain.
Le général se pencha, et, montrant le long de ses doigts le réseau des veines épuisé, tari, dont les fils ténus ne bleuissaient plus la peau :
— Tu vois ces misérables ruisselets; au temps où je vivais de ma pleine vie, c'étaient des rivières et des fleuves.
— Dans ton fait, il y a un découragement énorme.
— Il y a impuissance.
— Pourtant, tu me disais hier qu'avant un mois tu comptais essayer des promenades à cheval au bois de Boulogne et pousser même jusqu'à Saint-Gloud pour y présenter tes hommages à l'Empereur.
— Justement, voilà ce que la maladie qui m'étreint a de particulièrement cruel. A certaines heures, elle me laisse toutes les illusions de la santé. Je me lève alors, je crois que je vais faire des merveilles, et, au premier pas, je me casse le nez piteusement... Tiens! si je n'avais une femme, une enfant admirables, mon parti serait bientôt pris...
— Et nous donc! Tu ne penses donc pas à Daniel?
— Tu es trop heureux d'avoir un fils si brave, si noble, si...
— Le diable m'emporte! je me demande souvent lequel de nous deux Daniel aime le plus. J'incline à croire que c'est toi... Parbleu! cette préférence s'explique...
— Explique-la, grand philosophe, sublime abstracteur de quintessences.
— Non, je me tais.
— Et moi, je veux que tu parles! s'écria le général, le saisissant au collet et le secouant.
— Eh bien! eh bien! vous vous battez? intervint une voix rieuse.
le
Nos deux lutteurs levèrent les yeux et virent Madeleine à la fenêtre delà salle d'études. Parmi les rameaux touffus d'un marronnier, le visage de la jeune fille recevait les reflets d'une lumière douce, tamisée, qui lui communiquaient une expression mutine d'un caractère étrange, presque sauvage.
— Voilai conclut Stéphane, désignant Tenfant.
— Voilà quoi?
— Voilà ce qui fait que Daniel te préfère. Moi, je ne puis rien pour son bonheur; toi, tu peux tout.
— Ma foi, les Nadalev^ski, de Transylvanie, me paraissent d'aussi bonne maison que les Fuster, d'Alsace.
— 0 André! And...
Trop ému pour achever le mot, il prit les mains du général et les serra longuement dans les siennes.
— Sais-tu, dit Fuster, quand la première idée me vint d'un mariage possible entre nos enfants? Le jour de mon amvée à Paris. Te souviens-tu de cette partie de volant que Madeleine et Daniel firent, ici, dans le jardin, et que, du petit salon, nous suivions des yeux? Toi, homme grave, préoccupé d'ailleurs de ton vieux Fuster qui t'arrivait éclopé de Bordeaux, peut-être ne prêtastu qu'une attention distraite à ce divertissement ; moi, j'y étais tout entier. Un détail me frappa : par un coup mal calculé, ma fille ayant lancé le volant à la tête de Daniel, le tampon, en l'atteignant, lui déchira presque le bout du nez. — t Je suis sûre que je t'ai fait mal, lui cria « Madeleine. — Oh I mademoiselle... » balbutia ton fils. — Le regard attaché sur Madeleine, il demeurait immobile, se tirant la moustache par ce geste crispé familier au soldat qui éprouve quelque ennui... Il l'aime, pensai-je.
— C'est vrai, il l'aime.
— Il te l'a dit?
— Non certes ! mais ses lettres sont pleines de toi, de ton enfant... Puis, il est si difficile de le décider à prendre un congé de huit jours I
— C'est donc parce qu'il aime Madeleine que Daniel nous prive de sa présence ?
— Il comprend que ta fille est trop jeune. Elle a dixsept ans sur son extrait de naissance; mais sur son minois charmant, elle en a douze. D'ailleurs, avant de songer à la marier, nous avons à compléter son instruction, à lui former un caractère plus calme, moins bruyant, à la corriger un peu des mutineries ravissantes où elle se complaît.
— Tu as raison, Stéphane, il faut attendre. Non seulement Tâge de Madeleine nous met dans l'obligation de retarder son bonheur et le bonheur de ton fils; mais peut-être ce mariage, qui nous comble de joie l'un et l'autre, ne serait-il pas du goût de tout le monde ici, et devons-nous nous appliquer, auparavant, à désarmer les résistances qui pourraient se produire. Si ma femme venait à connaître trop tôt nos desseins, rêvant peutêtre de marier Madeleine à quelque dévot de la Paroisse du Jugement-Dernier, elle serait capable de reprendre les armes. Je suis las, et je crois qu'il vaut mieux ne pas réveiller la chatte qui dort et fait ronron. Voilà pour ce qui regarde Thérèse. Quant au H. P. Phalippou...
— Phalippou?...
— Stéphane, ce religieux est un honnête homme dans toute la force du mot.
— En es-tu sûr?
— Et qui te juge plus indulgemment que tu ne le juges.
— C'est son métier.
— Sans lui, je n'aurais jamais obtenu de Thérèse que tu devinsses le précepteur de Madeleine.
— Tu l'aurais obtenu de toi-même.
— Tu comprends que, plus d'une fois, tes écrits aient pu affliger le R. P. Supérieur?
— Est-ce un reproche?
— Je t'en adresserai de terribles... quand nous serons parents.
— Peut-être essayeras-tu de me convenir î
— Je n'ai pas assez de poigne pour me colleter avec le Démon.
— Ah çà I tu crois au Démon, loi ?
— Pourquoi n'y croirais-je point?
— Gomme tu sens la caque, mon vieux
— Ce n'est pas étonnant: quand tu es arrivé, je sortais de la chapelle, où j'étais allé faire ma prière.
— Tu récites ta prière?
— Soir et matin, s'il te plaît. Aujourd'hui, pour la première fois, je l'ai récitée dans la chapelle.
. — Il n'y va pas de main morte, le Supérieur du Jugement-Dernier!
•^ Je te jure que mon acte de piété a été absolument libre et que des motifs secrets, nés de moi seul, m'ont déterminé à l'accomplir. Gela est si vrai que, hier jeudi, jour où l'on donne, à l'hôtel Trémière, labénédictioadu Très Saint-Sacrement...
— Le Très Saint- Sacrement/.,. Mais tu parles tout à fait le jargon de M. Phalippou.
— ... comme MM. de la Livinière, de Kermareck, de Vialemont, Darnétal, de Roquebrun, M"»' de Mérifons, qui n'ont pas quitté Paris cet été par amitié pour moi, tentaient de m'attirer vers la chapelle, j'ai résisté, fermement résisté...
— Mais tu y es allé ce matin.
— Que veux-tu?... Après le salut, Thérèse est venue me trouver au jardin. Nous avons causé des habitués de la maison, du R. P. Supérieur, de toi...
— De moi?
— Thérèse a pour toi les sentiments d'une véritable affection. Elle m'a parlé de ton projet d'ouvrir l'hôtel Trémière à deux battants. Certes, s'il m'était agréable de recevoir du monde, elle n'aurait garde d'y faire la moindre opposition. Elle m'a invité à réfléchir avant de prendre un parti. Le trouble du dehors, en pénétrant dans ma retraite, ne ralentira-t-il pas un rétablissement désormais certain? Il lui semble plus prudent d'attendre ma guérison complète au milieu des amis qu'elle m'a choisis.
— Ah I ta femme t'a dit tout cela...
— Et puis, mon brave Stéphane, elle a été ravissante. Figure-toi que notre entretien ayant peu à peu tourné au gré de mes désirs intimes, elle m'a tutoyé trois fois et finalement m'a embrassé. Je. lui ai tout promis et, ce matin, je me suis prosterné dans la chapelle... G*est triste, cela.
— Il est triste, en effet, qu'un homme de ton âge, de ton caractère, quand, au milieu des maux qui Tassiègent, tant de pensées graves devraient le préoccuper, soit devenu le jouet d'une passion qui le traîne à Tavilissement.
— L'avilissement?
— Si, dans la jeunesse, on peut aimer une femme avec la fureur que tu me montres, lorsque la tête a grisonné, peut-être conviendrait-il de faire paraître un peu plus de respect. Je blâmais ta femme de ses froideurs ; mais, en face de ce dont tu la menaces, je suis bien près de la comprendre et de l'approuver.
— Alors, tu l'approuverais de ne pas m'aimer?
— Fuster, trouve la patience de m'écouter une minute. Tu n'as pas oublié, sans doute, mes répugnances à faire un soldat de Daniel. Pourquoi ces répugnances? Tout simplement parce qu'à notre époque les grandes masses armées me paraissent vouées, soit à un repos dégradant, soit à des besognes moins nobles qu'aux époques un peu reculées de l'histoire. Autrefois, les princes levaient des soldats devant les frontières de la patrie menacées, et, la sécurité reconquise, chacun rentrait au foyer. Aujourd'hui, il n'est pas de souverain qui, au grand dommage de son peuple pressuré, n'entretienne d'innombrables régiments. C'est le système des armées permanentes. Mais comment procurer du travail à ces armées? Naturellement, le travail manque souvent, les intérêts, les cœurs très mêlés des nations rendant la guerre de plus en plu» difficile...
— Tu te figures donc que le métier de soldat est un métier de paresseux ?
— Qu'as-tu fait, toi, depuis plus de trente ans?
— Parbleu I je me suis battu pour mon pays.
— Combien de fois?
— Lis mes états de service.
— Mettons cent fois.
— Tu es trop généreux.
— Combien de jours faut-il pour se battre cent fois pour son pays? Faut-il cinq cents jours ? En faut-il mille? Faut-il cinq ans ?
— Cinq ans, soit.
— Tu conviens donc que, sur trente ans de service, tu en as passé vingt-cinq au moins dans Toisivelé?
— Ce n'est pas sérieux.
-r- C'est de cette oisiveté malsaine de la garnison que je songeais à préserver Daniel, quand je chercbais à le retenir à Bellevue. Mon fils eût continué mes recherches, rendu peut-être quelque énorme service à la science et du même coup à Thumanité. Que fait-il à Bordeaux?
— Il y fait une besogne plus rude et plus grande que la tienne : il y étudie par quelle stratégie habile il pourra augmenter la gloire militaire de la France^ et, si jamais la guerre était déclarée, comment il pourra mourir pour elle.
— Des mots...
— Ah çàl Stéphane...
— Ne te fâche pas... Me voici arrivé au point précis que je veux toucher... Jeté l'avoue, en te voyant animé de désirs furibonds, je me demande si c'est sa religion seule qui a éloigné de ta vie Thérèse de la Sylve. Tu connais ma femme; on ne peut l'accuser d'une dévotion exaltée. Eh bien ! elle, bonne, dévouée, se serait retirée de moi, sij'eusse compris le mariage comme tu lecomprends. Et sais-tu d'où vient la différence de nos habitudes, de nos mœurs? De la diversité de nos carrières. Tandis que moi, roi débonnaire au foyer domestique, régnant et ne gouvernant pas, je livrais la bataille du pain quotidien, m'adonnais à des travaux de haute raison, aimais ma femme avec sérénité, toi, tyran farouche dans ta maison qui voyageait avec ton régiment, exercé par le manie-
ment journalier des armes aux œuvres de la force et de la violence, tu aimais la noble Thérèse, non avec les délicatesses respectueuses que mérite Tépouse, mais avec cette grossière ardeur dont on outrage sa maîtresse comme d'un mépris.
— Bon! les militaires ne sont pas des hommes comme les autres, à présent.
— Non, ils ne sont pas des hommes comme les autres.
— Alors, il faudrait leur interdire le mariage?
— Il faudrait leur interdire l'épouse.
— Une armée de célibataires I
— On permettrait au soldat ce qui va de plain-pîed avec ses instincts : la maîtresse.
— Diable t mais Daniel est soldat, et il me semble qu'il a tourné les yeux du côté de Madeleine, dit Fuster éclatant de rire.
Nadalewski se tut. Une pâleur subite se répandit sur son visage, où un entretien un peu vif avait fait affluer le sang.
— N'aie pas peur, va, ennuyeux philosophe de Bellevue que lu es, lui dit le général, je n'en veux pas à Daniel de porter vaillamment l'épaulette...
— Si mon fils, en traversant l'armée, avait contracté tes habitudes...
— Laisse-moi donc tranquille, à la fin, avec ton prêche. Daniel épousera ma fille, voilà tout.
Il s'était mis debout .
— Encore! encore! s'écria Madeleine, bondissant au milieu d'eux... Je vous suivais du coin de l'œil, reprit- elle avec son babillage d'oiseau chanteur. Enfin, je suis descendue. Nous verrons bien si vous oserez recommencer.
Elle les toisa narquoisement.
— Voyons, recommencez!... Ta main, toi, méchant, car c'est toi qui dois avoir allumé la guerre. Un général, ça se comprend assez, du reste.
Elle s'empara de la main droite de son père.
— La vôtre, monsieur Nadalewski.
Quand, entre ses doigts délicats, elle tint ces deux
mains, elle les mit en contact immédiatement. Fuster et Nadalewski tombèrent dans les bras Tun de Tautre.
Cette année-là, la fin d*août fut marquée, à Paris, par des chaleurs accablantes. Chaque jour, on croyait à un orage près de crever, et les oreilles se tendaient avides de quelque fracas terrible dans les nuées. Mais rien ; ni coups de tonnerre, ni gouttes d'eau. Fuster souffrait cruellement sous cette atmosphère écrasante. Deux fois, il eut des syncopes qui alarmèrent la baronne et plongèrent Nadalewski en de mortelles inquiétudes. Les médecins furent mandés. Ils déclarèrent que le malade ne courait aucun danger; qu'on s'effrayait à tort; que, pourtant, pour relever l'énergie du « sujet », on pourrait lui faire des frictions générales sur la peau avec de Tal-' cool à quatre-vingt-dix degrés, — deux tiers d'eau, un tiers d'alcool.
— C'est de l'hydrothérapie, cela! s'écria Stéphane.
— Pas précisément, cher monsieur, répondit un des praticiens; il y a néanmoins quelque chose de fondé dans votre observation.
— Au fait, intervint le docteur Guibal, pourquoi ne soumettrions-nous pas le général à l'action directe de la douche, chez le docteur Béni-Barde?
Nadalewski fît un pas vers le médecin ordinaire de l'Empereur.
— Monsieur, lui dit-il, j'habite Bellevue; h ma porte se trouve l'éts^lissement hydrothérapiqne du docteur Fleury. Verriez-vous quelque inconvénient à ce que le général fit sa cure à Bellevue ?
— Absolument aucun.
Fuster et la baronne — celle-ci un peu dépitée et contrainte — avaient laissé carte blanche à Nadalewski pour leur installation à Bellevue. Après d'infructueuses
recherches dans le voisinage des grands bois, Stéphane fut assez heureux pour découvrir, vers le milieu d'une ruelle verdoyante, isolée du bruit du village, sous les fenêtres de sa propre villa, une vaste maison inhabitée depuis longtemps. Un petit parc de quelques arpents entourait cette demeure discrète, d'architecture prétentieuse, comme la plupart des constructions dont la sottise bourgeoise enlaidit les environs de Paris. Des ormes datant de M°*' de Pompadour, pareils à ceux de Brimborion, non loin de là, des ifs superbes, des tilleuls aux troncs crevassés, mais aux branchages encore chargés de feuilles, jetaient de larges taches noires sur des gazons vivaces et drus. Çà et là, les ondulations du terrain faisaient ressembler ces herbages plantureux à des vagues moutonnantes dégringolant vers la Seine, qui décrit, dans le fond du paysage, des méandres paresseux, presque alanguis. Nadalewski loua le Château du père Taillard^ et coup sur coup en oi|vrit les portes à un peuple de tapissiers, de badigeonneurs et de jardiniers. Tandis que, ..dans la matinée du 15 septembre, M"*® Nadalewska vaquait aux derniers arrangements, notre philosophe se jetait dans un train et volait apporter la bonne nouvelle à Paris. Hélas! quelle déception l'attendait à rhôtel Trémièrel Au lieu de trouver ce désordre des choses qui trahit un départ prochain, chaque objet était en sa place, pas un fauteuil n'était dérangé.
— On ne part donc pas? demanda Stéphane, avisant David devant la porte vitrée du petit salon.
— Partir 1 fit celui-ci avec un haussement d'épaules.
— J'ai pourtant écrit hier.
— Ah bieni oui!...
Et, lançant son bras droit en avant, le dragon montra une dizaine de personnes causant à l'une des extrémités du jardin.
— Jxt Paroisêe du Jugement-Dernier, dit-il.
— Nous allons voir.
Au craquement de talons nouveaux-venus sur le sable
des allées, la baronne, dont, au confessionnal, les entretiens à mi-voix entre terre et ciel avaient aiguisé Touïe, se mit debout, et Stéphane crut entendre ce mot soufflé d*un ton à peine perceptible :
--Chut!
Évidemment M°»« Fuster commandait à la troupe docile du Jugement-Dernier de tourner bride à des sujets que ne devait pas connaître Tennemi. Pareille défiance cloua notre homme sur place. L'idée lui vint de ne pas tenter un pas de plus. Cependant, cette seconde d'émotion passée, il se ressaisît tout lui-même, et, déterminé, en dépit de M°"« Fuster, des RR. PP. Ganitrot et Barandon, de M. Eustazade de la Livinière, à une explication, il avança ferme, résolu.
— Ahl te voilà, toi, mon vieux Stéphane! dit Fuster, goguenardant d'un air à la fois aimable et contrarié.
— Je vois avec plaisir que je suis attendu.
— Oh! attendu...
— Alors, tu n'as pas reçu une lettre de moi, hier?.
— Une lettre!... Ma femme, en effet...
— Le général m'a autorisée à dépouiller sa correspondance, monsieur, intervint la baronne.
— Oui, oui, balbutia Fuster.
— Eh bien, j'accours vous chercher, toi et ta maisonnée.
— Tu ne t'informes pas si j'ai des jambes.
— Tu en auras. Nous n'allons pas en Afrique, que diable I
— J'aimerais mieux aller en Afrique, dit le soldat, qui brusquement se dressa sur ses jarrets.
— Vieille culotte de peau, va !
Pour mettre à profit ce mouvement décidé du général, il lui prit le bras, essayant de l'entraîner.
— Je vous prends à témoins, messieurs, qu'on me fait violence, s'écria Fuster.
Et se tournant vers Baradon :
— Excusez-moi, je vous prie, de quitter Paris avant le retour du R. P. Supérieur.
MADAME FUSTER i79
~ Il est certain, répondit le premier Assesseur du Jugement-Dernier d'une voix flûtée et longue comme sa taille démesurée, que le R. P. Supérieur regrettera beaucoup de ne pas vous rencontrer en arrivant.
— Si M. Phalippou désire entretenir le général, Bellevue est à deux pas... hasarda Stéphane.
M, Phalippou/,.. Jamais Barandon, un de ces moutons de l'obéissance passive comme l'Eglise en compte par milliers, n'avait entendu appeler le ï. R. P. Supérieur de rOrdre du Jugement- Dernier , ce successeur de saint Benoit, de saint François d'Assise, de saint Doj minique, M. Phalippou. Pour le moment, ce moine candide, tout en suivant d'une oreille la conversation engagée entre les différents personnages du groupe, était très attentif à un travail des plus ingénieux. La main droite armée de pinces d'acier, tenant de la gauche du fil de laiton où se trouvaient passés des grains de cornaline, il fabriquait un chapelet. Atteint, au milieu de cette besogne paisible, tout à fait ecclésiastique, par une appellation injurieuse, il leva sur Nadalewski de petits yeux pleins d'un étonne ment indicible.
— Mais, général, intervint Ganitrot, dont la grosse voix joyeuse eut des ronflements d'ophicléide, il ne me sera pas commode d'aller, chaque jour, vous frictionner à la campagne.
— Ne vous mettez pas en peine, monsieur, répondit Nadalewski, l'hydrothérapie remplacera la pommade.
— C'est égal, ajouta-t-il, après les admirables desseins du R. P. Supérieur sur vous, général, vous seriez mieux inspiré en vous résignant à l'attendre.
— Des desseins sur toi? interrogea Stéphane, regar-s dant Fuster, qui courba la tète.
Bien que les deux amis, se tenant par le bras, eussent fait plusieurs pas, ils n'avaient nullement réussi à se dégager du cercle qui les étreignait étroitement. Ce cercle les suivait à travers la grande allée du jardin, embarras-^ sant leur marche. Pour être libre de donner de sa personne dans cette ceinture enveloppante, Barandon avait
i80 MADAME FUSTER
glissé discrètement, dans une de ses poches béantes comme des sacoches, ses pinces, sa cornaline et son laiton.
— Ah! on a des desseins sur toi! répétait Stéphane, ah I on a des desseins sur toi I...
— Au fait, monsieur Nadalewskt, dit la baronne, à laquelle sa religion communiquait toutes lefs intrépidités, je ne vois pas pourquoi je vous cacherais Theureuse nouvelle qui nous arrive de Bordeaux...
— Thérèse, je vous en prie I... implora Puster.
— Afin de reconnaître le bien dont mon mari , depuis le jour glorieux de sa conversion, n'a cessé de combler rOrdre du Jugement-Dernier, surtout afin de le remercier d'avoir facilité à Tlnstitut nouveau des relations nombreuses dans la Gironde, où le souvenir du général est demeuré vivant, le R. P. Phalippou nous écrit qu'après en avoir délibéré avec le R. P. Recteur du noviciat à Lormières, il vient de nommer le baron André Puster de la Sylve directeur du Tiers-Ordre du Jugement- Dernier à Paris, en remplacement de M. le vicomte Ëustazade de la Livinière, promu au grade suprême de directeur général du même Tiers-Ordre à travers la chrétienté.
— Urbi et orbif murmura Barandon, montrant les quatre points cardinaux.
La plaisanterie était trop forte; Stéphane n'y tint plus, et tant pis I il éclata de rire bruyamment. Tout ce monde dévot, recueilli en des idées qui pour lui n'avaient rien que de respectable et de grand, le regarda ahuri.
— Personne, ici, n'ignore vos principes, monsieur, lui dit M. de la Livinière d'un air pincé.
— Si vous connaissez mes principes, monsieur, ri* posta Nadalewski, vous avez cet énorme avantage sur moi que je ne connais pas les vôtres.
— Je suis catholique, monsieur !
— Si le temps nous était laissé d'un entretien un peu long, j'aurais Thonneur de vous demander, monsieur, parmi tant de façons d'être catholique, quelle est celle
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qu'il vous a plu de choisir. Êtes-vous catholique à la manière dq R. P. Phalippou, lequel, dans l'œuvre . du Jugement-Dernier, jeta d'abord sa fortune et chaque jour encore y jette sa vie à pleines mains?.. .
— Mon cher monsieur Nadalewski, le R. P. Supérieur est un grand saint, interrompit la baronne, très sensible à des paroles prononcées pour elle.
— ... JKtes-vous catholique comme M"*«Puster, qui me pardonnera de rappeler ses courses à travers Paris pour soulager les pauvres, sa présence partout où il y a des larmes à essuyer?...
— M. de la Livinière s'occupe beaucoup du Jugement^ Dernier auprès du ministre des Cultes, murmura la marquise de Méritons.
Stéphane, qui manœuvrait avec une habileté fort di^ plomatique, voilant ses colères sourdes, jetant des gâteaux de miel à la baronne, vit l'occasion de porter le dernier coup aux hésitations de Puster. Il laissa aller le bras du général, fit un pas vers M"** de Mérifons, et, là saluant profondément :
— Madame, lui dit-il, je regrette que personne, à l*h6tel de Trémière, n'ait eu l'idée de me présenter à vous. L'admiration respectueuse que j'éprouvp depuis longtemps pour une personne qui, bien avant M™« Fuster^ remplissait Paris et le remplit encore du bruit de sa bienfaisance , ne me rendait pas indigne de vous faire agréer mes hommages. Si, depuis l'arrivée du général ici, il m'eût été accordé de vous connaître, je ne puis douter, madame, que votre religion aussi généreuse que haute ne vous eût placée dans mon parti. Qu'est-ce que je demande après tout ? Une seule chose : que mon vieil ami Puster recouvre la santé.
— Eh bieni ma chère Thérèse, qu'en pensez-.vous ? interrogea la marquise souriant à Nadalewski et daignant s'appuyer sur son bras.
— Je pense, chère madame, que le R. P. Supérieujf arrivera bientôt, et qu'il n'y a aucun inconvénient à retarder jusque-là notre départ pour Bellevue.
i82 MADAME FUSTÈR
Et, comme on touchait au large escalier qui, du jardin, accède aux salons, la baronne, sous prétexte d'aider son mari à en gravir les marches, mais en réalité dans le but de ressaisir sa proie, se précipita pour le soutenir.
— Alors,* ma chère Thérèse, tu ne veux pas que je parte aujourd'hui? murmura-t-il.
— Nous partirons ensemble dans quelques jours.
— Je suis joué, grommela Stéphane.
On s'était acheminé vers le petit salon sans trop savoir où Ton allait. Ce fut M™« Fuster qui, malgré la lenteur des pas de son mari, arriva la première sur le diazome du perron. Elle appliqua sa mignonne main nerveuse au bouton de la porte vitrée et l'ouvrit. En ce moment, le salon, tout à l'heure si méticuleusement propre étrange, offrait l'aspect du plus complet. bouleversement. Fauteuils encombrés de petits paquets : coffrets en carton, nécessaires en cuir de Russie, sacs de voyage; les chaises et les tables, elles aussi , étaient surchargées de toute espèce de menus objets. Au milieu de ce chaos, Louise David, pleurant des larmes grosses comme des pois, allait et venait, dépitée, furieuse, poussant des cris éperdus.
— Non, mademoiselle, non, vous ne viendrez pas avec moi ! lui criait sa marraine.
— Que se passe-t-il? demanda la baronne.
— Voyez-vous, quelle scène I dit Madeleine. Et tout . cela, parce qu'elle ne me suit pas à Bellevue aujourd'hui.
— C'est donc pour aller à Bellevue que vous avez mis le salon dans ce désordre?
— Je suis prête, chère maman.
D'un geste gracieux, elle montra la robe de mohair gris toute neuve qui dessinait gentiment sa taille souple et le toquet de paille anglaise posé à la diable dans la forêt de ses cheveux blonds ébouriffés.
— Allez vous déshabiller, mademoiselle. Une autre fois, vous attendrez mes ordres pour faire vos préparatifs.
La jeune fille prit Loulou, la livra à David immobile
dans un coin, et, marchant à son père, elle s'écria aveo une sorte de désespoir :
— Alors, tu ne veux pas te soigner, toi? Alors, tu veux mourir, toi?
— Oui, Madeleine, dit Nadalewski, ton père veut mourir.
Elle se jeta au cou du générai, qui, la tète perdue, vide de résolution, d'idée, palpa un fauteuil et s'y affaissa lourdement.
— Ne crois pas au moins, mon petit père, poursuivitelle, que ce soit pour moi que je parle, quand je te presse de partir... Oh! moi, je resterai ici avec maman. Qu'est-ce que cela fait au bout du compte que je m'ennuie à l'hôtel Trémière, si tu guéris à Belleyue I
Elle détacha le fil de caoutchouc de sa toque et la lança sur un meuble. La toque, donnant contre un des coffrets accumulés de toutes parts, roula sur le parquet. Le vicomte de la Livinière se précipita pour la ramasser.
— Madeleine, dit la baronne, rentrez dans votre chambre et ne vous inquiétez point d'une santé dont je prends plus de souci que vous.
— Mais, madame, voyez comme mon père est faible encore, voyez I
— Remontez dans votre chambre I
Madeleine s'acheminait vers la porte du petit salon, quand Marchand parut.
— Mon général, dit-il, les chevaux sont attelés.
— Et qui vous a ordonné d'atteler les chevaux? demanda la baronne stupéfaite.
— David.
— Vous I s'écria-t-elle, foudroyant le dragon d'un regard terrible.
— M. Nadalewski m'a annoncé que l'on filait à Bellevue, répondit le vieux soldat sans se troubler; moi, j'ai prévenu Mademoiselle de se tenir prête et j'ai dit à Marchand d'avertir le cocher.
— C'est moi, en effet, madame, s'empressa de dire
l»i MADAME FUSTER
Kadalewskiy qui suis cause de ce bouleversement. J'ai cru pouvoir...
— Vous poussez loin les droits de l'amitié, monsieur.
— Ces droits, madame, vous n'aurez plus à me les contester. Je rentre à Belle vue, et j'y resterai.
Ébranlé cette fois, Fuster se hissa debout tout d'une pièce.
— Stéphane I s'écria-t-il.
Nadalewski refusa de l'entendre et salua.
— Stéphane ! répéta le général.
L'accent de sa voix était déchirant. Notre philosophe ne se contint plus, il fit deux pas vers son ami, et s'adressant à lui seul :
— Eh bien, non, lui dit-il d'un ton où sifflèrent les notes cruelles du sarcasme, non, je ne t'emmènerai point, parce qu'on ne veut pas que tu viennes, parce que toimême tu ne veux pas venir. Au fait, peut-être convientil mieux à ta sanctification que tu attendes, pour sortir d'ici, l'autorisation de M. Phalippou... Adieu I
— Je ne refuse pas de te suivre, moi ! balbutia le malheureux Fuster, épuisé par la lutte et retombant dans son fauteuil.
— Reposez-vous, mon ami, intervint la baronne.
— Si tu ne refuses pas de me suivre, toi, insista Stéphane, prends mon bras et partons.
— Monsieur, reprit M"^® Fuster, mon mari est très fatigué en ce moment...
— Tu pourrais bien m'accorder deux ou trois jours, supplia le général, égaré.
Nadalewrski tira vers la porte. Mais, quand il voulut l'ouvrir, il trouva, collée contre l'un des battants, Madeleine qui tendait ses deux mains jointes vers lui.
— Laisse-moi passer ! lui dit-il.
— Vous ne passerez pas I riposta-t-elle. Il Técarta brutalement.
— 0 monsieur Nadalewski!... gémit-elle pliant les genoux, ne vous en allez pas... Pensez à Daniel... Vous savez bien que j'aime DanieL..
MADAME FUSTER i85
— Daniel!,..
Un événement effroyable vint divertir Stéphane du souvenir de son fils. M™® Fuster, entendant Madeleine articuler ces mots : — J'aime Daniel I — s'était précipitée vers elle, l'avait agrippée de ses dix doigts, et, la plantant debout :
— Gomment 1 mademoiselle, vous osez avpuer que vous aimez un jeune homme?
— C'est donc mal d'aimer Daniel?
— Soyez punie! s'écria la baronne, dont la chevelure blonde eut sur sa nuque un hérissement de crinière.
Et, levant la main, elle souffleta son enfant. Fuster ne fit qu'un bond.
— Madame!...
— Nom de Dieu ! jura David, qui avait reçu sur son coeur le soufflet que la petite mère y endM^e recevoir sur sa joue.
Mme Fuster s'était redressée de toute sa taille, et, regardant chacun de ses adversaires avec ses grands yeux bleus, froids et durs comme l'acier :
— Quel est celui qui voudrait me contester le droit, que je liens do Dieu, de corriger ma fille? interrogea-, l-elle hautainement.
— Moi ! répondit le général.
Retrouvant, dans une rage soudaine, les forces de la santé, il s'empara de la main trop prompte de sa femme et la lui serra à la broyer. Quelque vive que fût la douleur, la baronne la supporta sans proférer une plainte. Son orgueil religieux, capable de lui rendre doux le martyre, la plaçait bien au-dessus des souffrances ordinaires de la vie.
— David! appela Fuster.
— Mon général?
— Nous partons pour Bellevue, M. Nadalewski, mademoiselle et moi. Tu nous accompagnes. Fais avancer la voiture.
Comme le vieux dragon sortait, à travers la porte entr'ouverte pénétrèrent les tintements de la cloche de la Paroisse»
186 MADAME FLSTER
— VAngeluSy mesdames et messieurs ! proclama le premier Assesseur du Jugement-Dernier.
Sauf Fuster, Madeleine et Nadalewski, tout le monde s'engouffra dans la chapelle.
— Mon général ! s*écria David reparaissant.
On slnstalla dans la calèche, et les chevaux partirent au galop.
L'automne eut des splendeurs inaccoutumées. Autant, à Paris, dans le jardinet de l'hôtel Trémière, Tair était lourd, épais, étouffant; autant, à Bellevue, dans le parc du Ghâteau-TailJard , il faisait bon respirer et vivre. Et les arbres, quelle différence I Là-bas, les feuilles, brûlées déjà par les mille poisons d'une atmosphère putride, tombaient avant le temps; ici, elles conservaient leur belle couleur verte et demeuraient fermement attachées aux rameaux. C'était à peine si, dans les énormes amoncellements de feuillage qui, de Meudon à Saint-Gloud, moutonnent le long des collines comme les vagues profondes d'un océan de verdure, quelques taches rousses apparaissaient çà et là. Partout le même éclat sous la lumière, la même puissance végétale, la même vitalité débordant du flanc de la terre toujours ouvert et toujours fécond. Fuster, tout à l'action des champs de bataille ou aux fureurs de son plaisir, ne s'était guère arrêté à contempler la nature. En Afrique , en Crimée , en Italie, dans les stations diverses où il avait exercé le commandement, il lui était arrivé de traverser d'admirables paysages; il ne les avait pas vus. Il en alla autrement désormais.
Dès le matin, David conduisait son maître sous un bouquet de jeunes tilleuls et l'installait devant une table rustique, où il déposait des livres et des journaux. Fuster passait là de longues heures. Ces instants de solitude,
non seulement il les supportait sans ennui, mais il les voyait arriver avec plaisir. C'était alors que cet homme, attentif jusqu'ici à des satisfactions qu'il ne connaîtrait plus, repaissait son âme ulcérée, défaillante, du spectacle sublime qui se déroulait devant lui. Ses regards se reposaient bien une minute sur les riiîhesses forestières de Meudon, de Sèvres, sur la Seine endormie au bas du coteau, sur Billancourt frais et riant comme un parc anglais ; mais ils étaient invinciblement attirés vers Paris. Là ils s'arrêtaient.
La première fois que Puster tourna les yeux du côté de la grande ville, il éprouva je ne sais quelle impression douloureuse , mélange singulier d'admiration et d'effroi. A la distance de six kilomètres, Paris lui était apparu comme un entassement de pierres monstrueux. Revenant sans cesse aux choses douloureuses de son foyer, un jour, il suivit le cours de la Seine. Avec ce fil conducteur, il espérait se guider jusqu'au Palais-Bourbon ; là, il infléchirait à droite^ et certainement il reconnaîtrait la haute toiture de l'hôtel Trémière. Son regard donc remonta les berges tortueuses du fleuve. Malheureusement, au delà de Billancourt, le miroir de l'eau, terni soit par la distance, soit par les arbres du bord, lui échappa soudain. Il le ressaisit un peu plus loin entre deux ponts, mais il le perdit encore, et sans retour, car l'effroyable pierraille de Paris commençait, et la Seine se noyait dans cette mer de moellons, dont les vagues abruptes, hérissées d'épaves, battaient là -bas, pareilles à de gigantesques béliers, les murailles emmêlées de l'horizon.
— N'est-il pas vrai , mon général , s'écria David , tapi derrière un tronc, que Paris ressemble un peu à Sébastopol? Vues d'ici, les maisons ont l'air d'avoir reçu des boulets dans les combles... Qu'est-ce que vous examinez là-bas? Voilà plus d'un quart d'heure que vous ne faites pas un mouvement.
— Je regarde le dôme des Invalides.
— Les Invalides 1... En voilà une crâne maison pour
T~ltV'
le troupier ! Est-il assez joli ce toit doré qui brille comme un casque de dragon 1
— David, il vaudrait peut-être mieux que nous fussions là-bas qu'ici.
— Et M^^' Madeleine?... Ah çà! mon général, parlezmoi à la bonne franquette , pomme au régiment, où Ton s'envoyait à trente-six millions de diables entre camarades, les officiers exceptés naturellement... Gomment va-ton? Voici quinze jours à peine qu'on vous flanque cette eau froide sur le corps, et il me semble que vous marchez plus ferme et que vous reprenez votre bonne mine de Grimée et d'Italie... Vous pouvez bien me dire ça à moi : M"® la baronne est à Paris, et Mademoiselle se promène... Vous trouvez-vous un peu plus en force?
Fuster lui prit la main et, la lui serrant :
— Que dis-tu de ça?
— Je dis que vos doigts sont de vrais crampons et solides comme dés, tenailles! s'écria David dans un accès de joie débordante... Nom de Dieu! cette eau de Bellevue tout de même I.\. Mon général, soyez tranquille, vous n'avez pas fini de crier : — t En avant ! »
Pareil au cheval de bataille qui a entendu le clairon, Puster se cabra. La narine ouverte, le poil raide, rœil dilaté, il regarda encore les Invalides; puis, avisant une énorme tache rase, qui lui parut indiquer le Champ de Mars, ce Champ de Mars qu'il avait battu tant de fois à la tète de son régiment, il cria, grisé par la subite espérance de se retrouver bientôt dans le tumulte des armées :
— Escadron, en avant !
Le Supérieur du Jugement-Dernier, la baronne, le vicomte Eustazade parurent sur le terre-plein.
— Vous, mon Révérend Père! dit le général... Quel bonheur de vous revoir I
— J'apprends des choses merveilleuses sur votre santé. Dieu vous a touché de son doigt. . .
— Quelle voix de stentor I intervint le vicomte.
On franchit une allée, et Ton s'assit sur un banc de bambou au milieu d'une pelouse. David ^e retira.
— Et depuis quand êtes-vous arrivé de Bordeaux? demanda le général au religieux.
— Depuis ce matin. Le temps d'aller présenter mes hommages à madame la baronne, que je savais à Paris...
— Ce pays ne plaît pas à ma femme. Sauf le dimanche, qu'elle tient à passer ici pour m'accompagner à la messe du village, elle ne séjourne guère à Bellevue...
— ... De voir M. le vicomte Eustazade, et je suis remonté en wagon.
— Merci de ce cordial empressement.
— C'est moi, général, qui vous dois toute sorte de remerciements. Grâce à vous, j'ai pu établir, à Bordeaux, quatre Sœurs, deux Frères et un Père du Jugement-Dernier. Vos lettres de recommandation aux plus riches, aux plus influantes familles de la vieille Aquitaine ont fait pleuvoir les aumônes, et TOuvroir dB Saint-Grégoirede-Nazianze, fondé rue Thiac, sur la paroisse de Saint- Seurin, a son existence assurée pour cinq ans.
^ Voilà un beau résultat...
— Aussi songeons-nous maintenant, dit la baronne, à acquérir, à Nantes, une maison où le R. P. Supérieur enverrait cinq religieux avec la mission de se propager dans rOuest.
— Il faut que la Bretagne catholique nous connjaisse I s'écria le vicomte.
— Je pense, mon cher André, que le jour où M. de la Livinière, chargé de nos acquisitions mobilières et immobilières, partira pour Nantes, vous ne nous refuserez pas de contribuer...
— Permettez, madame: la veille de mon départ pour Bordeaux, le général s'inscrivit pour dix mille francs en tête d'une liste de souscription dressée par moi; il y aurait donc de l'exigence...
— J'avais des raisons particulières, mon Révérend Père, d'encourager la création d'une œuvre charitable à
Bordeaux : j'ai longtemps habité cette ville, où je compte de nombreux amis. Je ne suis jamais allé à Nantes. Toutefois, veuillez compter sur moi pour la somme de cinq cents francs.
— C'est trop, général, articula le moine un peu refroidi.
— A propos, mon Révérend Père, et Daniel?
— Daniel?...
— Je suppose qu'il a essayé, lui aussi, de vous être utile là-bas.
— Mon Dieu, général, je ne l'ai pas vu.
— Vous ne l'avez pas vu?... N'eûtes- vous pas la bonté de vous charger d'une lettre pour le fils de mon ami, pour celui que j'appelle souvent mon fils?
— Il est vrai; mais, connaissant par vous que, dans cette lettre , vous engagiez M. Daniel Nadalewski à s'intéresser à l'objet de mon voyage dans le Bordelais, et ayant dès les premiers jours recueilli de suffisantes ressources, j'ai cru... inutile...
Il retira de la manche de son habit une enveloppe, et la tendant à Fuster :
— Le général Dubosc, auprès duquel je me suis informé de M. Daniel Nadalewski...
— Vous êtes allé à la Division?
— Oui, général.
— Et vous n'avez pas songé à demander Daniel? Le religieux demeura morne.
— Votre silence , monsieur, vous charge gravement à mes yeux. Vous avez songé à demander Daniel, mais vous n'avez pas voulu...
— Peut-être, en effet...
— Vous le détestez donc?
— Vous savez, comme moi, que M. Daniel Nadalew^ski partage les opinions de son père.
— Et quand cela serait î
— Cependant, général... insinua M. de la Livinière.
— Je vous prie, monsieur, de nous laisser, le Révérend Père et moi, vider notre différend.
MADAME FUSTER ^9t
— Un différend ! s'écria la baronne... Je prévoyais bien que le séjour de Belle vue vous serait funeste.
De son doigt levé elle montra la villa Nadalewski.
— L'antre du Démon, n'est-ce pas? dit le général, qui sourit.
Le religieux se leva pour prendre congé.
— Gomment! vous me quittez déjà? lui demanda Fuster.
— Mes yeux avaient besoin de vous voir, et ils vous ont vu, répondit Phalippou, dans le langage, duquel passaient à tout propos les formules des Livres Saints.
— Savez-vous, mon Révérend Père, qu'après vous en avoir voulu à cause de Daniel, je pourrais vous en vouloir encore à cause de quelqu'un?
— Général, il ne faut m'en vouloir pour personne et pour rien. Si ceux qui ne connaissent pas Dieu vivent pour s'en vouloir, ceux qui le connaissent vivent pour s'aimer.
— Cela n'empêche pas que vous partez sans vous être informé de ma fille.
—Général, je ne mérite pas ce reproche : Madame la baronne, M. le vicomte Ëustazade, les RR. PP. Ganitrot et Barandon m'ont déjà donné des nouvelles de M"« Fuster.
— Et vous ont-ils rapporté?... Pauvre petite mère/,., A dix-huit ans bientôt!... Je vous raconterai cela plus tard... Un soufflet I...
Comme Phalippou prenait le bras de M. de la Livinière, des paroles, mêlées à de bruyants éclats de rire, retentirent dans le parc du Ghâteau-Taillard. Incontinent, trois personnes se dégagèrent du milieu des arbres et apparurent dans les environs de la porte accédant à la ruelle des Tibilles. C'était Nadalewski, Madeleine et David. Stéphane tenait entre ses doigts un papier bleu, que la jeune fille, mutine et folâtre, essayait de lui prendre. Enfin, elle réussit à enlever le précieux feuillet et tira droit, foulant plates-bandes et gazons.
— Eh bien ? cria le général.
— Daniel t Daniel I ré})éta Madeleine.
— Une dépêche?
— Il arrive ce soir, continua-t-elle, essoufflée. Le général lut :
€ Attaché à la place de Paris. — Serai à Bellevue , ce « soir. — Embrassements à tous, surtout à mon bon « général et à maman.
€ Daniel. >
— Galoperons-nous à travers bois ! babilla Madeleine.- Je connais Ville-d'Avray, Saint-Cloud, mais je ne connais pas Chaville, Viroflay, Versailles et le reste... Parbleu! je ne monte jamais à cheval. C'est honteux ! la fîlle d'un officier supérieur I...
— Enfin, il arrive, le garçon! dit Stéphane.
— Sans doute, vous posséderez longtemps le capitaine ? s'informa la baronne.
— J'espère bien qu'il ne nous quittera plus.
— M. Daniel donnerait sa démission? demanda Phalippou.
— Il n'y a rien d'arrêté encore.
— Au fait, on comprendrait cela. Quand on n'a qu'un enfant, on tremble toujours...
— Et pourquoi tremblerait-on, je vous prie? s'écria Fuster réveillé en sursaut. Quoi qu'il arrive, je veux que Daniel resle soldat.
— Quoi qu'il arrive?... demanda la baronne. Vous avez donc des projets sur M. Daniel?
— Des projets, oui...
— Ah! par exemple! dit Madeleine... Et pourquoi ne me les as-tu pas confiés, tes projets, méchant cachotier que tu es?
—^11 n'eût plus manqué que cela, mademoiselle ! articula la voix éraillée de M. de la Livinière.
Tous les yeux se tournèrent vers le vicomte Bustazade^ dont la tête noire, desséchée, parut en ce moment, pat l'efî'et d'une crispation nerveuse atroce, plus noire encore et plus desséchée.
. MADAME FUSTER iÔâ
— Vous êtes donc au courant, vous? interrogea fa* milièremept Madeleine.
— II n'est pas difficile, mademoiselle, de deviner qu'il s'agit de marier M. le capitaine Nadalewski...
— Marier Daniel I... Je voudrais bien voir ça, moi !
— Vous le verrez, ça, mademoiselle, vous le verrez même de très près.
Marchand parut sous les arbres.
— Mon général, dit-il, on vous attend à l'établissement. PuSter s*éIoigna appuyé sur le bras de Stéphane.
— Dieu juste I ne put s'empêcher d'articuler la baronne qui trépignait.
L'arrivée de Daniel amena comme un bouleversement joyeux dans la vie monotone de nos personnages de Bellevue. La jeunesse, ce tourbillon lumineux et chaud, entraîna les hommes et les choses. Le général avait suivi plus d'une fois d'un œil mélancolique David et Marchand descendant à cheval la colline, galopant à mort d'haleine le long du chemin de halage. Mais, rendu timide par un repos trop prolongé, il n'avait jamais demandé qu'on lui sellât Luxor^ la plus noble bête de son écurie. Un matin, il n'y tint plus, et, comme Daniel, Stéphane et Madeleine, le père et le fils montant deux superbes alezans brûlés, la jeune fille tenant en bride un poney fringant et mutin, se démenaient beaucoup dans la ruelle des Tibilles, il parut au milieu d'eux.
— Papa I papa I s'écria Madeleine, suffoquée d'aise et de peur.
Daniel et Stéphane, inquiets, enveloppèrent Pustei*.
— Dis donc, blanc-bec, s'écria celui-ci, s'adressant au capitaine, vas-tu prendre Luxorpar la bride et me tnenet* au moulin?
Il disparut.
La cavalcade, t*etal*dée dans sa marche parleponey^
ne rejoignit le général que sous Jes grands arbres de la descente vers Saint-Gloud. Fusler, après un temps de gaJop vertigineux, allait au pas. Il paraissait transfiguré, et sa tête, hier encore abattue, s'était redressée, fière, martiale comme autrefois.
— P mon père, que tu es beau ! s'écria Madeleine transportée.
— Eh bien ! pour une première sortie, tu n'y vas pas de main morte, toi, lui dit Stéphane.
— Vous voyez, mon général, vous voyez! acticula Daniel... Quelle chance I... Je ne resterai pas longtemps à Paris.
— Et pourquoi, s'il vous plaît, capitaine ?
— Parce que je veux vous, suivre, quand vous allez reprendre du service.
— Du service!...
Son œil perçant, d'où l'ambition rallumée avait fait jaillir un éclair , troua le feuillage des grands arbres et s'arrêta sur la résidence impériale de Saint-Gloud.
— Ma foi, dans les dispositions où je me trouve, si. au lieu d'être à Biarritz, l'Empereur était là, je serais capable de le prier de me rendre mon commandement.
Bien que la baronne passât peu de jours sans aller à Paris, où la réclamaient incessamment les intérêts de l'Ordre du Jugement-Dernier, il était évident que, de plus en plus, elle restreignait ses courses là-bas aux heures strictement indispensables. Cette assiduité auprès du général, qu'elle accompagnait désormais elle-même à l'établissement hydrothérapique, avait redoublé depuis l'arrivée de Daniel. Au moment où se montrait un ennemi nouveau , il était de son devoir de demeurer là sous les armes, de ne déserter son poste d'épouse chrétienne que dans les cas de nécessité absolue. Pour mieux surveiller ce monde qui l'inquiétait, elle osa librement se mêlera lui, rire avec lui, folâtrer presque avec lui. Une après-midi, au grand ébahissement de tous, on la vit paraître en costume d'amazone sur le perron du Ghâ-
teau-Taillard et réclamer un cheval. Quelques minutes après, souple, svelte, gracieuse, elle cavalcadait à côté du général, qui n'avait pas assez d'yeux pour la regarder.
C'était par une de ces belles journées d'octobre où le soleil tire ses derniers feux d'artifice au ciel. D'en haut, éclaboussant de légers flocons d'ouate aux tons orangés qui parsemaient l'infini, tombaient de véritables fusées d'or. Les bois de Meudon, attristés de voir s'en aller au vent leur riche toison estivale, se taisaient. On allait au pas, caquetant joyeusement. La baronne surtout était gaie. Dans cette solitude, les paroles, les éclats de rire avaient des vibrations inaccoutumées; Soudain, le général d'un coup de cravache atteignit le flanc du cheval que montait sa femme. C'était une bête de sang; elle se cabra, s'élança, disparut. Fuster inclina les épaules, et Luxor, l'oreille droite, fit feu des quatre fers.
— Mon Dieu ! s'écria Madeleine, alarmée.
— N'aie pas peur, mon enfant, dit Stéphane. Ta mère a beaucoup monté à cheval en Russie; quant à ton père. . .
— Qh ! je ne crains pas pour lui, fît-elle avec un geste d'orgueil... Un général de cavalerie !.. . N'importe, il faut que je les rejoigne.
N'écoutant que son cœur, où la vaillance et la tendresse filiale allaient de pair, elle fouailla son poney, qui, ayant secoué la tète, se donna à son tour la fantaisie de prendre du champ.
— Daniel, suis-la !
Avant que son père lui eût jeté ces mots, le jeune homme avait volé sur les traces de Madeleine et, se penchant, avait arrêté le poney.
— Vas-tii me laisser ! lui cria-t-elle, de mauvaise bumeur.
— Vous n'avez pas assez de leçons encore pour galoper ainsi.
— Lâche la bride.
— Vous ne courrez pas?
— Si, je courrai.
— Alors, je garde la bride.
— Nous allons voir ça.
Et, levant sa mignonne cravache finement tressée :
— Lâche, ou sinon I...
— Cela m'est égal.
— Attrape! fit-elle, rouge de colère.
Elle lui cingla rudement le poignet. Daniel ne sourcilla pas.
— ' Vous pouvez frapper encore, si cela vous amuse, mademoiselle, lui dit-il; mais rien ne me décidera à vous permettre de vous tuer,
— Quelle bêtise I ... La bride !
— • Non.
Elle le mesura d'un œil pétillant de rage.
'T- Je te hais, toi! lui cria-t-elle.
Daniel éclata de rire ; puis il détourna la tète, plein de trouble, d'embarras. Ses doigts avaient abandonné la bride du poney. Madeleine n'y prit pas garde. Ils marchèrent longtemps silencieux, ne sachant trop où ils allaient. Tout à coup, ils débouchèrent sur un espace découvert. Les pittoresques maisonnettes de Meudon dégringolaient à leurs pieds, et là-bas s'étalait le géant Paris, couvrant de ses jambes, de sa poitrine, de ses bras, de sa tète, la vaste étendue que pouvait embrasser le regard. Ils rentrèrent sous bois. Le poney de Madeleine, harassé sans doute, se rangea modestement à côté de Diamant ^ le cheval de Daniel.
— Donc, vous me haïssez? demanda le jeune homme.
— Oui.
— Alors, il fallait que votre bête vous lançât contre le tronc de quelque arbre?
— Par exemple !
— On a beau avoir David pour maître d'équitation, on n'est pas à l'abri des accidents.
— Premièrement, David monte à cheval mieux que toi.
— Secondement?..
— Secondement, tu m'as tout l'air d'un imbécile, planté raide sur ton grand dada.
— Je ressemble au jeune Tobie, peut-être.
— Qui t'a appris cette sottise?
— Mon père, qui la tenait du vôtre.
— Et voilà les niaiseries qu'on t'envoyait à Bordeaux?
— Elles m'intéressaient fort.
Les chevaux, qui erraient à l'aventure, s'étaient engagés, non loin de la grande allée dite : € Allée du Roiny en un sentier obscur, étroit, semé de ces belles pièces rondes d'or et d'argent que le soleil éparpille à profusion sous les futaies.
— Tiens I une violette ! s'écria Madeleine.
— Une violette?
— Là, parmi ces feuilles... Cherche, mon chien. Daniel sauta, cueillit une violette, deux, trois, dix, et
les lui offrit.
— Ça, c'est gentil.
— Je n'ai donc pas toujours été gentil pour vous? lui demandat-il se remettant en selle.
— Et maman?... Nous l'oublions un peu.
— Voyez I fit Daniel, montrant de sa cravache levée, à l'extrémité de l'Allée du Eoi, deux cavaliers qui allaient au pas.
— Par où les rejoindre ?
— En suivant le chemin où nous sommes. Je connais la forêt, n'ayez pas peur.
— Peur!,.. Je n'ai pas peur de toi, toujours. Quelques sequins, d'en haut, lui tombèrent dans les
cheveux et, çà et là, les étoilèrent. Daniel voulait parler, mais il ne trouvait pas un mot. Le sentier étant plus rétréci, le jeune officier retint sa bête et laissa le poney passer devant. Il put alors jouir du spectacle délicieux de la jeune fille, emportée au mouvement cadencé de sa monture à travers les ombres irisées du bois. Tantôt, dans un rayon qui l'embrassait tout entière d'une sorte d'auréole, il admirait la sveltesse de sa taille souple
comme une tige de jeune saule, ses épaules d'une ligne un peu tombante, infiniment gracieuse, son cou adorablement modelé, où flottaient des mèches folles qui semblaient retenir la lumière pour la boire toute, toute l'absorber; tantôt, dans les obscurités des branchages et des troncs épais, les feuilles rousses pleuvant sur elle, Daniel, dont le cœur ét^it passé dans les yeux, croyait voir Diane attardée après quelque chasse héroïque, et, ses membres divins au repos sur Téchine d'un centaure complaisant, regagnant à la nuit la demeure inaccessible des dieux.
— Avoueras-tu que nous nous sommes égarés 1 dit-elle.
— Égarés? répéta Daniel, rappelé de son rêve olympien.
— Je n'aperçois plus l'Allée du Roi.
— Toujours à gauche.
— En es-tu sûr?
— Parbleu !
Le fait est qu'ils tournaient le dos à Bellevue.
— C'est égal, ça commence à devenir ennuyeux, cette promenade.
— Vous vous ennuyez avec moi?
— Si tu te crois amusant!...
— Aussi pourquoi me dire que vous me haïssez !
— Pourquoi?
— Gela me prive de mes moyens.
— Tu voudrais peut-être que je t'aime?
— M'aimer I s'écria-t-il, la tête perdue.
— Es-tu fou, Daniel?
— M'aimer I poursuivit-il d'une voix altérée... Ohl non I je ne vous demande pas de m'aimer, ce serait trop...
— Pourtant, si tu dois être mon mari...
— Moi?
— David croit que notre mariage est l'idée fixe de ton père et du mien... Il a entendu quelque chose... Enfin, c'est comme ça...
— David ne sait ce qu'il dit...
— Il ne cesse de me répéter : — « Voyez-vous, made-
t moiselle, si jamais M. le R. P. Phalippou parlait de t vous marier, ne Técoutez pas. Il n'existe au monde c qu'un parti convenable pour vous, M. Daniel... »
— Le R. P. Phalippou?... interrompit-il au comble de la surprise.
— Parti sur ton chapitre, David n'en finit plus. Il me rappelle les joujoux que tu me donnais autrefois ; je crois qu'il a compté le nombre de fois que tu m'as embrassée, lorsque, durant tes congés, tu venais l'amuser avec moi à l'hôtel Trémière.
Les audaces de cette belle, de cette radieuse innocence épouvantèrent Daniel. Il était bien sûr de demeurer maître de lui; mais son sang embrasé le faisait souffrircruellement. — Quand Madeleine cesserait-elle de le tutoyer? Quand, dans son attitude, son regard, sa voix, verrait-il apparaître quelque trouble, quelque contrainte, quelque embarras?— Cette enfance, persévérant aux approches de la dix-huitième année, le désespérait. Daniel, qui, volontairement, avait fait fausse route, espérant qu'à quelque détour du bois, Madeleine balbutierait sa première parole d'amour, entrevit, à travers les rameaux dénudés, d'énormes espaces de terrains bouleversés de fond en comble. C'étaient les carrières de Clamart. Il tourna bride et piqua droit vers l'Allée du Roi.
— Où sommes-nous? demanda la jeune lille,
— A Clamart... Je me suis trompé.
— Je ne t'en veux pas, puisque tu avoues ta faute.
— Un temps de galop, allons !
— En voilà une équipée !
— Et pas très amusante, n'est-il pas vrai?
— Pourquoi me dire vous tout le temps aussil
— Alors, si je vous avais dit tu?..,
— J'aurais retrouvé mon Daniel.
— Je vous ennuie...
— Comme le brouillard, fit-elle, coupant devant elle, de sa cravache sifflante, le nuage qui l'enveloppait à la tombée de la nuit.
Le jeune homme demeurait muet, intimidé, confondu
par les témérités redoutables où son humeur bizarre pouvait entraîner cette enfant. Une fois, pareille à ces crochets sinistres que la foudre décrit dans un ciel orageux, une idée farouche, une idée de flamme illumina de zigzags les ténèbres de son cerveau : s'il tentait, en se révélant tout entier à Madeleine, de lui révéler un monde qu'elle ne connaissait pas, le monde du cœur, de la passion? Il se rapprocha du poney. Mais, comme il cherchait un premier mot pour frapper un premier coup de marteau sur une innocence qui le faisait mourir, il recula terrifié. Visible pour son honneur, malgré les brumes accumulées, la cuirasse de cristal où resplendissait la jeune fille pure l'avait ébloui. Non, non ! jamais ses lèvres ne serviraient de chemin à une lâcheté. Pour se punir d'un élan malsain, Daniel s'imposa de retenir son cheval à une certaine distance du poney. Il en souffrit. Il lui était si doux de couver Madeleine du regard, de respirer dans la même traînée d'air, de boire pour ainsi dire son haleine ! Il allait donc mélancolique, déchiré, saignant d'une blessure qui s'élargissait toujours davantage, quand la jeune fille, l'appelant :
— Eh bieni tu restes en route à présent?
— Je crois que mon cheval commence à tirer la jambe, bredouilla-t-il.
— C'est donc une rosse, Diamant?
— Non; mais il n'est plus jeune.
— Est-ce que tu ne vois personne par là?
— Personne.
— Tu pourrais bien, alors, me dire tu un peu, pas longtemps.
— Oh ! toujours tu, toujours, ma Madeleine !...
Il ne put s'empêcher de lui saisir la main droite, où le bouton d'or de la cravache éclata comme une étincelle, et de la lui presser fortement.
— Diable ! s'écria-t-elle se dégageant, tu me fais mal.
— C'est que je t'aime !
— Et moi aussi, je t'aime, si tu veux le savoir.
— Gomment m'aimes-tu ?
'A^fi^';-c,
MADAME FUSTKR 201
-r- C'est drôle , ça ! je t*aime plus quand tu es à Bordeaux que quand tu es ici... D'abord, je suis de Tavis de M. Nadalewski : les soldats sont bétes... Aussi ton père n'a-t-il qu'une idée en tête : que tu quittes l'armée quand tu te marieras... Que feras-tu?
— Il faut que je me marie, d'abord.
— Tu as bien dix ans de plus que moi... Que feras-tu?
— Ce que ma femme voudra, rien que ce que ma femme voudra.
— Eh bien ! je veux , moi, que tu ne désertes pas ton régiment comme un poltron , et que tu deviennes gêné rai, toi aussi... Va, va, laisse dire ton père, c'est beau tout de même, Tépaulette.
— Madeleine I ô mon ange ! sanglota-t-il d'une voix étranglée par des larmes délicieuses.
Il tendit involontairement les bras pour la saisir ; mais une bête énorme, passant dans le brouillard, s'interposa entre elle et lui.
— Je commençais à désespérer, cria Stéphane, planté sur son grand cheval.
— Vous, mon père ! dit Daniel.
— Et le général?
— Nous Tavons aperçu avec la baronne dans l'Allée du Roi.
— Cours au-devant d'eux, car ils ne connaissent le bois ni l'un ni l'autre.
— Me permettez-vous d'aller avec Daniel, monsieur Nadalewski? demanda Madeleine,
— Non, mon enfant. Nous deux, nous rentrons.
Diamant comprit qu'il était libre. Las de marquer le pas à côté de la monture modeste de Madeleine, humiliée peut-être, — les animaux ont leur fierté, — cette, bête noble et hardie hennit bruyamment, puis, crinière droite, naseaux dilatés, s'élança dans l'étendue. Daniel ne prit pas garde à cet élan insensé de son cheval, ou plutôt il eut plaisir à s'y abandonner, après tant de contraintes subies. Il allait à travers d'immenses allées, d'intermi-
nables avenues, la tête au vent, trouant les vapeurs qui s'élevaient devant lui pareilles à des murailles blanches, sans autre préoccupation que de donner aise à son âme, qu'enfin il lui était permis de laisser déborder franchement. L'amour tel qu'il le ressentait n'avait pas encore touché le cœur enfantin de Madeleine ; mais la jeunesse commençante aiguisait le trait lentement, et la jeune fille ne tarderait pas à être blessée. Diamant, le mors blanc d'écume, se cabra, se mit presque debout. Pauvre bête ! son maître farouche, en pensant au soufflet reçu par Madeleine — on l'avait instruit de tout à Bordeaux — venait de lui enfoncer les deux éperons jusqu'au sang Diamant eut un emportement furieux, et, durant quelques minutes, Daniel fut entraîné dans une course vertigineuse qui le fît ressembler au fantastique cavalier de la légende rasant le sol plus vite que le vent.
Arrivé au milieu d'une clairière herbue, Daniel regarda le ciel pour s'orienter. Pas un nuage là haut. La lune, à son premier quartier, brillait dans l'azur un peu pâle, mince, délicate, gracieusement recourbée, — une faucille d'or emmanchée de quatre étoiles. A travers la lueur claire également répandue partout, et sous laquelle les cotonneuses vapeurs d'automne s'étaient fondues peu à peu. Daniel discerna des toits éparpillés. Très renseigné sur les accidents de ces collines et de ces bois, presque son pays natal, il reconnut Yille-d'Avray. Il tourna bride et gagna Bellevue par le plus court chemin.
Diamant, sûr qu'il retournait au gîte, avait allongé le pas, et notre amoureux l'abandonnait à lui-même. Cependant, vers les derniers bouquets d'ormes qui surplombent le village, le jeune homme arrêta sa monture. Il avait entendu parler. Attentif, il se pencha en avant. Des chevaux cheminaient dans une allée parallèle à l'allée qu'il suivait. Soudain, ces chevaux firent halte. Daniel fut tout oreilles. 11 tressaillit, et vivement se planta debout sur les étriers. La vo«x de M™^ Fuster venait d'arriver à lui, tranchante, absolue.
— C'est impossible ! c'est impossible ! répétait-elle.
— Je t'en supplie, ma chère Thérèse, implora le général, ne trouble pas ma joie ; j'ai été si heureux aujourd'hui î 11 m'a semblé que ces arbres, c'étaient les arbres du parc de Tzarskoë-Sélo, où nous chevauchâmes tant de lois. As-tu conservé le souvenir de ces promenades délicieuses ?
— Gomment ne m'en souviendrais-je pas!... A cette époque, André, vous m'obéissiez sur un signe, tandis que maintenant...
— Maintenant, ainsi qu'alors, je ne veux faire que ta volonté.
Par ui) hasard heureux, un taillis épais protégeait Daniel contre les regards que la baronne ne devait pas manquer de promener à la ronde. Gomme il redoutait pourtant d'être aperçu, dominant le fourré de la tête, il descendit de cheval et doucement s'assit sur l'herbe, les oreilles braquées.
— En attendant de faire ma volonté, reprit M"°Fuster, vous vous appliquez chaque jour davantage à soustraire Madeleine à mon influence.
— G'est qu'aussi,. ma Thérèse, tu n'es guère tendre pour elle.
— J'espère bien que vous n'oserez pas la marier sans moi... Je vous en préviens, je lis dans vos sourdes menées avec les Nadalewski.
— Et qu'y lis-tu, dans mes sourdes menées?
— Des choses qui me déplaisent.
— Si Daniel aimait Madeleine, je ne vois pas ce qui nou5 empêcherait d'unir ces deux enfants.
— Vous ne m'arracherez jamais mon consentement.
— Mais ce n'est pas à l'auteur de l'Essai sw les Miracles qu'il s'agit de confier le sort de notre fille.
— Ni le père ni le fils.
On s'éloignait.
^ Donc, vous refusez de renoncer à vos projets? continua la voix impérieuse de la baronne... André, vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée.
— 0 ma Thérèse I je t'aime!
^i MADAME KUSTER
— Oui, André, je me souviens du parc de Tzarskoë* Sélo ; oui, je me souviens de la Perspective-Newskr, ouje te vis pour la première fois...
— Alors tu me reviens?
— Pour jamais.
Daniel ouït rechange d'un baiser.
— C'est ma perte que la baronne vient d'obtenir, pensa-t-il.
Abandonnant Diamant, enfoui sous les ramures, il suivit sur la pointe des pieds les deux chevaux qui s'en allaient au pas. Mais de part et d'autre on se taîsaic. Daniel, assourdissant sa marche dans l'herbe, accompagnait, la rage au cœur, les nocturnes cavaliers. Tout à coup, les arbres cessèrent. Le chemin se précipita. Le cheval de la baronne demeura immobile.
— Eh bien? dit le général.
M"' Fuster montrant à son mari des milliers de lumières qui tremblaient à l'horizon :
— Paris I dit-elle.
— Oui, répondit-il, Paris, l'hôtel Trémière, le nid...
— Le R. P. Supérieur prie pour nous là-bas, dans cette effroyable Babylone... Gomme il est doux de suivre ses conseils, qui sont les vrais sentiers du Seigneur î Lui seul m'a prouvé qu'une épouse chrétienne, sans offenser Dieu , pouvait , elle aussi , être une épouse...
— C'est donc au R. P. Phalippou que je dois?...
— Il a dissipé les scrupules de ma conscience , et rendu toute liberté à mon cœur. *
Elle lança son cheval, que Luxor rejoignit au galop.
L'automne coffimencait â ravager les collines, et, dans souffles qui soulevaient les feuilles mortes, les dis-
MADAME FUSTEft âÔS
persaiént en tourbillons, on devinait les âpres colères de l'hiver. Un matin, les bois, depuis Meudon jusqu'à Saint- Gloud, laissèrent voir des armatures noirâtres, anguleuses, dénudées. La veille encore, avec des froissements de métal, s'agitaient à droite, à gauche, partout, des frondaisons d'or bruni, de fer rouillé, de bronze vert-degrisé. Une nuit avait suffi à balayer ces dernières splendeurs, et le pays apparaissait triste, dépouillé comme un pauvre dont Fossature vigoureuse ^ferait craquer les haillons. Le ciel n'était pas en un meilleur état que la terre. Plus de soleil remplissant tout de sa gloire; plus de nuages roses, orangés, ici grands, volumineux, pareils à des navires hérissés de voilures, plus loin effilés, pareils à des barques légères glissant vers des rivages inconnus. Le firmament, obstrué de blocs énormes détachés de Fécroulement de montagnes invisibles, s'étendait à perte de vue, véritable chaussée de géants. Les pavés de cette voie indéfinie, d'inégale grosseur, mal joints, laissaient apparaître des cavernes effroyables, d'insondables abîmes que n'éclairait pas un rayon. Parfois, un grès incommensurable, sous la pression d'on ne sait quelle force, roulait sur le chemin raboteux, et, tout au fond d'un trou béant, on entrevoyait d'obscures clartés.
Puster, confiné dans sa chambre, suivait de^ yeux les spectacles de la terre et du ciel. Le& médecins avaient déclaré qu'il devait continuer son traitement jusqu'au 15 décembre, et, s'étant engagé d'honneur à ne pas déserter l'ordonnance, il demeurait à Bellevue malgré les rigueurs de la saison. Pourtant, il lui tardait de retourner à Paris. Capable désormais de se tenir à cheval, il avait le dessein de se présenter au plus tôt aux Tuileries. Enfin , il rentrerait dans la carrière. Cette pensée lui communiquait des tremblements de joie, et il marchait à travers la chambre à grandes enjambées, regardant en passant sa bonne mine dans une psyché, éternuant, toussant pour s'assurer de la solidité de sa poitrine, gesticulant, s'abandonnant à toutes les puérilités misérables de l'homme, cet enfant éternel, qui ne veut pas mourir,
et qu'après la moindre atteinte de la maladie l'espoir de revivre rend fou.
Le 7 décembre, en se levant, Fuster éprouva un frisson.
— Quel froid de loup! dit-il à David, qui le frictionnait vigoureusement.
— Je vous réchauffe, je crois, avec cette brosse...
— Tu m'arraches la peau.
— Tant pis pour vous, mon général. D'abord, M. Guibal m'a donné la consigne, et vous comprenez...
— Nom de Dieu î
— A la bonne heure! mon général, j'aime bien ce langage de troupier, moi.
— Assez ! assez I
— Vous voilà douillet comme une femme, sapristi! A moi, on peut bien me promener sur le cuir l'étrille de Luxor. Du diable si je bronche !
Tandis que son maître, assis enfin devant le feu, empilait des rondins de bois, David s'approcha d'une des l'enêtres et regarda devant lui en battant avec ses doigts la retraite militaire sur les carreaux.
— Ça tombe comme en Crimée, dit-il.
Le général, qui rêvait, ne l'entendit pas.
— C'est égal, continua le dragon, les médecins sontde drôles de pistolets tout de même. Je vous demande un peu si, par un temps pareil, il ne vaudrait pas mieux être casernes à l'hôtel Trémière, où le calorifère envoie de l'air chaud dans les pièces, qu'au Château-Taillard, où les portes ferment comme des mâchoires de chèvre. Quelle baraque!
Fuster se taisait toujours. Soudain, d'une secousse violente, David ouvrit la fenêtre. ^
— Faites donc attention, mademoiselle, cria-t-il. Vous voyez, vôi^s avez manqué vous jeter par terre... Atle'^' dez, je porterai Loulou, moi.
Il s'éclipsa.
Pourtant le général avait quitté son fauteuil et s'était
avancé jusqu'à la fenêtre. Il ne fut pas médiocrement surpris de voir la campagne couverte de neige.
— Bonjour, cher petit père! lui siffla du jardin la voix ' chantante de Madeleine.
— Veux-tu rentrer avec cette enfant I lui cria Fuster.
— Daniel doit venir à Bellevue aujourd'hui, et nous allons voir s'il est arrivé.
— Mais tu as glissé, et tu pourrais...
David parut dans le jardin et enleva Loulou comme une plume.
— Appuyez- vous à mon bras, mademoiselle, dit-Il à Madeleine.
— Par exemple! fit celle-ci, se redressant offensée. Le dragon marcha en avant, la mignonne Louise rejetée sur son épaule.
— ... Tite mhe.,,, tite mère! répétait le baby.
Et les éclats d'un rire perlé, semblable aux trilles d'une linotte sur une branche, partaient en fusées du gosier sonore de l'enfant.
Le général, bien emmitouflé dans sa douillette robe de chambre, éprouva quelque plaisir à respirer le grand air. Du reste, comme cela arrive par les jours de neige, un adoucissement notable dans la température s'était produit. La veille encore, un vent sec, hurlant, éperdu, promenant dans l'atmosphère embrumée des tourbillons de poussière, barrait la vue à trois mètres ; puis il brûlait tout, glaçait tout, saccageait tout. Maintenant, à travers l'éther tranquille, reposé, humidifié et doux, le regard portait loin et partout trouvait à se complaire dans la sérénité, dans la paix. Paris surtout, que Fuster n'avait jamais vu si distinctement, était admirable sous la toison étincelante qui le recouvrait de bout en bout. Sauf un énorme trou blanchâtre, autour duquel se dessinaient de rares blocs de nuages auK arêtes confuses, d'un horizon à l'autre le ciel se développait uniformément gris. Certes, si le soleil fût sorti de l'encaissement où il se trouvait retenu comme au fond d'un puits;
si sa tète radieuse, soulevant les lourdes assises que Thiver faisait peser sur elle, se fût montrée au milieu des décombres, nul doute que le spectacle n'eût revêtu tout à coup un caractère plus saisissant de splendeur et de beauté. Mais ce Paris sibérien, aux solitudes de steppe, ce Paris où, sur toutes les blancheurs accumulées, les toitures plus élevées des monuments jetaient çà et là des taches plus blanches, ce Paris, semblable à ces plaines arides qui environnent les hauts glaciers des Alpes, ce Paris inconnu intéressait néanmoins Fuster, le retenait, le captivait.
— Quel paysage ! murmura-t-il.
— Merveilleux I articula-t-on derrière lui.
— Vous, mon Révérend Père!... C'est donc un parti pris de me surprendre? ajouta-t-il d'un air où perçait une vague méfiance.
Et, sans permettre au Supérieur du Jugement-Dernier, qui venait d'entrer à pas muets avec la baronne, de prononcer un mot :
— Que me dites-vous de Paris sous la neige, hein?
— Dieu seul s'entend à peindre des tableaux de cette puissance, « Dieu qui donne la neige comme de la laine et répand les nuées comme de la cendre, gui dat nivem st'cut lanam^ nebulam sicut cinerem spargit ».
— Vous prendrez froid, mon cher André, dit la baronne.
Elle fixa l'espagnolette de la fenêtre. Le pauvre Fuster, les ailes cassées, penaud, retourna vers la cheminée.
— Général, dit le prêtre, je vous apporte une bonae nouvelle,
— Ma foi, vous faites bien, car je me suis levé du côté gauche aujourd'hui, et la journée se présentait mal.
— J'ai vu M. le docteur Guibal hier au soir. Votre traitement est fini;
— Alors, nous partons?
— Quand vous voudrez. Du reste, je ne devance M. Guibal que de quelques heures.
MADAME PySTER 209
— Donc nous serons à Paris ce soir, ma Thérèse? dit-il avec un éclair de contentement.
— Ce soir, répéta- t-elle non sans embarras,
— Tu sais ce que tu m'as promis ?
Il essaya de saisir les mains de sa femme ; mais celle-ci recula sa chaise vivement. Comme s'il ne comprenait rien à ce manège singulier, le moine considéra Fuster avec des yeux pleins d'étonnement. C'était une interroga* tioû.
— Me permettez-vous d'initier le R. P. Supérieur à nos engagements mutuels? demanda le général.
— Le R. P. Supérieur a le droit de tout connaître.
— Apprenez^ mon ami, puisqu'on m'autorise à vous dévoiler nos secrets, que, dès notre rentrée à Paris, ma femme et moi, nous comptons former le ménage le plus jeune, le plus aimable, le plus charmant, le plus étroit qui fut jamais. C'est peut-être un peu fou de rêver, sur le tard, les délices des premiers jours de notre union. Que voulez-vous? Nous sommes résolus à affronter la folie de ce rêve...
— Courage, général!
— Cent fois, depuis le jour où, nous promenant à chenal dans la forêt de Meudon, nous nous sommes retrouvés mari et femme, j'ai prié, j'ai supplié Thérèse de commencer à l'instant cette vie nouvelle; sa réponse a toujours été : — « A Paris! à Paris ! i
— A Paris, nous serons libres I articula là baronne, relevant son beau visage aux lignes régulières, d'où s'effaçaient lentement de pudiques rougeurs,
— Qui gêne notre liberté à Belle vue? Existe-t-il quelqu'un au monde qui ne soit prêt à se réjouir de nous voir heureux?
— Je crois, en effet, qu'il est quelqu'un..»
— Mon vieux Stéphane, sans doute?
— M. Nadalewski verra avec chagrin que vous désertiez sa cause pour passer à la mienne.
— Une cause I Maïs, en ceci, il ne s'agit ni de la cause de Stéphane, ni de la vôtre...
— Il n'en est pas moins vrai que cette alliance, destinée à renouveler notre mariage dans la grâce, me parait faite pour effrayer votre ami. Pouvez-vous penser que M. Nadalewski, lequel met à poursuivre la religion une fureur diabolique, ne caresse pas Tespoir de voiis amener un jour à son impiété? L'entier désintéressement est le fait des grandes âmes, et il n y a de grandes âmes que celles où Dieu a pris l'habitude de résider.
— Je m'explique difficilement, ma chère Thérèse, la recrudescence brusque d'une antipathie...
— C'est qu'à la fin j'ai hâte que vous choisissiez entre un réprouvé et moi.
— Choisir I
— Vous avez donc peur que votre femme ne puisse suffire à vous rendre heureux?
— Vous sacrifier Stéphane!
— N'aurais-je pas à vous faire plus d'un sacrifice, moi?
— 0 Thérèse!...
— Votre amour est un lâche amour.
Elle eut un geste d'emportement qui fit tressaillir \e général dans les plus intimes fondements de son être. Il regardait, il dévorait des yeux sa femme, vibrante devant lui, le visage en larmes, la poitrine haletante, enlevée par un élan de passion qui lui restituait l'éclatante beauté de la jeunesse, tous les rayonnements de la vingtième année.
— Tu es donc jalouse, ma Thérèse bien- aimée?
Les bras ouverts, il se précipitait pour l'enlacer, quand, la porte s'ouvrant avec fracas, entrèrent Stéphane et Daniel Nadalweski, puis Madeleine tirant Louise David par la main.
— Allons, paresseuse, allons ! disait la jeune fille aa baby... Marchez, mademoiselle, il n'y a pas de neige ici, marchez !
Mais Loulou, dont la prunelle déliée avait aperçu M"* Fuster, demeurait sur le palier, ses dix doigts accrochés aux barreaux de la rampe, et refusait de pénétre
dans la chambre du général. La baronne referma la porte brusquement.
Les deux Nadalewski, auxquels on ne s'empressait pas d'offrir des sièges, demeuraient debout dans une attitude embarrassée. Daniel, pâle de l'absence de la bien-aimée, impitoyablement rejetée dans l'escalier avec Louise David, était raide et morne comme un soldat à la parade. Il souffrait. Ses yeux s'arrêtèrent sur le Supérieur du Jugement-Dernier, qui négligemment relevait les bûches dans le foyer, et lancèrent des éclairs d'un feu sombre. — Qui sait? Peut-être lui serait-il permis aujourd'hui de se mesurer avec ce prêtre. — Il s'en fallait que Stéphane montrât le visage rigide, convulsé, farouche de son fils. Sur la face du philosophe, au grand nez busqué, aux yeux d'un gris paisible et doux, au front dénudé superbe, tremblait le frisson d'un rire ironique et cruel. Cet homme, qui avait beaucoup lu, beaucoup médité, beaucoup senti, beaucoup vécu, était bien résolu désormais, quand il s'agirait de Fuster, au lieu de s'indigner, à se moquer sans merci. Peut-être la baronne et Phalippou mériteraient-ils l'honneur d'une colère, mais lui!... Las de se tenir sur ses jambes, Nadalewski en usa librement chez le général, et tendit une chaise à Daniel.
— On oublie de nous inviter à nous asseoir, dit- il, mais ce n'est pas une raison pour demeurer plantés comme des pieux... Tu permets, n'est-ce pas, André?...
— Parbleu I bredouilla-t-il.
Pourtant, ni la baronne, ni Phalippou, absorbés, l'une dans l'inquiétude lancinante de ses pensées, l'autre dans l'arrangement du feu, n'articulaient un mot. Cette suprême inconvenance révolta Daniel, qui manqua rejeter son siège et s'élancer hors du Ghâteau-Taillard ; elle ne déconcerta nullement son père, déterminé à ne pas quitter la place sans jeter à la face de ces gens-là quelques l>oanes et rudes vérités.
î«2 MADAME FUSTER
— L*accueil que tu nous fais, mon cher André, Hil-il, n'est pas des plus engageants, et il faut du courage pour ne pas s'en aller...
— J'aime à croire, Stéphane, que tu ne parles pas sérieusement, mâchonna le général. Tu sais, il est des moments,,,
— Oui, je sais, il est des moments où on n'est pas fàchêquetu te trouves seul... avec M. Phalippou. Je regrette que, Daniel, ta fille et moi, nous soyons tombés ici dans un de ces moments sacrés. Mais, puisque nous voilà, nous restons, et tu entendras ce que j'ai à te dire,
— Monsieur I... s'écria la baronne.
— Madame, c'est au général que je m'adresse, et, à muins que le général ne m'impose silence...
Daniel se leva.
" Asseyez-vous, mon fils, dit Stéphane d'un ton de commandement.
— Mon père, nous ne pouvons...
— S'il ne s'agissait que de vous, il y a longtemps que nous aurions quitté la place.
™ Me direz- vous, mon cher André, demanda la baronnes ce que signifie le langage de votre ami?
— Et le sais-je !
— Oui, tu le sais I s'écria Stéphane.
— Le général souffre encore, monsieur, insinua le Supérieur du Jugement-Dernier, et il peut avoir oublié...
— Je vais te rafraîchir la mémoire, poursuivit Nadalewski, lequel, affectant de ne prendre aucun souci du moine, continua de s'adressera Fuster... Te souviens-tu qu'il a été question, entre nous, d'un semestre pour Daniel?
— Certainement.
— Faut-il te rappeler dans quel but mon fils devait solliciter ce long congé?
Le général, craignant que Stéphane ne dévoilât trop t6t leurs secrets mutuels, se secoua dans son fauteuil
MADAME FUSTER 2i3
comme un homme engourdi après un long sommeil et qui cherche à ressaisir ses esprits,
— Le but ! dit-il d*un air dégagé ; il est bien simple, le but. J'aime Daniel, et j'aurais eu plaisir, le printemps prochain, à le posséder quelques mois à la campagne, en Touraine. Voilà tout... Hélas! ajouta-t-il, un vieux troupier ne se déshabitue pas de Tarmée, et songe, Sté* phane, combien il m'eût été doux, au Pertuis, durant les soirées interminables de juin, de m'entre tenir avec ton fils des camarades de Grimée ou dltalie. Daniel connaît mes amis. — Et Ghâtenier est-il colonel? Et Viennot, Ta-t-on nommé général de brigade? Et ce brave vieux capitaine Bariquand, qui pleurait à la pensée qu'il n'obtiendrait peut-être jamais la grosse épaulette de chef d'escadron, est-il passé officier supérieur? — J'aime les soldats, et le capitaine Nadalewski, qui est comme mon...
Puster s'arrêta. Il avait commencé par la ruse, et maintenant il était débordé par une émotion qui ne laissait plus de place à l'habileté.
— Et le capitaine Nadalewski, qui est comme ton fils... acheva Stéphane.
— Et le capitaine Nadalewski, qui est comme mon fils, m'eût fait vivre un instant au milieu des soldats.
— 0 mon général, que vous êtes bon ! s'écria Daniel. Oai, au printemps, nous passerons de longs mois ensemble, car j'ai vu le ministre de la guerre hier, et j'aurai ma permission. C'est pour vous annoncer cette nouvelle que nous nous sommes entêtés, mon père et moi, à vous déranger. Mais nous nous en allons, à présent...
— Pourtant, je ne m'en irai pas sans t'annoncer, mcm cher ami, dit Stéphane se mettant debout cette fois, que, le ministre de la guerre ayant interrogé mon fils sur ta santé, Daniel lui a donné la certitude qu'après son semestre, il te ramènerait avec lui, là-bas où il te tarde de retourner.
-^ Stéphane, ton fils est véritablement mon fils. Daniel passa son bras au bras de son père pour l'entraîner. Soudain, la porte de la chambre s'ouvrit
et Madeleiae, de Tombre noire de l*escalier, émergea en pleine lumière.
— Comprenez-vous ça? chantonna-t-elle d'un ton joyeux, comprenez- vous ça? il a fallu la coucher... Oh! mais, quand elle s y met, elle vous a un caractère!... J'ai fini par lui décrocher les doigts des barreaux et par l'enlever.... Vous avez dû l'entendre : elle criait comme une brûlée. Je lui ai relevé la robe, et pan! pan ! pan ! Je l'ai déshabillée et je l'ai mise au lit. A présent elle dort comme un plomb. — Tu sais, toi. que le docteur Gdibal vient d'arriver? conclut-elle s'adressant à son père... Tiens! il monte...
Un pas résonnait dans l'escalier. Les Nadaleswki se retirèrent. La neige recommençait à tomber.
Quelques jours après, l'hôtel Trémière recevait ses hôtes habituels. La joie était peinte sur les visages. Le général, particulièrement, semblait heureux. Plus libre dans ses mouvements, délivré enfin du rhumatisme tenace, il allait et venait d'un air affairé qui disait haut le contentement de son être redressé,refait à neuf. Puis sa femme l'aimait. Prompt aux illusions, quand un sang nouveau, plus jeune, plus vivace, ranimait sa veine, cet homme se croyait à la porte de je ne sais quelle terre promise, de je ne sais quel paradis. Il ressaisit l'impression complète de ses sensations à Saint-Pétersbourg, lorsqu'il avait vu M"® de la Sylve pour la première fois. 11 redevint dès lors ce qu'il avait été à cette époque mémorable de sa vie. Il fallait voir avec quel élan, quand, les amis partis, dans le petit salon déserté, il n'apercevait plus que la baronne recueillie en de mystérieuses pensées, il courait se précipiter à ses genoux ! La dévote, contrainte, avait beau l'engager à se relever, elle avait beau le repousser
MADAME FUSTER 2i5
d'un geste brusque, lui qui ne pouvait pénétrer ses répugnances obscures, ne s'en montrait que plus épris, plus éperdu de sa folie.
Cependant le général, que, dès son arrivée à Paris, tout l'Ordre du Jugement -Dernier avait traîné à Notre-Dame des Victoires , en reconnaissance de son heureux rétablissement, s'enfonçait chaque jour davantage dans fies sentiers de la perfection ». Trop heureux de complaire au R. P. Supérieur, il suivait les exercices de la chapelle avec une régularité, un zèle édifiants. Le premier Assesseur lui ayant fait cadeau d'un chapelet fabriqué par lui et bénit par le Saint-Père, il demanda des renseignements à la baronne et récita désormais le rosaire à ses côtés.
Bien qu'embarrassés par l'accueil presque froid qu'on leur faisait, les Nadalewski, installés dans leur appartement d'hiver, rue Barbet-de-Jouy, ne laissaient jamais passer un jour sans paraître à l'hôtel Trémière. Dès le matin, Daniel accourait pour prendre des nouvelles du général, et, dans l'après-midi, son père, qui continuait imperturbablement d'instruire Madeleine, arrivait à l'heure réglementaire des leçons. De temps à autre, en sortant de la salle d'études, il lui était donné d'échanger quatre paroles avec Fuster ; le plus souvent le général était sorti. Un soir, comme notre philosophe demandait pour la cinquième fois à voir son ami, Marchand, chapitré par la baronne, lui ayant répondu que le général était monté à cheval avec le colonel delà Livinière, David, qui passait par là, cria avec sa rude franchise :
— Gen'est pas vrai! — Venez, monsieur Nadalewski. Moi, je n'ai peur de personne ici, et si le général n'est pas content...
Il ouvrit la porte de la chambre des Tapisseries.
— Toi, Stéphane? dit Fuster.
— Et ce n'est pas sans peine...
— Voyons, ne sois pas méchant.
— C'est toi qui l'es, méchant ! Voici trois semaines que nous sommes tous à Paris, et il ne m'a pas encore été
246 MADAME !?OSTÈR
permis de m'informer si tu te trouves bien de ton traitement de Bellevue. Un jour, tu es au Champ de Mars avec ]e colonel de la Livinière; le lendemain, tu dépêches dei? Pater et des Ave à Notre-Dame des Victoires ; une autre fois, tu es retourné au Champ de Mars, toujours avec ce même colonel de la Livinière...
— Le 7« chasseurs est à Paris.
— Et qu'est-ce que cela peut te faire que le 7® chasseurs soit à Paris ou à Carpentras?
— A moi, peu de chose, en effet; mais cela fait beaucoup au colonel de la Livinière. Tu ignores, toi, la puissance des habitudes militaires. Si je t'avouais que, durant ma maladie, pour reposer mon esprit tiraillé par d'atroces souffrances, j'évoquais le souvenir des régiment où j'ai servi...
— Je te l'ai dit, tu n'es qu'une vieille culotte de peauî
— L'homme est toujours culotte de peau de quelque chose : moi de l'armée, toi de la philosophie, de la critique, de la philologie, dç Testhétique...
— Et, au Champ de Mars, vous regardez comme ça défiler les plumets du 7e chasseurs?
— M. de la Livinière, ne pouvant, après sa mise à la retraite, s'arracher au régiment qu'il avait commandé, dont il connaissait tous les hommes, le suivit pendant dix ans à travers ses garnisons, du midi au nord et du nord au midi. Son fils a fini par le fixer à Paris. Mais sa passion étant demeurée entière, tu devines avec quelle joie il a appris, au mois d'octobre, l'arrivée du 7* chasseurs à la caserne du quai d'Orsay. Depuis cette époque, le colonel assiste au pansage, et suit même les petits exercices dans la cour du quartier...
— Quelle pitié I
— Mon cher, les livres t'ont caché l'homme. Tu es savant, très savant; mais tu ne sais rien, parce que tu ne veux pas voir l'homme, le comprendre, le pénétrer, l'aimer. Certes, ce que nous faisons depuis quelques jours, le colonel Marc de la Livinière et moi, est misérable. Pourtant, au ^ond de Cette misère de nos promenades Am
Champ de Mars, découvrirait-on peut-être, en y regardant de près, un tout petit grain de noblesse et de grandeur. En allant là-bas, nous prouvons à ces hommes à cheval, qui demain mourront pour le pays, que l'armée est comme une famille dont on ne se détache pas volontiers, qu'ils ont raison de rester fidèles au drapeau, de le défendre, puisque de vieux officiers malades accourent à toute occasion pour le saluer...
— Quelle tirade!... Va au Champ de Mars; mais arrange-toi pour ne pas toujours déserter Thôtel au moment où j'y viens donner mes leçons.
— Au fait, à propos de tes leçons, trouverais-tu un inconvénient bien grave à accorder à Madeleine un congé d'une semaine?
— Pourquoi ce congé?
— Nous voici presque à la Noël. Le R. P. Phalippou se propose de prêcher une retraite dans notre chapelle, et je crois convenable que ma fille suive cette retraite.
— Ceci n'est-il pas une feinte pour soustraire Madeleine à mon enseignement?
— Après la retraite, ma fille te sera rendue.
— Tu n'es pas le maître, toi,
— Stéphane I
~ Est-ce que, si tu étais le maître, tu serais resté trois semaines sans me voir? Tu m'aimes, tu aimes Daniel ; malheureusement ton cœur est faible, et ton cœur nous a sacrifiés. M. Phalippou, voilàle maître de tafemme, de ton enfant, de toi-même, pauvre soldat naïf et bon, trop loyal pour discerner les pièges gluants où l'on travaille à t'empêtrer.
— Stéphane, tu devrais avoir, pour combattre le Supérieur du Jugement-Dernier, d'autres arguments que des animosités personnelles.
— Où ces animosités prennent-elles leur source, sinon dans mon immense, mon indestructible afiection pour ta fille et pour toi?
— Pourquoi ne pas lutter avec les armes que tes
longues études ont àd te créer? Le R. P. Phalippou n'est pas un imbécile.
— Une chose incontestable , c'est qu'il est plus fin que toi. Réfléchis un moment. Quand le hasard nous a mis en présence, a-t-il répondu à une seule de mes attaques? La pointe destinée à le piquer était directe et plus d'une fois j'ai dû lui trouer la peau. Il n'a pas riposté. Cela veut-il dire que mon argumentation eût mis sa dialecti< que aux abois? Pas le moins du monde. Je pense, au contraire, que souvent ce moine silencieux et retors, qui n'est pas un imbécile^ eût pu me river mon clou. Pourquoi cette réserve excessive? Tout bonnement parce que M. Phalippou, qui vise des intérêts très précis, ne se soucie pas de les compromettre en une discussion quelconque. Assuré comme il Test de la vérité rayonnante, infaillible, la victoire lui resterait certainement. Mais que sait-on? Au moment décisif, Dieu, pour lui infliger une épreuve, peut l'abandonner, et alors, patatras I voilà la famille Puster dégrisée, l'hôtel Trémière perdu et l'Ordre du Jugement-Dernier à l'eau.
— Si le R. P. Supérieur s'est montré peu disposé à la discussion, que la vanité ne s'en prévale pas trop. Un religieux n'est pas un laïque,. et, par son caractère m'éme, il doit répugner aux éclats.
— Mais toi, as-tu jamais obtenu l'honneur de croiser le fer avec lui?
— Certainement.
— Jamais... Bien que tu sois plus fort sur l'école de peloton que sur l'exégèse religieuse, connaissant le Supérieur du Jugement-Demier pour l'homme avisé qu'il est, j'ai la conviction qu'il en a usé avec toi comme avec moimême, et que le chapitre de la controverse n'a pas été le moins du monde entamé... Sois franc : est-ce par de bonnes raisons concluantes que ce prêtre s'est efforcé de te conquérir à son église, à son Dieu?
— D'abord, je n'avais pas besoin d'être si conquis que cela. Souviens-toi de mes nombreuses lettres à propos de tes ouvrages. Mon amitié atténuait singulièrement l'ex*
pression de ma critique; mais mes réserves de cette époque, réserves dont il m'est doux de me réclamer aujourd'hui, te prouvaient qu'en dépit des désordres où je m'égarais, la lumière du sentiment religieux, allumée en moi parla main pieuse de ma mère, n'était pas éteinte...
— Si, de temps à autre, tu avais un. petit texte latin à enfiler au bout de ta phrase, l'illusion serait complète : on croirait entendre M. Phalippou. •
— Stéphane, des plaisanteries, à propos du grave sujet qu'il t'a plu de toucher, m'offenseraient.
— André, j'ai moins envie de rire que de pleurer,
— Est-ce sur moi que tu as envie de pleurer?
— Sur toi et sur d'autres...
— Stéphane, s'écria-t-il furibond, je suis las, à la fin, d^être morigéné comme un enfant. Depuisque ma femme, le respectable Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier ont tourné mon esprit à des doctrines qui ne sont pas les tiennes, ton inquiétude de philosophe anti-chrétien ne me laisse plus de repos. Je demande la paix. En vérité, à t'entendre, ne croirait-on pas que la religion implique l'avilissement I A l'armée, j'ai connu des officiers qui allaient à confesse, qui faisaient leurs pâques, ce qui ne les a pas empêchés de nous donner l'exemple de toutes ks vertus militaires et de mourir noblement sur les champs de bataille de Grimée et d'Italie. Cela me suffît. Un Dieu, d'ailleurs, qui nous remplit l'âme de sentiments charitables, — vois Thérèse, — n'est déjà pas un Dieu si méprisable, et, dussé-je mériter tes sarcasmes, j'oserai l'egretter devant toi de l'avoir si tard connu, de l'avoir SI tard prié, de l'avoir si tard aimé.
"~ Je désire que la retraite que va vous prêcher ici M. Phalippou achève ta sanctification.
Use leva.
— Tu n'as plus rieri à me dire? lui demanda le gêné- ''al, qui pâlit.
"^ Rien.
— Et tu t'en vas?
■~" Je m'en vais.
— Quand revîendras-tu?
— Tu réclames la paix.
— Je marche maintenant et je saurai bien aller te relancer rue Barbet-de-Jouy.
— On ne te mettra pas à la porte.
— Ta femme suiyra-t-elle notre retraite ?
— Je ne sais; elle ne m'a jamais inquiété de sa dévotion.
— Il va sans dire que notre chapelle n'est pas interdite aux mécréants, et que Daniel pourra y trouver place.
— Je te remercie de cette attention délicate. Adieu ! David entra.
— Mon général, le capitaine Nadalewski demande à vous voir.
— C'est inutile, répondit Stéphane; mon fils vient me chercher et je le ramène.
— Pas avant que je Taie embrassé, peut-être ! s'écria Puster. — Dis au capitaine de monter.
En engageant le pied dans la chambre des Tapisseries, Daniel, à l'attitude raide et morne de son père, à Tair bouleversé du général, devina que quelque chose de grave venait de se passer entre eux. Il éprouva un grand trouble. Gomme il demeurait saisi, n'osant interrompre un silence redoutable, Fuster lui tendit la main.
— Eh bien, cher enfant, quoi de nouveau?
— Mon général, l'Empereur vous recevra le jour de Noël.
— L'Empereur!
— Le ministre de la guerre revenait des Tuileries tout à rheure. En m'apercevant : — « Capitaine, m'a-t-il € dit-il, rapportez au général Puster que TEmpereur « compte lui faire adresser une lettre d'audience pour € le jour de Noël. »
— Allons, allons, articula Stéphane, tu n'as qu'à bien te tenir en selle, mon vieux, tu galopes vers le maréchalat.
— Quel bonheur! s'écria Daniel.
Fuster fut ébranlé jusqu'à la dernière fibre. Il reprit la main du jeune homme.
— Alors, si TEmpereur accordait à mes longs services Je bâton de maréchal, tu serais heureux, toi ?
— 0 mon général î..
Sa voix s'éteignit, et Fuster vit passer un nuage humide sur ses yeux.
— Mon fils, mon véritable et cher fils!
— Pardon, intervint Stéphane, Daniel n'est pas ton fils, il est le mien.
11 tendit les bras vers son enfant ; mais le général saisit Daniel à toutes griffes et Tétreignit étroitement.
— Je pense, dit Nadalewski, moitié riant, moitié sérieux, que cette longue accolade aura avancé les affaires du gamin.
— Ses affaires sont depuis longtemps terminées entre nous.
— Comment, mon général?... osa interroger le jeune homme.
— Qhut!... On pourrait nous entendre.
— Vous me permettez donc d'espérer, mon général?...
— Espère, mon cher enfant, espère beaucoup... Mais je ne crois pas encore le moment venu d'aborder ce chapitre avec la baronne. Avant de lui déclarer que je t'ai choisi pour mari de Madeleine, je veux qu'elle te connaisse.
— Mon fils n'est pas un dévot, comme le vicomte Eustazade, et la baronne ne sera persuadée que par la dévotion.
— Pourquoi Daniel ne se convertirait-il pas?
— Tu proposes à mon fils une lâche hypocrisie.
— Quand on aime et qu'on suit, même dans une église, l'objet de son amour, on n'est pas un hypocrite, on est un amoureux... Voyons, Daniel, si, pour conquérir Madeleine, la situation exige...
— Que tu tombes aux pieds de M. Phalippou? acheva Stéphane.
— Pour Madeleine, je marcherai dans le feu.
— Je n'en demande pas tant. Suis seulement quelques-uns des exercices de la retraite qui doit commencer demain, et tâche qu'on te voie ici [à la messe de minuit.
— Je suivrai les exercices de la retraite et ron me verra à la messe de minuit.
— Et moi, je te défends de paraître à l'hôtel Trémîère avant quinze jours.
— Mon père, j'aime Madeleine.
— Alors je ne suis rien pour vous, moi, désormais? Il s'éloigna.
— Mon père ! mon père ! s'écria Daniel.. . Mon général, il part... ajouta-t-il éperdu.
— fit toi que vas-tu faire? lui demanda Puster.
— Moi... moi... j'en mourrai...
S'élançant,il rejoignit son père, qui franchissait la porte de la chambre des Tapisseries.
Le R. P. Supérieur assuma tout le travail de la retraite. Arrivé à l'hôtel Trémière dès sept heures du matin, il n'en sortait que vers huit heures du soir, après une dernière instruction. Il serait difficile de dire l'activité que, durant cette semaine hénie, déploya ce religieux, grêle d'aspect, qu'on eût pu croire dénué de force et de vigueur. Il fut à tout et à tous. Tandis que ses subordonnés, — Ganitrot particulièrement, — s'infiltraient de temps à autre dans la salle à manger, et comblaient l'abîme de leurs estomacs demeurés voraces dans les exaltations mystiques de leurs âmes, lui, passant d'un exercice à l'autre, de l'autel à la chaire, avalait à peine à la course de rares gorgées de bouillon froid, que lui tendait en une tasse la baronne Fuster elle-même, inquiète pour la santé d'un si grand saint.
Quand l'autorité s'effondre de toutes parts, le clergé a merveilleusement conservé le sens de la hiérarchie. Assistez dans une de nos cathédrales, la première venue, à une cérémonie quelconque, et remarquez comme chaque
chose, chaque homme sont hien en leur place, avec quel art ont été distribués, gradués les moindres détails du culte, € cet appel qui, d'ici-bas, doit rejaillir jusqu'à la « vie éternelJe ». C'est admirable. Par une habitude de son esprit, plié -au cérémonial à la fois si correct et si splendide de l'Église, Phalippou inclinait à voir partout un supérieur à qui il convenait de rendre hommage. Bossuet parle de la passion de saint Paul pour ce qu'il appelle c les glorieuses bassesses du christianisme ». Le Fondateur du Jugement-Dernier, ancien novice de la Compagnie de Jésus, ce formidable engrenage à broyer les volontés, était plein du besoin de s abaisser glorieusement, d'établir, dans la plus infime des œuvres humaines, un maître qui fût le représentant de l'autorité, rautorité où réside Dieu. C'est ainsi que, dès la veille de la retraite, il avait exigé que, dans le chœur de la chapelle, à gauche de l'autel et faisant face aux chaises disposées pour les prêtres, deux fauteuils et un tabouret fussent posés sur une estrade élevée, les fauteuils pour le général et la baronne, le tabouret pour Madeleine. Il avait paru à ce moine d'un noble spectacle, d'un édifiant exemple, d'une pompe rare, qu'un personnage laïque fut intronisé, et, naturellement^ il avait élu le généra], pieusement entouré de sa femme et de son enfant, comme d'une ceinture de foi et de charité. Avec son idée fixe de « poser un chef en Israël, caput in Israël », il avait pris celui que Dieu venait de placer sous sa main, et ne s'était pas autrement préoccupé de ce que le monde en penserait.
Fuster, le moment venu d'aller occuper sa stalle dans le chœur, en vue de la Paroisse du Jugement-Dernier au grand complet, eut un haut-le-corps de révolte. Il comprenait que s'asseoir dans ce fauteuil si haut perché, c'était se lier par une profession publique. Il recula. Mais saisi au bras, d'un côté, par la baronne, âpre à la curée religieuse, de l'autre, par Madeleine, rayonnante de grâce naïve et d'innocence, il céda à leur violence si douce et se laissa entraîner. Installé sur son
estrade, le général demeura longtemps tète baissée, honteux, intimement torturé par un respect humain qu'il sentait, pareil à un poignard effilé, lui labourer rame et la chair. A la lourdeur de son front lui retombant sans cesse sur la poitrine, il devinait que les regards d'une foule pesaient sur lui, et il souffrait mort et martyre de cette curiosité. Incapable de porter les yeux au loin, tandis que le R. P. Supérieur entonnait Thymne: Venif Sancte Spiritusl lui se mit à observer sa femme et sa fille.
Fuster fut pénétré d'un attendrissement profond en considérant la baronne à genoux. Quel recueillement absolu de tout son être I avec quel élan elle tendait ses mains jointes vers l'autel! quelle flamme pieuse se dégageait de son visage lumineux, comme enveloppé d'une auréole ! Elle chantait des mots latins, et sa voix, rude, sèche, un peu masculine malgré la morbidesse de ses grâces blondes, avait des accents d'une incomparable suavité. Qu'il y avait loin de la parole qu'elle adressait à Dieu à la parole qu'elle adressait aux hommes, et que, pour sa part, il avait tant dç fois entendue, essuyée ! Il s'en fallait que Madeleine eût l'attitude absorbée de sa mère. Lui, Fuster, n'osait glisser un coup d'œil à travers la chapelle bruissante comme une ruche, tandis que, sur le pivot gracieux de son cou, où papillotaient d'innombrables frisons d'or pâle, la tète de Madeleine ne se lassait pas de tourner. Le général remarqua que sa fille était attentive surtout à un endroit d'oïï, de temps à autre, partaient des balbutiements enfantins. Il regarda furtivement. Il vit Loulou, que Rosalie tenait debout sur une chaise.
— Malé/ Malet appelait le baby.
Gomme il n'y a que le premier pas qui coûte, un premier regard parti, Fuster trouva le courage d'en lancer un second. Il éprouva un éblouissement. N'étaitce pas une illusion de ses sens, complices de ses désirs? Ses yeux ne Tavaient-ils pas trompé?... Il examina encore... Oui, oui, cet homme debout là-bas, morne et
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pâle, adossé contre la porte de la chapelle, c'était bien Daniel Nadalewski.
Au même instant, Phalippou chanta :
« 0 lux beatissimay Repk cordis intima Tuorum fidelium ! »
Fuster, jusque-là, était demeuré assis. Le cœur ouvert à nous ne savons quel espoir mal défini, il tomba à genoux et ses lèvres murmurèrent ardemment :
« 0 lux beatissimay Reple cordis intima Tuorum fidelium ! •»
Après avoir précipité le général dans la grâce, le Supérieur du Jugement-Dernier ne lui laissa plus le temps de respirer. En outre des exercices de la retraite, il Taccabla d'entretiens intimes, d'instructions particulières. 11 renouvela sa provision de livres. En vain le pauvre Fuster affirma-t-il que la lecture lui était devenue une fatigue, la baronne se fît sa lectrice, et il lui fallut entendre les morceaux marqués d'avance dans les œuvres de Bossuet, de Donozo Gortès, de Joseph de Maistre, jusque dans les Études sur le Christianisme de M. Auguste Nicolas, ancien magistrat. A la fin, le général n'écouta plus. Un jour, il lui arriva même de s'endormir au milieu d'une démonstration palpitante d'intérêt sur la grâce sanctifiante. Ce sommeil scandaleux était une menace de désertion. Phalippou le comprit, et, coup sur coup, modifiant son plan, lui proposa la
connaissance d'un ami capable de le distraire à la fois et de l'édifier.
— Un ami? Gomment Tappelez-vous?
— La Fleur des Saints y répondit le religieux, lui tendant un mince in-32 tout neuf.
— Ça ! se récria Puster, désappointé.
— Ce petit livre a fait un grand saint.
— Je n'ai pas la folie de vouloir devenir un saint.
— Cette folie serait à votre honneur, mon André, intervint la baronne.
— Soit; mais je suis un soldat, et il faut avoir pitié de moi.
— Le grand saint dont je vous parle, général, était un soldat, lui aussi. Il n'en exista jamais ni de plus énergique ni de plus vaillant. Voulez-vous une preuve de son énergie et de sa vaillance? En 1521, il se trouve enfermé dans Pampelune, assiégée par les Français. Il est Fâme de la résistance. La ville se rend ; lui se retire dans la citadelle pour repousser Tattaque. Une capitulation est proposée; lui la rejette. L'ennemi fait brèche; lui marche à sa rencontre. Un boulet lui fracasse la jambe droite; il tombe...
— Quel est cet homme ?
— Sa jambe a été mal soignée; il appelle des chirurgiens e.t exige qu'ils la lui cassent de nouveau. L'opération ne réussit guère : un os fait saillie au-dessus du genou; incapable de supporter une difformité, il fait scier cet os rebelle et, malgré d'atroces douleurs, se dresse debout.
— Le nom? le nom?
— Ce soldat, qui fut héroïque comme vous l'avez été, torturé dans ses membres comme vous l'avez été, s'appelait don Inigo Lopez de Ricalde. Il a été canonisé sous le nom d'Ignace de Loyola.
Parti de ce point très habilement choisi pour provoquer l'attention lassée du général, le Supérieur du Jugement-Dernier, qui, ali noviciat d'Anvers, avait étudié en ses moindres détails la vie du Fondateur de la Compagnie de Jésus, la raconta tout entière. Il insista parti-
culièrement sur les débuts de sa conversion, et prit plaisir à le montrer, dans la douceur de sa convalescence au château de Loyola, rejetant les romans de chevalerie, Tunique pâture de son esprit, pour lire exclusivement la Fleur des Saints.
— C'est en faisant la connaissance intime des Bienheureux dont les prodiges remplissent les pages de ce petit livre, lui dit-il, que saint Ignace, ce guerrier si âpre à la bataille, cet homme de fer qui n'avait jamais plié sous la honte d'une capitulation, se rendit volontairement à Dieu. Il se donna à lui, âme^ corps et biens; dans ses biens il comprit son épée, la plus chère, la plus intime incarnation de lui-même, de tout ce qu'il avait été, de tout ce qu'il espérait devenir.
— Ce sacrifice dut lui coûter.
— Je comprendrais, général, que si, lorsque votre main touche l'objet des ambitions de votre vie, on vous demandait de mépriser le bâton de maréchal, vous eussiez quelque peine à vous refuser une récompense méritée. Gela prouve qu'Inigo de Ricalde avait reçu d'en haut des grâces abondantes pour se détacher de nos misères d'ici-bas.
— Vous appelez le maréchalat une misère?
— Ce qui n'est pas éternel est misérable.
— Mon ami, ajouta la baronne, la dignité de maréchal vous sera moins comptée au ciel que celle de directeur du Tiers-Ordre du Jugement-Dernier.
— Au ciel, c'est possible... Mais, en attendant, sur la terre. . .
Mme Fuster jeta un bras en avant; puis, toucha le scapulaire du R. P. Supérieur à l'endroit où se détachait la légende : — Exspecto resurrectionem.
— André, sur la terre, nous n'avons qu'un devoir : attendre la résurrection.
— Allons, je ne serai jamais un saint, articula Fuster, laissant percer un premier découragement au milieu des ferveurs où on était parvenu à le noyer.
— Et pourquoi ne deviendriez- vous pas un saint? se récria Phalippou. Ce n'est pas brusquement que don
Inigo de Ricalde, avec qui je vous découvre mille traits de ressemblance, partit pour la grotte de Manrèze, où il devait écrire l'admirable livre des Exercices spirituels. Gomme vous à votre retour de Bordeaux, lui, à sa sortie de Pampelune, fut tenu de soigner son corps, et c'est lentement, étape par étape, qu'il parcourut le chemin de la gloire éternelle. Pas de défaillances donc, général, devant l'ennemi qui vous guette et médite de vous faire vider lesétriers.
— L'ennemi?
— L'ennemi du genre humain, le Tentateur, le Démon.
— Ah I pour celui-là, je ne le crains point.
— Prenez garde I il revêt toutes les formes : il se fait tour à tour notre dignité, notre honneur...
— Notre honneur?
— LeDémon, qui redoute les hommes trempés vigoureusement, est capable de vous siffler à l'oreille que la dignité vous oblige à ne pas aller plus avant dans le chemin où vous voici engagé, que l'honneur vous commande de vous arracher au plus vite du milieu de nous pour remonter à cheval et conquérir le grade suprême du maréchalat...
— Si le Démon me parlait ce langage...
— Ne Técoutez pas, général.
— Avez-vous oublié que l'Empereur m'attend le jour de Noël? Peut-être Sa Majesté, qui daigne me recevoir dans l'après-midi, quand il lui était si facile de me faire adresser un simple mot, comme à tous les officiers rangés sur son passage à la sortie de la messe des Tuileries, compte-t-elle me confier un commandement.
— Général, ce qui se passera, la nuit de Noël, à l'hôtel Trémière sera infiniment plus glorieux pour vous que ce qui se passera aux Tuileries.
— Gomment! si j'obtenais de Sa Majesté...
— Obtenez de Sa Majesté le Roi des Gieux qu'il calme votre esprit, encore si troublé, si peu désabusé de la terre et de ce qu'elle contient.
— Mais vous-même, mon Révérend Père, ne m'avez-
VOUS pas fait entrevoir Tespérance d'un retour prochain dans l'armée?
— Est-ce que je songe à vous défendre d'endosser de nouveau votre harnais de soldat? Non. Seulement, aujourd'hui que, puriflé de toute souillure, Tesprit illuminé par Dieu môme, vous me paraissez digne de livrer des combats plus nobles que des combats de chair et de sang, il m'est permis de vous dire ces mots de l'Écriture : — « Mon ami, montez plus haut, amicCy ascende superiusl »
— Où voulez- vous que je monte ?
— ^ Mon fils, la conversion, c'est l'échelle de Jacob : les anges auxquels vous vous êtes abandonné, et dont votre femme, votre enfant sont les vivantes images, vous ont déjà fait gravir plus d'un échelon. Quelques échelons encore : le ciel est au bout.
— - Faut-il briser ma carrière?
— Général, on verra plus tard de quoi vous êtes capable...
— Révérend Père Supérieur, je connais les dispositions de mon mari, intervint la baronne : il est capable de tout entreprendre pour la gloire de Dieu.
— Madame, au xvi* siècle, au xvii® siècle, quand TAllemagne, à qui Luther venait d'inoculer l'esprit de ré volte, tenta de soulever le monde contre l'Église de Jésus-Christ, la phalange sacrée de saint Ignace disputa pied à pied le terrain à l'hérésie envahissante. . .
— Eh bien ? interrogea Fuster.
— Les combats furent terribles, les représailles épouvantables. Mais n'est-il pas vrai, général, qu'il était beau de commander cette poignée d'hommes venus d'Espagne pour la plupart, armés, équipés par le soldat de Pampelune, i^lié^ i^ax les Exercices spirituels aujoug d'une discipline inspirée de Dieu?
Ces paroles, jetées d'un ton prophétique, passèrent comme un tourbillon. C'était de la poussière et du vent. Fuster ne vit rien, ne saisit rien.
"* Que je serais fière de vous suivre à la tête d'une
pareille armée, mon amit dit la baronne, dont Tàme avait lu dans l'apocalypse de Phalippou.
— Cette armée existe, articula celui-ci, et le général en prendra le commandement quand il voudra.
— Je vous avoue... balbutia-t-il, stupide.
— L'Ordre du Jugement-Dernier est bien pauvre ; mais quel Fondateur ne connut les difficultés, les tortures, les amertumes, les faiblesses des débuts! Toutes les œuvres d'ici-bas, celles de Tesprit comme celles de la chair, sont enfantées dans les déchirements et dans les cris. Dieu, qui soutient la longue persévérance de mon entreprise, a seul le secret des angoisses que je traverse, et, j'en ai la confiance, un sauveur me sera dépêché d'en haut.
— Ce sauveur^ Dieu vous Ta envoyé I affirma la baronne.
Et, montrant son mari d'un geste rapide, vibrant d'enthousiasme et d'orgueil :
— Le voilà I
— Mais, Thérèse, ma bonne Thérèse...
— Général, reprit le moine, je vous raconte un rêve...
— Un rêve dont nous ferons une magnifique réalité I interrompit la baronne.
— Gela ne se peut, madame... Le général est marié... il a femme et enfant...
— Qu'importe une femme 1 qu'importe un enfant! s'écria-t-elle.
— Saint Ignace était libre, articula le R. P. Supérieur. Fuster, attentif et morne, regardait tour à tour sa
femme et le religieux. Où voulait-on en venir? Qu'allaîton lui proposer? Il se lassa des obscurités mystérieuses, des oracles sibyllins où on l'enveloppait, où on le roulait, où on l'étouffait, et, d'un mouvement brusque, relevant sa tête, que l'humilité chrétienne abattait un peu plus chaque jour :
— Ge rêve dont vous m'entretenez, dit-il, je voudrais, mon Révérend Père, qu'il vous plût de me le raconter clairement.
Le moine, par une habitude de prédicateur lançant son texte latin dès le début du sermon, leva la main.
-r— Durant la retraite, murmura-t-îl, j'ai relu pour la centième fois Ie& Exercices spirituels de saint Ignace. En admirant, hier encore, le profond génie du Fondateur de la Société de Jésus, je me suis arrêté à repasser les divers incidents de sa vie. — Qui sait si tel détail de cette existence privilégiée ne me livrerait pas le secret d'une force qui vainquit toutes les difficultés, qui organisa l'armée la plus puissante, la plus redoutable I... — Ace mot d'armée, général, mon esprit vola vers vous, et, par la pente de mon cœur, je me laissai glisser à une distraction qui m'était douce, bien qu'elle m'éloignât de l'objet primitif de mes pensées... C'est alors que moi, votre père spirituel, goûtant un plaisir délicat à confondre deux soldats que j'admire également : don Inigo Lopez de Ricalde et André Fuster de la Sylve, je me complus à vous découvrir mille rapports de nature, de situation, d'humeur, de maladie même avec ce grand homme de guerre, ce grand saint Ignace de Loyola, et que, dans la ferveur de mon enthousiasme, peut-être aussi dans mes angoisses de Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier, je m'écriai: — Ahl si le général voulait ! . . .
— S'il voulait quoi ?
— Voici justement où se dressent les obstacles...
— Sont-ils insurmontables?
— Ils le sont.
— Non, non 1 protesta la baronne.
— Expliquez-vous nettement, mon Révérend Père. .
— Général, l'Ordre du Jugement-Dernier touche à la fin de ses épreuves : à Rome, la Révérende Chambre Apostolique ne s'est pas contentée de le reconnaître par un bref revêtu de la signature du Saint-Père, manu propria, elle lui donne chaque jour, par l'intermédiaire de Son Éminence le cardinal Maffeï, des marques de son intérêt ; à Paris, les démarches du vicomte Eustazade pour son existence légale sont près d'aboutir* Les énormes em-
barras qui m'oppriment, une fois tournés, que manquera-t-il à mon œuvre? Il lui manquera une main robuste, une main ferme pour la diriger. Dieu, qui proportionne notre tâche à nos forces, me doua de quelque énergie. Il n'en est pas moins vrai que ma vie, partagée entre les préoccupations d'une entreprise immense et les rudes travaux de l'apostolat, s'est épuisée en des efforts trop continus, et que désormais je me sens sujet à de singulières défaillances. Tenez, hier, en rentrant à la Communauté, après les instructions et les longues confessions de la journée, je me suis trouvé mal dans ma cellule...
— 11 faut vous ménager davantage.
— Général, à Isly, àinkermann, à Magenta, songeâtesvous à vous ménager?
— Est-ce que c'est possible sur le champ de bataille I
— Le lit des malades, la chaire de Vérité, le confessionnal, l'autel où nous immolons la victime sans tache, c'est le champ de bataille du prêtre.
— A la bonne heure I
— Si donc un homme résolu comme vous Tètes, un homme de vigueur et de puissance, un homme que toute sa vie a habitué au commandement voulait consentir à me remplacer...
— Moi, vous remplacer I
— Général, j'ignore quels sont les desseins de Dieu sur vous... Présentement, des liens touchants, des liens sacrés vous attachent à la terre : votre femme, votre enfant... Mais ces liens pourraient se trouver brisés un jour, et.,.
— Brisés! brisés!... Madeleine se mariera, j'espère, et une nouvelle famille...
— Mettons que M"« Fuster trouve l'époux chrétien que nous cherchons pour elle; une fois votre fille mariée, ne serez-vous pas libre de devenir, sinon Supérieur du Jugement-Dernier, du moins troisième assesseur de mon Institut?
— Gomment, je deviendrais un religieux, moi?
— Que de soldats, sortis du tumulte des camps, ont cherché la paix dans la solitude des cloîtres I
— Et ma femme que j*aime ?
— Oh 1 moi, je n'aspire qu'au ciel I soupira-t-elle. Puis, tournant vers son mari des yeux alanguis de tendresse et de mysticité, elle murmura :
— Mon ami, que je ne sois pas un obstacle h votre vocation.
— Ma vocation I s'écria Fuster.
11 se mit debout par une détente brusque des jarrets, recula de quatre pas, gesticula, ayant, l'air de tenter des efforts pour se dégager de liens qui l'auraient étroitement serré, et partit d'un éclat de rire bruyant, sans retenue, énorme, dans lequel passèrent toutes les ironies de son intelligence matée, de sa chair contenue, de tout son être physique et moral déprimé, aplati, qui enfin ressuscitait des morts, comme aurait pu dire Phalippou.
— André ! André I implora la dévote, se précipitant vers lui.
Un peu égaré, il l'étreignit ardemment ; puis, cet homme malheureux, sevré de l'amour humain qui l'embrasait sous le couvert d'une religion imposée, baisa sa femme à pleines lèvres et à plein cœur.
— André ! André î répétait la baronne, s'arrachant aux caresses qui la brûlaient et se couvrant le visage de ses deux mains.
tl\e tomba dans un fauteuil et sanglota.
Cette année-là, — 1869, — la fête de Noël tombait un samedi. Dès le vendredi matin, les ouailles de la Paroisse du Jugement' Dernier y parfumées de grâce, comblées de bénédictions, se retirèrent discrètement chez elles. La marquise de Méritons, le général de Roquebrun, le colonel de la Livinière, le vicomte son fils, M. de Kerraareck, le duc de Vialemont, M. Darnétal et les autres avaient hâte de goûter quelque repos, d'asseoir pour ainsi dire leurs âmes si profondément secouées depuis huit jours, de sentir la paix divine les pénétrer doucement.
Ce soir même, cette nuit, à la messe solennelle de la naissance du Sauveur, tous ces privilégiés, tous ces élus devaient se présenter à la sainte table, et il était bien naturel qu'avant cet acte si grand, ils éprouvassent le besoin de se recueillir. Le général, qui avait reçu les faveurs de la retraite : le don si précieux des bonnesrésolutions, l'absolution purificatrice, passa cette journée d'attente dans la chambre des Tapisseries seul et en parfaite tranquillité. Un instant, la baronne voulut s'installer auprès de lui pour le préserver de toute défaillance durant cette veillée des armes; mais il fit un signe énergique, et Thérèse n'insista pas.
Pourtant la dévote ne sortait pas de la chapelle, dirigeant le groupe de Frères et de Sœurs du Jugement- Dernier en train de renouveler les nappes de l'autel, de le parer de guipures blanches acquises à grand prix, d'en remplir les vases de fleurs rares, de clouer partout des tapis...
— Sœur Bernardine, disait-elle, essuyez la chaire soigneusement. — Frère Edélestand, reprenait-elle, placez dans la bourse un corporal neuf...
Au milieu de ces besognes diverses. M"® Fuster plus d'une fois s'arrêtait, les bras ballants, l'œil inquiet. —Qu^ faisait son mari? A quoi occupait-il ces longues heures durant lesquelles il avait voulu se trouver seul avec Dieu? Était-ce avec Dieu, en effet, qu'il se trouvait? Qui sait si Stéphane Nadalewski?... — En proie à des terreurs que rien ne justifiait, car, malgré les apparitions à intervalles éloignés de M"* Nadalewska et de Daniel, l'intimité était rompue entre l'auteur de l'^^û* sur les Miracles et le général, elle eut envie d'aller frapper à la porte de la chambre des Tapisseries. Gomme elle s'élançait hors de la chapelle, volant à tire-d'aile vers son mari, peut-être en tentation de péché, Madeleine et le R. P. Barandon parurent.
— Madame la baronne, dit le moine, j'ai bon espoif quetoutirapourle mieux. Là-haut, dans la salle d'études, nous avons fait plusieurs répétions avec le Cérémonial
du P. Levasseur, et nos Frères ne se montrent point trop maladroits. Les offices de Noël ne seront pas célébrés à Notre-Dame avec plus de correction qu'au sanctuaire modeste du Jugement-Dernier.
— Et le chant? demanda-t-elle.
— Justement M^*» Fuster vient de répéter les solos du Gloria, du Credo, de VAgnus Dei, et son exécution a été au-dessus de tout éloge. Quelle voix! 0 res mirabilis î comme dit saint Thomas... Nous sortons de chez le général, à qui nous avons annoncé ce grand événement...
— Vous avez vu mon mari?
— Nous quittons le général.
— Est-ce qu'il est seul?
— Nous l'avons trouvé seul et à genoux.
— A genoux?
Une lumière intense jaillit de ses j-eux.
— Oui, chère maman, dit Madeleine, papa était à genoux devant le crucifix. Il priait.
— Il priait?
— Il priait, madame, repartit Barandon.
Ni Madeleine, ni le premier assesseur ne s'étaient trompés ; quand ils avaient pénétré dans la chambre des Tapisseries, le général priait. On ne joue pas plus avec Dieu qu'on ne joue avec le feu. Tout d'abord Fuster n'avait eu qu'une idée en tête : simuler de la dévotion afin de donner le change à sa femme et la reconquérir. Mais si, pour les natures sans loyauté, rien n'est plus aisé que la feinte, rien ne répugne autant aux natures honnêtes que l'hypocrisie, et le pauvre mari s'était pris a son propre piège naïvement. Du reste, en nous enfonçant plus avant dans l'étude de ce caractère, nous découvririons bien des motifs pour que Fuster cédât un jour ou l'autre à la religion. Le premier de ces motifs était sa vie, sa vie tout entière passée sous le poids de la discipline militaire, sous l'oppression d'un chef. Gomment ne pas regretter le joug, quand on l'a subi quarante ans, qu'il s'est collé à la peau, qu'on a fini par l'aimer? Que
de soldats, en quittant Tarmée, se trouvent dans la position du bœuf qui, le matin, à la porte de la ferme, attend patiemment qu'on Tattelleetle conduise au labour, la lête humiliée par mille entraves. Ah! si un maître venait à traverser le chemin I Ce maître invoqué apparaît, et il n'est pas rare que ce soit Dieu.
Enfin il était converti, profondément et pleinement converti. A genoux devant le crucifix, il priait et savourait la volupté d'une quiétude parfaite, conséquence de l'absolution. Thérèse avait raison : il se trouvait plus léger après l'aveu de ses fautes. Il ferait tout pour se conserver en cet état de pieuse langueur. Gomme il serait bon, indulgent aux autres! Il serait maître absolu de lui-même et se dirigerait désormais d'après les conseils uniques de sa femme ou d'après ceux du directeur si sage qu'elle lui avait choisi. Véritablement des jours nouveaux allaient couler pour lui, pleins de satisfactions inconnues, de bonheurs tendres et doux. II lui serait permis, moyennant les sentiments religieux qui le pénétraient, d'entrer en communion permanente avec Thérèse, de vivre de sa vie, de se mêler plus étroitement à son âme, de la respirer en quelque sorte comme une éclatante fleur idéale éclose à la porte du paradis... Fuster poussa un cri. Il venait de recevoir un coup. N'est-il pas des idées qui déchirent l'âme aussi cruellement qu'une épée déchire une poitrine nue?
— J'ai beau faire, se dit-il, je n'aimerai jamais ma femme comme elle voudrait être aimée. Elle montre trop d'exigence. Je tremble de ne pouvoir lui obéir longtemps et de céder enfin à toutes les révoltes qui m'envahissent, me secouent, me plient comme un roseau.
Il s'interrompit... Il poursuivit son étrange soliloque.
— Incapable de leur rien cacher de mon état intérieur, maintes fois, durant cette retraite, je les ai consultés tous les deux, elle d'abord, lui ensuite. Thérèse m'a répondu par ce simple mot : La grâce! et le R. P. Phalippou s'est contenté de me répéter : La grâce! la
grâce I Maïs la grâce, je la possède. En me renvoyant absous le R. P. Supérieur a murmuré — « Que la paix soit avec vous, pax tibi! b — La paix! Non, non, je n'ai pas la paix, je n'aurai jamais la paix...
Il se leva, trop vivement aiguillonné par ses pensées, et arpenta de long en large la chambre des Tapisseries. Il s'arrêta devant la grande fenêtre donnant sur le jardin, saisit la poignée de cuivre de l'espagnolette, la fit jouer. Les hauts châssis de la croisée, dont une buée épaisse obscurcissait les glaces, s'ouvrirent avec fracas. Fuster regarda. L'atmosphère s'étalait à perte de vue, embrumée, presque noire. A peine si, à travers les vapeurs rasant le sol, moutonnant, semblables à de lourdes vagues de fumée, passait çà et là le bras mort d'un orme, d'un marronnier. Le froid était opaque, laid ; c'était ce froid gluant qui accompagne les grands dégels et qui transforme Paris en une hideuse mer de boue.
Le général, dédaigneux des prescriptions de ses médecins, s'élança sur le balcon. La tête nue, le teint animé, la poitrine découverte , il parut respirer avec délices la fraîcheur de l'air. Le brouillard, qui se traînait paresseusement au-dessous de lui, laissait par mille trous apercevoir des taches blanchâtres et grises. C'étaient de petits tas de neige et de glace qui fondaient peu à peu.
— La belle chose que la neige et comme je m'y roulerais avec plaisir 1 murmura-t-il.
D'un souffle puissant, il chassa devant lui un long jet de vapeur brûlante. Il se sentait en proie à une sorte d'incendie. Dans sa tête, il croyait entendre le pétillement des flammes. Il ne voyait, il ne sentait, il ne touchait que du feu. Soudain, il frotta l'une contre l'autre ses mains pâlies par le froid et, tournant le dos au jardin, quitta le balcon.
Fuster fit quatre pas dans la chambre des Tapisseries. Il s'arrêta. Du fond de la pièce, quelqu'un, un homme à genoux et à peu près nu, le guettait. Quel était ce mendiant avec une guenille aux reins?
En avançant, il reconnut saint Jérôme. En proie à une terreur superstitieuse) il arriva jusqu'à l'épaisse baguette d'ébène qui encadrait la merveilleuse page du Dominiquin. Saint Jérôme occupant le bas du tableau, la tête du général se trouva de niveau avec la tète de Tanachorète. Puster, ce dévot par amour, une minute noya ses yeux dans les yeux du saint, puis tout à coup, avec les marques d*un respect touchant, colla ses lèvres sur les pieds nus du solitaire et s*abtma en de pieuses méditations.
Au douzième coup de minuit, le R. P. Supérieur sortit de la sacristie précédé des RR. PP. Barandon et Ganitrot, le premier en dalmatique de diacre, le second en dalmatique de sous-diacre. Les frères Unigenitus et Evariste, à droite et à gauche de l'autel, brandissaient de magnifiques encensoirs fumants, tandis que le frère Edélestand, maître des cérémonies, se tenait fiché dans le parquet, à trois pas derrière le célébrant. Ce personnage solennel, revêtu pour la circonstance d'une soutane à queue et d'un surplis, se pencha légèrement. Vlntrdit commença.
Cependant, le général, qui, le premier jour, dans la chapelle, ne savait quelle contenance adopter, avait fini par prendre assiette sur son trône improvisé. L'habitude, à la longue, lui ayant délié les mains, les bras, les jambes, la tête, les yeux, il se mouvait maintenant à son aise, recevant de sa femme le graduel qu'elle lui tendait, l'ouvrant, lisant trois mots, le refermant, puis osant promener un regard assuré sur les ouailles de la Paroisse du Jugement-Dernier. Au Gloria, dans ce sanctuaire éblouissant de la clarté de mille cierges, parfumé de fleurs et d'encens, dont les boiseries desséchées par les siècles répercutaient le moindre son, s'éleva, souple, déliée, aussi fraîche que l'eau d'une source à Tombre des bois, la voix vibrante de Madeleine. Ce fut un éclair fulgurant. Quelle suavité I quel charme I et de temps à autre quelle force! Fuster chercha son enfant d'un œil où l'émotion venait de mettre une larme et finit par la découvrir.
A la droite du chœur, sur une estrade élevée de cinquante centimètres environ, s'étalait, chargé d'un énorme antiphonairCj un vaste pupitre tournant. Autour de ce monument en fer forgé, aux ornements sévères, cinq tabourets, haut perchés sur pattes, étaient occupés parles chantres, les deux premiers parle duc de Yialemont et M. Darnétal, les deux derniers par le général de Roquebrun et le vicomte Eustazade ; le cinquième portait Madeleine rayonnante, heureuse, épanouie par la pensée du rôle important qu'elle jouait en cette mémorable nuit de la Nativité.
« Qui tollis peccatà mundi! j sifflait-elle de sa voix claire.
Au Credo, Fuster écouta avec ravissement. Quel éclat sa fille donnait à cette fête unique 1 Au milieu des quatre chantres, aussi sérieux que des prébendiers de cathédrale et revêtus de chapes aux pittoresques ramages de pourpre et d'or, Madeleine, chastement habillée d'une robe de mousseline qui l'enveloppait comme un nuage, ressemblait à quelque apparition céleste. Des visions en foule éblouissaient Tâme de Fuster, ouverte aux souffles du ciel. Un moment, à ÏAgnus Dei, Madeleine s'était penchée vers le pupitre ; il parut au général que la tète blonde de sa flUe, s'agitant au-dessus des flots éclatants de la mousseline, ofl^rait une ressemblance parfaite avec le lis aux pistils d'or, à la corolle étincelante de blaiicheur. fit puis de quelle jeunesse ne brillait-elle pas parmi ses compères aux faces creusées, aux mines sévères, aux intonations graves, à l'attitude recueillie! Devant les chantres de la messe de minuit à l'hôtel Trémière, chantres dont l'un était général, l'autre duc, l'autre fonctionnaire d'un rang élevé, l'autre ancien magistrat, il pensa aux époques éloignées où les plus grands personnages du royaume considéraient comme un honneur de chanter au lutrin de leur paroisse, et se souvint de saint Louis entendant les offices à Notre-Dame et ne dédaignant pas d'y entonner lui-même V Introït,
' — Quelle foi ! murmura-t-il.
Il n'avait pas articulé ces mots qu'il se sentit saisi aux deux bras.
— Que me voulez-vous? demanda-t-il, se voyant entouré de sa femme et de sa fille.
— Voici le moment solennel, André, lui dit la baronne d'un accent merveilleusement doux.
— Vite ! vite ! insista Madeleine.
La sainte table, vers laquelle se précipitaient lentement les ouailles de la Paroisse, se remplissait à vue d'œil. Le général se laissa conduire et tomba à genoux à côté de sa femme.
— C'est vous, madame ?... soupira Madeleine, s'adressant à la personne prosternée à côté d'elle.
— Chutl lui soufûa-t-on.
— Pourquoi Daniel ne vous suit-il • pas, puisqu'il assiste à la messe? Je suis bien ma mère, moi... L'impie 1 l'impie I... Vous savez que nous devons faire réveillon...
— Corpus Domini nostri Jesu-Christi custodiat animm tuam in vitam œternam; dmeni murmura le R. P. Phalippou distribuant la communion à !A°^^ Nadalewska.
Madeleine courba la tête, puis la releva aux mots latins du célébrant. C'était son tour. Son cœur pur s'ouvrit et, avec la naïveté d'un enfant, elle y reçut, elle y enferma son Dieu.
Ce fut seulement vers deux beures et demie du matin que les ouailles de la Paroisse du Jugement-Dernier sortirent de la chapelle et se glissèrent dans le petit salon. En un instant, cette pièce assez exiguë fat pleine de monde; il y régna comme un semblant de confusion. Mais peu à peu le flot coula vers la cour, etil ne resta plus que la famille Fuster, la famille Reiss et les habitués ordinaires de la maison : U^^ Nadalewska,
MÀD4ME FUSTER 241
Daniel, le général de Roquebrun, le comte et le vicomte de la Livinière, la marquise de Mérifons, M. Darnétal, le ducde"Vialemont, M. deKermareck, les RR. PP. Phalippou, Barandon et Ganitrot. La plupart de ces personnes, comme si elles se rencontraient après de longues absences mutuelles, se serrèrent la main, et le vicomte de la Livinière embrassa le Supérieur du Jugement^ Dernier.
Fuster regardait étonné. Tout à coup, il se détacha d'un groupe et marcha vers la porte vitrée du jardin. Là, dans la demi-obscurité des grands rideaux tombants, M*»« Nadalewska, son fils et Madeleine s'entretenaient avec animation.
— Il fallait ne point l'écouter et l'amener ici, disait la jeune fille.
— Silence I murmura Daniel, voyant le général s'approcher.
— Eh bien, tant pis 1 je veux tout dire à mon père, moi.
— Madeleine ! fit M"»® Nadalewska.
— Non! non! la fête ne serait pas complète...
— Qu'y a-t-il? demanda Fuster.
— Quel bruit, n'est-ce pas, mon général? intervint vivement Daniel.
— C'est cette pie borgne de Madeleine, sans doute.
— Oui, c'est moi.
— Et de quoi s'agit-il?
— N'est-il pas honteux qu'en ce moment M. Nadalewski ne soit pas à l'hôtel Trémière?
— C'est honteux, en effet, ma fille.
Et, s'adressant à M"** Nadalewska :
•— Il m'en veut peut-être de la révolution accomplie dans mes idées ?
— Mon mari vous aime toujours, général.
— Mais alors...
~* Mon général, l'autre jour, vous vous êtes un peu piqué avec mon père, articula Daniel ; c'est uniquement
le chagrin, le regret aussi de certaines paroles qui le retiennent, cette nuit, rue Barbet-de-Jouy.
La baronne, après voir rempli ses devoirs de maîtresse de maison, était venue vers la porte vitrée et avait entendu la dernière phrase du jeune Nadalewski.
— Mon cher Daniel, dit-elle, oubliant volontairement le mot si froid de monsieur^ pensez- vous que votre père tarde encore?
— Mais, madame... je pense... je ne sais pas...
— Et si vous courriez le prévenir qu'on va se mettre à table.
— Mon père, madame, ne s'attendait pas à l'honneur d'une invitation si gracieuse... Il est couché à cette heure, et...
— Capitaine, je vous comprends, interrompit Fuster: vous doutez de pouvoir décider votre père à venir, et vous refusez de vous rendre au désir de ma femme. Eh bien ! je vais le chercher, moi, et, s'il veut des* excuses, il en aura...
— 0 mon général, que vous êtes bon I s'écria Daniel. Dans dix minutes, mon père sera ici.
Le général et la baronne, laissés seuls dans l'embrasure de la porte vitrée, se regardèrent. Ce regard long» attendri, fut la première joie de leur situation nouvelle. Ils se complurent à le savourer délicieusement. M™« Puster, exaltée par la possession actuelle de son Dieu, possession qu'elle partageait avec son mari, se réjouissait de la conversion si éclatante de celui-ci et se promettait de ne lui refuser désormais aucune preuve de tendresse; et le général, bien que toujours tiraillé entre la terre et le ciel, croyait entrevoir le port où il avait aspiré : un second mariage plus heureux que le pfemier. Après le langage si éloquent de leurs yeux, ils se donnèrent la main, et comme si leurs âmes, pénétrées d'aise divine, obéissaient à la même impulsion secrète de reconnaissance, d'une allure discrète et noble, enveloppés d'un charme rayonnant, d'une beauté
MADAME FUSTBR 243
toute venue de la certitude d'un bonheur qui serait inépuisable, ils s'avancèrent vers Phalippou.
— Révérend Père Supérieur, je vous remercie, murmura Puster,s'inclinant devant le moine avec les marques du plus profond respect.
— Révérend Père Supérieur, je vous rends grâce en Notre-Seigneur Jésus-Christ. -^ J'ai trouvé celui que chérit mon âme^ je le tienSy et il ne me quittera plus.
Phalippou ne répondit pas directement à ce double témoignage de gratitude, il se contenta de saisir la main droite du général et, la pressant dans les deux siennes, de répéter en latin ce qu'avait dit la banmne.
— Inveni quem diltgit anima mea, tenui eum, nec dimittam.
Après avoir articulé ces mots très significatifs d'un ton a£fectueux, où Ton démêlait toutefois quelque chose de cette protection dont le prêtre prend l'habitude de couvrir ses pénitents, il embrassa Fuster.
— Regardez-la! regardez-la! cria au même instant Madeleine.
Chacun se retourna. Le charmant tableau ! Loulou, habillée d'une robe de cachemire bleu, chaussée de fines bottines de même couleur, ses petits bras nus jusqu'aux coudes, ses cheveux noirs bien partagés au milieu du front, était superbe. Le ravissant baby s'efforçait de sourire ; mais son air surpris, presque effaré, ses jolis yeux bruns, battant de l'aile, attestaient qu'on venait de le tirer du lit. Tout à coup, comme la marraine, aussi heureuse qu'une jeune mère jouissant de la beauté de son premier-né, tournait dans tous les sens et retournait sa filleule, faisant admirer son visage, ses mains, ses pieds, sa tournure, Loulou, pareille à une fleur qui se penche, s'affaissa doucement sur l'épaule de la jeune fille.
— Gomment, tu t'endors ! fit celle-ci, la déposant sur le parquet... Marchez, mademoiselle, marchez!
Louise plongea dans le vague un regard ensommeillé,
et, voyant le général qui lui tendait les bras, d'un élan courut à lui.
— Enfin! murmura Madeleine, la voilà réveillée. Des bras de Fuster, le baby passa à ceux de la
baronne, qui daigna lui adresser quelques mots gentils; puis sa marraine lui découvrit un magnifique arbre de Noël, où pendaient des joujoux et des gâteaux.
— Oh 1 le petit Jésus ! s*écria-t-elle les yeux agrandis.
— Tu vois si on te gâtel... Que faut-il dire?
— Merci...
— Merci à qui?
— Merci à Malé.
— Non... Merci à Daniel...
— Daniel, répéta Tenfant.
— G*est lui qui t*a fait ce cadeau, ta Malé n'est pas assez riche.
Madeleine détacha deux ou trois sucrerieS; que Loulou croqua gentiment de ses quenottes neuves.
— A propos , général , dit tout bas M™' de Mérifons, il faut que je vous demande certains renseignements sur M. Daniel Nadalewski.
— Voudriez-vous le marier, marquise? Si tel était le cas, je vous prierais de n'en rien faire : j'ai trouvé la femme qui lui convient.'
— Et cette femme, c'est Madeleine ?
— Madeleine, en effet.
— Cette nouvelle m'éclaire sur ce que je voulais savoir. En voyant M. Daniel Nadalewski assister à la messe de minuit, je me doutais bien que cejeune homme, qui d'ailleurs a fort bon air, avait répudié les doctrines de son père...
— Mais ce mariage n'est pas fait encore, intervint M»« Fuster.
— C'est un projet que je caresse, balbutia le général.
— Mais un projet duquel vous vous détacherez si Dieu vous le commande, conclut la baronne.
— Il me vient une idée, murmura M. Darnétal s'approchant : qui sait si M^^« Fuster ne deviendrait pas, entre
les maias de Dieu, rinsirument d'un éclatant triomphe pour l'Église?
— De quel triomphe parlez- vous? interrogea le R. P. Supérieur d*un ton bref, presque dur.
— Admettons^ pour un instant, que M"® Fuster ait épousé M. Daniel Nadalewski. Qui nous dit qu'elle ne pourra pas, sur l'auteur de tant d'écrits dangereux, dont elle sera devenue la fille bien-aimée, ce que n'ont pu les évêques, ce que n'a pu aucun de nous?
— Y pensez- vous, monsieur?... Et si, au lieu d'entraîner M. Stéphane Nadalewski, la jeune épouse était elle-même entraînée?
— Ma femme m'a bien converti, moi ! dit Fuster.
— Vous, général, vous n'aviez pas écrit des livras...
— Des livres infâmes I interrompit le vicomte de la Livinière, très agité.
— Des livres infâmes, répéta le moine, puisqu'on y pousse la scélératesse jusqu'à contester la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa mission providentielle, tout le long prodige de sa vie terrestre. . ^
Il parlait encore que le frère Unigenitus glapit :
— Messieurs, Nadalewski I
Stéphane, soit émotion, soit embarras, serra la main au général sans lui adresser une parole. Il fit un salut un peu raide qui s'adressait à tout le monde, puis marcha vers M"« de Mérifons.
— Enfin, vous voilà, cher mécréant, lui dit la marquise avec le sourire indulgent des grand'mères.
Pour toute réponse, Nadalewski saisit la main fluette de M™û de Mérifons, et l'effleura de ses lèvres avec respect.
— Madame la baronne est servie ! articula Marchand.
Le réveillon manqua de gaieté. Peut-être, si les élus du Jugement-Dernier se fussent trouvés seuls, après les grâces dont ils venaient d'être comblés, dans les tressaillements d'une satisfaction toute chrétienne, eussentils trouvé quelques motifs d'innocents badinages qui les
eussent amusés beaucoup. La présence de Stéphane les glaça. Quand tous les convives avaient assisté à la messe de minuit, Fauteur de VEssai sur les Miracles n'était pas entré dans la chapelle. N'avait-on pas là une preuve que M. Nadalewski demeurait Tennemi de Dieu ? Mais alors que venait-il faire à l'hôtel Trémière? Un moment, le vicomte Eustazade, celui des invités à qui sa foi ardente imposait le supplice le plus cruel, conçut l'idée de quitter la table et de partir.
— Si nous faussions compagnie à l'impiété? murmura-t-il à Toreille du R. P. Supérieur.
— Restez 1 lui répondit laconiquement le religieux.
— Mais...
— Mortifiez-vous !
Cependant, Stéphane, après une première gène, avait récupéré toute liberté d'esprit et toute aisance d'attitude. Placé entre U^^ de Mérifons et Madeleine, il entourait celle-là d'attentions délicates et accablait celle-ci de douces cajoleries. La vieille marquise, cette soeur de charité de tout Paris, recevait avec un plaisir non dissimulé lés prévenances du Démon et y répondait; quant à la. petite mère, à chaque parole de son voisin, c'étaient des gestes, des mines, des exclamations!...
— Madeleine I lui dit la baronne.
— Ce n'est pas moi, maman, c'est M. Nadalewski. Il me reproche de manger comme une ogresse. Si j'ai faim, moi!... Puis, avec ça que Loulou se gène pour picorer dans mon assiette !
Et, s' adressant au baby :
— Finirez-vous vos tripotages, mademoiselle... Voyez en quel état vous vous mettez, gourmande !
Elle étala sur sa serviette les deux menottes de Louise, noires de pâté de lièvre, et les lui essuya minutieusement.
— Mon Dieu! dit-elle, quelle patience il faut quand on a une enfant si peu soigneuse I
— Madeleinel répéta la baronne , dont la voix montait.
— Laissez-la, ma chère amie, intervint M«»« de MérifoDs : elle accomplit une œuvre agréable à Dieu.
— Encore si tu m'aidais à la nettoyer, toi , au lieu de me regarder faire! reprit la marraine, apostrophant Daniel assis de l'autre côté de la chaise de Loulou.
Le jeune officier, heureux d'obéir, leva le bras ; malheureusement le bout de sa serviette rencontra son verre à demi-plein, et la nappe fut rougie d'un flot de saintémilion.
— Joli I charmant ! superbe I s'écria Madeleine riant aux éclats.
Elle retira de table sa filleule, dont le vin renversé eût pu tacher la jolie robe. Mais Louise, furieuse qu'on lui supprimât le pâté, se prit à pousser des cris déchirants. C'en était trop.
— David, dit la baronne, interpellant le dragon planté derrière Loulou, emportez votre enfant. En vérité, on ne s'entend plus ici.
— Elle sera sage, maman, supplia la marraine.
— David I ordonna Fuster.
Le vieux soldat enleva Loulou et disparut.
— Enfin I soupira la voix nette de Phalippou.
— Enfin, vous voilà débarrassé de ma filleule, articula Madeleine, qui osa regarder en face le Supérieur du Jugement-Dernier.
— Mademoiselle, dit le religieux, vous venez de prononcer des paroles que je trouve peu convenables.
— Excusez Madeleine, monsieur, intervint Stéphane, elle aime beaucoup sa filleule...
— Oui, je l'aime I interrompit-elle vibrante d'une sorte de courroux maternel, et vous. Révérend Père Supérieur, vous la détestez !
Le moine se tut. Le général s'était dressé sur ses jar rets, et, le bras tendu, menaçant, formidable :
— Mademoiselle, sortez !
— Alors, tu te mets contre la, petite mère, à présent?
— N'êtes vous pas honteuse de vous conduire ainsi, quand vous venez de recevoir la sainte communion !
— Et toi aussi, tu Tas reçue, la sainte communion, et pourtant te voilà en colère.
— C'est horrible I s'écria la baronne.
Ce cri, parti d'une bouche si chère, porta au comble l'exaspération du général ; il s'élança vers sa fille, essayant de la saisir pour lui infliger je ne sais quel odieux châtiment. Mais, dans cette bataille, — tout le monde s'était mis debout, — la main de Fuster, en retombant, au lieu de rencontrer le visage de Madeleine, rencontra la joue de Daniel, qu'elle effleura légèrement.
— Général ! gronda celui-ci, dont tous les muscles avaient tressailli.
— Je veux corriger cette impertinente.
— Vous ne la toucherez pas !
— Crois-tu que nous te permettrons de la souffleter, ainsi que ta femme osa le faire un jour, ici , devant loi ! s'écria Stéphane, barrant le passage à Fuster.
— Je m'en vais ! je m'en vais ! sanglota la petite mère, le visage noyé de larmes.
L'embarras fut grand entre les paroissiens du Jugement-Dernier, quand, après cette scène inattendue, ils se trouvèrent réunis dans le petit salon. La pendule sonna quatre heures. La marquise de Mérifons et M. Darnétal demandèrent leurs voitures et partirent; après eux, les Reiss et M. de Kermareck se retirèrent; puis enfin Canitrot et Barandon, prévenus par un signe de leur Supérieur, saluèrent et disparurent. Il ne resta plus à l'hôtel Trémière, en dehors de la baronne et du général, que les trois Nadalewski, les deux de la Livinière, le duc de Vialemont et M. de Roquebrun. Chacun paraissait troublé, indécis. Phalippou, cet homme froid, qui, dans les mouvements passionnés de l'âme, savait garder une sérénité parfaite, Phalippou prit une chaise et s'y assit tranquillement. — Qu'allait-on faire? qu'allait-on dire? — Peu lui importait. Persuadé qu'une occasion unique s'ofl'rait à lui d'amener le général Fuster à rompre définitivement avec le libre-penseur Nadalewski, il était
décidé à harceler Tennemi, à le traquer, à le poursaîvre dans ses derniers retranchements.
c Dieu est ma force, Deus fortitudo mea^ » murmura en lui-même le religieux, qui trouvait toujours dans rÉcriture une voix pour faire écho à sa pensée.
Tandis que le Supérieur du Jugement-Dernier, armé jusqu'aux dents de sa foi terrible, caressait Fespoir d'une mêlée, M°^® Nadalewska, en avisant Tair sombre de son mari, la face pâle de son fils, ne songeait qu'à une chose : éviter un conflit qui pouvait perdre Madeleine et perdre Daniel. En proie à des inquiétudes cruelles, déjà, au moment où M°^® de Mérifons s'éloignait avec M. Darnétal, elle avait tenté d'arracher Stéphane du petit salon; mais celui-ci, qui flairait l'odeur de la poudre, s'était refusé obstinément à la suivre. La malheureuse femme s'approcha de son fils, et, lui prenant le bras :
— Viens, toi I lui souffla-t-elle très bas.
— Non I répondit Daniel,
— Et Madeleine?
— Je l'aime I
— Si tu l'aimes, allons-nous-en.
— Il faut que je m'explique avec le général.
— Alors, tu n'épouseras jamais Madeleine.
— Mais j'aurai le plaisir de rendre à M. Phalippou le soufflet que le général destinait à sa fille et que j'ai reçu.
— Malheureux! tu vas donner dans un piège...
— Un piège ?
— Tous ces gens-là restent pour empêcher ton mariage avec Madeleine; ils attendent l'éclat qui doit le rendre impossible.
Daniel regarda sa mère longuement. Mille soupçons affluaient à son cerveau.
— Tu as raison, maman, partons tout de suite.
Et, dans le suprême péril qu'on lui signalait, recouvrant son sang-froid, le jeune officier, raide, grave, marcha vers Fuster.
— Mon général, lui dit-il, ma mère, se trouvant un peu fatiguée, désire que nous rentrions. Je ne veux pas me retirer sans vous déclarer que la caresse que j'ai reçue de vous tout à l'heure ne me laisse ni amertume ni sonci. H y a bien des années que j'ai appris à vous considérer comme un père , et les pères ont le droit de corriger leurs enfants.
Fuster se contenta de s'incliner.
La retraite des Nadalewski fut accompagnée d'un silence accablant. La baronne sortit la première de l'immobilité où chacun se trouvait figé.
— Je pense, dit-elle à son mari, qu'après de pareilles algarades, c'en est fait de votre amitié pour votre cher Stéphane et pour votre cher Daniel.
— Je conviens, articula Fuster, que l'un et l'autre ont dépassé la mesure.
— Vous devez rompre le dernier lien qui vous attache à des gens ne partageant pas votre foi.
— Et qui, poursuivit Phalippou, n'ont ni assez de sarcasmes, ni assez d'ironie pour votre lâche revirement I
— Lâche revirement? interrogea-t-il, la face rouge comme un brasier.
— C'est de ces mots odieux que les incrédules ont pris l'habitude de flétrir toute conversion, lui répondit le vicomte Eustazade.
— Encore que l'amitié ait des privilèges, on ne saurait admettre qu'elle soit autorisée à franchir toutes les limites de la bienséance et du bon goût, ajouta le général de Roquebrun...
— Et M. Daniel Nadalewski a franchi toutes ces limites, insinua le vieux comte de la Livinière, en poussant l'audace jusqu'à hasarder une sorte de provocation.
— Une provocation I
Fuster, à ce dernier coup d'aiguillon , bondit hors de son fauteuil.
— Une provocation ! répéta-t-il marchant à grands
MADAME KUSTER 2ol
pas... Gommeatl le capitaine Nadalewski m'aurait provoqué, moil
Le colonel de la Livinière, à qui son fils venait de glisser deux mots , se leva à son tour, et, raide dans son frac noir, la tête fixe dans sa cravate blanche serrée à la peau, morne, correct, marcha vers Fuster.
— Général, dit-il, détachant chaque syllabe, M. de Roquebrun et moi, nous sommes militaires, et s'il vous faut deux amis...
— Un duel? cria la baronne, effarée.
Elle eut un élan de lionne vers son mari, qu'elle enveloppa de ses bras passionnément.
— Il est à Dieu maintenant, et je veux que vous me le laissiez I
— Pourtant, ma chère Thérèse, si ces messieurs croient que mon honneur. . .
— Il me semble, en efiTet, général, que le soin de votre honneur.*, siffla le vicomte Euslazade, allongeant son crâne plat, dénudé, par l'inflexion lente d'un reptile qui flairerait une proie.
— Voyons I voyons! badina le duc de Vialemonl, un sceptique devenu dévot en vieillissant, que signifie cette sinistre comédie de duel? Je n'ai aucune raison de défendre M. Daniel Nadalewski ; mais il est de toute évidence que ce jeune homme, en se plantant devant M*^® Fuster pour lui éviter un soufflet, — qu'il a reçu, —n'a nullement voulu offenser le général. Ce n'est un mystère pour aucun fidèle de la Paroisse que le capitaine aime M"° Fuster...
— Cependant... insista le vicomte Ëustazade, à qui un mirage de l'imagination venait de montrer son rival couché au coin d'un bois, le front ouvert par une balle, ruisselant de sang, mort.
— Parbleu 1 vous me la baillez belle, mon ami, vous qui n'eûtes, jamais qu'un amour au monde : l'Ordre du Jugement-Dernier. Si vous aviez été amoureux une fois seulement, une seule petite fois grosse comme la tète
d'une épingle, vous vous montreriez plus indulgent pour le capitaine Nadalewski.
Ge langage, où respirait Taisance aimable de Thomrae de bonne compagnie, où la moquerie d'un vieux libertin venu à résipiscence se trouvait légèrement indiquée, fut pour le vicomte de la Livinière un véritable coup de massue. Malgré les bonnes raisons qu'il avait de croire que son père, le Supérieur du Jugement-Dernier, la baronne connaissaient seuls ses intimes projets , il eut peur. Évidemment , si M . de Yialemont le persiflait avec cette cruauté, c'était qu'il avait deviné son secret : l'espoir entrevu, poursuivi avec acharnement, d'épouser M"* Fuster, héritière d'une fortune de six millions.
— Général, dit Phalippou, sortant de sa réserve, je me porte garant, avec M. le duc de Vialemont, des bonnes intentions du capitaine Nadalewski...
— Révérend Père Supérieur, interrompit Fuster, harassé, si vous le permettez, il ne sera plus question des Nadalewski.
Le religieux n'insista point; il s'inclina pour prendre congé, et, remorquant lesde la Livinière, habitués à vivre dans les plis de sa robe, il sortit. Le général de Roquebrun et le duc de Vialemont à leur tour se retirèrent.
Le premier mouvement de la baronne, quand la dernière ouaille de la Paroisse eut déserté l'hôtel Trémière, fut de se jeter au cou de son mari. Ohl qu'elle avait souffert de ne pouvoir lui donner plus tôt cette marque de tendresse, de reconnaissance ! Elle l'aimait tant pour le courage de sa foi nouvelle I elle lui savait tant de gré de sa rupture avec les Nadalewski !
— Si tu pouvais deviner, lui dit-elle avec des càlineries adorables et le tutoyant, quelle joie, quelle fierté j'ai ressenties en t'entendant reprocher à Madeleine de se montrer dissipée après lasatnte communion!,,. Tu connais donc maintenant, ô mon André! à quelle réserve, à quelle discrétion, nous oblige la possession de Dieu?
Madame FuâïEft 25â
— Ouï, répondit-il.
Et, comme le bouleversement de tout son être ne lui permettait pas de longues paroles, il enveloppa sa femnie de ses deux bras, devenus soudain robustes, et Tenfouit avidement dans son sein . La baronne, cette vierge farouche, loin de manifester la moindre résistance, la moindre révolte, vola au-devant des caresses de son mari et s'y abandonna.
-^ Ah î mon Dieu I qu'il fait bon être unis en vous I soupirait-elle.
Lui, cependant, la regardait, la criblait de regards en-^ thousiastes, surpris, stupide, presque terrifié par un bonheur qu'il n'eût jamais osé attendre, qu'il n'eût jamais se rêver. Une fois, Thérèse, par une gracieuse ondulationo de son cou, demeuré jeune comme toute sa personne, renversa sa tête charmante et l'inonda de la lumière de : ses yeux purs, grands, ébahis.
— N'est-il pas vrai que c'est le ciel, tout à fait le ciel? murmura-t-elle.
— Oui, répondit-il encore.
Les membres pris d'une raideur étrange, la poitrine ravagée par un feu intense, la gorge sèche, la langue aride, presque collée au palais, il n'était capable que d'articuler ce monosyllabe : Oui. Enfin, la paralysie laissa quelque liberté à son bras droit, et, sans trop savoir ce qu'il tentait, il posa une main tremblante sur le front de sa femme, qui l'éblouissait comme un soleil.
— Que fais-tu? lui demanda-t-elie rieuse.
— Rien.
Avec ce mot, qui tombait péniblement de ses lèvres, un flot de cheveux blonds inonda les épaules de Thérèse.
— Oh! s'écria-t-elle pâlissant.
Elle se mit debout et ramena vivement au hasard cette splendide crinière frisante, dorée, d'où se dégageaient pour le général des reflets phosphorescents. Puster se leva, marcha en avant. Mais la baronne, qui, peut-être, après avoir obstinément tenu son âme fixée du côté du ciel, où tout est chaste, idéal, la ramenait aux sen*
âo4 MADAME FUSTËR
tiers fangeux de la terre, ouvrit la porte du petit salon et se sauva. Il la poursuivit. Au milieu du grand escalier» il la rencontra égarée, chancelante, respirant avec peine, montant les marches une à une, se traînant comme blessée... Il se précipita pour la soutenir... Elle ne le repoussa pas... Ils atteignirent le palier. En face, la chambre des Tapisseries; à droite, la porte accédant à l'appartement de la baronne... Ils s'arrêtèrent, lui indécis sur le chemin à prendre, elle incapable de faire un choix, noyée en une extase où, tout entière, corps et âme, Mie se pâmait, se mourait...
, I^e général infléchit vers la droite. Elle parut revenir à elle-même et tenta un effort pour se dégager. Mais il }a retint» ou plutôt la suivit se dirigeant vers sa chambre, La porte était là ; un pas encore et on y touchait. JPousserait-il cette porte? Éblouissant comme un archange^ il la passa le premier, et Thérèse, guidée, tyrannisée par sa lumière, fermant les yeux, s'engouffra dans une gloire de rayons.
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Puster connut Texistence rêvée. Durant plusieursjoars, il goûta une félicité si complète qu'il crut habiter un monde nouveau, le monde des joies continues, des jouissances éternelles. Tout se faisait séduction délicate, charme voilé chez Thérèse, et il n'était pas jusqu'à son abandon que des pudeurs exquises ne relevassent d'une pointe plus vive, d'un enivrement à la fois plus capiteux et plus doux. Le général n'enviait plus les courtes délices de la Perspective-Newski. Ge qui portât au comble sa satisfaction idéale^ c'était l'incroyable soumission de sa femme. Souvent, surpris de tant de docilité, il la regardait avec effroi, hésitant à reconnaître, en cet être prêt à recevoir toutes les empreintes, la fière, Timpérieuse, l'indomptable Thérèse de la Sylve. Il admirait la
puissance pleine de sollicitude de la religion, qui avait assoupli ce caractère tout exprès pour sa sanctification tardive, et le lui préparait de longue main tel qu'il l'avait souhaité. Que demandait-il au bout du compte? Cette chose bien simple : être heureux partout et toujours.
Comme il n'est pas de la créature humaine d'atteindre jusqu'à la béatitude absolue, le général, volant à travers son Jardin des délices, fut un jour contraint de replier les ailes et de s'arrêter. Ce fait énorme arriva le 25 février 1870, deux mois juste après l'orageuse et rayonnante nuit de Noël.
— ... Tu comprends, Thérèse, dit Puster d'une voix où coulait librement le lait et le miel, que ce serait désobliger TEmpereur.
— Alors tu préférerais désobliger Dieu?
— Dieu ne défend pas...
— Y penses-tu? la veille des Cendres!
— Voyons, un bal aux Tuileries...
— Un bal est 'une réunion profane, que l'exemple des Saints nous recommande d'éviter.
— Tu serais si belle si tu voulais me permettre de t'en voyerWorthl
— Worth?
— Il est le tailleur des femmes à la mode, je nç dis pas non; mais que de personnes distinguées s'adressent à lui également! Tiens! notre cousine Angelica Reiss...
— Et tu voudrai» me voir habillée comme M"** Reiss?
— Tu serais adorable.
— Il est certain que j'ai des toilettes bien simples. -r- Beaucoup trop simples pour ta position.
— Aimerais-tu Dieu davantage, si je me parais de plus riches habits?
— Tu sais bien que je l'aime. Dieu.
— Pas assez... Hier, aux vêpres, durant TinstrucUon du R. P. Supérieur, tu as bâillé.
— Si tu veux devenir une femme selon ton rang, je te jure de ne plus bâiller au sermon... Veux-tu?
Î56 MAPAME FUSTEB
— Je ne suis pas capable d'avoir d'autre volonté que la tienne.
-^ Alors, foin de tes vêtements de religieuse l La baronne, assise dans la chambre des Tapisseries, se mit debout ; puis, se penchant vers une psyché, d'an œil furtif se regarda.
-« André, murmura-t-elle, tu auras beau faire, lu auras beau dire, je suis une vieille femme... Hélas! trentehuit ans... J'ai des rides, j'ai quelques cheveux blaacs... Quand je songe qu'à Saint -Pétersbourg, l'Empereur, le Czarewitch, toute la cour me trouvaient agréable!
— Et moi, comment te trouvais-je?
— C'est bon tout de même la jeunesse I articula-t-elle si bas qu'il l'entendit à peine.
Fuster la considéra encore un moment devant la psyché procédant à l'inventaire douloureux de ses charmes à moitié évanouis. Elle s'examinait, s'étudiait, s'analysait. Pourquoi cette obstination singulière à se découvrir des imperfections qu'il ne voyait pas, qu'il ne verrait jamais? Pour lui, la baronne Fuster, grave ^ austère, un peu triste, n'avait pas cessé d'être Thérèse de la Sylve, d*une grâce attrayante, d'une distinction hautaine, d'une radieuse beauté.
— Tu verras, lui dit-il, étreignant de ses deux bras sa taille demeurée souple malgré l'immobilité de ses longues génuflexions, tu verras si nous rencontrerons beaucoup de femmes qu'on puisse te comparer. Pour mon compte, j'en suis bien sûr, quand il t'aura plu de renoncer aux accoutrements confectionnés par les soeurs Bemardine, Euphrasie, Aimée*de-Jésus, tu retrouveras, à PariS) les éclatants triomphes de Saint-Pétersbourg. Ce n'est pas aux Tuileries, sur les bords de la Seine, que je t'invite à me suivre, ma Thérèse, c'est au Palais d'Hiver, sur les bords de la Neva...
— Non I non î cria-t-elle, se débattant pour s'échappef* 11 la laissa aller.
— Alors, balbutia-t-il, tu ne reparaîtras plus dans le monde?
— Dieu a maudit le inonde.
— Mais, mignonne chérie, je...
Elle ne FécouCait pas. Fichée dans le parquet, raide comme une barre de fer, elle se tenait plantée devant la Dernière Communion de saint Jérôme^ en proie à une terreur qui la faisait tout ensemble pâlir et trembler.
— J'ai péché, soupira-t-elle.
Au même instant, la porte de la chambre des Tapisseries s'ouvrit. Phalippou entra.
— 0 Révérend Père Supérieur I... s'écria-t-elle tendant ses bras vers le prêtre par un geste de détresse.
— Que signifie, madame?... s'informa-t-il.
— Mon mari veut, à présent, que je raccompagne au bal des Tuileries.
•^ Dans le désir du général, je ne vois rien qui doive si fort vous troubler.
— Comment, moi, habituée à une existence de recluse, moi qui ne sais ni m*habiller, ni parler, ni me tenir comme les autres femmes...
— Madame, Dieu n'ordonne pas à la femme chrétienne de se cacher; si elle est dépourvue de grâce naturelle, il lui reste le resplendissement de sa vertu.
— Jugez de mon embarras, mon cher ami, dit Fuster. Vous savez Faccueil que m'a fait TEmpereur le jour de Noël. Si le travail du ministère de la guerre pour le mouvement des troupes du printemps n'avait été déjà très avancé, il n'est pas douteux que Sa Majesté ne m'eût investi pour cette époque d'un commandement important. Ce commandement, je l'aurai en octobre prochain. Quels moyens me reste-t-il de prouver ma reconnaissance à l'Empereur? Un seul : c'est de me rendre au moindre désir qu'il lui plaira de m'exprimer.
— Cela me parait juste, ihurmura le religieux.
— Bien avant ma mise en disponibilité et à plusieurs reprises. Sa Majesté m'a demandé pourquoi je n'avais pas encore amené ma femme aux Tuilieries. J'ai balbutié des excuses banales, ne pouvant ébruiter une mésintelligence dont nous avons tant souffert, Thérèse et moi.
Aujourd'hui, grâce à Dieu, notre situation domedtique a subi le plus heureux revirement, et TEmpereur, le jour de ma visite, étant revenu à la charge, llmpératrice elle-même s'étant mise de la partie, j'ai cru pouvoir promettre à Leurs Majestés de leur présenter M.^ Fuster.
— Agir autrement eût été manquer à toutes les convenances, articula le Supérieur du Jugement-Dernier.
— La semaine prochaine, un grand bal sera donné aux Tuileries; ma femme et moi, nous y sommes invités. Après l'envie si flatteuse manifestée par TEmpereur, par rimpératrice de connaître M°»« Fuster, Tabsence de Thérèse à cette fête ne manquerait pas d'attirer Tattention, et sait-on si elle n'irait pas jusqu'à me nuire?
— Vous nuire I siffla la baronne, dédaigneuse.
A ce vouSy qu'il n'avait pas ouï depuis soixante jours, le général fronça le sourcil.
— Oui, me nuire, répéta-t-il.
— Il vous importe donc bien d'obtenir un commandement? reprit-elle.
— Il m'importe de poursuivre ma carrière interrompue.
— Alors vous n'êtes pas assez heureux avec moi, ici? Elle le fouilla d'un regard clair et vif.
— Vous ne m'aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée ! s'écria-t-elle.
— Thérèse, ma Thérèse...
— M'aimer, c'est ne rien faire qui puisse déplaire à Dieu.
— Madame, intervint Phalippou, noiï sans rudesse, moi, votre directeur, l'ami le plus sûr de votre salut, je vous autorise à accompagner le général à la fête où l'appelle son devoir.
— Et vous aussi. Révérend Père Supérieur!...
— Il est des servitudes de*la terre, madame, que vous devez avoir le courage de subir.
— Hélas I j'en ai tant subi de ces odieuses servitudes!
— En vérité, ma chère, dit Fuster, ne croirait-on pas' à vous entendre, qu'en vous menant aux Tuileries, je vous mène à la mort I
— Plût au ciel que ce fût la mort !
— Répondez-moL.^ Dans notre jeunesse, à Saint-Pétersbourg, étiez- vous pieuse, oui ou non?
— Sauf quand vous m'y avez contrainte, je ne me souviens pas d'avoir manque une seule fois à mes obligations envers Dieu.
— Pourtant vous ne dédaigniez pas, à cette époque, de prendre souci de votre toilette, de paraître dans le monde, d'y conquérir des adorateurs...
— Des adorateurs I
— ...Et vous vous résigniez à danser non seulement avec le grand-duc Alexandre, très aimable pour vous, mais aussi avec le chef d'escadron Fuster, que depuis vous avez eu le tort d'épouser.
— La situation de mon père me condamnait à ces sa^ crifices.
— Et ma situation, à moi, aujourd'hui?
— Vous, vous n'êtes pas ambassadeur de France au-> près de Sa Majesté l'Autocrate de toutes les Russies,
— Mais je suis général de division.
— Ne vous réclamez pas trop de ce titre. Je n'aime pas les militaires, vous le savez,
— Je sais, désormais, que vous n'aimez personne.
— Personne?... Je ne vous ai donc pas aimé?
Le ton de sa voix avait été d'une sincérité déchirante. Le général la considéra avec une surprise voisine de la stupeur. A tout son air navré, à un geste qu'elle hasarda vers lui, les deux mains jointes, et qui eut Fexpression d'une prière, il reçut un coup profond. En effet, la malheureuse croyait l'aimer. Il se sentit ému d'une inexprimable pitié. Gomme elle tendait toujours ses bras, Fus* ter, sur les doigts entrelacés de la dévote, déposa un baiser douloureux; puis de ses lèvres tombèrent ces mots :
— Ma chère Thérèse, rassure-toi, j'irai seul aux Tuileries,
Elle s'élança hors de la chambre des Tapisseries, et Fuster se trouva seul avec Phalippou. -
— Voulez-vous, mon cher ami* dit le Supérieur du Jugement-Dernier, connaître la raison qui, si elle ne justifie pas les répugnances de t/L^^ Fuster, du moins les explique à mes yeux? Ce bal a lieu le Mardi-Gras.
— «• Thérèse n*a pas manqué de me l'opposer tout d'abord, cette raison.
— Mais elle ne vous a pas tout dit, j'en suis sùr.«. Madame la baronne vous a-t-elle parlé de V Adoration perpétuelle?
— V Adoration perpétuelle?...
Le moine montra la causeuse non loin du feu. Us s'y assirent.
— L'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement, reprit Phalippou, est une dévotion qui a existé dès les premiers siècles du christianisme, mais elle n'a été jamais plus fervente que dans nos temps calamiteux. A mesure que, sous le vent des fausses doctrines, des multitudes d'hommes se détachaient de Dieu, d'autres multitudes, demeurées fidèles, resserraient le lien de leur foi en rendant plus ordinaire à tous, plus vivace, le culte de la présence réelle dans la divine Eucharistie... Ce fut dans le clergé régulier, toujours attentif aux besoins des âmes, que reparut TAdoration perpétuelle, un moment abolie. Le ciel nous devait cette gloire. N'est-ce pas un régulier de l'Ordre de Saint-Dominique, le glorieux saint Thomas d'Aquin, qu^Urbain Y chargea jadis d'écrire Toffice du Saint-Sacrement? Il suffit de lire lé Sacris Solemniisy le Lauda Ston, pour savoir comment ce génie universel , aussi charmant poète que puissant théologien, comprit sa tâche et s'en acquitta... Des communautés, l'Adoration perpétuelle passa dans les paroisses, et aujourd'hui, il n'est pas un hameau en France où le Très Saint-Sacrement ne demeure exposé au moins trois jours dans le courant d'une année... Vous devinez, général, les grâces qui doivent découler....
— Je vous avoue ne pas saisir le moindre rapport entre l'Adoration perpétuelle et le bal des Tuileries.
— Vous allez saisir ce rapport tout de suite, mon
ami... Depuis dé longs mois, je caressais le projet bien cher d'établir, dans notre chapelle de Thôtel Trémière, l'Adoration perpétuelle du Très Saint-Sacrement. Pour cela, certaines autorisations du pouvoir diocésain étaient nécessaires. Les RR. PP. Barandon et Ganitrot se rendirent à l'archevêché et en revinrent les mains pleines de dispenses. C'est alors seulement que je me suis ouvert de mon dessein à madame la baronne. Vous devinez avec quelle allégresse elle l'a accueilli I La pensée que sa maison avait été élue pour devenir un tabernacle où Dieu serait présent à toutes les heures du jour et de la nuit la ravissait. Il restait à déterminer l'époque où nous établirions ici l'Adoration perpétuelle. Attendrionsnous la Fête-Dieu? D'un élan commun nous avons choisi pour l'inauguration mardi prochain, veille du Mercredi des Cendres, Il nous a paru que ce jour où se produisent tant de scandales, ce jour véritablement païen, était comme l'heure marquée d'une prière permanente, étemelle. La cérémonie aura lieu très avant dans la soirée, au moment où le monde, adonné aux saturnales du théâtre ou du bal, à tous les affolements de la bête chamelle, a le plus besoin de miséricorde et de pardon.
— Je comprends ma femme, s'empressa de dire le général, redoutant un sermon en trois points sur les Aorreurs du carnaval. Qu'elle assiste donc à votre solennité et soit heureuse !
Fuster, excédé d'ennui, se leva; mais le moine demeura incrusté dans la causeuse.
— Auriez-vous à m'entretenir de quelque sujet particulier, mon Révérend Père? demanda le général.
— Justement, mon cher ami.
— Ce sujet ne pourrait-il pas attendre la semaine prochaine? Après ce bal, nous aurons tant de temps devant nous I
— Ce sera comme vous voudrez, répondit Phalippou, piqué de se voir éconduit.
II salua et, malgré qu'il en eût, se disposa à battre en
retraite. Fuster éprouva comme une gêne. Dans la multitude des sentiments qui le liaient au R. P. Supérieur, s'était infiltrée cette crainte vague que le prêtre, voire le plus simple, inspire aux âmes que la religion a subjaguées.
— Arrêtez, mon Révérend Père, dit-il. Ne vous en allez pas ainsi. On croirait vraiment que vous êtes fâché?
Phalippou se retourna et sourit. Qu'y avait-il, pour Fuster, au fond de ce sourire? Qui sait? Peut-être les lèvres du religieux, en se relevant avec grâce, marquaient-elles moins d'attachement que de mépris.
— Un mot seulement, général, et je vous laisse... Avez-vous pensé à ce dont je vous ai entretenu l'autre jour?
— J'ai honte de vous l'avouer, mon ami, mais j'ai un peu oublié...
— Il s'agissait du vicomte de la Livinière...
— Ah I je me souviens, en effet...
— Eh bien?
— La chose est d'importance et vaut qu'on y réfléchisse longuement... Rien ne presse d'ailleurs...
— Sans doute... Toutefois, du jour au lendemain, vous pouvez être appelé à un commandement, et peutêtre avant de quitter Paris...
— Ferais-je bien de marier ma fille?
Phalippou s'assit de nouveau.
— M. le vicomte Eustazade de la Livinière, dit-il, me semble réunir les qualités les plus propres à rendre M"« Fuster heureuse. M"® Madeleine — et je ne songe point à lui reprocher une grâce qui vient s'ajouter à tant d'autres — est plus jeune qu'on ne l'est à son âge. Le vicomte, au contraire, bien qu'ayant à peine atteint la trentaine, a la gravité, la prévoyance, la haute sagesse de la pleine maturité... Je ne reviendrai pas sur les mérites de M. de la Livinière. En dehors pourtant de son édifiante piété, de ses écrits consacrés à la défense de la bonne cause , de sa situation officielle des plus honora-
blés, de riliustration de sa famille, noble depuis Gharlemagne et d'où sortirent, pour la défense du sol français, tant de soldats rudes et déterminés, le vicomte Ëustazade possède une vertu précieuse entre toutes : c'est, au milieu de la dépravation générale des mœurs de la jeunesse, d'avoir conservé un cœur pur, un cœur vierge, que la vue aimable de votre fille a fait battre pour la première fois.
— Alors, demanda narquoisement Puster, vous croyez que M. de la Livinière est arrivé à trente-cinq ans?...
— Trente-cinq ans I
— Le colonel m'a avoué que son fils est né en 1835. Or, nous sommes en 1870. Comptez !
— Vous verriez donc un obstacle dans l'âge de M. de la Livinière?
— Je ne dis pas cela.
— Peut-être, son manque absolu de fortune?...
— Pas le moins du monde !
-^ Cependant, les hésitations de votre volonté...
— Ma volonté ne suffît pas pour décider de la destinée de ma fille.
— Je comprends ijue vous désiriez vous concerter avec madame la baronne.
— C'est cela, dit Fuster, cherchant à clore Tentretien. Le religieux ne bougea pas.
— Je dois vous prévenir, mon cher général, reprit-il, que vous trouverez madame la baronne on ne peut mieux disposée en faveur de M. de la Livinière.
— J'ai une autre personne à consulter.
— Une autre personne ?
— Voudriez- vous me voir marier ma fille sans m'informer auprès d'elle si le mari que je lui donne lui agrée, si elle se sent capable de l'aimer?
— Soyez rassuré encore de ce côté : Vfi^ Fuster aime M. de la Livinière.
— Quoi, Madeleine aime un autre homme que Daniel Nadalewski I s'écria-t-il d'une voix qui sortit avec peine de son gosier.
— Madame la baronne vous renseignera... Eh tenez! la voici justement...
En effet, Mp^^ Fuster entrait au même instant. Refaite par un assez long repos, rajeunie peut-être aussi par quelque supercherie de toilette, car elle avait revêtu un costume de nuance plus claire et de forme moins surannée, souriante, heureuse, elle s'avança vers son mari, qui la regardait fixement, comme s'il hésitait à la reconnaître.
— Vous moquez-vous, moq cher André? dit-elle. C'est moi, toujours moi...
— Ravissante I s'écria-t-il.
— Cette robe vous plaît?
Elle tourna sur ses talons d'un mouvement de coquet* terie sémillante qui imprima les plus gracieuses ondulations aux plis profonds de sa vaste jupe de faille. Le religieux avait quitté la causeuse et se retirait à pas de velours. Le général, étonné, l'arrêta.
— Eh bien, et Madeleine? et M. de la Livinière?
— Madame la baronne, répondit-il, continuant à marcher vers la porte sans se retourner, vous fournira la preuve que ce mariage dépend de vous, de vous seul.
Il s'évanouit comme une ombre.
— Décidément, crois-tu, ma chère Thérèse, que Madeleine aime M. de la Livinière? s'informa Fuster,
-— Elle me l'a avoué.
-^ J'aurais pensé que Daniel...
— C'était de l'enfantillage. Aujourd'hui notre fillette, de plus en plus charmante, devient grave et brise enSn ses joujoux. Càtke est abandonnée. Tu ne remarques pas ta Madeleine depuis que tu t'es avisé de tant remarquer ta Thérèse; le fait est qu'elle est l'enfant la. plus adorable, la plus parfaite...
-^ Si tu savais quel bien tu me fais I
— Franchement, je ne te cacherai point que j'aurais préféré, pour notre fille, la condition de religieuse à la condition d'épouse. Mais, par toi, par les grâces dont la main de Dieu t'a comblé à profusion, j'ai éprouvé ce
qa'est le mariage chrétien, et je pense que notre enfant mérite de connaître les joies saintes que tu me fais connaître chaque jour.
FuBter, enveloppé, conquis, se livra pieds et poings liés à des caresses d'attitude qui le transportaient chez un être si longuement envié, qui arrivait à merci, et ne trouva pas un mot, un seul petit mot pour résister au flot berceur qui Tentrainait.
— Restait à découvrir, en mariant notre fille, poursuivit-elle, un homme qui, par le courage, Tintelligence, la solidité de sa foi, te ressemblât. C'était difficile. Cet homme, nous le tenons... N'est-ce pas que le vicomte Eustazade de la Livinière est un chrétien convaincu, qu'il est un esprit éminent, que tu n'auras aucune peine à l'accepter pour gendre?
Elle lui sourit d'un sourire indéfinissable de grftce attirante où le général, qui ne s'appartenait plus, entrevit un abîme de délicieuses promesses. Cependant il n'articulait pas une parole.
— Réponds-moi, lui dit-elle.
Il ne put ou ne sut balbutier une syllabe.
— Veux-tu me répondre, voyons? reprit-elle avec le despotisme irrésistible de l'amour vrai.
— Quoi? bredouilla-t-il, l'enlaçant de ses deux bras. Elle pâlit.
— Alors tu consens? murmura^-elle, défaillante.
— Oui...