‹ Madame GuyonChapitre 1 sur 156 · Madame Guyon · texte numérisé non relu

Madame Guyon

Née dans une petite ville de province, qu'elle édifiait par une piété ardente et une inépuisable charité, elle quitta, jeune encore, son pays et sa famille, pour s'en aller faire aimer Dieu en de lointains pays : en Savoie, au bord du lac de Genève, à Turin, à Grenoble, à Verceil. Au bout de cinq ans, elle revint en France et s'établit à Paris pour y exercer son apostolat. Elle y rencontra de nouvelles épreuves, une éclatante renommée et de grands malheurs.

Il fut dans les destinées de cette femme extraordinaire de séduire ceux qui s'approchaient d'elle, par son esprit et sa beauté dans sa jeunesse ; plus tard par sa patience inaltérable, sa simplicité, sa douceur, ses vives lumières et sa parole enflammée. Personne ne parlait comme elle de Dieu et de son amour. Les religieuses étaient sous le charme, les religieux encore plus, et avec eux les courtisans, les prélats, les duchesses. C'est ainsi que, dès son enfance, elle se fi^ aimer de M°® de Montbazon et de la reine d'Angleterre, M"** de Longueville la distingua plus tard, la duchesse de Béthune fut son intime amie, elle vécut dans Tinti-

mité des trois filles de Colbert, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse la vénéraient comme une sainte, M"*® de Miramion la délivra, M"® de Maintenon l'aima, son esprit régna dans Saint-Cyr, et Fénelon iîit son disciple. Nous venons de nommer ce qu'il y avait de plus grand et de plus vertueux à Paris et à la cour.

Puis, quand vinrent les persécutions et les mauvais jours, Vincennes et la Bastille, ses amis, sûrs de sa foi et de sa vertu, lui restèrent fidèles; et Fénelon, plutôt que de Tabandonner, n'hésita point à affronter cette mémorable controverse qui devait tenir, pendant deux années entières, Rome, Versailles, la France et l'Europe en suspens. On est à se demander si l'histoire offre un autre exemple d'une si éclatante et si solennelle discussion. C'est de l'amour de Dieu qu'on dispute : quel sujet ! Et quels adversaires ! Au premier rang, Fénelon et Bossuet ; derrière eux, Leibnitz et Malebranche, avec Nicole, le P. Lami, Bourdaloue, La Bruyère et Fléchier; le roi, la cour, presque tous les évoques dans un camp ; tous les cœurs dans l'autre ; Rome prise pour juge et restant deux ans à décider; et pour finir, la gloire au vaincu.

En même temps que nous raconterons ces

choses, nous aurons à faire connaître ce qui se passait dans 1 ame de M"* Guyon, ses pensées, ses aspirations, ses douleurs, et cette mystérieuse sérénité qui lui faisait dire, au milieu des plus terribles épreuves : « Le ciel est-il plus paisible que moi? »

Le lecteur pourra voir par le récit des faits, plus clairement que par tous les discours, en quoi consiste l'état mystique. L'analyse que nous aurons a faire des doctrines achèvera de montrer ce que c'est . que le mysticisme. La discussion fera connaître quelle en est la grandeur, et aussi quel en est le danger.

Ce livre est donc à la fois une étude de philosophie religieuse et d'histoire. On y verra des choses fort édiflantes, avec d'autres qui le sont moins, et qu'il aura pourtant fallu dire. Car l'histoire n'est point un panégyrique, ni un pamphlet, ni un entretien complaisant ou frivole; c'est un témoignage et un enseignement. Nous ne chercherons que la vérité, et nous n'admettons pas qu'on la craigne : c'est l'erreur, en toutes choses, et le mensonge, qu'il faut redouter et haïr.

Il serait long d'indiquer ici toutes les sources 011 nous avons puisé : on les trouvera citées au

bas des pages. Disons seulement que l'analyse des doctrines et des discussions a été faite sur les écrits mêmes de M™® Guyon, de Molinos, de Fénelon et de Bossuet. C'est d'après les écrits les plus autorisés que nous avons énoncé, dans l'occasion, la docti*ine de l'Église. De savants théologiens ont bien voulu nous éclairer de leurs lumières aux endroits particulièrement délicats de ce travail. S'il y restait quelque chose à reprendre, la faute aurait été involontaire, et l'auteur sera toujours prêt à la reconnaître et à la réparer.

Pour les faits, c'est aux livres de M"** Guyon, aux nombreux mémoires, aux journaux du temps, et principalement aux correspondances que nous avons eu recours. Les archives départementales du Loiret, les manuscrits de la bibliothèque d'Orléans nous ont fourni quelques documents précieux. Nous en avons trouvé davantage dans les manuscrits et les livres rares de la Bibliothèque nationale, à l'Arsenal, et dans les collections du séminaire de Saint-Sulpice, si précieuses pour le sujet que nous avions à traiter.

Les matériaux rassemblés, il s'est agi de les mettre en œuvre et de leur donner la vie. Le

lecteur sera juge du succès. Quant à Tauteur, il n'a qu'un mot à dire : c'est qu'il a cherché à faire, sur un important et difficile sujet, un livre sérieux, dont la lecture ne fût pas trop fatigante ; il a cru, après de grands maîtres, que l'histoire est une œuvre d'art autant que d'érudition.

Page 1