‹ Madame GuyonChapitre 130 sur 156 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Leibniz intervient dans la discussion. — Importance qu'il attache à l'objet du débat. — Ses vues de conciliation. — Sa définition de l'amour. — Son idée hardie de consulter les dames. — Huet n'y veut pas entendre. — L'abbé Nicaise s'adresse à M"* de Scudéry. — Théorie du P. Lamy. — Sa distinction des secours et des motifs. — Malebranche et la Loi de l^amour. — L'antiquaire Morell. — Fléchier et ses Dialogues en vers sur le quiétisme. — La Bruyère et ses dialogues en prose. — Le Pater renversé. .— M»« de Grignan. — L'abbé Testu. — Le duc de Nevers. — Boileau.

Pendant que le débat théologique s'agitait en France entre les prélats, et k Rome dans le Saint-Oflice, les philosophes, s'emparaient de la question de Famour pur, pour la traiter k un point de vue général.

Leibniz n'était étranger k rien de ce qui se passait en Europe. C'est par Y Histoire des ouvrages des savants (1), de Basnage, qu'il eul connaissance du livre de Fénelon. « Je crois, dit-il, dans un écrit longtemps

(1) Cet ouvrage fait suite aux Nouvelles de la république des lettres^ de Bayle, et va de septembre 1687 à juin 1709.

dfSt MADAME GUTON.

égaré, et que M. Cousin retrouva, que le dessein de l*arcbevéque de Cambrai a été d*élever les âmes au véritable amour de Dieu, et k cette tranquillité qui en accompagne la jouissance, en détournant en même temps les illusions d'une fausse quiétude. S'il a bien exécuté son dessein, c'est ce que je ne saurais point encore dire. Cependant, je présume qu'il ne s'y sera point mal pris, et la relation de ce livre que j'ai lue dans VHistoire du Journal des Savants (l) me confirme dans cette pensée, car il me semble que tout ce que j'y ai lu pourrait élie interprété favorablement (2). »

ff J'ai reçu la lettre pastorale de M. de Noyon et la lettre de M. l'abbé de La Trappe au sujet du quiétisme, dit-il ailleurs : la première est savante et éloquente, et la seconde explique fort bien le fond de la chose, et ce qu'on doit reprendre dans la quiétude des faux mystiques. Cependant, il me semble que cela ne louche point M. de Cambrai (3). »

Leibniz attache k la question qui se débat la plus haute importance. « Je crois, dit-il, qu'il n'y a guère de matière qui mérite mieux d'être prêchée que le véritable amour de Dieu. » Mais il craint que la vérité n'ait à souffrir de la dispute, des passions et des exagérations qui s'y mêlent. Il regrette le bruit que l'on fait, au lieu de s'attacher a un examen tranquille et impartial de la doctrine. « Il me semble que rien ne sert plus a pro-

(1) C'est VHistoire des ouvrages des savants qu'U faut lire.

(2) Sentiment de M. de Leibniz sur le livre de M. de Cambrai et sur Tamour de Dieu désintéressé. (Cousin, Fragments phil.y 3* édit., t. II, p. 304 et suiv.)

(3) Lettre de Leibniz à Nicaise. Cette lettre accompagnait récrit mentionné ci-dessus.

pager le quiédsine que le bruit qu'on fiiit pour le supprimer.

Vidi ego jactatas, mota face, crescere flammas, Et vidij nullo concutiente, mori (1).

« Si on n'avait rien écrit contre le livre de M. de Cambrai, la chose en serait demeurée là, et l'empressement qu'on a de le réfuter réveille la curiosité d'une infinité de gens, qui ne se contiendront pas dans les bornes que M. de Cambrai leur a marquées, et qui donneront peut-être dans les fausses maximes qu'on réfute, dont ils n'auraient rien su sans les réfutations. Il en est de même des piétistes chez nous, qui font pour le moins autant de bruit en Allemagne que les quiétistes en France. Si on avait écouté les conseils de ceux qui voulaient qu'on n'écrivit point contre, il y a longtemps qu'on n'en aurait plus parlé (2). »

Ce calme qu'il eût fallu garder, le grand philosophe cherche à le rétablir : il jette une parole de conciliation au milieu de la dispute. Toute la difficulté, suivant lui, serait levée par une bonne définition de l'amour. Cette définition, il l'a donnée dans la préface de son Codex juris geniium. Cherchant la source de la justice, il dit : c LsT justice, dans le fond, n'est autre chose que la charité réglée par la sagesse ; la charité est une bienveillance universelle ; la bienveillance est une disposition ou inclination à aimer ; elle a le même rapport à l'amour

(1) c J*ai vu la flamme grandir quand on brandissait la torche; je Tai Tue s'éteindre quand personne ne Tagita plus. «(Ces vers sont d'Ovide, Amor, eleg.f ii, v. 11 et 12.)

(2) Lettre à Nictise.

que l'habitude k l'acte, et l'amour est cet acte ou état actif de l'ânie qui rums fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satis faction' d' autrui : amare est felicitate aUtrius delectari. »

Or, dans cette définition, les deux opinions se rencontrent et se concilient. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, il y a deux choses dans l'amour : le bonheur de la personne aimée et la satisfaction qu'on y trouve. Ces deux choses sont inséparables : ôter le plaisir, c'est détruire Tamour. On ne peut pas ne point jouir de la félicité de la personne aimée ; on ne peut pas ne point souffrir de sa douleur.

Hais ce qui est inséparable en soi peut se séparer par rinlentiou. Si c'est sa propre satisfaction que cherche directement et par dessus tout celui qui aime, son amour est intéressé. Si, négligeant son intérêt propre, on n'a en vue que le bonheur de la personne aimée, l'amour est désintéressé ; cVst I amour pur. La jouissance existe-elle dans Tamour pur ? Sans doute ; c'est inévitable. L'amour devient-il intéressé pour cela ? Non, car la jouissance est la conséquence; elle n'a pas été le motif de Tamour (1).

Leibniz cite, comme exemple, l'amour que Ton peut avoir poui* un tableau : « Celui qui trouve du plaisir k le contempler et qui trouverait de la douleur à le voir gâter, quand il appartiendrait même k un autre, laimerait, pour ainsi dire, d'un amour désintéressé, ce que ne ferait pas celui qui aurait seulement en vue de gagner

(1) V. sentiment de M. de Leibniz, et aussi lettre de Leibniz i Magliobecchi, juin 1698.

en le vendant, ou de s'attirer de Tapplaudissement en le faisant voir. » Cet exemple, assez mal adapté k ce qui précède, semble avoir amené Leibniz k modifier et a compléter sa définition de Tamour : « Aimer véritablement et d'une manière désintéressée n'est autre chose qu'être porté k trouver du plaisir dans les perfections ou dans la félicité de l'objet, et, par conséquent, de la douleur dans ce qui peut être contraire a ces perfections (1). »

Appliquée k l'amour de Dieu, cette notion nous conduit aux conclusions suivantes : aimons-nous Dieu pour ses bienfaits, nous l'aimons d'un amour intéressé. L'aimons-nous pour ses perfections, nous l'aimons d'un véritable amour. II est vrai que cet amour est inévitablement accompagné d'une jouissance ; mais cela ne l'empêche point d'être désintéressé, d'être le pur amour : le bonheur de Dieu, la perfection de Dieu sont voulus, sont aimés « pour eux-mêmes et non par la raison de quelques profits qu'ils nous portent (2). »

Leibniz, dans l'écrit retrouvé par M. Cousin, rappelle k l'abbé Nicaise un fait qu'il lui avait déjk signalé dans une lettre précédente. « 11 s'est élevé, dit-il, en Angleterre, une dispute assez semblable sur l'amour de Dieu, s'il doit être désintéressé, entre M. Serlock et M. Norris (5), le dernier voulant que ce ne soit pas un amour

(1) Lettre à Nicaise, 4/14 mai 1(598. Leibniz persista dans ses idées. (V. Eptstola ad Hanschium de philosophia plat^mica, 1707, éd. Dubens, t, II, p. 222 et seq.)

(2) Lettre de Leibniz à Nicaise, 16 juin 1()97.

(3) Habile théologien, auteur du Tableau de Vamour sans voile, de L'Idée du bonheur, de Théorie et lots de Vamour.

386 MADAME OUTON.

de désir, mais de bienveillance. On ajoute qn'one jeune demoiselle anglaise, de vingt ans, a admirablement bien écrit IMessus dans des «lettres adressées k M. Norris (1). j> Leibniz ne s'en étonne pas. « Rien, lyoute-t-îl, n'est plus de la juridiction des dames que les notions de Tamour ; et comme Tamour divin et Tamour humain ont une notion commune, les dames pourront fort bien approfondir cette pensée de la théologie* »

L'idée était hardie. Leibniz, qui envisageait la question non en théologien, mais en philosophe, la ramenait naturellement dans le champ de l'observation psychologique, et il est incontestable que les femmes ont leur mot k dire sur la philosophie du cœur ; mais cette pensée, qui aujourd'hui encore parait neuve devait sembler bien téméraire en France, au temps de Louis JOV. Aussi, le savant évéque d'Avranehes, k qui Tabbé Nieaise la communiqua, ne voulut-il pas la prendre au aérieuir il crut que Leibniz avait voulu se divertir. Des femmes juges en matière d'amour ! « C'est aux théologiens quil faut s'en rapporter, » dit-il (2).

Nieaise ne se rendit pas. Soit indépendance d'esprit, soit malice, soit peut-être Tune et l'autre k la fois, il tint à (aire une excursion en dehors de la théologie, et s'adressa a une femme célèbre, amie de Leibniz, et trèsversée dans les questions d'amour : N^* de Scudéry. Il lui demanda son sentiment sur l'amour de Dieu. M"* de Scudéry répondit qu'elle ne se mêlait point de ces choses, qu^elle s'en tenait aux commandements de Dieu,

(1) C'est Marie Astell. Sa correspondance avec Norris a eu deux éditions, en 16G6 et 170B.

(2) Lettre de Huet i Nieaise, 9S janvier 1096.

au Nouveau Testament^ et au Pat^ (1), C'était sagQ : M'"'' Guyon venait d'être mise k la Bastille ; ou voyait ce qu'il en coûte aux femmes pour s'occuper de Tamour de Dieu.

Les hommes n'étaient guère plus résolus, Leibuiz avait désiré que son écrit fût, par les soins de l'abbé Nicaise, inséré au Journai des Savants. « Mais comme le roi ne veut pas que l'on parle de ces matières, dit Nicaise, il n'est pas h propos d'en entretenir le public (2), » L'évéque d'Avranches n'y met pas moins de réserve : « Cette matière retentit si bautement et si souvent k nos oreilles, qu'il est malaisé de s'empêcher de la méditer. J'ai formé mes pensées, comme M. de Leibniz les siennes ; mais les personnes qui s'intéressent k cette dispute, et la passion avec laquelle elle est agitée, font que ces méditations demeurent méditations et ne pussent point aux discours ni aux écrits (5). »

Beaucoup, comme le savant évéque, regardaient, écoutaient, méditaient sans rien dire ; quelques-*uns livraient leurs réflexions au public, sans oser y attacher leurs noms ; d'autres consignaient leurs pensées dans d«s écrits destinés k ne paraître qu'après leur mort.

Le P. Lami, Bénédictin, fut plus hardi. Il avait, dans le troisième volume de son traité De la connaissance de soi-même (1697), fortement soutenu, contre Âbbadie, la cause de l'amour pur. Il la délendit plus vigoureusement encore dans les Éclaircissements qui accompagnent

(1) Lettre de Nicaise à Huet, 9 août 1696.

(2) Lettre de Nioaise à Huet, S6 juin IGQB.

(3) Huet à Nicaise, 19 août 1600.

son sixième volume, publié en 1698. Sa théorie ressemble beaucoup à celle de Leibniz ; elle n'en diffère véritablement que dans les termes. Toutes les difficultés, selon le P. Lami, disparaissent, si Ton veut bien (aire attention a la différence qu'il y a entre les secours ou les instruments d'un acte et son motif. Je suis plus persuadé que personne, dit-il, qu'on ne peut aimer quoi que ce soit, sans quelque sorte de douceur et d'agrément; en un mot, qu'il ne peut y avoir d'amour sans quelque plaisir. Or, il y a une grande différence entre ces deux choses. Le motif est en dehors de la volonté : il l'attire ; le secours s'attache pour ainsi dire à la volonté : il la pousse. Le motif est toujours plus ou moins distinctement aperçu, au lieu que souvent on ne s'aperçoit pas du secours : on aime sans songer au plaisir d'aimer. Enfin, le motif est ce pour quoi on fait quelque chose ; le secours, ce au moyen de quoi on agit.

Cela posé, il est facile au P. Lami de prouver que l'on peut aimer Dieu d'un amour désintéressé, c'est-àdire pour lui-même, pour ses perfections infinies et sans aucun égard à notre intérêt propre. Cet amour, du^'moment (ju il est possible, doit être pratiqué, comme étant évidemment plus parfait (1).

Le P. Lami, dans sou troisième volume, avait cité, eu faveur de Tamour pur, deux passages empruntés aux Conversations chrétiennes de Maie branche. Malebranche, craignant de se trouver ainsi enveloppé dans l'affaire du

(1) Lami, De la connaissance de soi-même, t. 111, 4« part., sect. u, c ha p. II, et t. VI, 2' Éclaircissement,

quiétisme, composa et publia, la même année 1697, son Traité de Vamour de Dieu, 11 formula ainsi la Loi de V amour:

Dieu, infiniment parfait, s'aime d'un amour infini. Comme les créatures participent inégalement à son être, à ses perfections, il les aime d'une manière inégale ; il aime chaque chose k proportion des perfections qu'elle renferme, et il aime tout par rapport à lui. Voilk l'ordre immuable, la règle inviolable des volontés divines, la loi éternelle. C'est, en même temps, la loi naturelle et nécessaire de toutes les intelligences. La loi de l'amour, dans les créatures, c'est la conformité k l'ordre, ou, ce qui revient au même, c'est la conformité a l'amour tel qu'il est en Dieu ; c'est d'aimer les choses 'a proportion qu'elles sont aimables, c'est-k-dire en raison de leurs perfections ; c'est d'aimer Dieu par dessus toutes choses, et d'aimer tout par rapport k Dieu.

Mais on ne peut aimer que ce qui plait. Si l'on aime l'ordre, c'est que la beauté de l'ordre plait ; si l'on aime les objets sensibles, c'est qu'on y trouve de la jouissance ; il est absolument impossible de rien vouloir, si rien ne nous touche ; il est impossible que l'àme soit ébranlée, si rien ne la frappe. Tous les hommes aiment le plaisir, pris en général ; tous veulent être heureux. C'est le motif unique qui les détermine k faire ce qu'ils font. Et il est si vrai que tous les hommes aiment le plaisir, que s'ils s'en privent quelquefois, c'est pour en avoir davantage, ou pour éviter son contraire, la douleur, ou enfin parce que l'inclination qu'ils ont pour la perfection de leur être s'y oppose. Supposez que l'amour de l'ordre ne les touche point, ne leur plaise

390 MADAME GUTOM.

point) ou les touche moins que le plaisir sensible qui les attire, ils se laisseront aller au plaisir.

Nous sommes ainsi faits. Le désir de la béatitude, voilà le fond, Tessence de Tamour; €>st cet amour propre qu'il est impossible de détruire et qui fait ftiire aux hommes tout ce qu ils font, soit en bien, soit en mal. n est donc impossible d'aimer Dieu autrement que par le motif de la béatitude. Cest trai pour les hommes, sur la terre ; c'est vrai pour les saints, dans le cieK Ils contemplent les perfections divines ; la beauté de ces perfections leur plaît, fait leur bonheur : voilà la cause qui leur fait aimer Dieu* « Otez aux saints Tamour du plaisir ou de la perception agréable, vous ôtec Famour de Dieu. »

Dire qu'on puisse aimer Dieu en lui-même et sans rapport à soi, c'est réduire la charité k un jugement spéculatif des perfections divines. Or, il y a dans la per^ ception que les saints ont de Dieu, dans le ciel, deux choses qu'il importe de distinguer. Cette perception est claire, et elle est agréable. En tant que claire, ils la connaissent, ils en jugent; en tant qu'agréable, ils l'aiment. C'est confondre tout que de prétendre que la perception, en tant que claire, d'un objet en lui-même et sans rapport k nous, soit le motif de notre amour, comme de prétendre qu'en tant qu'agréable elle le doive être de nos jugements.

Mais aimer Dieu de la sorte, en vue du bonheur présent ou de la béatitude espérée, est-ce se conformer k l'ordre immuable et éternel, est-ce aimer Dieu comme il faut, et comme il veut qu'on l'aime ? Oui, puisqu'on ce cas nous aimons Dieu comme notre souverain bien.

notre unique objet et notre an dernière ; puisque nous Taimons uniquement pour lui-même, pour jouir de lui et de lui seul. Quant k ce motif inévitable et intéressé de la béatitude, de qui vient*il? Ce n'est pas de nous; c'eit de Dieu, qui nous a faits ainsi. Donc aimer Dieu de la sorte, c'est Taimer selon Tordre, c'est laimer comme il veut que nous Taimions : c'est l'amour pur ; il ne faut rien chercher au^-delk.

Ni LeibniX) ni l6 P. Lami n'avaidnt contesté la jouissance qui l'attache h l'amour ; ils y avaient vu comme un stimulant qui nous porte d'instinct à aimer. Maiebranche en fait le motif, le fond même et comme l'essence de l'amour.

À une époque où la religion tenait une si grande place dans les études et les préoccupations des gens du monde, les théologiens et les philosophes de profession ne furent pas les seuls k s'occuper de l'amour de Dieu. Grands seigneurs, marquises, poètes, tout s'en mêlait, jusqu'aux antiquaires. « Dites-moi, écrivait à Nicaise, de sa retraite d'Arnstadt, le savant Morell, dites-moi, s'il vous plait, puisque l'amour du prochain doit être sans intérêt, voire contre l'intérêt et la raison, en ce que nous devons aimer nos ennemis et ceux qui nous haïssent, si c'est mal fait de dire que l'amour de Dieu doit être sans intérêt (1). » Cet argument est ingénieux ; les théologiens ne l'avaient pas trouvé.

Ce n'est pas en qualité de théologien, mais plutôt

(1) Lettre de MoreU à Tabbé Nicaise. — Cousin, Fragments phil., 3» édit., t. n, p. 3tl.

392 MADAME GUTON.

comme bel esprit, qu'un célèbre prédicateur aborde la question du quiétisme. Flécbier nous a laissé sur ce sujet quatre curieux dialogues en vers, qui furent discrètement communiqués de son vivant, et parurent en public pour la première fois, dans ses Œuvres mêlées^ en 1712.

Flavie a mené une vie mondaine, et peut-être un peu désordonnée ; mais la voilà convertie, et, dans sa ferveur naissante, elle demande à une dévote, à une quiétiste, Clarice, ce qu'il faut faire pour recouvrer sa première innocence. Est-ce à la haire, k la discipline, aux jeûnes, aux macérations qu'il fout avoir recours ? Non, dit Clarice, Dieu ne demande pas tout cela.

n n*ôte pas aux siens la paix ni les plaisirs. Et tous ses serviteurs ne sont pas des martyrs.

Oh ! non. Laissez donc Ik les mortifications, et tous les instruments de pénitence.

L'oraison, Toraison, madame, et c*est assez.

Puis elle l'engage k se défaire des vieilles dévotions et des vieilles formules, k ne plus former ni demandes ni désirs, k se tenir, k Tégard du salut éternel, dans une complète indifférence; k ne s'attacher point aux personnes divines, ni aux mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; mais k s'élever, d'un sublime élan, jusqu'k l'essence de Dieu même. Flavie n'y comprend rien ; l'objet de sa piété, de son amour, c'est Jésus-Christ, dont elle se plaît k méditer sans cesse la vie et la mort :

Je Tadmire au Thabor; je le pleure au Calvaire.

CLARICE

Madame, encore un coup, c*est Toraison vulgaire.

Telle n'est point l'oraison du contemplatif. Il néglige ces pieuses, mais banales considérations, où s'arrête le commun des hommes.,

S*élève comme un aigle, et d'un vol généreux, Va fixer au soleil son regard amoureux.

FLAVIE

J*honore mon Sauveur.

CLARICE

Nous rhonorons aussi.

FLAVIE

J'aime à lui consacrer un amour pur et tendre.

CLARICE

Ne pas monter à Dieu, madame, c'est descendre.

Après le dogme, la morale. Clarice vient de faire une pompeuse description de Tétat mystique. Flavie lui demande :

Mais enfin, pour jouir de cet unique bien, Que faut-il que je pense ou que je fasse?

CLARICE

Rien.

On demem'e immobile et mort en sa présence. Madame, et tout cela se fait sans qu'on y pense.

FLAVIE

Le ciel, où vous tenez votre esprit attaché, Vous donne ses faveurs, madame, à bon marché.

Clarice explique alors toute la théorie du quiétisme, Toraison passive, Tacte ëmiuent et continu, la distinction qu'il faut faire entre la partie supérieure et la partie inférieure de l'âme,

Qui, jouissant au ciel de soUdes plaisirs, Laisse vivre le corps au gré de ses désirs.

FLÀVll.

Ah ! vous me donnez là une belle ouverture, Pour accorder la grâce avecque la nature. Quel secret de morale et de dévotion I Quoi 1 si quelque indiscrète et foUe pastion Allumait dans mon âme une secrète flamme ?...

CLARICE

C*est la faute du corps, non pas celle de Tâme.

FLAVIE

Je pourrai donc pécher, madame, innocemment I

Cette refîgion paraîtra bien commode,

Et, croyez-moi, bientôt vous serez à la mode.

L'entretien continue ; la dévote cherche k tout expliquer, k tout adoucir, et Flavie, n'y comprenant plus rien, flnit par lui lancer ces jolis vers, où il y a autant de bon sens que d'esprit et de malice. C'est, dit-elle, par* lant de Dieu :

C'est à sa sainte loi qu*il veut que je m*applique; Il ne m*a point laissé d'évangile mystique. Je vous Tai dit, madame, et je vous le redits, Je ne veux occuper qu*un coin du paradis. Parmi les petits saints inconnus dans l'histoire, Et là, vous voir bâiller au sommet de la gloire.

Cet écrit de Fléchier, qui a près de treize cents vers, est, comme on le peut voir, une agréable réfutation du

quiétisme de Molinos. Composé au fort de la lutte qui s'était engagée entre Fénelon et Bossuet, il ne s'attaque ni k Tun ni k l'autre ; Fléchier s'en remet au jugement du Pape ; mais il ne manque pas de s^apercèTôir que bien des motifs humains se mêlaient au zèle ardent des évéques :

L'un suit son intérêt, Tautre sa fantaisie, L*un son ambition, Tautre sa jalousie.

Pendant que Fléchier réfutait le quiétisme en vers, La Bruyère traitait le sujet en prose. Il nous a laissé sept dialogues, qui furent publiés p&k* fillies Dupiu (1).

Nous sommes introduits dans le cabinet d'un directeur quiétiste. Une bien chère pénitente vient le visiter.

LE DIRECnUK.

Ah I madame! queUe consolation pour moi de vous voir ai:ûourd*huiI Je songeais à vous, lorsqu'on vous a annoncée. Je oommençais tout «le bon à être fort inquiet de votre santé, qui m*e8t très-chère, comme Vous saYM. n y a dans ma ohambré un biUei tout éôHt, ^e j^àlUls (sntDyef ce matin chez vous par le petit saintp pour appt^ndre de ym nouveUei»

LA PËNITtNttf.

U ne Yous en aurait pas apporté de bonnes, ttiôli pèi%; Oti hé t>eut être plus languissante que je ne l*ai été ees joursHÛ.

Vous m^ftfOigeK, madame; mais letez hh péti vos tàiÔtÈ, (ittS je vous voie mieui. Commentl voni avez le meilleur visage du monde, TceU fort sain, un teint firais, et votre embonpoint ordinaire (2).

(1) Dialogues poêthumes du sieur de La Éruyère sur le quiétisme, Paris, lOUO. Lé livre Contiéni kiduf dialogues; leé deui deMlSi) oht été ajoutés par l'éditeur.

(2) La Bruyère ne fût jamais partisan de la direction. (V. Caractères^ châp. itt, JOeé femmes,}

LA. PÉNITENTE

Trouvez-vous, mon père?

Puis elle se plaÎDt un peu de sa belle-mère, beaucoup de son mari ; d'elle-même, point. 11 est vrai qu'elle a manqué la messe un dimanche, mais...

LE DIRECTEUR

Vous aviez vos raisons?

LA PÉNITENTE

Et de pressantes, mon père. J*étais ce jour-là exposée à entendre la messe sans goût, sans attrait, sans la moindre motion divine... ce qui m'aurait fort éloignée de Dieu.

LE DIRECTEUR

Hélas! oui, ma chère dame; et vous êtes, au contraire, une âme bien chérie de Dieu d'avoir, comme on dit, manqué la messe ce dimanche-là, dans l'état où vous étiez.

La doctrine des quiétistes se trouve ainsi mise en scène et exposée d'un bout k Tautre. L'auteur, pour justifier son texte, a soin de mettre en notes des passages significatifs empruntés au P. La Combe, à Malaval, à M*"" Guyon, à Molinos.

Or, la dévote se trouve avoir un beau-frère, qui est docteur de Sorbonne. II la questionne, s'entretient avec elle, s'efforce de l'éclairer et de la ramener au bon sens : il eût eu plutôt fait de convaincre un vieux juif. Car le bon sens, la raison, le beau-frère, étaient pour la dévote des instruments du diable ; croyant être damnée si elle cessait d'être folle, elle résistait k la vérité comme à la tentation, et courait raconter à son directeur tous les assauts dont elle avait su se défendre. Un jour, le

docteur de Sorbonne s'avisa de lui demander ce qu'elle pensait d'un homme qui, après s'y être bien disposé, communie.

LA PÉNITENTE

Je n'hésitai point : Il fait, mon frère, la plus grande chose qu*il y ait dans la religion, après Toraison de simple regard. — Vous êtes foUe, me dit mon mari, qui était présent. Je ne lui répondis pas un mot, de peur de lui en trop dire; car U est vrai que j'ai une antipathie pour cet homme-là, qui ne me permet pas de me modérer sur son chapitre.

LE DIRECTEUR

Mais, ma fille, U ne faut haïr personne, pas même son mari.

LA PÉNITENTE

Je le hais en Jésus-Chrbt, mon père.

LE DIRECTEUR

Continuez, ma fiUe, etc.

Au septième dialogue, se trouve exposée par le directeur la fameuse théorie des noces spirituelles ; et la jeune pénitente, toute scandalisée, ne peut se contenir : « Ah! mon père, quel discours, devant une femme de mon âge ! » Un peu plus loin : « Permettez-moi de sortir, ou de me boucher les oreilles. »

Le docteur de Sorbonne assiste aux derniers entretiens. Il pousse, il presse le directeur quiétiste, et lui arrache tant d'absurdités et d'horreurs, que sa bellesœur ouvre enfin les yeux, et se désabuse. C'est ainsi que le docteur vient k bout de faire entendre raison k une dévote, et le livre se ferme sur cette victoire, la plus belle, peut-être, qu'un théologien ait k remporter.

Ainsi, la discussion prenait tous les tons, toutes les formes. On faisait des lettres pastorales, des disser-

3Q8 MADAME OUTON.

talions, des vers, de la proae, dea parodiea, des pamphlets, ^comme celui qui t<Hiiba dans lea mains de Leibniz.

« J'ai vu, écrit-il k Niçoise (1), un dialogue intitulé : Les adieuoç de Nicodème^ solliciteur m cour de Rame, par Jf""" Guy on et son cpmpèr« Bomefoy (3)i où les choses me paraissent outrées et traitées peu délicatement. » Le langage en est, en effet, vulgaire ; mais les

choses ne sont pas plus outrées dans cet écrit que dans ceux de La Bruyère et de Fléchier. Voici les paroles que Fauteur met dans la bouche de Nicodème, au sujet du Pater : € Nous nous gardons bien de dire une prière comme celle-là... Cela était bon du temps des apôtres, qui avaient si envie d'aller en paradis, qu'on n'a jamais rien vu de pareil. C'est pourquoi Jésus-Christ fit cette prière pour les contenter. Mais, pour nous autres quiétiates, nous ne ressemblons point k ceux qui servent Dieu k cause de son paradis ; nous voulons aller en enfer, pour l'amour de lui. »

De Ik, sans doute, cette parodie du Pater ^ k laquelle on donna pour titre : Le Pater renversé ou Pater des quiétistes. Il y a une strophe sur chacune des demandes de YOrai$on dominicale :

Ditnitte nobis d^ita nostra.

Si vous pardonnez mon péché Comme je pardonne à mon frèrei

(1) 23 décembre 1G98. Cousin, Fragm., 3* édit., t. Il, p. 325.

(2) Voici le vrai titre : Les adieum de Nieodème, êolliciteur en cour de Rome pour Madame de Guyon à son compère Bonnefoy, S« 1., 1696- Plaquette d'une rareté extrême. Bibl. nat., L^*, 587. — Cet écrit fvf' d'abord attribué i Le Noble ; mais dans la seconde édition (1609), Tau-

Tant mieux, je n'en suis pas fâché ; Mais si, pour moi plein de colère, Vous me réprouyei à jamais.

Vous le voules, je m*y soumets (1).

On répondit par le Pater des meldistes :

Le péché ne m'çst point fatal Sans la peine qui m'en arrive i Si du bonheur il ne me prive, C'est un bien et non point un mal ; Car le plaisir qu'il peut donner Est Tunique raison d'aimer (S),

Pendant que les uns maniaient ainsi Tironie, d'autres tenaient un langage plus austère. Telle fut M'"'' de Grignan, dans un petit écrit sur le Système de rarchevêque de Cambrai. Cette pièce est ordinairement imprimée k la suite des œuvres complètes de sa mère (3). L'abbé Testu publia, en 1697, une lettre pour conseiller â tout le monde, et surtout aux religieuses, de ne point lire les livres mystiques ; et une autre, pour donner des conseils h ceux qui n'auraient pas eu la sagesse de s'en abstenir (4).

Mais un des plus ardents fut le duc de Nevers. Il avait osé se prononcer ouvertement pour Fénelon et le pur amour; et c'est k lui, sans aucun doute, qu'il feut attri-

tenr dit en tète du deuxième dialogue : c J'avertis que je suis une simple femme, qui ne briUe ni par la qualité, ni par la Jepnease, ni par la beauté. »

(1) RecueU de pièces, tant en prose qu*en vers, etc. (Bibl. nat.) D, œi8.)

(2) Manusc. de Saint-Sulpice, Recueil sur le quiétisme, n« 49.

(3) Dans la coUection des grands écrivains de la France, Œuvres de Sévigné^ t. XI, 2* part.

(4) Mercure galant ^ octobre 1697.

buer une pièce de vers que nous avons trouvée aui manuscrits de la Bibliothèque nationale (1), sous ce titre : Vers de M. le D. de N. à M. FA. de C.

Le poète y met sous la protection des anges et des saints mystiques la doctrine de Fénelon : Faites voir, leur dit-il,

Faites voir dans le ciel le rang que vous tenez; Contre le pur amour si recelé raisonne, Des rayons de la gloire éclairez la Sorbonne.

Un autre lui répond, dans une pièce de quatre cents vers adressée a Bossuet, selon toute apparence, car c'est dans les papiers de Bossuet qu'elle a été recueillie. Fénelon y est vivement attaqué.

Pourquoi de son amour vouloir tant présumer, Croire qu^on est le seul qui sache bien aimer. Vouloir être plus saint, plus parfait qu'à la Trappe, Plus catholique, enfin, plus chrétien que le Pape (2)?

(y est au milieu de tous ces. débats que Boileau fit paraître son épitre a Renaudot sur Y Amour de Dieu, 1698.

Bossuet et ses partisans soutenaient que Pintérét propre est inséparable de Tamour ; les mystiques aspiraient k Tamour sans intérêt ; d'autres théologiens pensaient que Ton peut se contenter de l'intérêt sans amour. Le désir du ciel, la crainte de l'enfer suffisent, suivant eux, à la justification du pécheur dans le sacrement de pénitence, sans aucun amour de Dieu. M*"*" de Sévigné, dans sa lettre du 15 janvier 1690, raconte a sa fille rincident qui amena Boileau à composer son épitre.

(i) Fonds fr., no 12844.

(2) Bibl. nat., manusc. de Bossuet, t. XXXIV.

CHAP. XV. - PHILOSOPHES ET BEAUX ESPRITS. 40i

« A propos d^ Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un diner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouvrages anciens et des modernes. Despréaux soutint les anciens, k la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les anciens et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était attaché 'a Despréaux et k Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre, si distingué dans

son esprit. Corbinelli lui dit : « Monsieur, je vous con- « jure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous « l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le Jésuite reprend et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux, avec un air dédaigneux, avec un cotai riso amaro. Despréaux lui dit: « Mon père, ne me pressez point. » Le Père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et le serrant bien fort, lui dit : « Mon père, vous le voyulez ; « eh bien, c'est Pascal, morbleu ! — Pascal, dit le père « tout rouge, tout étonné, Pascal est beau, autant que « le faux peut l'être. — Le faux, dit Despréaux, le faux ! « Sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable ; on vient « de le traduire en trois langues. » Le pèi^e répond: « Il « n'en est pas plus vrai. » Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou : « Quoi, mon père, direz-vous qu'un des c vôtres n'ait pas fait imprimer, dans un de ses livres, c qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Osez-vous « dire que cela est faux? — Monsieur, dit le père en « fureur, il faut distinguer. — Distinguer! dit Despréaux,

40» MADAMR 6UT0N.

« distinguer; morbleu! distinguer, distingua si nous « sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et, prenant Corbînelli par le bras, il s'enfuit au bout de la chambre ; puis, revenant, courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, et s'en alla rejoindre la compagnie, qui était demeurée dans la salle où Ton maoge. »

Cette dispute donna k Boileau l'idée de son épitre. On ne manqua pas de dire au P. La Chaise qu'elle était faite contre les jésuites. Boileau s'en défendit et fil remarquer au P. La Chaise c que ce serait une chose étrange, si soutenir qu'il faut aimer Dieu s'appelait écrire contre les Jésuites (1). » Le bon père comprit; il trouva l'épitre fort belle, et voulut qu'elle fût donnée au public. Ce fut aussi l'avis de Bossuet et de l'archevêque de Paris ; ils soutenaient que les dissertations théoiogiques, et tous les sermons du monde, ne sauraient produire autant d'effet (2).

Le P. Bouhours, k quelque temps dç là, félicitait Antoine, le jardinier de Boileau, sur ce que son maître lui avait adressé une épitre : « N'est-ce pas vrai, maître Antoine, lui dit-il d'un air moqueur, que vous faites plus de cas de cette pièce que de toutes les autres de voire maître? — Nenni-dà, mon père, répondit Antoine, m'est avis que c'est Y Amour de Dieu qui est la meilleure (5). *

Le mot était piquant, dit k un jésuite, par un jardinier.

(1) Lettre de Boileau à Racine, mercredi 1698.

(2) Lettre de VieiUart à M. de Préfontaine, 17 novembre 1696.

(3) Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, p. 511.

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