LES ATTAQUES PERSONNELLES ET LES COUPS D'AUTORITÉ
Nouveaux desseins des adversaires de Fénelon. — Perquisitiuns dans la cellule du P. 1^ Combe — Lettre du P. La Combe à Tévéque de Tarbes. — La Combe à Vincennes. — Sa lettre à M"»» Guyon. — Mmt Guyon à la Bastille. — Les amis de Fénelon chasbés de la cour. — Noble conduite de Tarchevéque de Paris. — Nouveaux interrogatoires. — Leur inutilité. — Silence imposé à Farchevéque de Cambrai. — Insinuations calomnieuses répandues à Rome contre Fénelon.
Bossuet avait promis k M'"'' de Maintenon, au roi, aux évêques, k la cour, une condamnation immanquable et prompte. Or, la condamnation se faisait attendre, et Ton n'était paà sûr de Toblenir. « Le Pape, écrivait k son oncle Tabbé Bossuet (1), a dit, ces jours passés, que Tafiaire n'était pas si claire. » « Je crains tout, et avec raison, disait-il un autre jour (2) ; vous ne sauriez trop dépécher ce que vous avez k faire contre M. de Cambrai ; autrement, ce sera après la mort le médecin. »
Que restait-il donc k faire, dans une question de
(1) !•' avril 1698.
(^ 27 mai.
doctrine soumise au Saint-Siège, et d'ailleurs si longuement débattue, avec tant d'ardeur, d'éloquence et de génie ? Il restait les mauvais moyens ; il restait k frapper son adversaire dans ses parents, dans ses amis et dans sa personne, pour faire peur k ceux qui pourraient avoir encore envie de le défendre ou de Tadmirer ; il restait k répandre des nuages sur les sentiments et sur les mœurs du plus vertueux des évéques de France ; k étouffer sa voix, k renchainer pour le vaincre ; il restait k intimider Rome et k lui faire honte, en lui montrant rhorreur que Ton avait chez nous de cette doctrine qu'elle hésitait k flétrir, et k taire adresser au Pape, pour triompher de ses scrupules, des lettres dures et menaçantes, par un prince impérieux, devant qui il semblait que tout dût ployer.
Les convictions ardentes de Bossuet, la passion qui s'y mêla, suifisent k expliquer sa conduite ; rien n'est capable de la justifier. « C'est la cause de Dieu, écrit-il, et je n'ai en vue que la vérité (1). » Voilk comme on compromet la cause de Dieu, pouvons-nous répondre ; ce n'est pas ainsi qu'on la sert. Mais que dire de cet indigne abbé Bossuet, qui aiguillonne le grand évéque; qui le précipite sur la pente où il eût fallu l'arrêter, et s'emploie, avec un zèle si suspect et si condamnable, k noircir, auprès du Saint-Oflice, la vie si pure de Fénelon ?
Depuis quelque temps déjà, toutes les dispositions étaient prises pour la nouvelle campagne que l'on allait entreprendre contre l'archevêque de Cambrai. Le plan
(1) Lettre à son neveu, 26 août 1679*
adopté fut de le perdre par M"* Guyon, et de perdre M"* Guyon par le P. La Combe (1).
Le P. La /Combe était toujours \k Lourdes. La persécution, la réclusion, Taffreux régime des prisons d'alors, avaient usé le corps et Fâme de cet enfant des montagnes, habitué au mouvement, au grand air, à la vie active et k la liberté. « Le corps est épuisé et languissant, écrivait-il à M"* Guyon, trois ans déjà avant Tépoque où nous sommes ; toute facilité de lire et d'écrire m'est ôtée, et mon étourdissement augmente de jour en jour. Je n'attends que la mort, et elle ne vient point (2). » Le pauvre Bamabite semblait donc oublié de la mort et des hommes, quand tout k coup, au commencement de l'année 1698, on vint faire une perquisition dans sa cellule, saisir ses papiers, le soumettre k de nouveaux interrogatoires, et ajouter aux rigueul's de sa captivité. Qu'était-il résulté de la procédure? Rien. Les pièces en sont aujourd'hui perdues ; mais le cardinal de Bausset, qui les vit, affirma positivement au consciencieux abbé Gosselin qu'elles ne contenaient rien de compromettant, ni pour M'"' Guyon, ni pour le P. La Combe (3). La preuve, du reste, que l'enquête ne révéla rien, c'est qu'on ne s'en prévalut pas, dans une affaire où tous les arguments furent ramassés, sans choix, comme sans délicatesse.
(1) Lettre de Bossnet i son neveu du 3 mtrs et du 18 tTril 1696. — Lettre de Tabbé Bossuet du i«r et do 16 avril 1696. — Là Blbtterib, Lettres à un ami au sujet de la relation du quiétisme, 1733, 3* lettre, 15,48.
(2) Lettre de M"« Guyon, 12 mai 1665.
(S) V. Gosselin, dans les additions i VHistoire de Fénelan par le cardinal de Bausset.
Mais on produisit, quelque temps après, une lettre signée du P. La Combe, adressée k ré?éque de Tarbes et datée de Lourdes, ce 9 janvier de Tan 1698 (1). On y lit ces étonnantes paroles : « Pour ce qui regarde mes mœurs, j'avoue, k ma confusion, que j'ai très-mal &it de m'ingérer k donner ici quelques avis spirituels, quoiqu'k peu de personnes, mais aussi k quelques-unes de Tautre sexe. » Et plus loin : c J'ai dit que de bonnes et saintes âmes sont quelquefois livrées k des peines d'impuretés.... » Plus loin encore : « Je suis tombé dans des excès et des misères de la nature de ceux dont j'ai parlé ci-dessus : je l'avoue, avec repentance et avec larmes. »
Gomment un homme qu'on tient en prison depuis onze ans, qu'on étudfe et qu'on tourmente, sans pouvoir le convaincre, vient-il tout k coup, k la suite d'un dernier et inutile 'effort, se livrer ainsi lui-même et avouer qu'il a connu, pir expérience, toutes les abominations de Molinos? Le P. La Combe, dont nous avons vu que Fesprit allait s'affaiblissant depuis plusieurs années, avait-il déjk, k la suite de traitements rigoureux, tout a fait perdu la tète ? N'avait-on pas, par des promesses ou des menaces, arraché ces prétendus aveux k sa faiblesse, comme Bossuet avait voulu jadis faire avouer a M*"* Guyon qu'elle ne croyait pas au Verbe incarné? Ou bien cette pièce n'aurait-elle pas été, comme tant d'autres, supposée par quelque agent subalterne, trop empressé k livrer a de grands personnages les secrets qu'ils désiraient découvrir? Quoi qu'il en soit, ce qui nous reste k dire va suffisamment mon-
(1) Œuvres complètes de Bossuet, 1865, t XXIX, p. 3¥k
trer quel cas il faut faire de cette lettre, si contraire h tout ce qu'on avait su jusqu'alors, et écrite, au moment opportun, dans le secret et les ténèbres d*une prison d'État.
Le 3 mars, Bossuet écrit k son neveu : c On verra bientôt quelque chose de nouveau : c'est un mémoire du P. de La Combe, où il avoue ses illusions impures. On justifiera la liaison de M*"* Guyon avec ce père, qui était son directeur, et celle de M. de Cambrai avec ce même P. de La Combe. M. de Paris envoie au P. Rollet cette déclaration du P. La Combe, qui fait horreur. »
ff On serait bien k plaindre, remarque Tabbé de La Bletterie, si Ton était responsable de la probité de son directeur. Innocent XI s'était mis, k ce qu'on prétend, sous la direction de Molinos. Sainte Thérèse a été quelque temps entre les mains d'un directeur corrompu. On pourrait citer des exemples plus modernes (1). » Les aveux, quels qu'ils fussent, obtenus du P. La Combe,ne pouvaient donc suffire k accabler M'^ Guyon : il fallait des iàits positifs. On les aura.
Le P. de La Combe fut transféré du château de Lourdes k Vincennes. A peine y fut-il arrivé, qu'on lui fit écrire k M"® Guyon la lettre suivante :
t Ce 25 avril de Fan 1698.
« Au seul Dieu honneur et glaire.
c C'est devant Dieu, madame, que je reconnais sincèrement qu'il y a eu de l'illusion, de l'erreur et du
(1) Lettres à un ami, 2« lettre, p- 34.
péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous... Confessons, vous et moi, humblement nos péchés k la face du ciel et de la terre ; ne rougissons que de les avoir commis, et non de les avouer. Ce que je vous déclare ici vient de ma pure franchise et liberté ; et je prie Dieu de vous inspirer les mêmes sentiments qu'il me semble recevoir de sa > grâce.
« Signé : François La Combe,
t Relif^enx Baniabite. »
« Il n'est pas possible, dit Dupuy (1), que ce père eût pu lui écrire une pareille lettre, <elle en ayant plusieurs de lui, en original, qui font voir Tidée qu'il avait de sa vertu. »
Le 14 mai, Tarchevéque de Paris et M. de La Cbétardie, curé de Saint-Sulpice, se rendirent k Vaugirard. Ou bien, comme le remarque Dupuy, ils étaient les premiers trompés ; ou bien ils voulaient voir Teffet que produirait, dans une première surprise, Técrit qu'ils avaient dans les mains. Ils lurent k M>b* Guyon la lettre du P. La Combe. « Elle en fut si peu effrayée qu'elle répondit sans chaleur qu'il fallait, si la lettre était du P. La Combe, qu'il fût devenu fou (2). » Il Tétait, en effet. M"*® Guyon demanda k examiner la lettre ; on refusa de la mettre entre ses mains ; elle demanda 'a être mise en présence du P. La Combe ; on ne voulut pas: On ne le voudra jamais.
(1) Lettre au marquis de Féuelon, 8 février 1733. ^
(2) Lettre du 8 février 1733. — Cf. lettre de M"« Guyon à BeauTUlier, 16 mai 1698. — Lettre de Dupuy au marquis de FéneloD, 4 mars 1733. — BaÙsset, Histoire de FéneUm, liv. ui, chap. L. — La Bletterie, Lettres à un ami, 3* lettre, p. 50.
Mais, comme le remarque l'abbé de La Bletterie, « la passion fait arme de tout, et souvent trophée de ce qui devrait Thumilier. » Les deux lettres du P. La Combe furent envoyées à Rome, traduites en italien et présentées au Pape par Tabbé Bossuet(l). Chose digne de remarque, Bossuet travaillait alors ^ sa Relation du quiétisme (2), qui devait, dans sa pensée, porter le dernier coup k M>B* Guyon et à Tarchevéque de Cambrai. Il y amasse sans discrétion, sans scrupule et sans pitié, tout ce qu'il croit pouvoir nuire ; il prend ses armes partout, jusque dans les confidences de Fintimité, jusque dans les écrits ingénument confiés k son honneur et k sa probité d'évéque ; il ne trouve rien d'accablant comme les lettres attribuées au P. La Combe, ni rien qui en approche; mais ces lettres, qu'il fait passer au Pape, en France il n'ose pas s'en servir.
C'était le cas, pourtant, avec des charges aussi terribles, d'aller droit au but, de faire des confrontations et des enquêtes, de confondre M*"' Guyon, k la face du ciel et de la terre, et d'en finir. Mais on ne se faisait point illusion sur la valeur de ces prétendus témoignages ; on ne voulait pas du grand jour : k la vérité, qui eût compromis la bonne cause j on préféra les doutes, les rumeurs mensongères, les violences mêmes, qui pouvaient la servir. M*"** Guyon fut donc tirée de Vaugirard et jetée k la Bastille, pour que le public, la voyant punie, la crût coupable (3). On résolut de frapper en même temps
(1) Lettre de Fabbé Bossuet, 10 juin 1696.
(2) C*est le 31 mai que Timpression en fût achevée. V. Tédition originale.
(3) Voici le procès-verbal de son entrée i la Bastille, tel qa*il ftit
4i0 MADAME 6UT0N.
Fénelon et tous ses amis, et de les chasser de la cour, afin d'imposer, par ce coap d'éclat, k TopinioD de TEarope entière, et de donner une solennelle leçon k ces théologiens de Rome, qui ne pouvaient pas s*entendre à trouver des horreurs dans le livre de rarchevéqae de Cambrai.
C'est le 31 mai 1698 (1) que Tordre fut donné d'enfermer M">« Guyon k la Bastille. Le surlendemain, le roi était \k Tabbé de Beaumont et k Tabbé de Longeron le titre de sous-précepteurs des enfants de France. Le premier était neveu de Fénelon ; l'autre, son plus intime ami. Dupuy et de Léchelles, qui faisaient les fonctions de sous-gouverneurs, reçurent en même temps Tordre de quitter la cour. « On punit aussi sévèrement, dit le cardinal de Bausset, les hommes estimables qui avaient changé en vertus les vices du duc de Bourgogne, que s'ils lui avaient donné des vices et étouffé des vertus (2). » « Le bon père, écrit M"* de Maintenon k Tarche-
dressé par du Junca, lieutenant du roi. Nous respectons Torthographe de M. du Junca :
« Du mercredy 4"« de juin, à dix heures du matin, Desgrais amena ysi par ordre du roy, expédié par Monseigneur de Pontcharkrain, une prisonnière, Madame Guyon, sans auqune fille avec elle, Taiaat amenée d'une communauté des environs de Paris, laqueUe je rescn et misae sole dans la segonde chambre de la tour du Trésor. Degrais luy aiant fait porter deux charetées de mubles.
c Du dimanche au soir, 8« du présent mois, je donne une ftimme de chambre à Madame Guyon, par laprobasinn de Monseigneur Tarchevéque de Paris, en aient rescuVhordre de la cour, t (Estât des personnes qui sont envoiées par Tordre du roy à la Bastille. Manusc. de la bibl. de TArsenal, n» 5133.)
(t) Lettre de Pontchartrain à Tarchevéque de Paris, 31 mai i69B. (Àrch. nat.).
(2) Histoire de Fénelon^ liv. m, chap . Li.
véqae, a loué ce qa'on vient de faire dans la maison du duc de Bourgogne. Il a donné sur M»^ Guyon ; enfin, il a parlé en courtisan, ou si vous aimez mieux en Jésuite, sauf à soutenir le livre k Rome (1). »
Restaient les ducs de Beauvillier et de Ghevreuse. C'étaient les amis dévoués et toujours fidèles de Tarchevéque de Cambrai. C'était eux qu'il importait surtout d'atteindre : il n'y avait rien d'égal k l'effet que devait produire le coup qui les allait frapper. Les courtisans, pressentant l'orage, se tinrent k l'écart. Les deux duchesses, accoutumées depuis longtemps k voir l'élite des dames de la cour se rassembler et se presser autour d'elles, furent esseulées^ dit Saint-Simon, durant le séjour que le roi fit k Marly dans les premiers jours de juin. Personne ne les approcha ; celles que le hasard amenait auprès d'elles semblaient sur les épines et se hâtaient de disparaître. Leurs maris, naguère encore plus environnés qu'elles, éprouvèrent encore plus d'abandon, et ne s'en émurent pas davantage. C'est dans cette noble famille que semblait s'être retiré tout ce qui restait d'honneur et de dignité k la cour.
Le roi, si juste appréciateur du mérite, quand on ne l'aveuglait pas, avait mis dans les deux beaux-frères sa confiance et son affection ; aussi fallait-il an grand effort et tout le crédit de M"^ de Maintenon pour les ébranler. On la prit par la conscience et par le cœur. M"' d'Anbigné, sa nièce, venait d'épouser (2) le comte d'Ayen,
(1) Lettre de M"» de Maintenon à M. de NoaUles, 5 juillet 1686. U Baumelle a fait erreur en datant cette lettre de 1697.
(2) l«r avril 1698.
fils du duc de Noailles et neveu de rarchevéque de Paris. Les Noailles étaient tout pour elle ; ils avaient k ses yeux « le grand mérite de la nouveauté, auquel elle ne résista jamais (1). » Or, le duc de Noailles brûlait de renverser Beauviilier : la charge de gouverneur des enfants de France, celle de chef du conseil des finances, celle de ministre d'État, il lui fallait tout. En même temps, révéque de Chartres, poussé par Bossnet, représentait à M'"'' de Main tenon Tobligation où elle était de sacrifier impitoyablement, pour la bonne cause, les ducs de Beauvilllier et de Chevreuse. Quelle femme pieuse pourrait résister k la double tentation d^éloigner d'elle un ancien ami, dont la vue lui est devenue pénible, et de faire en même temps la fortune de sa famille, quand on lui a fait voir que sa conscience y est intéressée, et que c'est une œuvre agréable à Dieu?
M"^* de Maintenon représenta donc au roi qu'il était obligé, en conscience, de se séparer des ducs. On ne pouvait, en effet, s'empêcher de dire k Rome que, si Sa Majesté était décidément attachée, comme on le prétendait, a la cause des trois évêques, on ne la verrait pas garder dans ses conseils, et moins encore auprès des petits-fils de France, les amis, les protecteurs déclarés du quiétisme et de l'archevêque de Cambrai. Lk était la cause et l'explication naturelle de l'embarras où semblaient être le Pape, les cardinaux et les consulteurs : le roi en répondait devant Dieu. En même temps, elle présentait le duc de Noailles pour recueillir, dans toutes les charges, la succession de Beauviilier. L'orage
(1) Saint-Simon.
grondait ; les envieux levèrent la tête ; les ambitieux étaient là, prêts à tomber sur les dépouilles : chacun polissait à la roue^ pour employer le mot de Saint- Simon.
Ainsi obsédé, pressé de toutes parts, par M'"'' de Maintenon, par les courtisans et par les évêques, le roi ne se rendit pas encore ; il hésitait : il doutait qu'il fût obligé, en conscience, de frapper ainsi les plus honnêtes gens de son conseil, et ce qu'il y avait de plus vertueux à la cour. Il prit donc lavis de son archevêque et ne fit poiat difliculté de lui dire que, s'il ^e défaisait de Beauvillier, il était décidé à le remplacer par le duc de Noailles. Ici se place un acte de vertu, qu'il nous est doux de raconter, au milieu de ces intrigues.
L'archevêque de Paris n'avait qu'un mot à dire pour se débarrasser d'un adversaire en crédit, ôter à Fénelon les seuls appuis qu'il eût à la cour, et élever, du même coup, un frère qu'il aimait, au comble des faveurs et de la fortune. Il fit valoir l'intégrité du duc du Ëeauvillier et sa droiture, la tranquillité où le roi pouvait être au sujet de ses petits-enfants avec un tel homme, l'étonnement et le scandale que devait inévitablement causer la chute An plus honnête homme de la cour. Quant aux sentiments de Sa Majesté au sujet du quiétisme, ils se trouvaient suffisamment déclarés par les changements qui venaient d'être faits dans la maison du duc de Bourgogne. Ce noble et généreux langage affermit le roi ; il fut soulagé de voir qu'il n'était pas, en conscience, obligé de persécuter la vertu. Beauvillier resta donc en place, avec la même simplicité qu'il eût mise k en sortir et, quelques
414 MADAMB QUTON.
jours après, les courtisans étonnés ap[Hrirent que le roi s'adressait k lui, pour savoir k qui donner les places restées vacantes auprès des princes. L'eavie se renferoMi ; les espérances tombèrent; M'"*' de Maintenon se rapprocha peu k peu de ses anciens amis, pour vivre honnêtement avec eux, n'ayant pu les perdre ; Beauvillier, Chevreuse et les duchesses se virent bientôt plus entourés que jamais (i).
Cependant Bossuet mettait tout en œuvre pour faire retirer a Pénelon le titre de précepteur des enfants de France. 11 voulut mettre k sa place un de ses propres amis, M. de La Broue, évéque de Mirepoix. « Je ne sais encore, écrit-il k ce prélat, après avoir parlé de Tabbé de Beaumont, ce que Ton fera de la place principale; vous savez les vues que j'ai eues, les pas que j ai faits; je persiste, et rien ne me pourrait faire plus de plaisir. Cent fois le jour, je vous souhaite ici, pour nous aider dans une affaire qui demande tant d'attentions et de lumières (2). »
Ne pouvant obtenir tout ce qu'ils auraient voulu, les adversaires de Fénelon s'employèrent k mettre k profit les concessions qu'on leur avait faites. 11 fallait que le coup retentit jusqua Rome (3); aussi, voyons-nous l'archevêque de Paris écrire k l'abbé Bossuet, le lende-
(1) Sur toute cette affaire : lettre de Beauvillier à M. Tronson 10 juin 1698. — Réponse de M. Tronson. — Mémoires de Saint-Simon, t. 11, p. 139 et suiv. — D'Aouesseau, Œuvres complètes^ t. XIII, discours sur la vie et la mort de son père, p. 77, et MémoireSy p. 175.
(2) Lettre de Bossuet à M. de La Broue, 15 juin 1698.
(3) Lettre de Fénelon à Ghantérac, 6 juin 1686.
main des rigueurs exercées dans la maison des (urinces : c Je m'emprpsse de vous le mander ; ce sera un bon argument (1). » Et Tabbé de répondre : c On a soin d'instruire le Pape de tout (2.). » En même temps, Poncbartrain envoyait ses ordres : « A Monsieur de La Reynie. — Le P. de Combes {sic) qui, comme vous sçavez, estoit le guide de M'"'' Guyon dans ses opinions nouvelles, a esté transféré à Vincennes. Sa Maj. veut que vous Talliez interroger et que vous m'envoyiez ses interrogatoires. Suivez sur toute cette affaire tout ce que M. Tarchevesque de Paris vous dira (3). »
La Reynie reçut aussi Tordre d'aller interroger M*"*" Guyon. Elle avait été, au moment où on l'arrêta, séparée de ses deux filles de service, que l'on sépara encore Tune de l'autre, afin de les questionner à part. L'une fut envoyée à Vincennes et l'autre mise à la Bastille, mais éloignée de sa maîtresse, qui même ne devait pas savoir qu'elle fût dans la même prison (4). On donna à M'"^ Guyon, pour la servir, des femmes sur qui l'on put compter, des espions, selon toute apparence. « Vous saurez de M. l'archevesque de Paris quelles femmes vous mettrez auprès d'elle... Il ne faut point que M'"'' Guyon, ny les femmes qui la serviront, ayent aucun commerce avec cette fille, qui sera menée en même temps qu'elle, et vous devez la mettre dans
(1) Lettre de rarchevéque de Paris à Tabbé Bossuet, 3 juin 1696.
(2) L*abbé Bossuet à M. de NoaiUes, 34 juin lt»6.
(3) Archives nationales, E, 3S83, fol. 93.
(4) Ordre de Pontchartrain à Desgrez, 31 mai 1698. (Bibl. nat, mss. dairambault) — Lettre de Pontchartrain à rarchevéque de Paris, ai mai 1696. (Ârch. nat.)
416 MADAME GUYOM.
une chambre séparée et faire en sorte que M'^ Guyon ne sache pas qu'elle soit à la Bastille (i). »
Avec toutes ces précautions et ces moyens d'enquête, quatre personnes à questionner, dont un vieillard imbécile et trois femmes, avec La Reynie pour diriger les procédures, et torturer les faits et les consciences, on devait arriver à de beaux résultats. Les voici :
M""^ Guyon, dans son testament, prend Dieu k témoin qu'on lui faisait des interrogations captieuses, ne voulant point écrire ce qui la justifiait, et ajoutant à ses réponses. « La Reynie, dit Saint-Simon, interrogea plusieurs fois M'"'' Guyon et le P. La Combe. Il se répandit que le Barnabite disait beaucoup, mais que M'''' Guyon se défendait avec beaucoup d'esprit et de réserve (2). » On lit dans le journal de Dangeau : c Samedi, 28 juin, à Marly. — Cette dame est toujours à la Bastille, où M. de La Reynie, par ordre du roi, l'a interrogée plusieurs fois. On parle de lui confronter le P. Lacombe, qui, dans ses interrogatoires, n'a pas été si réservé qu'elle. On dit qu'elle se défend avec beaucoup d'esprit et de fermeté (5). » Voici, pour finir, un témoin qui n'est pas suspect, Bossuet : « On pousse, dit-il, le P. La Combe, qui avoue et demande pardon. M"* Guyon est opiniâtre : vous verrez bientôt quelque chose sur cela. Encore un peu de temps, et tout ira bien (4). »
Ainsi, on trouvait moyen de tirer du P. La Combe k
(1) Lettre de Pontchartrain à M. de Janca, lieutenant du roy à U Bastille. (Bibl. nat., mss. Clairambault, fonds fr., 585.)
(2) Mémoires, t. II, p. 144.
(3) Journal de Dangeau , t. VI, p. 373.
(4) Lettre de Bossuet à son neveu, 28 juin 1G96.
peu près tout ce qu'on voulait ; mais M'"*' Guyon se défendait avec esprit, avec fermeté ; elle était opiniâtre : on n'en pouvait rien avoir. La Reynie perdait son temps à vouloir lui faire convenir qu'elle était une in- (ame, comme Bossuet, quand il avait voulu lui faire avouer qu'elle ne croyait pas au Verbe incarné. Gela n'empêchait pas que l'on ne fit courir en France et k Rome le bruit que M'"'' Guyon faisait des aveux (1). L'abbé de Ghantérac en avertit Fénelon : « Elle avoue, dès k présent, qu'il y a eu entre eux des choses déshonnétes, pour le moins des baisers et des embrassements ; l'on ne doute point que bientôt elle n'avoue tout le reste (2). »
Le reste se fit attendre, mais finit par venir, non, il est vrai, par la bouche de M'"'' Guyon, qui fut jusqu'au bout opiniâtre, mais par celle du P. La Combe, qu'il suffisait de presser un peu. Le 9 septembre. M'"'' de Maintenon écrit k son archevêque : « Je ne comprends pas bien quelle confrontatfon vous voulez faire du P. La Combe. Y en aurait-il une meilleure que celle de M*"* Guyon avec lui, puisque c'est lui-même qui dit avoir passé quinze nuits avec elle? »
Voilk enfin le gros péché, tant promis, et si longtemps attendu avec une infatigable espérance : tout allait bien. Quant k confronter, on n'avait garde. Arrivat-il au P. La Combe de tenir le propos qu'on lui imputa? Qui le sait? Et qu'importe? Il était fou au
(1) Lettre de TaMibassadear Ereszio au doge de Venise, SO juin 1096. — Arch, de la Boitille, i. IX.
(^ Lettre du 81 juin 1696.
point qu'il fallut le mettre k Gharenton ; et c'est là qu'il finit ses jours. « On eut soin, dit le cardinal de Bausset, de tenir cette nouvelle secrète pendant plusieurs mois; on était embarrassé de tout Téclat qu'on a^-ait donné aux déclarations d'un pareil personnage (1). »
M""^ Guyon n'en fut pas moins retenue k la Bastille : il importait qu'elle parût coupable. Elle aurait pu d'ailleurs, si on l'eût mise en liberté, nuire k la bonne cause, en racontant ce que l'on avait fait, et ce qu'elle avait souffert.
Il fallait que tout se tût dans un camp, pendant que l'on faisait tant d'éclat dans l'autre. Le Mercure galant publiait en toute liberté les écrits défavorables k Féne- Ion, de l'abbé Testu et de M. de Glermont-Tonnerre ; mais le Journal des Savants ne croyait pas pouvoir se permettre, les volontés du roi étant connues, d'insérer dans ses pages le mémoire trop impartial de Leibniz. Bossuet, du reste, n'avait pas hésité k élever k la hau-
teur d'une théorie l'inégalité des droits dans la discussion. Il ne convenait pas, dit-il au roi, de traiter avec égalité Fauteur de tant "^'erreurs et le défenseur de la vérité et de la cause de l'Église (2). » « Et voilk comment, dit naïvement l'abbé Le Dieu, M. de Meaux eut toute liberté d'écrire. » Et voilk comment, dans une cause pendante a Rome, et dont les juges restaient partagés, M. de Cambrai, impitoyablement attaqué, n'eut plus la liberté de se défendre. Ses amis n'osaient lui écrire (3) ; on surveillait toutes les presses du royaume ; Pénelon en était
(i) Histoire de Fénelon^ livre m, chap. L.
(2) Mémoires de Le Dieu^ t. II, p. 201.
(3) V. dans sa correspondance une lettre d« 14 octobra lOQB : « Je
réduit k faire imprimer ses écrits tantôt k Lyon, tantôt k Bruxelles, tantôt ailleurs, toujours dans le plus grand mystère, toujours loin de ses regards, et sans pouvoir corriger ses épreuves, dans une discussion, remarque Bausset, ou un simple déplacement de points et de virgules pouvait être traduit en hérésie. Le livre imprimé, il fallait en expédier les exemplaires en contrebande, et les cacher quand ils étaient arrivés, pour les dérober aux perquisitions de la police du roi. c A lesgard des escrits de M. Tarchevesque de Cambray, écrit Pontchartrain k d'Argenson, le 5 juin 1698, il faut aussi les arrester, et s'ils sont, comme vous le dites, dans les couvents et maisons particulières, en me les nommant, je vous expédieray les ordres dont vous aurez besoin pour les y envoyer prendre. Mais vous n'avez pas encore fait une grande descouverte d'en avoir saisy douze exemplaires pendant qu'on les distribue par milliers (1). » Ces paroles enflammèrent le zèle de d'Argenson ; quinze jours* plus tard, mille exemplaires étaient tombés dans ses mains (2).
Les nouvelles de ce qui se passait en France comblaient de joie, k Rome, les agents des triumvirs. « Voilk les arguments dont nous avons le plus besoin, écrivait Tabbé Bossuet, en recevant les fameuses lettres du P. La Combe ; ces deux pièces feront plus d'impres-
ne signe point, lui dit son correspondant, et je change mon écriture. Je sois obligé de prendre ces précautions. »
(1) Minutes d*ezpéditions du secrétaire d'État ayant le département de la maison du roy. (Bibl. nat., mss., fonds fr., n« 585, p. 5^.)
(S) Ibid., p. 586.
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sion que vingt démonstrations théologiques (1). » La disgrâce des amis de Fénelon semblait devoir produire à peu près le même effet : « On ne pouvait nous envoyer de meilleures pièces (2), » écrit Phelippeaux. L'abbé Bossuet en demande encore : « Ne (era-t-on rien a la cour contre le P. Valois ? Le P. de La Chaise et le P. Dez mériteraient bien qu'on ne les oubliât pas (3). » Le bon père avait soin que Ton songeât k d'autres; il applaudissait aux coups qui tombaient sur eux, et dénonçait jusqu'à ses confrères, pour se garantir (4)!
On disait publiquement k Rome que les rigueurs du roi n'étaient qu'un conmiencement de ce qu'il se proposait de faire ; on promettait des aveux accablants, on donnait cours aux plus révoltantes calomnies. « On tâche ici de faire croire, écrit k Fénelon l'abbé de Chantérac (5), que vous avez eu une société fort étroite avec cette femme (M*"^ Guyon), qu'il y a du moins un grand sujet de craindre que, votre spiritualité et vos maximes étant les mêmes, vous ne l'ayez suivie dans ses désordres, aussi bien que dans ses erreurs. Pour faire des impressions plus fortes sur les esprits, on promet, chaque courrier, de nouvelles confessions de cette femme et de nouvelles découvertes de ses abominations, et, en même temps, on publie qu'on a ici beaucoup de lettres originales que vous lui écriviez, qu'on ne veut montrer que
(1) Bausset, Histoire de Fénelon, liv. tu, chap. L.
(2) Lettre à Bossuet, 24 juin 1686.
Cd) Lettre à Bossuet, 8 juiUet 1698.
(4) Lettre de M»* de Maintenou à M. de NoaUles, 12 juiUet 1696.
(5) 12 juillet 1696.
dans rextrémité, pour sauver autant qu'on peut votre réputation. »
Rome ne se laissa point tromper. On y fut plutôt scandalisé de tant d'audace, et d'un si étonnant abus du crédit et du pouvoir. « Ils ont chassé son neveu ! Ils ont chassé ses amis! » disait le Pape avec douleur. « Non est ira super iram mulieris^ » répétait de son côté, en parlant de M"""* de Maintenon, un prélat italien qui connaissait Versailles. Les consulteurs favorables k Fénelon, au lieu de se laisser intimider ou séduire, élevèrent encore plus haut la voix, pour vanter les vertus de Tarchevéque de Cambrai et la pureté de sa doctrine.
C'est alors que Bossuet voulut porter le dernier coup, et publia celte Relation sur le quiétisme^ qui restera, au témoignage du cardinal de Bausset, comme le monument le plus affligeant de cette controverse.
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