CHAPITRE XVIII. - DERNIÈRES ANNÉES
avait trop tendre, elle péchait peut-être plus encore par l'esprit, qu'elle avait trop grand. Les petites pratiques, les minuties du couvent (1), l'esprit sec, étroit et formaliste des vieilles mères, leur air maussade, leurs regards inquisiteurs, leur conversation commune, froide et vide, mille autres petites misères, que nous n'avons pas à dire, n'étaient pas ce qu'elle avait rêvé, dans ses beaux jours, quand elle dévorait La Rochefoulcauld, La Bruyère et Corneille ; quand M"" de Itfaintenon l'entretenait de ses grandes idées sur l'éducation des femmes, et l'associait avec tant d'aflfeçtion k ses projets et k ses espérances ; quand Fénelon lui ouvrait les trésors de son âme ; quand M"** de Brinon lui lisait Molière, k Saint-CjT ; quand elle était la confidente A'Esther^ et que Racine essuyait ses larmes. Tomfeée, pour s'être laissé bander les yeux, au moment oA il fallait les ouvrir, dans un monde a part, qui convient si mal k de telles natures, elle souffrait, elle se plaignait ; elle se moquait pour se soulager (2). On lui rendait la vie plus dure encore.
Elle aurait réussi, sans doute, k se faire tout pardonner, k force de dissimulation et de souplesse, si elle eût voulu consentir a ne point laisser voir la distinction de ses manières et la richesse de son âme ; k cacher, sous un voile épais, l'esprit de Corneille et de Racine, l'esprit de Bossuet et de Fénelon ; k prendre l'esprit tout différent, le maintien, les airs de tête, le langage et le ton du cloître ; k baiser les mains qui pouvaient la faire
(1) V. Journal de Le Dieu, septembre 1701, t. II, p. 817*
(2) Journal de Le Dieu, t. H, p. 317.
soufl'rir. Mais ces choses n'allaient point a la délicatesse de son âme ; elles en révoltaient la fierté : « Je ne crois pas, écrivait-elle a Bossuet, devoir entreprendre de gagner les mères ; je suis trop nalurelle pour y réussir (1). »
Bossuet, qui prêchait le détachement, n'avait pas pu ne se point attacher a cette attirante créature. La voyant condamnée à passer toute sa vie dans les conti*adictions et les pleurs, pour avoir été trop docile, il fut saisi dune grande pitié et résolut, ne pouvant lui rendre la liberté, de la consoler du moins dans son malheur, et de la changer d'esclavage. Encore y fallut-il l'agrément de la cour. « Vous verrez que tout ira bien, écrit-il, le 30 octobre 1701, a la pauvre victime. Je vous assure, très-sincèrement, que j'ai de la joie de vous approcher de moi. Je vous irai prendre k Sainte-Marie, quand il sera temps et que tout sera disposé. Les mères ne sauront rien du tout, et nous garderons un grand secret, du moins jusqu'aux réponses de Fontainebleau. Notre Seigneur soit avec vous a jamais. » « Ce sera lundi, madame, écrit-il quinze jours plus tard, que je vous mènerai aux Ursulines. » Puis, craignant un peu, sans doute, le caquet des jeunes sœurs, et surtout des vieilles, il croit devoir lui donner ce conseil : « La raison de vous approcher de moi, poussée trop avant, et donnée pour seul motif de votre retraite, aurait un ridicule qui ne convient point, ni à vous, ni a moi. Je vous laisse dire ce que vous voudrez sur cela, » ajoute-t-il aussitôt,
(1) Lettre du 29 mai 1701.