CHAPITRE XVIII. ^ DERNIÈRES ANNÉES
habita peu de temps après^ une ville voisine, eut souveut occasion de s'entretenir avec des personnes qui Tavaient connue. « lis m'ont souvent parlé, dit-il, de sa patience et de sa résignation dans ses inûrmités continuelles, de son amour pour les pauvres, de la simplicité de sa foi, de son éloignement pour toute voie extraordinaire. Jamais on ne lui a entendu dire la moindre parole d'aigreur contre ceux qui l'avaient persécutée ; au contraire, elle les excusait en disant : « Ils ont cru bien faire ; Dieu m'a voulu humilier; je ne le suis pas assez ; que son nom soit béni (1). »
« Elle demeura dans le silence, dit de son côté Dangeau , et l'évêque de Blois en était fort content (2). »
Pour épancher son cœur et charmer ses loisirs, elle faisait des vers. Elle les faisait avec une facilité merveilleuse, et les écrivait sur ses tables, sur ses lambris, sur des feuilles volantes, sur tout ce qui lui tombait sous la main (3). Les plus cruelles souffrances ne la pouvaient distraire ; elle composait, chaque jour, dans son lit, cinq ou six cantiques ; elle les mettait sur des airs connus, très-souvent sur des airs profanes, et les faisait chanter aux amis qui venaient la voir. C'est ainsi qu'elle a célébré tous les états de la \îe mystique, tous les degrés du divin amour, toutes les fêtes de
(1) Lettre de M.., à un ami, au sujet de la Relation du quiétisme, lettre 1'% p. 10.
(2) Journal de Dangeau, t. XVII, p. 106.
(3) Ces vers, recueillis plus lard, ont formé quatre volumes de Caritiques spirituels et un volume d'Emblèmes sur Vamour divin.
Tannée chrétienne. Noël stfrtoul et le Verbe incarné revenaient à tout moment sur ses lèvres, comme si elle avait encore à craindre que Ton ne doutât de sa foi. Tantôt, c*est une naïve imitation des vieux chants populaires :
A cet enfant qui vient de naître,
Portons nos vœux;' AUons^ bergers, le reconnaître.
C'est dans ces lieux Que sa mère, Vierge féconde,
A petit bruit, Enfanta le Sauveur du monde
Pendant la nuit.
Ailleurs, le ton s'élève :
Est-il un Dieu pareil au Seigneur que j*adore? Sa haute msgesté, qui fait trembler les cieux, A trouvé le moyen de paraître à mes ^eux. Je vois emmaillotter le Seigneur de la terre, Je vois lier ces bras qui lancent le tonnerre... Bethléem, en ton sein je veux finir mes jours; Tu renfermes chez toi Tobjet de mes amours (1).
M*""" Guyon restait, après tant de traverses, « adorée de son petit troupeau. » L'union la plus parfaite y régnait, et même il s'y faisait des prosélytes (2).
Son nom, cependant, avait passé les mers et les montagnes, mêlé à ceux de Fénelon et de Bossuet ; elle était célèbre sur le Rhin, à Lausanne et à Rome ; des Anglais, des Allemands venaient secrètement à Blois,
(1) Cantiques spirituelSy t. IV, p. 128.
(2) Saint-Simon, Additions au journal de Dangeau, t. XVII, p. 106.