‹ Madame GuyonChapitre 20 sur 156 · CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE

Je Faimais parce que je Taimais, et je Taimais de telle sorte que je ne pouvais aimer que lui ; mais en Faimant, je n'avais nul motif que lui-même (1). »

Le premier effet de ce mystérieux état, ce fut un profond dégoât de toutes les créatures. « Tout ce qui n'était pas mon amour m'était, dit-elle, insupportable. > Elle quitta donc toutes les compagnies ; elle renonça, pour n'y plus revenir, aux divertissements, k la danse, à la frisure, aux promenades inutiles. Parlait-on devant elle, elle n'entendait rien, absorbée qu'elle était par la conversation qui se faisait dans son cœur. Voulait-elle prendre la parole, elle ne savait ce qu'elle disait. « J'étais, dit-elle, comme éperdue, car je vivais dans une telle séparation des choses créées, qu'il me semblait qu'il n'y eût plus de créatures sur la terre. J'étais votre captive, ô mon divin amour! je ne respirais et ne vivais que pour vous. Vous étiez, ô mon Dieu, l'âme de mon âme et la vie de ma vie. »

Le monde, que M'"'' Guyon abandonnait, se vengea par le ridicule. M. Guyon éclata le premier; avec lui, sa mère, ses amis ; puis le confesseur de Jeanne et ses confrères, indignés qu'un Barnabite fût délaissé pour un Franciscain. Ils prêchèrent sur les dévotions suspectes, sur les femmes qu'on abuse ; on courut les entendre, on fit l'application de leurs discours ; ce fut un déchaînement général. Mais qui pouvait balancer l'influence de cet angélique directeur, qui parlait au nom du ciel, et à qui Jésus-Christ même avait dit : « C'est mon épouse? »

(1) Vie de M^ Guyon, chap. xi et xu.

Ce mot appelait naturellement k sa suite les douceurs, les accents passionnés et les tendresses que Salomon a mis dans son chant d'amour : Vous êtes toute belle j ô ma bien-aimée^ et il n'y a pas de tache en vous; et toutes ces paroles enchanteresses, si douces au cœur d'une femme et k son orgueil, quand on lui a iait croire qu'elle est une épouse préférée, et que c'est Dieu même qui prend ce langage, pour lui témoigner son amour. Singulier mélange de^ la terre et du ciel ! Est-ce une sanctification de l'amour profane ? Est-ce une profanation de l'amour de Dieu ? Ce qu'il suffit de dire ici, c'est que l'Église ne consacra jamais ces interprétations mystiques, et que nos plus grands évéques en ont signalé le danger. « Il est k craindre, dit Bossuet, que les sens, se laissant aller aux attraits de l'amour terrestre, ne détournent l'esprit de la contemplation divine (1). » Fléchier est plus vif :

Ce style inusité ne peut s'autoriser,

Et croyez-moi, madame, on peul en abuser.

Par l'époux quelquefois une jeune mystique

Entend un autre époux que celui du cantique, etc. (S).

11 ne parait pas nécessaire de citer jusqu'au bout ces vers du vénérable évéque de Nimes.

M"""" Guyon s'était aisément détachée du monde, et surtout de son mari ; elle mit plus de temps k se détacher d'elle-même. Pourtant elle ne s'épargnait pas. Elle

(1) BossuvT, Le CcMHque des Cantiques ds Salomon, préface.

(2) Œuvres meslées de Flécf^, ^t..pfig.,p.^^.

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