‹ Madame GuyonChapitre 21 sur 156 · CHAPITRE III. — LA VIE MYSTIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — LA VIE MYSTIQUE

se donnait tous les jours la discipline, ayec des instru^ ments armes de fer; elle portait des ceintures de crin, se fouettait avec des orties, se déchirait avec des ronces, mettait des pierres dans ses souliers, de Tabsinthe dans sa bouche, de la ooloquinte dans sa nourriture : elle n'en avait jamais assez. C'est au point qu elle ne pouvait se résigner k gagner les indulgences, crainte de passer à l'autre monde, sans rien avoir k y souffrir.

Mais le but qu'il fallait atteindre, c'était la mort des sens, c'est-k-dire leur réduction k une indifférence absolue, pour ce qui peut leur déplaire ou les flatter. Les austérités n'y suffisent pas. Il est difficile, en effet, qu'elles soient continues, et la moindre interruption, pour peu qu'elle se renouvelle, compromet tout. C'est, dit M*"* Guyon, comme si on donttait, de temps en temps, un peu de nourriture k une personne condamnée k mort. Au lieu de tuer, on entretient une « vie mourante ; » c'est la mortification ; ce n'est pas la mort. Il faut, pour détruire la sensibilité, une application persévérante k refuser aux sens tout ce qui peut Jeur plaire, et k leur donner tout ce qui leur déplaît, aussi longtemps qu'il est nécessaire pour les amener k être sans appétit, aussi bien que sans répugnance.

Un autre moyen, plus efficace encore, c'est le recueillement. L'application k mortifier les sens ne peut, en effet, se faire sans attacher l'àme aux sens; le recueillement, au contraire, l'en sépare ; et les sens, ainsi abandonnés, ne tardent pas k mourir. « En moins d'un an, dit jfoe Guyon, mes sens furent assujettis. »

La sensibilité ainsi éteinte, il faut traiter de même l'imagination, l'intelligence, la volonté, toutes les . puis-

sances de rame. On y emploie les mêmes moyens, et on arrive ainsi k « Tanéantissement des puissances. » Ce n'est pas que nos facultés soient, en réalité, détruites ; mais noyées, perdues, pour ainsi dire, au sein des opérations divines, elles sont, par rapport k nous, comme si elles n'étaient pas.

Cette union k Dieu par les facultés, cette « désappro^ priation » qui fait que Ion n'a plus ni esprit k soi, ni volonté k soi, c'est ce que M*"' Guyon appelle « l'union par les puissances. » Il ne faut pas la confondre avec c Tunion essentielle, » dont l'expérience lui viendra plus tard.

Mais, dès ce moment, elle est comme transportée hors d'elle-même, et goûte des joies délicieuses, que le monde n'a jamais connues. « J'aurais voulu mourir, dit-elle, pour m'unir inséparablement et sans milieu k celui qui m'attirait avec tant de force. Je ne savais que dire, n'ayant jamais, rien lu ni rien ouï dire de ce que je sentais. Je craignais d'avoir perdu l'esprit (1). »

C'est k la Madeleine (2) de 1668, k l'âge de vingt ans et trois mois, que M^*" Guyon parvint k ce degré de l'état mystique. Elle ne s'y maintint pas longtemps. Bientôt l'oraison commença k lui devenir plus pénible ; elle sentit se réveiller en elle des sentiments qu'elle croyait morts k jamais, et dans sa douleur, elle priait Dieu de la rendre laide, aveugle et muette, pour qu'il ne restât

(1) Vie de M'^ Guyon, chap. xi, xii, xvi et xix.

(9) La Madeleine est la fête patronale de Montargis. La chaire fût occupée cette année-là, durant les fêtes, par le directeur mystique de M"« Guyon.

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