CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE
plus d*obstacle à son amour. « J'étais comme déchirée, dit-^Ile ; car la vanité m*attirail au dehors, et l'amour de Dieu au dedans. »
Tel était Tétat de son âme, dans un voyage qu'elle fit k Paris, en 1669. L*année suivante M. Guyon, ayant quelque relâche k ses maux, emmena sa femme k Orléans et de Ik en Touraine. Son intention était de faire un pèlerinage k Notre-Damë^es-Ardilliers (1), et sans doute aussi d'arracher sa femme k des influences qu'il connaissait trop, et de la ramener dans les voies du bon sens et de la vie commune.
M'^ Guyon, dans son voyage, comme k Paris, fut partagée entre le monde et Dieu. Elle reçut beaucoup de visites et d'hommages ; on ne pouvait se lasser d'admirer k la fois, en elle, tant de beauté, de jeunesse et de vertu. Sa vanité se réveilla tout entière. « Je haïssais la passion, dit-elle; mais je ne pouvais haïr ce qu'il y avait en moi qui la faisait naître. » Un moment après venaient les remords, et M'"* Guyon courait au confessionnal accuser ses fautes et demander pardon. Or les confesseurs s'accordaient k la traiter avec indulgence : « Loin de me blâmer, ils flattaient mon orgueil. » Ils savaient, sans doute, excuser un peu de vanité, dans une si belle pénitente, tant ils en connaissaient d'autres, qui étaient plus vaines, sans aucun motif.
Mais elle tomba, en arrivant aux Ardilliers, entre les mains d'un directeur plus positif et plus austère. Soupçonnant que toutes ces idées mystiques et cette envie
(1) A Saumur. CTétait nn lieu de pèlerinage très-flréquenté au XVft et au XVn* siècle. (Voir Histoire de Notre-Dame-des- Ardilliers. Saumur, 1715, et Le Dksme, Notre-Dame-des-Ardilliers, 1844.)
de plaire, ne tiraient point leur origine d'an excès d'amour pour M. Gayon,- il demanda nettement k la jeune femme à quelle intention elle s'était mariée. Elle répondit que c'avait été pour obéir. Le eonfesseur se fâcha; il représenta k sa pénitente qu'un pareil moUf ne valait rien, qu'il fallait tout refaire ou se séparer, et qu'en attendant, les complaisances qu'elle pourrait avoir seraient autant de péchés mortels. Cela dit, il imposa, k l'appui de sa décision, des pénitences excessives.
M*"^ Guyon se trouvait dans le plus cruel embarras : on venait de lui montrer le péché Ik où elle mettait son devoir. La crise heureusement dura peu. En repassant par Orléans, la jeune femme eut recours k un jésuite, . qui rétablit tout : il leva les scrupules et les pénitences, décida que le mariage était bon, et qu'il n'y avait, en tout cela, point de péché, même véniel, au contraire.
]y[Ae QuyQQ «lYait trois enfants, k cette époque de sa vie : Jacques, son fils aine, qui avait quatre ans ; un second fils, âgé de trois ans k peine, et une petite fille. A son retour de Touraine, elle trouva sa fille malade de la petite vérole. M. Guyon, k peine arrivé, fut repris de sa goutte ; enfin Jacques, le fils aine, prit ta maladie de sa sœur. En quelques jours, il fut k l'extrémité. M"^ Guyon, le 4 octobre, fut atteinte k son tour, et son autre fils avec elle. L'enfant mourut, faute de soins. Le médecin envoya dire qu'on ne mit pas la tombe sur sa fosse, parce que Jacques n'était pas hors de danger, et que la petite fille ne pouvait passer deux jours.
Au milieu de ces malheurs et de ces mortelles -alarmes, M'"'' Guyon était en proie k toute la violence du mal.