‹ Madame GuyonChapitre 46 sur 156 · CHAPITRE V. - LA VIE ERRAiNTE. 9i · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. - LA VIE ERRAiNTE. 9i

ter dans la route. On arriva bientôt a un bois que les brigandages et les assassinats avaient rendu célèbre. Le muletier ne plaisanta plus ; il tremblait de frayeur. Les voleurs, en effet, arrivèrent. M"*'' Guyon, qui ne craignait rien, les salua d un gracieux sourire, et les bandits, peu habitués a un pareil accueil, s'inclinèrent respectueusement et s'en allèrent.

Vint la nuit, plus terrible que les voleurs. Le muletier mena les trois femmes dans un moulin, où il n'y avait qu'une chambre, et dans cette chambre, des muletiers qui ne valaient guère, et des meuniers qui valaient encore moins. M'"'' Guyon exigea qu'on la menât k l'hôtellerie ; son guide ne le voulut pas. Elle et ses filles alors s'échappèrent, chargées de leurs bardes, et firent k pied plus d'un quart de lieue, pendant que le muletier, derrière elles, les poursuivait des plus grossiers propos. Le lendemain, il les remit a la poste, au lieu de les conduire comme il en était convenu.

A Alexandrie, nouvelles alarmes. L'hôtesse, sachant qu'il y avait des femmes dans la voiture, refusa d'ouvrir. Le postillon voulait entrer ; une vive altercation eut lieu ; un rassemblement se fit, et l'on insultait les voyageuses. Le postillon, a la fin, réussit à faire entendre a l'hôtesse que c'étaient des femmes d'honneur. Elle les reçut, mais en disant : « Allez vous enfermer dans cette chambre, et ne remuez pas, afin que mon fils ne sache pas que vous êtes ici ; car sitôt qu'il le saura, il vous tuera. » Indifférente a la vie. M"*' Guyon dormit en paix; mais ses deux filles passèrent une nuit affreuse ; elles croyaient, au moindre bruit, que l'on venait les égorger.

Une femme de mauvaise vie avait, quelques jours auparavant, assassiné en cet endroit un honnête homme ; et le fils de la maison, pour éviter k Fa venir un pareil malheur, avait juré de mettre à mort toutes les femmes qui mettraient le pied dans Thôtel.

C'est le soir du vendredi-saint que M"" Guyon arriva a Verceil. Elle alla loger dans une auherge où elle fut fort mal accueillie ; ce qui ne serait point arrivé si elle % eût été rejointe, k son entrée dans la ville, par l'ecclésiastique qu'elle avait envoyé devant elle : « Car en ce pays-là, sitôt que des dames se font accompagner par des ecclésiastiques, on les regarde avec vénération comme des personnes d'honneur et de piété. »

L'arrivée de M'"*' Guyon jeta dans un grand mécontentement le P. La Combe ; il ne sut pas le dissimuler. 11 craignait qu'on ne dit encore que M"** Guyon le venait trouver, et que sa réputation n'en fût compromise, en même temps que son ministère. M"** Guyon lui expliqua comment tout s'était passé et ajouta que, s'il le fallait, malgré les fatigues du voyage, ajoutées a celles du carême, elle était prêle à repartir. On convint de s'en remettre k la décision de l'évêque de Verceil. A partir du moment où l'on sut dans l'hôtellerie que M"* Guyon était connue du P. La Combe, on la traita avec les plus grands égards ; car le P. La Combe avait une grande rél>utalion dans la ville ; il y faisait beaucoup de bien, surtout parmi les soldats, et on le considérait comme un saint.

M'"*' Guyon passa la nuit sans dormir, ne sachant quel parti prendre. La Combe, de son côté, ne savait com-

Page 1