‹ Madame GuyonChapitre 45 sur 156 · CHAPITRE V. - LA VIE ERRANTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. - LA VIE ERRANTE

donner à M""' Guyon le conseil de se dérober à Forage. Elle pouvait se rendre à Verceil, dont Tévêque la réclamait par des lettres affectueuses et pressantes. En même temps, la marquise de Pruney la pressait de revenir auprès d'elle, selon la promesse que M"® Guyon lui avait faite, au moment où elle la quitta. Ces deux femmes s'aimaient comme deux sœurs. Mais à Verceil était le P. La Combe. D'un autre côté, se rendre de Grenoble à Turin, n'était-ce pas, aux yeux de la malveillance, prendre encore le chemin de Verceil ?

L'aumônier de l'évêque de Grenoble conseilla k M"*^ Guyon d'aller k Marseille, l'assurant qu'elle y serait bien accueillie. Il voulut même l'accompagner jusque-lk, et s'embarqua sur le Rhône avec elle, un autre ecclésiastique, la femme de chambre de M'"'' Guyon, et une fille de Grenoble, qui ne voulut point se séparer d'elle.

Les choses se passèrent k Marseille autrement qu'on ne l'avait prévu. A peine M"'' Guyon fut-elle arrivée, que les jansénistes mirent toute la ville en rumeur contre elle, prétendant qu'il la fallait chasser, k cause de son Moyen court. M""® Guyon fut un peu consolée par la visite d'un Père Récollet et de François Malaval, ce prêtre aveugle et mystique, dont la doctrine avait tant de rapports avec la sienne.

L'évêque de Marseille, après avoir examiné le petit livre avec son théologal, désira voir M'"*' Guyon, l'accueillit avec bonté, lui témoigna tout son déplaisir au sujet de l'injure qu'on lui avait faite, et s'engagea k la protéger.

Elle ne resta que huit jours k Marseille, et prit la résolution de se retirer auprès de la marquise de

Pruney. Elle se fit donc transporter a Nice, d'où elle pensait poursuivre jusqu'à Turin. A Nice, on lui dit que sa litière ne pourrait point passer a travers les montagnes, et on rengagea à s'embarquer dans un petit vaisseau, qui partait pour Gènes ; elle s'arrêterait à Savone, et pourrait, de l'a, se rendre chez la marquise de Pruney. Le trajet devait se faire en un jour ; mais la mer fut si mauvaise qu'il fut impossible de relâcher k Savone, et que l'on fut onze jours sans pouvoir débarquer.

M'"*' Guyon arriva 'a Gênes au commencement de la semaine sainte (1685). Elle eut k essuyer les insultes des habitants, furieux contre les Français, qui avaient, quelque temps auparavant, bombardé et détruit en partie leur ville. On lui faisait tout payer cinq k six fois plus cher que dans les meilleurs hôtels de Paris. L'argent manquait, il fallut partir ; autre embarras : le doge et sa suite allant k Versailles, avaient emmené avec eux toutes les voitures du pays. A la fin , on amena k M"'*' Guyon une mauvaise litière, traînée par des chevaux boiteux, et on s'engagea k la conduire en deux jours, moyennant dix louis d'or, non pas chez la marquise, mais a Verceil. M"*"" Guyon ne voulait point aller k Verceil, mais c'était le seul moyen qu'elle eût de quitter Gênes. Elle prit donc la litière, avec ses deux filles, et envoya devant elle un ecclésiastique qui l'accompagnait, afin qu'on ne fût pas étonné de la voir arriver dans un pays où elle était si peu attendue. Elle avait, en effet, refusé juscju a trois fois de se rendre aux instances de révê(iue de Verceil.

Le muletier était un homme grossier. Voyant qu'il n avait afiaire <iu à des femmes, il ne cessa de les insul-

Page 1