CHAPITRE VI. — LA DOCTRINE
vement d'écrire que je ne pouvais résister. La violence que je me faisais pour ne le point faire me rendait malade, et m'ôtait la parole. J'étais comme ces mères trop pleines de lait, qui souffrent beaucoup, i» Elle s'en ouvrit au P. La Combe ; il lui répondit qu'il se sentait, de son côté, poussé k lui commander d'écrire, c II me demanda : « Mais que voulez-vous écrire? — Je n'en sais rien, lui ré- « pliquai-je; je ne veux rien, et je n'ai nulle idée ; et je
< croirais même faire une grande infidélité de m'en don-
< ner une, ni de penser un moment à ce que je pourrais « écrire.» Il m'ordonna de le faire. En prenant la plume, je ne savais pas le premier mot de ce que je voulais écrire. Je me mis à écrire sans savoir comment, et je trouvais que cela venait avec une impétuosité étrange. A mesure que j'écrivais, je me sentais soulagée. »
C'est ainsi que fut composé le livre des Torrents, 11 courut en manuscrit pendant vingt années, et fut imprimé pour la première fois en Hollande, en 1704.
Les âmes sont dans un mouvement perpétuel, et n'ont point de repos qu'elles ne soient revenues à Dieu, leur principe. Elles ressemblent en cela aux rivières, aux torrents des montagnes. Les vapeurs formées au-dessus des grandes eaux sont retombées en pluie sur la terre : de là, les sources, les fleuves et les torrents. A peine ontils pris naissance, qu'ils cherchent, pour ainsi dire, leur principe ; ils coulent sans pouvoir s'arrêter : une force irrésistible les entraine à la mer. Voilà l'explication du litre singulier donné à ce livre mystique : Les Torrents spiritiicls.
(i) Vie de M»* Guyan, 2* partie, chap. xi.
iiO MADAME GUYON.
Parmi les rivières, il y en a qui coulent avec lenteur, d'autres vont plus vite, d'autres enfin se précipitent. Il en est de même des âmes.
Il y a donc trois voies différentes et de plus en plus parfaites pour aller a Dieu. La première, c'est la voie active de la méditation ; la seconde, la voie passive, mais de lumière ; la troisit^me, la voie passive en foi.
Première voie, qui est la voie active de la méditation. — Les ruisseaux. -^ Semblables k de petites rivières, ou k des ruisseaux dont la course est molle et lente, les âmes adonnées k la méditation avancent peu k peu, avec tant de difliculté et au milieu de tant d'obstacles, que ce n'est jamais en cette vie qu'elles peuvent arriver k la mer, qui est Dieu. On peut se sanctifier dans cette voie ; beaucoup d'âmes vertueuses ne vont point au-delk. Seulement, le bien qu'elles font se fait par leurs propres efforts, aidés et soutenus par la grâce. Dieu leur prête son concours ; mais leur action parait dominer celle de Dieu.
Faut-il tirer ces personnes de leur voie, pour les engager dans la voie plus parfaite de l'oraison passive? Si elles en sont capables, oui ; dans le cas contraire, non. Il vaut mieux, assurément, voyager k cheval ou en voiture, que d'aller k pied : on va moins péniblement et plus vite. Celui pourtant qui marche k pied arrivera, k la fin. Mais si vous lui persuadez qu'il faut absolument un cheval, et qu'il n'en ait point, il s'arrête. Aussi M"*" Guyon blàme-t-elle ces directeurs « qui ne connaissent qu'une voie et qui veulent y faire marcher tout le monde; qui s'approprient les âmes; qui les veulent conduire k leur mode et non k celle de Dieu. »