CHAPITRE VI. - LA DOCTRINE. iil
Ces réflexions lui fournissent une idée trèsK)riginale, et aussi neuve aujourd'hui qu elle pouvait Tétre il y a deux cents ans. Elle voudrait que Ton s'y prit, dans la vie intérieure, comme on fait dans Técole, et qu'il y eût des classes pour le mysticisme, comme il y en a pour le latin. On ne tient pas toujours les écoliers dans une même classe ; on les fait passer de Tune k l'autre, quand
ils en sont capables, et ils trouvent dans chacune un maître spécial, pour leur donner l'enseignement dont ils ont alors besoin. « 0 sciences humaines ! vous êtes si peu de chose, et on ne laisse pas de vous traiter avec tant de précautions ! 0 science mystique et divine ! vous êtes si grande et si nécessaire ; et cependant on vous néglige, on vous borne, on vous contraint. Oh! n'y aura-t-il jamais une école d'oraison (1)? »
Deuxième voie, qui est la voie passive, mais de lumière. — Les fleuves. — Il y a de grandes rivières, dont la source est abondante, mais qui coulent avec lenteur et majesté : elles arriveront tard k la mer. C'est l'image des âmes engagées dans la voie passive de lumière. Elles sont comblées de grâces et de faveurs célestes; elles font l'admiration de leur siècle, et quantité de saints qui brillent dans l'Église, comme des astres lumineux, n'ont jamais passé ce degré.
Rien, en effet, n'est si éclatant, ni si ardent que ces âmes. Elles paraissent même plus grandes que celles qui suivent, k ceux qui n'ont pas le discernement divin. Dieu leur donne toutes ses lumières et toutes ses grâces :
(i) Les Torrents f V partie, chap. ii.
visions, révélations, paroles intérieures, extases ; il semble qu'il se plaise k combler leurs désirs. Que manquet-il donc k ces âmes ? C'est qu'elles ne sont jamais véritablement anéanties, c'est que Dieu ne les tire pas de leur être propre pour les perdre en lui-même. Au lieu d'aller k Dieu par ses dons, elles s'arrêtent aux dons de Dieu ; elles s'y attachent et se les approprient. De la viennent la vanité, la complaisance, la propre estime, la préférence que l'on fait de soi aux autres, et souvent la perte et la ruine de l'intérieur.
11 faudrait donc faire passer ces âmes du sensible au surnaturel, de la lumière aux divines obscurités de la foi ; mais il est k remarquer qu'elles ont plus de peine k entrer dans la voie de foi que les premières, et que, pour l'ordinaire, elle n'y entrent jamais. Ce qu'elles possèdent leur semble si éminent, leur état si parfait, qu'elles n'imaginent pas qu'il y ait rien de plus grand dans l'Église de Dieu (1).
Troisième voie, qui est la voie passive en foi. — Les torrents. — La description de ce troisième état des âmes est l'objet propre du traité. C'est ici que les âmes sont comparées k des torrents que rien n'arrête, qui se précipitent avec fracas, se brisent contre les rochers, s'engouffrent dans les abîmes ; puis reviennent k la lumière pour se précipiter, se briser et disparaître encore, jusqu'k ce qu'ils arrivent k la mer, où ils se perdent, pour ne se retrouver plus jamais.
Les âmes, irrésistiblement entraînées vers Dieu, ne
(1) Les Torrents, chap. m.