CHAPITRE VI. - LA DOCTRINE
fait amour cpii ne vit que de dévoûmeut et de sacrifices? On le croirait ; il n'en est rien. « Il me semble voir ces jeunes épouses. Elles sont dans la dernière douleur, lorsque leur époux les quitte, pour peu que ce soit. Elles pleurent trois jours d'absence, comme s'il était
mort, et elles se défendent tant qu'elles peuvent de le laisser aller. Cet amour parait fort grand ; cependant il ne Test pas. C'est le plaisir qu'elles ont de voir leur époux qu'elles pleurent. C'est leur propre satisfaction qu'elles recherchent. Car si c'était le plaisir de leur époux, elles seraient aussi contentes du plaisir qu'il prendrait, séparé d'elles, k la promenade, a la chasse et ailleurs, que de celui qu'iF prend avec elles. C'est donc un amour intéressé... Cependant, vous voulez bien, dites-vous, souffrir pour l'ami. Il est vrai, pourvu qu'il soit témoin et compagnon de votre souffrance; quelle peine ne souflrirait-on pas à ce prix? Quoi! savoir que l'amant voit nos peines, et qu'il y trouve un plaisir infini ! Oh ! c'est un trop grand plaisir pour un cœur généreux (1). » Mais souffrir sans que l'amant le sache, souffrir lorsqu'il parait dédaigner ce que nous faisons pour lui plaire, le voir payer d'indifférence et de mépris nos peines et notre amour, et ne cesser point de vouloir souffrir : ces choses ne sont pas de ce degré, mais du suivant.
On voit souvent, au sommet des montagnes, un torrent se former et grossir en repos, comme un lac qui n'a pas d'issue : telle est l'âme, au premier degré de la voie passive. Mais dès que les eaux ont trouvé leur pente,
(1) técs Torrents, i^ partie, chap. v.
elles s'y précipitent, courent et bondissent k travers les rochers. Battues, brisées dans leur chute, elles en deviennent à tout moment plus limpides et plus vives.
Le torrent, de distance en distance, rencontre dans la montagne des lieux de repos, où il s'épand, sur un sable fin, en nappe tranquille et pure. Les voyageurs et les oiseaux du ciel viennent se mirer dans la limpidité de ses eaux. Rien ne Tarréte, rien ne Tentraine, rien ne le vient troubler ; il coule doucement, en silence : on croirait que ses agitations sont finies pour toujours. Puis, tout à coup, se présente une chute nouvelle, dont l'œil ne peut mesurer la profondeur. Le torrent s'engouffre dans l'abime, avec un bruit épouvantable, et disparait.
L'âme mystique n'est point faite non plus pour trouver, dans sa course, le calme durable et la paix. Elle a, comme le torrent, son agitation, son trouble, ses mouvements précipités et ses chutes ; elle a aussi ses moments de repos, pour reprendre haleine, pour voir qu'elle s'est purifiée dans l'épreuve, et se préparer k de nouveaux tourments. Plus elle avance, plus ses joies sont courtes, et ses privations longues et dures. Elle finit par être insensible aux choses de Dieu ; elle n'a plus de goût pour les austérités, ni pour l'oraison, ni pour la pratique des vertus. C'est le degré de la mort mystique. H est fort long k parcourir ; M"** Guyon y resta sept ans ; d'autres y passent jusqu'k vingt et trente années de leur vie ; la plupart n'en sortent pas.
C'est le divin époux qui plonge ainsi l'âme dans les épreuves. « Cet époux jaloux, qui n'aime cette âme que pour lui, voyant qu'elle s'amusait a ses ornements, qu'elle